‹ Histoire de l'éloquence (volume 3)Chapitre 55 sur 63 · AGITATION CATSOLIQUJT ER IRLANDE ET EN ANGLETERRE · texte numérisé non relu

AGITATION CATSOLIQUJT ER IRLANDE ET EN ANGLETERRE

O'Connell.1 — Ses succès au barreau. — Il forme une vaste associalioDo pour obtenir l'émancipation des catholiques. — Le répéal. — Mort d'O'Connell. — Exposé de ses principes. — Résultats de l'agitation.

On a donné le nom d'agitation catholique , aux efforts qui ont été faits, sans sortir des voies légales , en Irlande, en Angleterre et ensuite en France , pour reconquérir ou défendre les droits des catholiques, et pour briser les entraves que les gouvernements temporels avaient, depuis long-temps, imposées à l'Eglise. Cet admirable mouvement , qui date d'un demi-siècle, est du à O'Connell , le plus puissant orateur des temps modernes, et le héros de la chrétienté, comme l'a si bien nommé l'immortel Pie IX. Nous devons entrer dans quelques détails sur la vie de ce grand homme, rappeler les phases diverses de sa carrière politique et religieuse, retracer son éloquence , exposer ses principes et enfin montrer les résultats de l'agitation pacifique qu'il a inaugurée.

O^ConneU. (1715—1847.)

Daniel O'Connell est né le 6 Août 1775, à Carhen, dans le comté de Kerry. Sa première éducation fut confiée à de simples maîtres d'école de village, et à l'âge de treize ans, son

oncle Maurice O'Connell qui l'avait adopté le confia à un prêtre catholique qui venait d'établir une école dans Long-Island. En 4789 il fut envoyé à Saint-Omer et l'année suivante à Douai. Dès cette époque les talents du jeune Daniel laisaient pressentir ce qu'il serait un jour, car le principal du collège de Saint-Omer écrivait à son oncle : « Je serai bien trompé si votre neveu ne fait un jour une figure remarquable dans le monde. »

Daniel avait dix-huit ans quand il quitta Douai pour retourner dans son pays, où il embrassa la profession d'avocat. Son opiniâtreté au travail lui fit acquérir de profondes connaissances dans toutes les parties de la science du droit. Les circonstances vinrent seconder son talent et son activité. Il était un des premiers catholiques qui entrèrent au barreau , et tous ses coreligionnaires le choisirent naturellement pour leur avocat et pour leur conseil. Il sut gagner, malgré les préjugés du temps , la bienveillance de la^ plupart des juges devant lesquels il avait à parler. Les jurés, charmés de l'éclat et de la nouveauté de ce jeune talent, avaient pour lui une prédilection marquée ; ils étaient heureux de le voir au banc de la défense, parce qu'ils savaient que le spirituel avocat saurait rompre à propos la monotonie d'une plaidoirie par quelque saillie joviale. O'Connell eut toujours le talent de mettre les rieurs de son côté. Il exposait ses causes avec une netteté rare, et savait tirer des circonstances favorables à ses clients un parti qui prédisposait toujours en faveur de son opinion. Quoiqu'il fût catholique, et que ce titre le privât d'un grand nombre d'affaires , néanmoins il eut bientôt une clientelle des plus brillantes , et le nombre des causes qu'il était appelé à plaider, ou sur lesquelles il avait à donner son avis, l'obligeait à empiéter sur son sommeil et le temps de ses repas. Longtemps avant le jour il était assis dans son étude , dont les murs sévères n'avaient pour ornement que le signe de la rédemption, et il s'y préparait dans le silence aux luttes oratoires qu'il devait soutenir quelques heures plus tard. Il se rendait ensuite aux Quatre Cours. Passant d'un tribunal à un autre , il plaidait ordinairement plusieurs causes dans la même journée , et tenait en alerte l'escorte d'avoués dont il était toujours entouré. Puis, dans la soirée , il ne se tenait pas un meeting où sa brûlante parole ne se fit entendre, pas un dîner public où il ne fût applaudi. Les catholiques ne signaient pas une pétition ou une protestation dont il ne fût le rédacteur et le premier signataire. O'Connell se multipliait ainsi avec une activité prodigieuse ; il était tout à tout, et le soin de ses affaires privées, les travaux de sa profession, ne

lui faisaient jamais perdre de vue les intérêts publics dont il était toujours le premier et le plus intrépide défenseur.

La vie politique d'O'CouncU commença avec l'année 1800. C'est l'année de l'union du parlement Irlandais avec celui d'Angleterre. Depuis cette époque, son activité pour l'affranchissement de sa patrie ne se rallentit pas un seul instant. Les scènes de désordre et de sang qui venaient de désoler son pays fortiGèrent chez lui la conviction que l'Irlande devait renoncer à lutter contre l'Angleterre les armes à la main. Il fallait se créer des ressources nouvelles, se rendre inattaquable en se plaçant sur le terrain de la légalité, et profiter des avantages de celte position pour inquiéter, harceler, fatiguer l'Angleterre , en la forçant d'avoir sans cesse les yeux sur l'Irlande , en ne lui accordant aucune trêve, aucune diversion, afin d'arracher à la crainte et à la lassitude ce qu'on ne saurait lui prendre par la force. Armé du droit de pétition et d'association, O'Connell atenu quarante-sept ans l'Irlande debout, toujours agitée , [toujours menaçante ,^ allant jusqu'à la dernière limite du droit, mais ne la franchissant jamais. Ainsi après avoir commencé par être l'avocat des catholiques , il devint celui de sa patrie, il sidentifia avec Je peuple, lui parla son langage, réveilla ses douleurs, en lui rappelant les persécutions de ses pères, fit naître en lui le sentiment de ses droits, alluma dans son cœur l'amour de la liberté , se l'attacha par les liens si forts et si durables que la mort seule a brisés.

O'Connell était l'àme de toutes les luttes, le ressort de tous les mouvements. Il saisissait toutes les circonstances pour répéter à ses compatriotes : « Maintenant et toujours , nous rejetterons toute faveur qu'il nous faudrait acheter aux prix de notre religion et de notre liberté. >

Plein de ce zèle patriotique il fonda, en 1825, la célèbre association qui avait pour objet d'obtenir, par toutes les voies légales , l'émancipation des catholiques. Les membres se montrèrent d'abord ponctuels à ses premiers meetings; mais leur zèle se ralentit bientôt. En 1824, dix mois environ après la formation de la société , l'agitateur dut plusieurs fois se retirer sans ouvrir la séance, parce qu'il ne pouvait réunir les dix membres qui devaient être présents pour que le comité de l'association délibérât. C'est à cette époque qu'il faut placer l'anecdote suivante, souvent raccontéc. Le lieu où se tenaient les réunions était situé au-dessus de la boutique d'uuy libraire. Trois heures et demie, moment de la séparation, allaient sonner, et sept membres seulement ^avaicnt^ été exacts au rendez-vous. O'Connell entend parler

O'COXNELL. 285

dans la librairie ; il s'y précipite et aperçoit deux étudiants en théologie du grand séminaire de Maynoolh. D'après les règlements, tous les ecclésiastiques étaient membres honoraires de l'association. OConncU les invite à le suivre; mais s'apercevant qu'ils hésitaient , il les pousse devant lui et un autre membre étant arrivé sur ces entrefaites, O'Connell entre dans la salle en s'écriant : « Nous sommes en nombre, la séance est ouverte. » Il prit aussitôt la parole et exposa les améliorations dont il croyait l'Association susceptible.

Afin dintéresser tous les catholiques au succès de cette gigantesque entreprise , O'Connell arrêta que toutes les personnes qui pourraient payer deux liards par semaine seraient membres de l'Association. Il suffisait d'inscrire son nom sur un registre déposé chez son curé et d'acquitter intégralement cette somme. Ce système parut si ingénieux, qu'il épouvanta les Orangistes; il fut même attaqué violemment par des catholiques qui désiraient faire les choses plus grandement; O'Connell sut tenir tôle aux orages. Il répondait aux attaques de la presse et à celles de ses amis. Il n'était pas jusqu'aux écoliers qui se faisaient l'écho des critiques qu'ils entendaient dans leurs familles, et John O'Connell, fils de l'agitateur, raconte que ses condisciples le plaisantaient sur le plan à deux sous par mois trouvé par son père , pour sauver l'Irlande.

Ce plan si simple répondit aux espérances d'O'Connell. L'Association devint une puissance formidable. Le pauvre paysan , habitué jusque-là à essuyer tant d'injustices , se trouva efficacement protégé par l'Association qui entreprenait à ses frais le redressement des griefs de tous ses membres. L'Irlande vit alors pour la première fois les magistrats orangistes hésiter au moment de prononcer une sentence inique contre un catholique , parce qu'ils savaient que l'Association était prèle à les poursuivre et à leur faire rendre compte de leur jugement. Les ordres de l'Association devinrent des lois pour le peuple, qui se montra digne de la protection dont on le couvrait. Partout on adopta la célèbre devise de l'agitateur : « Celui qui commet un crime fortifie son ennemi. »

Les principes d'O'Connell lui rallièrent peu à peu tous les amis sincères de la liberté , quelles que fussent leurs croyances religieuses. Il trouva de l'écho même chez les libéraux de l'Angleterre. Chaque année la cause de l'émancipation fit de nouveaux progrès, et, grâce aux efforts persévérants d'O'Connell, elle triompha enfin en 1829. Le libérateur, nommé député du comté de

Clare, vint défendre les droits de l'Irlande devant la chambre des Communes. Nous ne le suivrons pas dans tous les incidents de cette nouvelle carrière. Nous dirons seulement, en général, qu'il prit une part très-aclive à la législation britannique depuis 4830. On crut d'abord qu'en quittant le théâtre de sa gloire pour venir siéger dans le parlement, O'Connell cesserait d'être luimême; ses adversaires virent dans son entrée aux Communes la lin de sa popularité. 11 ne tarda pas à démentir de telles prévisions. Sa parole obtint dans une assemblée de législateurs l'autorité qu'elle avait sur les masses. Son talent se plia aux exigences de sa nouvelle position. Il sut parler le langage des affaires avec non moins de succès que lorsqu'il se faisait l'organe des passions ardentes qui soulevaient sa patrie contre l'Angleterre. Ses adversaires les plus aveugles conviennent que, dans la plupart des questions débattues dans le parlement anglais, peu d'orateurs ont produit un effet plus puissant sur Ja Chambre et obtenu autant de succès que lui.

Dans l'intervalle des sessions, O'Connell parcourait l'Irlande en triomphateur et en roi. Il visitait aussi les principales villes de l'Angleterre et de l'Ecosse. Manchester, Glascow, Edimbourg surtout écoutèrent avidement sa parole et lui montrèrent les plus vives sympathies. Cette popularité toujours croissante lui donnait de nouvelles forces lorsqu'il rentrait dans le parlement. Il fallut bien compter avec lui et accorder quelque chose à l'Irlande. Les tories avaient voulu gouverner ce pays par la violence et l'avaient accablé de vexations nouvelles ; ils furent forcés d'abandonner le pouvoir. Les whigs , leurs successeurs, entrèrent, sous le ministère Melbourne, dans des voies de modération et de justice. Ils ne purent faire triompher les mesures libérales qu'ils proposèrent en faveur de l'Irlande, mais ils montrèrent de la bonne volonté et O'Connell leur en témoigna publiquement sa reconnaissance.

En 1841 le libérateur fut nommé lord-maire de Dublin. Il y avait environ deux siècles que cette ville n'avait pas eu de catholique à la tête de son administration. Ce fut un grand jour pour l'Irlande que celui où l'appui et l'espérance du pays, l'orateur aux brûlantes harangues, put revêtir l'écarlate et l'hermine, insignes de l'autorité de lord-maire qui lui était confiée par les deux cent cinquante mille citoyens de Dublin. Dans cette charge importante O'Connell sut être le modèle des magistrats sans cesser de remplir les devoirs que lui imposait son ardent patriotisme. Cependant l'année suivante il se déchargea de ses fonctions

en faveur d'un candidat de son choix, afin de se livrer tout entier à l'agitation catholique. Il entreprit, d'une manière plus sérieuse que par le passé, de faire triompher la cause du rappel de l'union. Il jugea que l'Irlande ne pourrait obtenir justice que lorsqu'elle aurait son ancien parlement et qu'elle se gouvernerait elle-même sous l'autorité de la Couronne d'Angleterre. Dès les premiers jours de 1843, il lança un manifeste qui fut accueilli avec transport dans toute l'Irlande. Le 28 février il demanda à la corporation municipale de Dublin d'adresser une pétition au parlement en faveur du rappel. Il était important de triompher dans cette première occasion , parce que l'exemple de Dublin devait avoir beaucoup d'influence sur toutes les autres villes. O'Connell rencontra une forte opposition, il prononça un admirable discours qui dura quatre heures et demie et qui tint constamment l'auditoire haletant sous l'étreinte d'une brûlante éloquence. La discussion fut reprise le lendemain ef le surlendemain; il termina ce combat de trois jours par cette magnifique péroraison.

« L'alderman Purcell nous dit que nous ne devons pas nous embarquer dans l'agitation politique. Dormons notre sommeil avec une satisfaction intime! Gagnons notre couche pour nous réveiller demain pleins de vigeur et de santé! 3Iais pourquoi donc, ô mes compatriotes, pourquoi accepterions-nous ces avis? pourquoi nous livrer au sommeil lorsque nous pouvons reconquérir l'indépendance législative de notre patrie? La question fait peu de progrès, nous dit-on. La souscription de l'année dernière, tant ; le nombre des partisans du rappel , tant ; en tout 5,000 livres sterling, voilà vraiment un beau triomphe! Eh oui! vous dis-je, un beau triomphe ! Alexandre Purcell, si vous vous fussiez joint à moi pour ralTaire de l'émancipation , vous eussiez pu savoir alors qu'au début notre nombre était des plus insignifiants. La noblesse catholique se tenait à l'écart ; nous n'avions pas même un seul lord. Et pourtant après six mois de souscriptions catholiques, pas une salle des trois royaumes n'aurait pu contenir les membres de l'association catholique. Je n'ai pas la noblesse avec moi! Eh! l'avais-jc donc, lorsque je commençai l'agitation pour l'émancipation? Non, elle se tenait à l'écart, et quand elle daigna venir à nous, ce fut pour couronner nos efforts de son auréole, non pour les soutenir, non pour les accroître. Cependant ne vous flattez pas, je puis compter sur bon nombre de gentilshommes. En 4854, je posai la question du rappel dans la chambre des Communes ; quarante-quatre députés irlandais volèrent avec moi :

montrez-moi un seul de ces hommes qui ail depuis relire son vote. Que dis-je? il en est Un dans celle ville même; il porlc un titre qu'il n'avait pas lorsqu'il vota pour le rappel! heureux mortel ! il a fallu ce titre pour lui ouvrir les yeux sur son erreur! » L'alderraan Rooney interrompant :

« Eh oui! et il a maintenant 15,000 francs de rente. » .

O'Connell : « Du reste vous vous trompez fort sur la foule qui se rassemble autour de nous , et je vous garantis , alderraan Purccll, que jamais foire de bestiaux n'attira plus de paii's du royaume que nous n'en aurons bientôt pour orner notre association [Applaudissements réitérés). Le rappel n'a pas fait de progrès, soit; mais pourquoi? C'est moi-même qui ai arrêté l'agitation. Lorsque la question fui décidée contre nous par le refus du parlement, qui ne voulut pas même la prendre en considération, la chambre des- Communes promit néanmoins de mettre un terme aux griefs de l'Irlande. La chambre des pairs imita cet exemple dans une adresse portée au pied du trône ; enfin le roi répondit qu'il ne révoquerait pas l'union, mais qu'il coopérerait au redressement des griefs. Après cet engagement solennel du roi, des pairs, des communes, j'abandonnai l'agitation, qui aurait tout obtenu pour noire patrie. Par celte concession je crus faire acte de bon sens, et ce n'est pas à vous, lues adversaires, non, ce n'est pas à vous de me le reprocher {Applaudissements). Maintenant je viens avec plaisir au discours de l'alderman Butt. Assurément il a tiré d'une mauvaise cause tout ce qu'en pouvait tirer un homme de talent, et, toutefois, il a insinué plutôt qu'il n'a affirmé le progrès de l'Irlande depuis l'Union. N'oublions donc pas , de grâce , que post hoc n'est pas toujours propier hoc. La population de l'Irlande a doublé depuis l'Union ; il y a mieux , elle a inondé de ses exilés tous les marchés de l'univers. Et pourtant pas un d'entre vous n'a osé encore soutenir que sa prospérité s'est accrue dans la même proportion. Oh ! c'est qu'en effet les exemples manquent , il n'en existe pas un seul. Je ne veux point , moi , consentir à cet ordre de choses. Je jette au vent un semblable consenteraenl. Non , je ne me coucherai point tranquillement dans la béate attente que quelqu'un viendra soulager nos maux et nous rendre justice. Je ne le ferai point , ma conscience me le défend ^ mon jugement le condamne , mon cœur se soulève à celte pensée.

< Montrez-moi l'esclave courbé sous le poids d'une chaîne flétrissante , qui la traîne lentement lorsque d'un bond il peut la briser. » (Pensée d'un poète anglais.)

« Moi, je suis cet esclave. {Tonnerre d'applaudissements). Sur neuf propositions j'en ai prouvé huit, qui oserait le nier? Et quelle objection cleverait-on contre la neuvième ? Elle ne forme pas déjà un fait historique , c'est une vague espérance , une attente , elle sent je ne sais quoi de prophétique ; on ne saurait absolument la prouver. Eh bien, écoutez ces deux mots : Avant son indépendance, l'Irlande était pauvre, abandonnée, misérable; depuis qu'elle l'a perdue nous avons de nouveau les scènes de 1777, i778, 1779 et 1780. Nommez-moi un pays qui n'a pas prospéré dans un état d'indépendance. Et maintenant que je vous ai rei'enus si longtemps, laissez moi vous remercier de cette discussion. Oui, vous avez fait une profonde impression sur votre pays, et, permettez-moi d'ajouter sur l'humble individu qui vous parle , par la manière dont vous avez conduit ces débats. Je ne suis pas ici l'homme d'un parti : Je ne me constitue l'avocat ni des tories , ni des whigs ; je ne viens point attirer des querelles pour le gouvernement de lord Grey ou de lord Normamby. Je ne suis point non plus un sectaire. Voici près de moi un aldcrman anglican, M. O'JVeill; en voici un autre presbytérien , 31. O'Cellland. Nous sommes donc là un protestant , un catholique, un presbytérien réunis, les symboles vivants de notre position sociale , de notre union future. Si je me croyais capable d'oublier tout sentiment des convenances au point d'attaquer les opinions religieuses d'un homme quelconque, je le déclare , je renoncerais pour toujours à la lutte actuelle. jMais de jour en jour l'intolérance disparaît devant, la civilisation, et, suivant ma conviction, la vraie religion verra luire des jours heureux pour elle chez les diverses nations de la terre.

» A peine se irouve-t-il aujourd'hui un pays où l'homme soit persécuté pour la religion ; si j'en excepte deux contrées protestantes, je ne crois pas que le monde civilisé offre un seul point où la croyance devienne une cause d'oppression politique. Je veux parler de la Suède et du Dannemarck. Nous n'en sommes plus à nous détester à raison de nos dogmes, et, sous la douce influence de la charité chrétienne , nos cœurs s'ouvrent à l'amour du j)rochain ; ils s'unissent tous pour servir notre bien-aimée patrie. Dans sa course lointaine , le soleil n'éclaire aucune région plus pittoresque, plus riante , plus riche de trésors inépuisables. Le cristal le j)lus pur, la verdure la plus tendre lui prodiguent leur limpidité, leurs charmes. Quel homme ne contemplerait dans une muette admiration , les magnifiques ports de l'Irlande, ses rades, ses plaines fertiles, ses vallées verdoyantes , ses montagnes majestueuses,

dont les flancs escarpés laissent jaillir des eaux vives avec une rapidité qui ressemble à la foudre, avec une force qui mettrait en mouvement les usines du monde entier ! Elle jouit , noire Irlande, d'un climat protecteur béni du ciel; son peuple est vaillant, hardi, généreux , sobre , vertueux autant que le peuple qui fut oncques. Quoi de trop beau , quoi de trop magnifique pour un semblable pays? Dieu m'en est témoin ; en poursuivant ce grand don de l'indépendance, je n'ambilionne l'avantage particulier d'aucun de mes compatriotes ; je le veux , je le veux uniquement au nom et pour l'amour de tous les Irlandais. Dieu sait aussi avec quelle ardeur j'aspire au rappel , et néanmoins j'y renoncerais si je ne l'obtenais avec l'assentiment, avec l'appui de mes concitoyens. Jamais je ne voulus le triomphe d'un parti; dans la lutte présente un seul mobile me pousse en avant , mon dévouement à la cause de la liberté, mon indomptable amour pour la terre de mes aïeux. (Explosion d'applaudissements.) Oh! oui, mon cœur bondit, mon esprit s'exhalte à la vue des joies qui attendent ma patrie.

Chaque peuple a vieilli; toi seule es jeune encore, Mon Erin. L'esclavage obscurcit ton aurore ; Mais l'horizon s'éclaire et le soleil radieux De torrents de lumière inondera tes cieux !

O'Connell obtint à une grande majorité ce qu'il demandait. Peu de jours après il annonça qu'il venait de louer un terrain sur lequel on élèverait un édifice provisoire en attendant que l'on put recouvrer les bâtiments qui avaient servi à l'ancien parlement. Dans cette enceinte siégeraient cent vingt pairs Irlandais. Ce n'est pas tout; dès le 50 mars l'agitateur en pose la première pierre et donne à l'édifice ce nom significatif: Hôtel de la Réconciliation de VIrlande. C'est là que se réuniront les associés du rappel déjà trop nombreux pour s'assembler dans la balle aux blés. Ce jour solennel jette sur la voie publique tout Dublin , dont les deux cent quatre-vingt mille habitants se portent vers le lieu où doit se passer la cérémonie. Les toits des maisons environnantes sont couverts de têtes d'hommes; c'est assez dire que les rues et les fenêtres sont occupées longtemps d'avance. Au port, tous les vaisseaux irlandais sont pavoises. Du milieu d'une plate forme , s'élève le drapeau de l'Association, drapeau de soie verte avec le mot RAPPEL brodé en lettres d'or. Le bâton même qui le porte a servi à un corps de volontaires irlandais , en 1782. Le libérateur arriva vers trois heures de l'après-midi, et à sa vue éclata l'enthousiasme le plus frénétique. Il se rendit sur le champ à l'endroit où l'on avait descendu la pierre dans les fondements , et mit un tablier

o'cONIfELL. 291

richement brodé qui , lui aussi , était un enseignement pour les Irlandais. On y voit , en effet , une carie du pays divisé en provinces liées entr'elles par le mot rappel. Aux quatre coins la harpe d'Erin et des feuilles de trèfle; enfin, vers le haut du tablier, on a dessiné la vue de l'ancien parlement. Rien ne sera oublié pour frapper les esprits; la truelle sera de fabrique indigène, le manche de chêne irlandais. Lorsqu'O'Connell eût accompli les cérémonies habituelles en pareille circonstance, il monta sur la pierre, demanda trois hourras pour la vieille Irlande et le rappel, et traversa la foule avec son tablier et sa truelle en se retirant chez lui. Voici l'inscription placée sur la pierre :

f Cette pierre est la première pierre de l'hôtel de la Réconcilialion dellrlande, que Ton doit ériger dans le but spécial de réunir toutes les classes et toutes les croyances religieuses des Irlandais sur la large base de la réconciliation d'une bienveillance mutuelle, d'une affection cordiale et entière, afin d'élever encore une fois notre belle, mais souffrante patrie, jusqu'à son rang naturel d'une grande nation , protégée par une législation indépendante , pure et fidèle dans son allégeance à la Couronne de la Grande-Bretagne et de l'Irlande; lermement attachée à son lien avec l'Angleterre , mais inébranlablemcnt résolue à n'obéir à aucune autre nation au monde en ce qui concerne l'autorité législative et judiciaire.

< Combattre sans relâche pour obtenir cette administration indigène , qui , naguère , était une source naturelle et féconde de prospérité pour la nation ; encourager la tempérance dans l'île ; élever la moralité d'un peuple religieux et fidèle jusqu'à la pratique de toutes les vertus chrétiennes; repousser et abjurer toute violence , toute émeute , tout acte désordonné ; découvrir et dénoncer toute société secrète et illégale ; répandre dans chaque coin de notre bien-aimé pays , les principes élevés de la liberté civile et religieuse ; tels sont les moyens dont les fondateurs de rhùtel de la Réconciliation, comptent se servir pour atteindre infailliblement le noble but du patriotisme irlandais , le rappel de l'union législative.

Daniel O'Connell , Député du comté du Cork , Président du conseil deconsiruclion.

Le 30 Mars 1845. »

Bientôt l'Association s'étend dans toutes les provinces, elle excite, elle anime toutes les classes. Ce mouvement est si rapide que l'Irlande tout entière s'y sent entraînée. L'Angleterre, qui avait cru

d'abord que l'agilation pour le rappel serait une bulle de savon bientôt détruite par le contact de l'air , est frappée comme d'un coup de foudre , quand elle voit les progrès de l'agitateur.

Les orateurs des deux chambres s'unissent au gouvernement dans une pensée de résistance. O'Connell , loin de se laisser abattre , rassemble ses amis , visite dans la même semaine des comtés éloignés, prêche partout l'union cl l'agitation pacifique; puis il revient au centre, rapporte de nouvelles souscriptions, fait le dénombrement de cette armée qui se recrute chaque jour, et annonce qu'avant la fin de l'année l'Association comptera trois millions de repealers. Ses harangues ont, du reste, toujoursle même caractère; et jamais homme n'a mieux montré que celui-là , ce qu'il y a de puissance dans une idée. Cette idée devient, dans ses discours , un sentiment, une plainte, une prière, un argument , une menace. Elle a toutes les formes et tous les tons : l'ironie, la douleur, l'accent du tribun, l'élévation de l'homme d'état, l'ardeur pathétique du patriote. Il n'y a pas de fatigue pour cette éloquence , il n'y a pas de vieillesse pour cet homme de soixante dix ans qui, depuis près d'un demi siècle , lient l'Angleterre en haleine , et l'Irlande dans le creux de sa main. Non-seulement il a dompte les hommes , mais il passionne les femmes , et voilà que les évoques les plus graves lèvent l'étendart à côté de lui et s'associent publiquement à son action.

c Je suis dévoué , de toute mon âme , à la cause du rappel , s'écrie l'évèque des Méath , parce que je crois au fond de mon cœur que c'est un moyen de nourrir ceux qui ont faim et de vêtir ceux qui sont nus. C'est une grande et orgueilleuse espérance pour nous, que devoir réunis ainsi tant de braves gens décidés à conquérir pacifiquement leurs droits. Trop long-temps nous avons attendu justice de la part de l'Angleterre. Le jour est venu où il faut que nous fassions cette œuvre nous-mêmes. » Et ces paroles prononcées au milieu d'une immense assemblée, sont couvertes d'applaudissements. Un autre évêque , celui d'Ardagh , est plus énergique encore. « Je veux me tenir debout , comme un simple soldat, auprès de votre libérateur , pour servir avec lui la grande cause de l'indépendance nationale. C'est mon sentiment et celui de tout le haut clergé catholique d'Irlande; que des ministres insoumis nous menacent , je les défie de détruire l'agitation autrement que par le rappel , dans mon diocèse. Quand l'échafaud devrait m'en punir, j'y monterai sans hésiter, en léguant nos droits à nos successeurs. » (Tonnerre d'applaudissements.)

o^coN.-HELt. 295

Ainsi la cause du libérateur s'identifiait avec celle du peuple et celle du clergé. On n'en sera point surpris si l'on considère qu'O'Connell s'est toujours montre parfaitement attaché â la foi de ses pères et qu'au milieu des travaux de l'agitation , il donnait l'exemple d'une fervente pieté» Jamais il n'entreprenait le travail de la journée sans s'être agenouillé au pied de l'autel , pour assister au sacrifice de la messe et demander à Dieu la force de résister aux fatigues du jour. Il puisait toutes les semaines, dans les sacrements de la pénitence et de l'Eucharistie , l'énergie et la prudence nécessaires pour remplir sa sublime mission. Il sentait le besoin d'aller chaque année retremper son âme dans la méditation et la prière; il s'éloignait du monde et allait , dans la solitude du cloître , faire une retraite chez les trappistes. Voilà le mot de l'énigme que présentaient son existence, son influence, sa popularité, sa mission nationale.

L'agitateur remercia publiquement les évèques de leur intervention , en leur disant dans un langage poétique :

c Le peuple est avec vous, il ne vous a jamais trahis, parce que vous lui avez toujours été fidèles. Le peuple a partagé joyeusement son morceau de pain avec ses prêtres , il leur a paye en dévouement et en respect ce qu'il ne pouvait leur payer en biens terrestres. Où trouverez-vous une hiérarchie pareille à celle de votre Eglise? Nous avons été dépouillés , persécutes , proscrits ; le Saxon a répandu la désolation sur notre terre natale, et cependant, semblable aux superbes temples de Palmyre qui s'élèvent dans le désert, la hiérarchie d'Irlande apparaît toujours avec ses éblouissantes colonnes , les pieds sur la terre , la tète dans les cieux. Les églises ont été ravagées , les ornements d'or ont été ravis , les murs mêmes ont été renversés , et toujours la hiérarchie surgit majestueuse, puissante et magnifique , comme les songes des archanges qui vivent dans cette éternité au sein de laquelle elle nous mène. Ah ! je bénis la persécution, car elle a fait notre Eglise plus belle et plus sainte ; les autels sacrés de la liberté s'élèveront sous ses portiques , et la jeune Irlande , espérance de la patrie , grandira sous son ombre, en force et en vertu. »

Si le langage d'O'Connell est empreint de la foi vive qui l'animait, il respire aussi le plus vif enthousiasme et le plus ardent amour pour son pays natal , pour la verte Erin , le plus beau joyau de la terre, la perle de l'Océan, comme il l'appelle avec orgueil.

294 À61TATI0N CATHOLIQUK.

Au meeting de Nenagh il s'écriait :

« Oh! dites-moi, la nature a-t-elle jamais peint avec plus d'amour un paysage semblable à celui qui nous entoure? Le mouvement majestueux et abondant du père des eaux, le puissant Shannon , qui , baignant cette vaste plaine, va caresser le pied des gigantesques montagnes à l'horizon ; à gauche , ces mouvements gracieux de terrain qui vont se perdre dans des élévations infinies; toute cette ligne onduleuse, pleine de grandeur et de beauté, porte vers le ciel les aspirations de l'âme. Eh quoi! ces vertes et abondantes plaines , ces vallées productives, ces terres privilégiées de la fertilité seraient-elles donc toujours l'affreux ihéàfre de la guerre entre l'esclave et l'oppresseur!.... Où est

le lâche qui ne serait pas prêt à périr pour un tel pays!

(Applaudissements terribles.) Enrôlez vous donc tous avec moi pour obtenir le rappel ; agissons comme un homme, et le cœur plein de sentiments chrétiens, proclamons l'unanimité, la paix, la liberté civile et religieuse; faisons retentir ce cri d'un bout à l'autre de notre île chérie, bénie du ciel, fille de la mer; qu'elle devienne l'honneur de la terre.... Vieille Irlande! et liberté! »

L'agitateur profitait avec habileté des circonstances qui pouvaient accroître l'enthousiasme du peuple. Ainsi au meeting de Mullaghmast, sur un terrain qui rappelait le massacre de quatre cents prisonniers par ordre des Anglais, il disait :

e Ce n'est pas par hasard, que nous nous trouvons réunis sur cette colline de Mullaghmast; car je vous convoque à dessein dans les lieux témoins des perfidies de nos éternels ennemis. Ici même où je vous parle, à l'endroit où vous m'écoutez en silence, retentirent un jour des cris de désespoir, les gémissements de l'agonie, les derniers sanglots de la mort. Ici tombèrent sous le glaive du Saxon des convives désarmés; ici quatre cents guerriers périrent sans défense pour s'être fiés à la parole du Saxon. Un seul put regagner sa demeure, tout couvert de sang, pour raconter à ses compatriotes les horribles massacres d'un banquet. 0 Saxons infâmes! combien je me réjouis de penser que vous n'oseriez plus recommencer de telles prouesses! »

Plus loin, O'Connell ajoutait :

« 0 Angleterre, Angleterre! tes crimes ont comblé la coupe d'amertume , et l'heure de la vengeance divine ne tardera pas à

sonner pour toi. Quant à loi, Irlande, souffre-douleur des siècles, bien des jours de gloire te sont réserves. Tu as longtemps pâti ; mais tu n'as commis en retour aucune trahison. Je mets au défi le Saxon, malgré toutes ses calomnies et toute sa haine, de me signaler aucun traite que tu aies violé, aucun contrat que tu aies rompu, aucune promesse que tu aies oubliée. »

Ces meetings monstres , où se trouvaient souvent quatre ou cinq cent mille âmes , se faisaient avec un appareil qui mérite d'être connu. Nous retracerons celui qui eut lieu le 5 juillet 1843 dans les environs de Dublin. Dès les neuf heures du matin , la ville entière était en mouvement pour la grande réunion qui avait été annoncée devoir être tenue à Philsborough, village qu touche à la ville du côté du nord.

De là le cortège devait se rendre en bon ordre au lieu désigné pour le meeting , le champ où se tient la foire de Donnybroock. Dès huit heures, les charbonniers et les portefaix de Dublin étaient assemblés devant l'hôtel d'O'Connell , dans Merrion- Square ; ils devaient lui servir de garde d'honneur. A onze heures, tous les corps de métiers, au nombre de trente-quatre, étaient réunis à Philsborough ; il y avait à peu près trois cent cinquante individus par métier. Sur la plupart des bannières, outre des devises particulières à chaque corps d'état, on lisait ces mots : Les Irlandais pour l'Irlande. — L'Irlande pour les Irlandais. = Repeal et pas de Séparation. — Nous triompherons par l'union, — La reine O'Connell et le repeal. Sur un des drapeaux était représentée la banque d'Irlande à Collège-Green, avec les mots d'une chanson populaire : Notre vieille maison chez nous. Le plus grand nombre de ces drapeaux étaient rangés en faisceaux dans des voitures découvertes, attelées de quatre chevaux. Sur la voiture des ouvriers en élain était un jeune homme coiffé d'un casque, tenant d'une main un bouclier et de l'autre une hache d'armes en étain. A côté de lui , au haut d'une longue pique, se dressait la Couronne d'Angleterre, en étain poli, que ce guerrier semble chargé de défendre.

Tout le cortège , qui se composait de masses innombrables, défila lentement devant Jlerrion-Square, résidence d'O'Connell. Celui-ci, du haut de son balcon, comme un général en chef qui donne des ordres à une armée, réglait la marche du cortège, criant à chaque bataillon : En avant! après le salut; puis venait un autre bataillon, au pas accéléré, qui saluait également. Ces bataillons étaient commandés par des hommes d'un extérieur distingué, qui portaient un ruban vert sur l'épaule. Au comman-

dément de ces officiers, les escouades s'arrêtaient devant Royal- Excliangc , point le plus rapproché du château de Dublin. La musique exécutait alors le God save the queen, et le peuple applaudissait. La plupart des fermiers des environs étaient venus à cheval. Toutes les boutiques de Dublin avaient été fermées, et les travaux avaient cessé. Nous renonçons à décrire l'enthousiasme qui régna à ce meeting. O'Connell y arriva à trois heures et demie, accompagné de son fils John et d'un grand nombre de ses amis. On donna lecture des lettres du docteur Blake, évéque du Dromore, du docteur Iliggins, évéque d'Ardagh, de lord Frenck et autres, qui s'excusaient de ne pouvoir assister à la réunion. L'agitateur, après avoir commandé aux assistants de ne pas troubler l'ordre, se leva pour prononcer son discours. Voici un résumé de cette harangue, telle qu'elle était traduite quelques jours après dans tous les journaux du monde :

« Je me suis déjà trouvé au milieu d'assemblées nombreuses et imposantes, mais je n'en ai pas encore vues qui puissent être comparées à celles-ci. Désormais, j'en suis certain, je ne saurais avoir plus de puissance; celle que j'ai me suffit. La seule question aujourd'hui est de savoir l'usage qu'il en faut faire. Wellington à Waterloo était moins fort que je ne le suis, et il n'est pas de monarque au monde qui puisse compter sur une pareille armée. L'Irlande entière s'est levée en masse , et de toutes parts a retenti ce cri significatif: Révocation de l'union! liberté pour l'Irlande! la vieille Irlande et la liberté ! Vit-on jamais mouvement plus national, opinion plus universelle, révolution plus pacifique? Un peuple entier, à la face du ciel qui l'entend, déclare aux nations de la terre qui l'écoutent que l'Irlande veut être libre, qu'elle le sera, et que l'union sera révoquée. [Applaudissements). Ce qu'il importe de faire aujourd'hui, c'est de régler notre force. Pas de violences, pas d'émeutes (Non! Non!); que partout l'ordre, la tranquilité, la modération accompagnent notre résolution inébranlable. Nous voulons notre pays pour nous mêmes, et nous l'aurons ; car déjà les Anglais faiblissent devant nous. Wellington peut s'en excuser sur sa vieillesse, et moi je dis que cette faiblesse lient du désespoir. Jamais l'histoire n'a enregistré une conduite plus déloyale que celle de Wellington et de Pecl. Nous voulons la révocation de l'acte du parlement, et nous la demandons tran- (luillement et légalement; ils le savent et le reconnaissent. Et néanmoins ces ministres constitutionnels anglais, ces ministres qui dépendent de l'appui du parlement et non du caprice et de

OCONNELL. 297

la volonté d'un despote, ces rainistres que l'on dit populaires, ont osé nous menacer de la guerre civile. Ils l'ont fait une fois, mais ne sont pas revenus à la charge. Notre réponse à leur défi avait été trop vigoureuse ; ainsi nous avons remporté une première victoire. Nous avons mis à la raison Wellington , Peel , Sir J. Graham, l'homme du mensonge, et Stanley, le Scorpion; le pauvre Stanley aura peut-être l'audace de vouloir nous faire la guerre, mais les autres ministres ont trop de bon sens pour adopter ses plans.

j Nous sommes sujets dévoués de la reine, et nous mettons au défi le ministère qui la lient dans les fers. Nous pouvons le faire d'autant mieux que nous nous obstinons à ne pas troubler la paix, et c'est précisément ce qui désole nos ennemis ; car ils voudraient peut-être agir comme on l'a fait dernièrement, un beau soir, dans le pays de Galles , où l'on a jeté par-dessus les ponts un escadron de dragons. (On rit). J'en suis bien fi\ché pour vous, messieurs les provocateurs, mais vous ne parviendrez pas à nous faire sortir de notre caractère. Vous connaissez le pauvre vieux Mac-Namara, du comté de Clare ; vous savez le serment qu'il avait fait de ne boire que de l'eau pure pendant les élections de Clare; il a tenu son serment, et nous saurons tenir le nôtre. Ses amis, ne croyant pas encore que ce fut assez de ce «-erment, lui avaient fait promettre de ne frapper personne dans le cas même où il serait frappé. Un homme qui avait connaissance de ce serment vient à lui et lui dit : t Allez-vous voter contre votre propriétaire? — Je me soucie bien de mon propriétaire, répond Mac-Namara. » Son interlocuteur le frappa brusquement au visage, en le traitant de canaille. Le battu s'essuya tranquillement le visage, et dit froidement : « Je n'ai pour tout bien au monde que deux cochons ; eh bien , je vais en vendre un , et je vous en donnerai le prix si vous me frappez quand l'élection sera finie, k {On rit)

« Celui qui l'avait battu n'eut garde d'accepter cette offre. Sachez-le bien, ce qui vexe le plus nos ennemis, c'est notre persévérance à maintenir la paix. Cassez seulement quelques vitres, et ils battront des mains, parce qu'ils vous traduiront devant les magistrats; et c'est là ce qu'ils veulent. Mais vous ne leur donnerez pas cette satisfaction : vous êtes trop sages. {Plusieurs voix : Oui, oui, nous resterons tranquilles!) Savez-vous bien que je suis fier de cette autorité que j'exerce sur vous, et de cet empressement que vous mettez à m'obéir? Je ne l'attribue pas à mon mérite , je n'en ai pas ; mais je l'attribue à jnotre communauté de sympathies et à l'uniformité de nos sentiments ,

à nous tous qui voulons arracher l'Irlande à l'étranger. Le Times disait dernièrement : « Il va encore y avoir une réunion monstre à Dublin. » Réunion monstre! le mot est joli, et je l'accepte; car cette réunion est merveilleuse en ce sens que l'ordre le plus parfait et l'harmonie la plus complète signaleront sa tenue. Mes amis , nous devons au Times des remerciements pour sa jolie phrase. (^Rires et approbation.) Le Times continue : il dit qu'aussitôt après la parade mes soldats, car vous êtes mes soldats {hilarité) , se disperseront tranquillement , si je le veux bien. « O'Connell, continue ce journal, serait un idiot, et il ne l'est pas (merci du compliment , messieurs les rédacteurs du Times), s'il ne continuait pas ses évolutions tant qu'on le laissera faire tranquillement. » Le rédacteur a eu au moins le bon esprit de reconnaître que nous sommes tranquilles. Oui , mes soldats , comme vous les appelez, sont tranquilles, et, bien qu'ils soient en état de combattre, ils ne le veulent pas. Jamais il n'attaqueront, mais ils repousseront toutes les attaques. Us sont trop bons et trop vertueux pour donner à leurs ennemis la satisfaction d'une provocation.

î II y avait autrefois à Kerry un fou (et cela s'est vu rarement). Ce fou ayant découvert le nid d'une poule, attendit que la poule fût partie , et alors il s'empara des œufs et se mit à les humer. Quand il huma le premier, le poulet qui était dans sa coquille se mit à piailler en descendant dans le gosier du fou : « Ah ! mon garçon, dit celui-ci, tu parles trop tard. » {On rit.) Mes amis, je ne suis pas fou, je sais humer les œufs. (On rit,) Si l'Angleterre aujourd'hui s'avisait de me dire qu'elle veut nous rendre justice, je dirais à l'Angleterre comme le fou de Kerry : « Ma bonne, vous parlez trop tard ! » {Rires et applaudissements.) Que l'Angleterre commence par se rendre justice à elle-même, et elle trouvera qu'elle a déjà bien assez d'affaires sur les bras. Les ennemis du repeal cherchent à nous décourager en disant qu'avant que le bill de rétablissement du parlement d'Irlande devienne une loi, il faut trois lectures successives dans les deux chambres d'Angleterre. C'est une fausseté.

> L'union sera révoquée sans les lords et sans les communes d'Angleterre, et en dépit d'eux; car la reine, Dieu la garde et la bénisse! peut émettre des writs électoraux, et alors le parlement irlandais , existera proprio vigore. C'est alors et seulement alors que l'Irlande sera véritablement l'Irlande , et, suivant l'heureuse expression du poète, qu'elle saluera son soleil levant, tandis que les autres peuples verront leur soleil à son déclin. »

Ces imposantes manifestations accroissaient l'effroi qui régnait en Angleterre. La parole de l'agitateur grondait pour elle d'un bruit plus sinistre que celui d'un champ de bataille. Elle entreprit d'étouffer l'agitation. Le dimanche 15 octobre, O'Connell fut arrêté comme conspirateur. Il sortait d'assister au saint sacrifice de la messe dans la chapelle attachée à sa maison. Il y avait reçu la sainte communion. Il se soumit, comme toujours , à l'autorité et prit des mesures pour empêcher les soulèvements du peuple. Traduit devant la cour du banc de la reine à Dublin, il fut éloquemment défendu par l'élite du barreau irlandais. Lui-même, qui avait si souvent plaide pour d'autres, se présenta aussi à la barre pour défendre ses droits et ceux du peuple qui lui avait confié ses destinées.

Il allait élever la voix pour la dernière fois peut-être sur la scène de ses premiers triomphes. Jamais cause plus grande n'avait été confiée à son talent, et le monde entier attendait avec impatience sa défense.

Le discours d'O'Connell , calme et raisonné, différait essentiellement de ses harangues ordinaires. Il était empreint d'une grande sagesse , et l'on ne pouvait manquer d'apercevoir qu'il s'efforçait de tromper l'auditoire, qui attendait de lui un discours déclamatoire et passionné. O'Connell connaissait trop bien les hommes qui allaient le juger pour ne pas maîtriser sa parole. Il s'adressait à des ennemis , et il les a défiés. Il leur a rappelé ce qu'il avait fait contre eux et leur parti, et il s'est vanté d'avoir accompli l'émancipation catholique en dépit de leur opposition. Il leur a dit qu'il avait passé la plus belle partie de sa vie à travailler dans le but de détruire l'ancienne cor})oration dont la plupart d'entre eux faisaient partie. Il ne chercha pas à pallier ses actes, à modérer les opinions qu'il avait soutenues : non, bien au contraire, il leur montra que son premier discours avait été dirigé contre l'Union, qu'il n'avait jamais cessé de protester contre elle, et qu'il avait offert de cesser d'agiter dans le but de la rompre, à condition que le gouvernement anglais cesserait d'être injuste pour l'Irlande. Il établit ensuite que son offre avait été refusée, et il partit de là pour justifier dans ses détails et dans son ensemble l'agitation qui l'amenait devant la cour. Jamais, dans aucune des circonstances de sa vie agitée, le champion de l'Irlande ne s'était montré plus digne de sa haute position que dans ce moment mémorable. Il finit en déclarant que , sûr d'entendre prononcer un verdict de culpabilité, il en appelait du jury au monde civilise, à la nation irlandaise et à la postérité.

La cour en effet rendit, le 12 février d844, un verdict de cuîpabilité et prononça, le 50 mai suivant, la sentence qui condamnait O'Conncll à un an de prison et à 50,000 fr. d'amende.

O'Connell fut immédiatement conduit au pénitencier de Riche* moud , situé dans la juridiction de Dublin.

Tout son ascendant fut nécessaire pour comprimer les élans de l'indignation publique. Chaque Irlandais vit sa religion, sa liberté, sa patrie menacées par l'attentat commis sur le champion et le protecteur de ses droits. Toutes les provinces partagèrent le deuil de la capitale en apprenant l'incarcération du chef du rappel. Dans la plupart des villes, les magasins et les établissements publics furent fermés. Des meetings étaient convoqués pour donner à O'Connell de nouveaux témoignages de respect et de vénération. 11 s'en montra digne par son calme héroïque et son admirable résignation. Ecoutons son aumônier qui , chaque jour, venait célébrer la messe dans sa prison. Il écrivait en le quittant le second jour de sa captivité :

€ Je viens de célébrer les divins mystères pour O'Connell dans sa cellule. Vous ne serez pas surpris que mon cœur déborde d'une émotion à laquelle ne se mêle néanmoins ni tristesse ni découragement. Je n'ai jamais vu le libérateur dans une attitude plus sublime que ce matin, agenouillé, je puis le dire, devant l'autel qu'il a lui-même affranchi. C'était un bien plus grand spectacle que celui du juste luttant contre l'adversité. Si ceux qui ont travaillé par tous les moyens à abreuver d'amertume et de dégoût ses vieux ans avaient vu sa joyeuse sérénité au moment où il recevait la divine communion , je ne dirai pas qu'ils auraient été désappointés; mais, pour l'honneur de la nature humaine, je suis convaincu qu'ils se seraient repentis d'avoir cherché à imprimer à un tel homme la flétrissure d'un conspirateur. »

Les événements qui se passaient en Irlande produisirent une profonde sensation en Europe. La France et l'Allemagne en furent particulièrement émues. Sur les bords du Rhin, en Belgique, à Paris, les catholiques signèrent des adresses pour exprimer au célèbre agitateur leur sympathie , et lui dire la douleur et les espérances que faisait naître sa captivité. Voici l'adresse qui lui fut envoyée par les catholiques de France.

c A Daniel O'Connell,

membre du parlement britannique et libérateur

de l'Irlande.

» Depuis longtemps votre nom est populaire parmi nous à

l'égal des noms les plus illustres de noire histoire. Nous admirons voire courage et votre persévérance, nous tressaillons aux accents de votre invincible parole, nous envions la puissance que vous avez évoquée au profit de votre patrie et de notre Eglise. Grâce à voire inépuisable éloquence, grâce à cette foi catholique qui a fondé la véritable fraternité des hommes et des nations , nous connaissons l'Irlande et nous l'aimons comme une sœur et comme une victime de son indomptable fidélité à la foi catholique.

> Dans des circonstances ordinaires , nous nous serions abstenus de vous exprimer ces sentiments pour éviter toute apparence d'intervention dans des luttes où nous ne sommes pas appelés. Mais il est des temps où il convient de rappeler au monde qu'au sein du catholicisme il n'y a pas d'étrangers. Aujourd'hui que vous allez expier sous les verroux l'éclat de votre popularité et la grandeur de la position que votre génie a créée , aujourd'hui que la persécution vient d'ajouter une nouvelle couronne à votre gloire , nous ne pouvons résister à l'impérieux besoin de vous porter le témoignage public de notre admiration et de notre sympathie.

> Sachez donc que votre image remplit nos âmes , qu'elle nous suit au pied de nos autels; et, derrière les murs de votre prison, dites-vous quelquefois que les catholiques de France prient pour vous , qu'ils demandent à Dieu d'alléger le poids de votre captivité, qu'ils vous honorent et vous aiment comme l'enfant docile et fervent de l'Eglise , et comme le champion le plus sincère et le plus puissant de la liberté. >

Le gouvernement fit traiter O'Connell dans sa prison avec beaucoup d'égards, il faut lui rendre celte justice. Mais s'il crut le dépouiller de son prestige, en l'emprisonnant, il ne larda pas à s'apercevoir qu'il s'était trompé. La puissance de son adversaire, déjà si redoutable, grandit à l'ombre des murs de sa prison. Sir Robert-Pccl voulait éteindre l'agitation, il ne fit qu'en déplacer le foyer. Les millions d'hommes qui entouraient jadis O'Connell à Tara et à MuUaghraast se retrouvèrenlsous les murs du pénitencier de Richemond, où ils venaient non plus pour écouter les conseils de leur libérateur, mais pour vénérer le martyr des libertés nationales.

Le paysan irlandais, qui quittait au mois d'août sa chaumière pour protester de son palriolisine à Tara-IIili , s'en va au mois de juin faire le pèlerinage de Richemond. C'est au pied de la tour où O'Connell est détenu que l'Irlande se donne rendez-vous; ses fils vont y renouveler le serment de rester fidèles à la cause du

rappel et ranimer leur sainte haine contre les Saxons. Nous voyons encore les municipalités se prononcer contre les rigueurs du pouvoir, et voter des adresses à l'illustre prisonnier, adresses qui sont envoyées à Dublin par des députations ayant à leur tète les maires et les aldermans. Dans une seule journée, les corporations municipales de Cork , Drogheda, Liracrick , \Yaterford, Kilkenny, Clonracl, Ennis, iVew-Ross, Carrikon-Suir , Fethard, Kells, Fermoy, Bosbcrcon, Gahvay, Kingstown , arrivent pour offrir leurs hommages à O'Connell. Toutes se rendent ensemble à la prison en formant une procession composée de vingt-trois voitures. Les maires et les adjoints municipaux sont revêtus de leur costume officiel. Le clergé fait des démonstrations analogues. Les diocèses signent des adresses que les évèques eux-mêmes se chargent de porter à l'agitateur prisonnier. Les vastes colonnes des journaux de Dublin suffisent à peine pour enregistrer les témoignages d'adrairalion qui, des divers points de l'Irlande, de l'Angleterre et de l'Ecosse, arrivent à l'illusire captif. Londres, Birmingham, Liverpool, ont leurs meetings. Ce sont souvent des protestants qui les convoquent. Un Magistrat anglais fait dans le Morning- Chronicle un appel au parti libéral pour qu'il paye l'amende de 50,000 IVancs imposée à O'Connell. En Irlande, les corps de métiers et toutes les classes de la société ont leurs assemblées. Un simple citoyen de Dublin s'inscrit pour 25,000 francs en tête d'une liste de souscription pour payer les frais du procès. Le nom d'O'Connell retentit dans les prières publiques. Un mois a peine après l'emprisonnement , l'agitation , que l'on croyait calmer, possède une force qu'elle n'a eue à aucune époque antérieure. L'empressement de la foule dans Conciliation-Hall, l'adjonction de personnages influents qui s'étaient tenus à l'écart, les démonstrations des citoyens, la hauteur à laquelle se maintient le chiffre des recettes de l'Association, sont autant de jjrotestations qui témoignent des nobles sentiments de l'Irlande et de la résolution bien prise de ne rester calme qu'après avoir obtenu ou arraché les droits qu'elle revendique.

Cependant OCounell avait interjeté appel devant la chambre des lords. Le 4 septembre, après une discussion très-animée, la noble chambre déclara que la sentence de la cour de Dublin était cassée.

Cette nouvelle fut reçue à Londres et dans les principales villes de rx\ngleterre avec un véritable enthousiasme ; uîais c'est surtout en Irlande que le peuple bondit de joie en apprenant l'acquittement d'O'Connell. Dublin prit , en quelques minutes un air de

fête. Toutes les affaires furent suspendues et la foule , dans un premier clan , se porta vers la prison de Richcmond pour faire entendre au glorieux captif ses acclamations de joie.

Au milieu de cette agitation convulsive d'un peuple qui obtient par la'force de la justice un grand triomphe sur un ennemi dont il est devenu l'esclave , un seul homme apprend sans émotion la nouvelle de cette victoire; c'est O'Connell que nous avons vu si résigné, si confiant dans l'avenir, malgré les circonstances en apparence défavorables où la partialité des juges l'avait placé. Convaincu que la cause de l'Irlande doit triompher par la légalité , quoiqu'il ne s'attendît pas à l'admission de son pourvoi , ce résultat ne parut pas le surprendre. Il s'écria quand la nouvelle lui en fut donnée: « C'est le plus grand triomphe que l'Irlande ait jamais obtenu dans ses luttes constitutionnelles avec l'Angleterre. »

La réputation de profond légiste dont jouissait O'Connell se trouva confirmée et rehaussée par le dénoùmcnt de cette lutte. Ainsi qu'il s'en était vanté plus d'une fois, lorsqu'on attaquait la légalité de sa conduite , O'Connell avait su diriger, à travers le dédale de la législation britannique, un char attelé de huit chevaux sans blesser aucun de ses articles.

Quelles que soient les causes auxquelles on attribue le jugement de la chambre des lords , les catholiques ne perdront pas de vue qu'un mois avant la mise en liberté d'OConncU , l'Irlande entière était en prières demandant au ciel de lui rendre son père. Elle disait alors avec ferveur :

4 0 Dieu éternel et tout puissant ! Roi des rois et souverain Seijrneur de toutes les puissances de la terre , daignez jeter un regard de compassion sur le peuple d'Irlande et mettre fin à ses souffrances. Accordez à votre serviteur Daniel O'Connell , aujourd'hui captif, les grâces nécessaires pour supporter les épreuves auxquelles il est soumis, et, dans votre miséricorde, rendez-le sain et sauf à la liberté . pour la direction et la protection de Tolre peuple. »

O'Connell sortit de prison le 6 septembre, à cinq heures du soir. Il eut bientôt un nombreux cortège, et ce fut au milieu des cris de joie, au milieu d'une multitude de personnes, qu'il se rendit chez lui. Le lendemain , il retourna à sa prison pour achever une neuvaine ; c'était le jour fixé pour la i)rocession triomphale. Le temps était horrible; les nuages versaient des torrents de pluie. La procession se mit cependant en marche à onze heures. Elle avait à peine commencé à se développer, que

les nuages se dissipèrent et qu'un soleil radieux vint embellir une si belle journée. Il n'y a point d'expressions bumaines qui puissent décrire convenablement cette marcbe. L'officier public, nommé par le peuple et cbargé de la police générale de la ville, marchait en tête, le bâton de commandement à la main. Après lui défilèrent successivement soixante bannières d'une immense étendue, représentant les divers attributs des corporations. Ces bannières étaient placées sur des cbars attelés presque tous de quatre ou six chevaux , avec des écuyers richement vêtus. Dans chacun de ces chars il y avait quinze ou vingt musiciens avec des trompettes , des cors de chasse et d'autres instruments à vent, qui exécutaient des airs patriotiques. Derrière chaque char était la corporation que représentait la bannière; chacune de ces corporations avait pour représentants six ou sept cents de ses membres, tous la décoration du repeal à la boutonnière , et en très-grand nombre celle de la tempérance , tous dans l'ivresse de la joie , tous honorant dans O'Connell le défenseur de la religion et le père de la patrie. Après ces corporations venaient les notables de Dublin, c'est-à-dire les conseillers municipaux , avec le costume de leur dignité et la décoration du rcpéal. Ils étaient dans les voitures de la ville. Après les notables venait le lord-maire, dans sa voiture de cérémonie. Enfin paraissait O'Connell; il était sur un char de triomphe à la romaine, d'une hauteur prodigieuse, attelé de huit chevaux blancs. Sa présence excitait un délire d'enthousiasme : les dames qui étaient aux fenêtres agitaient leurs mouchoirs, toutes les têtes se découvraient, toutes les bouches répétaient à l'envie : Vive O'Connell! Et lui, se tenant par intervalles debout sur ce char de triomphe , répondait à ces solennelles acclamations par des salutations pleines de grAce. Son maintien était un mélange de noblesse et de simplicité. Dans son regard on voyait rayonner l'espérance.

Le char d'O'Connell était suivi de cinq ou six cents cavaliers , et trois ou quatre cents voitures fermaient la marche.

Jamais consul montant au capitole, jamais roi béni de son peuple, n'a reçu de pareils hommages. On peut, sans exagération, évaluer à quatre cent mille le nombre des personnes de la ville et des environs qui encombraient les rues par lesquelles passa le cortège.

Telle fut la fête civile. Le jour suivant devaient avoir lieu, dans la cathédrale catholique, les actions de grâces qu'on voulait rendre à Dieu pour l'élargissement du libérateur.

A dix heures commença la grand'messe. Monseigneur l'archevêque de Dublin assistait à l'auguste cérémonie , assis sur son trône pontifical; Monseigneur l'évêque d'Edimbourg était près de de lui; le sanctuaire était rempli d'ecclésiastiques. O'Connell était sur une estrade, ayant à sa droite le lord-maire, et à sa gauche son fils John , compagnon de sa captivité ; autour de lui ses amis intimes. L'église était encombrée de fidèles , toutes les tribunes étaient remplies. Cette foule, ivre de joie, avide de voir O'Connell, observa pendant toute cette cérémonie, qui dura près de quatre heures, le silence le plus religieux. Après l'évangile, M. l'abbé Mileg monta en chaire. Sa parole était pleine de foi. Il parla pendant une heure, et chacun semblait avide de l'entendre encore. Mais comment rendre l'impression par la fin de son discours? Sa péroraison fut une prière à Marie : il vit l'Irlande avec sa liberté , sa religion et son libérateur sous la protection toute puissante de la sainte Vierge. Il invoqua son appui dans cette grande cause par tous les sentiments que l'amour de la patrie et de la religion peut inspirer à un bon prêtre. Dès qu'il commença cette supplication touchante, par un mouvement spontané , hommes , femmes , enfants, prêtres et pontifes, toute l'assistance tomba à genoux. Des larmes coulaient de tous les yeux ; elles étaient l'expression sincère de l'assenlimcnt général.

On ne saurait trop admirer l'usage qu'0'Connellfitde sa victoire. Alors que l'Angleterre appréhendait quelque choc violent de ce peuple exalté par le triomphe de son chef, O'Connell le maintint dans les bornes du devoir en lui donnant l'exemple de la générosité envers ses ennemis. C'est surtout dans cette circonstance qu'on a pu voir briller, dans son éclat, une des qualités principales de l'agitateur Irlandais , celle de profiter de tous les incidents pour avancer la cause de sa patrie. O'Connell était surtout un homme pratique, et, sans s'arrêter aux douces jouissances que son triomphe lui offrait, il se mit immédiatement à l'œuvre pour utiliser le grand événement de sa mise en liberté et le faire servir à donner une impulsion nouvelle à l'agitation.

Nous ne le suivrons pas dans les diverses réunions où il eut occasion de parler. iVous citerons seulement un passage du discours qu'il prononça dans celle de Limerick , tenue vers le milieu de septembre 1844.

« Messieurs, dit-il , c'est aujourd'hui une grande et belle commémoration , plus flatteuse encore par les perspectives de l'avenir que par les souvenirs du passé. Vous l'avouerai-je? je suis de

ceux qui aiment mieux penser à ce qu'ils ont à faire qu'à ce qu'ils ont fait ; et , je vous le dirai franchement, je me présente à vous , non comme le géant rafraîchi par des libations d'un vin généreux (on rit), mais comme l'agitateur qui a puisé de nouvelles forces dans les brises de la mer et la chasse dans les montagnes. Mais ce qui me donne plus d'énergie morale encore, c'est la flatteuse perspective que l'Irlande sera rendue aux Irlandais, s'ils s'en montrent dignes.

» J'ai dit bien des fois , cl je le répète encore, qu'il n'est pas, soit en Europe , soit en Amérique , un pays plus richement doté que l'Irlande des avantages qui peuvent contribuer à rendre un peuple heureux et libre. Un soleil brûlant ne dessèche pas notre sol. Un hiver trop rude ne le frappe pas de stérilité , et le peuple qui habite ce pays fovorisé du ciel est un peuple brave, moral et vertueux.

» Je n'ai plus que quelques mots à vous dire. D'après le cours de la nature, ma vie ne peut plus être longue, la feuille déjà jaunie ne tardera pas à tomber. (Cris de non ! non !) Oui, mes jours sont comptés , je le sens ; mais quel qu'en soit le terme , d'ici au moment où la tombe me réclamera , je ne laisserai passer ni une semaine , ni un jour, ni une heure, sans m'occupcr du soin d'assurer le bien-être et l'indépendance de l'Irlande. (Acclamations.) Peu m'importent les mécomptes et les trahisons que je rencontrerai sur mon passage , je poursuivrai mon œuvre. (Applaudissements prolongés.) Voulez-vous y travailler avec moi? (Cris de oui, oui.) Oui , je le sais bien , le peuple fidèle , religieux et moral d'Irlande est avec moi ! Et lors même que nous ne réussirions pas , ne serait-il pas doux et glorieux d'avoir lutté pour la patrie ! Sentil le frisson de bonheur et d'orgueil qui court dans nos veines , l'égoiste qui s'éloigne de la cause de son pays en calculant de quel côte se trouve le profit? S'il existe un misérable de cette espèce , qu'il vieune sentir les pulsations de ce cœur qui ne bat que pour la vieille Irlande , et qu'il juge delà chaleur que l'inspiration patriotique peut seule communiquer au sang!

» L'indépendance de l'Irlande, voilà mon devoir et mon bonheur! A la vue de celte terre si fertile , la plus belle de toute l'Europe , de cet Etat plus populeux que seize autres Etats, et plus puissant presque qu'eux tous , parce qu'une formidable énergie s'y concentre dans un petit espace , je me dis qu'il est impossible que des jours de prospérité ne soient pas réservés à un pareil pays. Oui ces jours approchent; l'étoile du matin de l'indépendance a delà brillé. Bientôt luira à Ihorizon le soleil de sa liberté qui

fécondera de sa lumière et de sa chaleur le sein de notre Irlande. »

Des obstacles plus forts que ceux des hommes vinrent empêcher O'Connell de voir l'accomplissement de ces belles espérances. La famine , en visitant l'Irlande, répandit partout la consternation et ia terreur. Avant de revendiquer ses droits politiques , il fallait satisfaire aux cris impérieux de populations affamées. Le libérateur ne put soutenir le spectacle de la profonde misère de sa patrie. Il fut aussi très-sensible aux attaques, aux récriminations dirigées contre lui par la Jeune Irlande. Sa santé, si forte jusqu'alors, s'altéra sensiblement. Il dut s'arracher à tout travail, à toute préoccupation sérieuse, et l'on sait que les médecins l'invitèrent à chercher dans les voyages des distractions destinées à éloigner de son esprit le tableau des malheurs d'Irlande. Le mal avait fait de rapides progrès quand il entreprit son pèlerinage de Rome.

Il a traversé la France en recevant à Paris, à Nevers, à Lyon, à Avignon et à Marseille, l'expression de la sympathie universelle que ses principes et les grandes choses accomplies pour sa patrie lui avaient gagnées, surtout parmi les catholiques. A Paris, le comité électoral pour la défense de la liberté religieuse, ayant à sa tète le comte de Montalerabert , son président , fut admis à lui offrir SCS hommages. Nous reproduisons les paroles du noble comte à Tillustre représentant de l'Irlande.

< Monsieur et illustre ami ,

Quand j'eus le bonheur de vous voir pour la première fois, il y a seize ans, dans votre demeure à Derrynane, au bord de l'Atlantique, nous étions au lendemain de la révolution de Juillet, et votre sollicitude se portait déjà avec ardeur sur les destinées de la religion en France. Je recueillis avec respect vos vœux et vos leçons. Vous nous montriez dès-lors le but où nous devions tendre et la règle que nous devions suivre : affranchir l'Eglise du joug temporel par des moyens légaux et civiques, et en même temps séparer sa cause de toute cause politique. Je suis heureux de pouvoir vous montrer aujourd'hui que vos leçons ont fructifié parmi nous. Je viens vous présenter ceux qui, en France, se sont faits les premiers soldats de ce drapeau que vous avez le premier déployé et qui ne disparaîtra plus. Nous sommes tous vos enfants, ou, pour mieux dire, vos élèves. Vous êtes notre maître , notre modèle et notre glorieux

508 ilGlTATIOJÎ CATHOLIQUE.

précepteur. C'est pourquoi nous venons vous apporter l'hommage tendre et respectueux que nous devons à l'homme qui, de nos jours a le plus fait pour la dignité et la liberté du genre humain , et spécialement pour l'éducation politique des peuples catholiques. Nous venons admirer en vous celui qui a accompli la plus belle œuvre qu'il soit donné à l'homme de rêver ici-bas; celui qui, sans verser une goutte de sang, a reconquis la natio- Dalité de sa patrie et les droits politiques de huit millions de catholiques. Nous venons saluer en vous le libérateur de l'Irlande, de cette nation qui a toujours excité en France des sentiments fraternels , et qui , grâce à vous , ne retombera plus sous le joug du fanatisme protestant.

I Mais vous n'êtes pas seulement l'homme d'une nation ; vous êtes l'homme de la chrétienté tout entière. Votre gloire n'est pas seulement irlandaise, elle est catholique! Partout où les catholiques renaissent à la pratique des vertus civiles, et se dévouent à la conquête de leurs droits légitimes; après Dieu, c'est votre ouvrage! Partout où la religion tond à s'émanciper du joug que plusieurs générations de sophistes et de légistes lui ont forgé ; après Dieu, c'est à vous qu'elle le doit! Puisse cette pensée vous fortifier, vous rajeunir dans vos infirmités et vous consoler dans les douleurs dont votre cœur si patriotique est aujourd'hui accablé. Les vœux de la France catholique, de la France vraiment libérale vous suivront dans votre pèlerinage à Rome. Ce sera un grand moment dans l'histoire de notre temps, que celui où vous vous rencontrerez avec Pie IX, et où le plus grand, le plus illustre des chrétiens de notre siècle s'agenouillera devant un Pape qui rappelle les plus beaux temps de l'Eglise. Si, dans ce mouvement de suprême émotion, il reste dans votre cœur une pensée pour autre chose que pour l'Irlande et pour Rome, souvenez-vous de nous! L'hommage de l'amour, du respect et du dévouement des catholiques de France pour le chef de l'Eglise ne saurait être mieux placé que sur les lèvres du libérateur catholique de l'Irlande. »

Après avoir reçu en France Taccueil que lui assuraient partout les éminents services qu'il a rendus à la cause de la religion et de l'humanité , il quitta 31arseille , croyant éprouver quelque amélioration dans l'état de sa santé. Il lui tardait de respirer l'air de l'Italie. L'unique objet de son ambition était de pouvoir arriver au tombeau des apôtres; il priait pour obtenir la grâce de recevoir, profterné aux pieds du pi-rc commun des fidèles, la bénédiction

du vicaire de Jésus-Christ. Mais cette dernière satisfaction lui a été refusée. Il a rendu son âme à Dieu en arrivant à Gênes, le 15 mai, après avoir eu le bonheur de recevoir tous les sacrements de l'Eglise, et avoir donné les témoignages de la plus vive piété et de la plus sainte résignation. Il fut favorisé jusqu'au dernier moment de l'entier usage de ses facultés. En voyant qu'il ne pourrait arriver au terme de son pèlerinage , il légua son cœur à Rome , ordonna que son corps fût transporté en Irlande , et recommença de prier pour que Dieu daignât recevoir son àme au ciel.

La nouvelle de la mort d'O'Connell a produit dans l'Europe entière une profonde sensation. A Rome où il était attendu, tous les cœurs ont été profondément attristés. Le peuple de Rome se disposait à élever un arc-de-triomphe au défenseur de la liberté religieuse, et son entrée dans la ville sainte eût été une véritable ovation. Ces témoignages de sympathie et de vénération ont été changés en des préparatifs d'une autre nature. L'admiration des Romains s'est manifestée par l'ardeur des prières offertes pour le repos de son âme.

Cette triste nouvelle arrivée en Irlande le 2o mai, y a produit la plus profonde émotion. A Dublin , la foule s'est rassemblée devant Conciliation-Hall , pour recueillir avidement quelques détails. On a affiché aussitôt sur la porte une note ainsi conçue : 1 Hélas! hélas! O'Connell n'est plus. L'Association se rassemblera demain pour rédiger une adresse au peuple d'Irlande, à l'occasion de cette épouvantable calamité nationale, s

Le conseil municipal de Dublin sest ajourné à trois semaines, par respect pour la mémoire du grand citoyen de l'Irlande.

Toutes les cloches des églises et chapelles catholiques ont sonné le glas funèbre. L'archevêque de Dublin a ordonné que toutes les messes fussent, pendant trois jours, offertes pour le repos de son âme.

A mesure que la nouvelle se répandit dans les provinces, des prières furent ordonnées dans tous les diocèses. Les évêques, dans leurs lettres de condoléance aux fils et à la famille du libérateur, assuraient John O'Connell de toutes leurs sympathies, et l'encourageaient à prendre la direction du mouvement populaire. Le clergé et les municipalités ont protesté , dans d'éloquentes adresses, de leur fidélité aux principes de l'Association du rappel et de leur dévouement au fils d'O'Connell qui, dans ces dernières années , a secondé les patriotiques efforts de son père.

Les conseils municipaux des villes de province ont imité

l'exemple de celui de Dublin ; ils ont ajourné toute délibération d'affaires, et la plupart ont, conformément au vœu des habitants, ordonné qu'en signe de deuil les magasins de leurs villes seraient fermés durant trois jours. La Jeune-Irlande s'est associée au deuil général ; elle a voulu , malgré les différences qui l'ont séparée d'O'Connell , dans ces derniers temps , rendre hommage , selon les expressions de M. S. O'Brien, à la mémoire d'un citoyen qui ,a rendu de si éminents services à sa patrie. La confédération irlandaise (ainsi que se nomme l'association de la Jeune-Irlande), a invité tous ses membres à prendre et à porter un signe de deuil.

L'Association du rappel a adressé aux Irlandais la proclamation suivante. Ce document se termine par la recommandation de rester fidèles aux maximes de paix , d'ordre et de légalité constamment prèchées par le libérateur !

d Compatriotes!

» O'Connell n'est plus ! L'esprit qui animait l'Irlande s'est envolé, la lumière qui éclairait la nation s'est éteinte. --— Pleurez et gémissez, et que votre douleur soit sans bornes, ô fils de l'Irlande, car la coupe de votre affliction est pleine, et l'étendue de vos souffrances incommensurable.

ï L'orgueil de nos cœurs a succombé ; la plus brillante perle d'Erin nous est enlevée ; le libérateur de notre pays est mort.

ï II a plu au Tout-Puissant de nous courber sous les plus poignantes afflictions ; tandis que la peste et la famine désolent notre malheureuse population, le champion des libertés de l'Irlande est étendu sans vie sur la terre étrangère et loin de son pays natal , si cher à son cœur.

» Nous pouvons certes le pleurer, car l'humanité déplore sa perte, et notre dueil s'élend sur le monde entier.

» Compatriotes! comment prouverons-nous le mieux combien nous l'avons aimé pendant sa vie , combien nous le regrettons après sa mort? En vénérant ses principes , en obéissant à ses instructions , en poursuivant les mêmes buts, aussi nobles qu'élevés , dans les voies pacifiques où il marcha constamment. Dans un sens, dans le sens véritable du mot, O'Connell n'est pas mort! les hommes comme lui ne meurent jamais. Tout ce qui était mortel en lui a passé, mais la partie immortelle reste; son esprit, ô compatriotes! demeure avec vous. Ses instructions morales vivent à jamais dans vous et dans l'univers entier. Le temps ne peut éteindre les leçons de la sagesse.

0"c0Ni>ELL. 511

S Quant à nous , formés comme nous l'avons été par lui en association, nous sommes détermines à maintenir ses principes, à nous en tenir à ses doctrines, à ses doctrines seules. C'est notre résolution ferme et immuable.

ï Dans le vaste univers , un vide immense se fait sentir; qui le comblera? Quelle nation, quel peuple n'a pas perdu un bienfaiteur? Notre pays a perdu , lui , son cbef et son guide. Ah ! que ce pays se laisse encore conduire par la sagesse de ce grand homme, qu'il continue à marcher sous sa bannière! Ses voies étaient celles de la paix , de la légalité et de l'ordre. Rappelezvous , rappelez-vous encore la devise de son association , la recommandation de sa sagesse et de son expérience : l'homme qni commet un crime donne de la force à son ennemi.

> Par ses longs et fidèles services , par le noble exemple de sa vie, parla gloire de son nom immortel, nous vous adjurons, ô compatriotes! de ne point abandonner les principes, les desseins, les doctrines d'O'Connell. »

L'Association du rappel a invité M. John O'Connell, fils du libérateur, à prendre, comme président de l'Association, la place laissée vacante par son illustre père. Celte offre a été acceptée.

Le plus jeune fils d'O'Connell, celui qui l'accompagnait dans son voyage, et qui adoucit les souffrances de son père mourant; par toutes les attentions qu'inspire l'amour filial , est allé déposer à Rome le précieux gage du dévouerijjcnt de son père au Saint- Siège. Le représentant de Dundalk a recueilli de la bouche de Pie IX des paroles qui ont dû répandre un baume sur sa douleur, quand le père commun des fidèles le pressant sur son cœur lui a dit : « Puisque je suis privé du bonheur si longtemps désiré d'embrasser le héros de la chrétienté , que j'aie au moins la consolation d'embrasser son fils. »

C'est par les ordres de sa Sainteté qu'un service solennel a été célébré le 28 juin , dans l'église Saint-Andrea-dcUa-Valle , et que le R. P. Ventura , le premier orateur de Home , a prononcé l'oraison funèbre d'O'Connell devant l'immense et imposant auditoire qui se pressait dans cette église. Tous les peuples catholiques semblaient s'être fait représenter à cette cérémonie pour témoigner leur reconnaissance de tout ce qu'O'Conncll a fait pour la cause de leur liberté. {M. Gondom, Biographie d'O'Connell, etc.)

512 AGITATIO>' CATHOLIQUE.

O'CONNELL JUGÉ PAR TIMON, f)

Ce n'est pas l'orateur parlementaire que je veux peindre ici; ce n'est pas Démosthène plaidant sa propre cause dans le forum oligarchique d'Athènes ; ce n'est pas Miraheau étalant les magnificences de sa parole dans la salle de Versailles, devant les trois ordres du clergé , de la noblesse et du tiers-état ; ce n'est pas Burke, Pitt, Fox, Brougham, Canning , ébranlant les vitrages de Whitehall , des foudres de leur éloquence universitaire ; c'est un autre genre d'éloquence , une éloquence sans nom , prodigieuse , saisissante, impréparée, et que n'entendirent jamais de la sorte les anciens ni les modernes ; c'est O'Connell , le grand O'Connell debout sur le sol de sa patrie, ayant les cieux pour dôme , la vaste plaine pour tribune , un peuple immense pour auditoire et pour sujet le peuple irlandais, et pour échos les acclamations universelles de la multitude, pareilles aux frémissements de la tempête et au roulement des vagues sur les sables et les rivages de l'Océan !

Jamais en aucun siècle et en aucun pays , aucun homme ne prit sur sa nation un empire aussi souverain , aussi absolu , aussi complet. L'Irlande se personnifie dans O'Connell. Il est , en quelque sorte , à lui seul son armée , son parlement , son ambassadeur, son prince , son libérateur, son apôtre , son Dieu.

Ses ancêtres, issus des rois de l'Irlande , portaient à leur côté le glaive des batailles. Lui^ tribun du peuple , il porte aussi le glaive dans les combats de la parole , le glaive de l'éloquence , plus redoutable que l'épée.

Voyez O'Connell avec son peuple , car il est véritablement son peuple : il vit de sa vie, il rit de ses joies, il saigne de ses plaies, il crie de ses douleurs. Il l'entraîne de la crainte à l'espérance , de la servitude à la liberté , du fait au droit, du droit au devoir, de la supplication à l'invective , et de la colère à la miséricorde et à la pitié. Il ordonne à ses Irlandais de s'agenouiller sur la terre et de prier, et les voilà qui s'agenouillent et qui prient ; de relever leur front vers le ciel, et ils le relèvent ; de maudire leurs tyrans , et ils les maudissent; de chanter des hymnes à la liberté , et ils chantent; de se découvrir et de prêter serment, la main

(*) Les nombreux extraits que nous avons empruntés "a Timon , ont déjà bit voir que le litbb des OBATECRS compte parmi les ouvrages les plus remarquables du dix-neuvième siècle. M de Cormenin donne d'excellents préceptes sur tous les genres d'éloquence et particulièrement sur Téloquence parlementaire. Tous &es portraits sont tracés de main de uiaitre; mais celui d'O'Connell surpasse tous le» «utres , il a été fait du vivant même da grand a^tateur.

haute, la tête nue, devant les saints Evangiles, et ils se découvrent, ils lèvent la main , ils jurent de signer des pétitions pour la réforme des abus , d'unir leurs forces, d'oublier leurs querelles, d'embrasser leurs frères , de pardonner à leurs ennemis , et ils signent, ils s'unissent, ils oublient, ils s'embrassent, ils pardonnent !

Notre Berryer n'habite que les sommets de la politique. Il ne respire que la fine fleur de l'aristocratie. Mais son nom n'est pas descendu dans la chaumière. Il n'a pas bu à la coupe de l'égalilc. Il n'a jamais touché les outils grossiers des artisans. Il n'a jamais échangé ses paroles avec leurs paroles. 11 n'a jamais mis sa main dans leurs mains calleuses. Il n'a point approché son cœur de leur cœur , et il n'a point senti leurs battements. Mais O'Connell , comme il est populaire ! comme il est Irlandais ! Quelle haute taille ! quelles formes athlétiques ! quelle vigueur de poumons ! quel épanouissement dans ce teint animé et fleuri ! quelle douceur dans ces grands yeux bleus ! quelle jovialité! quelle verve! quelles saillies ! Comme il porte bien sa tête attachée sur son cou musculeux , sa tête renversée en arrière et où se peint sa licre indépendance !

Ce qui le rend incomparable aux orateurs de son pays aussi bien qu'aux nôtres, c'est que, sans aucune préméditation et par le seul entraînement , par la seule force de sa puissante et victorieuse nature, il entre tout entier dans son sujet et qu'il en parait plus possédé lui-même qu'il ne le possède. Son cœur déborde , il va par bonds, par élans, jusqu'à en compter toutes les pulsations.

Comme un coursier de pur sang qu'on arrête tout-à-coup sur ses jarrets nerveux et frémissants , ainsi O'Connell peut s'arrêter dans la course effrénée de son éloquence , tourner court et la reprendre. Tant son génie a de présence, de ressort et de vigueur ! Vous croiriez d'abord qu'il chancelle et qu'il va succomber sous le poids du dieu intérieur qui l'agite. Puis il se relève , l'auréole au Iront et l'œil plein de flammes, et sa voix qui n'a rien de mortel commence à résonner dans les airs et à remplir tout l'espace.

Comment expliquer, comment définir ce génie extraordinaire qui ne se repose point dans un corps sans cesse en mouvement et qui sulïit à l'expédition des causes civiles et criminelles, à l'étude laborieuse des lois , à la correspondance immense des agents de l'Association, et à l'agitation nocturne et diurne de sept millions d'hommes ; cette âme de feu qui échauffe O'Connell sans le consumer, cet esprit d'une si incroyable mobilité qui effleure chaque

sujet sans le flétrir, qui ne se fatigue pas et qui grandit de tout l'espace qu'il a parcouru , qui ne se divise pas et qui se multiplie en se répandant, qui renaît, qui se fortifie de son épuisement même , qui consomme sans se réparer, qui se livre et s'abandonne sans cesse sans s'appartenir; ce phénomène d'une vieillesse si verte et si vigoureuse , cette vie puissante qui renferme en elle plusieurs autres vies, cet intarissable écoulement d'une nature exceptionnelle sans rivales et sans précédents ?

O'Connell s'est enfermé et muré dans la légalité comme dans une forteresse inexpugnable. Il est hardi , mais il est peut-être encore plus adroit que hardi. Il s'avance , mais il se relire. Il ira jusqu'aux dernières limites de son droit, mais il n'ira pas au-delà. Il se couvre du bouclier de la chicane , et il bataille sur ce terrain pied à pied, à coups d'interprétations captieuses et de subtilités dont il entortille ses adversaires qui ne peuvent plus s'en démêler. Scolaslique , pointilleux, retors, madré, fin procureur, il ravit par la ruse ce qu'il ne peut arracher par la force. Oh d'autres se perdraient, il se sauve. Sa science le défend de son ardeur.

Il est poète jusqu'au lyrique ou familier jusqu'à la causerie. Il lire à lui son auditoire et il le transporte sur le plancher du théâtre, ou bien il en descend et se mêle parmi les spectateurs. Il ne laisse pas un seul moment la scène sans action ou sans parole. Il distribue à chacun son rôle. Lui-même , il se pose en juge. Il interroge et il condamne. Le peuple ratifie, lève les mains et croit assister à un jugement.

Quelquefois O'Connell accommode le drame intérieur de la famille au drame extérieur des affaires publiques. Il fait apparaître dans ses discours son vieux père, ses ancêtres et les ancêtres du peuple. Il expédie ses volontés; il commande qu'on s'asseye, qu'on se tienne debout ou qu'on se prosterne. Il prend la direction des débats et la poHce de l'audience, il préside, il lit, il rédige, il motionne, il pétitionne, il réquisitionne, il conclut. Il arrange, il improvise des narrations, des monologues, des dialogues, des prosopopées, des intermèdes, des péripéties. Il sait que l'Irlandais est à la fois rieur et mélancolique, qu'il aime à la fois les figures, le coloris, et le sarcasme, et il coupe le rire par les larmes, le grandiose par le grotesque. Il attaque en masse les lords du Parlement et, les chassant de leurs tanières aristocratiques, il les traque un à un comme des bêtes fauves. Il les raille impitoyablement, il les bafoue, il les travestit et il les livre , affublés de cornes et de gibbosités ridicules , aux huées et aux sifflets de la foule. S'il aperçoit quelqu'un dans

la mêlée , ami ou ennemi, il le nomme. S'il est lui-même interpellé, il s'arrête, saisit corps à corps son interrupteur, le terrasse et retourne brusquement à sa harangue. C'est ainsi qu'avec une souplesse merveilleuse, il suit les ondulations de cette mer populaire, tantôt folle et bruyante sous les coups de son trident, tantôt ridée par le souffle d'un vent léger, tantôt calme, pure et dorée par les feux du soleil, comme un bain de molles sirènes. A la différence de tant d'autres orateurs si mélancoliques et si dégoûtés, parce qu'ils sont sans conviction , sans entrailles et sans foi, O'Connell ne doute pas du triomphe de sa cause, et, même à la Chambre des communes, regardant hardiment ses adversaires en pleine face, il s'écrie :

« Je ne commettrai jamais le crime de désespérer de mon pays; et aujourd'hui, après deux cents ans de douleurs, me voilà debout dans cette enceinte, vous répétant les mêmes plaintes, vous demandant la même justice que réclamaient nos pères , non pas avec la voix humble et suppliante, mais avec le sentiment de ma force, et avec la conviction que l'Irlande désormais saura faire sans vous ce que vous aurez refusé de faire pour elle! Je n'entre pas en compromis avec vous; je veux les mêmes droits pour nous que pour vous, le même système municipal pour l'Irlande que pour l'Angleterre et l'Ecosse; s'il en est autrement, qu'est-ce qu'une union avec vous? Une union sur des parchemins ! Eh bien ! nous mettrons ces parchemins en pièces, et l'Empire sera scindé ! »

C'est fier, et il faut se sentir presque roi, pour tenir un tel langage !

Ne lui parlez pas à cet homme, d'un sujet difTérent. Son âme patriotique, toute vaste qu'elle soit, n'en peut contenir d'autre. Il n'est pas, à Londres même et dans le parlement des trois royaumes , membre du Parlement. Il n'est qu'Irlandais. Il n'a que l'Irlande, toute l'Irlande dans son cœur, dans sa pensée, dans ses souvenirs, dans sa parole, dans son oreille.

< J'entends, dit-il, j'entends chaque jour la voix plaintive de l'Irlande qui me crie : Dois-je toujours attendre et toujours souffrir?... Non, mes concitoyens, vous ne souffrirez plus; vous n'aurez point en vain demandé justice à un peuple de frères. L'Angleterre n'est plus ce pays de préjugés où le seul mot de papisme soulevait tous les cœurs et les portait à d'injustes cruautés. Les représentants de l'Irlande ont employé leur temps

à faire passer le reform-bill qui a ouvert de larges écluses au peuple anglais ; ils seront écoutés quand ils demanderont à leurs collègues de rendre justice à l'Irlande ; et si , par hasard , le Parlement était sourd à nos prières, alors nous ferions appela la nation anglaise , et si celle-ci elle-même se laissait aller à d'aveugles préventions, nous rentrerions dans nos montagnes et nous ne prendrions conseil que de notre énergie , de notre courage et de notre désespoir »

Il est impossible d'invoquer en termes plus forts et plus touchants la raison, la conscience et la gratitude du peuple anglais, et de mêler avec plus d'art la supplication à la menace, que dans ce beau morceau là.

Mais on sent que ce gigantesque orateur est à l'étroit, qu'il étouffe sous la coupole du parlement anglais , comme un grand végétal sous une choche de verre. Pour que ses poumons s'enflent , que sa taille grandisse , et que sa voix tonne , il lui faut l'air, le soleil et la terre d'Irlande. Ce n'est qu'en touchant cette terre sacrée , cette terre de la patrie , qu'il respire et qu'il s'épanouit. Ce n'est que là , en présence de son peuple , que son éloquence révolutionnaire , sa fière éloquence , se lance, se déploie et rayonne comme les gerbes immenses d'un feu d'artifice. Ce n'est que là qu'il épanche, qu'il verse en bouillonnant, les flots de cette prodigieuse ironie qui venge les esclaves et qui frappe les tyrans !

Non pas que sa raillerie soit fine ; elle ne vous perce pas comme avec une aiguille. Pareil au sacrificateur antique , il lève sa massue, il frappe sa victime entre les deux cornes, au milieu du front; elle pousse un long gémissement et tombe.

Il faut le voir ramasser son indignation et ses forces, lorsqu'il raconte la longue histoire des malheurs de sa patrie , de son oppression , de ses misères ; lorsqu'il évoque du fond de leur tombeaux ces héros généreux , ces rigides citoyens qui rougirent de leur sang les échafauds de l'Irlande, ses lacs et ses plaines; lorsqu'il étale aux yeux de ses braves amis, le lamentable spectacle de la liberté déchirée par le fer des Anglais ; le sol de leurs ancêtres aux mains de ces tyrans; le gouvernement institué par eux et pour eux, pour eux seuls; les tribunaux gorgés de leurs créatures; les jurys corrompus, les parlements vendus; les lois teintes de sang, les soldats changés en bourreaux; les prisons pleines; les paysans écrasés d'impôts, abrutis par l'ignorance, exténués de maladie et de faim , décharnés , hagards , plies en deux , couchés

sur la paille fétide ; les huttes près des palais ; l'insolence de l'aristocratie ; l'oisiveté sans charges et sans pitié ; le travail sans rétribution et sans relâche ; la loi martiale restaurée ; la liberté de la presse suspendue; l'administration envahie parles étrangers; la nationalité absorbée ; les religionnaires incapables d'être ni juges , ni jurés, ni témoins, ni rentiers, ni instituteurs, ni constablcs , sous peine de nullité radicale et même du dernier supplice; les églises catholiques vides , nues , sans ornements , leurs prêtres mendiants, arides, persécutés; l'église anglicane, la joie au front et au cœur, et la main dans les sacs et les coffres d'or. Alors les larmes coulent des yeux , au milieu d'un morne et affreux silence, et tout ce peuple opprimé , brisé de sanglots , roule dans son cœur la vengeance.

Cependant que l'Angleterre , du haut de ses palais , et sur ses lits de pourpre et de soie , prête , en frisonnant, l'oreille au bruit de cet Encelade qui mugit sous le mont où elle le tient enfermé. Il en parcourt les sombres souterrains , il se dresse sur ses pieds , il soulève avec son dos les fournaises embrasées de la démocratie, et dans l'attente d'une prochaine éruption , l'Angleterre s'épouvante et déjà les pieds lui brûlent , et elle se relire de peur que le volcan n'éclate et ne la fasse sauter en l'air.

Que lui importe à ce turbulent orateur, à ce sauvage enfant des montagnes, Aristote et la rhétorique, et la politesse des salons, et les bienséances de la grammaire, et l'urbanité du langage! Il est peuple. 11 a les mêmes préjugés, la même religion, les mêmes passions , la même pensée , le même cœur , un cœur qui bat de toutes ses forces pour l'Irlande , qui hait de toutes ses forces la tyrannique Albion. Ne le voyez-vous pas comme il pénètre , comme il s'introduit, comme il s'enfonce dans les entrailles de ses chers Irlandais , pour sentir et palpiter ainsi qu'ils sentent , ainsi qu'ils palpitent! Comme il se met, comme il s'enferre dans la chaîne de leur servitude pour mieux rugir avec eux et pour mieux la briser! Comme il se plie, comme il se contourne, comme il s'abaisse, comme il se redresse, comme il plonge ses regards dans la gloire de leur passé ! Comme il les ramène sur leurs plaies vives , sur leur solitude , sur leur ilotisme politique , sur leur misère sociale , sur leur nudité , sur leur dégradation ! Comme il les ranime, comme il les rafraîchit du souffle religieux de ses espérances ! Comme il les relève aux fiers accents de la liberté et comme il les couvre si bien de sa voix , de ses cris , de ses vengeances , de son âme , de ses bras et de son corps , qu'à la fin de son discours , tout cet orateur et tout ce peuple de cinquante mille hom-

mes n'ont plus que le même corps , la même âme, le même cri : Vive l'Irlande !

Oui, c'est l'Irlande, son Irlande bien-airaée qu'il a placée, comme sur un autel , au cenlre de toutes ses pensées et de toutes ses affections. Il ne voit qu'elle, il n'entend qu'elle, au Parlement, à l'église, au barrreau , au foyer domestique, dans les clubs, dans les banquets, dans ses ovations triomphales, absente, présente à toute heure, en tous lieux, partout! Il y revient sans cesse par mille routes croisées, toutes bordées d'abîmes et de précipices, de hautes montagnes, de grands lacs, de terres fertiles et de prairies ondoyantes. C'est toi, verte Erin, éméraudc des mers , dont il dénoue la ceinture sur les grèves du rivage ! Toi qui lui apparais assise au sommet élancé des temples du catholicisme, toi qu'il entend dans les murmures de l'ouragan, toi qu'il respire dans les brises parfumées de la bruyère ! Toi qu'il s'imagine voir, toi qu'il voit tirant contre l'Anglais sa formidable claymore , au bruit du tonnerre des batailles ! Toi qu'il préfère , pauvre mendiante , avec tes haillons , tes mamelles desséchées et tes huttes de paille , aux florissants palais de l'aristocratie , à l'insolente Albion, à la reine de l'Océan! Toi dont il contemple, plein d'une respectueuse pitié, les grâces languissantes et les joues creuses et fanées, verte Erin, éméraude des mers , parce que tu es la tombe de ses ancêtres , le berceau de ses fils, la gloire de sa vie , l'immortalité de son nom , la palme en fleurs de son éloquence, parce que tu aimes tes enfants, parce que tu l'aimes , parce que tu souffres pour eux, pour lui, parce que tu es l'Irlande , parce que tu es la patrie !

Nos discoureurs parlementaires n'entraînent pas un seul député à la remorque de leurs oraisons. Ils ont tant vu de révolutions, tant servi de gouvernements , tant renversé de ministères , qu'ils ne croient plus ni au pouvoir, ni à la liberté; ils ne sont ni saintsimoniens, ni chrétiens, ni turcs, ni anabaptistes, ni vaudois, ni albigeois, et ils ne croient à aucune religion absolument quelconque. Mais O'Connell croit, lui , aux prestiges merveilleux de son art ; il croit fermement à l'émancipation future de l'Irlande. Il croit au Dieu des chrétiens , et c'est parce qu'il croit, parce qu'il espère, que cet aigle soutient son vol sublime dans les hautes régions de l'éloquence , quoique ses ailes soient déjà glacées par le souffle de tant d'hivers. Il ne sépare point le triomphe de la religion du triomphe de la liberté. Il tressaille de joie , il se glorifie , il s'exalte dans ses magnifiques visions de l'avenir, et sa parole inspirée a quelque chose de la grandeur du ciel immense qui lui sert de pa-

0'C0i»ELL. 319

villon , de l'air et de l'espace qui l'entourent , et des flots populaires qui se pressent sur ses pas, lorsqu'il s'écrie, après son élection de Clare :

e En présence de mon Dieu et avec le sentiment le plus profond de la responsabilité qu'entraînent les devoirs solennels et redoutables que vous m'avez deux fois imposés , Irlandais , je les accepte ! et je puise l'assurance de les remplir, non dans ma force, mais dans la vôtre. Les hommes de Clare savent que la seule base de la liberté est la religion. Ils ont triomphé parce que la voix qui s'élève pour la patrie avait d'abord exhalé sa prière au Seigneur. Maintenant, des chants de liberté se font entendre dans nos vertes campagnes; ces sons parcourent les collines, ils ont rempli les vallées, ils murmurent dans les ondes de nos fleuves , et nos torrents , avec leur voix de tonnerre , crient aux échos de nos montagnes : L'Irlande est libre! »

PRINCIPES d'o'cOXiNELL PAR LE PÈRE VENTURA.

La plus grande , la plus étonnante création du génie d'O'Connell fut l'Association catholique. Les hommes à courte vue qui ne comprennent pas que de grands résultats puissent sortir des petits moyens , se rirent de la pensée d'O'Connell , qui prétendait, avec la souscription de deux oboles par mois , vaincre la puissance britannique , riche des trésors du monde entier. Mais le fait démontra que celte association si faible, si petite dans son principe, fut la grande machine de guerre , le bélier qui battit en brèche la citadelle du despotisme hérétique , et en facilita la prise.

Cette association , constituée non dans l'ombre , mais à ciel ouvert, non en opposition avec les lois, mais en harmonie avec elles, étendit rapidement ses rameaux dans toutes les classes, pénétra dans les lieux les plus éloignés , réunit non-seulement tous les catholiques brûlants du zèle de la religion et de l'amour de la patrie , mais encore, parmi les protestants, tous les amis sincères de la liberté de conscience. Semblable aux associations de l'Eglise naissante, elle forma comme un état dans un état, mais sans porter le trouble dans l'Etat. Ses chefs , comme le clergé des premiers temps , furent les vrais représentants , les vrais rois du peuple ; ils formèrent un véritable pouvoir souverain, qui, quoique n'ayant pas l'autorité de droit légal, n'en fut pas moins fort par la libre adhésion du peuple , et de fait prit le gouvernement de l'Irlande, 11 discute les billsproposés au pailcmcnf, approuve les uns,

condamne les autres. Il surveille les élections, fait admettre celui-ci et rejeter celui-là de la représentation nationale ; il examine les listes électorales et en fait rayer les noms des orangistes frauduleusement inscrits; il paie pour les malheureux prisonniers pour dettes et les rend à la liberté ; il prend la défense des opprimés et leur fait rendre , par les tribunaux , la justice qui leur est due.

Aucun gouvernement n'exerça jamais avec plus de facilité un pouvoir plus étendu. Jamais un homme d'Etat ne réalisa une conception plus vaste et plus redoutable. Jamais le génie de la politique ne sut mieux réunir une masse de plusieurs millions d'hommes, et les contenir dans les limites de la légalité et du devoir. Il semblerait donc que si O'Connell , au moyen de cette association dont il était le chef, régna de fait sur l'Irlande; c'est aussi par le moyen de l'association qu'il a triomphé ; eh bien , non! OT.onnell a triomphé parce qu'il s'est servi des doctrines que la religion enseigne.

En effet, en dehors de la doctrine catholique, deux systèmes se sont présentés pour remédier à la tyrannie à l'oppression , l'un qui veut qu'on la subisse avec une stupide apathie, l'autre qu'on la repousse par la force : l'un qui vous commande de vous abaisser sous son joug comme un esclave, l'autre de vous insurger comme un rebelle. L'un est appelé le système de l'obéissance passive, l'autre de la résistance active. Celui-là est le système du fanatisme musulman et infidèle, celui-ci du rationalisme hérétique. Mais, hélas! ces remèdes ne sont-ils pas pires que les maux que l'on prétend leur faire guérir ?

Le système de l'obéissance passive ou d'une résignation inerte à tout ce que le pouvoir veut faire du peuple laisse à l'arbitraire du tvran non seulement l'existence , l'honneur et la vie du sujet, mais encore son intelligence, son cœur, sa conscience, sa raison, sa volonté, tout ce que l'homme a de plus intime, de plus noble, de plus sain , de plus inaliénable , de plus indépendant, de plus lui-même , en un mot, tout ce qui fait l'homme ; il dégrade donc l'homme jusqu'à la brute, qui est, elle, tout entière à la discrétion de qui la possède. Il ne reste plus à l'homme rien d'humain que la forme dans laquelle même ne se révèlent plus l'origine divine et la dignité de sa nature.

Le système de la résistance active ou de la sédition, qu'il échoue ou qu'il triomphe , est toujours funeste. S'il triomphe, il ne fait d'ordinaire qu'échanger les personnes et non les choses ; les partis sont représentés par d'autres hommes, mais le drame de l'oppression continue. L'esclave devient le tyran , et le tyran

l'esclave ; c'est ainsi que tout se termine. La souveraineté de tous est la servitude de tous au profit d'un petit nombre. Si ce mouvement engendre quelque bien, ce n'est que longtemps après, quand ses auteurs l'ont payé de leur vie , quand on n'aperçoit plus les traces des passions qui les firent triompher.

3Iais malheur au peuple si la tentative est vaine! L'orgueil blessé de la tyrannie ne respecte plus rien. Ce qu'elle faisait par caprice, elle se croit tenue de le faire par devoir. Elle opprimait par instinct de nature, elle opprimera par nécessité de conservation. La défiance se change en haine et la haine en fureur. Les formes judiciaires ne sont plus respectées, chaque pensée est punie comme un attentat, chaque parole comme une révolte. Le talent, la richesse, la vertu deviennent des crimes; on est condamné par le soupçon. Les fers s'appesantissent, les chaînes se multiplient, les adulateurs deviennent plus impudents, les satellites plus vils, les bourreaux plus barbares, le despotisme plus cruel, la persécution plus impitoyable.

Entre ces deux systèmes qui, par des voies opposées, conduisent au même résultat, à la servitude et à la ruine du peuple, apparaît le système catholique , qui , condamnant les révoltes et les désordres, enseigne de n'opposer à l'oppression, principalement en matière religieuse , que la résistance passive et l'obéissance active.

La résistance passive, par laquelle le sujet refuse d'obéir au commandement de l'homme au préjudice des droits de la conscience et de la loi de Dieu, mais passivement, c'esl-à-dire en souffrant, sans employer la force matérielle, les peines honorables de sa confession. Car Jésus-Christ a dit : Celui qui emploie l'épée pour repousser l'oppression religieuse périra par l'épée, Omnes enim qui accipiunt gladiutn, gladio peribunt. C'est-à-dire que la persécution religieuse ne doit point être combattue par la force des corps, mais par le courage ou la vertu de l'âme : qu'en une guerre toute spirituelle , on ne doit pas employer les armes matérielles par lesquelles on peut périr môme après la victoire , mais les armes spirituelles, la constance dans la foi, la douceur, la patience et la prière, armes dont le succès est aussi assuré que l'emploi en est noble et chrétien. Quand il s'agit de la confession de la vraie foi , il est plus facile de renverser le persécuteur en donnant notre sang que de chercher à répandre le sien. Le martyr dans son tombeau est plus terrible pour le tyran que le rebelle qui l'affronte à main armée sur le champ de bataille. Celui qui souffre est plus fort que celui qui résiste, celui

qui se laisse frapper que celui qui renvoie les coups , le chrétien qui succombe que le séditieux qui est vainqueur. Fils du Calvaire, les chrétiens se multiplient quand on les décime, ressuscitent dans la mortel triomphent dans les humiliations; quo plures metimur plures efficimur. (TERiuLLiEiN.) Et en même temps qu'ils acquièrent pour eux-mêmes , au ciel , une couronne immortelle , ils assurent à leurs frères, à l'Eglise , une force, une victoire infaillible sur la terre. L'ancienne Rome chrétienne et la nouvelle sont une preuve éclatante de la vérité et du succès de cette doctrine.

Mais n'oublions pas qu'en prescrivant la résistance passive au pouvoir oppresseur de la conscience et de la foi , l'enseignement catholique enseigne aussi la doctrine de l'obéissance active; pendant qu'elle ordonne de résister en souffrant, elle permet d'obéir en agissant, pour se soustraire à ce qui est injuste. C'est-àdire que tout en condamnant la rébellion, l'enseignement catholique ne défend pas l'action ; ne voulant pas que l'on résiste par la force , elle ne défend pas que l'on résiste par les voies de la légalité et de la justice. En voulant que le sujet respecte les droits du pouvoir, elle n'exige pas qu'il renonce aux siens; ce même saint Paul qui a tant prêché l'obéissance au pouvoir légitime, comme à l'ordre établi de Dieu, n'a pas laissé cependant d'en appeler à César de l'injuste tyrannie d'un tribunal subalterne : Ad Cœsarem appello. Il n'a pas laissé de réclamer ses droits, ses privilèges de citoyen romain : Vir romanus sum. Ainsi quand l'Eglise catholique exige la résignation de la part des sujets opprimés, elle n'entend pas pour cela qu'ils renoncent à leur personnalité humaine , et que , comme les choses inanimées, ils s'abandonnent aux sanguinaires caprices de la tyrannie ; à la raison soumise du sujet il leur est recommandé d'unir la soumission raisonnée de l'homme, rationabile obsequium (/îoma.) Tout en assurant l'obéissance au pouvoir, le système ne la sanctionne pas comme légitime, mais il permet de réclamer contre l'oppression et réconcilie la dignité de l'homme avec l'ordre de la société.

Or, cette doctrine sublime du Christianisme, la seule sage, la seule utile, parce qu'elle est la seule vraie, notre Daniel l'a professée dans ses discours et l'a traduite dans les faits; il l'a, par tous les moyens possibles, inspirée, inculquée, profondément imprimée dans le cœur de son peuple. Dans toutes ses harangues populaires, il ne cessait de répéter ces grandes maximes : « Celui qui recourt à la force n'est pas digne de la liberté. — Celui qui viole les lois trahit sa patrie. — Celui qui vous engage à résister

O'CO.NNELL. 323

VOUS expose à périr. — Celui qui vous prêche l'insurrection , ourdit contre vous une trahison. Fuyez-le, arrêtez-le, livrez-le à l'autorité , pour qu'elle en fasse justice ; Irlandais, le spectacle le plus agréable aux ennemis de votre foi serait de vous voir violer vos lois. Vos oppresseurs ne désirent rien tant que de vous voir en armes, de vous entendre pousser des cris séditieux contre l'autorité, pour avoir de nouveaux prétextes de vous opprimer encore davantage. Le jour oui l'Irlande recourra à la force , elle perdra tout espoir de reconquérir sa liberté. »

D'autres fois il s'écriait : « Irlandais, aimez-vous votre patrie? — Oui! oui! — Eh bien! point de désordres, point de troubles, point de sociétés secrètes , point de trames , point de complots contre l'autorité établie, j

Les démagogues d'un pays voisin s'avisèrent un jour d'envoyer au libérateur une députation pour lui offrir leur concours dans l'affranchissement de l'Irlande. O'Connell leur fît répondre : t Ne vous mettez point en peine, artisans de révolutions, vous n'avez rien de commun avec nous, qui voulons l'ordre et la légalité ; destructeurs des trônes, vous ne pouvez être les bienfaiteurs du peuple; ennemis de la religion, vous ne pouvez être les bons auxiliaires de la liberté. »

Mais tandis que de toute la force de son éloquence , de tout le poids de son autorité, il recommande et insinue l'obéissance aux lois les plus injustes , le respect pour le pouvoir le plus oppresseur, il ne cesse toutefois d'exciter l'énergie du peuple pour protester contre l'injustice des lois et contre l'oppression du pouvoir. Tandis qu'il tonne en faveur de la légalité, il ne cesse de réveiller, de maintenir toujours vivant dans ce peuple avili par trois cents ans de servitude le sentiment de sa propre dignité et de sa propre indépendance : « Souffrez, leur dit-il, mais réclamez. Obéissez, mais demandez. Soyez sujets fidèles, mais sans renoncer à être généreux chrétiens. La subordination toujours, la dégradation, la bassesse, jamais! »

Ces leçons étaient soutenues par son exemple ; et, chose inouïe ! pendant quarante ans qu'il agita tout un peuple , tant par ses actes que par ses harangues, pendant une si longue lutte légale, jamais on ne put le surprendre agissant en dehors ou à l'cncontre des lois. Jamais on ne le trouva coupable du plus petit attentat contre l'ordre, d'une parole qui ne fût sage, d'une expression qui ne fût respectueuse pour le souverain.

Sous sa main , l'Irlande devint le signe de l'admiration et do l'amour de tous les peuples, pour avoir soutenu pendant quarante.

ans une lutte légitime, légale, pacifique, sans jamais violer aucun droit ni transgresser aucun devoir, et s'être avancé d'un pas ferme et sûr à la conquête de la liberté religieuse et civile, manifestant une égale horreur et pour la servitude religieuse de l'hérésie, qui seule peut faire supporter la servitude politique, et pour les violences sanguinaires de l'anarchie, qui trop souvent conduisirent les peuples aveuglés non pas à la conquête de la liberté, mais à une chute plus profonde et plus avilissante dans les bras de la tyrannie. Voilà donc ce que fit O'Connell, il a révélé et mis en action la doctrine catholique de la résistance passive et de l'obéissance active, et son magnifique exemple a démontré sur un grand théâtre la vérité de ses principes, l'importance de l'application, la sûreté du succès. C'est pourquoi il a bien mérité du souverain et du peuple , de la rehgion et de la politique , de l'Eglise et de la société.

RÉSULTATS DE l'AGITATION d'o'cONNELL AU POINT DE VUE DE LA LIBERTÉ.

Le libérateur de l'Irlande n'a point restreint à l'Irlande seule les bienfaits de la liberté, mais il les a étendus à toute l'Europe, à tout le monde ; car Dieu ne crée pas les grands hommes pour l'utilité d'un seul temps et d'un seul peuple, mais il les donne pour l'utilité de tous les peuples et de tous les temps, et c'est pourquoi l'homme de génie appartient à toute l'humanité. Ici, pour vous faire comprendre ma pensée , j'ai besoin de vous indiquer une importante doctrine qui seule peut nous donner rintelli"-cnce des deux époques principales de l'histoire moderne.

L'histoire de notre siècle est écrite dans celle du seizième siècle. A cette époque, des hommes en qui tous les talents étaient unis à toutes les infamies et à tous les crimes , avec le mot de l'éforme à la bouche , bouleversèrent le monde chrétien tout entier ; et de nos jours des hommes de la même trempe, avec le mot de liberté sur les lèvres, ont mis en révolution tout le monde politique. Mais quoi ! est-il donc donné au génie du mal personnifie dans un homme d'agiter, de bouleverser à son eré le monde, et de l'entraîner dans les abîmes de la révolte et de l'hérésie? Non, non, il n'en est point ainsi. Les hérésiarques du seizième siècle aimaient aussi peu la réforme que les l'évolulionnaires de notre temps aiment peu la hberté. De même que dans la bouche des premiers le mot de réforme, le mot de liberté dans la bouche des seconds n'est qu'un prétexte,

O'CO.NNELL. 323

qu'un mensonge et une imposture. Avec ces mots magiques, les uns ont voulu détruire l'Eglise, ceux-ci veulent détruire la liberté. Tout cela est incontestable et prouvé par l'expérience. Les uns et les autres n'ont amassé que ruines sur leur passage, et maîtres du cbamp de bataille , les uns se sont montrés les chrétiens les plus impies et les plus corrompus ; les autres, les hommes d'Etat les plus despotes et les plus cruels.

Comment donc et par quelles voies ont-ils pu atteindre à un tel degré de puissance, d'entraîner la moitié de l'Europe dans leurs desseins de désordre et d'erreur? Je vous le dirai :

Semblable à un fleuve qui en certains points de son cours amasse et dépose la fange , le temps accumule en de certaines époques les désordres et les abus. Ce phénomène est commun à toutes les sociétés humaines les mieux constituées , et l'Eglise elle-même, en ce qu'elle a d'éléments humains, n'en est pas exempte. Alors un malaise, une atonie, une perturbation secrète s'emparent du corps social , qui demande, qui cherche un remède prompt et efficace, et quiconque, recommandé par son audace, sa science et son génie, se présente pour le donner, est sûr d'être accueilli et écouté.

Ainsi , de même que les scandales et les abus du clergé , accumulés par les siècles passés dans le seizième , firent de la réforme un besoin universel dans l'Eglise , de même les injustices et l'arbitraire des hommes politiques, transmis par les siècles précédents au nôtre , ont fait dans l'Etat un besoin universel de liberté.

Ce n'est donc point pour avoir enseigné de fausses doctrines , que les hérésiarques et les révolutionnaires ont obtenu de si grands et de si funestes succès; mais parce qu'ils ont deviné et sont allés au-devant d'un besoin vrai et universel de l'Eglise et de l'Etat, et qu'ils se sont offerts pour le satisfaire, promettant, prêchant de bouche ce qu'ils n'avaient certainement pas dans le cœur, les uns la liberté , les autres la réforme.

Mais dans ce rapide coup d'œil sur les deux époques que je viens de signaler, et sur les causes des terribles perturbations qui en furent la suite , se trouve indiquée non seulem.ent la philosophie de leur histoire, mais encore la nature du remède.

Comment l'hérésie , au seizième siècle , fut-elle arrêtée dans son cours effrayant , qui menaçait d'engloutir dans ses eaux impures l'Europe tout entière? Ce fut lorsque l'Eglise, prenant la parole même de l'hérésie , poussa à son tour le cri de réforme. Oui, à peine l'Eglise, par la bouche du grand pontife Paul III,

et plus tard , dans l'immortel concile de Trente , eut-elle articulé le grand mot reformatio, que cette promesse, cette certitude d'une reforme vraie donnée par l'Eglise , anéantit la fausse réforme proclamée et offerte par l'hérésie , brisa le talisman redoutable de la magique parole avec laquelle elle avait fait illusion à tant de peuples. Et l'hérésie luthérienne et calviniste qui se tenait déjà à la frontière , prête à envahir la France et l'Italie, ne subsista plus que comme doctrine politique des Etats qui fondèrent sur elle leur constitution et leurs dynasties, mais comme doctrine théologique, elle cessa de faire de nouveaux ravages et de nouvelles conquêtes.

De la même manière, la révolution qui menace de faire le tour du monde, ne pourra être arrêtée dans sa marche dévastatrice des trônes et des Etats que quand les gouvernements eux-mêmes, adoptant la même parole, crieront eux aussi, liberté! Ce mot, je le répète, est sans doute aussi menteur dans la bouche des démagogues , que jadis le mot de réforme l'était dans celle des hérétiques ; mais si , prenant exemple de ce qu'a fait l'Eglise à l'égard de la réforme , les gouvernements adoptent la même politique à l'égard de la liberté ; s'ils font une vérité de cette parole qui, dans la bouche de la sédition, est un mensonge, s'ils s'empressent d'accomplir eux-mêmes ce que la révolution peut promettre sans pouvoir le donner, ou du moins le maintenir; s'ils se présentent à temps pour satisfaire un besoin réel, sensible, évident, des peuples chrétiens, et les délivrent ainsi des séductions de la démagogie ; s'ils font de leur plein gré et dans une juste mesure ce que plus tard ils seraient contraints de faire outre mesure par une inexorable nécessité ; si les gouvernements , dis-je, tiennent cette conduite, ils enlèveront aux ennemis de l'ordre la faveur des peuples. Et de même qu'une sage réforme exécutée par l'Eglise désarma l'hérésie, de même une sage liberté, concédée par les gouvernements , désarmera la révolution ; et c'est là, qu'on l'entende bien, le moyen unique, le moyen sûr, infaillible de la faire cesser.

Or, cette grande doctrine, si simple et en même temps si profonde , comprise par si peu d'esprits, et qui n'était professée par personne au commencement de ce siècle, O'Connell a été le premier à la proclamer, à l'inaugurer, à la mettre en pratique, avec le plus grand succès.

Quand cet homme extraordinaire commença à paraître sur la scène politique du Royaume-Uni, c'est-à-dire sur le plus grand théâtre du monde , les meilleurs esprits étaient , à l'égard de la

liberté, dominés par des préjugés funestes, "mais malheureusement trop justifiés par le spectacle de tant de trônes chancelants ou tombés, de tant de dynasties éteintes ou proscrites, de tant de spoliations, de ravages et de ruines faites au nom et sous l'étendard de la liberté ; ce nom qui rappelait tant d'excès , faisait trembler d'épouvante. Ce drapeau , souillé de tant de sang , n'éveillait qu'un sentiment d'horreur. Toutes les idées d'ordre s'étaient conséquemment identifiées avec les idées d'un absolutisme insensé , et toutes les idées de la liberté avec celles d'un jacobinisme cruel. Liberté était devenue synonyme de rébellion, et libéral de régicide. Toute tentative de réforme politique était considérée comme un attentat contre la stabilité des trônes et la tranquillité des Etats. Un despotisme fanatique était regardé comme l'unique refuge de l'ordre, l'unique sauvegarde de la société.

Ainsi, la fidélité moderne aux pouvoirs ne comprit plus l'ordre sans le despotisme , comme la philosophie antique ne comprit jamais la société sans la servitude.

Mais dès qu'un homme comme O'Connell, dont on ne pouvait mettre en doute ni la grandeur du génie , ni la pureté des intentions, ni la fidélité à ses principes, ni l'amour pour son peuple, ni surtout l'intelligence de sa foi et la sincérité de ses croyances ; dès que l'on vit , en un mot, le grand citoyen et en même temps le grand chrétien, invoquer, prêcher la liberté et prolester hautement de ses idées libérales , ces mots commencèrent d'abord à trouver moins de discrédit aux oreilles délicates et timides du catholicisme et de la fidélité irlandaise. Bientôt ils devinrent familiers à ce peuple ; ils se naturalisèrent chez lui , et avec les idées qu'ils représentent, naquirent les sentiments qu'ils inspirent. Enfin l'Irlande , à l'école et sous l'inspiration de son O'Connell , devint le peuple le plus libéral de l'Europe et le plus enthousiaste de la liberté. Mais de quelle liberté? Oui, la nation irlandaise, malgré les calomnies et les outrages de l'hérésie anglicane, qui, comme les Juifs orgueilleux éternels, blasphème et insulte la victime qu'elle a crucifiée, la nation irlandaise est une nation de héros ! Formée par les théories chrétiennement libérales d'O'Connell , elle a adopté la vraie liberté, fille de la religion , et s'est mise en garde contre la fausse liberté, produit monstrueux de la rébellion. Elle a présenté au monde le spectacle unique d'un peuple libre en réclamant ses droits et docile en obéissant, jaloux de son indépendance et ennemi de la rébellion , passionné pour son pays et fidèle à son roi, assez fier pour ne pas s'avilir, assez sage pour ne pas insulter

328 AGITATION CATUOLIQL'E.

au pouvoir, sublime dans la résignation et modéré dans la résistance, zélé pour ses propres droits et scrupuleux à respecter ceux d'autrui, se réunissant, mais sans tumulte, se plaignant, mais sans invective, criant contre l'injustice, mais sans dépasser jamais les limites de la légalité.

Gloire donc et triomphe à O'Connell pour avoir ainsi réconcilié la liberté avec l'ordre, l'indépendance avec la fidélité , et pour avoir transformé en un principe de sécurité et de bonheur le principe de la destruction des trônes , de la désolation et de la servitude du peuple !

Cette grande révolution pacifique dans les idées et dans les sentiments passa bientôt de l'Irlande en Angleterre , et de l'Angleterre commença à parcourir l'Europe en tous sens. L'exemple d'une nation de huit millions d'hommes , qui , obéissante aux doctrines de son maître , je dirais presque de son prophète , est toujours agitée et toujours tranquille, toujours attentive à discuter ses droits et toujours exacte à remplir ses devoirs , toujours réclamant contre les injustices qu'elle souffre , et toujours fidèle , cet exemple, dis-je , fit ouvrir les yeux à un grand nombre, et répandit une grande lumière sur la science du gouvernement des Etats. Les préjugés se dissipèrent , les esprits élevés virent alors une alliance possible entre la liberté et l'obéissance , entre l'agitation la plus vive et le respect aux lois , entre les droits des sujets et la sécurité des princes , entre l'indépendance du peuple et la stabilité des empires. Le mot de liberté commença à être prononcé sans répugnance ; on commença à reconnaître que l'on peut être ami du peuple sans devenir l'ennemi des rois , libéral sans être jacobin.

Et où croyez-vous qu'aujourd'hui se trouvent les provocateurs des lois d'exception , les plus vils adulateurs du pouvoir , les soutiens de la doctrine des anciens peuples païens , de la suprématie absolue de l'Etat, doctrine qui abandonne tout un peuple chrétien à l'arbitraire et au caprice de quelques hommes qui s'appellent l'Etat , et crée une servitude universelle? Où croyez-vous qu'aujourd'hui se trouvent ceux qui refusent aux pères de famille la liborté d'élever leurs propres enfants , à la commune de régler ses propres dépenses , à la province de pourvoir à sa prospérité , à l'Eglise de prêcher et de conduire les peuples dans les voies de la vérité et de la justice ? Où croyez-vous que se trouvent aujourd'hui ces hommes en qui la haine Oui peuple n'est égalée que par l'insolent mépris avec lequel ils en parlent? Où croyez-vous enfin que se trouvent les ennemis de toutes les libertés , les fauteurs im-

pudents de toutes les servitudes? Ils se trouvent parmi les plus fanatiques démagogues , parmi les élèves du jacobinisme et de la rébellion. Et au contraire la liberté ne connaît pas d'amis plus sincères, de prosélytes plus constants, de défenseurs plus intrépides, d'avocats plus généreux que parmi les plus savants partisans de l'ordre monarchique , parmi les héros et les martyrs de la fidélité.

Or, un changement si étrange et si inattendu a eu son principe et sa cause en Irlande. Il est né sous les auspices et par l'enseignement d'O'Connell. C'est lui qui , par l'exemple de sa patrie, a modifié ou changé entièrement les idées politiques d'une grande partie de l'Europe. C'est lui qui a ruiné la fausse liberté et recommandé la véritable. C'est lui qui a démasqué la vile hypocrisie des démagogues et discrédité pour toujours la sédition.

Il est vrai que cette doctrine est celle des anciens apôtres , des premiers chrétiens , des martyrs des premiers temps , qui, tout en réclamant leurs droits par leurs paroles et leurs écrits , par leurs protestations devant les tribunaux et leurs apologies présentées aux empereurs, et en se récriant contre l'injustice, ne cessaient d'être fidèles. Mais la crainte d'une situation pire avait éclipsé et comme éteint cette noble doctrine parmi les personnes fidèlement chrétiennes et chrétiennement fidèles. Une pensée, une parole de plainte contre une injustice , de censure contre un abus de pouvoir, leur eût paru un délit. Eh bien! O'Connell l'a ressuscitée, cette doctrine conciliatrice; il l'a renouvelée, répandue, enseignée par la puissance de son éloquence et l'éclat de ses succès; Il l'a rendue commune et populaire en Europe. Il a travaillé à la conquête d'une sage liberté.

Je dis d'une sage liberté , car de même qu'il y a un or vrai et un or faux, il y a la vraie et la fausse liberté. Oh combien cellelà est belle ! oh que celle-ci est hideuse ! Combien celle-là est majestueuse! combien celle-ci est terrible! Combien celle-là respire la grâce et la paix ! combien celle-ci inspire l'épouvante et l'horreur ! L'une a orné sa tête de la splendide auréole de l'ordre , l'autre l'a couverte du bonnet sanglant de l'anarchie ! L'une tient à la main l'olivier de la paix , l'autre le flambeau de la discorde; l'une est vêtue de la blanche robe de l'innocence , l'autre est enveloppée dans le noir manteau du crime souillé de sang. L'une est le soutien des trônes , l'autre en est la ruine ; l'une est la gloire et la félicité des peuples , l'autre en est la honte et le fléau. Celle-ci est vomie par l'enfer comme un souflle empoisonné de l'esprit de ténèbres, celle-là descend du ciel comme une suave

incarnation de l'esprit de Dieu : Ubi spiritus Domini , ibi liber tas.

C'est pourquoi , entendons le bien, cette vraie liberté n'est point sortie des orgies clandestines de la rébellion, mais du sanctuaire; elle a germé, non sous les doctrines de la pbilosophie, mais sous celles de la religion. La liberté est l'irradiation pacifique de la vérité , comme la servitude est le flambeau funeste de l'erreur. On ne peut donc l'obtenir sincère et pure que par l'Eglise, dans laquelle seule se trouve la vérité sincère et pure. De même donc que c'est l'Eglise qui a soutenu la liberté métaphysique de l'âme humaine contre les philosophes et les hérétiques qui l'avaient attaquée ; de même que c'est l'Eglise qui a créé la liberté domestique en élevant la femme à la dignité d'épouse et en consacrant les droits des enfants ; de même que c'est l'Eglise qui a créé la liberté civile, en abolissant, parmi les peuples chrétiens , la vente de l'homme et l'esclavage ; de même , l'Eglise seule pourra proclamer la liberté politique , en fixant les vraies et justes limites de l'obéissance et du commandement, les vrais et justes droits, les vrais et justes devoirs des peuples et des pouvoirs.

RÉSULTATS DE l'aGITATION d'o'cONNELL AU POINT DE VUE DE LA RELIGION.

Semblable à un souverain légitime , la vérité n'a besoin que d'elle-même ; elle n'a qu'à se révéler pour s'attirer l'adhésion et les hommages et régner dans le monde des intelligences. Au contraire, semblable à un tyran usurpateur, l'erreur ne peut s'imposer aux esprits des hommes et ne peut conserver cet empire que par le moyen de la violence et de la fraude.

C'est pourquoi , tandis que l'hérésie commence toujours par s'attacher aux grands pour pouvoir ensuite , à la faveur de leurs passions et de la force de leur puissance, dominer les peuples, la doctrine catholique au contraire commence toujours par s'annoncer d'elle-même et toute seule au peuple , après quoi , elle daigne aussi admettre les grands à sa suite , sous la condition toutefois qu'ils viendront avec le peuple manger à la table et boire à la coupe de l'égalité chrétienne, vêtus des livrées de l'humilité. Tandis que l'hérésie est toujours à genoux au pied des trônes , implorant un lambeau de pourpre pour la couvrir et une épée pour la défendre , la doctrine catholique saintement fiêre de sa divine origine , ne se présente debout devant les trônes que pour leur prêcher les vérités les plus importunes et les devoirs les plus durs.

Enfin, tandis que les églises hérétiques ou schismatiques s'en vont partout rnandiant la protection des hommes , l'Eglise véritable ne demande à Dieu que la liberté : Ut Ecclesia tua secura tibi serviat liber tate.

De là vient que la liberté de conscience , qui , dans le sens absolu , ne signifie qu'indilTérence, athéisme, impiété, négation de toute révélation , de toute religion positive , de toute règle de croyances et d'actions, cependant, dans son sens relatif, c'està-dire par rapport à la puissance civile , qui n'a pas reçu de Dieu la mission de prêcher et d'interpréter l'Evangile, est un principe catholique que l'Eglise a professé, enseigné, défendu, et auquel elle ne pourrait renoncer sans abdiquer sa mission divine , sans se détruire elle-même; c'est une condition nécessaire de son existence et de sa propagation.

Mais comme , à la fin du dernier siècle , l'Eglise catholique avait vu , au nom et par les apôtres de la liberté , emprisonner ses pontifes , disperser ses ministres, détruire ses autels, profaner ses temples , violer ses vierges saintes , usurper ses biens , abolir ses cloîtres, discréditer, mutiler ses doctrines, ses lois, son culte, ses institutions , enfin comme , à cette époque funeste , la liberté marcha toujours en compagnie du blasphème et du sacrilège , l'Eglise commença à la considérer comme l'ennemie nécessaire, irréconciliable de la vraie religion , et les vrais fidèles ne pouvaient entendre son nom sans frémir, ne croyaient pouvoir le prononcer sans crime.

Au contraire , comme à la même époque l'autel était tombé sous les coups de la même hache qui avait démoli le trône, l'idée qu'ils ne pouvaient se relever qu'unis prévalut; et c'est pourquoi le trône et l'autel inspirèrent un commun intérêt et se trouvèrent unis dans l'esprit , dans le cœur et dans la bouche de tous les gens de bien ; et comme une triste expérience avait prouvé que le trône ne pouvait rien sans l'autel, on commença à croire que l'autel ne pouvait rien non plus sans le trône : et c'est pourquoi le trône fut considéré non-seulement comme l'appui nécessaire de Tordre politique, mais encore de l'ordre religieux.

Ces idées étaient devenues générales en Europe. Les vrais fidèles tenaient toujours leurs regards fixés non-seulement sur les trônes catholiques, mais encore sur les trônes protestants; les catholiques de l'Irlande eux-mêmes n'attendaient que de la libéralité de la couronne protestante de l'Angleterre , l'émancipation de leurs consciences et de leur religion ; toutes leurs espérances reposaient sur un trône conslitulionnellcmcnt ennemi de leur foi.

Mais c'était là faire d'une religion divine une institution humaine, qui ne peut rien sans l'appui de l'horarae. C'était abandonner la foi , la morale, le culte, l'Eglise à l'arbitraire du pouvoir civil, qui, sous prétexte d'en être le protecteur, n'aurait pas manqué de s'en faire le pontife , et il est prouvé que l'Eglise a eu plus souvent à se plaindre de ses prolecteurs que de ses persécuteurs. C'était faire dépendre du bon ou du mauvais vouloir du prince la foi du peuple, consacrer comme politiquement légitimes tous les systèmes de l'erreur jusqu'à l'athéisme, et consentir à la plus dure, à la plus insupportable de toutes les servitudes, la servitude de la conscience; c'était vouloir enfin détruire jusqu'au dernier vestige de la dignité humaine.

Combien n'était-il pas nécessaire de faire sentir aux peuples que le pouvoir civil qui étend la main sur la religion, en faisant semblant de la protéger, la domine , et, en la dominant, l'annule et la dégrade , et que la vraie religion ne peut subsister qu'à l'ombre et à la faveur de la liberté?

Mais , grand Dieu ! détruire un préjugé qu'une complication de terribles circonstances avait gravé profondément dans les esprits les plus sages, à savoir : « Que la liberté est l'ennemie de la religion ; » calmer les appréhensions , les craintes , les terreurs trop légitimes que le mot de liberté devait éveiller dans les cœurs les plus religieux , les plus pieux ; entraîner un peuple aussi catholique que le peuple irlandais à chercher dans la liberté le triomphe du catholicisme, tandis que dans le reste de l'Europe ce catholicisme avait été détruit ou défiguré sous les coups de la liberté , quel travail ! quelle entreprise ! Une génération tout entière d'hommes apostoliques n'aurait pas semblé suffisante pour réussir, et cependant un seul homme, un seul laïque, O'Connell seul l'a fait! Son génie a suffi pour concevoir un tel projet, son courage pour l'entreprendre, sa constance et sa puissance pour l'accomplir!

Avec quelle prudence , avec quelle discrétion , pour ne point intimider des préjugés trop raisonnables , des sentiments trop délicats , ne s'est-il pas appliqué d'abord dans les assemblées publiques et dans les réunions privées , à persuader au peuple et au clergé qu'il n'y avait rien d'avantageux à attendre pour la religion catholique de la libéralité spontanée d'un gouvernement protestant , que l'émancipation religieuse ne pouvait s'obtenir que par le moyen et en compagnie de l'cmancipalion politique, que l'indépendance de l'Eglise catholique en Irlande devait être une conquête légale , pacifique du peuple , et non point une concession gratuite du pouvoir, et que la liberté était le seul moyen qui leur

restât pour faire triompher la religion. Il répétait souvent que rien ne lui avait été plus difficile que de persuader au clergé que la religion ne devait, ne pouvait être victorieuse qu'à la faveur de la liberté.

Il ne manqua pas, au commencement, d'esprits d'une piété faible ou d'une hypocrisie maligne qui, en entendant un langage si nouveau dans la bouche du jeune O'Connell, se laissèrent aller à la défiance , et le traduisirent au tribunal de l'opinion publique comme étant un esprit sans discrétion , faussé par la philosophie du dix-huitième sicle , ou comme un dangereux émissaire chargé d'inoculer à l'Irlande les doctrines anarchiques de la révolution française , en un mot , comme un sectaire. Mais son horreur pour le sang , son amour pour la légalité , la force de ses convictions , et surtout son zèle sincère pour la religion, dissipèrent bientôt tous ces soupçons, toutes ces calomnies. Ses intentions saintes furent bientôt connues, ses doctrines furent entendues, goûtées , ses desseins approuvés et applaudis.

Tel fut l'effet magique de sa parole et de son action , que , dans l'espace de cinq années , il réussit à faire passer son esprit tout entier dans le cœur de l'Irlande , à transformer l'Irlande à son image. Il attira à ses idées , non-seulement les catholiques en masse, mais encore un grand nombre de prolestants; non-seulement les laïques, mais encore les ecclésiastiques ; non-seulement les hommes, mais encore les femmes; non-seulement en Irlande, mais encore en Angleterre ; et il établit l'association de la liberté religieuse, dans laquelle tous les hommes de bonne foi , tous les cœurs nobles, tous les esprits généreux de toutes les églises et de toutes les opinions se trouvèrent réunis et unanimement associés dans la même pensée de réclamer par leurs communs efforts la liberté de conscience, son affranchissement du pouvoir civil, et de faire triompher leur propre religion par le moyen de la liberté.

Les efforts d'O'Conncll furent couronnés de succès. Après quelques années de lutte, de souffrances et d'angoisses, l'Irlande, guidée par son libérateur, finit par conquérir son émancipation , sa liberté civile , sans conditions humiliantes ou funestes , et comme O'Connell l'avait prédit, sans avoir rien sacrifié de sa religion.

Ces heureux résultats ne se sont point bornés à l'Irlande. O'Connell a vu la liberté civile qu'il avait prophétisée et conquise pour sa patrie devenue un triomphe pour la religion dans les diverses parties du monde.

En effet , ce fut grâce aux héroïques efforts de l'Irlande que la

liberté civile, et par suite la liberté religieuse furent accordées à tous les sujets catholiques de la couronne d'Angleterre. Voilà donc qu'à partir de cet instant la religion catholique regardée jusque-là par l'Angleterre avec un superbe dédain comme la religion des esclaves , et, sous le nom de religion papiste, reléguée avec mépris dans les faubourgs et les prisons, la voilà qui acquiert une grande importance , une grande force, une grande dignité. Pleine d'une sainte fierté, elle monte au palais des grands, pénètre dans le parlement, entre à la cour, s'assied dans les conseils secrets de la royauté , et force l'orgueilleuse politique , qui , jusque-là daignait à peine l'honorer d'un regard , à traiter avec elle d'égale à égale, et presque à la respecter comme sa souveraine. Voilà que cette religion, jusque-là regardée seulement comme la religion des ignorants, des faibles d'esprit, de la populace et des pauvres femmes , envahit les universités les plus fameuses d'Oxford et de Cambridge , y fait des prosélytes entre les meilleurs sujets produits par les traditions catholiques que l'hérésie n'avait pu entièrement détruire, et compte parmi ses humbles disciples les plus nobles esprits, les hommes les plus instruits et les plus profonds dans la science de la religion , les plus nobles âmes , les caractères les plus généreux.

Oui , le temps est passé aujourd'hui d'insulter une religion qui, sans aucun secours des pouvoirs humains, et en dépit de leurs efforts, forte seulement de ses charmes divins , attire les grandes âmes à l'odeur de ses parfums célestes, et les enchaîne à sa suite à travers les voies les plus difficiles , jusquà sacrifier les positions les plus lucratives et les plus brillantes, jusqu'à embrasser la pauvreté avec l'unique ambition de posséder la vérité.

Chose admirable ! la religion catholique qui, privée de ses droits civils , ne semblait qu'une esclave , une fois rendue libre par le génie d'O'Connell , apparut comme une reine. La liberté en a mieux fait connaître et apprécier la vérité et la beauté. Devenir catholique n'est plus aujourd'hui, même aux yeux des protestants anglais , se dégrader, c'est au contraire s'élever, s'honorer dans l'opinion. Les conquêtes que la foi catholique ne cesse de faire dans les classes les plus distinguées de la société sont accompagnées d'un sentiment d'envie et non de mépris. Ceux qui restent encore dans l'hérésie jettent sur eux-mêmes un regard honteux et troublé, mais ils ne vomissent plus l'injure, ils ne s'abandonnent plus à la colère contre ceux qui les abandonnent. Ils n'osent plus blâmer l'anglican qui devient papiste, ils gémissent plutôt de n'avoir pas le courage de l'imiter. Si les sarcasmes,

les invectives , les outrages se rencontrent encore dans la bouche de bigots fanatiques, aussi vils par leurs sentiments que parleur naissance , la haute aristocratie , la vraie ?cience , la bonne foi , le philosophe qui réfléchit , l'homme d'Etat qui se respecte , n'ont pour l'Eglise romaine et pour son auguste chef que des expressions de respect , d'admiration et de louange. Les voûtes de Westminster résonnent chaque jour de généreux accents qui rendent hommage à la vérité catholique, et font justice des insolences usées et désormais insupportables des vieux sectaires. Or, en consignant cette marche des choses , comment douter de la vérité de la prophétie qu'un beau génie (le comte de Maistre) a faite au commencement de ce siècle . « Qu'avant qu'il ne finisse, la messe sera célébrée à Saint-Paul de Londres? » Mais une fois que la messe sera célébrée à Saint-Paul de Londres, qui peut dire en combien d'autres églises des vastes domaines de l'Angleterre elle sera célébrée le même jour? La couronne britannique domine sur environ quatre-vingt millions de sujets dans le monde entier. Eh bien ! c'est à une si énorme masse d'hommes, de langues et de religions diverses qn'O'Connell a ouvert les portes de la véritable église, et auxquels il a assuré pour toujours la liberté de devenir catholiques , en revendiquant cette liberté pour l'Irlande !

Qui peut mesurer l'étendue, l'importance d'un tel succès? O'Connell n'en eut pas obtenu d'autre , que celui-là' suffirait pour lui assurer un rang éminent, une gloire toute spéciale dans les annales de l'apostolat catholique.

Voyez en effet les résultats précieux que la foi catholique, émancipée dans la mère-patrie, produit dans toutes les dépendances de ce vaste empire. Partout où flotte l'étendard de la Grande-Bretagne, la foi de l'Irlande, à l'ombre de la liberté, déploie une force et une majesté auxquelles rien ne résiste. Le soldat irlandais, le prêtre, le missionnaire irlandais sont l'objet d'un respect particulier de la part de ceux qui commandent dans ces contrées au nom de l'Angleterre. La religion catholique n'a plus d'autres ennemis que les méthodistes, secte où se sont concentrés tous les sentiments bas , tous les instincts cruels de l'hérésie. Les autres sectes sentent la supériorité de l'action catholique pour convertir et civiliser les peuples, et lui rendent de justes hommages ; l'Eglise devenue libre se fortifie incessamment dans ces immenses régions; elle s'y étend, elle y triomphe.

Or , cette révolution , la plus grande après celle qu'opéra dans le monde le christianisme naissant , cette révolution si précieuse par SCS principes, ses moyens et ses résultats, Dieu Ta opérée

par la main d'un seul homme; Daniel O'Connell est, après Dieu, cet homme à qui en revient la gloire!

Que dirai-je des effets que l'émancipalion de l'Irlande a produit sur le protestantisme anglais! Une prédiction fut faite par les plus profonds politiques de la Grande-Bretagne , pendant que se plaidait celte grande cause, que l'émancipation de l'Eglise catholique serait la destruction du protestantisme. Cette prophétie tend à son accomplissement avec une étonnante rapidité. Le protestantisme ne vivait que des lois d'exception ; il ne se trouvait en sûreté qu'à l'ombre de l'intolérance et de la tyrannie. Privé de ces affreux auxiliaires, abandonné à sa faiblesse et vicié par l'erreur, il ne peut plus se soutenir.

Et c'est pour cela que l'orangisme expirant , dans les accès convulsifs de son agonie, tourne vers le trône des regards inquiets et implore à grands cris le rappel du bill d'émancipation ; c'est pour cela que l'anglicanisme bigot tremble d'accorder à l'Irlande le complément de sa liberté ; c'est pour cela que les universités protestantes, ces citadelles de l'erreur , fondées , disait-on , pour sauver le principe du libre examen, première base du protestantisme, punissent de la destitution et de l'ostrocisme le noble courage de celui qui , à l'aide du libre examen, s'est convaincu, croit et confesse que la religion catholique est la seule véritable.

O'Connell donc , en émancipant l'Eglise catholique en Angleteri'e , a donné par cela seul au protestantisme anglais un coup dont il ne peut se relever. Cet horrible scandale de la royauté chrétienne , ce produit monstrueux de l'esprit de luxure uni à l'esprit de cupidité et d'orgueil, est sur le point d'expirer, et c'est le bras puissant d'O'Connell qui l'a percé au cœur , avec l'épée de la liberté !

Mais le protestantisme anglais est uni par des liens secrets au protestantisme suisse et au protestantisme allemand ; c'est cette alliance qui fait leur force, leur autorité et leur espoir. L'Angleterre est à la tête du protestantisme , comme la France est à la tête du catholicisme dans l'univers entier. Lors donc que notre apôtre a frappé à mort le protestantisme en Angleterre , il en a préparé la chute dans le monde.

Mais ces triomphes ne sont pas les seuls qu'O'Connell ait donnés à l'Eglise , par le moyen de la hbcrté. Le principe de l'indépendance delà religion à l'égard du pouvoir civil a été, de nos jours, proclamé pour la première fois par la jihilosophie irreligieuse du dernier siècle , avec l'intention infernale de nuire à la véritable Eglise. Cette philosophie , parlant de l'idée funeste que

OCON.NELL. 5ÔT

l'Eglise catholique est une institution purement humaine, qui n'a ni vie ni force propre , et qui ne peut se tenir debout qu'avec l'appui des trônes , crut que si la doctrine de l'indépendance de la religion ou de la séparation de l'Eglise et de l'Etat venait à prévaloir, l'Eglise , dépouillée du secours de l'Etat et battue en brèche par la science et toutes les passions humaines, devrait infailliblement tomber. Mais , ô calculs aussi insensés qu'impies ! ô admirable économie de la Providence de Dieu sur son Eglise ! Voilà dix-huit siècles que l'Eglise déclare au pouvoir civil qu'il n'a aucune juridiction propre sur la conscience et sur la foi ; voilà dix-huit siècles qu'elle lutte contre le pouvoir pour son indépendance et sa liberté. L'incrédulité donc, en prêchait cette doctrine, a parlé le langage de TEglise , elle a employé son éloquence à la défendre, en croyant l'attaquer ; elle a été divinement inspirée; elle a servi sans les comprendre les desseins de Dieu sur l'Eglise. L'ànc de Balaam a parlé le langage de l'intelligence ; l'imposteur rempli de l'esprit de l'enfer a élevé la voix pour les intérêts du ciel ; Caïphe a prophétisé ; Judas a prêché l'Evangile ; l'ange apostat s'est exprimé comme l'Ange de Dieu; les ennemis de l'Eglise ont proclamé eux-mêmes le vrai besoin de l'Eglise , le vrai principe auquel est attaché le succès de sa force régénératrice, sa protection, son triomphe.

On sait cependant de quelle manière la philosophie incrédule, devenue pouvoir , a mis en pratique cette doctrine de la liberté de conscience, qu'elle avait elle-même proclamée. On sait comment sous son empire , il fut permis à chacun d'être janséniste , schismatique , hérétique , athée , déiste ; mais malheur à celui qui , prenant au sérieux cette liberté de conscience, s'avisait de se déclarer catholique. La guillotine était en permanence , le bourreau toujours à son poste pour faire justice de celui-là. Voilà pourquoi la doctrine de la liberté de conscience n'excitait que l'horreur des uns, les soupçons des autres, et ne comptait de partisans que parmi les incrédules et les indifférents. Mais lorsque O'Connell en eut pris le patronage ; lorsqu'il l'eut proclamée de sa voix puissante et entourée du prestige de son autorité ; lorsqu'il l'eut professée avec tant de sincérité , mise en action avec tant de courage , utilisée avec tant de succès et purifiée en quelque sorte des souillures dont les livres de l'impiété l'avaient profanée en prononçant son nom ; lorsqu'il l'eut , enfin , baptisée , sanctifiée et fait servir au triomphe de la vraie religion dans sa patrie ; bientôt cette doctrine, restée jusque-là cachée dans quelque coin obscur deja France ot do l'Allemagne , a retenti comme un écho sonore dan»

toute l'Europe ; elle a gagné les universités , elle est entrée dans les cabinets, elle a pénétré dans le sanctuaire, et funeste seulement à l'hérésie et à l'erreur , elle a produit ou préparé les plus brillants triomphes à la vérité.

En effet , en face de cette doctrine , et par conséquent de la libre discussion en matière de religion , dans les pays où la véritable religion se trouve entourée de sectes erronées, toutes les nouvelles sectes religieuses , nées de l'orgueil et de la volupté, comme les vers de la corruption, sont mortes pour ainsi dire en naissant ; et tandis que l'hérésie et l'incrédulité voient de jour en jour s'éclaircir leurs rangs , la vérité catholique , sortant de ses luttes plus forte et plus pleine de vie, voit de jour en jour doubler le nombre de ses disciples. Elle seule profite de la liberté , sous les coups de laquelle on avait craint de la voir succomber ! On peut donc dire avec plus de raison de la liberté ce que l'on a dit de la science qu'elle est un dissolvant qui décompose tous les métaux , excepté l'or. Et, en effet , la liberté dissout et pulvérise toutes les religions, à l'exception delà véritable! Et si cela n'était pas certain, si cela n'était pas évident, si la liberté, qui est un des plus grands attributs de Dieu , ne convenait pas à la religion de Dieu , vous ne m'entendriez pas en faire l'éloge avec tant d'assurance , du haut de cette chaire sacrée qui ne doit défendre que ce qui est vrai , saint et divin.

C'est avec cette arme à la main que le rationalisme allemand refuse hardiment de se soumettre au culte officiel de la Prusse , et que , niant au pouvoir civil toute compétence pour imposer des symboles et les interprêter, il détruit les derniers remparts de l'édifice de Luther, et travaille pour l'entière liberté des catholiques. C'est avec cette arme que la démocratie de Genève , combattant les prétentions intolérantes, la juridiction doctrinale des ministres de l'hérésie, abat l'impiété de Calvin dans la métropole de son empire , et y prépare la liberté du catholicisme. C'est avec cette arme que la diplomatie européenne bat en brèche l'intolérance musulmane à Constantinople, le paganisme ombrageux de la Chine, et en ouvre les portes à la libre prédication de l'Evangile. C'est de cette arme enfin que sont forts, c'est à elle qu'ont recours les fidèles , les prêtres , les évèques de l'Eglise catholique en Espagne , en Portugal , en France , en Belgique , en Hollande cl dans plusieurs contrées de l'Allemagne.

C'est cette arme qu'ils manient aujourd'hui avec une confiance égale aux craintes qu'elle leur inspirait d'abord, pour obtenir l'indépendance dont l'Eglise a besoin, et qu'un libéralisme hy-

pocrite s'obstine à leur refuser. Ils arrêtent le pouvoir civil tenté de forger de nouvelles chaînes pour l'Eglise , et le contraignent à briser les anciennes. Oui, la cause de la vraie religion, une fois transportée par le génie d'O'Connell sur le vaste terrain de la liberté, agitée au grand jour de la publicité, ne peut plus périr; ses droits ne peuvent plus être contestés, ses légitimes progrès, ses conquêtes ne peuvent plus être arrêtés.

C'est donc en vain que certains gouvernements se flattent de pou- ^o\v dominer encore TEglise ou dans l'Eglise. Depuis que le grand apostolat d'O'Connell a fait du principe de l'indépendance de la religion à l'égard du pouvoir civil un dogme universel ; depuis qu'il l'a persuadé à tous les esprits, imprimé dans tous les cœurs, et qu'il l'a fait adopter et goûter par les plus zélés et les plus pieux parmi les pasteurs de l'Eglise , ce principe ne peut plus périr ni tomber en oubli. 11 acquerra de la force par la résistance même qu'on voudra lui imposer; il triomphera de tous les obstacles et fera triompher la religion.

Et malheur, malheur aux gouvernements qui croiraient pouvoir faire encore du despotisme religieux au xix»^ siècle, après la grande révolution qui s'est opérée dans les idées. Les empereurs qui , en se faisant chrétiens, ne voulurent pas comprendre le christianisme et prétendirent continuer à exercer le despotisme païen sur l'Eglise chrétienne , furent abandonnés par l'Eglise. Ils tombèrent dans toutes les bassesses qui firent donner à leurs règnes le titre d'Histoire du Bas-Empire, et ils disparurent de la scène politique du monde sans héritiers et sans successeurs. L'Eglise, qui ne dédaigne point, mais qui recherche, qui ne méprise point, mais qui accueille et sanctifie tout ce qui a force et vie, se tourna alors vers la Barbarie, dont les mains avaient fait justice des misères et des fautes de l'empire romain; elle lava sa tête avec un peu d'eau, oignit son front d'un peu d'huile , et en fit le miracle de la monarchie chrétienne. Si donc un jour les successeurs des chefs barbares, se laissant pénétrer par l'élément païen essentiellement despotique, renoncent à l'élément chrétien essentiellement libéral, parce qu'il est tout charité, et no veulent plus comprendre la doctrine de la liberté icligieuse des peuples et de lindcpcndance de l'Eglise , qui fit la sécurité et la gloire de leurs ancêtres, l'Eglise saura bien encore se passer d'eux ; elle se tournera vers la démocratie ; elle baptisera cette héroïne sauvage; elle la fera chrétienne, comme elle a déjà fait chrétienne la Barbarie; elle imprimera sur son front le sceau de sa consécration divine, et lui dira : Règne! et elle régnera. Oui, les gouvernements n'ont d'appui.

540 AC.lTATlOiX CATHOLIQUE.

de salut, de défense, de probabilité de durée qu'en donnant à l'Eglise la liberté qui lui appartient , en traitant et en respectant les peuples comme enfants de Dieu! (Oraison funèbre d'O'Connell.)

Page 1