LUCIEN
» c'est celui que portait Phidias, lorsqu'il formait son Jupiter; » tel était Polyclètc, quand Junon sortit de ses mains savantes;
> c'est avec cet habit que Myron et Praxitèle ont mérité les louan- » j^es et l'admiration de toute la Grèce. On les adore encore au-
> jourd'hui avec les dieux qua produits leur ciseau. Ah! si lu ) deviens semblable à l'un d'eux, quelle sera ta célébrité parmi » les hommes! On portera en\ie au bonheur de ton père, et tu » illustreras ta patrie. >
» Tel fut à peu près son discours; elle en dit même encore bien davantage ; elle faisait à chaque mot des fautes et des barbarismes, parlait avec chaleur et employait tous ses efforts pour me persuader; mais je ne me souviens plus de tout ce qu'elle me dit : la plus jurande iiailie de ses discours est sortie de ma mémoire. Enfin , lorscprclle eut cessé de parler, l'autre commença à peu près en ces termes :
« Mon fils, tu vois en moi la Science; je suis déjà ton amie et » tu dois me connaître , quoique tu n'aies fait encore avec moi » qu'un léi^cr ap|)rontissage. Ma rivale te vante tous les avantages » dont tu jouiras en le livi-anl à la sculpture ; cependant tu ne » serais jamais qu'un ouvrier assujetti à un travail pénible , duquel » dépendrait tout l'espoir de la nourriture. Ton gain serait même » modique et peu honorable; lu vivrais dans l'obscurité, et ton » esprit, flétri par la fatigue, ne pourrait t'élcver à la fortune. Tu
> ne saurais j)as, au besoin, parler en public j)our la défense de tes 1 amis, ni le rendre formidable à tes ennemis. Nul citoyen n'en-
> vicra ton bonheur; tu ne seras qu'un artisan, un houmic con- » fondu dans la foule; tu trembleras devant ceux qui l'emporleront
> sur toi par les richesses ou la force de l'éhxpience. Tu mèneras 1 une vie troublée par la crainte, connue celle d'un lièvre, et tu » deviendras la proie d'un homme puissant. Quand lu serais un i Phidias ou un Polyclète, quand tu fci'ais les ouvrages les plus » admirables, c'est à ton art seul (pu* Kuites les louanges seront » adressées; et de tous ceux qui regaideronl les chefs-d'œuvre, » il n'y aura personne, pour peu qu'il ail du sens, qui veuille te » ressembler. Tu ne passeras «pie pour un artisan, un vil ouvrier,
> un homme qui vil du travail de ses miiiis. Si, au contraire, tu
> veux sui\re uu's conseils, je te ferai connaitre les beaux ouvi-ages » cl les actions admirables des anciens; je le donnerai des con- » naissances presque universelles. J'ornerai ton âme , celle noble » partie <1<' toi-uu^me, <les vertus les plus csliuiables. La sagesse, • la justice, la piélé, la <loucciU', la modestie, la prudence, la » patience . l'amour des choses honnêtes et le goût des études se-
i rieuses présideront à ta conduite. Ce sont là véritablement les
> ornements incorruptibles de l'âme.
» Rien de ce qui se fit autrefois, ni de ce qu'il faut faire à » présent, ne t'échappera; bien plus, avec moi tu prescriras ce
> qu'il est à propos de faire; en un mot, je t'instruirai bientôt de ï tout ce que l'on doit aux dieux et aux hommes. Toi, qui à présent » es pauvre, le fils d'un homme inconnu, et qui délibères si tu embras-
> seras un état ignoble, tu seras dans peu l'objet de l'envie et de
> la jalousie universelle. On te comblera d'honneurs et de louanges,
> tu brilleras au premier rang de la société , tu attireras les regards » des citoyens les plus distingués par leur naissance ou par leurs j richesses, tu seras revêtu de cet habit (elle me montra le sien, » qui était magnifique) ; on te jugera digne des plus grands emplois , » et on le déférera partout la première place. Si tu voyages, tu ne
> seras nulle part étranger ni inconnu , je t'imprimerai une marque » si reconnaissable , que chacun de ceux qui te verront dira à son ï voisin, en le poussant et en te montrant du doigt : le voila. S'il
> se trouve quelque occasion importante où il faille prendre les ï intérêts de la répubhque ou la défense de tes amis, chacun fixera * les yeux sur toi. Lorsque tu parleras, la multitude t' écoutera » avec admiration ; on t'estimera heureux de pouvoir parler si élo- » quemment, et l'on bénira le sort de ton père. Je te mettrai au
> nombre de ces hommes qu'on appelle immortels, et, lorsque lu » seras sorti de la vie, tu ne cesseras jamais d'être avec les
> savants et de l'entretenir avec les beaux esprits.
^ Jette les yeux sur Démosthène , fils d'un père inconnu , à » quel point de gloire ne l'ai-je pas élevé? Eschinc, fils d'une
> joueuse d'instruments, s'est vu caressé par Philippe; et Socrate, » élevé d'abord par la Sculpture, l'a abandonnée pour se jeter » dans mes bras , dès qu'il a compris ce qui pouvait lui être plus ï avantageux. Entends-tu comme il est célébré partout le monde? » Quitte donc à présent tous ces grands hommes ; renonce à » imiter leurs belles actions , à entendre leurs discours ; renonce » à ce maintien noble et décent, aux honneurs, à la gloire , aux » louanges, aux distinctions, à la puissance, aux grands emplois; » ne cherche plus à te faire estimer heureux par la beauté de ton » génie et la force de tes discours. Revêts-toi d'une robe poudreuse, » prends l'accoulremenl d'un esclave , et désormais, un levier, un
> ciseau , un marteau dans les mains , penché sur ton ouvrage , t borne tes pensées à la terre. Ton esprit, abaissé de toute manière, » ne pourra jamais s'élever ni s'appliquer à rien de noble et de maie ; » cependant tu mettras tous tes soins à donner à tes ouvrages