‹ Histoire de l'éloquence (volume 3)Chapitre 26 sur 63 · M. DE VILLÈLE. H · texte numérisé non relu

M. DE VILLÈLE. H

M. de Villèle résistait par son immobilité. Puis, reprenant Toffensive, il rendait à chaque objection sa réponse , à chaque fait son caractère , à chaque chiffre sa valeur. Quelquefois il éludait un choc ou trop lourd ou inattendu, avec une prestesse toute languedocienne. Logicien , il aimait mieux convaincre qu'émouvoir. Modéré , il aimait mieux parlementer que combattre. Il répugnait aux violentes l'ésolulions, aux expédients désespérés.

M. de Villèle ne fut jamais plus brillant que lorsqu'il soumit à la discussion son fameux projet sur la conversion des rentes. M. de Villèle, dans cette mémorable campagne qui dura dix jours , fit des prodiges de valeur parlementaire. Il tint la chambre captive sur ses bancs par la hauteur de ses vues et le nerf de sa raison. Assailli en queue et en flanc par les gens de l'Opposition , abandonne des siens dont la phalange commençait à se rompre , mal servi par ses collègues , il soutint seul tout l'efTort du combat. Il fit tète à Casimir-Péricr, tête à Ilumann , ces deux lions de la finance qui le harcelaient par leurs morsures et leurs rugissements. Après les fatigues du jour il se retrouvait le lendemain plus ferme et plus dispos. Il improvisait, il répliquait à l'instant même avec ce sang froid imperturbable qui ne se laisse démonter par aucune objection , avec cette perspicacité qui voit de loin les pièges et qui les évite , avec celte souple dialectique qui se resserre pour se défendre , et qui se développe pour attaquer, avec cette facilité d'éloculion qui ne prête à la virilité de la pensée que ce qu'il lui faut pour la vêtir et non pour la cacher.

Dans la mêlée des amendements , le choc redoubla. Chacun de ses adversaires le prit au corps, essayant de l'abattre. Mais lui, soldat à la fois et capitaine , paraissait se multiplier sous leurs coups. Il monta onze fois à la tribune dans la même séance sans que ses forces s'épuisassent et sans que sa logique bronchât, et victorieux par la puissance toujours croissante de son argumentation et par la vérité de ses principes , il resta maître du champ de bataille.

On sait que la loi échoua devant la chambre des pairs.

Doué d'un merveilleux génie pour toutes les afl'aires , il traitait les grandes avec la décision d'un homme d'Etat, et les petites avec la ponctualité d'un commis. Il les saisissait à la première vue , sur une seule lecture , et comme en se jouant. Non moins perspicace que M. Thicrs, mais moins léger, il ne se livrait pas ainsi que lui à de brillantes digressions , pour le seul plaisir de parler et de bien parler. Mais il restait dans la question , jugeait le point litigieux, passait à un autre et il expédiait sans fatigue

comme sans confusion , les litiges les plus divers , les plus arides et les plus compliqués.

De tous les chefs du cabinet que le régime chartique a dévorés , il n'y en a que deux qui aient fait du bruit et qui laisseront peut-être quelque trace dans l'histoire , M. Casimir-Périer et M. de Villèle. Tous deux antipathiques par leurs opinions, leur tempéramment et leurs facultés. Tous deux assis d'abord sur les bancs de l'Opposition et ensuite sur les bancs du ministère. L'un impérieux et colère, l'autre poli et réservé. L'un ne montant à la tribune que pour réfuter l'autre qui en descendait. L'un ne se servant que de la figure vive et parlante de l'apostrophe , l'autre procédant par les voies logiques du raisonnement, sans se déconcerter ni sans se reprendre. L'un poussant la brusquerie presque jusqu'à la grossièreté, et l'autre la finesse presque jusqu'à l'astuce.

Mjiis tous deux hommes d'élite, avec des qualités diverses. Tous deux naturellement habiles dans l'art de commander aux hommes et de s'en faire obéir. Tous deux conduisant leur majorité, l'un parla peur, l'autre par la séduction. Tous deux enfin, quoique adversaires, rapprochés par un point important, c'est qu'à la différence des autres ministres , ils ont compris la vérité du système représentatif, et qu'ils ont gouverné le pays en laissant régner leurs maîtres. (Livre des Orateurs.)

M. de Martignac. (1776—1802.)

Comme orateur, M. de Martignac aura une place à part dans la galerie des hommes parlementaires. 11 captivait plutôt qu'il ne maîtrisait l'attention. Avec quel art il ménageait la susceptibilité vaniteuse de nos chambres françaises! Avec quelle ingénieuse flexibilité il pénétrait dans tous les détours d'une question ! quelle fluidité de diction! quel charme! quelle convenance ! quel à propos ! L'exposition des faits avait dans sa bouche une netteté admirable, et il analysait les moyens de ses adversaires avec une fidélité et un bonheur d'expression qui faisaient naître sur leurs lèvres, le sourire de l'amour-propre satisfait. Pendant que son regard animait, parcourait l'assemblée, il modulait sur tous les tons sa voix de svrène , et son éloquence avait la douceur et l'harmonie d'une lyre. Si, à tant de séductions, si , à la puissance gracieuse de sa parole, il cîit joint les formes vives de l'apostrophe et la précision vigoureuse des déductions logiques , c'eût été le premier de nos orateurs, c'eût été la perfection même.

LABOURDONNAIE , LAINE, etC. H 5

Comme liltératcur, M. de Martignac avaît cette élégance naturelle et cet atticisme qui manquent à presque tous nos orateurs de la tribune et du barreau ; mais il n'avait pas cette richesse d'imagination, ces beaux efTets de style , cette savante composition d'artiste , ces pensées fortes ou sublimes, et ces délicatesses de goût qui constituent la différente manière de nos grands écrivains.

Comme personne privée , la défense spontanée , généreuse , désintéressée de M. de Polignac , son antagoniste et son successeur, honore beaucoup le caractère inoffensif et noble de M. de Martignac. Les méditations de son plaidoyer et les émotions si dramatiques de ce procès , achevèrent de ruiner sa santé chancelante.

C'était un homme d'une facilité de mœurs agréable et charmante, étincelant d'esprit, ardent pour les plaisirs, laborieux selon l'occasion, et d'une intelligence supérieure dans les affaires.

Tel a été , sans haine comme sans flatterie , M. de Martignac.

Labourdonnaie , Laine , etc.

Le côté droit avait encore plusieurs autres orateurs.

M. de la Bourdonnaie remarquable par l'élévation et la vigueur de sa parole.

Laine plus mélancolique et plus tendre.

M. de MarccUus , chrétien fervent et fervent royaliste , signalant souvent, dans ses discours d'ailleurs très-bien écrits, les dangers du trône et de l'autel.

M. de Lalot , plein d'images dans son style et d'une abondance véhémente et colorée.

M. Dudon , dont le front haut ne pliait devant aucune objection, et qui recevait à bout portant les coups de mitraille de l'Opposition, avec le flegme d'un anglais.

M. de Castelbajac, qui s'agitait sur son banc, frappait du pied et du poing, criait, s'exclamait et interrompait les députés incrédules à la foi monarchique.

M. de Bonald , orateur un peu nébuleux, philosophe religieux , et sans contredit l'un des plus grands écrivains de notre temps.

M. de Sallabcrry, chaud royaliste, orateur pétulant, et répan-

■ Comme lin député venait d'employer cette expression, quelqu'un lui dit, apii'S $on discouri Tu Marccllus eris. >

416 KLOQUENCE POLITIQUE.

dant sur les libéraux , du haut de la tribune , les bouillantes imprécations de sa colère.

M. Corbière, dialecticien caustique et pressant, qui attachait deux ailes à sa flèche pour qu'elle volât plus vite au but et qu'elle perçât plus sûrement ses adversaires.

M. de Cases, ministre élégant et d'une charmante figure, dont la phraséologie n'était pas sans abondance et sans flexibilité , ni le geste sans éclat.

M. de Peyronnet, remarquable par les éclatantes vibrations de sa voix , par l'habileté ingénieuse de sa dialectique , et par la pompe fleurie de son langage.

M. de Ravez, l'aigle du barreau girondin, célèbre par la gravité de sa prestance et l'ample beauté de son organe , l'un de ces hommes qui commandent où ils paraissent et où ils parlent , l'attention de leurs auditeurs ; puissant dans sa dialectique, savant dans ses expositions , maître de ses passions et de celles des autres, et qui , s'il n'eût pas été président de la chambre, aurait, comme orateur, dominé le côté droit. {Livre des Orateurs.)

On comprend qu'un si grand nombre d'hommes distingués, dans les deux camps, devait exciter un vif intérêt. Leurs combats furent, au moyen de la presse, un spectacle pour la France et pour l'Europe. Des extraits ne suffisent point pour les retracer. Afin d'en donner une idée plus juste , nous transporterons le lecteur sur le lieu de la scène ; nous mettrons aux prises, pour ainsi dire, dans une question personnelle qui se rattachait à une question de principes , des orateurs d'une opinion différente ; nous voulons parler de l'élection de l'abbé Grégoire.

ÉLECTION DE l'aBBÉ GRÉGOIRE.

Dans la séance du 6 décembre 4819, M. Becquey, rapporteur de la commission qui avait été nommée au sujet de l'élection de l'abbé Grégoire , quatrième député de l'Isère, conclut à la nullité, en vertu de l'article 42 de la charte ainsi conçu : « La moitié au moins des députés sera choisie parmi des éligibles qui ont leur domicile politique dans le département. » L'abbé Grégoire en effet était étranger au département de l'Isère , qui ne pouvait envoyer que quatre représentants à la chambre, et deux autres députés, étrangers comme lui , avaient été nommes avant lui.

f L'élection, disait le rapporteur, est donc nulle; elle ne peut être suivie d'aucun effet.

LAIiNÉ. 117

> Tel est l'avis que le cinquième bureau m'a chargé de proposer à votre délibération. Il a pensé aussi que, M. Grégoire n'ayant aucun droit pour être admis dans cette chambre , puisque son élection est nulle, nous étions dispensés de soumettre à votre examen une question bien plus grave, qui agite tous les esprits depuis le jour où le bruit de cette nomination a retenti dans le royaume, question de morale publique, qui se rattache aux plus douloureux souvenirs, puisqu'elle rappelle l'horrible attentat que la nation en deuil va chaque année déplorer aux pieds des autels.

» L'irrégularité constitutionnelle qui se rencontre dans l'élection de M. Grégoire , écartant de la discussion les considérations relatives à la personne de l'élu, nous nous bornerons à former des vœux pour que jamais la chambre ne soit obligée de censurer les actes des collèges électoraux et de délibérer sur les personnes : espérons que les électeurs de la France , assez avertis par le cri de l'opinion, qui s'est manifestée avec tant de force dans cette circonstance, voudront toujours respecter dans leur choix la dignité de la couronne et ce sentiment national dont le roi s'est montré si vivement pénétré, lorsqu'à l'ouverture de cette cession, il vous entretenait avec tant de bonté, des actes multipliés de sa clémence. Que si , trompant l'ignorance et séduisant la faiblesse, l'esprit de faction parvenait encore à obtenir d'odieux succès, il trouverait dans cette enceinte une barrière insurmontable ! Celte chambre fidèle saura bien, s'il le faut, préserver contre les entreprises de l'ennemi commun, et l'honneur du trône, et l'honneur de la nation, et son propre honneur! »

Le côté gauche admettait la conclusion de M. Becquey, et voulait qu'on la mît aux voix ; mais la droite pensant que le trône devait être vengé solennellement d'une élection qui semblait tendre à l'ébranler, demanda que la question sur l'indignité de l'élu fût discutée. Les cris de la gauche : Non, non! Aux voix, aux voix ! se font entendre. Ce n'est qu'après une heure de tumulte, que M. Laine obtient la parole.

Discours de M. Laine.

« M. le rapporteur, en exposant l'un des motifs de faire annuler l'élection du quatrième député de l'Isère , à cause de l'article 42 de la Charte , a énoncé aussi les doutes proposés sur la validité de ces moyens ; mais il est, Messieurs, un second motif de nullité, 'qui ne présente à mes yeux aucune raison de douter : c'est \ indignité de Velu l

> Quelle est, s'ccrie-t-on , la loi qui la prononce?

> Honneur à la législation qui avait respecté les Français assez pour ne pas leur interdire littéralement d'envoyer un tel homme dans l'assemblée qui concourt à représenter la nation ! Il est une loi, Messieurs, qui n'a pas besoin d'être écrite pour être connue et exécutée : cette loi n'est pas gardée dans des archives périssables; elle n'est pas sujette aux caprices, ou aux besoins variables des souverains ou des peuples ; elle est éternelle, elle est immuable ; elle est déposée dans un tabernacle incorruptible, dans la conscience de l'homme! En tout temps, en tout lieu, cette loi se nomma la raison et ta justice ; en France elle s'appelle encore Vhonneur.

» Ne croyez pas qu'elle soit silencieuse! Cette loi, en ce qui touche la cause de l'indignité qui nous occupe, fut promulguée, parmi les hommes, sept ans avant la fin du dernier siècle ; un cri général se fit alors entendre, je ne dis pas seulemeut en Europe, mais dans l'Univers, et des voyageurs nous ont appris qu'au milieu des régions presque ignorées de nous , et que nous nommons barbares, une juste horreur avait saisi tous les peuples! C'est cette horreur qui constitue l'indignité actuelle.

» La loi dont je parle fut de nouveau promulguée à la restauration du successeur de Louis XVL Je sais bien que par une clémence toute divine , ou , si vous voulez , pour les besoins de la société, ou même pour l'intérêt de tous, il fut promis aussi que personne ne serait recherché pour ses votes , et que l'oubli fut recommandé à tous les citoyens.

» Qui donc se souvenait du quatrième député de l'Isère? Qui donc le recherchait pour ses opinions ou pour ses votes, ignorés même de la plupart des vivants? L'oubli n'a-t-il donc été prescrit qu'aux victimes, et ceux-là seuls qui avaient besoin d'en être couverts, ont -ils conservé le droit de se souvenir? (Le centre et le côté droit paraissent éprouver une vive sensation.)

> Est-il recherché, celui qui, depuis six ans, jouit en paix de ses biens, de ses titres , qui multiplie librement ses écrits pour propager ses opinions? N'est-ce pas lui qui dédaigne la loi d'oubli, lorsque, loin d'exprimer le moindre regret, le plus léger repentir, il provoque les citoyens au scandale et à la discorde ; lorque , résistant à de patriotiques sollicitations, il persévère à frapper à la porte de cette chambre, quoiqu'il sache que, toute indignité à part, la porte ne saurait s'ouvrir pour lui? {Même mouvement.)

» Mais de quoi s'agit-t-il aujourd'hui? Est-il question de le poursuivre, de troubler sa personne, son domicile, de l'inquiéter

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