DÉCADENCE DE L'ELOQUENCE ROMAINE
Ecoles de déclamation. — Sénôque le rhéteur. — Sénèque le philosophe » écrivain distingué par ses beautés et par ses défauts , précipite la décadence du goût. — Mérite remarquable de la rhétorique de Quintilien. — Pline le Jeune. — Résumé. — Causes de perfection et de décadence.
L'excès de la liberté ou la licence avait retardé la perfection de l'éloquence romaine ; la servitude , qui lui est encore plus funeste , lui fit perdre , après Cicéron , sa dignité , son élévation , son énergie et son importance. Elle ne pouvait plus se montrer la même dans les assemblées du peuple , qui n'avait plus de pouvoir ; dans les délibérations d'un sénat esclave , elle devait rester muette ou ne s'exercer qu'à l'adulation et à la bassesse ; les tribunaux n'étaient plus dignes de sa voix , depuis que les jugements publics avaient perdu leur crédit et leur majesté , qu'on n'y discutait plus que de petits intérêts , et que tout le reste dépendait de la volonté d'un seul. Le cbangement produit à cet égard par l'influence du gouvernement et des mœurs nouvelles , est éloquemmcnt décrit dans le Dialogue sur les causes de la décadence de l'éloquence , ouvrage dont nous dirons plus bas quelques mots. « Tandis que l'orateur parle , il n'y a qu'une ou deux personnes qui l'écoulcnt. Cependant l'éloquence a besoin d'acclamations et d'applaudissements. Les orateurs anciens en recevaient chaque jour. Alors les grands remplissaient le Forum; alors les clients , les tribus, les députations des municipes y accouraient auprès de leurs patrons en danger ; alors , dans la plupart des affaires , le peuple romain prenait part à la cause et s'envisageait comme intéressé à la sentence qui devait y intervenir. »
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Ce fut aux écoles de déclamation que l'éloquence acheva de se corrompre. Des sujets imaginaires et fantastiques , qui n'avaient aucun rapport aux incidents réels de la vie commune ou des affaires, devinrent des textes de composition, et on les surchargea d'ornements faux et recherchés, qui furent dès lors l'objet de l'admiration générale. Entre les mains des rhéteurs grecs, l'éloquence avait dégénéré en subtilités et en sophismes ; entre les mains des dcclamateurs de Rome , elle se changea en affectation , en bel esprit , en jeux de mots , en antithèses.
Sénèque le Rhéteur (58 ans avant J.-C. — 32 ans de J.-C).
On aura une idée des exercices scolastiques de cette époque en lisant les ouvrages de Sénèque le Rhéteur. Il naquit à Cordoue l'an 58 avant J.-C, d'une famille de chevaliers romains; il vint à Rome à quinze ans, y professa longtemps la rhétorique et mourut l'an 32 de J.-C. Il avait une mémoire si prodigieuse qu'il répétait deux mille noms, qu'on avait dits une seule fois en sa présence, sans se tromper sur l'ordre dans lequel on les avait récités, ou plus de deux cents vers prononcés par autant de personnes. On a de lui , sous le titre de Déclamations , deux recueils intitulés , l'un Suasoriœ {nn seul livre); l'autre Controversiœ , (dix livres, dont on n'a qu'une partie) ; ils se composent de passages choisis des compositions de ses élèves , ou des discours prononcés en sa présence par les rhéteurs les plus célèbres , et que , grâce à sa prodigieuse mémoire, il avait retenus.
On trouve dans ces deux ouvrages des détails curieux «ur les diverses questions qui s'agitaient alors dans les écoles. En voici quelques-unes :
< Alexandre s'embarqucra-t-il sur l'Océan ? — Les trois cents Spartiates abandonnés aux Thermopyles par les autres Grecs , fuiront-ils? — Agamemnon conscntira-t-il au sacrifice de sa fille? — Cicéron fera-t-il des excuses à Marc-Antoine ? »
Les questions suivantes , empruntées aux Controverses de Sénèque , montrent combien l'étude du droit était générale chez les Romains , puisqu'elle envahissait même les écoles de rhétorique :
« Une Vestale , précipitée de la roche Tarpéiennc, a conservé la vie ; sera-l-elle mise à mort? — La loi donne à une fille enlevée le droit de faire punir de mort son ravisseur ou de le forcer à l'épou-
ser sans dot : on suppose que la fille a opté et demande le mariage ; mais le ravisseur ayant nié son crime , elle veut se rétracter : la loi le lui permet-elle ? »
Les deux ouvrages de Sénèque renferment de belles pensées et quelques tirades éloquentes ; mais elles sont noyées dans une foule de sublilités et de déclamations.
Sénèque le Philosophe. (2 — 65 de J.-C.)
Sénèque le Philosophe, fils du précédent, né l'an 2 ou 3 de J.-C, étudia l'éloquence sous son père et suivit d'abord le barreau ; mais son talent oratoire ayant donné de l'ombrage à Caligula , il quitta cette carrière pour s'adonner à la philosophie. Il embrassa la secte du Portique et ouvrit lui-même une école, qui fut bientôt très-fréquentce. Sous Claude , il fut accusé , par Messaline , d'intrigues criminelles avec Julie , fille de Germanicus , et fut exilé en Corse (41 de J.-C). C'est en vain que pour obtenir son rappel il adressa les plus humbles supplications à l'affranchi Polybe , favori de Claude; il resta huit ans dans cet exil et ne fut rappelé qu'à la mort de Messahne. La nouvelle impératrice, Agrippine, lui confia l'éducation de son fils Néron. Il s'occupa plutôt à former l'esprit que le cœur de son élève. Quand Néron fut monté sur le trône , Sénèque resta auprès de lui comme un de ses principaux ministres , et réussit quelque temps , avec le concours de Burrhus , à contenir ce naturel féroce ; mais il voulut se retirer de la cour quand l'empereur, se livrant à toutes sortes de crimes et de désordres , ne vit plus en lui qu'un censeur incommode. Néron s'y opposa par hypocrisie ; mais il ne tarda pas à se défaire de lui en l'enveloppant dans la conspiration de Pison : il lui envoya l'ordre de se donner la mort (65). Sénèque se fit ouvrir les veines et subit son sort avec une fermeté stoïque. On lui reproche d'avoir amassé des richesses immenses pendant qu'il était en crédit , et d'avoir écrit en faveur de la pauvreté au milieu des jouissances du luxe. Tacite et surtout Dion Cassius ont rapporté plusieurs imputations odieuses pour sa mémoire, mais qui ne paraissent pas suffisamment fondées. C'est ainsi qu'on l'accuse d'avoir approuvé l'empoisonnement de Britannicus, et d'avoir fait l'apologie du meurtre d'Agrippine.
Les ouvrages de Sénèque sont divers Traités de morale ou de philosophie , et un grand nombre de lettres. Ils contiennent d'ex-
fcllcnts principes cl d«* lrts-l»»'l|«-^ |icn<ico9 : on «'aperçoit wns peine que les maximes de rKvan;;ili- , d»''jà rt'pandues |>.irluut , ne lui éUiient pas ineunniies. Quehpirrois aussi, comme tous les autres pliiloMiphrs, il s'abandonne à des erreurs étranges, cl de- >i<-nl II- jouet d'une r.iiion imrrtaine et moMIr.
SôniMpu* ronlriltua heaumiip à luiler la décadence du poùt. Plein d'estime pour lui-même et jaloux de la gloire des grands hommes , il profita des dispositions de son siècle pour se distinguer. Les gr.'icrs dont Cieérona\ail embidli et enrichi rclotpicncc romaine riaient dispensées sobrement et avec justesse ; St-nèque les pro<li;;ua sans diseernemenl et sans mesure. Dans les écrits du premier, c'étaient des ornements graves, majestueux el propres à relever la dignité d'une reine ; dans ceux du second , on pourrait presque dire que c'était une panire de courtisane qui , bien loin d'ujouler un nouvel rcbt à la beauté naturelle de l'éloquence, l'éloulTait à forces de perles et de diamants, et la faisait disparaître. Il gâte les pensées les plus belles par le tour qu'il leur donne, par les aniitlièscs el les jeux de mots dont il les accompagne ordinairement.
c On voudrait, dit Quinlilien, qu'il eut écrit avec son génie, maii avec le goût d'un autre ; car, s'il eut dédaigne certains faux brillants, s'il eût été moins ambitieux, s'il n'eut pas tant aimé tout ce (pi'd produisait, s'il n'eut pas pris plaisir a amoindrir et à morceler s«*s penstM's, le sulTnige «les savants, bien plus que l'engouement de la jeunesM*, ferait aujourd'hui son éloge. Toutefois , tel qu'il est , il ne faudra pas laisser de le lire , quand on aura le goût déjà sur el sunisiimnient formé par un genre de leeture plus sévère , ne fùlH-e que parce qu'il peut exercer par fies iM'autés et par ses défauts; car il y a en lui lieaucoup à louer, beaucoup même à admirer, pourvu qu'on sache choisir : ce qu'il eût été n «b'-sirer qu'il Ht lui-même , car ce beau génie était digne de vouloir fiiirc mieux , lui qui a fait tout ce qu'il a voulu. > {Instiluliont oratoires, liv. X.)
reaci vr« des ji-STr.<i.
< Les dieux ne l.iisM'nl IoiiiIm-i- I.i | les dme«
abjectes et vulgaires. L'avantage de \.n: et les ter-
reurs des mortels est ré«ené pour le grand homme; jouir d'un Imnhetir rontiniirl , couler srn jour* taW' aucun rrvem, c'est méronnaitre In «rrnnde moitié de la naliire. Vou<i êtes un grand homme, t ment le saurai-jc , si la fortune ne vous a pa«
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mis à portée de monlrer votre vertu ? vous êtes descendu dans la carrière olympique , mais vous étiez seul ; vous avez remporté la couronne, mais non pas la victoire. Je ne vous félicite pas de votre courage , mais de ce surcroît d'honneur, comme si vous aviez ob« tenu le consulat ou la préture.
« On peut en dire autant de l'homme de bien , lorsque l'adversité ne lui a point procuré les seules occasions où le courage de l'âme puisse se déployer ; je vous trouve malheureux de" ne l'avoir jamais été ; vous avez passé voire vie sans adversaires : on ne saura pas ce que vous auriez pu faire; vous ne le saurez pas vous-même : l'on a besoin d'expérience pour se connaître soi-même ; l'on n'est instruit de ses forces qu'en les mettant à l'épreuve. Aussi l'on a vu des hommes s'offrir eux-mêmes à l'adversité qui semblait les oublier, ils ont par là fourni à leur vertu le moyen de sortir de l'obscurité. Le grand homme soupire après les traverses, comme le soldat courageux après la guerre. Sous l'empire de C. César, j'ai entendu un Mirmillon se plaindre de la rareté des jeux. « Que de « beaux jours perdus ! » s'écriait-il avec douleur.
t Le courage est avide de périls ; il songe à son but, et nullement aux dangers de la roule , d'autant plus que ces dangers mêmes font partie de la gloire. Les guerriers se glorifient de leurs blessures ; ils regardent avec joie leur sang couler à la suite d'une bataille : la considération est pour les blessés , quoique les autres aient aussi bien fait leur devoir.
» Je le répète donc , c'est pour l'intérêt de ceux qu'il veut élever à la vertu , que Dieu leur envoie des occasions de monlrer du courage et de la fermeté , ce qui ne se peut faire sans quelque adversité. Le bon pilote se reconnaît dans la tempête , et le soldat sur le champ de bataille. Comment puis-jc connaître votre courage contre la pauvreté, si vous nagez dans l'abondance? Votre constance contre l'ignominie , l'infamie , la haine du peuple , si vous vieillissez au milieu des applaudissements, si vous jouissez de la faveur la mieux établie , de l'estime générale de vos concitoyens? Comment juger de votre résignation dans les pertes, si vous voyez une famille nombreuse autour de vous ? Je vous ai entendu donner des consolations à d'autres ; mais j'aurais voulu vous voir vous consoler vous-mêmes , vous interdire la douleur. Ne redoutez donc pas ces aiguillons dont les dieux se servent pour réveiller votre courage : l'adversité est une épreuve de la vertu.
» Les véritables malheureux sont ceux qu'un bonheur tient engourdis ; ils ressemblent aux navigateurs que le calme arrête au milieu d'une mer immobile : le moindre accident est tout nouveau
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pour eux ; l'adversilé leur est plus sensible , parce qu'ils n'en ont pas l'expérience, de même que le joug est plus insupportable aux animaux sauvages. Un nouveau soldat pâlit à l'idée d'une blessure; un vétéran voit avec intrépidité son sang couler, parce qu'il sait que souvent il a contribué à la victoire.
I Ainsi Dieu se plaît à endurcir et exercer ceux qui lui sont agréables ; ceux au contraire qu'il semble traiter avec plus de douceur et déménagement, sont faits pour plier sous les maux qui leur sont destinés. En effet, ne croyez pas qu'il y ait personne d'exempt, cet homme si longtemps heureux , aura son tour ; il vous paraissait oublié , et son malheur n'était que différé.
» Vous me demandez pourquoi Dieu envoie aux gens de bien des maladies et d'autres accidents ; et moi je vous demande pourquoi dans les camps , ce sont toujours les plus braves soldats qu'on charge des commissions les plus dangereuses? Faut-il, pendant la nuit, dresser une embuscade à l'ennemi , reconnaître les chemins, surprendre un poste? ce sont des troupes d'élite qu'on en charge ; cependant aucun d'eux ne se plaint d'avoir été maltraité de son général , au contraire , il s'applaudit de la bonne idée qu'il a eue de lui.
» Ainsi les hommes à qui la Providence ordonne de souffrir des maux insupportables , doivent dire aux timides et aux lâches : « Dieu nous estime assez pour éprouver sur nous jusqu'où peut aller € la constance humaine. »
Après Sénèque , plusieurs hommes de talent et même de génie résistèrent à rentraînemcnt général et demeurèrent plus ou moins fidèles au principe du bon goût. Quintilien , dans ses judicieux préceptes , fit tous ses efforts pour ramener à la manière de Cicéron. 11 fut en même temps lui-même un très-grand orateur. Pline le Jeune et Tacite s'illustrèrent après lui par le talent de la parole. Nous connaissons déjà Tacite , il nous reste à parler de Quintilien et de Pline le Jeune.
Quintilien [42 — 120).
Quintilien naquit la 42« année de J.-C, en Espagne, selon quelques-uns, et selon d'autres à Rome. Pour se former à l'éloquence , il se rendit le disciple des orateurs qui avaient le plus de réputation. Il s'attacha particulièrement à Domitius Afer, qui tenait parmi eux le premier rang. Il ne se contentait pas d'entendre ses plaidoyers au barreau , il lui rendait de fréquentes visites. Après
que SCS entreliens et une forte application à l'étude lui eurent formé le goût et le jugement , et l'eurent enrichi d'une foule de connaissances , il alla , à ce que pensent quelques auteurs , en Espagne , où il donna des leçons d'éloquence et exerça les fonctions d'avocat pendant plus de sept années. Il revint ensuite à Rome et y remplit une chaire de rhétorique avec un applaudissement général. Il se fit aussi un grand nom dans le barreau. Quand on distribuait les différentes parties d'une cause à plusieurs avocats , comme c'était alors la coutume, on le chargeait pour l'ordinaire du soin d'exposer le fait, ce qui demande un esprit d'ordre et une grande netteté. Il excellait dans l'art d'émouvoir les passions , et il avoue, avec cet air de franchise modeste qui lui était naturel , qu'on le voyait souvent , lorsqu'il plaidait , non-seulement répandre des larmes , mais changer de visage , pâlir et donner toutes les marques d'une vive et sincère douleur. Apres avoir employé vingt années sans interruption , tant pour instruire la jeunesse dans l'école que pour défendre les particuliers devant les juges , il prit sa retraite à l'âge de quarante-sept ans. Mais son loisir ne fut pas un loisir de paresse. Pressé par les instantes prières de ses amis, il travailla à ses Institutions oratoires. Il en avait achevé les trois premiers livres lorsque l'empereur Domitien lui confia l'éducation des deux jeunes princes , ses petits neveux , qu'il destinait à l'empire. Le soin qu'il leur donna ne l'empêcha pas de continuer son ouvrage , qui est la rhétorique la plus complète que l'antiquité nous ait laissée. Son dessein est de former un orateur parfait. Il le prend au berceau et le conduit jusqu'au tombeau.
Dans le premier livre il traite de la manière d'élever les enfants dans l'âge le plus tendre, puis de ce qui regarde la grammaire. Le second expose ce qui se doit pratiquer dans l'école de rhétorique , et plusieurs questions qui regardent la rhétorique même : si elle est une science , si elle est utile , etc. On trouve dans les cinq livres suivants les préceptes de l'invention et de la disposition. Les livres huitième , neuvième et dixième renferment ce qui regarde l'élocution. Le onzième, après un beau chapitre sur les bienséances, traite de la mémoire et de la prononciation. Dans le douzième , qui est le dernier et peut-être le plus beau de tous , Quintilien marque les qualités et les obligations de l'avocat , le temps où il doit quitter la plaidoierie , et les occupations , qui lui conviennent dans la retraite.
Un des caractères particuliers de la rhétorique de Quintilien est d'être écrite avec tout l'art et toute l'élégance de style qu'il est possible d'imaginer. On y voit une grande richesse de pensées ,