MIRABEAU PEINT PAR TIMON
Tout concourut à faire de Mirabeau le superbe dominateur de la tribune, son organisation exceptionnelle , sa vie, ses études et ses luttes domestiques , le temps extraordinaire où il est apparu, l'esprit et le mode des délibérations de l'assemblée constituante , et l'ens^emble véritablement merveilleux de ses facultés oratoires.
Les états généraux sont convoqués.
Mirabeau s'avance dans la carrière comme un géant , et le sol tremble sous ses pas. Noble , il mène au combat le tiers contre la noblesse qui l'avait follement expulsé de ses rangs.
Il se compare à Gracchus , proscrit par le sénat de Rome.
« Ainsi, dit-il, périt le dernier des Gracques de la main des patriciens ; mais, atteint du coup mortel , il lança de la poussière vers le ciel , en attestant les dieux vengeurs , et de cette poussière naquit Marins ; Marius , moins grand pour avoir exterminé les Cimbres que pour avoir abattu dans Rome l'aristocratie de la noblesse. »
Mirabeau se jeta à corps perdu dans les voies de la démocratie. Une fois sur ce terrain , il le pétrit , il le foula sous ses pieds , il s'y étendit, il s'y affermit et il y lutta, comme l'athlète du peuple , contre les ordres du clergé et de la noblesse , avec toute la puissance de sa logique et avec toute l'énergie de son indomptable volonté.
On s'imagine vulgairement que la force de Mirabeau consistait dans les fanons de son poitrail et dans les touffes épaisses de sa crinière de lion ; qu'il balayait ses adversaires d'un coup de sa queue-, qu'il roulait sur eux avec les mugissements et la fureur d'un torrent ; qu'il les atterrait de son regard ; qu'il les écrasait avec les éclats de sa voix, semblable au tonnerre ; c'est là le louer par les qualités extérieures du port , de l'organe et du geste ,
comme on louerait un gladialeur romain du cirque , ou un comédien ; ce n'est pas le louer, comme doit l'être ce grand orateur.
Sans doute Mirabeau dut beaucoup , dans le commencement de sa fortune oratoire, au prestige de son nom. Car il était maître de l'assemblée par la renommée de sa parole, avant de l'être par sa parole elle-même.
Sans doute Mirabeau dut beaucoup à cette voix pénétrante, flexible et sonore qui remplissait aisément l'oreille de douze cents personnes , à ces fiers accents qui passionnaient une cause , à ces gestes impétueux qui portaient à ses adversaires effrayés des défis sans réponse.
Mais ce qui établit son incomparable domination sur l'assemblée, c'est d'abord la prédisposition enthousiaste de l'assemblée elle-même, c'est l'ensemble et le concours de ses étonnantes facultés, la fécondité de son travail, l'immensité de ses études et de ses connaissances; c'est la grandeur et l'étendue de ses vues politiques , la solidité de sa dialectique , la méditation et la profondeur de ses discours, la véhémence de ses improvisations et le tranchant de ses réparties.
Mirabeau préméditait la plupart de ses discours. Sa comparaison des Graçques, son allusion à la roche Tarpéienne, son apostrophe à l'abbé Sieyès, ses fameuses harangues sur la constitution, sur le droit de paix et de guerre, sur le veto royal, sur les biens du clergé, sur la loterie, sur les mines, sur la banqueroute, sur les assignats, sur l'esclavage, sur l'instruction publique , sur les successions où brillent et se déploient les trésors de la science et la profonde élaboration de la pensée, sont des morceaux écrits.
Sa manière oratoire est celle des grands maîtres de l'antiquité, avec une admirable puissance de geste et une véhémence de diction que peut-être ils n'eurent jamais. Il est fort j)arce qu'il n'est pas tendu ; il est naturel parce qu'il ne met pas de fard ; il est éloquent parce qu'il est simple; il n'imite pas les autres parce qu'il n'a besoin que d'être lui-même; il ne surcharge pas son discours d'un bagage d'épithètes , parce qu'il le ralentirait ; il ne se jette pas dans les digressions , parce qu'il craindrait de s'égarer.
Ses exordes sont tantôt vifs, tantôt majestueux, selon que la matière le comporte. Il narre les faits avec clarté. Il pose la question avec certitude. Sa phrase ample et sonore est assez semblable à la phrase parlée de Cicéron. Il déroule , avec une solennelle
8 ÉLOQUENCE POLITIQIE.
lenteur, les ondes de son discours. Il n'accumule pas ses énumérations comme des ornements, mais comme des preuves. Il ne cherche pas l'harmonie des mots, mais l'enchaînement des idées. Il n'cpUisE pas un sujet de sa lie, mais de sa fleur. S'il veut éblouir, les images naissent sous ses pas; s'il veut toucher, il abonde en élans du cœur, en persuasions délicates, en mouvements oratoires qui ne se heurtent pas , mais qui se soutiennent , qui ne se confondent pas , mais qui se succèdent , qui s'engendrent les uns des autres, et qui s'échappent avec un désordre heureux de cette belle et riche nature.
Mais dès qu'il aborde le débat , dès qu'il entre dans le cœur de la question , il est substantiel , nerveux , logicien autant que Démosthènes; il s'avance dans un ordre serré, impénétrable; il fait la revue de ses preuves , dispose leur plan d'attaque et les range en bataille.
Couvert des armes de la dialectique , il sonne la charge , fond sur ses adversaires, les saisit, les frappe au visage et ne les lâche pas qu'il ne les ait forcés, le genou sur la gorge, à s'avouer vaincus; s'ils tournent le talon, il les poursuit, il les bat par-devant et par-derrière ; il les presse , il les pousse , et il les ramène invinciblement dans le cercle impérieux qu'il leur a tracé ; comme ces marins qui, sur le pont d'un étroit navire pris à l'abordage, placent un ennemi sans espérance entre leur glaive et l'Océan.
Combien sa parole devait sui'prendre par sa nouveauté et émouvoir la fibre populaire , lorsqu'il traçait ce tableau d'une constitution légale !
« Trop souvent on n'oppose que les baïonnettes aux convulsions de l'oppression ou de la misère. Mais les baïonnettes ne rétablissent jamais que la paix de la terreur et le silence du despotisme. Ah! le peuple n'est pas un troupeau furieux qu'il faille enchainer. Toujours calme. et mesuré, lorsqu'il est vraiment libre, il n'est violent et fougueux qiie sous les gouvernements où on l'avilit pour avoir le droit de le mépriser. Quand on pèse tout ce qui doit résulter pour le bonheur de vingt-cinq millions d'hommes , d'une constitution légale substituée aux caprices ministériels , du concours de toutes les volontés , de toutes les lumières pour le perfectionnement de nos lois, de la réforme des abus, de l'adoucissement des impôts, de l'économie dans les finances, de la modération dans les peines, de la règle dans les tribunaux, de l'aboliiion d'une foule de servitudes qui entravent l'industrie et mutilent les facultés humaines . en un mot , de ce grand système
de liberté qui , s' affermissant sur les bases des municipalités rendues à des élections libres, s'élève graduellement jusqu'aux administrations provinciales , et reçoit sa perfection du retour annuel des Etats-Généraux ; quand on pèse tout ce qui doit résulter de la restauration de ce vaste empire, on sent que le plus grand des forfaits 5 le plus noir attentat contre l'humanité, serait de s'opposer à la haute destinée de notre nation et de la repousser dans le fond de l'abime, pour l'y tenir opprimée sous le poids de toutes ses chaînes. »
Avec quelle justesse, avec quelle finesse d'observation il énumère les difficultés de l'administration civile et militaire de Bailly et de Lafayelte, lorsqu'il propose de leur voler des remerciments !
f Quelle administration ! quelle époque où il faut tout craindre et tout braver! où le tumulte renaît du tumulte, où l'on produit une émeute par les moyens qu'on prend pour la prévenir; où il faut sans cesse de la mesure , et où la mesure paraît équivoque , timide, pusillanime; où il faut déployer beaucoup de force, et où la force paraît lyrannique ; où l'on est assiégé de mille conseils, et où il faut les prendre de soi-même; où l'on est obligé de redouter jusqu'à des citoyens dont les intentions sont pures , mais que la défiance, l'inquiétude, l'exagération rendent presque aussi formidables que des conspirateurs; où Ion est obligé, même dans des occasions pressantes , à céder par sagesse , à conduire le désordre pour le retenir, à se charger d'un emploi glorieux , il est vrai, mais environné d'alarmes cruelles; où il faut encore, au milieu de si grandes difficultés, montrer un front serein, être toujours calme , mettre de l'ordre jusque dans les plus petits objets, n'offenser personne , guérir toutes les jalousies, servir sans cesse et chercher à plaire comme si l'on ne servait point! »
Mirabeau discoureur était admirable. Mais que n'était pas Mirabeau improvisateur? Sa véhémence naturelle dont il comprimait les élans dans ses harangues méditées, débordait dans ses improvisations. Une sorte d'irritabilité nerveuse donnait alors à toute sa personne l'animation et la vie. Sa poitrine se gonflait d'un souille tempétueux. Sa face de lion se plissait et se crispait. Ses yeux dardaient des flammes. 11 rugissait, il bondisssait, il secouait son épaisse crinière toute blanchie d'écume , et il prenait possession de la tribune avec la suprême autorité d'un maître et d'un roi.
iO ÉLOQUENCE POLITIQUE.
Qu'il était beau à le voir, de moment en moment , se hausser et grandir sous l'obstacle ! Comme il étalait l'orgueil de son front dominateur ! Ne l'eût-on pas pris pour l'orateur antique , qui , avec toutes les puissances déchaînées de sa parole , soulevait et réprimait dans le Forum, les flots irrités de la multitude?
Alors il laissait là les notes mesurées de sa déclamation habituellement grave et solennelle. Il lui échappait des cris entrecoupés , des voix de foudre et des accents déchirants et terribles. Il recouvrait de chair et de coloris les arguments osseux de sa dialectique. Il passionnait l'assemblée , parce qu'il se passionnait luimême. Il entraînait , parce qu'il était entraîné. Et cependant , tant sa force était grande ! il se précipitait sans s'égarer, il s'emparait des autres avec le souverain empire de son éloquence , sans cesser de la gouverner elle-même.
Ses improvisations, soit épuisement rapide, soit plutôt instinct de son art, étaient brèves. Il savait que les émotions perdent leur effet par leur durée ; qu'il ne faut pas laisser à l'enthousiasme de ses amis le temps de se refroidir, ni aux objections de ses rivaux le temps d'apparaître ; qu'on se rit bientôt delà foudre qui gronde en l'air sans tomber, et qu'on doit abattre vile son adversaire , comme le boulet de canon qui lue d'un seul coup.
On prétendait que l'Assemblée ne devait pas avoir l'initiative de l'accusation des ministres.
Mirabeau réplique à l'instant même :
« Vous oubliez que le peuple, à qui vous opposez la limite des trois pouvoirs, est la source de tous les pouvoirs, et que lui seul peut les déléguer! Vous oubliez qne c'est au souverain que vous disputez le contrôle des administrateurs ! Vous oubliez enfin que nous , les représentants du souverain , nous devant qui sont suspendus tous les pouvoirs, ceux même du chef de la nation, s'il ne marche point d'accord avec nous , vous oubliez que nous ne prétendons point à placer et à déplacer les ministres en vertu de nos décrets, mais seulement à manifester l'opinion de nos commettants sur tel ou tel ministre! Eh! comment nous refuseriez-vous ce simple droit de déclaration, vous qui nous accordez celui de les accuser, de les poursuivre, et de créer le tribunal qui devra punir ces artisans d'iniquités dont, par une contradiction palpable vous nous proposez de contempler les œuvres dans un respectueux silence? Ne voyez-vous donc pas combien je fais aux gouvernants un meilleur sort que vous, combien je suis plus modéré? Vous n'admettez aucun intervalle entre un morne silence et une dénonciation sanguinaire. Se taire ou punir, obéir ou frapper,
voilà votre système ! Et moi , j'avertis avant de dénoncer, je récuse avant de flétrir ! »
Il usait , par inspiration , de ces vives figures qui trasportent subitement les hommes , les choses et les lieux sur la scène , et qui les font ouïr, parler et agir, comme s'ils étaient présents.
L'Assemblée allait se jeter imprudemment dans des querelles religieuses.
Mirabeau , pour couper court , se lève et dit :
« Rappelez-vous que d'ici , de cette même tribune où je parle , je vois la fenêtre du palais dans lequel des factieux, unissant des intérêts temporels aux intérêts les plus sacrés de la religion, firent partir de la main d'un roi des Français , l'arquebuse fatale qui donna le signal du massacre des Huguenots. »
Une députation de l'assemblée s'apprêtait à demander au roi le renvoi des troupes trois fois refusé. Le bouillant 3Iirabeau ne peut se contenir et s'adressant aux commissaires :
« Dites au roi, dites-lui que les hordes étrangères dont nous sommes investis ont reçu hier la visite des princes, des princesse s des favoris, et leurs caresses, et leurs exhortations et leurs présents ! Dites-lui que toute la nuit ces satellites étrangers , gorgés d'or let de vin , ont prédit , dans leurs chants impies, l'asservissement de la France, et que leurs vœux brutaux invoquaient la destruction de l'Assemblée nationale ! Dites-lui que dans son palais même, les courtisans ont mené leurs danses au son de cette musique barbare, et que telle lut l'avant-scêne de la Saint-Barthélémy! »
J'ai dit que ce qui a élevé Mirabeau, sans aucune comparaison, au-dessus des autres orateurs, c'est la profondeur et l'étendue de ses pensées , la solidité de sa dialectique , la véhémence de ses improvisations; mais c'est surtout la fortune inouie de ses reparties.
Jamais Mirabeau ne reculait devant aucune objection ni devant aucun adversaire. Il se redressait de toute sa hauteur sous la menace de ses ennemis , et il enfonçait à coups de massue le clou qu'on voulait qu'il arrachât.
Il bravait, à la tribune, les préjugés, les objurgations sourdes et les impatiences frémissantes de l'Assemblée. Immobile comme un roc, il croisait les bras et il attendait le silence. ,
Il ripostait à l'instant même, coup sur coup, à tous et sur tout, avec une rapidité d'action et une justesse d'à-propos surprenantes.
Il peignait les hommes et les choses avec une manière et des mots qui n'étaient qu'à lui.
Il appelait éncrgiquement la France ancienne « une agrégation inconstituée de peuples désunis. »
Il disait dans son langage monarchique :
« Le monarque est le représentant perpétuel du peuple, et les députés sont ses représentants temporaires. »
Membre du directoire de Paris, il s'exprimait ainsi devant le roi.
« Un grand arbre couvre de son ombre une large surface. Ses racines profondes s'étendent au loin et s'entrelacent à des rochers éternels. Pour l'abattre, il faut bouleverser la terre. Telle est, Sire, l'image de la royauté constitutionnelle. »
Attaqué, comme Président de TAsscmblée constituante, par M. de Faucigny, qui voulait tomber sur le côté gauche le sabre au poing, il rédige le décret d'admonition en ces termes :
« L'Assemblée , satisfaite des témoignages de votre repentir, vous remet, Monsieur, la peine que vous avez encourue. »
Quelle vivacité, quelle actualité, quelle noblesse dans toutes ses reparties, quelle spirituelle et chevaleresque ironie, quelle vigueur!
On était à délibérer, beaucoup plus de temps qu'il ne fallait, sur les prétentions de la république de Gènes à l'Ile de Corse.
Mirabeau : « Je ne pense pas qu'une ligue de Raguse , de Lucques, de Saint-Marin et de quelques autres puissances aussi formidables, doive vous inquiéter; je ne regarde pas non plus comme très-dangereuse la république de Gènes, dont les armées ont été mises en fuite par douze hommes et douze femmes sur les côtes de la mer en Corse. Je demande un ajournement extrêmement indéfini. »
Cazalès proposait , pour remède aux maux publics, d'investir le roi, pendant trois mois de la puissance executive illimitée.
Mirabeau dit : t M. de Cazalès est hors de la question , car il discute celle de savoir si on accordera , ou si on n'accordera pas au roi la dictature. »
Et comme l'abbé Maury insistait sur le droit de parler ainsi, qu'avait Cazalès ;
Min-VBEAU. iZ
Mirabeau répliqua : t J'ai prétendu, non pas que le préopinant fût hors de son droit; j'ai dit seulement qu'il était hors de la question. On a demandé la dictature ; la dictature ! chez une nation de vingt cinq millions d'âmes! La diclaturc à un seul, dans un pays qui travaille à sa constitution , dans un pays dont les représentants sont assemblés, la dictature d'un seul ! »
Aux optimistes qui sommeillaient :
« Nous dormons, mais ne dort-on pas au pied du Vésuve? »
A l'Abbé Maury qui l'inculpait d'appeler la populace à son aide :
« Je ne m'abaisserai pas jusqu'à repousser l'inculpation qui vient de m'ètre faite, à moins que l'Assemblée n'élève cette inculpation jusqu'à moi en m'ordonnant d'y répondre. Dans ce cas, je croirais avoir tout dit pour ma justification et ma gloire, en nommant mon accusuteur et en me nommant. »
A son frère , qui avait traité cavalièrement une motion :
J'ai toujours regardé comme la preuve d'un bon esprit, qu'on fit son métier gaiement. Ainsi je n'ai garde de reprocher au préopinant sa joyeuseté dans des circonstances qui n'appellent que trop de tristes réflexions et de sombres pensées. >
A une rédaction lagomachique de la constitution :
« Je fais observer qu'il n'y aurait pas de mal à ce que l'Assemblée nationale de la France parlât français, et même écrivît en français les lois qu'elle propose. »
A ceux qui réclamaient l'inamovibilité des fondations anciennes du clergé :
« Si tous les hommes qui ont vécu avaient un tombeau, il aurait bien fallu, pour trouver des terres à cultiver, renverser ces monuments et remuer les cendres des morts pour nourrir les vivants. >
A un député qui proposait l'ajournement d'une motion relative à de malheureux condamnés :
« Si l'on devait vous pendre, Monsieur, proposeriez-vous l'ajournement d'un examen qui pourrait vous sauver? »
A M. d'Espréménil, qui s'escrimait pour les mandats impératifs :
« Si le système de M. d'Espréménil eût prévalu, il n'aurait pas eu besoin de venir en personne ; il aurait pu se contenter
14 ÉLOQUnNCE POLITIQBE.
d'envoyer ici son cahier, et nous eussions été privés du plaisir de l'entendre. »
A ceux qui prétendaient que la demande au roi du renvoi des ministres avait perdu l'Angleterre :
« L'Angleterre est perdue! Ah! grand Dieu! quelle sinistre nouvelle ! Eh ! par quelle latitude s'est-elle donc perdue? ou quel tremblement de terre, quelle convulsion de la nature a englouti celte lie fameuse, cet inépuisable foyer de si grands exemples, celle terre classique des amis de la liberté?.... Mais vous nous rassurez.... L'Angleterre répare, dans un glorieux silence, les plaies qu'elle s'est faites au milieu d'une fièvre ardente. L'Angleterre fleurit encore pour l'éternelle instruction du monde ! »
A Régnault de Saint-Jean-d'Angély, qui s'indignait contre la proposition d'une chambre unique :
« J'ai toujours redouté d'indigner la raison, mais jamais les individus. »
A l'adresse de la ville de Rennes , qui déclarait traîtres et ennemis de la patrie les approbateurs du Vélo royal :
« Si l'Assemblée délibère longtemps sur un pareil sujet , elle aura l'air d'un géant qui se hausse sur ses pieds pour paraître grand. Melun, Chaillol, Viroflay, ont le droit de débiter les mêmes absurdités que Rennes : comme Rennes , ils peuvent qualifier d'infâmes ou de traîtres à la patrie , ceux qui ne partageront pas leurs opinions. L'Assemblée nationale n'a pas le temps de s'instituer professeur des municipalités, qui avancent de fausses maximes. »
Au comité de Constilulion, qui s'opposait à ce qu'on délibérât sur un amendement :
« Les comités sont très-certainement l'élite de l'univers. Mais l'Assemblée nationale n'a pas encore dit qu'elle voulût leur décerner le privilège exclusif d'éclaircir et de débattre les questions. >
A un membre qui voulait conserver dans les promulgations royales ces mots : A tous présents et à venir, salut !
Mirabeau dit : « Si la mode de saluer venait à passer! >
A un autre qui demandait qu'on employât toujours ces expressions : Roi de France et de Navarre :
« Ne serait-il pas à propos d'ajouter et autres lieux ! »
A un membre qui soutenait que les députés devaient jouir des privilèges d'inviolabilité des ambassadeurs, puisqu'ils représentaient comme eux des nations :
€ Je répondrai que je ne savais pas encore qu'il y eût dans cette assemblée des ambassadeurs de Dourdan, des ambassadeurs du pays de Gex. J'aime mieux croire que nous ne sommes ici que les représentants de la nation française, et non pas des nations de la France, j
A ceux qui attaquaient la qualification de peuple français.
« Je l'adopte , je la défends, je la proclame, par la raison qui la fait combattre. Oui, c'est parce, qu'il est obscurci, couvert de la rouille des préjugés; parce qu'il nous présente une idée dont l'orgueil s'alarme et dont la vanité se révolte; parce qu'il est prononcé avec mépris dans les cbambrcs des aristocrates; c'est pour cela même, Messieurs , que je voudrais, c'est pour cela même que nous devons nous imposer, non-seulement de le relever, mais de l'ennoblir et de le rendre désormais respectable aux ministres et cber à tous les cœurs. »
A un pampblet lancé contre lui , répandu sur les bancs de l'Assemblée , et dont il lut seulement le litre en montant à la tribune :
« J'en sais assez, et l'on ne m'emportera d'ici que triomphant ou en lambeaux. >
A un libelle de Marat, qui le qualifiait de noir et de coquin à pendre :
» On parle des noirs dans ce libelle d'un homme ivre. Eh bien ! ce n'est pas au Châtelet de Paris, c'est au Chàtelet du Sénégal, qu'il faut renvoyer cette extravagance. J'y suis seul nommé, passons à l'ordre du jour. »
A un rapporteur qui lisait une lettre saisie sur un prétendu agent de Mirabeau, et où l'on disait : Riquetti l'aîné est un scélérat :
e Monsieur le rapporteur, ne me flattez-vous pas? Vous avez eu la bonté de me communiquer les pièces, et je crois avoir lu : Riquetti l'aîné est un infâme scélérat. 11 est bon de montrer sous ses véritables couleurs le portrait fidèle que mon agent fait de moi. Lisez tout. >
Et une autre fois :
« J'ai VU cinquante-quatre lettres de cachet dans ma famille. Oui, Messieurs, cinquante-quatre, et j'en ai dix-sept pour ma part. Ainsi, vous voyez que j'ai été partagé en aîné de Normandie. »
A ceux qui l'interrompaient dans ses exclamations contre une loi de vengeance :
« La popularité que j'ai ambitionnée et dont j'ai joui , n'est pas un faible roseau. C'est dans la terre que je veux enfoncer ses racines sur l'inébranlable base de la raison et de la liberté. Si vous faites cette loi, je jure de n'y obéir jamais ! »
A ceux qui Contestaient à l'assemblée les légitimes pouvoirs d'une Convention nationale :
« Notre convention nationale est supérieure à toute imitation comme à toute autorité ; elle ne doit de compte qu'à elle-même, et ne peut être jugée que par la postérité. Messieurs, vous connaissez tous le trait de ce Romain , .qui , pour sauver sa patrie d'une grande conspiration, avait outre-passé les pouvoirs que lui conféraient les lois : Jurez, lui dit un tribun captieux , que vous avez respecté les lois. Je jure, répliqua ce grand homme, que j'ai
sauvé la république! — Messieurs je jure que j'ai sauvé la
chose publique ! »
Les deux partis opposés l'accusaient à la fois de conjuration j
ï Tantôt conspirateur factieux , répond-il , tantôt conspirateur contre-révolutionnaire! permettez, 3Iessieurs, que je demande la division. »
Je ne descendrai pas dans la vie privée de Mirabeau, qui lui a été plutôt un obstacle qu'un secours , une tache qu'un relief.
Mirabeau a souvent regretté ces débauches d'imagination et de tempérament qui déflorèrent sa jeunesse. Il les a noblement réparées en les avouant, même à la tribune. Il portait le coeur aussi haut que la tête.
J'ajoute que ses discours, ses motions, ses adresses, ses amendements respirent, comme homme public, une pure moralité.
Il disait : « Il est plus important de donner aux hommes des mœurs et des habitudes, que des lois et des tribunaux. î
Chose singulière! c'est lui qui fit, par sentiment religieux, maintenir l'intitulé : Louis par la grâce de Dieu , roi des Français.
Il aimait , lui échappé des cachots de Vincennes , la Kberté avec fanatisme, avec idolâtrie. Il avait pour les droits et la misère du peuple un respect profond, élevé, délicat. Il voulait qu'on établît dans la société un tel ordre de choses que partout les vieillards eussent un asile et les pauvres du travail et du pain.
Plus vicieux de tempérament que de cœur; extrême dans ses passions, hautain dans ses repentirs; impatient de tout joug; insouciant du lendemain à la manière des gens de lettres ; oublieux des injures, comme toutes les grandes âmes; pauvre, travaillé de besoins, affamé de la représentation, entêté de gentilhommerie* et tranchant à la fois du grand seigneur et du tribun ; séduisant à fasciner ses ennemis mêmes : tel était Mirabeau.
Son âme était un foyer inépuisable de sensibilité d'où sortaient les soudaines illurainalions de son éloquence. Vif, oseur, naturel, enjoué, humain, généreux à l'excès, cxpansif jusqu'à la familiarité et familier jusqu'à l'indiscrétion. Prompt d'esprit, étincclant de verve et de saillies, avec une immensité de mémoire, de goût, de talents et de connaissances, et avec un travail d'une facilité prodigieuse; tel était encore Mirabeau. (Livre des Orateurs.)
En adoptant, en général, les éloges que 31. de Cormcnin donne, avec une si piquante originalité , à l'éloquence de Mirabeau , nous croyons devoir faire quelques restrictions. 11 est juste de parler avec plus d'insistance des vices de ce grand orateur et de l'influence funeste qu'ils eurent sur son talent. Nous pouvons invoquer ici une autorité imposante , celle de M. Villemain dans ses leçons de littérature, c La vie de Mirabeau , dit-il , fut longtemps irainée dans tous les scandales du désordre, du vice, et , j'ai honte de le dire, quelquefois de la bassesse. Cet homme puissant, ce génie delà parole , il ressemble au lion de Milton, dans le premier débrouillement du cahos , moitié lion, moitié fange, et pouvant à peine se dégager de la boue qui l'enveloppe, lors même que déjà il rugit et s'élance. Ses vices sont sur lui comme un poids qui le déprime et le retient encore quand il se montre homme de génie. 3Iémorable exemple ! les fautes de cet homme, cet arriéré de honte qui lui restait, arrête sa gloire, l'empêche d'être grand et utile comme il l'eût été, le rabaisse à des actions avilissantes au moment où il
* Madame de SlaC-l rapporte que Mirabeau dit un jour dans un cercle : • L'amiral Culigoy qui, par parenthèse, était mon parent. > Aprijs la séance fameuse où tous les nobles d» l'assemblée avaient abandonnés leurs titros, le comte de Mirabeau n'avait plus été désigne dans les feuilles publiques, que sous son ancien et obscur nom de famille Uiqijetti. La plaisanterie parut mauvaise h l'orgueilleux tribun, et, s'approcbant des logographes en descendant de la tribune ; • Avec votre Riquetli, dit-il, vous avet désorienté l'Europe pendant trois jour». •
esl porté au sommet de la puissance publique. » [Cours de littérature.y La vertu en eût fait un orateur accompli ; les souillures de sa vie et les passions de son âme ternissent l'éclat de ses talents. Il possède une imagination assez forte pour concevoir , malgré ses vices , et pour exprimer de nobles sentiments, mais il n'a point cette pureté de lumière, celte beauté ravissante qui ne sort que d'un cœur pur. Tout ce qu'on peut dire, c'est que, du moins, ses discours les plus éloquents sont ceux qu'il a consacres à la défense de l'ordre et de la justice. Il est aisé de s'en convaincre en examinant les deux principales époques de sa carrière oratoire.
Dans la première, il se montre tout bouillant d'exaltation, secondant avec l'audace et l'impétuosité d'un tribun, le mouvement révolutionnaire. Il s'empare de la dictature de la parole ; mais ses discours reçoivent l'empreinte des passions qui l'environnent et de celles qui agitent son cœur. Des expressions choquantes et quelquefois ignobles, des mouvements tumultueux, des transports frénétiques les dégradent.
Dans la seconde, après avoir lancé le char de l'Etat au milieu des abîmes, il entreprend de modérer sa course et de l'empêcher de se briser. ** Au lieu de flatter les passions des révolutionnaires, il recueille toutes les forces de son génie pour les combattre. Son éloquence n'est point encore sans défauts, mais elle devient plus forte et plus majestueuse. Le tribun est transformé en orateur. Ecoutons son nouveau langage. Dans la discussion de l'impôt qui devait s'élever au quart du revenu de chaque particulier, et que, pour celte raison, on appela la contribution du quart, Mirabeau, comprenant toute l'étendue du danger dans lequel se trouvait l'Etat, et apercevant avec effroi les désastres qui allaient résulter d'un aveugle esprit d'opposition, vint noblement au secours du roi, du repos de la France et de l'honneur français. Voici par quels mouvements animés il termina son discours :
< Oh! si des déclarations moins solennelles ne garantissaient pas notre respect pour la foi publique, notre horreur pour l'infâme
* M. de Cbàteaubi iand, dans ses Mémoires d'outre tombe, caractérise avec originalité ce prodigieux orateur. Il eut occasion de le voir à la tribune et dans la vie privée. Un jour il assistait h un repas où le fier tribun se trouvait au milieu de toutes les célébrités contemporaines. Le grand convive prenait souvent la parole; il avait ses opinions et surtout ses succi;s îi défendre contre un monde d'envieux. Le repas fini, Mirabeau resta quelques moments seul avec le jeune Chateaubriand. « En sortant de notre diner, dit celui-ci, Mirabeau me regarda en face avec ses yeux d'orgueil, de vice et de génie, ft m'appliquant sa main sur l'épaule , il me dit : Us ne me pardonneront jamais ma supériorité. Je sens encore l'impression de cette main comme si Satan m'eût touché de sa griffe de feu. »
" On assure que ses convictions nouvelles furent achetées etqu'il reçut de la liste civile des sommes tnornies qui suffisaient aux besoins de son faste et aux nécessités de ses honteux plaisirs.
MlUABEAT. 19
mot de banqueroute, j'oserais scruter les mol ifs secrets, et peut-être hélas! ignorés de nous-mêmes, qui nous font si imprudemment reculer au moment de proclamer l'acte d'un grand dévouement, certainement inefficace , s'il n'est pas rapide et vraiment abandonné. Je dirais à ceux qui se familiarisent peut-être avec l'idée de manquer aux engagements publics, par la crainte de l'excès des sacrifices, par la terreur de lïmpôt... : qu'est-ce donc que la banqueroute, si ce n'est le plus cruel, le plus inique, le plus illégal, le plus désastreux des impôts?... Mes amis, écoutez un mot, un seul mot :
» Deux siècles de déprédations et de brigandages ont creusé le gouffre où le royaume est près de s'engloutir. Il faut le combler, ce gouffre effroyable! Eh bien ! Voici la liste des propriétaires français. Choisissez parmi les plus riches, afin de sacrifier moins de citoyens; mais choisissez : car ne faut-il pas qu'un petit nombre périsse pour sauver la masse du peuple? Allons! ces deux mille notables possèdent de quoi combler le déficit. Ramenez l'ordre dans les finances, la paix et la prospérité dans le royaume.... Frappez, immolez sans pitié ces tristes victimes! précipitez-les dans l'abiine... il va se refermer... Vous reculez d'horreur..! Hommes inconséquents ! hommes pusillanimes ! Ah ! ne voyezvous donc pas quen décrétant la banqueroute, ou, ce qui est plus odieux encore , en la rendant inévitable , sans la décréter, vous vous souillez d'un acte mille fois plus criminel, et chose inconcevable, gratuitement criminel, car, enfin cet horrible sacrifice ferait au moins disparaître le déficit. Mais croyez-vous, parce que vous n'aurez pas payé, que vous ne devrez plus rien? Croyez-vous que les milliers, que les millions d'hommes, qui perdront en un instant, par l'explosion terrible, ou par ses contre-coups, tout ce qui faisait la consolation de leur vie, et peut-être leur unique moyen de la sustenter , vous laisseront paisiblement jouir de votre crime? Contemplateurs stoïques des maux incalculables que celle catastrophe vomira sur la France , impassibles égoïstes , qui pensez que ces convulsions du désespoir et de la misère passeront comme tant d'autres, et d'autant plus rapidement qu'elles seront plus violentes, êtcs-vous bien sûrs que tant d'hommes sans pain vous laisseront tranquillement savourer les mèls dont vous n'aurez voulu diminuer ni le nombre, ni la délicatesse?... IVon , vous périrez, et, dans la condagralion universelle que vous ne frémissez pas d'allumer, la perle de votre honneur ne sauvera pas une seule de vos détestables jouissances.
» Voilà où nous marchons.... Jcntends parler de patriotisme,
d'élan du patriotisme, d'invocations du patriotisme. Ah ! ne prostituez pas ces mots de patrie et de patriotisme ! Il est donc bien magnanime, l'effort de donner une portion de son revenu pour sauver tout ce qu'on possède! Ah! Messieurs, ce n'est là que de la simple arithmétique; et celui qui hésitera, ne peut désarmer l'indignation que par le mépris que doit inspirer la stupidité. Oui, Messieurs, c'est la prudence la plus ordinaire, la sagesse la plus triviale, c'est votre intérêt le plus grossier que j'invoque. Je ne vous dis plus, comme autrefois : donnerez-vous les premiers aux nations , le spectacle d'un peuple assemblé pour manquer à la foi publique? Je ne vous dis plus : Eh ! quels titres avez-vous à la liberté? quels moyens vous resteront pour la maintenir, si , dès votre premier pas, vous surpassez les turpitudes des gouvernements les plus corrompus ; si le besoin de votre concours et de votre surveillance n'est pas le garant de votre constitution ? Je vous dis : vous serez tous entraînés dans la ruine universelle ; et les premiers intéressés au sacrifice que le gouvernement vous demande, c'est vous-mêmes !
> Volez donc ce subside extraordinaire, et puisse-t-il être suffisant ! votez-le, parce que, si vous avez des doutes sur les moyens, doutes vagues et non éclaircis, vous n'en avez pas sur sa nécessité et sur notre impuissance à le remplacer, immédiatement du moins. Votez-le, parce que les circonstances publiques ne souffrent aucun retard, et que nous serions coupables de tout délai. Gafdez-vous de demander du temps; le malheur n'en accorde jamais. Eh! Messieurs, à propos d'une ridicule motion du Palais-Royal, d'une risible insurrection, qui n'eut jamais d'importance que dans les imaginations faibles, ou les desseins pervers de quelques hommes de mauvaise foi, vous avez entendu naguère ces mots forcenés : Catilina est aux portes de Rome, et l'on délibère ! et certes il n'y avait autour de nous ni Catilina, ni périls, ni factions, ni Rome.... Mais aujourd'hui la banqueroute , la hideuse banqueroute est là; elle menace de consumer, vous, vos propriétés, votre honneur ; et vous délibérez!... »
Mesdames Adélaïde et Victoire , qui étaient en chemin pour sortir de France , ayant été iirrêtées, Mirabeau osa prendre leur défense, et déclara qu'aucune loi suprême ne s'opposait à leur voyage. — • « Une loi , s'écria-t-on dans le côté gauche, une loi suprême s'oppose au voyage de Mesdames. — Nommez-la, dit Mirabeau ! — C'est le salut du peuple. — Le peuple , répliqua-t- 11? Osez -vous bien l'invoquer dans une circonstance aussi
frivole? Pouvcz-vous demander sans imprudence la violation de nos lois les plus saintes, en trahissant des craintes pusillanimes? Vous avez proclamé votre ouvrage immortel; il le sera sans doute,, puisque vous l'avez fondé sur la justice , l'humanité, les droits primitifs des hommes; et déjà vous l'ébranlcriez ! Vos imprudentes mains en saperaient les fondements ! Bel exemple à donner à vos successeurs!... Le salut du peuple! comme si deux princessesd'un âge avancé, d'une conscience timorée peut-être , pouvaient le compromettre par leur absence, par leur opposition même. Le salut du peuple! Je vous attends à des dangers plus sérieux. Il faudra donc vivre dans la confusion de toutes les lois. Le salut du peuple! Quand vous agirez en tyrans au nom de la liberté , qui voudra croire à cette liberté? »
Ce débat n'avait été qu'un prélude à la discussion de la loi contre les émigrants. Le comité de constitution , d'après l'avis de Mirabeau qui en était membre, prit un parti violent en apparence, mais singulièrement adroit, pour écarter les lois de rigueur. Il en proposa une où l'arbitraire et la cruauté même se montraient sans aucun voile. Il y eut à la lecture un frémissement universel dans l'assemblée. Mirabeau sut s'emparer de cette émotion.
c Ainsi, s'écria-t-il , vos cœurs conservent toujours la même horreur pour la violence, l'arbitraire, la cruauté! Ainsi, même au milieu des périls que je ne veux ni exagérer, ni dissimuler, vous regardez toujours comme le plus grand des malheurs, pour vous et pour la France, toute précipitation qui vous rendrait injustes! Ah! que vos murmures et vos frémissements ont flatté mon oreille et soulagé mon cœur! Je suis, je vous le déclare, complice du piège qui vous a été tendu par votre comité de constitution ; piège heureux qui révèle toute la noblesse de vos sentiments cl l'inflexibilité de vos principes ! Vous n'avez pas fait à votre comité de constitution le même honneur que les Athéniens firent à Aristide, lorsqu'ils le firent juge de la morahté du plan qu'il proposait. Mais vous venez de montrer que vous êtes aussi bons juges de cette moralité qu'Aristide lui-même. Une loi, faite dans le code de Dracon, n'entrera jamais dans le recueil des décrets de l'assemblée nationale. Vous nous direz peut-être que nous avons atteint le dernier degré de l'atrocité dans la rédaction de la loi. Délrompez-vous ; :i vous ou vos successeurs, vous veniez à suivre les conseils dont on vous obsède aujourd'hui, la loi qui vous indigne ne serait i)h!S considérée, malgré toute sa barbarie, que comme un aclicdc clémence. Dans tous les articles
2'2 ÉLOQUENCE POLI'flQOE.
qui en seraient les conséquences et les odieux développenientSy vous trouveriez partout la mort ; votre bouche ne saurait plus prononcer que ce terrible mot ; vos lois, en semant l'épouvante au-dedans, chasseraient au-dehors, par l'indignation et la terreur, les hommes les plus distingués, et vous feriez à des malheureux, à des femmes, à des enfants , à des vieillards , un crime de cette peur qu'incessamment vous redoubleriez en eux, par des actes et des mesures cruelles. Pour œoi , loin de souscrire jamais à des mesures aussi atroces, je déclare que je me croirais déhé de tout serment de fidélité envers ceux qui auraient l'infamie de nommer une commission dictatoriale. Les murmures que j'entends s'élever dans une partie de cette salle , semblent condamner la véhémence de mes paroles. Je me garderai bien de contraindre un sentiment d'indignation dont je m'enorgueillis. Vous complaire est mon bonheur, vous avertir est ma loi. Messieurs, la popularité que j'ai ambitionnée et dont j'ai eu comme un autre le bonheur de jouir,'n'est pas un faible roseau, c'est un chêne dont je veux enfoncer les racines en terre, c'est-à-dire sur les immuables bases de la justice et de la liberté. Pourquoi craindrais-je de vous adresser des conseils que dans ma vie privée j'adressais à des souverains , à celui qui occupe aujourd'hui le trône du grand Frédéric; heureux que je suis de retrouver dans mon cœur des principes que j'ai exprimés autrefois avec quelque force contre toute espèce de loi sur les émigrations. Je conçois le dépit envieux de ceux qui, fougueux aujourd'hui , ou plutôt perfides dans leur amour de la liberté, seraient fort embarrassés de nous dire depuis quel temps cette passion s'est allumée dans leur âme. (Ici , un violent murmure sortit du banc de MM. de Lameth.) Silence aux trente voix, s'écria Mirabeau d'une voix tonnante! >
Discussion sur le droit de paix et de guerre.
Les débats avaient duré cinq jours, lorsque Mirabeau demanda et obtint la parole.
« Lorsqu'il s'agit de déclarer la guerre ou de faire la paix , ditil , la nature des choses , leur marche invincible , indiquent les époques où chacun des deux pouvoirs peut agir séparément, les points où leurs concours se rencontrent, les fonctions qui leur sont communes et celles qui leur sont propres. C'est au roi à entretenir les relations extérieures, à veiller à la sûreté de l'empire, à faire et à ordonner les préparatifs nécessaires pour le
défendre : autrement il existerait dans le nième royaume deux pouvoirs exécutifs.
» Je ne me suis pas dissimulé tous les dangers qu'il peut y avoir de confier à un seul homme le droit ou plutôt les moyens de ruiner l'Etat, de disposer de la vie des citoyens, de compromettre la sûreté de l'empire, d'attirer sur nos tètes, comme un génie malfaisant, tous les fléaux de la guerre. Ici, comme tant d'autres, je me suis rappelé le nom de ces ministres impies , ordonnant des guerres exécrables pour se rendre nécessaires , ou pour écarter un rival. Ici , j'ai vu l'Europe .incendiée pour le gant d'une duchesse trop tard ramassé. Je me suis peint ce roi guerrier et conquérant s'attachant ses soldats par la corruption et par la victoire, tenté de redevenir despote en rentrant dans ses états, fomentant un parti au-dcdans de l'empire, et renversant les lois avec ces mêmes bras que les lois seules avaient armés.
» Examinons si les moyens que l'on propose pour écarter ces dangers n'en feront pas naitre d'autres non moins funestes, non moins redoutables à la liberté publique.
ï Je vous le demande à vous-mêmes, scra-t-on mieux assuré de n'avoir que des guerres justes, équitables, si on délègue à une assemblée de sept cents personnes l'exercice du droit de faire la guerre? Avez-vous prévu jusqu'où les mouvements passionnés, jusqu'où l'exaltation du courage et d'une fausse dignité pourraient porter et justifier l'imprudence? Nous avons entendu un de nos orateurs vous proposer, si l'Angleterre faisait à l'Espagne une guerre injuste , de franchir sur-le-champ les mers , de renverser une nation sur l'autre, déjouer dans Londres même, avec ces fiers Anglais, au dernier écu et au dernier homme, et nous avons tous applaudi , et je me suis surpris moi-même applaudissant , et un mouvement oi'atoire a suffi pour tromper un instant votre sagesse. Croyez-vous que de pareils mouvements, si jamais vous délibérez ici la guerre , ne vous porteront pas à des guerres désastreuses , et que vous ne confondrez pas le conseil du courage avec celui de l'expérience? Pendant que vous délibérerez , on demandera la guerre à grands cris : vous verrez autour de vous une armée de citoyens. Vous ne serez pas trompés par des ministres ; ne le serez- vous jamais par vous-mêmes?
» Il est un autre genre de danger qui n'est propre qu'au corps législatif, dans l'exercice du droit de la paix et de la guerre : c'est qu'un tel corps ne peut être soumis à aucune espèce de responsabilité. On parle du frein de l'opinion publique pour les représentants de lu nation; mais ropiuion publique, souvent éga-
rée, même par des sentiments dignes d'éloges, ne servira qu'à la séduire; mais l'opinion publique ne va pas atteindre séparément chaque membre d'une grande assemblée.
» Ce Romain qui , portant la guerre dans les plis de sa toge , menaçait de secouer, en la déroulant , tous les fléaux de la guerre ; celui-là devait sentir toute l'importance de sa mission. Il était seul , il tenait en ses mains une grande destinée , il portait la terreur ; mais le sénat nombreux qui l'envoyait au milieu d'une discussion orageuse et passionnée, avait-il éprouvé cet effroi que le redoutable et douteux avenir de la guerre doit inspirer? On vous l'a déjà dit, SIessieurs, voyez les peuples libres : c'est par des guerres plus ambitieuses, plus barbares, qu'ils se sont toujours distingués.
» Voyez les assemblées politiques : c'est toujours sous le charme de la passion qu'elles ont décrété la guerre. Vous le connaissez tous, le trait de ce matelot qui fit , en 1740 , résoudre la guerre de l'Angleterre contre l'Espagne. « Quand les Espagnols, m'ayant mutilé, me présentèrent la mort, je recommandai mon âme à Dieu et ma vengeance à ma patrie. » C'était un homme bien éloquent que ce matelot , mais la guerre qu'il alluma n'était ni juste ni politique ; ni le roi d'Angleterre ni les ministres ne la voulaient. L'émotion d'une assemblée, moins nombreuse et plus assouplie que la nôtre aux combinaisons de lïncidieuse politique , en décida.
» Et comment ne redoutez-vous pas les dissensions intérieures qu'une délibération sur la guerre pourrait faire naître? Souvent, entre deux partis qui embrasseront violemment des opinions contraires, la délibération sera le fruit d'une lutte opiniâtre, décidée seulement par quelques suffrages; et quel succès espérez-vous d'une guerre qu'une grande partie de la nation désapprouvera ? Observez la diète de Pologne : plusieurs fois une délibcraiion sur la guerre ne l'a excitée que dans son sein. Jetez les yeux sur ce qui vient de se passer en Suède : en vain le roi a forcé en quelque sorte le choix des Etats , les dissidents ont presque obtenu le coupable succès de faire échouer la guerre. La Hollande avait déjà présenté cet exemple....
ï Ecartons , s'il le faut , le danger des dissensions civiles : éviterez-vous aussi facilement celui de la lenteur des délibérations sur une pareille matière? Ne craignez-vous pas que votre force publique ne soit paralysée comme elle l'est en Pologne, en Hollande, et dans toutes les républiques?.... Ne craignez-vous pas que le peuple , étant instruit que ses représentants déclarent la guerre en son nom, ne reçoive par cela même une impulsion
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dangereuse vers la démocratie, ou plutôt l'oligarchie; que le vœu de la guerre et de la paix ne parte du sein des provinces , ne soit compris bientôt dans les pétitions, et ne donne à une masse d'hommes toute l'agitation qu'un objet aussi important est capable d'exciter? Ne craignez-vous pas que le corps législatif, malgré sa sagesse , ne soit porté à franchir lui-même les limites de ses pouvoirs; que, pour seconder les succès d'une guerre qu'il aura votée, il ne veuille influer sur la direction, sur le choix des généraux, surtout s'il peut leur imputer des revers; et qu'il ne porte sur toutes les démarches du monarque celte surveillance inquiète qui serait, par le fait, un second pouvoir exécutif? Ne comptez-vous pour rien l'inconvénient d'une assemblée non permanente, obligée de se rassembler dans le temps qu'il faudrait employer à délibérer ; l'incertitude , l'hésitation qui accompagneront toutes les démarches du pouvoir exécutif, les inconvénients même d'une délibération publique sur les motifs de faire la guerre ou la paix, délibération dont tous les secrets d'un Etat sont souvent les éléments? Enfin, ne comptez-vous pour rien le danger de transporter les formes républicaines à un gouvernement qui est tout à la fois reprcsentif et monarchique?
» Le roi, dit-on, pourra donc faire des guerres injustes, des guerres antinationales? Et comment le pourrait -il, je vous le demande à vous-mêmes ? Est-ce donc de bonne foi qu'on dissimule l'influence d'un corps législatif toujours présent , toujours surveillant , qui pourra non-seulement refuser des fonds , mais iraprouver la guerre , mais requérir la négociation de la paix? Ne comptez-vous encore pour rien l'influence d'une nation organisée dans toutes ses parties , qui exercera constamment le droit de pétition? Un roi despote serait arrêté dans ses projets par de tels obstacles; un roi citoyen, un roi placé au milieu d'un peuple armé, ne le sera-t-il pas?... Prenez garde qu'à force d'exagérer les craintes, nous ne rendions les préservatifs pires que les maux, et qu'au lieu d'unir les citoyens par la liberté , nous ne les divisions en deux partis toujours prêts à conspirer l'un contre l'autre. Si à chaque pas on nous menace de la résurrection du despotisme écrasé, si l'on nous oppose sans cesse les dange^'S d'une trèspetite partie de la force publique , malgré plusieurs millions d'hommes armés pour la constitution , quel autre moyen nous reste-t-il? Périssons dans ce moment! Qu'on ébranle les voûtes de ce temple , et mourons aujourd'hui libres , si nous devons être esclaves demain !... »
Ce discours amena à la tribune Cazalès qui réclama , au milieu
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des murmures du côté révolutionnaire , en faveur des droits antiques de la royauté ; mais Barnave , qui se faisait l'écho des passions de la multitude , obtint les faciles applaudissements de la gauche et des galeries.
€ Jamais objet plus important, dit-il, n'a fixé les regards de celte assemblée... Au point où nous en sommes, il ne s'agit plus de discuter sur les principes et sur les faits historiques ; il faut réduire la question à ses termes les plus simples , en chercher les diflicultcs et tâcher de les résoudre. Excepté ceux qui, depuis le commencement de nos travaux, ont contesté tous les principes , personne ici n'a nié les principes théoriques qui doivent déterminer votre décision. Je ne parlerai pas de la souveraineté du peuple , elle a été consacrée dans la déclaration des droits ; quand vous avez commencé la constitution, vous avez commencé à appliquer ce grand principe. Il est donc inutile de le rappeler. On a universellement reconnu le principe de la division des pouvoirs , on a reconnu que l'expression de la volonté générale ne pouvait être donnée que dans les assemblées élues par le peuple , renouvelées sans cesse , et par là même, propres à en imprimer l'opinion.... Vous avez senti que l'exécution de cette volonté exigeait promptitude et ensemble, et qu'il fallait la confier à un seul homme. De là vous avez conclu que l'assemblée nationale avait le droit de faire la loi , le roi celui de la faire exécuter. De là il résulte que la détermination de faire la guerre , qui n'est autre chose que la volonté générale, doit être dévolue aux représentants du peuple....
» On a dit que les législateurs se laisseraient entraîner par l'enthousiasme des passions, et même par la corruption; est-il un seul de ces dangers qui ne soit plus grand dans la personne des ministres que dans l'assemblée nationale? Contestera-t-on qu'il ne soit plus facile de corrompre le conseil du roi que sept cent vingt personnes élues par le peuple? Il arrivera peut-être que la législature pourra s'égarer ; mais elle reviendra , parce que son opinion sera celle de la nation ; au lieu qu'un ministère s'égarera presque toujours, parce que ses intérêts ne seront pas les mêmes que ceux de la nation.... Il est de l'intérêt d'un ministre qu'on déclare la guerre, parce qu'alors on est forcé de lui attribuer le maniement des subsides immenses dont on a besoin , parce qu'alors son autorité est augmentée sans mesure : il crée des commissions , il nomme à une multitude d'emplois , il conduit la nation à préférer la gloire des conquêtes à la liberté, il change le carac-
Icre des peuples , et les dispose à l'esclavage ; c*cst par la guerre surtout qu'il change le caractère et les principes des soldats. Les braves militaires qui disputent aujourd'hui de patriotisme avec les citoyens rapporteraient un esprit bien différent s'ils avaient suivi un roi conquérant , un de ces héros de l'histoire qui sont presque toujours des fléaux pour les nations... L'expérience du peuple a prouvé que le meilleur moyen que puisse prendre un ministre habde pour ensevelir ses crimes, est de les faire pardonner par des triomphes : on n'en trouverait que trop d'exemples ailleurs que chez nous. Il n'y avait point de responsabilité , quand nous étions esclaves. Périclès entreprit la guerre du Péloponèse quand il se vit dans l'impossibilité de rendre ses comptes : voilà la responsabilité
» Un corps législatif se décidera difficilement à faire la guerre. Chacun de nous a des propriétés, des amis, une famille, des enfants, une foule d'intérêts personnels que la guerre peut compromettre. Le corps législatif déclarera donc la guerre plus rarement que le ministre , il ne la déclarera que quand notre commerce sera insulté , persécuté , les intérêts les plus chers de la nation attaqués. Les guerres seront presque toujours heureuses. L'histoire de tous les peuples prouve qu'elles le sont quand la nation les entreprend. Elle s'y porte avec enthousiasme , elle y prodigue ses ressources et ses trésors : c'est alors qu'on fait rarement la guerre, et qu'on la fait toujours glorieusement. Les guerres entreprises par les ministres sont souvent injustes, souvent malheureuses, parce que la nation les réprouve. Les ministres calculent froidement dans leur cabinet; c'est l'effusion du sang de vos enfants et de 'v^s frères qu'ils ordonnent; leur fortune est tout, l'infortune des nations n'est rien : voilà une guerre ministérielle. Consultez aujourd'hui l'opinion publique, vous verrez d'un côté des hommes qui espèrent s'avancer dans les armées, parvenir à gérer les affaires étrangères ; les hommes qui sont liés avec les ministres et leurs agents (l'orateur indique Mirabeau); voilà les partisans du système qui consiste à donner au roi , c'est-à-dire aux ministres, ce droit terrible. Mais vous n'y verrez pas le peuple, le citoyen paisible, vertueux, ignore, sans ambition, qui trouve son existence dans l'existence commune, dans le bonheur commun. Les vrais citoyens, les vrais amis de la liberté n'ont donc aucune incertitude. Consultez-les , ils vous diront : Donnez au roi tout ce qui peut faire sa gloire et sa grandeur, qu'il commande seul, qu'il dispose de nos armées, qu'il nous défende quand la nation l'aura vo\ilu : mais n'affligez pas son cœur en lui
confiant le droit terrible de nous entraîner dans une guerre , de faire couler le sang avec abondance , de perpétuer ce système de rivalité , d'inimitié réciproque , ce système faux et perfide qui déshonorait les nations. Les vrais amis de la liberté refuseront de conférer au gouvernement ce droit funeste , non-seulement pour les Français , mais encore pour les autres nations qui doivent tôt ou tard suivre notre exemple.
Mirabeau avait parlé en homme d'Etat, Barnave en rhéteur; et ce dernier, qui flattait les préjugés populaires, n'en eut pas moins tous les honneurs de la séance. Les révolutionnaires l'applaudirent avec oslentrJion; au sortir de la salle du manège, le peuple l'accueillit avec des baitements de main, le porta en triomphe, passant sous les fenêtres du roi avec cet air d'insulte qui annonce une victoire, criant : vive Barnave ! et lui prodiguant le titre de Sauveur de la patrie, tandis que Mirabeau , hué de tous, entendait retentir autour de lui ce cri sinistre , A la lanterne ! et ne se dérobait qu'avec peine aux outrages de la multitude. Le soir du même jour, il était dénoncé à la tribune des Jacobins par Alexandre Lameth ; le lendemain , tous les colporteurs criaient un libelle imprimé dans la nuit , et dans lequel on assurait qu'il avait reçu de la cour une somme d'argent.
Trop faible pour lutter corps à corps contre une multitude en fureur, Mirabeau ne connaissait point de rivaux à la tribune; il y donna rendez-vous à ses ennemis , déclarant avec énergie « qu'on l'emporterait de l'assemblée triomphant ou en lambeaux. » Interpelé par Adrien Duport , il ne laissa pas languir l'attente publique.
t Les discussions amicales , dit-il , valent mieux pour s'entendre que les insinuations calomnieuses, les inculpations forcenées, les haines de la rivalité, les machinations de l'intrigue et de la malveillance. On répand , depuis plusieurs jours , que la section de l'assemblée qui veut le concours de l'aulorité royale dans l'exercice du droit de paix et de guerre, est parricide de la liberté publique ; on répand les bruits de perfidie, de corruption; on invoque les
vengeances populaires pour soutenir la tyrannie des opinions
C'est une étrange moule , c'est un déplorable aveuglement que celui qui anime ainsi les uns contre les autres des hommes qu'un même but, un sentiment unique, devraient, au milieu des débats les plus acharnés, toujours rapprocher, toujours réunir; des hommes qui substituent ainsi l'irritabilité de l'amour propre au culte de la patrie, et se livrent les uns les autres aux préventions populaires. Et moi aussi on voulait , il y a peu de jours , me
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porter en triomphe; et maintenant (se tournant vers Barnavc), l'on crie dans les rues : la grande trahison du comte de Mirabeau.... Je n'avais pas besoin de cette leçon pour savoir qu'il est peu de distance du Capitole à la roche Tarpéienne : mais l'homme qui combat pour la raison et pour la patrie ne se tient pas si aisément vaincu ; (regardant les Lameth) , celui qui a la conscience d'avoir bien mérité de la patrie, et surtout de lui être utile ; celui que ne rassasie pas une vaine célébrité , qui dédaigne les succès d'un jour pour la véritable gloire , cet homme porte avec lui la récompense de ses services , le charme de ses peines, le prix de ses dangers : il ne doit attendre sa moisson, sa destinée , la seule qui l'intéresse, la destinée de son nom, que du temps , ce juge incorruptible qui fait justice à tous.
» Que ceux qui projjhétisaient depuis huit jours mon opinion sans la connaître , qui calomnient mon discours sans l'avoir compris, m'accusent d'encenser des idoles impuissantes au moment où elles sont renversées , ou d'être le vil stipendié de ceux que je n'ai cessé de combattre ; qu'ils dénoncent comme un ennemi de la révolution celui qui peut-être n'y a pas été inutile, et qui, fût-elle étrangère à sa gloire , pourrait, là seulement , trouver sa sùretéj qu'ils livrent aux fureurs du peuple trompé, celui qui , depuis vingt ans, combat toutes les oppi'cssions , et qui parlait aux Français de résistance lorsque ces vils calomniateurs vivaient de tous les préjugés dominants : que m'importe? Ces coups de bas en haut ne m'arrêteront pas dans ma carrière?
> Je rentre donc dans la lice , armé de mes seuls principes et de la fermeté de ma conscience. Je vais poser à mon tour le véritable point de la difficuUé avec toute la netteté dont je suis capable , et je prie tous ceux de mes adversaires qui ne m'entendi'ont pas de m'arrêter, afin que je m'explique plus clairement; car je suis décidé à déjouer les reproches tant repétés d'évasion , de subtilité et de subterfuge; et, s'il ne tient qu'à moi, cette journée dévoilera le secret de nos loyautés respectives. M. Barnave m'a fait l'honneur de ne répondre qu'à moi ; j'aurai pour son talent le même égard^qu'il mérite à plus juste titre, et je vais à mon tour essayer de le réfuter. >
Alors il repasse l'une après l'autre et détruit d'une manière victorieuse les objections de Barnave; il établit de nouveau les principes qu'il a posés , les développe avec un talent sans égal , avec une énergique éloquence; puis, maître de son terrain et sûr de l'admiration qu'il soulève , il s'écrie :
€ On VOUS a proposé de juger la question par le parallèle de ceux qui soutiennent l'affirmative et la négative ; on vous a dit que vous verriez d'un côté les hommes qui espèrent s'avancer dans les armées, parvenir à gérer les affaires étrangères; des hommes qui sont liés avec les ministres et leurs agents ; de l'autre, le citoyen paisihle, vertueux, ignoré, sans ambition, qui trouve son bonheur dans le bonheur commun.
» Je ne suivrai pas cet exemple. Je ne crois pas qu'il soit plus conforme aux convenances de la politique qu'aux principes de la morale, d'affiler le poignard dont on ne saurait blesser ses rivaux sans en ressentir bientôt sur son sein les propres atteintes. Je ne crois pas que des hommes , qui doivent servir la cause publique en véritables frères d'armes , aient bonne grâce à se combattre en vils gladiateurs, à lutter d'imputations et d'intrigues, et non de lumières et de talents; à chercher, dans la ruine et la dépression les uns des autres, de coupables succès, des trophées d'un jour, nuisibles à tous , et même à la gloire. Mais je vous dirai : Parmi ceux qui soutiennent ma doctrine, vous compterez, avec tous les hommes modérés qui ne croient pas que la sagesse soit dans les extrêmes, ni que le courage de démolir ne doive jamais faire place à celui de reconstruire , la plupart de ces énergiques citoyens qui , au commencement des états généraux (c'est ainsi que s'appelait alors cette convention nationale encore garoltée dans les langes delà liberté), foulèrent aux pieds tant de préjugés, bravèrent tant de périls , déjouèrent lant de résistances ; vous y verrez ces tribuns du peuple que la nation comptera longtemps encore, malgré le glapissement de l'envieuse médiocrité , au nombre des libérateurs de la patrie; vous y verrez des hommes dont le nom désarme la calomnie, et dont les libellisles les plus effrontés n'ont pas essayé de ternir la réputation ni d'hommes , ni de citoyens; de ces hommes enfin qui, sans tache , sans intérêt et sans crainte, s'honoreront jusqu'au tombeau de leurs amis et de leurs ennemis. »
L'orateur descendit de la tribune au milieu des applaudissements. Cependant la décision de l'assemblée ne fut point conforme à son désir.
Mirabeau fut arrêté dans sa carrière au moment où il faisait concevoir aux amis de l'ordre les plus flatteuses espérances."'
* Ces espérances ne pouvaient se réaliser. La révolulion avait dépassé son orateur, et l'époque ctangeant de caractère, devait bientôt appeler d'autres organes. ■ Sa vie, disent admirablement les mémoires déjà cités , eût montré sa faiblesse dan» le bien ; sa mort le laissa en possession de sa force dans le mal. «
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Comme il était use par la débauche, une orgie lui porta le dernier coup. Le lendemain même du jour où la tribune avait retenti des accents de ssT parole dans la question sur la régence , il s'étendit sur un lit d'agonie pour ne plus se relever.
En peu d'beurcs le mal fit des progrès si rapides, que le médecin Cabanis n'osa dissimuler , ni au public, ni à Mirabeau, l'impuissance de l'art et des remèdes. Mirabeau reçut cet avis avec fermeté; mais la population de Paris, la cour, les révolutionnaires, les hommes de tous les partis, furent saisis d'une consternation profonde. On parlait de poison ; les médecins reconnurent que le vice était le seul venin auquel on put imputer la mort de Mirabeau. Tant que dura la maladie de cet orateur, une foule immense assiégea les avenues de sa maison, veillant à ce qu'aucun bruit ne troublât son repos, écartant les voitures, interrogeant avec une inquiète sollicitude les visiteurs ou les amis de l'illustre moribond. Des hommes du peuple demandèrent qu'on leur ouvrît les veines, pour qu'on fit à Mirabeau, avec leur propre sang, l'opération de la transfusion ; d'autres se tordaient les bras de désespoir, tant il y avait d'exaltation dans les esprits. Cependant Mii'abeau supportait avec énergie les atteintes du mal, et ses amis recueillaient avidement ses paroles. « Tu es grand médecin, disaitil au matérialiste Cabanis; mais il en est un plus grand que toi; celui qui fit le vent qui renverse tout, l'eau qui pénètre et féconde tout, le feu qui vivifie tout. » Hélas! ce fut le seul hommage qu'en mourant il rendit à ce Dieu devant lequel il allait bientôt comparaître. Emu des soins dont on l'entourait , il posait parfois comme un athlète mourant dans le cirque, sous les yeux de la foule, t Soutiens ma tète, dit-il à son valet de chambre , c'est la plus forte tête de France , je voudrais te la léguer. >
Un bruit d'artillerie étant venu jusqu'à lui, il s'écria : c On célèbre les funérailles d'Achille. » Faisant ensuite un retour sur la situation du pays, il se prit à dire : « J'emporte avec moi le deuil de la monarchie ; les factieux s'en partageront les lambeaux. » Une autre fois il dit : « L'homme qui gagnera le plus à ma mort sera M. Pitt; car je ne vois plus personne en Europe qui puisse contrebalancer son ascendant. Quelles épitaphcs , dit-il encore, va-t-on placer sur mon tombeau ?» Se sentant plus que jamais défaillir, il dit à ceux qui l'entouraient : « Qu'on éloigne de moi tout ce triste appareil. Remplacez par des fleurs ces inutiles fioles. Soignez mes cheveux , enveloppez-moi de parfums. Que j'entende les sons d'une musique harmonieuse, » Il rendit le dernier soupir le 2 avril 4791.
L'assemblée constituante décida qu'elle se rendrait tout entière à ses funérailles, et jamais obsèques ne furent célébrées avec plus de pompe. On prit le deuil pour huit jours, et pour mettre le comble à cette gloire d'un moment que l'homme décerne, l'assemblée décréta que l'église Sainte-Geneviève serait désormais consacrée à la sépulture des citoyens dont s'honorerait la patrie, et que Mirabeau serait le premier inhumé dans les caveaux de cette basilique. L'église Sainte-Geneviève perdit son nom pour prendre celui de Panthéon, qui rappelait des souvenirs payens; et sur le fronton on grava cette inscription : Aux grands hommes, la patrie reconnaissante.
Plus tard, un décret de d793 ordonna de voiler la statue de Mirabeau jusqu'à ce que sa mémoire eût été rébabilitée. Puis, une nuit, deux valets de police enlevèrent son cadavre et allèrent l'enfouir au cimetière qui ne sert aujourd'hui qu'à l'enterrement des suppliciés, parmi lesquels les restes mémorables de ce grand orateur sont mêlés et confondus.
niaury. (1746—1817.)
Le nom de Mirabeau rappelle celui de l'abbé Maury, qui occupa la tribune presque sans cesse avec lui. Ces deux hommes, se combattant pour ainsi dire corps à corps, fixèrent les regards de l'Europe, qui voyait entre leurs mains son sort présent et ses destinées futures.
L'abbé Maury, pauvre ecclésiastique du comlat d'Avignon, s'était lié avec les philosophes, dans sa jeunesse intrigante, et leur crédit n'avait pas été inutile pour lui faire obtenir une excellente abbaye. L'art académique et les recherches d'un rhéteur perçaient un peu trop dans ses sermons; mais son panégyrique de Saint-Vincent-de- Paule avait paru plein d'onction et d'eJTet. Depuis il avait secondé les opérations politiques de MM. de Brienne et de Lamoignon, et tracé les préambules de leurs écrits. A cette époque, il fut en butte à mille sarcasmes. La satire chercha des scandales dans sa vie privée. Par un maintien hardi, des regards peu modestes, des propos peu mesurés et une pétulance en quelque sorte militaire, il prêtait quelque vraisemblance aux accusations qui se débitaient contre ses mœurs. Député aux états généraux, il se voua courageusement à la défense de son ordre. La faction d'Orléans , après le 14 juillet, l'avait inscrit sur les listes de proscriptions. Il s'effraya, partit pour la Flandre, fut arrêté à Péronne, menacé du massacre,
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sauvé par le courage des officiers municipaux de celle ville, et surtout par sa présence d'esprit. L'assemblce nationale le réclama; il y revint braver tous les dangers. Il s'était dit : Je périrai dans la récolution , ou , en la combattant, j'obtiendrai le chapeau de cardinal. » Personne ne poussa plus loin que lui le courage de résister à des factieux, à des bourreaux. Il traversait les groupes les plus furieux d'un pas vif et ferme, et répondait à leurs menaces par des saillies pleines d'assurance et de gaitc. Un jour, comme il sortait de l'assemblée, quelques forcenés criaient autour de lui : L'abbé Maury à la lanterne! — Y verrez-vous plus clair? leur répondit-il. Dautres voulaient l'envoyer dire la messe à tous les diables. Soit ! leur dit 3îaury, vous viendrez me la servir : voici mes burettes. C'étaient deux pistolets, dont l'aspect imprévu rendit sa réponse encore plus significative. Il montrait, à la tribune, en combattant la démagogie triomphante, la même fermeté et la même présence d'esprit. Souvent interrompu par les clameurs de l'assemblée et les vociférations du peuple des tribunes, il répondait par un mot piquant ou énergique, et revenait à ses adversaires avec un sang froid imperturbable. Il improvisait dans toutes les occasions avec une étonnante Iticilité. Dans l'affaire sur les chapitres de Strasbourg, il n'était point attendu, parce qu'on avait choisi un dimanche pour délibérer; mais il survint au milieu de la discussion , s'informa à la hâte du tumulte qui paraissait agiter les esprits, et s'élança à la tribune sans avoir eu seulement quelques instants pour réfléchir. Son discours néanmoins est l'un des plus éloquents qu'il ait fait retentir dans l'assemblée. Une connaissance parfaite de l'histoire ; une vivacité d'esprit, qui lui en faisait appliquer les résultats avec d'heureux à-propos; un style constamment soutenu, fleuri, harmonieux ; une mémoire prodigieuse, qui donnait l'éclat de l'improvisation à plusieurs de ses discours écrits ; une prononciation rapide, ferme et habilement accentuée ; le don des réparties , l'art de prolonger une ironie aracre : voilà quels étaient ses avantages à la tribune.
l'abbé maury peint par m. de LAMARTINE.
Dans ce morceau et dans les autres que nous citerons de VHistoire des Girondins, on aperçoit la tendance de M. de Lamartine à favoriser la révolution et les révolutionnaires.
> L'abbé Maury, façonne de bonne heure aux luttes de la polémique sacrée, avait aiguisé et poli dans la chaire l'éloquence qu'il
devait porter à la tribune. Sorti des derniers rangs du peuple, il ne tenait à l'ancien régime que par son habit; il défendait la religion et la monarchie, comme deux textes qu'on avait imposés à ses discours. Sa conviction n'était qu'un rôle : tout autre rôle eût tout aussi bien convenu à sa nature.
» Mais il soutenait avec un admirable courage et un beau caractère celui que sa situation lui faisait. Nourri d'études sérieuses, doué d'une élocution abondante, vive et colorée, ses harangues étaient des traites complets sur les matières qu'il discutait. L'érudition historique et l'érudition sacrée lui fournissaient ses arguments. La hardiesse de son caractère et de son langage lui inspirait de ces mots qui vengent même d'une défaite. Sa belle figure, sa voix sonore, son geste impérieux, l'insouciance et la gaité avec laquelle il bravait les tribunes , arrachaient souvent des applaudissements même à ses ennemis. Le peuple, qui sentait sa force invincible, s'amusait d'une résistance impuissante. Maury était pour lui comme ces gladiateurs qu'on aime à voir combattre, bien qu'on sache qu'ils doivent expirer. Une seule chose manquait à l'abbé Maury : l'autorité morale de la parole. Ni sa naissance, ni sa foi, ni ses mœurs, n'inspiraient le respect à ceux qui l'écoutaient. On sentait l'acteur dans l'homme , l'avocat dans la cause; l'orateur cl la parole n'étaient pas un. Otez à l'abbé Maury l'habit de son ordre, il eût changé de côté sans efforts et siégé parmi les novateurs. De semblables orateurs arment un parti, mais ils ne le sauvent pas. >