‹ Histoire de l'éloquence (volume 3)Chapitre 25 sur 63 · ORATEURS DU COTÉ DROIT · texte numérisé non relu

ORATEURS DU COTÉ DROIT

M. de Serre.

M. de Serre a été, sous la Restauration , l'aigle de la tribune. Après avoir combattu quelques temps avec les libéraux , il soutint énergiquement la cause des royalistes. Il avait la parole hardie et la main rude. Il ne se cachait pas sous des artifices de langage. Il allait tout droit à ses adversaires, et il leur assénait un coup de massue. J'étais présent, dit Timon , et je crois le voir encore, lorsque , se tournant du côté de l'Opposition et la regardant fixement entre les deux yeux , il lui disait : « Je vous ai vus , je vous ai pénétrés, je vous ai démasqués. » L'Opposition bondissait de colère.

« Quoique vous ayez fait pour les intérêts nouveaux, » disait-il encore aux députés de l'extrême gauche , vous n'avez pas fait plus que moi ! > et il disait vrai.

Les exposés de M. de Serre valaient ses discours. Quelle touche de grand maître dans ce tableau de la liberté de la presse en Amérique et en Angleterre !

« Supposez une population naturellement calme et froide, disséminée sur un vaste territoire , cernée par l'Océan et le désert , absorbée par les travaux de la culture et du négoce, encore indépendante des besoins de l'esprit et des tourments de l'ambition ; divisez cette population en petits Etats plus ou moins démocratiques , faiblement constitués, sans distinction ni rang, et vous comprendrez que la licence des journaux y soit tolérable, qu'elle soit même un ressort utile de la démocratie, un stimulant qui arrache les citoyens isolés aux soins domestiques , pour les appeler à la discussion des grands intérêts publics.

* Supposez ailleurs un royaume où le temps ait accumulé sur une haute aristocratie, une influence, des dignités, des richesses et des possessions presque royales. 11 faut un frein à l'orgueil des grands, il faut leur rappeler ce qu'ils doivent au peuple et au trône , leur inculquer chaque jour que l'influence ne peut se conserver

no ÉLOQUENCE POLITIQUE.

que comme elle a été acquise , par la science et le courage , par le patriotisme et les services. Les journaux et même leur licence sont admirables pour cela. Que si vous ajoutez que cette haute aristocratie n'est point isolée dans l'Etat , qu'au-dessous d'elle descendent et s'élargissent des degrés successifs , que ces degrés sont fortement enchaînés , indissolublement soudés en une seule hiérarchie , que tout se meut par elle , gouvernement , justice civile et criminelle , administration , police ; alors qu'on ne s'étonne pas qu'une société ainsi organisée , survive aux agitations de la presse périodique. »

Elevé à l'école de la philosophie allemande , M. de Serre portait dans la discussion des affaires, les procédés d'une méthode profonde sans être creuse , ingénieuse sans être subtile. Il remontait volontiers à la source des choses , et il était admirable dans ses expositions historiques. Il commentait savamment les antinonies de la législation. Il traitait toutes les matières civiles, politiques , militaires , fiscales , religieuses , avec une singulière netteté de vues et avec une grande sûreté de doctrine. Douanes , budget , enregistrement , presse , liberté individuelle , pétitions, règlement de la chambre, élections, recrutement, pensions, amortissement , instruction publique , conseil d'Etat , affaires étrangères , il parlait sur toutes ces questions et ne les quittait point sans laisser sur ses pas des traînées de lumière. A la manière dont il posait les divisions de son discours , à la fermeté de ses progressions, et à l'enchaînement substantiel et nourri de ses raisonnements, on reconnaissait tout de suite la marche d'un esprit supérieur. M. Guizot a beaucoup de cette manière.

M. de Serre était long et maigre de corps. Il avait le front haut et proéminent, les cheveux plats, l'oeil vif, la bouche pendante et la physionomie inquiète d'un homme passionné. Il ânonnait en commençant à parler, et l'on voyait, à la contraction de ses tempes , que les idées s'amassaient lentement et s'élaboraient avec effort dans son cerveau. Mais peu à peu elles s'arrangeaient, elles prenaient leur cours, et elles sortaient dans un ordre pressé et merveilleux ; il pliait, il palpitait sous leur poids et il les répandait en magnifiques images et en expressions pittoresques et créées.

Nous ne dirons que quelques-uns de ces mots ou plutôt de ces pensées qui lui échappaient avec une si vive abondance :

f A mesure que le peuple désapprend à obéir, le ministère désapprend à gouverner. >

M. DE SERRE. Hl

« Une société bien ordonnée, est le plus beau temple qu'on puisse élever à l'Eternel. »

t Les tribunaux extraordinaires prennent mal en France. > t Si les ministres abusaient de leur pouvoir, on saurait alors découvrir les lois de la responsabilité et les routes de l'accusation. » « Elèves des écoles vous avez à apprendre la science et la sagesse, et vous vous portez garants de la science et de la sagesse, et vous prétendez juger vos maîtres et les supérieurs de vos maîtres ! »

« Nous avons vu ce grand peuple chanceler et les convulsions de l'anarchie le saisir, j

« Si , dépouillée de la mousse du temps , la racine de tous les droits pouvait se découvrir à nos yeux , apparaîtraient-ils purs de toute usurpation , de toute souillure ? »

< Si la liberté est pour les Français une corde détendue, l'égalité est une corde toujours frémissante. *

« La loi est le rapport des êtres entre eux. Le droit est l'expression de ces rapports. »

< La démocratie coule à pleins bords. >

Mais si par l'illumination soudaine de la pensée , si par le coloris , le nerf et la véhémence du discours , M. de Serre a été l'homme le plus éloquent de la Restauration, il s'est laissé aller quelquefois comme tous les grands orateurs, aux écarts d'une parole bouillante et emportée.

M. de Serre a été , pendant ses dernières années , le point de mire de l'Opposition. C'est contre ce génie élevé, contre cette puissante tête , pour parler comme Benjamin-Constant , que l'Opposition dirigeait ses coups. Elle harcelait ce lion du ministère. Elle le tirait par la crinière , et elle lui lançait ses dards les plus aigus. Elle aurait voulu pouvoir lui rogner les ongles et le renfermer dans une cage de fer. Foy, Benjamin-Constant , 3Ianucl , Chauvclin , rôdaient sans cesse autour de ce fier ennemi , sans le laisser un instant respirer, et Casimir Périer qui , devenu ministre ne pouvait souffrir qu'on hochât tant seulement la tête , et qui criait d'un ton de commandement à la bande de ses députés scrvilcs : « Allons, allons donc! debout, Messieurs, debout! « s'emportait alors contre M. de Serre avec des violences extraordinaires de geste et de langage.

M. de Serre était homme de bien, courageux, sincère , intègre, orné de toutes les vertus domestiques.

Cet homme qui avait préside la chambre et qui était le plus cloquent de SCS orateurs, n'eut pas le crédit de se faire réélire simple député. Il conçut un violent chagrin de sa répudiation électorale. Sa tète se troubla , et les yeux tournés vers cette tribune de France encore retentissante des échos de son éloquence et tant regrettée , il mourut.

Il a été un grand orateur, si grand que parmi les princes de la tribune moderne , on ne pourrait le comparer qu'à Berryer , si Berryer était comparable à quelqu'aulre! (Livre des Orateurs.)

M. de ¥mëlc.

M. de Villèle , le chef du côté droit , était un homme d'un port assez vulgaire , grêle , de petite stature , avec des yeux perçants, des traits irréguliers, mais expressifs , une voix nasillarde , mais accentuée. Il n'était pas orateur et il était plus qu'orateur, car il avait l'habileté d'un politique.

M. de Villèle n'avait point de fleurs dans son style, de pompe dans ses images , de véhémence dans son oraison , de nœud dans sa dialectique. Mais il était clair, plein , ferme , raisonnable , positif. Il ne lui échappait pas , dans la chaleur de l'improvisation , de ces mots hasardés dont le commentaire s'empare et dont la presse se joue.

Si la nature lui avait refusé les dons plus brillants que solides de l'imagination et de l'éloquence, elle lui avait donné, à un suprême degré, ce sens droit, ce coup d'oeil de l'homme d'Etat qui voit vile et qui voit bien ; qui démêle C6 qu'il y a de faux dans le vrai et de vrai dans le faux , qui dispose sa riposte avec vivacité , en même temps qu'il reçoit l'attaque sans émotion , qui n'avance pas trop, de peur de s'enferrer, et qui ne recule pas non plus, de peur de tomber dans le précipice , et qui , sûr de son terrain parce qu'il le sonde à chaque pas , et de ses positions parce qu'il les domine , profite de toutes les fautes de l'ennemi et décide la victoire plus encore par la stratégie que par la bravoure. Non , ce n'était pas un homme ordinaire que cet homme qui lutta sans désavantage pendant son long ministère contre Manuel , Foy, Laffitc , Dupont de l'Eure, Chauvclin , Bignon et Benjamin-Constant , et ce qui n'était pas moins difficile , contre les exigences de la cour et de ses propres amis.

Lorsque Casimir Perrier, comme un athlète fougueux , tournait autour de lui , cherchant partout du fer le défaut de sa cuirasse ,

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