‹ Histoire de l'éloquence (volume 2)Chapitre 64 sur 89 · DIOGÈNE ET POLLUX · texte numérisé non relu

DIOGÈNE ET POLLUX

DIOGÈNE

Jeté recommande, PoUux, lorscjue lu seras monté là-haut (car, si je ne me trompe, c'est demain ton tour à ressusciter) ; je te recommande, dis-je, d'aller voir de ma part Ménippe le Cynique; tu le trouveras à Corinthe, sur le Craniun ou au Lycée , s'occupant à rire des pliilosoplies et de leurs vaines dispiit(;s. Tu lui diras : « Ménip|ie, Diogèno t'engage, si tu as assez ri de tout ce qui se passe sur la terre , à venir Ici-bas rire encore davantage. Làhaut , tes ris n'ont qu'un objet incertain, et, comme on dit communément, qui sait au juste ce qii'on devient après la vie? Au lieu qu'ici tu ne cesseras <le rire, ainsi que moi , lorsque tu verras les riches, les satrapes, les rois , humiliés et confondus sans distinction dans la foule, ne se faire reconnaître qu'aux lamentations que ces cfl'éminés, ces lâches, poussent sans cesse au souvenir des biens dont ils jouissaient sur la terre. > Voilà, Pollux , ce que je te prie de lui dire. Ajoute encore (ju'il ait soin, en venant , de remplir sa besace de pois chiclies, ou du souper d'Hécate, s'il le trouve jeté au hasard dans quelcjue carrefour; sinon (ju'il se munisse d'un œuf lustral, ou de quelque autre chose semblable.

POLLLX.

Je lui dirai tout cela, Diogène ; mais , pour que je puisse mieux le reconnaître , fais-moi son portrait.

Diot.t.yE.

C'est un vieillard chauve, qui porte un manteau plein de trous, ouvert .'> tous les vents, et plaisamment diversifié par les guenilles de toutes les couleurs dont il est rapiécé. Il rit toujours et raille le plus souvent ces fanfarons de philosophes.

poi.r.i X.

D'après ces indices, il ne sera pas dillicile à trouver.

dio(;km:.

Voudrais-tu bien te charger aussi d'une commission pour ces pliilosuphes eux-mêmes ?

roi.i.rx. Parle; cela ne sera pas lourd à pitrter.

IHO(.f >F..

Conseille-leur, en général, de mcllre lin à leurs extra\agances el à leurs disputes sur les universaux. Dis-leur (ju'ils <essenl de se planter des cornes les uns aux autres, Ue .se former des crocodiles cl d'i-vcrcer l'esprit des jeunes gens à toutes les questions embarrassantes et ridicules.

roLi.fx.

Mais ils me traiteront d'ignorant , qui , sans connaître les bclles-lcUres , viens calomnier leur science.

DIOGÈNE

Eh bien ! dis-leur de ma pari qu'ils pleurent.

POLLUX

Je le leur dirai , Diogène.

DIOGÈNE

Quant aux riches , mon cher petit Pollux , dis-leur ceci en mou nom : « Insensés, pourquoi gardez-vous soigneusement cet or, et vous tourmentezvous à calculer vos usures? pourquoi accumuler talents sur talents? Bientôt il vous faudra descendre ici, ne possédant qu'une obole. »

POLLUX

Tout cela leur sera rendu.

DIOGÈNE

Dis au beau Mégille de Corinthe , à Damaxène , ce vigoureux athlète , qu'il n'est chez nous ni blonde chevelure , ni regards lascifs ; qu'on n'y voit point d'yeux noirs ni de joues colorées ; que les attitudes nerveuses , les fortes épaules y sont inutiles ; qu'enfin tout c'est ici qu'une même poussière , qu'un amas confus de squelettes hideux.

POLLUX

Il ne me sera pas difficile de dire cela à des gens fiers de leur force ou de leur beauté.

DIOGÈNE

Mais aux pauvres , dont le nombre est grand , et qui , mécontents de leur sort , déplorent leur indigence, dis-leur, Laconien , de ne plus verser de larmes, de ne plus se désoler. Apprends-leur que l'égalité règne ici; qu'ils y verront les riches n'avoir sur eux aucun avantage , et , si tu le veux bien , reproche à tes Lacédémonieus de s'être bien relâchés.

POLLUX

Diogène, ne dis rien des Lacédémouiens, je ne le souffrirai pas. A l'égard de ce que tu mandes aux autres , je le leur ferai savoir.

DIOGÈNE

Eh bien! laissons-là les Lacédémonieus, puisque tu le veux; mais porte mes avis à ceux dont je t'ai parlé.

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