‹ Histoire de l'éloquence (volume 2)Chapitre 58 sur 89 · POLYBE · texte numérisé non relu

POLYBE

Nous n'avons que les cinq premiers livres de Polybc et des fragments assez considérables des suivants jusqu'au dix-seplièm<'. Deux chapitres du sixième livre , intitule de la Milice romaine ^ ont été souvent publiés à part, comme un ouvrage de straléiric; d'autres chapitres ont été rassemblés par ordre de Constantin Porpliyrogénclc, sous le titre d'Ambassades, en forme de traités, et intitulés : Us Vertus et les Vices. Ces titres seuls indiquent l'immensité du plan que parcourut Polybe : la perte d'une partie de cet ouvrage est d'autant plus irré[)aiable qu'elle embrassait les événements dont i*ol}be fut témoin oculaire, et auxquels il prit souvent une part active.

L'ouvrage de Polybe , outre l'ensemble et la variété , présente encore un caractère tout nouveau, celui d'une histoire raisonnée. Il remonte aux causes des événements , il développe les circonstances qui les ont accompagnés et les résultats qu'ils ont produits; il fait moins les réflexions qu'il ne les suggère au lecteur, laissant aux actions et aux caractères des personnages à s'expliquer ou à se faire connaître d'eux-mêmes. Jamais l'histoire ne fut écrite par un honuiie d'un plus grand sens, d'une |)erspicacité plus profonde , d'un jugement plus sain et plus libre de toute espèce de préjugé.

Le style de Polybe n'est pas exempt de reproches. Les savants l'accusent d'avoir altéré la pureté de sa langue maternelle par un mélange de mots particuliers aux Barbares, parmi lesquels il séjourna si longtemps; i)ar un abus fréquent des termes techniques de l'école philosophique d'Aristote, et par un penchant irré'sistible pour les digressions, empruntant souvent aux poètes des passages et des j)hrases maniérées.

L'histoire de Polybe est le livre des guerriers et l'objet des méditations des hommes qui étudient la tactique.

DISCOURS D'AMMBAL A SCIPION AVANT I.A lîATAU-LE DE ZAMA.

€ Annibal j)rit le premier la parole et dit qu'il aurait désiré que les Romains eussent toujours renferme leur ambition dans les bornes de l'Italie , et les (lartbagiiiois dans celles de l'Afiique. En effet, ces deux peuples ne possédaicnt-ils pas dis ciiijiircs florissants; des empires, en un mot, (pie la natui-e semblait avoir pris soin de borner cUc-mèmefCc sont d'abord , dit-il, nos communes prétentions sur la Sicile qui nous ont rais les armes à la main ; ensuite , nous avons coujbattu pour la possession de l'Espagne; cnlin , aveuglés parla fortune, nous en sommes venus à ce point que dernièrement Home a vu son territoire en danger, cl

186 ÉLOQUENCE GUECQUE.

qu'aujourd'hui Carthage est en péril. Le seul parti qui nous reste, c'est d'aviser aux moyens de désarmer, s'il est possible , la colère des dieux , et de mettre un terme à cette lutte opiniâtre.

» Quanta moi, j'y suis tout disposé, instruit par l'expérience combien la fortune est capricieuse , combien sont petites les causes des grands changements qu'elle opère , soit en bien , soit en mal, et combien elle se joue des hommes, qu'elle traite comme des enfants. Pour toi , Scipion , je crains bien que tu ne partages pas les mêmes sentiments, à cause de ton extrême jeunesse, à cause des succès constants que tu as obtenus en Espagne et en Afrique, et qui t'ont laissé ignorer jusqu'à présent les retours de la fortune ; je crains , dis-je , de ne pouvoir te persuader par mes discours, quelque sensés qu'ils soient. Un seul exemple, que je vais te citer, suffira pour te faire voir l'instabilité des choses humaines ; je ne Tirai point chercher à une époque reculée , il est de notre temps, c'est le mien.

> Je suis cet Annibal qui , après la bataille de Cannes , se vit maître de presque toute l'Italie ; qui , peu de temps après , marcha contre Rome même, établit son camp à quarante stades de ses murs et délibéra sur la conduite qu'il tiendrait à l'égard des vaincus , et sur ce qu'il ferait du sol de votre patrie ; cet Annibal qui aujourd'hui se rend auprès de toi, auprès d'un Romain pour traiter du salut de Carthage.

> Je t'engage, Scipion, à considérer ces révolutions de la fortune, et à ne point l'enorgueillir de ta prospérité; mais à te rappeler, en délibérant sur les affaires présentes , que tu es homme, et que la prudence humaine consiste à choisir toujours le plus grand des biens et le moindre des maux.

» Quel homme sensé voudrait s'exposer au danger que tu cours maintenant? Vainqueur, tu ajouteras bien peu à ta gloire et à celle de ta patrie; vaincu, tu anéantiras toi-même tes premiers succès et tes premiers exploits.

» Quelle est, diras-tu, la conclusion de ce discours? Que tous les pays qui , jusqu'à présent, ont été un sujet de querelle entre Rome et Carthage, c'est-à-dire la Sicile, la Sardaignc et les provinces d'Espagne vous appartiennent; que les Carthaginois s'engagent à ne jamais renouveler la guerre pour les posséder ; que toutes les îles qui se trouvent situées entre l'Italie et l'Afrique reconnaissent également l'autorité des Romains. Voilà, je pense, quelles sont les conditions, et les plus avantageuses pour l'avenir et la sûreté de Carthage, et les plus glorieuses pour toi et pour ta patrie. >

l'OLYBE.

RKrONSE DE SCIPION.

< Scipion répondit qu'il fallait imputer, non aux Romains, mais bien évidemnicnl aux Carthaginois, la cause do la iijiierrc au sujet de la Sicile et de l'Cspagne, ainsi que lui-même Annibal le savait parfaitement ; qu'il invoquait le témoignage des dieux , dont l'équité avait accorde la puissance et la victoire, non à d'injustes agresseurs, mais au peuple qui avait repoussé la violence; que pei*sonne ne songeait plus que lui à l'inconstance de la fortune, et qu'il ne [x-rdrait pas de vue , autant qu'il le pouvait , l'instabilité des choses humaines.

» Au reste, ajouta-t-il , si pour proposer ces conditions tu n'eusses pas attendu le passage des Romains en Afrique , si tu fusses sorti volontairement d'Italie, je pense qu'alors tu n'aurais pas à essuyer un refus; mais aujourd'hui que la force seule t'a contraint d'abandonner l'Italie ; aujourd'hui <pie nous sommes passés en Afrique, et que nous sommes maîtres du sol , il est évident que les affaires ont bien changé de fiicc.

> Je dirai plus : à la [)rière de tes concitoyens vaincus, nous étions déjà entrés en arrangement, un traité avait été rédige; il portait , indépendamment des conditions que tu proposes : « Que » les Carthaginois rendraient les prisonnieis sans rançon; qu'ils 9 livreraient tous leurs vaisseaux de guerre; (ju'ils payeraient cinq » mille talents et donneraient des otages. • Voilà les conventions qui avaient été réglées entre nous ; des envoyés de l'une et l'autre nation s'étaient rendus au|)rès du sénat et du peuple Romain ; nous consentions hautement à ces conditions , cl les Carthaginois demandaient en grâce (pi'on les leur accordât. Le sénat ap|)i-ouva le traité et il fut ratilié par le |)cuple. Alors les Carthaginois , qui avaient obtenu ce qu'ils désiraient, l'annulèrent au mépris de leui*s engagements.

» Maintenant, que reste-t-il à faire? Mets-toi à ma i)lace, et dis-le moi. Dois-je retrancher ce (pi'il y a de plus dur dans les conditions qui \ous sont prescrites? sans doute , alin que tes concitoyens, récompensés de leur parjiur, appretment désormais à violer, envei*s leui-s bienfaiteui-s. la foi des traités. IS'on , diras-tu; mais afin de mi'iiler leur recoimaissance , en leur acc«)rdant ce qu'ils désirent, (juoi ! naguère, après avoir obtenu ce (pi'ils demandaient avec instance, et avec toutes les mar(|ues des suppliants; à |)eine ta présence leur a-l-elle fait concevoir cpu-hpie légère espérance, qu'à l'instant même ils ont agi envei*s nous connue envers des

ennemis poursuivis avec une haine implacable. En conséquence, il n'est possible de soumettre un traité de paix à la délibération du peuple romain qu'en ajoutant quelques conditions plus dures; mais si on prétend y retrancher, il ne faut plus parler de porter cette affaire dans l'assemblée du peuple.

» Quelle est donc, diras-tu, la conclusion de ce discours? la voici : Que les Carthaginois se livrent aux Romains , eux et leur ville, ou qu'ils soient vainqueurs dans le combat. »

Ces deux discours ont été imités par Tite-Live, liv. xxx, ch. 30 et 31.

Diodore de Sicile (siècle de César et d'Auguste).

Diodore de Sicile vivait du temps de César et d'Auguste. Après avoir voyagé dans les trois parties du monde ancien, il publia, sous le titre de Bibliothèque historique, une histoire générale en quarante livres, comprenant tout ce qui s'est passé dans le monde jusque l'an 60 avant J.-C. De ces quarante livres, quinze seulement sont parvenus jusqu'à nous , avec quelques fragments conservés principalement par Photius et par les extraits de Constantin Porphyrogénète.

L'ouvrage s'ouvre par une préface où l'auteur, après avoir rappelé l'idée salutaire d'une Providence divine qui réunit les hommes en société , fait connaître les secours qui l'ont mis en état d'exécuter une entreprise impossible à ses devanciers, et trace ensuite la division de son travail. Cette préface, à laquelle Bossuet a emprunté quelques traits de son Histoire universelle , est un grand et beau tableau de la manière d'écrire l'histoire. Tout y est judicieux et plein de sagesse ; mais ce frontispice est d'une beauté trop supérieure à l'édifice qu'il annonce.

Diodore n'est historien ni comme Hérodote ou Thucydide , ni comme Polybe : il n'est , en général , que compilateur, admettant quelquefois sans réflexion tous les faits et toutes les autorités; mais ce qu'il a vu, ce qu'il a vérifié, il l'a bien vu et bien jugé.

Son style est facile , clair, simple et sans affectation ; mais aussi sans élégance. Il est parfois chargé d'ornements et de métaphores, parce qu'alors il copie les poëtes et les mythologues , ces premiers historiens de la Grèce. Lâche et quelquefois diffus, il manque de liaison et d'ordre ; sa narration est souvent embarrassée ; il ignore l'art de débrouiller les faits , d'y répandre la lumière , et

DE^YS DBALICARNASSE. 18!)

de faire sortir un événement d'un autre. Du reste , il loue ou blâme avec impartialité. Ses réflexions sont communes sans être triviales; il s'y montre toujours homme de bon sens et de probité.

Denys d'nalicarnassc (l*r siècle avant J.-C).

Dcnys dllalicarnasse , historien et critique , né à Ilalicarnasse en Carie, vint à Rome l'an 50 avant J.-C, et y publia , vers l'an 7 avant J.-C, sous le titre d'Antiquités romaines, un savant ouvrage qui contenait l'histoii-e dos premiers temps de Rome jusqu'à l'an 2GG avant J.-C II se composait de cent vingt livres. Il ne nous reste que les onze premiers avec quelques Iragraenls des livres suivants, qui se terminaient précisément à l'époque où commence l'ouvrage de Polybe.

€ Tous les écrivains anciens et modernes , dit Rollin , qui ont parle avec quelque connaissance de cause de son histoire , reconnaissent dans lui un génie facile, une érudition profonde, un discernement exact et une crititiue judicieuse. Il était vei-sé dans tous les beaux-arts, bon pbilosoi)bc, sage polili(iue, excellent rhéteur. 11 s'est peint dans son ouvrage sans y penser. On l'y voit ami de la vérité, éloigné de toute prévention, plein de zèle pour sa religion, déclaré contre les impies qui niaient une Providence.

* Il ne se contente pas de raconter les guerres du dehors, il décrit avec le même soin les exercices de la paix , qui contribuent au bon ordre du dedans, et qui servent à entretenir l'union et la tranquillité parmi les citoyens. Il ne se fatigue point par des narrations cnimycuses ; s'il s'écarte en des digressions, c'est toujours pour a|)prendre quebjue chose de nouveau. Il mêle dans ses récits des réflexions morales et politiques , qui sont l'âme de l'histoire et le principal fruit qu'on en doive tirer. Il traite les matières avec beaucoup plus d'aboudance et d'étendue que Tite-Live; et ce que celui-ci renferme dans ses trois premiers livres , lau-leur grec en fait la matière de onze livres.

» Il est constant que, sans ce qui nous reste de Denys d'IIalicarnasse, nous ignorerions plusieui-s elioses dont Tite-Live et les autres historiens latins ont négligé de nous instruire, et dont ils ne parlent que très-su|)erlieiellcment. Il est le seul qui nous ail fait eonnaitre à fond les Romains, qui ait laissé ù la postérité un détail circonstancié de leurs cérémonies , du culte de leurs dieux , de leurs

sacrifices, de leurs mœurs, de leurs coutumes, de leur discipline, de leurs triomphes, de leurs comices ou assemblées, du dénombrement et de la distribution du peuple en classes et en tribus. Nous lui sommes redevables des lois de Romulus, de celles de Numa et de Sorvius, et de beaucoup d'autres clioscs pareilles. Comme il n'écrivait son histoire que pour instruire les Grecs, ses compatriotes, des faits et des mœurs des Romains, qui leur étaient inconnus, il s'est cru o!)ligc à une plus gra-nde attention, sur ce point, que les autres historiens latins, qui n'étaient pas dans le même cas que lui.

B A l'égard du style que l'historien grec et l'historien latin ont employé dans la composition de leur ouvrage, le P. Lejay se contente du jugement qu'en a porté Henri Esticnne : « Que l'his- » toire romaine ne pouvait être mieux écrite que l'a fait en grec » Denys d'Halicarnasse , et Tite-Live en latin. »

» Je suis bien éloigné de souscrire à ce jugement, qui met une sorte d'égalité entre Denys d'Halicarnasse et Tite-Live, et qui semble les ranger tous deux sur une même ligne, par rapport au style. Je trouve entre eux, sur ce point, une différence infinie. Chez l'auteur latin, les descriptions, les harangues, tout est plein de beauté , de noblesse, de grandeur, de force , de vivacité; chez le grec, en comparaison de l'autre, tout est faible, prolixe, languissant. Je voudrais que les bornes de mon ouvrage me permissent d'insérer ici l'un des plus beaux faits de l'histoire ancienne de Rome, c'est le combat des Horaces et des Curiaces, et de comparer ensemble les deux récits. Dans Tite-Live , le lecteur croit assister réellement au combat. Au premier aspect des épées nues; au bruit et au cliquetis des armes, à la vue du sang qui coule des blessures des combattants , il se sent pénétré d'horreur ; il parlage avec les Romains et les Albains les divers sentiments de crainte, d'espérance, de douleur, de joie, qui se succèdent alternativement de part et d'autre. Il est continuellement en suspens, dans l'attente inquiète du succès qui va décider du sort des peuples. Le récit de Denys d'Halicarnasse, qui est beaucoup plus long, ne cause dans le lecteur presque aucun de ces mouvements. On le parcourt de sang-froid, sans sortir de sa situation tranquille et naturelle , et on n'est point comme enlevé hors de soi-même par les violentes secousses que l'on sent dans Tite-Live à chaque changement qui arrive dans le sort des combattants. Denys d'Halicarnasse peut avoir, par d'autres côtés, plusieurs avantages sur Tite-Live ; mais pour le style , il me semble qu'il ne peut lui être comparé. » {Histoire ancienne.)

FLAVIUS JOSÉI'HE. 191

Les principaux ouvrages de littérature et de critique de Denys trilalicarnassc sont : de V Arrangement des mois; (\cVArt de la rhétorique ; Jugement sur les anciens écrivains ; Mémoire sur les orateurs anciens; Lettre à Ammœus sur Aristote et Démosthène ; Lettre à Pompée; Jugement sur Thucydide; de la Véhémence de Démosthène.

Les critiques de Denys d'IIalicarnasse, ordinairement remplies de jugement et de goùl, sont trop sévères et empreintes de partialité à l'égard de Platon, de Thucydide et de Polybe ; il est aussi trop diffus. Ses traités pourraient être beaucoup abrégés, mieux conçus et mieux expliqués.

Flavius Josëphe (37 — 95 de J.-C.).

Les Juifs avaient déjà pris part à la littérature grecque. Aucun ne le fll avec plus d'éclat que l'historien Josèphc, né à Jérusalem, d'une famille illustre, lan 57 de J.-C. Sa mère descendait dos Machabécs. Il reçut une éducation savante, et entra dans la secte des pharisiens. A vingt-cinq ans il fit un voyage à Rome. De retour dans son pays, ses compatriotes insurgés le nommèrent gouverneur de la Judée. Dans cette place, il se signala par sa vigilance et son courage, et se soutint soixante-septjours dans la ville de Jotapa. Il se rendit ensuite àVespasien. Il nous apprend lui-même (jue pendant toute la guerre contre les Juifs , et lors même qu'il était encore cajjtif, Vcspasien et Titus voulurent toujours l'avoir auprès d'eux ; de sorte qu'il ne se passait aucun événement dont il n'eût une entière connaissance; car il voyait lui-même tout ce qui se faisait dans le cam[) des Romains, et l'écrivait exactement ; et il apprenait des transfuges, qui s'adressaient à lui, ce qui se passait dans la ville de Jérusalem, et qu'il ne manquait pas d'écrire aussitôt.

Après que la guerre fut finie, et qu'il eut été amené à Rome par Titus, Vcspasien le fit loger dans la maison qu'il occupait avant d'être empereur, le fit citoyen romain , lui assigna une pension avec des terres dans la Judée, et lui témoigna beaucoup d'affection tant qu'il vécut.

Dans le loisir <]uv. Josêplie a\ait à Rome, il s'occupa à écrire V Histoire de la guerre des Juifs, sur les mémoii-es <|u"il en avait dressés. 11 la composa d'abord en sa langue propre, qui était a peu près la nu''me que la syria(]ue ; il traduisit ensuite cette histoire en grec pour les peuples de l'empire , en remontant jusqu'au temps d'Anliochus Epiphane et des Machabécs.

Joscphe fait profession d'y rapporter avec une entière sincérité tout ce qui s'est fait de part et d'autre, ne se réservant, de l'affection qu'il avait pour sa nation, que le droit de plaindre quelquefois ses malheurs et de détester les crimes des séditieux qui avaient causé sa ruine.

Dès que son histoire grecque fut achevée , il la présenta à Vespasicn et à Titus, qui en furent extrêmement satisfaits. Celui-ci, dans la suite, ne se contenta pas d'ordonner qu'elle fût rendue publique et mise dans une bibliothèque ouverte à tout le monde; il signa de sa main l'exemplaire qui devait y être déposé, pour montrer qu'il voulait que ce fût d'elle seule que tout le monde apprit ce qui s'était passé pendant le siège et la prise de Jérusalem.

« V Histoire de la guerre des Juifs , dit Photius , est agréable , remplie d'élévation et de majesté, mais sans excès et sans enflure ; elle est vive et animée , pleine de cette éloquence qui excite ou apaise à son gré les mouvements de l'âme ; les harangues en sont belles et persuasives , et , dans les discours où il faut soutenir les deux partis opposés , elle est féconde en raisons adroites et plausibles pour l'un et pour l'autre. » Saint Jérôme loue Josèphe encore plus avantageusement en un seul mot, en l'appelant le Tite-Live des Grecs.

Après que Josèphe eut écrit l'histoire de la ruine des Juifs, il entreprit de faire l'histoire générale de cette nation , en la commençant dès l'origine du monde, pour faire connaître à toute la terre les grandes merveilles que Dieu a opérées en faveur des Juifs. C'est ce qu'il exécuta en vingt livres, auxquels il donna lui-même le titre d'Antiquités, quoiqu'il les continue jusqu'à la douzièmeannéedcNéron, pendant laquelle éclata la révolte desJuifs.

Il y fait profession de ne rien ajouter à ce qui est dit dans les livres saints, et de n'en rien retrancher; mais il ne s'est pas acquitté de cette promesse aussi religieusement qu'aurait dû le faire un homme qui appartenait à la race sacerdotale. Il ajoute quelques faits qui ne sont point dans l'Ecriture, il en retranche un plus grand nombre , et en dénature quelques-uns de manière à les faire rentrer dans la classe des événements purement humains.

Plutarqae (30 — 140).

Plutarque, né à Chéronée en Béotie, vers l'an 50 après J.-C, est un des plus célèbres historiens et philosophes grecs. On ignore le nom de son père ; mais il en parle comme d'un homme d'un

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grand inérilc et d'une grande érudition. Son aïeul, nommé Lamprias, était renommé pour son élo(iucnce , et s'animait surtout quand il était à table avee ses amis; ce qui lui faisait dire que t la chaleur du vin produisait sur son esprit le même effet que le feu produit sur l'encens , dont il fait évaporer ce qu'il y a de plus fin et de plus excpiis. »

Plularque s'était annoncé de bonne heure par ses talents, et, quoique jeune, il fut député, avec un autre citoyen, vers le proconsul, pour quelque affaire importante. Son coUègueétant demeuré en chemin, il acheva seul le voyage, et remplit ce que portait leur commission. A son retour, comme il se disposait à en rendre compte, son père, ainsi qu'il nous l'apprend, lui donna cette sage leçon : « Mon fils, dans le rapport que vous allez faire, gardez-vous de dire : Je suis allé, j'ai parlé , j'ai fait; mais dites toujours : Xous sommes allés, nous avons parle j nous avons fait ; en associant votre collègue à toutes vos actions, afin que la moitié du succès soit attribuée à celui que la patrie a honoré de la moitié de la coimuission , et que, par ce moyen, vous écartiez de vous lenvie, (pii suit presque toujours la gloire d'avoir réussi. »

Plutarque fit un long séjour à Rome. Tout ce qu'il y avait de personnes distinguées dans celte ville, par leurs connaissances, s'empressaient de jouir de la conversation du citoyen de Chéronée, et d'assister aux discours qu'il faisait sur différentes matières de philosophie. Un des principaux motifs, sans doute, qui retinrent Plutanpie dans cette capitale de l'empire romain, était de recueillir des instructions [)our V Histoire des hommes illustres y à laquelle il travaillait alors.

11 eut toujours un amour de prédilection pour le lieu de sa naissance , et après avoir fait j)lusieurs voyages pour s'instruire , il voulut finir ses jours à Chéronée. « Je suis né, disait-il, dans une ville fort petite , et pour l'empêcher de devenir encore plus petite, je veux m'y tenir. >

On croit qu'il mourut vers l'an 1 iO de J.-C, sous le règne d'Autnnin le Pieux.

On partage les ouvrages de Plutarque en deux classes : les Vies des hommes illustres, et les Traités de morale.

Les Vies des hommes illustres, ou Vies parallèles, l'ont rendu pour ainsi dire jjopulaire. 11 y donne l'histoire de cpiarante-cpia- Irc personnages distingués parleurs \crtus, leurs talents, ou leurs actions, les uns Grecs, les autres ilomains, et les met en parallèle. Quatorze autres vies se sont perdues.

Les Vies des hommes illustres sont V()u\ra;,'(' le |)his |ii(i|'ic j

former les hommes , soit pour la vie publique et les fonctions du dehors, soit pour la vie privée et domestique. Plutarque ne se laisse point éblouir par les actions d'éclat, qui font beaucoup de bruit et qui attirent l'admiration du vulgaire et du plus grand nombre des hommes. Il juge les choses, ordinairement, par ce qui en fait le véritable prix. Les sages réflexions qu'il mêle dans ses écrits, accoutument ses lecteurs à en juger de la même sorte, et leur apprennent en quoi consistent la véritable grandeur et la solide gloire. 11 refuse inflexiblement ces titres honorables à tout ce qui n'a point le caractère de justice, de vérité, de bonté, d'humanité, d'amour du bien public, et qui n'en a que les apparences. Il ne s'arrête point aux actions extérieures et brillantes , où les princes, les conquérants et tous les grands de la terre, attentifs à se faire un nom, jouent leur rôle sur la scène du monde, y représentent, pour ainsi dire, un personnage passager, et réussissent à se contrefaire pour un temps. Il les démasque, il les dépouille de tout l'appareil étranger qui les environne , il les montre tels qu'ils sont en eux-mêmes; et, pour les mettre hors d'état de se dérober à sa vue perçante , il les suit , avec son lecteur, jusque dans l'intérieur de leurs maisons; les examine, s'il était permis de s'exprimer ainsi , dans leur déshabillé; prête l'oreifle à leurs conversations les plus familières; les considère à table, où l'on ne sait ce que c'est que de se contraindre, et dans le jeu, où l'on se gêne encore moins. Ces détails, loin de défigurer les Vies de Plutarque, sont précisément ce qui en rend la lecture et plus agréable et plus utile.

Rien de plus instructif que la lecture approfondie de cet ouvrage pour celui qui veut connaître l'histoire de la Grèce et de Rome, parce que l'auteur a puisé dans un grand nombre de sources perdues pour nous. Les faits qu'il raconte ne doivent pas cependant être tous adoptés sans examen. Son ignorance de la langue latine, qu'il avoue lui-même, l'a fait tomber dans des erreurs nombreuses. On lui reproche aussi justement de donner dans une crédulité puérile, et de pousser l'amour de la liberté jusqu'au fanatisme , puisqu'il loue le supplice des fils de Brutus et l'assassinat du frère de Timoléon.

On a souvent célébré , défini , analysé le charme prodigieux de Plutarque , dans ses Vies des hommes illustres. « C'est le Montaigne des Grecs , a dit Thomas ; mais il n'a point comme lui cette manière pittoresque et hardie de peindre ses idées , et cette imagination de style que peu de poêles mêmes ont eue comme Montaigne. » Cette réflexion est-elle juste? Plutarque, dont la

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hardiesse disparaît quelquefois dans riicureuse et naïve diffusion d'Ainyol , nous semble avoir, au contraire, au plus haut degré, l'expression pittoresque et l'imagination de style. Quels plus grands tableaux , quelles peintures plus animées que V Image de Coriolan au foyer d'Attiliiis. que les Adieux de Brutus et de Porcie, que le Triomphe de I*aul-Kinile , cpie la Navigation de Cléopâtre sur le (lydnus, (pic le Spectacle si vivement décrit de cette même Cléopâtre , penchée sur la fenêtre de la tour inaccessible où elle s'est réfugiée, cts'en'orçant de hisser et d'attirer vers elle Antoine vaincu ou blessé , (prelle attend pour mourir ! Combien d'autres descriptions dune a<lmiral)le énergie! Et à côté de ces brillantes images, quelle naïveté de détails vrais, intimes, qui prennent l'homme sur le fait et le peignent dans toute sa profondeur en le montrant avec toutes ses petitesses !

Peut-être ce dernier mérite , universellement reconnu dans Plutarque , a-t-il fait oublier en lui léclat du style et le génie pittoresque ; mais c'est ce double caractère d'éloquence et de vérité qui l'a rendu si puissant sur toutes les imaginations vives. Cette immoitelle vivacité du style de Plutarque, s'unissant à l'heureux choix des [jIus giands sujets qui puissent occuper l'imagination et la pensée , expli(pie assez le prodigieux intérêt de ses ouvrages historiques. 11 a peint l'homme et il a dignement retracé les plus grands caractères et les jdus belles actions de l'espèce humaine. L'attrait de cette lecture ne passera jamais; elle répond à tous les âges, à toutes les situations de la vie; elle charme le jeune houunc cl le vieillard; en un mot, elle ()laît à renlhousiasmc et au bon sens.

Il y a, dans les Traités de morale de Plutarque, un grand nombre de faits curieux qu'on ne trouve pas ailleurs ; des leçons très-utiles [lour la conduite de la vie particulière et pour l'administration des affaires publitpies ; des principes admirables sur la Divinité, sur la Providence, sur l'immortalité de l'âme; mais le tout avec un mélange d'opinions absuides et ridicules, tel qu'il se trouve dans picscpu' tous les [)aïens. L ii^noraïuc de la boime physique rend aussi la lecture de plusicuis de ses traités ennuyeux et l'cbutants.

Dans la multitude de ses opuscules, on peut distinguer ceux-ci : sur la Manière de lire 1rs portes ; sur la Manière d'écouter ; sur la Dislincdun entre l'ami et le flatteur ; sur i i'iilité i/u'on peut tirer de ses ennemis ; sur la (Atriosilé ; sur IWmour des richesses ; sur l'Amour fraternel; sur les JJaùillards; sur la Mauvaise honte; sur les Occasions où il est permis de se louer soi-me'me; sur les Délais de la justice divine par rapport aux méchants.

Quelques extraits de Plutarque le feront mieux connaître. Commençons par des maximes.

« Des enfants ont plus besoin de guides pour lire que pour marcher.

ï La perfection de la vertu se forme de trois choses : du naturel , de l'instruction et des habitudes.

» C'est dans l'enfance que l'on jette les fondements d'une bonne vieillesse.

D Se taire à propos vaut souvent mieux que de bien parler.

> Il n'y a d'homme libre que celui qui obéit à la raison. » Celui qui obéit à la raison obéit à Dieu.

» L'homme ne saurait recevoir, et Dieu ne saurait rien donner de plus grand que la vérité.

> L'autorité est la couronne de la vieillesse.

> Un ennemi est un précepteur qui ne nous coûte rien.

> Le silence est la parure et la sauvegarde de la jeunesse, ï Pour savoir parler, il faut savoir écouter.

» Sachez écouter, et vous tirerez parti de ceux même qui parlent mal.

> Ceux qui sont avares de la louange , prouvent qu'ils sont pauvres en mérite.

> Je fais plus de cas de l'abeille qui tire du miel des fleurs, que de la femme qui en fait des bouquets.

ï Quand mon serviteur bat mes habits , ce n'est pas sur moi qu'il frappe ; il en est de même de celui qui me reproche les accidents de la nature ou de la fortune.

» Il n'en est pas de l'esprit comme d'un vase , qu'il ne faut remplir que jusqu'aux bords.

2> L'équitation est ce qu'un jeune prince apprend le mieux, parce que son cheval ne le flatte pas.

> Celui qui affecte de dire toujours comme vous dites, et de faire toujours comme vous , n'est pas votre ami , c'est votre ombre.

» Le caméléon prend toutes les couleurs excepté le blanc ; le flatteur imite tout excepté ce qui est bien.

» Le flatteur ressemble à ces mauvais peintres qui ne savent pas rendre la beauté des traits , mais saisissent parfaitement les difformités.

j II y a des hommes qui , pour fuir les voleurs ou le feu , se jettent dans un précipice : il en est de même de ceux qui , pour éviter la superstition , se jettent dans le triste et odieux système de

PLl'TARQUE. l'JT

l'alhéismc , passnnt ainsi d'un extrême à l'autre , et laissant la religion qui est au milieu.

> L'endurcissement dans le crime pourrit le cœur, comme la rouille pourrit le fer. >

Malj^ré cette aptitude marquée à donner à sa pensée un tour précis et nerveux, ralTcclalion du style sentencieux lui est entièrement étranj^èir. Les passades détachés ici sont répandus chez lui dans divers traités, et jamais accumulés nulle part. Sa diction méuïc est liabiluellemenl liée et périodique, cl sa composition progressive; mais il connail l'usage et la variété des mouvements, et atteint même le style suhlime, soit par la j;randcur des idées et des rapports, soit par l'éneigie des touinures et des expressions; témoins ces deux passages sur le llatteur :

« Il dit à la colère, venge-toi ; à la passion , jouis; à la peur, fuyons ; au soupçon , crois tout. >

< Patrocle, en se couvrant des ai-mcs d'Achille, n'osa pas prendre sa lance , qu'Achille seul pouvait manier. Ainsi la llalterie emprunte tout ce qui est d«' l'amilié, hors la sincérité courageuse : celle-ci est une armure trop pesante , l'amitié seule peut la porter. »

Voici connue il prouve , par cette méthode comparative qui lui est si familière , que nous devons nous ahstenir de juger les desseins de la Providence , et cpi'il faut s'en rapporter à elle sur la disposition des choses de ce monde.

« (lelui (pii ne sait pas la médecine ne saurait asMgner les raisons qu'a pu avoir le médecin pour employer tel remède plutùt que tel autre , et aujourd'hui plutôt cpie demain. De même, il ne convient pas à l'hounne , dont la justice est si imparfaite et la législation si défectueuse , de rien prononcer sur la conduite de Dieu à noire égard, par «-ela même qu«' lui seul sait parf.iiteuuMit en «piel (ein|is il faut appli<pu-r la |)Uiiiliou. comme ou ap|)li(pie un rcnu'ule. Il se sert des méchants poin- en punir d'autres ; il s'en sert connne de ministres puhlics et d'exécuteurs de sa justice, et ensuite les écrase et les anéantit. Quand le» peuphs ont besoin de frein et de cliAliment , il leur envoie des princes cruels ou des tynins impitovnhlcs, et il ne détruit ces instruments d'ainictiou et de désolation , cpie cpiaiid le mal qu'il fallait guérir est extirpé. O'est ainsi (pie le règne de IMialaris fut proprement une médecine pour le» Siciliens, comme le règne de Marins en fut une pour ks Romains. >

d98 ÉLOQUENCE GRECQUE.

Il cite avec applaudissement un passage de Pindare, qui l'ait voir que les grands poëtes ont pensé là-dessus comme les grands philosophes.

« Dieu, l'auteur et le maître de tout, est aussi le maître de la justice; à lui seul appartient de statuer, quand, comment et jusqu'où chacun doit être puni du mal qu'il a fait. j>

Un de ses écrits les plus spirituels et les plus piquants, c'est le Traité sur les Babillards. Jamais ce vice de l'esprit n'a été mieux combattu. Il a saisi toutes les habitudes des babillards et il les peint avec une vivacité admirable de couleurs. Parmi ces gens, il comprend , comme de raison , les nouvellistes. Plutarque , pour caractériser cette passion (car c'en est une) , rapporte deux aventures, qui en marquent si bien la force impérieuse et qui sont par elles-mêmes si amusantes , qu'on ne nous saura pas mauvais gré de les reproduire.

< Les barbiers sont l'espèce la plus bavarde de toutes. Comme les plus grands bavards affluent chez eux et y tiennent leurs séances , il faut que les barbiers le deviennent par imitation et par habitude. Le roi Archélaûs ayant eu besoin d'un barbier, celui-ci, en lui arrangeant la serviette au cou , lui demanda comment il voulait être rasé : « Sans rien dire , » répondit le prince. Ce fut aussi un barbier qui répandit le premier dans Athènes la nouvelle de la grande défaite de Nicias , en Sicile. Il la tenait d'un esclave débarqué au Pirée avec quelques autres fugitifs. Mon homme quitte aussitôt sa boutique et court à toutes jambes à la ville, pour ne pas laisser à un autre l'honneur de lui enlever sa nouvelle. Grande rumeur : on s'assemble dans la place, et le peuple veut savoir quel est l'auteur d'un bruit de cette nature. On traîne dans l'assemblée notre barbier, qui ne peut pas même dire de qui venait son rapport, car il ne s'était pas donné le temps de s'informer du nom de l'esclave. Le peuple irrité s'écrie : « C'est une invention » de ce misérable ; quel autre que lui a entendu rien de semblable? > qu'on le mette à la question. » On l'attache aussitôt sur une roue ; mais en ce même moment le fait se confirmait de tous côtés par ceux qui arrivaient du Pirée, et chacun, occupé des siens, court en savoir des nouvelles. La place est bientôt déserte , et le malheureux barbier y reste seul sur la roue ; il y reste jusqu'au soir; enfin le bourreau vient le délier. Mais devinez quelle fut sa première parole, pendant qu'on le déliait? Et Nicias, sait-on comment il a péri? C'est ainsi qu'il était corrige : tant le babil du nouvelliste est une maladie incurable. »

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