‹ Histoire de l'éloquence (volume 3)Chapitre 54 sur 63 · OPPOSITION LÉGITIMISTE · texte numérisé non relu

OPPOSITION LÉGITIMISTE

M. de Fitz-James.

M. le duc de Fitz-James a été le dernier des chevaliers-orateurs.

Sa stature était haute et sa physionomie mobile et spirituelle. Il avait, à la tribune , les airs , le sans-gène , le déboutonné d'un grand seigneur qui parle devant les bourgeois. 11 ne faisait pas de façons avec eux , il se mettait à l'aise et causait , absolument comme s'il eût été en déshabillé. Il prenait du tabac, il se mouchait, il crachait, il étcrnuait , allait, venait, se promenait d'une estrade à l'autre. Il avait des expressions familières , qu'il jetait avec bonheur et qui délassaient la Chambre des superbes ennuis de l'étiquette oratoire. On eût dit qu'il daignait recevoir la législature à son petit lever.

Son discours était tissu de mots fins, et quelquefois il était hardi et coloré. II y avait plus de travail qu'il n'en voulait faire paraître dans ce contraste de tons divers, et je ne le blâme point de cela, car l'écueilde presque tous les discours est la monotonie.

Cet orateur était quelquefois simple jusqu'à la trivialité, et métaphorique jusqu'à l'enflure ; c'est qu'il avait plus de facilité que d'instruction , et plus d'esprit que de goût.

Berryer.

Pour bien juger le tour d'idées , le tour d'éloquence de Berryer, il faut se placer dans l'inexprimable position oîi il se trouve. Comme cbef d'un parti parlementaire , il ne peut paraître à la tribune qu'à la condition de se couvrir la face et de refouler ses sentiments royalistes dans le fond de son cœur. Il ne lui est pas interdit d'être éloquent, mais pourvu que ce ne soit pas pour la défense de sa cause , ni de triompher, mais pourvu que d'autres ramassent les dépouilles de sa victoire; on lui permet tout, si ce n'est d'être légitimiste.

Peut-être aussi ce sentiment d'indulgence , de convenance, de loyauté, qui, surtout dans une assemblée française, environne un athlète courageux et luttant seul contre un bataillon d'adversaires, a-t-il servi Berryer mieux que n'aurait pu le faire l'adhésion d'un nombreux parti. Peut-être la difficulté même de cette position extraordinaire a-t-ellc donné à son talent plus d'énergie et plus d'éclat, comme on voit le jet d'eau s'élancer avec plus de force du tube étroit qui Je renferme.

Berryer est, après Mirabeau, le plus giand des orateurs français.

Oui , depuis Mirabeau , personne n'a égalé Berryer ; ni le général Foy, qui récitait plutôt qu'il n'improvisait, et qui ne réunissait pas la dialectique serrée des affaires à la puissance d'organe et à la vaste éloquence de Berryer ; ni Laine qui n'avait qu'un son harmonieux et pathétique; ni de Serre, qui, lourd et embarrassé dans ses exordes , ne laissait échapper que par intervalle le cri de sa passion oratoire ; ni Casimir-Périer dont la véhémence ne se déployait que dans l'apostrophe; ni Benjamin-Constant, dont le talent avait plus de souplesse et d'art que de mouvement et d'énergie ; ni Dupin à qui manquent l'ampleur des formes , la passion du geste et de la voix , et le ton merveilleux de l'électricité ; ni Lamartine qui a plus d'éclat que de chaleur, et plus de coloris que de logique; ni Manuel enfin qui était doué d'un jugement sur et courageux, mais qui, plus dialecticien qu'orateur, n'arrachait pas comme Berryer des frémissements involontaire à son auditoire ravi et transporté.

La nature a traité Berryer en favori. Sa stature n'est pas élevée , mais sa belle et expressive figure peint et reflète toutes les émotions de son âme. Il vous fascine de son regard fendu et velouté ,

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de son geste singulièrement beau comme sa parole. Il est éloquent dans toute sa personne.

Berryer domine l'assemblée de sa tête haute. Il la porte en arrière comme Mirabeau , ce qui la dilate et l'épanouit.

Il s'établit à la tribune et il s'en empare comme s'il en était le maître , j'allais dire le despote. Sa poitrine se gonfle, son buste s'étale , sa taille s'allonge , et l'on dirait un géant.

Son front rugueux s'échauffe, et quand sa tête bout, chose étrange ! ses pores transsudent du sang.

Mais ce qu'il a d'incomparable , ce qu'il a par-dessus tous les autres orateurs de la Chambre, c'est le son de sa voix , la première des beautés pour les acteurs et pour les orateurs. Les hommes rassemblés sont extrêmement sensibles aux qualités physiques de l'orateur et du comédien. Talma et M^'^ Mars n'ont dû leur renommée qu'au charme divin de leur voix. Donnez à mademoiselle Mars , donnez à Talma une voix commune , quels que fussent la profondeur de leur jeu et le sentiment exquis deleur art, mademoiselle Marc et Talma eussent vécu ignorés. C'est par l'organe, souvent plus que par les raisonnements , qu'on agit sur une assemblée. M. Barthe lui-même, si vide d'idées, si faible de dialectique, ébranlait les centres par l'accent pathétique de sa voix , et nous ne croyons pas qu'il soit descendu une seule fois de la tribune sans exciter les plus vifs applaudissements.

Mais Berryer ne doit pas seulement sa prééminence au hasard de ses qualités extérieures , il est maître aussi dans l'art oratoire. La plupart des autres pai-leurs s'abandonnent à la verve de leurs inspirations , et ils rencontrent dans le désordre de leurs excursions , de beaux mouvements , mais ils manquent de méthode. On ne sait pas toujours bien , et ils ne le savent pas eux-mêmes , d'où ils partent et où ils veulent arriver. Ils se reposent en route et font halte pour reconnaître leur chemin. Ce qui rend Berryer supérieur à eux , c'est que , dès le seuil de son discours , il voit, comme d'un point élevé, le but où il tend. Il n'attaque pas brusquement son adversaire; il commence par tracer , autour de lui , plusieurs lignes de circonvallation ; il le trompe par des marches Savantes , il s'en rapproche peu à peu , il le débusque de poste en poste , il le suit , il l'enveloppe , il le presse , il l'étreint dans les nœuds redoublés de son argumentation. Celte méthode est celle des larges esprits, et elle fatiguerait bientôt un auditoire aussi inattentif qu'une Chambre française , si Berryer ne soutenait pas sa préoccupation légère par le charme de sa voix , l'animation de son geste et la noblesse élégante de sa diction.

D'ailleurs, après s'être laisse entraîner , à la suite de l'orateur, et au moment où l'on se croit dévié de sa route et comme égaré , l'on se sent ramené au but par un détour habile et ingénieux , et l'on applaudit avec transport à la puissance de son art.

Mirabeau ne grandissait que sous la contradiction et l'obstacle. Il lui fallait des indisciplines et des rébellions à gouverner. C'était un lutteur, un homme de guerre. Il n'était jamais plus beau que dans le feu de la bataille.

Mirabeau était assiégé de murmures au point d'en être interrompu. Au contraire , Berryer parle au milieu d'un silence attentif et en quelque sorte respectueux.

On l'écoute et l'on dirait que son auditoire sympathique , répète tout bas , en chœur, les notes qui s'échappent de ce bel et mélodieux instrument.

Il subjugue l'Assemblée, il se la soumet comme le magnétisé qu'on fait , à volonté , parler, se taire, marcher, s'arrêter, poursuivre, dormir; mais aussi, dès que le magnétisé se réveille, le charme est rompu. De même , lorsque l'Assemblée s'ébranle et descend de ses gradins pour aller voter, l'intérêt matériel, les principes et les passions reprenant le dessus , elle scrutine contre le plus grand de nos orateurs, non plus que si elle venait d'ouïr le patois inintelligible d'un compatriote de 31. de Pourceaugnac.

Berryer impuissant, délaissé dans la s-phère légitimiste de ses principes , sait très-bien , d'ailleurs, qu'il ne pourrait faire apparaître le plus petit bout de son drapeau blanc, sans que l'orage universel, qui s'élèverait et qui soufflerait avec violence , ne le condamnât à le replier bien vite. Ce n'est pas qu'il se mette à la traînée des libéraux , et qu'il s'accroche aux pans de leur habit ; mais il se place librement , fièrement sur le terrain de l'Opposition, et il se sert des armes mêmes de cette Opposition qu'il manie d'une façon admirable.

Il questionne, il interpelle, il étourdit son adversaire, afin qu'il se découvre à l'improvistc et qu'il puisse le percer sur-le-champ au défaut de la cuirasse.

Il ébranle sur sa base un fait , un document , mais il a soin de ne pas le renverser entièrement , et il lui suffit qu'il se soutienne , tout disjoint qu'il est. Les doutes qu'il exprime , valent pour autant d'affirmations , de lui à ses auditeurs ; mais des ministre à lui , ils ne valent que comme les doutes, et il ôle ainsi, d'avance, une partie de ses avantages à leur réponse.

Si quelque croupier des fonds secrets de police , si quelque famiher des cuisines du château , se sent piqué au vif , il pourra

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bien laisser échapper de son œsophage, un gémissement caverneux et sourd; mais n'ayez garde qu'il interpelle l'orateur , de peur que Bcrrycr , en se retournant pour voir qui se permet ainsi de lui répondre, ne l'écrase d'un revers de sa massue.

Mais si quelque ministre marmotte une interruption saisissable, Bcrryer se retire un peu en arrière de la tribune et le regarde s'enferrer ; et puis, revenant tout-à-coup sur lui, comme sur une proie , il le secoue , le soulève et , le laissant retomber , il le cloue et l'aplatit sur son siège par une réplique foudroyante.

Sa vaste et fidèle mémoire contient , sans effort , les dates les plus compliquées , et son doigt se pose sans hésitation sur les passages dispersés des nombreux documents qu'il analyse et qui fortifient la trame de ses discours.

Rien n'égale la variété de ses intonations , tantôt simples et familières , tantôt hardies, pompeuses , ornées , pénétrantes.

Sa véhémence n'a rien d'amer et ses personnalités n'ont rien d'injurieux.

Il tire d'une cause tout ce qu'elle contient à la fois de spécieux et de solide , et il la hérisse d'arguments si captieux et si serrés qu'on ne sait plus par où l'aborder ni la prendre.

Lorsqu'il a parcouru la série de ses épreuves, il s'arrête un court moment; alors, il les entasse les unes sur les autres, et il en fait un monceau sous lequel il accable ses adversaires.

Il enchaîne , il retient , il délasse l'attention de ses auditeurs pendant plusieurs heures de suite; il les promène, sans les égarer, sous le péristyle et à travers les belles colonadcs de son discours. Il les éblouit par le spectacle varié de son génie. Il les tient suspendus au charme de sa magnifique parole.

Homme du monde , homme de dissipation et de plaisir, et d'un caractère enjoué, Bcrryer n'est pas naturellement laborieux. Il est doué cependant d'une grande aptitude pour les affaires. Nul, quand il veut , n'approfondit mieux une question , n'en rassemble les détails avec une investigation plus curieuse , n'en compose un ensemble plus savant et mieux ordonné.

Peut-être, au milieu de sa vaste diction , n'est-il pas quelquefois très-correct; mais ce défaut , commun à tous les improvisateurs parlementaires, ne nuit pas à l'effet de ses discours. Nous avons déjà dit qu'il ne fallait ni analyser ni lire nos orateurs, il faut les entendre. Leur renommée serait plus grande si la presse ne les reproduisait pas. Ils ont un ennemi dans chaque sténographe.

Depuis l'établissement de notre gouvernement constitutionnel ,

il y a eu, dans la longue et immense carrière de nos orat eurs, des éclairs de génie, quelques axiomes saillants , quelques vives pensées , quelques mots spirituels , quelques phrases à effet , quelques mouvements oratoires ; mais il n'y a pas eu un seul discours qui puisse passer, à la lecture , pour un véritable modèle d'éloquence. On les a coUigés tous, imprimés dans des recueils , édités avec luxe , et que sais-je? dorés sur tranche , mais personne ne les lit.

C'est comme une amphore débouchée dont l'ambroisie s'évaporerait et qui ne serait plus digne d'être servie à la table des dieux.

La Pythonisse aussi est belle sur son trépied et dans son temple; mais hors de là , ce n'est plus qu'une femme nue et décrépite , et je ne vois plus que sa vieillesse, sa laideur et ses haillons.

Oui, l'impression tue les orateurs, et si j'étais à la place de Berryer, je poursuivrais par toutes les voies, même en police correctionnelle, tout éditeur qui m'aurait fait l'injure de publier mes discours, encore bien que, pour se défendre, il produisit devant le juge ma signature au pied du bon à imprimer, car il n'aurait pu l'extorquer évidemment que par trahison, que par surprise.

Mais quoi , à nous entendre , il ne resterait donc plus de Berryer, lui mort, que son nom ! Eh! que reste-t-il, je vous demande, de Talma , de Mars et de Paganini ? Que reste-t-il d'Appelles et de Phidias, des comédies de Ménandre, des soupirs de Sapho, de la sagesse de Socrate et de la grâce d'Aspasie? Un nom seul , un nom!

Rien de plus, et pour Berryer, pour sa gloire, c'est assez! Arracherez-vous maintenant cet orateur de son trépied sacré, et le traînerez-vous , pour nous le montrer sans inspiration et sans voix, au bas des degrés du péristyle? Ferez-vous reproduire par un sténographe , celte inimitable voix dont les cordes vont remuer la fibre des organisations nerveuses? Voyez, lorsqu'il les a mises en rapport avec lui , comme il leur communique, par une sorte de retentissement soudain, les rapides émotions de son âme ! C'est que non-seulement il est orateur par la passion et par l'éloquence, mais il est encore musicien par l'organe , peintre par le regard, poète par l'expression.

11 faut le voir couvrir son adversaire , le saisir et s'en emparer ! il le captive , il l'ctreint avec ses redoutables serres, et lorsque, après l'avoir meurtri et déchiré, il le rejette du haut de la tribune, vous voyez le ministre confus , humilié , courbé sur son banc de douleur, cacher entre ses deux mains la rougeur de son front et le cynisme de ses apostasies !

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Berryer n'imite pas ces députés de la Restauration, sentimentalement niais qui, pour toute réponse aux arguments de l'Opposition, s'écriaient : « J'aime mon Roi, ô mon Roi! »

Berryer ne s'en tient pas là, et s'il aime aussi son roi, ce que nous croyons, au moins il ne le fait pas trop voir; il évite, en homme qui sait sa Chambre, de marcher sur le terrain brûlant des personnalités dynastiques, et il aime mieux aborder de grandes thèses de nationalité, où son talent plus libre s'élance, s'élève et se déploie. Il ne s'évertue pas à justifier, article par article , les bévues de la Restauration. Il les avoue, et dans la brillante accumulation de ses souvenirs historiques, il démontre que les précédents gouvernements, pour avoir manqué aux devoirs éternels de la justice , ont tous échoué sur les écueils et disparu dans la tempête. Cette manière est pleine de grandeur, car elle permet à Berryer de planer, avec toute l'étendue de ses ailes d'aigle, dans la haute région des principes. Elle est pleine aussi d'habileté, car, sans qu'il paraisse s'occuper des ministres, elle laisse les auditeurs eux-mêmes leur faire l'application immédiate et particulière des objections générales de l'orateur.

Berryer ne demande pas grâce pour le dogme de la légitimité. Il n'explique point, il ne justifie point ce qui n'est pas, ce qui ne peut pas être mis en question dans la Chambre ; mais il change le point d'attaque, et c'est avec leurs propres armes qu'il combat les ministres. Il les presse , il les pousse, de conséquence en conséquence , jusqu'aux extrémités de l'argumentation délibéraiive. et, leur souveraineté du peuple à la main, il les accule dans la violalion de la Charte et dans le parjure de leurs serments.

Ne croyez pas qu'il poursuive, qu'il sollicite ses inspirations ; elles lui viennent d'elles-mêmes. Il frémit dans tous les membres , des pieds à la tête. Il s'attendrit, il pleure, il se courrouce , il plie, il succombe sous les émotions de. l'Assemblée , comme sous les siennes ; une fois entré dans le courant populaire de la liberté , il n'y résistera point , il roulera avec le torrent , il mugira avec la tempête. On sent à ses tempes qui se gonflent, à sa voix qui tremble, à ses yeux qui dardent mille jets de flamme, qu'il ne peut rester à l'étroit dans la légitimité ; que les chaînes qu'il secoue, lui pèsent; que l'air lui manque, que le terrain lui manque, qu'un auditoire royaliste lui manque, et il lui faut, à lui, à cet homme orageux, haletant, il lui faut de l'air, un terrain et un auditoire. Il faut qu'il passionne les spectateurs, qu'il répande son âme, qu'il se joue dans les ondulations de sa voix harmonieuse , qu'il lutte contre l'espace , qu'il se déploie hautement

dans son vol. Alors il oubliera qu'il est légitimiste , pour ne se souvenir que de ce qu'il est Français; alors il se fera national ; il s'appuiera comme Antée, pour renouveler ses forces, sur le sol généreux de la patrie; il se plongera, il s'absorbera dans la splendeur de la France, et il en sortira la tête couronnée de magnifiques rayons. Il se promènera avec l'Assemblée autour de notre carte géographique ; il posera , sur nos frontières , comme autant de géants vivants et armés, l'Italie, la Suisse, l'Espagne, la Prusse, la Belgique ; il nous représentera environnés d'une ceinture de fer, d'ennemis et de ruines, et dans son patriotique enthousiasme, il s'écriera : « Je remercie la Convention d'avoir sauvé l'indépendance de la France ! »

Une autre fois , indigné , révolté des lâches concessions de notre diplomatie , et la main étendue au-dessus de la tribune avec un geste d'une beauté singulière : « Cette main , s'écriera-t-il , se séchera avant de jeter dans l'urne une boule qui dise que le ministère est jaloux de la dignité de la France. Jamais ! jamais ! »

Et, comme ne pouvant maîtriser son émotion patriotique , il se tournera incidemment vers Thiers , arrivé là par le fil de la discussion, et il lui dira : « Je vous honore, Monsieur, parce que vous avez fait deux actes honorables en soutenant Ancône et en donnant votre démission. Quelque distance qui doive naturellement subsister entre nous deux, faites encore pour la France quelque chose d'utile et de grand , je vous applaudirai , parce qu'après tout, je suis né en France et que je veux rester Français. »

Une autre fois, il mettra la Russie aux prises avec l'Angleterre et il rougira de ce que sa brave, sa glorieuse France reste devant elles , la spectatrice impuissante de leurs combats et du partage de leurs conquêtes :

< Voyez ce vaste antagonisme politique et militaire qui s'étend depuis les frontières de la Tartarie jusqu'aux rives de la Méditerranée , entre deux nations qui doivent lutter un jour l'une contre l'autre.

» Voyez du fond du monde jusqu'à nos frontières, l'Angleterre établir sa parallèle guerroyante contre la Russie qui la menace , à son tour, sur les limites de ses magnifiques colonies de l'Inde.

» Considérez ces grandes expéditions à cinq cents lieues de leurs frontières. D'un côté l'expédition de Caboul , de l'autre la

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tentative Kiwa. Voyez ces deux grandes nations marcher à travers le monde , pour dresser leurs lignes de précautions l'une contre l'autre.

» Quoi, Messieurs, la France ne sera qu'une puissance continentale , en dépit de ces vastes mers qui viennent rouler leurs flots sur nos rivages et solliciter en quelque sorte le génie de notre intelligence ! »

Cette image est fort belle , et Berryer, ainsi que tous les grands orateurs , affecte surtout le style figuré , dans les divers procédés de son éloquence. {Livre des Orateurs.)

Dans quels rangs devons-nous placer M. de Lamartine? Pour répondre à cette question nous laisserons encore parler Timon.

Voilà, cher lecteur, je vous en préviens, le plus difficile de mes portraits. Vingt fois, je l'ai touché et retouché, ôté de place et remis sur le chevalet. Que de reproches n'ai-je pas reçus de tous ceux qui m'ont fait l'honneur de venir le voir dans mon atelier? Vous le faites trop beau , vous le faites trop laid. Il est plus libéral , il est plus royaliste ; il est plus conservateur , il est plus républicain; il est plus socialiste, il est moins socialiste; il est plus religieux , il est moins religieux que vous ne l'avez peint.

Je ne sais vraiment plus auquel entendre. J'ai été sur le point de jeter là mes pinceaux, et ce portrait n'a pas cessé d'être, un seul instant, le tourment de ma palette. Comment donc faire , mon Dieu , pour contenter, je ne dis pas les poètes, qui ne sont jamais contents, si on ne les loue par-dessus les autres et par-dessus eux-mêmes, mais le public qui veut de l'unité dans un portrait, mal ressemblant pourtant s'il avait celte unité-là, et mes adversaires qui me reprochent d'avoir changé de couleur , lorsque Lamartine changeait de visage. Comment donc faire? Je me suis enfin arrêté au parti que voici.

Je vais rejeter, à la fin du volume , dans l'appendice , les différentes ébauches que j'ai faites de Lamartine , en différents temps , comme poète , comme orateur , comme politique , avec les dates au bas. Qu'on me dise s'il n'était pas alors tel que je l'ai crayonné alors! C'est tout ce qu'il faut pour n^.a juslificalioa , car je ne suis pas obligé de peindre les gens autrement que je ne les vois , et qu'ils ne sont au moment où je les peints.

Je pi'ends même d'avance mes précautions , et je ne réponds pas que Lamartine soit en 4848 et années suivantes, ce qu'il est, ce que je crois du moins qu'il est en 1847.

Voici comment Timon , en d842 , peignait M. de Lamartine <ommc poète et comme orateur.

Sans doute, M, de Lamartine n'est pas un poète d'un goût classique. Il n'a pas été moulé dans le creux de l'antique Apollon, mais il est original , comme le sont les hommes de génie , à sa manière.

II est négligé, mais il est simple, précisément parce qu'il est négligé. Il se joue de la rime , et la mélopée , sous ses doigts , se transforme, se module et se ploie à toutes ses inspirations, à toutes ses fantaisies. Les sphères célestes ne roulent pas dans l'immensité , avec plus d'harmonie que ses vers. Le ruisseau ne coule pas dans la prairie avec un plus léger murmure. Le jeune oiseau n'a pas un chant plus frais. Les lacs de Sicile , enflés de molles brises , ne s'illuminent pas, le soir, de rayons plus purs et plus doux.

lEt ce n'est pas seulement sa voix qui chante , c'est son âme qui soupire et qui parle à mon âme , qui vibre en moi , qui fait frémir tout mon être et qui m'inonde de sa tendresse et de ses pleurs. C'est sa méditation qui me ravit sur des ailes de flamme , dans les régions de l'éternité, de la mort, du temps, de l'espace et de la pensée où je n'avais jamais pénétré et qui exprime des vérités métaphysiques dans un langage pittoresque , sensible , inouï.

Je ne sais si la césure de son vers n'est pas quelquefois brisée , si sa rime n'est pas toujours suffisante , si l'idée ne flotte pas dans le vague, ne s'embarrasse pas dans la contradiction, si les cordes de sa lyre ne rendent pas de son toujours le même, et je ne veux pas le savoir. Est-ce que les rames pareilles ne frappent pas l'onde d'un bruit égal et mesuré? Est-ce que je me plains à la fauvette de ce qu'elle chante ses doux chants et de ce qu'elle les recommence? Est-ce que le rossignol ne m'enivre pas toujours , toujours, de sa mélodie , la beauté de son regard , et la violette de son parfum? Est-ce que je détourne mon oreille du bruit lointain delà cascade , et mes yeux de l'éclat fixe des étoiles ? Est-ce que l'âme qui souffre ne jette pas éternellement le même cri? Est-ce que la mère qui vient de perdre son fils ne se complaît pas dans les inconsolables répétitions de sa douleur? De même, est-ce que je demande à Lamartine de prouver, dans un syllogisme cadencé, la vérité de ce qu'il chante ? Je ne lui demande que de rêver sur sa

lyre et je rêve, de soupirer et je soupire, d'aimer et j'aime, de jouir et je jouis!

Qui pourrait méconnaître, sans injustice, que Lamartine et Victor Hugo ont enrichi de leurs perles et de leurs diamants, notre couronne poétique déjà si éclatante? Tous deux , irréguliers dans leur marche, et rebelles au frein de la grammaire ; tous deux , sans doute , plus soucieux du mot que de l'idée , de l'inversion que du sens droit, de la nouveauté que de la méthode , de l'inattendu que de la gradation , et parfois de la rime que de la raison ; tous deux , un peu assoupissants dans leur monotonie , un peu étourdissants dans leur fracas. Mais tous deux , esprits puissants , génies originaux' .venus pour renouveler une littérature épuisée. L'un jetant de la flamme et des étincelles , comme une escarboucle d'Orient ; l'autre soupirant, comme la lyre deFingal dans les bruyères désolées. L'un emporté dans sa fougue lyrique, trop prodigue de sa force et de ses richesses , désordonné , fantasque , quelquefois sublime ; l'autre plus religieux , plus méditatif, plus enveloppé de voiles et de mythes , plus en communication avec le ciel et chantant comme s'il priait. L'un, le bras tendu, semblant tirer avec effort, de son archet, des sons enflés et victorieux; l'autre se laissant aller , comme une eau limpide , à son facile et coulant génie. L'un plus précis, mais plus martelé dans ses moralités philosophiques; l'autre plus inspiré , mais plus nuageux. L'un mêlant l'homme avec un art plus dramatique , aux scènes de la nature ; l'autre plus tendre , plus ému, plus persuasif, plus éloquent dans la peinture des sentiments intimes et des labyrinthes mystérieux de la pensée. L'un plus éblouissant , plus tonnant que la foudre qui rebondit de rochers en rochers , et qui se brise en éclairs dans les gorges profondes de l'Hémus ; l'autre plus pensif, plus rêveur que les vierges d'Israël , au bord du fleuve sohtaire qui les séparait de leur patrie. L'un allant à l'esprit , l'autre au cœur. L'un au sexe qui raisonne et qui agit, l'autre au sexe qui sent et qui aime. C'est un phénomène qui n'a peut-être pas d'autre exemple, qu'un orateur ait commencé à plus de quarante-cinq ans passés , à haranguer sans préparation. Mais ceci s'explique : Lamartine est le premier, le seul improvisateur de nos poètes. Les vers s'échappent de sa veine comme l'eau d'une source. Lamartine n'est jamais monté sur le trépied ; il n'a jamais été agile du dieu de la Pythonisse, jamais laissé flotter ses cheveux au vent, jamais pâli sous les frémissements de l'inspiration , jamais creusé, jamais labouré , en suant à grosses gouttes , le sillon de la pensée. Sa poésie est limpide , facile , enchaînée comme un discours , et son dis-

cours est nombreux , orné , coloré , retentissant , mélodieux comme la poésie.

Consolez-vous, Lamartine, si vous n'êtes pas aussi grand politique , aussi grand logicien que vos flatteurs vous le disent , que vouscroyezl'être et que vous seriez désespéré qu'on ne le crût point : consolez-vous , car ne faut-il pas toujours consoler les poètes ? Si vous n'aviez pas vos défauts, vous n'auriez pas vos qualités; si vous n'étiez pas mobile, vous ne seriez pas impressionnable; si vous n'étiez pas impressionnable, vous ne seriez pas poète; si vous ne rendiez pas des sons harmonieux , vous ne seriez pas une lyre ; si vous aviez la précision de la prose , vous n'auriez pas la cadence du vers; si vous aviez la logique du raisonnement, vous n'auriez pas le vague exquis de la sensibilité ; si vous aviez la pureté du dessin , vous n'auriez pas la richesse du coloris; si vous saviez parler la langue des affaires , vous ne sauriez pas parler la langue des Dieux !

Oui , Lamartine , consolez-vous de n'être pas , comme on le prétend et comme je serais presque tenté de le croire, le premier de nos politiques, ce qui, d'ailleurs, serait peu de chose. Votre sort est assez beau , et pour moi , je préférerais quatre ou cinq de vos strophes , à tous leurs discours de tribune , en y joignant les vôtres. Vous vivrez , illustre poète, quand les maîtres actuels de la parole ne vivront plus , eux et leurs œuvres , et quand deux ou trois noms seuls surnageront dans le vaste naufrage de nos gouvernements éphémères. Vous vivrez , et nos neveux , en rêvant sur la fin d'un beau soir, aimeront à répéter ces stances qui tombent avec tant de grâce et de mollesse :

Doux reflet d'un globe de flamme ,

Charmant rayon , que me veux-tu'

Viens-tu dans mon sein abattu

Porter la lumière à mon âme ?

Descends-tu pour me révéler Des mondes le divin mystère , Ces secrets cachés dans la sphère Où le jour va te rappeler ?

Une secrète intelligence T'adresse-t-elle aux malheureux?

Viens-tu la nuit briller sur eux] Comme un rayon de l'espérance ?

Viens-tu dévoiler l'avenir Au cœur fatigué qui t'implore ?

Rayon divin es- tu l'aurore Du jour qui ne doit pas finir?

Mon cœur à ta clarté s'enflamme , Je sens des transports inconnus ; Je songe à ceux qui ne sont plus , Douce lumière, es-tu leur âme ?

Vous vivrez et tant qu'il sera bruit de Napoléon , qui ne redira ces magnifiques vers :

Ta tombe et ton berceau sont couverts d'un nuage. Mais , pareil à l'éclair , tu sortis d'un orage ; Tu foudroyas le monde avant d'avoir un nom. Tel le Nil , dont Memphis boit les vagues fécondes , Avant d'être nommé , fait bouillonner ses ondes Aux solitudes de Memnon.

C'est ici qu'il faut que je dise que M. de Lamartine a la taille haute, des yeux bleus, le front étroit et saillant, les lèvres fines , les traits fiers et réguliers , le port élégant , les gestes nobles et une sorte de désinvolture , un peu raide , de grand seigneur. Les femmes, enchantées de ses vagues mélodies qui vont si bien à leur âme , ne cherchent que lui dans la foule des députés , et se demandent, où est-il?

Où il est ! Ce n'est pas heureusement dans les nuages du parti social. Il en est descendu plus qu'à mi-corps. Il a reployé ses ailes d'ange , il a touché terre et il a bien voulu se mêler au reste des mortels.

Comme orateur, car j'ai à le considérer sous ce second aspect, M. de Lamartine a grandi , d'année en année , et il est aujourd'hui en pleine possession de la gloire parlementaire. lia un heureux tour d'imagination, une mémoire étendue , souple et fraîche, qui retient et rend tout ce qu'il y met, qui n'hésite pas devant les interruptions, se joue à l'aise dans sa marche, et suit, sans se perdre, le fil incertain de mille détours; du calme dans les orages de la tribune , d'ailleurs peu violents autour de lui ; une rare et merveilleuse faculté de s'approprier les idées des autres , qui n'a peut-être pas sa pareille dans l'Assemblée; une perception vive des difiîcultés de chaque sujet; une richesse de palette qui se charge de toutes les couleurs et qui les broie, les fond, les varie, les assortit, les multiplie et les répand en fleurs, en ondes, en nuances, dans tous ses discours; un beau développement de phrases enchaînées; une éiocution large et nourrie , une réplique animée, une cadence, un nombre, une harmonie, une abondance d'images , de sons, de mouvements qui remplissent l'oreille sans la fatiguer, et qui ressemblent de si près à la grande éloquence qu'on pourrait bien s'y tromper.

Moi qui préfère , en parlement , je dois le dire , les argumentaleurs aux orateurs, les logiciens aux imaginalifs, et la langue des affaires à la langue des Muses , je serais plutôt touché d'un discours mâle et nerveux, que de ces styles mélodieux, rosés et fleuris. Riais je dois convenir aussi que cette pompe de langage, qui ne serait chez d'autres que de la recherche , de l'affectation , de la rhétorique vaine et parlée , est naturelle chez Lamartine. 11 parle comme il chante. C'est du pur lyrique , du lyrique de source, sans mélange et sans effort.

Oui, j'aime sa phrase balancée et l'hylmique , quoiqu'elle soit plus propre à rendre les oracles d'Apollon qu'à exprimerljlcs passions du Forum. Je l'aime parce qu'elle roule dans le" limon du fleuve, avec une sorte de gémissement doux et plaintif, comme les membres dispersés d'Orphée. Je l'aime parce que si ce n'est pas de la prose de discours , de cette grande et belle prose que personne ne me fait entendre , c'est du moins de la prose de poésie. 11 n'y manque que la rime, et pour nous délasser du patois périgourdin de nos Messieurs parlementaires , bien me fâche que le poète législateur ne nous parle pas quelquefois en vers. Prends la lyre, ô Lamartine! car j'ai l'oreille encore pleine du gravier de leur prose. Par grâce , des vers, des vers!

Dans une deuxième variante. Timon s'exprime ainsi : Nous avons peine à suivre M. de Lamartine dans ses transmutations, car il était presque légitimiste, et le voici presque radical.

Ce que d'autres formulent en motions , Lamartine le formule en sentiments. C'est sa manière de chiffrer ses comptes politiques. Au surplus, des hommes médiocres peuvent rédiger passablement des motions, des articles de loi , un système déduit et qui ne cloche guère ; mais faut-il être un orateur médiocre pour parler ce beau langage , si abondant dans la variété , si original dans l'expression pittoresque de ses tours? Quel rhéteur guindé remuerait notre âme avec les grands sentiments qui débordent de l'âme de Lamartine et qui viennent nous inonder? Quand le vent aride de la corruption nous a desséchés , ne se sent-on pas renaître et s'épanouir sous ces brises rafraîchissantes? Non, devant les protestations du cœur et du génie , devant cette parole généreuse , il n'y a pas de ministère qui osât porter sur la tribune des mains ensanglantées , se souiller d'un parjure , et se couronner impunément d'arbitraire! Alors, M. de Lamartine ne serait plus à la tribune , il serait comme à l'autel , il le presserait avec des conjurations et des bras suppliants , et il ne ferait pas sur

rassemblée l'effet d'un simple orateur, mais d'un prêtre, d'un apôtre sacré de la justice et de l'humanité. Royer-Collard , Camille Jordan et Odilon-Barrot quelquefois , ont eu de celte sorte d'éloquence, de cette sorte d'empire.

On sent , en l'écoutant , qu'on a affaire à un poète , à un grand poète, et on lui saurait mauvais gré s'il parlait comme tout le monde. Les images et les sentiments , voilà sa dialectique. De lui , l'on n'en veut pas d'autre. On ne lui demande pas de raisonner mais d'émouvoir, de convaincre mais de persuader, d'aller au but par le droit chemin mais de nous y mener par les routes détournées , errantes et fleuries de son imagination. Ne nous y trompons pas : l'ordre logique du sentiment n'est pas l'ordre logique du syllogisme. Quand je sens mes larmes couler, ma poitrine se gonfler, mon oreille se délecter, je ne cherche pas dans mon émotion , si je pleure, si je frémis, si je palpite, si je jouis selon les règles. Est-ce que je relis Lamartine orateur, à froid et loin de la tribune? Est-ce qu'il est plus lisible que les autres? Est-ce qu'il parle pour être lu? Il parle pour être écouté , pour nous étonner, et pour nous ravir !

Il fait à la tribune du sublime et du magnifique, comme d'autres font des calculs et du technique. Il est aussi naturel dans sa pompe que Thiers dans sa simplicité.

La plupart des orateurs déraisonnent sur les affaires étrangères, et ils vous découpent gravement l'Europe comme une image, donnant qui l'Espagne à tel , qui le Rhin ou le Brabant à tel autre , et ne se réservant rien pour eux-mêmes , par modestie. En avons-nous entendu sur l'Orient, sur les Maronites et Jes Druses, sur Méhémet, sur la Plata, sur les zones du droit de visite, et en entendronsnous encore? Les avocats surtoutqui viennent de plaider à la police correctionnelle nous arrivent tout essouflés ; les voilà qui coulent tout bas à l'oreille de la Chambre les secrets de l'Angleterre et de l'IIindoustan , et dans quel style ! Mais lui , Lamartine , sans que je m'inquiète du fond où personne ne comprend rien , nous parlera, du moins, de l'Orient, en poète d'Orient. Quel beau langage! Je n'en ai jamais ouï de pareil dans mon endroit, et ce n'est ni mon sous-préfct , ni mon procureur du Roi , ni mon receveur de l'enregistrement qui parlent ainsi ! Quelles fleurs ! quelles figures! quelle suavité! quel parfum! quelle grâce ! quel éclat ! Je sais bien que malgré ces puissantes évolutions et ce majestueux tapage , il n'y aura pas une virgule de changée sur la carte de la géographie politique, mais j'aurai eu une heure d'émotion et de plaisir, cl je m'en reviendrai plus dispos à Brivesla-Gaillardc.

Enfin en 1847, Timon marque de cette manière le progrès de l'éloquence de Lamartine.

Lorsque Lamartine, élève de Mauguin , récitait mot à mot ses discours appris, sa parole était flasque, molle, traînante, embarrassée , et ne quittait pas les basse« régions de la phraséologie; mais il est tellement sûr aujourd'hui de son improvisation , qu'il ne se retient plus aux rampes de la tribune. Il s'abandonne à toute la puissance de son vol de cigne ; il fend les eaux et il se déploie, de même qu'un navire aux voiles de pourpre doucement enflées par les zéphirs , se joue sur les ondes d'un lac tranquille.

Il parle une espèce de langue magnifique, pittoresque, enchantée, qu'on pourrait appeler la langue de Lamartine, car il n'y a que lui qui la parle et qui la puisse parler, et d'où s'échappent avec profusion , comme autant de jets lumineux , une foule de pensées heureuses et de termes figurés qui surprennent , qui charment, qui captivent, qui remplissent, qui ravissent l'oreille et l'âme de ses auditeurs.

Sans doute , cette pompe de sons et d'épithètes , dans un autre orateur paraîtrait trop recherchée, ces figures trop lyriques, cette diction trop éblouissante , ces désinences trop cadencées , mais on ne tarde pas en l'écoutant, en le voyant, à comprendre, à sentir que, dans sa sorte de génie, il ne pourrait pas s'exprimer autrement qu'il ne s'exprime , qu'il y a autant de naturel dans la sublimité de son langage que dans la vulgarité d'un avocat avocassant , et que ces belles phrases , ces beaux sentiments , qu'on 'croirait d'abord préparés , appris et répétés dans sa tête , ne lui viennent que du cœuv. (Livre des Orateurs.)

RÉFLEXIONS DE TIMON, SUR l'ÉLOQUENCE PAllLEMENTAmE.

Quatre choses sont à considérer dans l'éloquence parlementaire : le caractère de la nation , le génie de la langue , les besoins politiques et sociaux de l'époque , et la physionomie de l'auditoire.

Si le caractère de la nation est taciturne et froid comme celui des Américains , on aura de la peine à les émouvoir. Doués de patience, ils ne se fatigueront pas plus à parler qu'à entendre. Ils s'attableront pour ouïr un orateur, pendant des heures entières , de même que pour fumer et pour boire.

Si, au contraire , le caractère de la nation est irritable et mobile comme celui des Français , il leur suffira de les toucher pour

qu'ils se croient blessés , et de leur frapper légèrement sur l'épaule pour qu'ils se retournent. Les longs discours nous ennuient et lorsque le Français s'ennuie, il quitte la place et s'en va. S'il ne peut s'en aller, il reste et cause. S'il ne peut causer, il baille et s'endort.

Secondement , il faut faire attention au génie de la langue.

Si la langue est sifflante , dure et peu dédaigneuse , comme la langue anglaise, on s'attachera moins au style qu'aux choses. On ne sera point choqué des inversions ni des accouplements de mots. Si le génie particulier de la langue permet de suspendre le sens du discours et de transporter à la fin le verbe qui gouverne toute la phrase , on soutiendra davantage l'attention des auditeurs. On pourra se servir de figures communes , de maximes proverbiales, de termes bas et vulgaires , pourvu qu'ils soient expressifs. Ce que le discours perdra en sobriété et en convenance , il le gagnera en sincérité et en énergie.

Si la langue est pompeuse et douce comme la langue espagnole ou italienne , on recherchera la sonorité de l'expression et l'harmonie des désinences. Chez les peuples dont l'organisation est musicale , l'oreille a besoin d'être flattée autant que l'àme d'être remplie.

Mais si la langue est noble, élégante, polie, correcte, châtiée, philosophique , comme la langue française, il faudra, pour la parler publiquement , des préparations exercées et une longue habitude. Si la diction était trop paresseuse , on tomberait dans la monotonie ; si elle était trop précipitée , on tomberait dans le bredouillement. On évitera les mots redondants, les épithètes oiseuses , qui arrêtent l'effusion de la pensée et qui embarrassent la marche du discours. On n'oubliera pas que l'esprit d'une assemblée française est si prompt, qu'il saisit le sens d'une phrase avant qu'elle ne soit achevée , et qu'il devine l'intention avant même qu'elle ne soit tout-à-fait conçue; si délicat, qu'il répugne aux répétitions, quelle que soit l'adresse des synonimies; si pur, que le moindre néologisme le blesse , à moins qu'il ne soit brillamment encadré, ou qu'il ne sorte , par une contrainte irrésistible, de la force de la situation elle-même.

L'époque où l'on parle , est la troisième chose qu'il faut attentivement considérer.

Quand il s'agit de démolir un ordre de choses vieillies et déjà croulant , quand l'opinion gronde et menace autour de l'assemblée nationale, quand la patrie, la liberté, la constitution sont en péril , alors le discours s'élève , l'expression grandit , s'anime , se

courrouce , et le désordre passionné des sentiments et des idées est la plus persuasive et la plus puissante des éloquences. L'auditoire s'unit à l'orateur , s'indigne et s'apitoie , se soulève et s'apaise avec lui , pour s'indigner et se calmer encore. La violence des termes , l'enflure des prosopopées , la colère et l'emportement des mouvements oratoires , se pardonnent et s'effacent devant la grandeur périlleuse et fatale de la situation. Alors les partis , aux prises entre eux , écoutent moins qu'ils n'agissent , discutent moins qu'ils ne combattent. Alors on aime mieux frapper fort que juste , et lorsqu'une tête est l'enjeu d'un discours , on ne s'amuse pas à polir une phrase , et l'on ne s'étudie point à tomber avec grâce , comme le gladiateur du cirque, sous le fer de ses ennemis.

Telle fut notre éloquence révolutionnaire, qu'il ne faudrait pas juger à distance , par les règles du goût, ou peser avec une froide raison et sans tenir compte ni du trouble de ce temps , ni des revirements extraordinaires de l'opinion , ni des mortelles inimitiés des partis , ni des rér-ctions du dehors, ni de l'exaltation des âmes, ni de la nouveauté et de la grandeur des événements , ni des dangers imminents de la patrie.

Mais lorsque les temps sont calmes , que l'ennemi s'est retiré des frontières , que la cité est abondante et joyeuse , que les partis ne se déciment plus entre eux pour s'arracher l'empire et la victoire , que la députation n'est plus briguée comme un poste de péril , mais comme une riche exploitation d'honneur et de lucre , et que la lutte n'existe plus que sur le terrain raffermi des principes et du droit, alors l'emploi théâtral de ces moyens et de ces figures déclamatoires ne serait plus que ridicule , parce qu'il ne serait plus nécessaire et naturel ; il trouverait de glace ceux qu'il trouvait de feu ; il ferait rire ceux qu'il faisait pleurer. A chaque époque son éloquence.

Une autre et quatrième condition du discours, c'est de bien considérer devant qui on le prononce.

En effet, on ne doit pas parler devant une chambre comme on parlerait devant le peuple. Le peuple aime les gestes expressifs qui s'aperçoivent de loin et par-dessus les tètes. Il aime les voix chaudes et vibrantes. Soyez naturel avec lui et ne faites pas le comédien. Si vous sentez des larmes rouler dans vos yeux , orateur populaire, ne les retenez pas ! Si quelque mouvement d'indignation bat dans votre poitrine , qu'il en sorte et qu'il se répande. Soyez vrai , remuant , pathétique. Interrogez et répondez , et interrogez encore. Ne cherchez pas la liaison des mots , mais la liaison des idées , ou plutôt ne la cherchez pas , si vous voulez 1»

trouver ; car la passion a sa logique plus sacrée , plus entraînante encore que le raisonnement. Figures saisissantes, émotions rapides, entremêlées de repos, voilà l'éloquence qui convient, en tout pays, au peuple. En France, pays moqueur, ajoutez-y un peu d'ironie amère ou fine.

Que si votre argumentation était trop décharnée ou trop métaphysique , le peuple ne la comprendrait pas. Ne fatiguez point son intelligence à découvrir les rapports abstraits de deux syllogismes. Que vos pensées ne restent pas à l'état de squelette, et de manière à ce qu'on en puisse compter les muscles, les tendons et les os. Mais couvrez-les de chair, qu'elles marchent , qu'elles se déploient , qu'elles se colorent , et qu'on sente en elles les tressaillements de la vie !

Les figures plaisent tant à l'imagination du peuple ! Les mouvements passionnés vont si bien à son âme ! Parlez -lui de patrie, de justice et de liberté , si vous voulez qu'il vous entende , qu'il vole dans vos bras, et que son cœur soit à vous.

Mais il n'en est pas de même d'une assemblée d'hommes riches , blasés sur les émotions de l'àme aussi bien que sur les jouissances de l'esprit et des sens. La plupart ont servi plusieurs gouvernements , prêté plusieurs serments et traversé plusieurs fortunes; véritables malheureux qui n'ont plus les illusions de la jeunesse, de la vertu, et de la liberté! leur cœur s'est flétri, leur vie s'est usée. Ceux qui ont beaucoup de biens et d'or sont tourmentés , moins du désir de gagner que de la peur de perdre ; ceux qui ont des emplois, veulent les garder; ceux qui n'en ont pas veulent qu'on leur en donne. Dans cette disposition d'esprit , les gouverneurs de chambres n'ont que trois ressorts à faire jouer : l'égoisme, la cupidité et la peur, et c'est avec ces trois ressorts qu'ils tiraillent les bras et les jambes de tant de pauvres marionnettes. Dans leur comédie parlementaire, tous les rôles sont convenus et distribués , et le souffleur est à son poste. On sait d'avance qui montera sur les trélaux , et ce qui sera dit , ce qui sera omis , et ce qui sera éludé , et même ce qui sera décidé. Les paroles sont données , les votes sont enregistrés sur le carnet du contrôleur, et le scrutin est dépouillé par les entrepreneurs du spectacle , longtemps avant que les boules ne retentissent dans l'urne et que la toile ne tombe.

Il faut bien le dire : les poses des rhéteurs et la beauté sonore et amplifiée de leurs phrases , ne servent quà llalter la vanité littéraire de nos oreilles et de nos yeux. Sans doute un beau discours , qui ne peut absolument rien sur des opinions arrêtées ,

peut quelquefois rattacher les extrémités flottantes d'un parti qui ne tiennent plus à leur conducteur que par un bout de fil. Mais il n'est pas bien sûr qu'un raisonnement subit, qu'un mot plaisant, qu'un chiffre inattendu , ne produisît le même effet. Les dialecticiens et les adroits groupeurs de chiffres ont plus de prise sur nos assemblées , que les orateurs dont on se défie à l'avance , chacun prenant contre eux ses précautions , comme contre des enchanteurs.

L'éloquence n'a toute son action , son action forte , sympathique, remuante , que sur le peuple. Voyez O'Connell , le plus grand , le seul orateur peut-être des temps modernes ! Quel colosse ! comme il se dresse de toute sa hauteur ! Comme sa voix tonnante domine et gouverne les vagues de la multitude ! Je ne suis pas Irlandais, je n'ai jamais vu O'Connell , je ne connais pas sa langue , je l'écouterais que je ne le comprendrais pas. Pourquoi donc suis-je plus ému de ses discours , mal traduits dans notre idiome , décolorés, tronqués, dépouillés des prestiges du style, du geste et de la voix , que de tout ce que j'ai entendu dans mon pays ? C'est qu'ils ne ressemblent pas à notre rhétorique , tourmentée par la périphrase; c'est que la passion, la passion vraie l'inspire, la passion qui peut tout dire et qui dira tout; c'est qu'il m'arrache du rivage, qu'il roule avec moi et m'entraîne dans son torrent; c'est qu'il frémit et que je frémis ; c'est qu'il s'échauffe et que je me sens brûler ; c'est qu'il pleure et que des larmes tombent de mes yeux; c'est qu'il jette des cris de l'âme qui ravissent mon âme ; c'est qu'il m'enlève sur ses ailes et qu'il me soutient dans les saints transports de la liberté ! Sous l'impression de sa grande éloquence , j'abhorre et je déteste d'une haine furieuse , les tyrans de cet infortuné pays, comme si j'étais le concitoyen d'O'Connell, et je me prends à aimer la verte Irlande presque autant que ma patrie !

Mais que pourrait O'Connell, lui-même , dans nos assemblées de députés fonctionnaires ? Au moment de se laisser émouvoir, voilà que nos gens se sentiraient tirer par le bas de l'habit , et verraient leurs épouses en pleurs accourant avec les mémoires de robes et de chapeaux , les maîtres d'hôtels garnis avec la quittance de loyer, les restaurateurs avec la carte à payer, et les instituteurs de leurs fils et de leurs filles avec le quartier de là pension. Faites donc de l'éloquence à des gens qui tiennent déjà la plume levée sur la feuille d'émargement, et démenez-vous bien pour attendrir ces employés à la représentation qui poussent de toute la cavité de leurs poumons ce cri héroïque : < On ne nous arrachera nos traitements qu'avec la vie! »

On peut admettre trois grandes divisions d'orateurs ; ceux qui improvisent sans trop savoir ce qu'ils vont dire , ceux qui récitent ce qu'ils ont appris , et ceux qui lisent ce qu'ils ont écrit.

Les Improvisateurs sont assez forts sur l'exorde. Ils savent bien par où commencer , mais ce qui les embarrasse, c'est de savoir par où finir. Ils se laissent aller au fil de leur oraison, visitant sur leurs passages prairies , bois , cités et montagnes. Ils ne savent pas jeter l'ancre au rivage et aborder. Ils entassent péroraisons sur péroraisons. Il n'y en a jamais moins de trois ou quatre. Mais, oraloirement parlant , laquelle de ces fins est la fin ? Ils se retiennent , de peur de tomber en descendant, à chaque barreau de la tribune , et souvent le pied leur glisse lorsqu'ils le mettent sur la dernière marche.

Quand ils sont gonflés du vent de l'improvisation , leurs discours ressemblent à ces ballons lisses, sonores, rebondissants, qui s'élèvent et s'abaissent tour à tour , et qui reflètent les feux du soleil. Leur vent s'en est-il allé , ce n'est plus qu'une peau désenflée qu'on jette dans un coin , toute ridée et toute aplatie qu'elle est.

Le Récitateur ne regarde pas l'assemblée , il se retire et s'enfonce en lui-même. Il se loge dans les cases de son cerveau où toutes ses phrases sont proprement rangées à leur place. Il en fait mentalement la convocation, et il les produit, l'une après l'autre , à la lumière.

Quelquefois , le Récitateur va par saccade et vite , vite , de peur que les anneaux de son chapelet ne se désenfilent et ne se détachent. Quelquefois, au contraire , il s'arrête comme par mégarde, et pour laisser croire qu'il cherche ses mots et que leur enfantement a de la peine à venir , quoiqu'ils soient au monde depuis peut-être plus de huit jours. Mais le travail des périodes , le choix des tours , le fini du style , la trame entière du discours , trahissent , malgré lui , les effets laborieux de sa mémoire.

N'allez pas dire au Récitateur : Prenez garde , Monsieur , à votre mouchoir qui sort de la poche. Car , s'il se retournait , il briserait le fil de son oraison , et comment le rattacher ? Si , dans ce cas , il le rattrape et le recoud tant bien que mal , c'est de hasard. Les gens nerveux de la Chambre ont toujours peur que le Récitateur ne vienne à broncher au beau milieu du chemin , et cela leur fait mal par sympathie. Le sténographe , au bas de la tribune, la plume haute , ne sait s'il doit attendre le dépôt des feuillets', ou courir après le rapide orateur.

Le Récitateur a l'œil terne , le col empesé et le geste faux. Il

n'est jamais à l'unisson de l'assemblée. Il n'interrompt pas , de peur qu'on ne lui réplique. Il ne réplique pas , de peur de s'interrompre. Il ne sent point le dieu intérieur , ce dieu de la Pythonisse , qui agite et qui oppresse. 11 a l'éloquence qui se rappelle, et non l'éloquence qui invente. Il est l'homme de la veille , tandis que l'orateur doit être l'homme du moment. Il est l'homme de l'art, il n'est pas l'homme de la nature. C'est un comédien qui ne veut pas le paraître et qui est son propre souffleur. Il feint la vérité, joue le trouble et trompe le public , la chambre , le sténographe et lui-même.

Les Liseurs sont des gens qui prennent leur temps , toussent , crachent, éternuent, posent leurs lunettes sur le marbre de la tribune, et en nettoient les verres avec les coins de leur mouchoir. Ils ont aussi des ruses de métier. Us minutent très-serré l'endroit et le revers de la page , pour se faire petits et laisser croire qu'ils n'ont que cela. Les traîtres ! vous verrez qu'ils ne tourneront pas encore leur verso. Leur cahier est comme un cadran dont l'aiguille resterait immobile.

Les Liseurs mettent le papier devant leur bouche , et les sons répercutés n'arrivent pas aux auditeurs. Un liseur dont la voix n'est pas éclatante, est complètement inintelligible. S'il est Alsacien , il parle du fond de gosier; s'il est Gascon, du bord des lèvres ; Parisien , il grasseyé ; Normand , il nasille.

S'il est trop diffus , il ennuie ; s'il est trop concis, on perd haleine à le suivre. Le négligé sied à la tribune , le négligé a des grâces. Il ne faut pas qu'un orateur soit trop paré , trop brossé , trop endimanché. Faites donc de l'éloquence avec des points d'exclamation marqués à l'avance sur papier grand raisin ! Ayez de la passion, tonnez, indignez-vous, pleurez juste au cinquième mot du troisième alinéa du sixième paragraphe de la dixième feuille ! Comme cela est facile ! Comme cela surtout est naturel !

Enfin, quand le Liseur débite son écriture, chacun des auditeurs se dit : C'est beau , ah ! c'est sûrement très-beau ! mais ce n'est pas la peine que j'écoute , je verrai cela demain dans le Moniteur.

Lorsque j'aperçois les Liseurs de l'Opposition et les Liseurs du ministère gravir , de droite et de gauche , l'estrade de la tribune , leur cahier d'éloquence à la main , il me semble voir deux armées qui traîneraient parallèlement leur artillerie le long des deux rives d'un fleuve , sans pouvoir jamais s'aborder. Ils se fatiguent à rétorquer d'avance des arguments qu'on ne leur fera pas , et ils ne prévoient pas les arguments qu'on leur fera. Ils ne savent pas que

depuis la veille , la guerre a changé de terrain , et ils s'enfilent par des chemins fourrés et inconnus , où le moindre goujat de l'armée ennemie les ferait prisonniers. Il ne faut , pour les désarçonner, qu'un seul trait lancé par un improvisateur qui viserait juste , et ils sont assez semblables à ces anciens chevaliers raidement enjambés sur leur palefroi; si , pendant qu'ils chevauchaient, quelques malins pages tiraient à l'aventure la crinière du noble animal , le'^voilà qui se cabrait et jetait à terre son magnifique seigneur.

La puissance de l'Improvisation vient de ce qu'elle est toujours en situation. Tel discours écrit peut se réciter indifféremment dans le parlement, dans un salon , dans une académie, dans un banquet. Mais l'Improvisation n'est bonne que pour le moment où on la prononce et pour ceux qui l'entendent. Si l'orateur est négligé , il n'en parait que plus naturel , et les auditeurs lui savent gré de parler comme ils parleraient eux-mêmes, et de ne s'être point préparé pour les surprendre. S'il gesticule avec violence , si ses yeux ardenls lancent des éclairs , si sa parole est pleine de tourbillons et de flammes , c'est que l'assemblée lui souffle ses colères. S'il est long, diffus même sur un point, et sec et brisé sur un autre point , c'est qu'apparemment ceux qui l'écoutent , ont voulu qu'il les entretînt longuement de ce point-là et brièvement de l'autre. Ne le jugez donc pas d'après les règles et les méthodes du discours écrit et prémédité ; ne le lisez pas , allez l'entendre.

Allez-vous placer sur les bancs des auditeurs ; car il n'est pas à] la tribune pour lui , mais pour eux , et l'on dirait que ce sont leurs propres pensées qu'il exprime, leurs passions qu'il respire , leurs volontés qu'il déclare. Il y a delà vie dans sa parole, parce qu'il y a de la réalité; il y a de la force , parce qu'il la tire de tout ce qui l'entoure ; il y a de l'à-propos, parce qu'il parle des hommes du moment , de la minute, devant les hommes du moment , de la minute. Il ne sera pas froid si l'assemblée est exaltée , véhément si elle est calme. Il ne prendra pas son vol , en déployant ses ailes , du haut de la montagne , tandis que l'assemblée chemine tranquillement dans la plaine. Use met à son accord, à son pas, et il semble qu'il la suive jusqu'à ce qu'il s'en soit rendu maître, qu'il l'ait domptée , subjuguée , encliaînée, et que, passant de l'arrière à l'avant il la conduise et la précipite dans ses propres voies.

L'âme de l'Improvisateur répond à l'âme de l'auditeur. Elles se prennent , elles se communiquent , elles se mêlent , elles se

272 ÉLOQCENCE POLITIQUE.

confondent. L'Improvisateur monte ou descend , et tend la main à l'auditoire pour l'attirer à lui , et l'auditeur lui tend la sienne , le seconde , l'aide machinalement, en quelque sorte , cherche avec lui les mots qui ne lui viennent pas, le pique de son aiguillon, le presse et l'anime de son souffle comme un écuyer penché sur les narines de son coursier haletant. Ils font route ensemble , et ensemble ils touchent le but. A chaque relais, à chaque pas, se découvre un point de vue nouveau , un effet inattendu, une émotion, un tressaillement, une grâce.

L'Improvjsateup ne sait pas tout ce qu'il va dire , et jamais comment il va le dire. Il est conflant, il quitte le bord, il va marcher sur les flots , il y déploie sa voile de pourpre , et les bras des spectateurs l'y portent , et tous les cœurs palpitent pour lui sur le rivage.

Il y a dans cet auditoire parlementaire, si vaste et si mêlé, des professions qui prédisposent plus particulièrement à l'art oratoire.

Je ne crois pas qu'on me reproche de pousser les diverses classes de la société , à l'excitation criminelle les unes contre les autres , en disant que les députés dont les langues vibrent avec le plus de continuité et le plus de fluidité sont les Avocats, les Professeurs et les Militaires.

Les avocats parlent pour qui veut , tant qu'on veut , sur ce qu'on veut. Ils ont l'ouïe fine et toujours au vent, et si vous les interrompez , au lieu de les embarrasser, vous ne faites que leur donner la réplique. L'habitude de plaider alternativement le pour et le contre, le non vrai et le vrai, fausse leur judiciaire. Après avoir pris au corps un ministre , ils le terrassent , le battent et le piétinent. Et puis quand ils repassent devant le banc de cet homme tout meurtri de sa chute et de leurs coups , vous les voyez hocher la tète d'un air riant , lui tendant la main , et les voilà qui sont ensemble les meilleurs amis du monde. Ces façons d'agir ne laissent pas que d'étonner fort les provinciaux , juchés sur les hautes banquettes de la salle, qui se demandent entre eux comment on peut relever de si bonne grâce un ministre qu'on vient de trainer dans la boue , et si ce n'est pas là jouer la comédie.

Les Avocats sont chaleureux de langue et froids de cœur, têtus, pointilleux, et grands enfileurs de paroles. Ennemis de la logique, parce que la logique va droit à son but , et que leur affaire n'est pas d'arriver si tôt. Alerte en partant , leur verbe court tout d'une haleine, brûle le pavé, s'essoufle et tombe.

Les grands orateurs semblables aux aigles qui planent au-dessus de la nue, se tiennent dans la haute région des principes. Mais le vulgaire des Avocats rasent la terre, comme l'hirondelle, font mille crochets, passent et repassent sans cesse devant vous , et vous étourdissent du bruit de leurs aîlcs.

Les Pi-ofesseurs s'emparent avec autorité de la parole , plutôt qu'ils ne la demandent. Ils régentent la Chambre comme une classe d'écoliers. Ils commencent par poser sur le marbre de la tribune leur bonnet carré, et les secrétaires de la Chambre en ont quelquefois surpris qui tiraient de dessous leur robe de pédant la férule et le martinet. Ils sont vains, sublils, rogues , secs, impérieux, humoristes, dogmatiques, beaux parleurs et pleins d'eux-mêmes. Ils ne s'embarrassent guère de ce qu'on leur objecte ou de ce qu'on leur répond, mais de ce qu'ils vous disent. Ils ne veulent pas convaincre , mais contraindre. Ils ne persuadent pas la vérité, ils l'imposent. Ils ont la raideur des méthodes et le despotisme des axiomes. Mais comme on ne les élit députes qu'à'causc de leur renommée , ils sont généralement d'un esprit supérieur, savant, profond, ingénieux, et, à l'occasion, divertissant ou fort ennuyeux.

La domination des Avocats et des Professeurs a répandu sur l'éloquence parlementaire , les longueurs d'une solennelle monotonie. Elle y a peut-être gagné du nombre, de la dignité, de la facture, de la méthode ; elle y a perdu en précision , en grâce , en elialeur, en nalL'rel , en vérité, en coloris, en originahté. Les Avocats et les Professeurs , gênés par des formes de convention et d'état, n'ont plus leurs physionomies propres. Tous leurs discours semblent jetés dans le même moule. Quel que soit le sujet , bref ou long , ils ne parleront pas moins d'une heure , parce que les professeurs croient disserter encore devant leurs écoliers , dont la classe dure une heure , et parce que les Avocats croient se trémousser encore devant leurs clients , qui ne veulent pas qu'on plaide moins d'une heure pour une affaire de deux minutes, et qui se fâcheraient tout rouge si on ne leur en donnait pas pour leur argent. Ils renplissent donc la clepsydre jusqu'au bord, et, tant quelle va , leurs langues vibrent pour s'arrêter subitement avec le dernier grain de sable , car leur heure est faite.

Les Militaires escaladent la tribune avec hardiesse , impatience et feu, comme ils escaladeraient une batterie. Ils portent la tète haute. Ils ont le geste du commandement et ils regardent les gens en face. On se met moins en garde contre eux, parce qu'on suppose que, s'ils peuvent se tromper, du moins ils ne cherchent

pas à vous tromper. On passe aux orateurs militaires le mépris de la grammaire, l'amertume grossière des reproches, l'abus des figures de rhéthorique et le décousu du discours. Ils peuvent dire , à peu près dans le langage qu'ils veulent, trivial ou correct, uni ou soubressauté, tout ce qui leur passe par la tête, sans qu'on les rappelle à l'ordre. J'ai vu le général Foy frapper du poing et des pieds, battre le marbre de la tribune, s'y cramponner, s'y démener comme un possédé. Il écumait et la colère lui sortait des deux côtés de la bouche. On le laissait faire. On eût imposé silence à un porteur de bonnet carré. Pour moi , dût-on me blâmer d'un tel goût, je préfère ces militaires brutaux qui dégainent leur sabre et qui marchent droit sur vous , à ces rhéteurs doucereux qui vous assassinent à coups d'épingles.

Il faut prendre garde aux qualités principales qui , selon le tempérament , le génie ou l'habitude , prédominent chez l'orateur. L'imagination, la logique, l'éloquence et la malice, ont leur excès qu'il faut éviter.

Tel qui brille dans l'exposition des faits, nette, lucide, pas trop chargée d'incidents , bien ordonnée, bien déduite , se ralentit ou se trouble lorsqu'il faut raisonner. Tel autre a de la peine à entrer en matière , qui s'empare ensuite fortement de son sujet et de votre attention , lorsqu'il commence à s'échauffer et que ses idées s'étendent , se composent , se classent et s'encbaînent. Tel autre perd la trace et ne se retrouve pas , bat l'air, s'étourdit, s'oppresse et n'y voit plus. Il se dérobe comme un coursier et quitte l'arène.

Les Imaginatifs vous éblouissent par la richesse de leurs métaphores. Mais l'abus des figures finit par ne remplir votre oreille que de tropes heurtés et de cadences rompues. Le style parlementaire ne doit pas être chargé de trop d'embonpoint, et il faut qu'on y voie saillir les muscles et les nerfs , comme dans un corps sain et vigoureux. Le style rose et frais n'est que de l'enluminure. Les Imaginatifs sont sujets à tomber dans l'amplification.

Les Logiciens de la parole, qu'il ne faut pas confondre avec les Lo"-iciens de la presse, doivent être plutôt abondants que concis, plutôt pressants que serrés. Us ne doivent pas oublier que l'attention d'une Chambre est courte et légère. Si vous résumez trop , vous n'êtes pas compris. Si vous délayez trop , vous fatiguez. Si vous aiguisez trop la pointe de l'argument , vous devenez subtil. Si vous vous traînez dans les quatre points du syllogisme, vous devenez lourd. Si vous ne montrez que les tendons et les fibres d'une

proposition , sans chair et sans coloris , vous êtes sec et rebutant. Si vous ne laissez pas glisser sur le nu de vos raisonnements quelque filet de lumière, vous êtes embarrassé et nuageux. Les Logiciens sont sujets à tomber dans l'obscurité.

Les Pathétiques doivent tour à tour s'élever et abaisser leur vol, s'oublier eux-mêmes, du moins le paraître, laisser apercevoir qu'ils sont entraînés, malgré eux, par la force de la situation ou par une émotion intérieure qui les dompte et qui les enlève ; couper le discours par des repos haletants; ne faire résonner de l'âme que les cordes les plus tendres, et tenir l'assemblée dans un état de moiteur et de peau assouplie. Mais si cet état se prolonge , le refroidissement ne t-crde pas à succéder à l'émotion et le rire aux larmes. Les Pathétiques sont sujets à tomber dans la sensiblerie.

Les Malins sont sans cesse occupés à repasser leurs flèches sur la meule , à les aiguiser par le fin bout , et à leur attacher de chaque côté des plumes rapides et légères pour qu'elles volent mieux au but. Ils franchissent d'une sautée un gros raisonnement péniblement échafaudé, et le trait lance par ces petits nains, à l'endroit sensible d'un colosse , le renverse tout de son haut. Quand les allusions sont délicates et fines , elles surprennent agréablement l'esprit, et, par le plaisir de les deviner, elles engagent, malgré soi, celui qui les écoute, dans la complicité de celui qui les fait. Quand les allusions sont poignantes et enfoncées, elles laissent quelquefois l'aiguillon dans la plaie vive, et l'on en meurt. 3Iais le plus souvent elles irritent, dans ceux qu'elles blessent , ceux qui , à leur tour, craignent d'en être blessés , et alors elles manquent leur coup. Les Malins sont sujets à tomber dans la personnalité.

Si la diction de l'orateur est négligée, on dit qu'il ne se gêne pas. Si elle est théâtrale, on dit qu'il veut trop paraître.

Trop d's sifflants , d'accents aigus ou d'e muets , offensent la grammaire et choquent l'oreille. Il ne faut pas qu'on sache en vous écoutant, d'où vous arrivez en droite ligne, qui de Falaise , qui de Quimper-Corentin , qui de Pézénas , qui de Brivesla-Gaillarde.

Prenez garde que nos marchandes d'herbes ne se mettent à rire de votre accent empâté d'Alsace , de votre accent traînard de Normandie, ou de votre accent pointu du Languedoc. Ne criez pas d'un aigre fausset. Ne psalmodiez pas en |)k'iu-chant comme au lutrin. Laissez le jargon provincial et le patois de M. de Pourceaugnac à la porte de nos barrières, et souvenez-vous que, lors-

qu'on est reçu dans la nouvelle Athènes , il faut en parler la langue élégante et polie.

Le port comprend l'habit et le maintien. L'orateur doit veiller sur les dehors de sa personne.

Il y a tel orateur qui s'imagine que la Chambre rit à gorge déployée des aimables plaisanteries qu'il débite; pas du tout, c'est d'une mouche importune qu'il chasse, et qui ne veut pas quitter le bout de son nez.

Les gants jaunes du général Sébastiani, vieillard dameret, préoccupaient la Chambre beaucoup plus que ses graves dissertations sur la dette américaine.

Mettez à Démosthène un jhabit rouge et une perruque de travers, et vous verrez le fou rire qui s'emparera de nos Athéniens, même dans le moment le plus pathétique et lorsque le sublime orateur s'écriera : « J'en jure par les mânes des héros morts à Marathon. »

0 Athéniens ! Athéniens ! il faut avoir vécu avec vous pour vous connaître.

On doit sans doute ici prendre en considération l'âge, l'état, le rang, le caractère, et les préceptes se modifient d'après les personnes. Mais , à qui que ce soit, il ne convient, de se tenir le poing sur la hanche, en façon de matamore ; ni de se friser le haut'du toupet pour mieux ressembler à l'Apollon du Belvéder; ni déjouer négligemment avec la chaîne de son binocle ; ni de rouler terriblement la prunelle dans son orbite ; ni de gesticuler comraei^un escamoteur; ni de rajuster les fausses dents de son râtelier; ni de rabattre sa perruque sur ses yeux; ni de se présenter la chevelure ébouriffée , comme un chat en colère dont le poil se hérisse ; ni de faire briller à son petit doigt l'éclat d'un rubis ; ni de laisser pendre les longs bouts de sa cravate ; ni de renverser en arrière le col de son habit ; ni de relever ses manches pour se donner du frais ; ni de laisser passer la chemise entre le gilet et le vêtement inférieur; ni de remuer la tête à droite et à gauche comme font les ours du Jardin des Plantes; ni d'avaler les restes du verre d'eau sucrée que le préopinant n'a bu qu'à moitié ; ni de jeter par terre dans le trouble maladroit de sa déclamation , ses livres , ses papiers , ses besicles , et l'urne même du scrutin ; ni d'escalader la tribune avec la pétulance d'un sauteur de corde ; ni de l'aborder comme les pleureurs d'enterrement qui aspergent un mort d'eau bénite ; ni de parler en faisant tourner sa tabatière entre le pouce et l'index ; ni de s'appuyer sur les deux coudes , pour causer familièrement avec la Chambre; ni de s'interrompre,

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pour incidenter, avec le bureau , les aparté des couloirs et les ergoteurs de l'assemblée; ni de fermer les yeux dans l'extase d'un recueillement affecté ; ni de les tenir attachés au plafond comme si rinspiration allait en descendre; ni de menacer du geste ses adversaires; ni de leur lancer l'injure de la voix et du regard; ni d'offenser, par l'étalage plaqué de ses décorations , l'égalité de la représentation nationale ; ni de paraître avec un costume de bal ou de cour, ou en déshabillé du matin , ou en habit de voyage. Il faut , en un mot, qu'un député qui monte à la tribune no déclame ni comme un avocat, ni comme un tragédien, ni comme un moine, mais comme un orateur, et qu'il soit mis comme tout le monde.

On ne doit pas à toute heure et pour toute cause, monter à la tribune, discourir, se prodiguer. Je me lasse, diraient nos Athéniens, d'entendre toujours parler Démosthène.

Un argument répété est comme un dîner réchauffé.

Il ne faut pas , quand un orateur-chef a frappé du tranchant de son glaive, qu'un orateur soldat vienne donner au même endroit des coups de plat sabre.

Quand un ministériel a dit quelque grosse sottise , il ne faut pas qu'un anli-ministériel, plus sot encore, vienne la répéter.

Quand l'assemblée est prête à pleurer, il faut la laisser sur son émotion et ne pas la faire rire.

Quand on voit que ses yeux clignent de fatigue et qu'elle va dormir, il ne faut pas jouer de la cornemuse pour rendre son sommeil plus profond.

Quand on vient de gagner la partie sur une grande question , il ne faut pas risquer de la perdre sur une petite.

L'éloquence parlementaire ne doit pas s'abandonner sans frein à ses transports , comme une désordonnée. Elle a besoin , pour plaire , pour convaincre ou pour émouvoir, de guide , de règle d'expérience, et je dirai à l'orateur :

« Entrez en matière avec simplicité , et tirez naturellement votre cxorde de votre sujet.

» N'affectez pas une fausse modestie ni un dédain superbe.

» Ne soyez ni humble ni fier, soyez vrai.

> Ne vous noyez pas surtout dans le fastidieux parlage de vos précautions oratoires.

» Que votre exposition soit nette, variée, attachante, et que, dans l'ordre ingénieux de vos faits, on voie déjà poindre et surgir l'ordre de vos moveng.

» Ne multipliez pas trop vos gestes, de peur qu'on ne fasse que vous regarder, au lieu de vous entendre.

> Que votre voix ne soit ni traînante, ni précipitée , ni sourde , ni criarde , de peur que le son ne préoccupe de l'idée.

» Ne récitez pas de mémoire, comme un écolier bien appris et pour vous donner des airs d'improvisation , un discours laborieusement travaillé de la veille, et dont le sténographe du Moniteur a déjà peul-être reçu la confidence.

» Si vous êtes militaire , ne contez pas des histoires de vivandières, avec des jurons et la pipe à la bouche. Ne retroussez pas votre moustache en façon de hérisson, et n'écorchez pas le Français comme un Pandour, en mettant des S où il n'en faut pas, et en ôtant des T d'où il en faut.

» Si vous êtes avocat, ne levez pas douloureusement les yeux et les bras vers Jupiter tonnant, à propos d'une virgule oubliée. Ne parlez pas , comme un Eas-Normand , le patois des assignations à personne ou domicile. Ne délayez pas une seule idée, et quelle idée! dans un océan de paroles, et surtout n'oubliez pas, quand vous aurez commencé, de finir.

» Si vous êtes savant, n'employez pas les mots techniques pour faire paraître que vous en savez beaucoup plus que nous , et que nous ne sommes pas dignes de vous ouïr. Faites plutôt que les ignorants qui vous écoutent , se rengorgent en eux-mêmes de penser qu'ils vous comprennent , si bien vous vous mettez à leur portée. Ne vous laissez pas entraîner à des digressions infiniment trop prolongées, et songez que la Chambre n'est pas une académie, que le discoui's n'est pas une leçon , et que les lois ne doivent pas être rédigées en style d'école.

» Choisissez avec un instinct rapide et sûr, parmi les moyens qui s'offrent à vous , le moyen du jour qui peut-être n'est pas le plus solide , mais qui , d'après la disposition particulière des esprits , la nature de l'affaire et la singularité de la circonstance, est le plus propre à faire impression sur l'assemblée.

ï Emparez-vous fortement de son attention. Soulevez sa pitié, ou son indignation, ou ses sympathies, ou ses répugnances, ou sa fierté. Paraissez vous animer de son souffle et recevoir ses inspirations, tandis que c'est vous qui lui communiquerez les vôtres. Quand vous aurez , en quelque sorte , détaché toutes ces âmes de leur corps, qu'elles viendront d'elles-mêmes se grouper au pied de la tribune , et que vous les tiendrez sous la magnétique puissance de votre regard, alors ne les ménagez pas, car elles sont à vous, car on dirait véritablement que toutes ces âmes ont passé dans votre

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âme. Voyez comme elles en suivent les ondulations et le reflux ! comme elles s'élèvent et s'abaissent ! comme elles s'avancent et se retirent ! comme elles veulent ce que vous voulez ! comme elles font ce que vous faites î Continuez , point de repos ! marchez , pressez votre discours , et vous verrez bientôt toutes les poitrines baleter, parce que votre poitrine est haletante, tous les yeux s'illuminer, parce que vos yeux lancent des flammes , ou se remplir des pleurs de la pitié , parce que vous vous attendrissez. Vous les verrez tous suspendus à vos lèvres par les grâces de la persuasion, ou plutôt vous ne verrez plus rien , vous serez dominé vousmême par votre propre émotion , vous plierez , vous succomberez sous votre génie , et vous serez d'autant plus éloquent que vous aurez fait moins d'efforts pour le paraître !

» Nouez vos transitions sans embarras, et que la discussion les amène.

» Soyez dans vos rapports, clair, exact, précis, impartial.

» Ne cherchez pas à tout dire, mais à bien dire.

» Si la Chambre est distraite , ramencz-Ia par la grandeur de la cause ou par le sentiment de son devoir. Si elle est tumultueuse , étouffez le bruit sous l'éclat tonnant de votre voix.

t Quand le vingt-neuvième orateur a épuisé la question , ne la traitez pas pour la trentième fois. Ne remontez pas dans l'ordre de vos preuves jusqu'à notre père Abraham. Ne dites pas que Dieu a fait le ciel et la terre et qu'un jour le monde finira ; mais vous-même finissez.

» Attachez-vous au côté neuf de la question , ce qui jette dans les esprits une diversion agréable , et vous fera passer pour ingénieux.

» Si l'attention de la Chambre est à bout , ne montez pas à la tribune, car on ne vous écouterait plus, et il est mortel pour un orateur de n'être pas écouté.

î De même qu'il n'y a que les grands objets qui s'aperçoivent de loin , tels qu'une maison , un arbre, une montagne , de même il n'y a que les raisons apparentes qui frappent le gros de l'auditoire ; négligez le reste.

» Telle puissante raison qui , la veille , aurait mis la Chambre en émoi , la trouvera inerte le lendemain ; si cette raison est dans votre discours écrit , raycz-là ; ne la dites pas, si vous improvisez.

> Si l'on a été plaisant avant vous , changez de manière et soyez grave , et si l'on a été grave , soyez plaisant. Songez que l'oreille u'aime pas à être occupée toujours du même son , et que

280 ÉLOQUENCE POLITIQCE.

VOUS parle» devant une assemblée française la plus distraite , la plus capricieuse, la plus femme de toutes les assemblées du monde.

» Si vous vovdez qu'on vous écoute , et vous ne discourez que pour cela , évitez de parler dans votre propre cause ou pour votre clocber , si baut qu'il soit. Ne dites pas : Rouen qui m'a vu naître, ou Nantes qui m'a envoyé, ou la ville de Lyon que j'ai l'honneur de représenter : vous vous trompez , Monsieur , vous ne représentez pas Rouen , Nantes , Lyon , mais la France.

» Ne dites pas non plus : Je suis Gascon , je suis Picard. Que nous importe que vous soyez de Thèbes ou d'Argos , pourvu que vous parliez grec.

s Ne faites pas toujours le rieur , car on dirait : Ce n'est qu'un homme d'esprit. Ne faites pas toujours le raisonneur, car on dirait : Il n'a qu'un argument.

ï Si vous voulez être perpétuellement intéressant , soyez perpétuellement divers.

ï Tant qu'un médicament ne produit que delà moiteur, il assouplit la peau. Si l'effet s'en prolonge, il la glace. Il en est de môme du discours.

» Le difficile , pour un orateur exercé , n'est pas tant de trouver des paroles, que de savoir quand il ne faut plus en dire.

> Si, enti'aîné par le courant de l'improvisation, vous appréhendez de ne pas finir à temps , faites vous attacher au pied une ficelle, et quand vous la sentirez doucement remuer par quelque ami complaisant , c'est qu'il faut vous arrêter et descendre de la tribune,

» Autre avertissement : si vous voyez que vos traits émoussés ne portent plus , que les causeries suspendues recommencent , qu'on tourne la tête , qu'il se fait sur tous les bancs des murmures d'inattention et de lassitude , que de légers bâillements effleurent les lèvres de vos auditeurs et que déjà leurs paupières s'assoupissent , craignez qu'à la fin de votre oraison , la Chambre ne s'abandonne tout-à-fait au sommeil , et rompez court.

» Ne frappez pas à coups redoublés sur le marbre de la tribune , de peur que vous n'effrayez les gracieuses Cariatides qui les supportent, et qu'au heu de partager votre émotion, on n'éprouve seulement que la crainte que vous ne vous fouliez le poignet.

> Ne vous laissez pas arracher par l'entraînement du discours , des concessions dont vous vous repentiriez plus tard, et n'acceptez pas le combat sur des terrains que vous n'aurez pas étudiés ; car

la feinte générosité de vos ennemis pourrait bien vous attirer dans une embuscade.

t Soyez plus attentif à ce qu'on vous tait qu'à ce qu'on vous dit , à ce qu'on vous cache qu'à ce qu'on vous découvre.

> Ne parlez que pour dire quelque chose , et non pas seulement pour qu'on dise que vous avez parlé.

> Si vous avez quelque document nouveau et décisif, tenez-le en réserve , et ne le portez dans la discussion que lorsque vous aurez bien préparé les esprits à le recevoir et qu'ils n'attendront plus que cette pièce, en quelque sorte, pour prendre un parti.

> Ne raillez pas pour le seul plaisir de railler et pour faire briller votre esprit , mais pour montrer le ridicule ou le faux d'un argument. Que si votre adversaire voys lance une personnalité, alors terrassez-le , si vous pouvez , d'un seul coup.

» Soyez maître de vos passions pour diriger celles des autres. N'ayez de colère que contre l'arbitraire, d'amour que pour la patrie et la liberté , et d'admiration que pour le désintéressement et la vertu.

» Poussez dans la théorie les conséquences de vos principes, aussi loin qu'elles peuvent raisonnablement aller; mais ne demandez dans la pratique que ce que vous pouvez obtenir.

» Enfin , songez que vos lois vont faire le bonheur ou le malheur du peuple , le protéger ou l'opprimer , le moraliser ou le corrompre. Parlez donc comme s'il vous écoutait ! Parlez comme s'il vous voyait ! Ayez toujours devant vous sa grande et vénérable image! • (Livre des Orateurs.)

SIXIEME SECTIOIV.

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