‹ Histoire de l'éloquence (volume 3)Chapitre 1 sur 63 · ASSEMBLÉES DE LA RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

ASSEMBLÉES DE LA RÉVOLUTION

Constituante : Barnave. — Mirabeau. — Maury. — Cazalès. — Débats de l'Assemblée constituante. Assemblée législative, Convention , Directoire : Robespierre. — Danton. — Marat, — Yergniaud.

Constituante.

On avait préludé, par une multitude d'écrits , aux combats qui s'élevèrent dans les assemblées politiques de la révolution ; et les députés aux Etats-Généraux s'approcbaient de Versailles , comme les soldats de deux armées ennemies, se hâtant de rejoindre leurs corps et leurs généraux , pour engager une bataille décisive. Les dispositions des partis pouvaient faire présager combien la lutte allait être terrible. Les uns voulaient tout détruire, pour élever sur des ruines immenses une constitution nouvelle. Les autres, épouvantés de ce vague besoin de changement qui travaillait les esprits , étaient disposes à soutenir de tous leurs efforts l'édifice

5 ELOQUEiNCE POLITIQUE.

déjà ébranlé de la vieille monarchie , et à défendre avec opiniâtreté tous leurs droits et tous leurs privilèges.

Dès que les Etals-Généraux furent assemblés, les têtes s'exaltèrent de plus en plus, l'agitation devint extrême, et, de ce choc violent entre tous les principes , tous les intérêts , toutes les passions, on vit sortir, avec un étonnement mêlé d'effroi, de grandes fautes et de grandes vertus , des ténèbres épaisses et des lumières éclatantes.

L'assemblée , d'abord réunie à Versailles , fut bientôt transférée à Paris. Elle resta quelque temps à l'archevêché, et s'établit ensuite dans une salle de manège , voisine des Tuileries. On avait ménagé , des deux côtés de ce dernier local , des tribunes spacieuses pour des spectateurs qui formaient une autre représentation du peuple. Bien avant l'aube du jour, ces spectateurs venaient prendre ou réserver leurs places. Des jeunes gens se dévouaient à ces fatigues pour assister aux orages souvent majestueux de cette assemblée ; mais la plupart des places étaient envahies par une foule salariée , à laquelle on distribuait , sans aucune ombre de mystère, les mets, les vins, les liqueurs et les pièces d'argent. Le fauteuil du président et le bureau des secrétaires séparaient les députés populaires de ceux que l'on nommait aristocrates. Les premiers occupaient le côté gauche et les autres le côté droit. Comme les gradins s'élevaient en amphithéâtre aux extrémités , les députés du côté gauche remplissaient en foule cette sorte d'éminence qui depuis reçut le nom de Montagne , si fameux et si redouté dans les annales révolutionnaires. (Lacretelte.)

Le parti de la révolution eut un grand nombre d'orateurs, parmi lesquels on distinguait Duport, Alexandre de Lameth, Chapeher, Tronchet , Target , Touret, et surtout Barnave et Mirabeau.

Baruave. (1761—1792.)

Barnave, dans toute la force de la jeunesse, s'était voué au triomphe de la révolution , comme ces pieux Indiens qui se jettent dans le char de l'idole , et que la roue écrase en avançant. Né à Grenoble, il appartenait à une famille protestante ; et la haine religieuse accroissait en lui l'exaltation fébrile qui l'animait contre la vieille monarchie.

Son éloquence était à la fois grave et entraînante, et ce qui étonnait davantage en lui , c'était l'art de revêtir des maximes pas-

BAUNAVE. 3

sionnées et ardentes de la séduction d'une parole calme et facile. Mirabeau disait de Barnave que c'était un jeune arbre destiné à devenir un màt de vaisseau ; mais la tempête ne lui donna pas le temps de croître, elle le brisa en chemin.

En défendant Louis XVI , qu'on voulait juger après son arrestation à Varennes, il montra la hauteur imposante et les vues profondes d'un homme d'Etat. Il était revenu à des sentiments plus modérés. « Le sang qui coule est-il donc si pur, s'était-t-il écrié au premier meurtre de la révolution ? » Cette parole sinistre pesait comme un remords sur sa conscience.

€ Le jugement du roi , s'écria-t-il ! que serait-il autre chose que la proclamation de la république? On 'vous propose donc de détruire votre ouvrage au premier choc des événements, ou plutôt, lorsque , par l'assistance du ciel , une tentative , qui pouvait avoir des résultats funestes à la paix du royaume, n'en a eu aucun. Vous mettez votre gloire à terminer une révolution sans exemple dans les annales du monde ; on vous propose d'en ouvrir une nouvelle , de laisser ce terrible héritage aux Français , de les faire rouler de lois en lois, d'orages en orages, d'abîmes en abîmes. Vous avez exercé, mais avec modération et sagesse , des pouvoirs effrayants pour l'imagination : on veut que vous appeliez une convention nationale , investie de pouvoirs encore plus redoutables. Vous avez créé la liberté : on veut vous faire établir un despotisme violent et sanguinaire. Mais ne craignez-vous pas que ceux qui commenceront par juger le roi , ne vous jugent à votre tour, et ne traitent d'actes serviles tous ceux par lesquels vous aurez consacré la séparation et l'indépendance des pouvoirs? Si vous prolongez la révolution , il m'est facile de vous dire jusqu'où elle ira dans ses continuels progrès. Dans la nuit du A août , vous avez renversé des privilèges odieux : on voudra faire une nouvelle nuit du 4 août , et l'on ne trouvera plus qu'à renverser les propriétés mêmes. Oui , vous les verrez attaquées par des confiscations barbares , par mille sortes de décrets extravagants. On les rendra , vous dis-je, ces décrets; car, si on séduit quelques métaphysiciens, quelques géomètres, avec des abstractions, on ne séduit le peuple que par des réalités , qu'avec des avantages palpables; et , pour le satisfaire, on portera le brigandage dans les lois. Quel est donc le motif de tant de désordres où Ton veut vous lancer? c'est parce qu'on cède à des motifs de haine contre un roi malheureux. Si l'on accorde aujourd'hui tant à la haine , demain on peut acccorder davantage à l'amour. Car il est plus naturel aux Français d'aimer que de haù\ Un chef non-

4 ELOQUENCE POLITIQIE.

veau se présentera , et peut-être nos malheurs seront tels , que l'on se croira heureux de trouver un refuge sous sa tyi'annie.

B Prévenez-les donc, ces malheurs, qui pourraient amener un aussi effroyahle résultat. 3Iaintencz l'indépendance et l'équilibre des pouvoirs; qu'ils se servent de limites l'un à l'autre. ?ye soyez point juges de votre roi; ne permettez pas qu'il soit juge par aucun corps, par celui que l'on invoque, sous le nom de convention nationale, et dont je me fais d'avance la plus sinistre idée. Que la France n'ait pas à vous reprocher de transgresser vos propres décrets, él surtout celui que je vois placé en tête de votre constitution , l'inviolabilité de la personne royale. Proclamateurs de la déclaration des droits de l'homme, ne laissez pas s'établir le principe effroyable qu'on peut arbitrairement créer une peine pour un délit non prévu, et que cette peine peut s'appliquer au seul homme que vos lois mettent à l'abri de toute responsabilité, à celui qu'elles déclarent inviolable par un privilège dont il n'est pas l'objet, mais qui est démontre nécessaire à la paix de l'Etat. Si l'on venait vous proposer de donner un effet rétroactif à des lois civiles , chacun de vous s'élèverait avec horreur contre un tel acte de tyrannie; et l'on vient vous proposer de donner un effet rétroactif à des lois criminelles, de les créer aujourd'hui, pour les appliquer à ce qui s'est opéré avant elle.

I Quand nous tenons un langage fondé sur les lois premières de l'ordre social, on nous accuse de tenir un langage pusillanime , et qui nous est inspiré par la crainte des puissances étrangères. Non , Messieurs , ce n'est pas là le danger qui nous occupe; nous avons trop le sentiment des forces et de la dignité du peuple français. Insensé , celui qui ne saurait pas présager et affronter l'issue d'une telle lutte ! Non , ce n'est pas l'énergie de la nation qui paraît se ralentir ; c'est l'excès de cette énergie que nous craignons ; c'est le prolongement de notre fièvre révolutionnaire. Beaucoup d'outrages , beaucoup de calomnies ont été répandus contre nous chez les puissances étrangères : il dépend de vous de leur faire aujourd'hui une noble réponse. Dès le premier bruit du péril qui nous a menacés , les peuples ont dû voir avec admiration le développement subit de nos forces, de notre puissance. Maintenant il est temps de charmer le monde par notre modération , notre douceur , notre équité, par toutes nos vertus anciennes , réunies à toutes nos vertus nouvelles. »

MinABEAU. ;>

:?iirabcau. ('1749— l" 91.)

Au-dessus de Barnave et de tous les orateurs qui se rendirent les organes des idées nouvelles , on vit apparaître comme une puissance, le génie de Mirabeau (Honoré Rcquité, comte de).

Il était né à Bignon , près de Nemours.

Doué d'une imagination de flamme , du redq,utable don de séduire et de fasciner, Mirabeau était du petit nombre de ces hommes qui naissent pour servir d'instrument à la ruine ou au salut des empires , selon qu'ils dirigent vers le bien ou Vters le mal leurs énergiques facultés ; une partie de sa jeunesse s'était écoulée dans de bonteuses débaucbes, l'autre dans les prisons d'Etat; et sa vie s'était usée dans la triple fatigue des voluptés, de la misère et du cbâtiment. En lutte contre son père , tyran de famille qui écrivait de beaux livres sur l'amour des bommes , il avait eu à subir, au cbàteau d'If et dans le donjon de Vincennes, des années de solitude longues comme des siècles , durant lesquelles avait fermenté la haine ardente du pouvoir despotique. Parvenu à la maturité de la vie, et agité par l'opprobre de son passé , il aimait à en renvoyer la responsabilité odieuse à la société ellemême , à se consoler en la trouvant criminelle de ses propres égarements : aussi cbcrcbait-il à dissimuler sous la pompe de la gloire civique les vices qui souillaient en lui le fils , l'époux et l'homme ; il aspirait à conquérir l'admiration , après avoir perdu tout droit à l'estime ; il voulait faire redouter à ce point son génie qu'on oubliât de songer à ses vices : tour à tour dédaigneux et superbe , souple et cauteleux , audacieux jusqu'au cynisme et parfois prudent jusqu'à l'hypocrisie , quand sa parole envoyait à ses ennemis le défi ou l'insulte , quand elle conviât à la révolte ou à la soumission , rien n'égalait l'ardeur de ses regards , la puissance de son geste , et l'on se surprenait à trouver belle cette face de lion , naturellement empreinte de laideur , et sur laquelle la foudre des passions avait laissé de profondes cicatrices. D'ailleurs, tout n'était pas corrompu dans cette nature déchue, en dehors des enlrainemcnls de la passion, elle révélait encore quelques restes de beauté , par des élans de droiture et de courage , par un désir vague du bien. A force de maudire l'injustice et l'iniquité, le cœur de cet homme avait retenu quelque chose des principes que formulait sa plume : parfois, il se monlrail disposé à la pitié et au pardon. Soulevé contre la monarchie, grandi

par le souvenir de ses anciennes souffrances , irrité par l'effroi qu'il inspirait , mécontent de rapetisser son âme à des jouissances qui ne suffisaient pas à l'étourdir, il était dominé, emporté, entraîné par l'insatiable soif de se venger de son siècle, et d'humilier un monde qui ne lui avait point accordé une assez grande place au soleil. Lorsque de tels hommes se lèvent au début des révolutions sociales, les acteurs vulgaires s'arrêtent, le public fait silence , et l'on attend avec une sorte d'anxiété l'éclat des orages qui recèlent leurs poitrines.

Page 1