BENJAMIN-CONSTANT
femme, sifflant et quelque peu bredouillé. Quand il récitait, il traînait sa voix d'un ton monotone. Quand il improvisait, il s'appuyait des deux mains sur le marbre de la tribune, et il précipitait le flux de ses paroles. La nature lui avait refusé tous ces avantages extérieurs du port , du geste et de l'organe, dont elle a été si prodigue envers Berryer. Mais il y suppléait à force d'esprit et de travail.
Soldat infaliguablc de la presse et de la tribune et armé de son épée à double tranchant , Benjamin-Constant n'a pas , dans la guerre des quinze ans , quitté un seul instant la brèche. Sitôt qu'il ne parlait pas, il écrivait, et sitôt qu'il n'écrivait pas, il parlait. Ses articles , ses lettres , ses bi'ochures et ses discours composeraient plus de douze volumes. Jamais orateur ne mania avec plus d'habileté que Benjamin-Constant la langue politique. D'où vient que l'on pourrait lire encore aujourd'hui, sans fatigue, ses plus longs discours? C'est qu'il y a en eux ce qui fait vivre, il y a du style , un style plein de séduction. La plupart sont des chefs-d'œuvre de dialectique vive et serrée , qui n'ont eu rien depuis de semblable , et qui font les délices des connaisseurs. Quelle richesse! quelle abondance! quelle flexibilité de ton! quelle variété de sujets! quelle suavité de langage î quel art merveilleux dans la disposition et la déduction enchaînée des raisonnements ! Comme cette trame est finement tissue ! Comme toutes les couleurs s'y nuancent et s'y fondent avec harmonie! Ainsi, l'on voit sous une peau transparente et satinée, le sang circuler, les veines bleuir et les muscles légèrement paraître.
Peut-être même ses discours sont-ils trop finis , trop perlés , trop ingénieux pour la tribune?
Benjamin-Constant ripostait avec énergie, et il fallait que le torrent menaçât tout à l'ait de l'engloutir, pour qu'il se retirât un peu de côté, et qu'il laissât passer le flot.
Souple lutteur, il se repliait en cent façons avec une torsion de reins incroyable et ne s'avouait jamais vaincu.
Il était toujours maître de son expression comme de sa pensée. Si la droite se trouvait blessée de quelque mot un peu vif, il retrouvait sans rompre le fil de son discours , l'équivalent de ce mot , et si l'équivalent offensait encore, il lui substituait un troisième à peu près. Cette présence d'esprit, cette profonde connaissance des ressources de la langue , cette merveilleuse dégradation de synonymes adoucis , surprenait agréablement ses adversaires euxmêmes. Ainsi, par exemple, disait-il : Je veux épargner à la Couronne (on murmure) ; il change : au Monarque (on murmure
lOi ÉLOQUENCE POLITIQUE.
encore) ; il reprend : au Roi constitutionel (on ne murmure plus).
Benjamin-Constant était bien plus caustique que Manuel ; mais il trempait dans le miel son aiguillon , avant de piquer. Il disait tout, parce qu'il avait l'art de tout dire.
Tous ses discours abondaient en expressions vives, ingénieuses et fines, il caractérisait ainsi la presse :
« La presse est la tribune agrandie. La parole est le véhicule de l'intelligence , et l'intelligence est la maîtresse du monde matériel. »
Il définissait la censure : « La calomnie en monopole, exercée par la bassesse au profit du pouvoir. »
En parlant des ministres, il disait: « Il est aussi impossible, dans tout ce qui tient à l'arbitraire, de les calomnier que de les attendrir. t>
Comme la droite faisait semblant de se lamenter, de ce qu'on finirait par ne plus pouvoir trouver de fonctionnaires : « Ne craignez pas, disait Benjamin-Constant, de décourager les aspirants au pouvoir, leur courage est inépuisable. Lorsqu'une préfecture est vacante , prend - on la fuite pour ne pas y être condamné ? »
En parlant de certains députés qui défendaient verbeusement les sinécures : « On ne fait économie ni d'argent, ni de paroles. »
Tout cela est de l'esprit, mais tout cela sent l'écrivain plus que l'orateur.
Voici une brillante imprécation contre la loterie, qui donnera une idée des qualités et des défauts de sa manière.
« S'il existait , Messieurs , sur vos places publiques ou dans quelque repair obscur, un jeu qui entraînât infailliblement la ruine des joueurs; si le directeur de cette illicite et fallacieuse entreprise "VOUS avouait qu'il a joué à coup sûr, c'est-à-dire en opposition avec les lois de la probité la plus vulgaire ; que pour assurer le succès de sa déloyale spéculation , il tend des pièges à la classe la plus facile à tromper et à corrompre ; s'il vous disait qu'il entoure le pauvre de séductions ; qu'il pousse l'innocent aux actions les plus coupables ; qu'il a recours, pour aveugler sa proie, à l'imposture et aux mensonges ; que ses mensonges et ses impostures se colportent au grand jour dans toutes nos rues ; que ses promesses absurdes et illusoires retentissent aux oreilles de la crédulité et de l'ignorance ; qu'il a organisé des moyens de clandestinité et de îéncbros , afin que ses dupes se précipitassent dans le gioulfrc,
nE.\jAMr.\-co.\ST.V5r. 105
sans que la raison put les éclairer, la crainte du blâme les retenir, les cris de leurs proches les préserver de la tentation. S'il ajoutait que pour répondre à ses invitations perfides, renouvelées sans cesse, le domestique vole son maître , le mari dépouille sa femme, le père ses enfants, et que lui, tranquillement assis dans une caverne privilégiée, instigateur à la fois et receleur et complice, il tend la main pour recueillir les produits du vol, et les misérables centimes arraches à la subsistance des familles. S'il terminait par reconnaître que chaque année, les désordres qu'il a provoqués entraînent ses victimes de la misère au crime , et du crime au bagne, au suicide, ou à l'échafaud, quels sentiments éprouveriez-vous? »
Quand Benjamin-Constant était pressé par les interrupteurs, il faisait feu de toute prunelle , et il lui échappait une foule de traits naturels et piquants. Il tirait parti de tout, d'une leltre, d'un fait, de la moindre circonstance, d'un rapprochement historique , d'un aveu, d'une exclamation, d'un mot. Comme un vautour qui guette sa proie, les serres ouvertes, il ne lui fallait que les fermer pour la saisir. Accoudé à l'extrémité de son banc, l'oreille dressée, le cou tendu , la plume à la main, il dévorait le débat , la tribune et l'orateur.
Il avait une attention si absorbante et une si grande facilité de composition , qu'en écoutant le discours de l'adversaire , il en écrivait, à la main courante, la réfutation, qu'il venait lire immédiatement à la tribune. Méthode, ordonnance, argumentation, style , rien n'y manquait : tant il savait puissamment s'isoler et s'abstraire au milieu du bruit , de la foule et de ses propres émotions!
Mais on doit le dire , ces finesses de style , cette exquise élégance, cet art des synonymies poussé au dernier point, ôtent à la récitation parlementaire sa vigueur, sa souplesse naturelle et même sa grâce. Il ne faut i)as que la tribune sente trop l'Académie et qu'un orateur ne soit qu'un artiste. A chaque lieu son genre, à chaque personnage son caractère.
Benjamin-Constant éblouissait plus qu'il n'échauffait. Il était plus adroit que véhément, plus persuasif que convainquant, plus fin que coloré , plus délié que nourri , plus subtil que fort. II se plaisait aux reflets chatoyants de style, aux oppositions de mots et de pensées, et il s'amusait à faire jaillir l'éclair des facettes de l'anlilhèse.
A la révolution de juillet, Benjamin-Constant fut pour ainsi dire ivre d'enthousiasme. Mais bientôt ces songes d'avenir, ces belles
illusions qui pendant quinze ans avaient passé devant ses yeux, s'évanouissaient l'un après l'autre. Il se sentait monter à la tête de noires tristesses, d'invincibles mélancolies. Il se traînait avec effort de son banc à la tribune , et de ses lèvres éteintes qui ne pouvaient plus sourire , il dit adieu à la liberté mourante, et il descendit avec elle dans le tombeau. {Livre des Orateurs.)
Boycr-Collard. (1"763— 1843.)
Royer-CoUard, plus modéré dans ses principes que les orateurs qui précèdent, doit cependant être compté parmi les orateurs de l'Opposition.
Il avait moins d'éclat que le général Foy ; moins de finesse , de dialectique et de souplesse que Benjamin-Constant; moins d'impétuosité et de feu que Casimir Perrier ; moins de science législative et d'originalité que M. de Serre.
Mais il était le premier de nos écrivains parlementaires.
Il avait une manière de style vaste et magnifique , une touche ferme, des artifices de langage savants et prodigieusement travaillés , et de ces expressions accouplées qui se gravent dans la mémoire et qui sont les bonnes fortunes de l'orateur. Il y a de la virilité dans ses discours, à la manière de Mirabeau, et quelques mouvements oratoires presqu'aussitôt retenus que lancés comme s'il eût craint leur véhémence , une haute raison dans les sujets religieux et moraux , partout une méthode ample et sans raideur, dogmatique, sévère.
Un seul axiome, un mot fécondé par la méditation de cette forte tête , se grossissait , épaississait, grandissait comme le gland qui devient chêne, dont toutes les ramifications parlent du même tronc et qui, animé de la même vie , nourri de la même sève, ne forme qu'un tout , malgré la variété de son feuillage, et la multiphcité infinie de ses rameaux. Tels étaient les discours de M. Royer-Collard, admirables par les pousses vigoureuses du style et par la beauté de la forme.
C'était la philosophie appliquée à la pratique avec ses formules abstraites et un peu obscures. M. Royer-Collard était, qu'on nous passe l'expression , un creuseur d'idées. C'était une pensée qui parlait.
Il y a quelquefois cependant un peu plus de vide que de plein dans cette profondeur, et l'éclat de la forme fait illusion sur la vanité des principes.
nOYER-COLLARD. ^07
Elections , impôts , liberté de presse , état militaire, loi du sacrilège, organisation judiciaire, instruction publique, responsabilité des ministres, institutions municipales, tous les grands sujets ont exercé les méditations de ce génie grave, élevé. Tous ses discours sont semés de belles sentences. En voici plusieurs :
« Les crimes de la révolution n'étaient pas nécessaires. Ils ont été l'obstacle, non le moyen. >
« Le beau se sent, il ne se définit pas. Il est partout, en nous et hors de nous ; dans les perfections de notre nature et dans les merveilles du monde sensible ; dans l'énergie indépendante de la pensée solitaire et dans l'ordre public des sociétés ; dans la vertu et dans les passions; dans la joie et dans les pleurs, dans la vie et dans la mort. >
« Les gouvernements représentatifs ont été condamnés au travail. Comme le laboureur, ils vivent à la sueur de leur front. »
« Les Constitutions ne sont pas des tentes dressées pour le sommeil. »
« Les lois d'exception sont des emprunts usuraires qui ruinent le pouvoir, alors même qu'ils semblent l'enricbir. »
Avec quelle vigueur de forme, avec quelle hauteur de pensée, il attaquait la loi du sacrilège !
« Les sociétés humaines naissent, vivent et meurent sur la terre. Mais elles ne contiennent pas l'homme tout entier. Il lui reste la plus noble partie de lui-même , ces hautes facultés par lesquelles il s'élève à Dieu, à une vie future, à des biens inconnus dans un monde invisible. Ce sont les croyances religieuses, grandeur de l'homme, charme de la faiblesse et du malheur, recours inviolable contre les tyrannies d'ici-bas. »
Comme son éloquence s'agrandit avec son sujet !
« La religion est en elle-même et par elle-même. Elle est la vérité sur laquelle les lois ne décident point. La religion n'a d'humain que ses ministres, faibles hommes comme nous, soumis aux mêmes besoins , sujets aux mêmes passions, organes mortels et corruptibles de la vérité incorruptible et immortelle. »
Et plus loin.
« Selon le projet des ministres, la loi religieuse fait tout. Nonseulement son royaume est de ce monde, mais le monde est son royaume. Le sceptre a passé dans ses mains, et le prêtre est roi.
Ainsi, de même que dans la politique, on vous resserre entre le pouvoir absolu et la sédition révolutionnaire, de même dans la religion, nous sommes pressés entre la théocratie et l'athéisme. >
Et cet autre passage, comme il est beau !
« Nous avons traversé des temps criminels ; nous n'avions pas cherché la règle de nos actions dans la loi, mais dans nos consciences. Nous avons obéi à Dieu plutôt qu'aux hommes; nous sommes les mêmes hommes qui ont fabriqué des passeports et peut-être rendu de faux témoignages pour sauver des vies innocentes. Dieu nous jugera dans sa justice et dans sa miséricorde. »
Où peut-on voir une plus vive peinture de l'immoralité et de l'égoïsme de notre siècle que dans l'incrimination suivante?
€ Le gouvernement, au lieu d'exciter l'énergie commune, relègue tristement chacun au fond de sa faiblesse individuelle. Nos pères n'ont pas connu cette profonde humiliation. Ils n'ont pas vu la corruption placée dans le droit public et donnée en spectacle à la jeunesse étonnée, comme la leçon de l'âge mûr. »
Nous terminerons par un fragment admirable sur l'inamovibilité des juges.
« Lorsque le pouvoir, chargé d'instituer le juge au nom de la société, appelle un citoyen à cette fonction éminente, il lui dit : Organe de la loi, soyez impassible comme elle! Toutes les passions frémiront autour de vous, qu'elles ne troublent jamais votre âme! Si mes propres erreurs, si les influences qui m'assiègent, et dont il est si malaisé de se garantir entièrement, m'arrachent des commandements injustes, désobéissez à ces commandements, résistez à mes séductions , résistez à mes menaces. Quand vous monterez au tribunal, qu'au fond de votre cœur il ne reste ni une crainte, ni une espérance. Soyez impassible comme la loi !
> Le citoyen répond : Je ne suis qu'un homme, et ce que vous me demandez est au-dessus de l'humanité. Vous êtes trop fort et je suis trop faible , je succomberai dans cette lutte inégale. Vous méconnaîtrez les motifs de la résistance que vous me prescrivez aujourd'hui, et vous la punirez. Je ne puis m'élever au-dessus de moi-même, si vous ne me protégez à la fois et contre moi et contre vous. Secourez donc ma faiblesse, affranchissez-moi de la crainte et de l'espérance; promettez que je ne descendrai pas du tribunal à moins que je ne sois convaincu d'avoir trahi les devoirs que vous m'imposez.
> Le pouvoir hésite; c'est la nature du pouvoir de se dessaisir