‹ Histoire de l'éloquence (volume 2)Chapitre 86 sur 89 · PLINE LE JEUNE · texte numérisé non relu

PLINE LE JEUNE

d'images et surtout de comparaisons , qu'une imagiDalion vive et ornée lui fournit à propos. Ordinairement rien de plus vrai , rien de plus judicieux que ce qu'il dit. On lui souhaiterait néanmoins quelquefois plus de précision et de profondeur. Il entre assez souvent dans des détails minutieux ; il donne une connaissance trèsétendue des préceptes, mais il n'agrandit pas suffisamment son sujet; il s'élève trop rarement à ces considérations morales et philosophiques qui donnent un si grand intérêt aux écrits de Cicéron sur l'art oratoire. Malgré ces légers défauts, la lecture de Quintilien est singulièrement propre à former le goût. Elle n'est pas moins utile par rapport aux mœurs. Il a répandu dans toute sa rhétorique des maximes admirables. Malheui'cusement ce fonds de probité se trouve déshonoré par ses flatteries envers Domilien, et par son désespoir à la mort de ses enfants , porté presque jusqu'à nier la Providence.

Pline le Jeune (61 ^115).

Le plus illustre disciple de Quintilien est Pline le Jeune , neveu et fils adoptif de Pline l'Ancien. Né à Côme, l'an 61 , il s'éleva par son mérite aux premières charges, sous Trajan. Il possédait toutes les qualités qui distinguent le bon père, le bon fils, le bon ami , l'excellent citoyen. Il plaida à Rome, pour la première fois, à l'âge de dix-neuf ans , avec une approbation universelle.

11 poursuivit cette carrière comme il l'avait commencée ; il lui arriva plusieurs fois de parler sept heures de suite et d'être seul fatigué. Il mettait son plaisir et sa gloire à défendre l'innocence et à poursuivre l'injustice. Il le faisait avec un désintéressement admirable, ne prenant jamais rien pour ses plaidoyers. Ses discours ne sont pas venus jusqu'à nous , non plus qu'une histoire de son temps, dont on doit encore plus regretter la perte. On ne peut juger de son style et de sa manière que par ses lettres et son Panégyrique de Trajan. Le plus grand mérite de cet ouvrage , c'est qu'au portrait d'un bon prince il oppose celui des tyrans qui l'avaient précédé, c'est qu'il loue par des faits, et des faits attestés. Le style en est fleuri et brillant ; les pensées y sont belles, en grand nombre , et souvent paraissent neuves ; mais la diction se sent trop du goût des antithèses, des pensées coupées, des tours recherchés qui dominaient de son temps.

414 ÉLOQUENCE ROSIàlNE.

Quelques pensées détachées achèveront de faire connaître le caractère et le genre d'éloquence de Pline.

< Notre empereur est d'autant plus grand qu'il croit n'être qu'un citoyen comme nous. Il se souvient qu'il est homme et qu'il commande à des hommes. »

« Vos prédécesseurs aimaient mieux voir autour d'eux le spectacle des vices que celui des vertus, d'abord parce qu'on désire que les autres soient ce qu'on est soi-même, ensuite parce qu'ils croyaient trouver plus de soumission à l'esclavage dans ceux qui ne méritaient en effet que d'être esclaves. »

« Le prince qui permet d'être vertueux fait peut-être plus pour les mœurs que celui qui l'ordonne. »

« Du moment qu'on est prince , on est condamné à l'immortalité; mais il y en a deux, celle des vertus et celle du crime : le prince n'a que le choix, i

« Quand on est dans la première place du monde , on ne peut plus s'élever qu'en abaissant sa propre grandeur. »

« Trop longtemps les sujets et le prince ont eu des intérêts différents ; aujourd'hui le prince ne peut plus être heureux sans les sujets, ni les sujets sans le prince, k

« Dans certaines assemblées, ce qui est approuvé avec transport de tous est ce qui déplaît le plus sûrement à tous. »

« Vous avez des amis parce que vous l'êtes vous-même ; car on commande tout aux sujets excepté l'amour. De tous les sentiments l'amour est le plus fier, le plus indépendant et le plus libre. Un prince peut inspirer la haine sans la mériter et la sentir; mais à coup sûr il ne peut être aimé s'il n'aime lui-même. »

On a dit et répété longtemps que pour mériter un tel panégyrique il n'avait manqué à Trajan que de ne pas l'entendre. Mais il faut savoir, et Pline nous l'apprend lui-même , que le discours réellement prononcé en présence du prince n'était qu'un simple remercîment très-court, que l'orateur lui adressa , en qualité de Consul, au nom du sénat et de l'empire. Ce ne fut qu'au bout de <]uelques années qu'il le publia tel qu'il nous est parvenu.

Les lettres de Pline contiennent des faits intéressants et des anecdotes honorables pour l'auteur. Elles portent l'empreinte de l'affabilité, de la bienveillance et de l'humanité; elles se distinguent par l'élégance et la pureté, mais elles laissent trop apercevoir l'envie de plaire, qui était la passion de Pline. <t Ses lettres sont, dit La Harpe, de petits billets écrits pour la postérité. »

CAISES I)E PERFECTION ET DE DÉCADE.NCE. 41.*»

c II me parait , dit son traducteur, qu'il v a [)h\> de ;»énie dans les lettres de Cicéron , plus d'art dans celles de Pline. Le premier Re pardonne quelquefois plus de négligence; le second souvent laisse voir plus d'étude. On lit dans Cicéron grand nombre de lettres dont il semble que la poslé-rilé se serait bien passée; il en est peu dans Pline d(»nf die ne puisse profiter. Plus de grands événements , plus de politi(]ue dans les unes ; plus de morale dans les autres. L'un est peut-être im meilleur nmdêle de bien écrire ; l'autre de bien vivre. Enfin les lettres de Cicéron nous apprennent, mieux que toutes les bistoires, à eonnailre les bommes de son siècle et les ressorts qui les remuaient; les lettres de Pline, mieux que tous les préceptes, apprennent aux bommes de tous les siècles à se connaître et à se régler eux-mêmes. »

DIALOGUE I»ES ORATEIRS.

C'est ici le lieu de parler du Dialogue des Orateurs, (pii loup à tour a été attribué à Quintilien, à Tacite cl à Pline le Jeune.

Après avoir établi le lieu de la scène, à l'exemple de Cicéron, l'auteur suppose qu'il s'engage une lutte entre un |)oëte nomme Malcrnu>f, et un orateur nommé Apcr. L'un élève l'élotpience audessus de la poésie, l'autre donne à la poésie la palme sur l'éloquence. Arrive un troisième interlocuteur nounné Messala, qui cbange le sujet de la discussion et propose de recbercber les causes de la corruption de l'éloquence. Aper plaide en favj-ur de l'élo- (picnce de son temps, Messala et Maternus soutieimenl la cause de l'anliciuité. Ce plan est agréable, mais il est vicieux; il y a é\idemment deux sujets, cl le premier, qui n'est pas le sujet princi|)nl, occupe beaucoup trop «le place. Du reste, l'ouvrage est plein de re bon goût (pie les anciens désignaient beureiisemenl par le mot urhanitas. Les caractères sont parraitement soutenus ; il y a toujouis (piebpie cliose de poéticjue dans les diseoui-s de .Mateiiius, de bardi et de vif dans ceux d'Aper, de raisonnable et d'antique dans ceux de Messala.

CAUSES DE PEnFECTIO>i ET DE DÉCADENCE.

On peut résumer en quebpies mois rbi>toire de l'éloquence romaine. Pendant plusieurs siècles, elle demeure dans l'enfance et dans la barbarie. Elle n'est cultivée avec soin que lorsque Rome

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a étendu au loin sa puissance , et que ses mœurs sont adoucies par le commerce des Grecs. Alors de grands orateurs paraissent. Crassus et Antoine tiennent le premier rang. Ils font retentir leurs voix éloquentes dans les tribunaux et dans les assemblées du sénat et du peuple. Après eux viennent Sulpicius et Cotta , qui ont été formés par leurs soins, mais qui leur sont inférieurs. Hortensius leur succède et se fait admirer longtemps par son esprit et les charmes d'une déclamation séduisante. Enfin Cicéron efface tous les autres, et porte tout d'un coup le talent de la parole au plus haut point. Il est à Rome, avec les différences que le caractère de son génie et les mœurs de sa nation demandaient, ce que Démosthène avait été à Athènes. Il finit sa carrière, et déjà la décadence a commencé. Cette décadence est rapide, malgré les efforts et l'exemple de quelques grands hommes.

Il peut paraître bien étonnant au premier coup d'œil que le génie de l'éloquence ne commence à briller véritablement que lorsque la puissance militaire menace la liberté et que déjà les Romains s'avancent à grands pas vers la servitude. Mais si l'on y réfléchit, on comprendra que ces circontances mêmes, sous plusieurs rapports , donnaient plus de dignité et d'importance aux combats de la parole. En effet, si les grands orateurs qui s'illustrèrent à cette époque avaient paru dans la république, au temps où les Mélius et les Cassius bouleversaient d'une seule parole tout le Forum, leur beau talent, dégradé par des combats indignes d'eux, loin de prendre un sublime accroissement , se serait perdu, peut-être tout à fait , au milieu de ces disputes éternelles , d'où les tribuns sortaient toujours vainqueurs, parce qu'ils s'y présentaient les plus audacieux. Alors Cicéron, pour ne parler que de ce grand homme , n'eût pas cru devoir renoncer à sa patrie pour aller passer les plus belles années de sa jeunesse à l'école des philosophes grecs; il eût à peine senti le prix de l'étude et de la méditation pour se former à l'éloquence , parce que chaque jour il eût vu l'audace du langage triompher de la sagesse dans les combats de la parole. Au contraire , il arriva dans un temps où les harangues des tribuns commençaient à troubler beaucoup moins un peuple qui tendait par faiblesse au repos, et qui ne se précipitait plus sous^ les pas de ses flatteurs , pour en recevoir des impressions violentes et des mouvements tumultuaires. Les esprits, devenus plus graves, étaient plus susceptibles de bien apprécier la véritable éloquence ; ce n'était plus au Forum que se formaient les ambitions et les rivalités : c'est du sein des camps que sortaient les réputations menaçantes pour la liberté, et cette tendance nouvelle des esprits

CAISES DE i>ERFE<:TIU.N ET DE DÉCADENCE. 417

clail une raison pour que les déclamateui-s, qui avaient si longtemps occupé la tribune, fissent place enfin a des orateurs. En eiïot, dès l'instant où la puissance militaire devenait un moyen de domination, et (jue les pa>^sions ne s'agitaient plus aussi vivement à l'appel d'un tribun séditieux, le talent, (jui recherchait une autre espèce d'induence dans l'Etat, ne pouvait l'obtenir qu'en se présentant avec tout l'appareil que donnent les longues mcdiUUions cl les études profondes. L'éloquence fougueuse d'un Pétilius eût été impuissante à l'aspect des armes de Marins ou de Sylla ; celle d'Antoine mérita des triomphes, parce que cet orateur avait senti le besoin d'opposer à l'inllucnce des liommes de guerre l'ascendant d'un génie longtemps mûri par la réflexion. Ainsi furent encouragés à perfectionner leur él()t|iicnce les orateurs qui le suivirent, et qui , éloignés du bruit des conibats , étaient également jaloux de porter la niain au maniement des affaires. Une ambition secrète se nourrissait dans l'àmc du vertueux Cicéron, lorsque animé par le sentiment de son génie , il abandonnait tout à coup l'Italie pour voler aux leçons de la Grèce. Hrnoni;ant à ses premiers succès, il songeait il en obtenir de plus brillants, et semblait s'exiler de sa patrie pour y rentrer bientôt en conquérant, comme ces trionqjhaleui-s (pii arrivaient du fond de l'Asie ou de la Gaule, pour faire servir leurs victoir(•^ à l'asservissement de leurs concitoyens.

Mais quels secours ces grands »)rateurs ne trouvaient-ils pas pour agir sur les esprits dans les assemblées! Les victoires loinlaines, renq»ortées par les armées de la républi(iuc, exaltaient leur génie, (les \ictoircs, en effet, élevaient Home au plus haut point de la puiss;mcc; c'est alors véritablement ({u'elle connnandait à l'univers, qu'elle disposait à son gré des royaumes et des couronnes. Sans doute de nou\ eaux ennemis se formaient contre elle ; des peuples oppiimés s'agitaient au fon»l des province-^ , des rois belliqueux et inq)atients du joug se mettaient à leur tète pour briser leurs fers ou pour défendre les restes d'une liberté expiranlc; mais bientôt ils étaient abattus et subjugués par les forces supérieures des armes ronjaini'S. On sent combien ces triomphes dc\ aient flatter l'orgueil national. L'enthousiasme de la gloire s'emparait de tous les citoyens, et les oratcui-s, secondant ce sentiment de palriolisnie , célébraient avec transport et magnificence les brillantes conquêtes qui achevaient d'accomplir les grandes destinées de la reiiK- des nations.

Il est vrai (ju'un sentiment de crainte s'élevait dans les cu-urs, lorsqu'on voyait les généri"» ''•• '■ i.iiiiMiitii.- prnliti r ilr Icm--.

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victoires pour dominer par la force des armes ; mais ce sentiment lui-même était une autre source des plus hautes inspirations. Les orateurs savaient s'en servir pour susciter aux hommes de guerre une opposition redoutable; ils dévoilaient leurs projets ambitieux; ils poussaient le premier cri d'alarme , et ce cri allait réveiller au fond des âmes l'amour de la liberté et l'horreur de la tyrannie.

C'est dans le sénat surtout, qu'ils trouvaient cette disposition avantageuse. Cette assemblée auguste possédait encore une grande partie de sa puissance. Elle discutait comme autrefois non-seulement les plus graves intérêts des peuples et des rois , mais ce qui concernait les affaires intérieures de l'Etat. Elle semblait même plus vcn.'rable parla majesté des souvenirs. Elle était environnée de toute la gloire qu'elle s'était acquise de siècle en siècle depuis la fondation de Rome. Quelques-uns de ses membres s'étaient laissés corrompre et secondaient les vues criminelles de ceux qui désiraient abattre son pouvoir, pour commander eux-mêmes. Mais la plupart étaient fortement attachés aux institutions anciennes; ils s'indignaient de voir la liberté en péril et leurs droits menacés. Les plus grands orateurs de cette époque mémorable se déclarèrent les intrépides défenseurs de leur cause. Ils se livraient aux mouvements de la plus haute éloquence, et conservaient en même temps à leurs discours toute la dignité que commandait un si imposant auditoire.

Ce qu'on eut à craindre des citoyens violents, tels que Clodius, qui exerçait publiquement d'odieux brigandages , ou des hommes pervers comme Catilina et ses complices, qui conspiraient dans l'ombre pour tout détruire , dut être aussi pour les orateurs un puissant moyen d'agir sur les esprits. Ils peignaient avec des couleurs effrayantes ces dangers terribles dont la patrie et les particuliers étaient incessamment menacés. On connaît le discours de Caton et ceux de Cicéron contre Catilina. Ces grands orateurs eurent occasion de développer avec feu les motifs les plus forts, les sentiments les plus profonds , en présence d'auditeurs qui délibéraient non plus seulement sur les affaires de l'Etat, mais sur leurs intérêts les plus chers, sur leurs fortunes , sur leurs dignités , sur leur existence même.

Telles sont, ce nous semble, les principales causes qui donnèrent tant d'importance aux discours , particulièrement dans les assemblées publiques. On pourrait ajouter que Rome , malgré le dérèglement de ses mœurs, conservait au moins quelque reste de ses anciennes vertus, et que les orateurs, pour triompher, s'exerçaient

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à les ranimer dans les âmes : c'était un levier puissant dont ils pouvaient se servir encore avec succvs.

Mais bientôt ils n'eurent plus les iMnies secours. Rome, sous les empereurs, descendit dans les dcrniér^t'iriés de la corruption et de la bassesse. Elle n'était plus cajjablc de ia Hbertc; elle aurait été esclave, même en conservant les formes ïs;i><iblicaincs; elle était pour ainsi dire plus méprisable encore que §«^ tvrans. Aussi Tibère, l'un d'entre eux, fit voir ouvertement le mépris qu'il avait pour les bommes. € C'était, dit M. deCbàtcaubri;ind, un cri de joie qu'il ne pou\ail s'empêcber de pousser, en trou\anl le peuple et le sénat romain au-dessous même de la bassesse de son propre cœur. Lorsqu'on vit ce peuple roi se prosterner devant Claude et adorer le fils d'Enobarbus, on put juger qu'pn l'avait lionoré en gardaul avec lui quoique mesure. Rome aimi Néron. Longtemps après la mort de ce tyran, ses fanlùmcs faisaient tressaillir l'empire de joie et d'espérance. C'est ici qu'il faui s'arrêter pour contempler les mœurs romaines. Ni Titus, ni Attonin, ni Marc-Aurcle, ne purent en cbanger le fonds. Si donc IcaRomains tonjbèrcnt dans la serAitude, ils ne durent s'en prcndrcWiu'à leurs mœurs. C'est la bassesse qui produit d'abord la lyraiinii, et par une juste réaction , la tyrannie prolonge ensuite lu bascssc. > {Génie du Christianigme.) I

Le cban^^cment dans la forme du gouvernemciit nuisit beaucoup, sans doute, à rélo(|ucnce romaine; mais on voidque le changement dans les mœurs dut lui être encore bien plus lunoRtc. l'ilf élait impossible chez un peuple aussi profondément avilf.

Mais s'il faut recberclicr dans la société les prAicipalos causes des progrès et de la décadence de rélo(|uence , orm)eut remarquer aussi, jjour cbaciue orateur en particulier, l'inlluuice de son caractère, de ses vertus ou de ses vices, car il a diV se peindre dans SCS discours ; le style est l'expression de rbonyne, de même que la littérature est rex|)ressi()n de la société. ()i/lrou\e une preuve sensible de cette \érilé chez les écrivains de^lome. Qu'on se ra|>pclle llorli-nsius, Salluste, Sénè(|ue , et d'un autre côté Cicéron, Titc-Live, Quintilien, Pline, Tacite. Combien l'éloquence des premiers n'a-t-elle pas soulFcrt de leurs défauts , de leurs travers et surtout de leui-s \iccs! Cond)ien celle des seconds n'a-l-elle pas été agraii(li<> et fortifiée par leur dt'-xoucment à la patrie, par leur désintéressement , par leur zèle pour le malheur cl l'innocence , par leur haine de l'injustice, en un uiol par les sentimenis nobles cl généreux (jui remplissaient leurs cœurs! Ce rapport entre l'honimc cl son langage est si remaniuablc , (pie lorsqu'il a manqué quel-

que chose aux vertus de ces grands hommes, des défauts analogues se sont manifestés dans leurs ouvrages. La vanité de Cicéron, par exemple , est empreinte dans ses écrits. Ce serait en vain que l'orateur et l'écrivain ferait des efforts pour ne pas se refléter dans leurs compositions , ils ne pourraient y réussir ; ils parviendraient tout au plus à tromper les esprits peu clairvoyants. Témoin Sénèque , dont les leçons auraient été plus pénétrantes et plus belles s'il eût été autre chose qu'un bel esprit, qui débite de pompeuses maximes, tandis qu'au fond il est bien éloigné de les suivre. Témoin Salluste , qui laisse souvent échapper sa haine contre les grands , quoiqu'il cherche à paraître uniquement guidé par le sentiment d'indignation que lui inspire le spectacle de la corruption et de la tyrannie. Ses déclamations contre les désordres de son siècle auraient été bien autrement touchantes , s'il n'eût pas été lui-même dégradé et corrompu. La vertu eût donné un autre ton , une autre couleur à son style.

On voit par là l'influence de la vertu ; celle des croyances n'est pas moins sensible. Ce qui donne le plus grand intérêt aux histoires de Tite-Live, par exemple, c'est qu'elles sont dominées par un esprit éminemment religieux , par l'idée d'une Providence qui conduit les événements humains et dirige les empires. Ce qui , au contraire, nuit singulièrement aux ouvrages philosophiques de Sénèque , et même à ceux de Cicéron , c'est qu'ils laissent trop voir le doute et l'incertitude des écrivains, ou que du moins ils ne sont pas inspirés par une conviction assez forte et assez profonde. Les Romains se sont préservés pendant quelque temps des subtilités des Grecs , parce que les grands principes de la morale et de la société étaient encore gravés dans leurs cœurs. Mais aussitôt que ces croyances précieuses se furent affaiblies, ils donnèrent aussi dans des puérilités d'autant plus choquantes, qu'elles contrastaient avec le caractère grave et sérieux de leur nation. Le discours ne fut plus chez eux qu'un vain parlage, un ridicule charlatanisme.

Ces observations paraîtront encore plus frappantes de vérité lorsque nous les appliquerons, dans un sens contraire , aux orateurs et aux écrivains que le christianisme a formés.

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