‹ Histoire de l'éloquence (volume 3)Chapitre 57 sur 63 · LAMENNAIS · texte numérisé non relu

LAMENNAIS

et proclamait hautement les grands principes de la liberté moderne. Il demandait la liberté de conscience ou de religion, pleine, universelle, sans distinction comme sans privilège; la liberté d'enseignement, parce qu'elle est de droit naturel , et, pour ainsi dire , la première liberté de la famille , parce qu'il n'existe , sans elle, ni liberté religieuse , ni liberté d'opinions ; la liberté de la presse qui n'est qu'une extension de la parole , qui est, comme elle, un bienfait divin , un moyen puissant, universel de communication entre les hommes, et l'instrument le plus actif qui leur ait clé donne pour hâter les progrès de l'intelligence générale ; la liberté d'association , parce que partout où il existe soit des intérêts , soit des opinions , soit des croyances communes , il est dans la nature humaine de se rapprocher et de s'associer, parce que c'est là encore un droit naturel , parce qu'on ne fait rien que par l'association , tant l'bommc est foible , pauvre et misérable , tandis qu'il est seul , parce que là où toutes classes, toutes corporations ont été dissoutes , de sorte qu'il ne reste que des individus, nulle défense n'est possible à aucun d'eux, si la loi les isole l'un de l'autre et ne leur permet pas de s'unir par une action commune (Avenir, 7 décembre 1850).

Il est maintenant permis de reconnaître que M. de Lamennais, en arborant hautement en France la bannière du libéralisme chrétien, à la suite du grand O'Connell en Angleterre, rendait un service important à l'Eglise et à la société. S'il n'eût point mis d'amertume dans les discussions, s'il n'eût point exagéré ses principes, s'il eût eu plus de respect pour les hommes haut placés qu'il croyait devoir combattre, il n'aurait pas soulevé une si grande opposition dans les rangs des catholiques et de l'épiscopat, il n'aurait point provoqué contre son journal la condamnation du chef de l'Eglise. Si du moins, à l'exemple de ses collaborateurs, il se fût soumis, jl aurait pu continuer la controverse en la modifiant , en usant d'une prudente réserve , et en ôtant à ses principes ce qu'ils avaient sous sa plume de trop absolu; il aurait conservé le fond des doctrines que ses disciples et ses admirateurs ont travaillé depuis à faire prévaloir, et que l'épiscopat tout entier professe maintenant à la face du monde depuis la fameuse controverse relative à la liberté d'enseignement.

31. de Lamennais avait un magnifique exemple à suivre dans la conduite de l'Agitateur de l'Irlande. Dès le début de sa mission, O'Connell avait compris qu'il devait se concilier le clergé et l'épiscopat. « Je lui ai entendu dire souvent, dit le docteur Milcy, son aumônier, que la difliculté capitale, le grand obstacle à sur-

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monter, était de persuader à la hiérarchie religieuse et au clergé irlandais qu'un homme pouvait être sincère dans son attachement à sa foi , et en même temps ardent à revendiquer la liberté civile. » (Oraison funèbre d'O'Connell.) On sait comment O'Connell sut vaincre cette difficulté et par quel art il parvint à identifier sa cause avec celle du clergé. La difficulté était beaucoup plus grande pour M. de Lamennais, en France , sous un gouvernement qui semblait faire de belles promesses à l'Eglise. L'avenir a fait voir qu'il aurait pu en triompher; il aurait fait taire peu à peu les préventions amassées contre lui , il aurait eu la gloire de continuer le mouvement et de le diriger, il serait devenu, non comme orateur, mais comme écrivain, rO'ConiicU de la France. Mais il s'est volontairement privé de cette gloire. Cet homme qui avait défendu la religion avec un si beau génie , s'est laissé vaincre par l'orgueil , il a donné le scandale d'une des chutes les plus terribles dont l'histoire conserve le souvenir. Aujourd'hui il n'est plus catholique , il n'est plus même chrétien ; (*) il se précipite dans les erreurs et les illusions du rationalisme et de la démagogie , sans qu'on puisse prévoir où il pourra s'arrêter. Grand exemple de fragilité par lequel Dieu avertit les hommes qu'ils doivent, quelqu'ils soient , se maintenir dans l'humilité chrétienne , et montre au monde que ce n'est point par des moyens humains , mais

(') M. de Châteaubiiand , dans ses Mémoires d'OuTRE-TouBE , exprime des espérances que nous voudrions pouvoir partager. « Il a beau se débattre, dit-il, ses idées ont été jetées dans le moule religieux ; la forme est restée chrétienne , alors que le fond s'éloigne le plus du dogme : sa parole a retenu le bruit du ciel.

> Fidèle professant l'hérésie , l'auteur de TEssâi sur l'Ixdifféresce parle ma langue avec des idées qui ne sont plus mes idées. Si , aprijs avoir embrassé l'enseignement évangélique populaire , il fût resté attaché au sacerdoce, il aurait conservé l'autorité qu'ont détruite des variations. Les curés, les membres nouveaux du clergé (et les plus distingués d'entre ces lévites), allaient à lui; les évéques ee seraient trouvés engagés dans sa cause s'il eût adhéré aux libertés gallicanes , tout en vénérant le successeur de saint Pierre et en défendant l'unité. •

Aujourd'hui les libertés gallicanes sont abandonnées même des évèques. Il n'était donc pas nécessaire que M. de Lamennais les défendit.

• En France, continue M. de Chateaubriand , la jeunesse eût entouré le missionnaire en qui elle trouvait les idées qu'elle aime et les progrès auxquels elle aspire ; en Europe , les dissidents attentifs n'auraient point fait obstacle ; de grands peuples catholiques , les Polonais , les Irlandais , les Espagnols auraient béni le prédicateur suscité. Rome même eût fiui prr s'apercevoir que le nouvel évangélislc faisait renaître la domination d» l'Eglise , et fournissait au pontife opprimé le moyen de résister i l'inDuence des rob absolus. Quelle puissance de vie ! L'intelligence , la religion , la liberté représentées dans un prêtre !

• Dieu ne l'a pas voulu ; la lumière a tout-à-coup manqué a celui qui était la lumière ; le guide en se dérobant a laissé le troupeau dans la nuit. A mon compatriote, dont la carrière publique est interrompue , restera toujours la supériorité privée et la prééminence des dons naturels. Dans l'ordre du temps il doit me survivre; je l'ajourne h mon lit de mort pour agiter nos gi'ands contestes, "aces portes que l'on ne repasse plus. J'aimerais à voir son génie répandre sur moi l'absolution que sa main avait autrefois le droit de faire descendre sur ma tète. Nous avons été bercés en naissant par les mêmes flots; qu'il soit permis à mon ardente foi et U mon admiration sincère d'espérer que je rencontrerai «Bcore mon ami réconcilié 5ur le même rivage des clioscs ét«rnelles. •

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par un miracle de sa toute puissance ,. qu'il soutient l'édifice de son Eglise ! Ceux qui ont reçu de lui les talents et le génie , ne peuvent devenir les inslruraenls de ses desseins , et servir utilement sa cause , qu'autant qu'ils se pénètrent de son esprit et qu'ils sont toujours prêts à sacrifier leurs idées particulières pour se soumettre, d'esprit et de cœur , à toutes les décisions du chef de l'Eglise , surtout lorsqu'elles sont reçues par le corps des premiers pasteurs, qui sont aussi nos guides dans la loi , et qui ont reçu l'autorité pour gouverner.

Quoiqu'il en soit le mouvement de liberté catholique devait se développer plus tard et acquérir peu à peu de vastes proportions. Plusieurs hommes d'un beau talent et d'un généreux courage y ont contribué. Le plus célèbre d'entre eux est, sans contredit, M. le comte de Montalcmbert. Il est devenu le chef de l'agitation catholique en France. Il a su former à la vie politique les hommes religieux; il a conquis leur admiration et leur confiance par l'étendue de ses connaissances , par les grâces de son esprit , par l'ardeur de son zèle et surtout par la vivacité de sa foi.

M. le Comte de Rlontalembcrt.

M. le comte de Montalcmbert est né le 29 mars 1810. Il fit sa rhétorique et sa philosophie au collège Ste Barbe (aujourd'hui RoUin). Après avoir suivi à Paris les cours de droit , il acheva ses éludes à Munick , qui était alors illustrée par un grand nombre de savants professeurs. Il n'avait que vingt ans lorsque la révolution de 1850 éclata. Mais dès lors il avait suffisamment réfléchi pour comprendre les conséquences que cette révolution devait amener au point de vue de la défense de la religion. M. de Lamennais le distingua parmi la jeunesse catholique et l'associa à la rédaction de l'Avenir. M. Lacordaire disait de lui : « C'est un jeune homme charmant et que j'aime comme un plébéien. Je suis sûr que , s'il vit , sa destinée sera pure comme un lac -de la Suisse entre les montagnes, et célèbre comme eux. » (M. Lorain, Correspondant.) M. de Montalcmbert ne tarda pas à justifier ces espérances. Les articles qu'il traita dans l'Avenir sont empreints de cet esprit de foi et de cet amour de la liberté, qu'il montra plus tard à la chambre des Pairs. Il révéla toute la ferveur de son dévouement religieux dans les paroles suivantes à propos de la destruction des croix en février I85I.

« iVagucrc , au seul bruit des prolimations que cette croix divine

subissait dans une lointaine contrée , l'Europe s'ébranla et neuf fois un débordement d'béroisme et de dévouement alla inonder rOrient et proclamer le règne et la victoire du Christ, Aujourd'hui c'est à peine si on lui accorde quelques pleurs ; c'est à peine si deux ou trois journalistes s'émeuvent pour la défendre. Est-ce à dire qu'elle va disparaitreà jamais? la religion, dont elle est le symbole, va-t-ellc s'abîmer dans la ruine commune des empires et des lois? Chrétiens, non, il n'en sera point ainsi. Du scinde la nouvelle lutte que Dieu lui prépare, elle sortira non pas seulement vivante , mais victorieuse, mais le front ceint d'une couronne nouvelle. A l'épreuve de la prospérité va succéder l'épreuve du malheur et de la persécution, et c'est là un calice où elle a toujours bu à longs traits quand elle a dû être invincible. EUesemblaitavoir assez souffert, assez versé de larmes et de sang pour prouver sa mission divine; mais puisque rien ne suffit à l'homme endurci , puisque chaque siècle lui demande de dérouler les litres de sa céleste origine , le siècle les aura. Elle ne reculera pas devant son immortelle destinée. La voilà qui se dépouille de toutes les chétives parures de ses jours heureux; athlète infatigable et sublime , elle descend seule et nue dans l'arène où elle a déjà conquis le monde.

» Pour nous, qui avons été les témoins impuissants de ses injures, et dont le cœur a été navré par ses douleurs, nous sentons qu'à sa voix divine la force et la vie nous reviennent. Nous puisons dansle souvenir de ses épreuves et de ses triomphes de quoi étouffer notre désespoir et vaincre notre défaillance. Nous rentrons avec une ardeur nouvelle , une ardeur sanctifiée par la douleur , dans la carrière où notre conscience nous a lancés. S'il nous eût été donne de vivre au temps où Jésus vint sur la terre , et de ne le voir qu'un moment, nous aurions choisi celui où il marchait couronné d'épines et tombant de fatigue vers le Calvaire ; de même nous remercions Dieu de ce qu'il a placé le court instant de notre vie mortelle à une époque où sa sainte religion est tombée dans le malheur et l'abaissement , afin que nous puissions la chérir dans notre humilité , afin que nous puissions lui sacrifier plus complètement notre existence , l'aimer plus tendrement , l'adorer de plus près. Nous ramassons avec amour les débris de sa croix, pour leur jurer un culte éternel. On l'a brisée sur nos temples, mais nous la mettrons dans le sanctuaire de nos cœurs; et là, nous ne l'oublierons jamais. De la terre où on nous l'a détruite, nous la replaçons dans le ciel ; et là , nous lisons encore une fois autour d'elle la parole divine : In hoc signo vinces. »

On peut appeler M. de Montalcmbert l'écrivain, l'orateur de la

foi catholique au XIX siècle. C'est pour cette raison que nous transcrirons en entier le magnifique article qu'il publia sur la foi le 3 août 1851.

f Un jour, dans un épanchement de tristesse et d'amour, le Sauveur du monde dit à ses disciples : « Croyez-vous qu'en revenant sur cette terre, le Fils de l'homme y trouve encore de la foi? » Il nous semble d'ici entendre ce divin Sauveur prononcer d'une voix sévère et triste ces augustes paroles , ces paroles qui renfermaient pour lui tant de douleur, et pour nous des leçons si solennelles et si terribles. Quoi ! pensait dès lors le Seigneur, ne retrouverai-je dans ce monde pas un souvenir pour tant de miracles, pas un élan de cœur pour tant de dévouement et tant d'amour, pas une larme pour tant de soufTranccs et pour ma mort si cruelle? Fidus hominis veniensy putas inveniet fidem in terra?

i Ah! s'il y eut alors une époque de l'histoire du monde qui fut spécialement présente à la divine prévision du Fils de l'homme, certes ce fut celle où languit notre vie, époque funèbre et décourageante, où la foi est partout morte ou mourante, où ce ciment sacré tombe de toutes parts , et laisse sans appui et sans beauté les frêles édifices des hommes. Un grand vide s'est opéré dans le cœur de chaque homme et de chaque peuple, et ce vide est pesant comme un supplice, fatiguant comme une agonie. Ballotés au gré du premier caprice , sur l'océan des misères humaines , les peuples et les hommes n'ont fermé leurs voiles qu'cà un seul souffle, et c'est le souffle de Dieu. Entre eux plus d'union , plus d'abandon , plus d'intimes affections , plus de croyances du cœur ; une morne défiance a tout remplacé, et son glacial empire n'est partagé que par la dérision et l'amertume. Les rois et les grands , qui avaient mine les premiers le sol du monde chrétien , ont senti ce sol fléchir sous eux, et ils sont tombés si avant dans .e mépris et l'impuissance, que le jour de leurs funérailles sera |)our eux un jour de grande miséricorde. Le peuple, que la ruine de ses maîtres n'a enrichi qu'un moment, ne sait plus pour quelle fin il a brisé leur joug, et ses regards se promènent consternés sur une terre qui reste stérile sous sa conquête , sur un ciel qu'il ne comprend plus. Assis entre les tombeaux de ses pères qu'il a reniés et le berceau de ses enfants qui ne lui inspirent qu'une amère pitié, l'homme n'est plus qu'un triste mannequin, condamné à jouer je ne sais quelle lugubre comédie devant je ne sais quels spectateurs glacés.

» Hélas! et ce n'est pas seulement dans le cœur des impies et des enfants de perdition que le souffle divin s'est éteint, que la céleste vie est à son dernier soupir ! Les enfants de Dieu , qu'en ont-ils fait? 0 mon Sauveur! où retrouveriez-vous votre foi parmi tant d'hommes qui ont reçu en naissant le signe du salut que vous êtes venu apporter au monde? Disciples du Christ, qu'avez-vous fait de son héritage? Fils de l'Eglise, où est celte foi dont votre éternelle mère a reçu le dépôt, et qu'elle vous a sommé dès le berceau de défendre avec elle? Adorateurs du passé, où est celte foi que vos pères retrouvaient partout et qui inspirait tous leurs dévouements, qui présidait à toutes leurs affections, qui s'entrelaçait à toute leur vie? Est-ce elle qui domine dans toutes vos pensées, qui règne sur tous vos attachements? Estce elle qui est la racine de toutes vos espérances? Menacée, ruinée, honnie comme elle l'est de toutes parts, est-ce à elle que vous consacrez votre force, votre volonté, votre avenir? Mais non, sourds à cette voix qui est venue au monde seule et sans alliance humaine, ils s'en vont, égarés par de folles passions, chercher un Dieu de leur façon dans les plis de quelque manleau royal, ou dans la cage d'une couronne mortelle. S'ils passent, dans leur course effrénée, devant quelque église déserte, ils y entrent par habitude, et là ils reirouvcnt un moment la foi entre les feuillets de leur livre de messe. Ils prient avec elle, et puis referment leur livre, en y laissant oubliée, étouffée, la fille de Dieu. Au pied des autels, en présence de l'hostie sainte, c'est bien la moindre chose qu'elle leur apparaisse un instant; mais dites-leur que ce n'est pas là que doit se borner son empire : dites-leur que leur titre seul de chrétiens, de catholiques, les oblige à ne songer qu'à elle, et après elle seulement, à ce reste du monde qui n'est que poussière; et ils demeurent étonnés d'abord de cet étrange langage, et puis leur âme enchaînée à des souvenirs terrestres ne vous répondra que par l'irritation et l'injure. Ils croiront d'une foi aveugle à l'immortelle puissance d'une famille, à la destinée miraculeuse d'un enfant, à la sanglante punition de leurs ennemis; mais dites-leur que Dieu est là, au milieu de cet écroulement des Irônes, de celte volcanique agitation des peuples, dans ce martyre d'une nation de héros ; dites que c'est sa main qui laboure le vaste champ des révolutions , qu'il y convoque toutes ses créatures pour l'œuvre de sa gloire ; dites , et ils secoueront sur vous la poussière de leurs pieds, ils se retireront de vous, ils fuiront dans la sohtude, dans l'inaction. Pourquoi faire, ô mon Dieu? pour l'oublier, pour te trahir.

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> Plus de sève dans le monde : la pensée de Dieu qu'on a bannie de partout, a emporté de partout la durée, la vérité, la vie. Pour les affections du cœur comme pour les attachements politiques , plus de sanction , plus d'avenir. Où est le lien qui n'ait point été brisé? Où est la cause dont on ne se défie? Où est le principe qui règne en maître sur une seule âme? Un vertige inexprimable a saisi tous les hommes; nul ne sait où il va, nul ne veut aller où le pousse sa destinée. On mendie, on entasse serment sur serment; mais toutes ces vaines paroles, où Dieu n'est plus nommé, s'effacent d'elles-mêmes dans le souvenir des hommes. A peine leur reste-t-il assez de mémoire pour être parjures. Et si un homme a pu vivre toute sa vie fidèle à une grande cause, le doute impitoyable l'attend au dernier moment, et s'en vient sur son lit de mort comme à Benjamin-Constant, déchirer son âme et lui montrer le vide de ses jours.

> Et le chrétien, le vrai chrétien ne sait plus où trouver sa place dans cette société morte; et, à côté de ce grand cadavre dont on a arraché le cœur, il pousse malgré lui un cri de désespoir et de mort : Il n'y a plus de loi dans le monde.

> Ames pures, âmes tristes, âmes tendres , ces funèbres paroles les direz-vous longtemps, les direz-vous toujours? Le temps n'approche-t-il pas où nous pourrons demander à Dieu , même sur celte terre, le prix de notre constance? Dureront-elles toujours, ces ténèbres qui nous cachent l'avenir? Faudra-t-il encore longtemps endurer en vaincus les dérisions de ceux qui ne comprennent pas notre Dieu, ou le persiflage de ses prétendus amis? Ne viendra-t-il jamais , le jour où Dieu leur imposera le silence de la défaite, et où il nous tiendra compte de nos souffrances, de notre patience, de leurs injures? Ils nous méprisent, ils nous dédaignent : dédains chéris ! mépris sacrés ! nous vous accueillons avec bonheur, notre foi vous transforme en trésors de grâce et d'c5-pérance.

» Ah! oui, elle reparaîtra victorieuse celte foi, à qui Dieu n'a pas donné pour un jour ce monde où nous vivons. Si nous célébrons aujourd'hui noire Pà(|ue, la bouche remplie d'herbes amères, les reins ceints et le bâton de l'adversité à la main , c'est que le jour de la résurrection est proche; c'est que Dieu va briser le tombeau qnd lui avait creusé l'impie. De toutes paris l'aurore de celle résurrection se lève et râinc chrétienne tressaille à la pensée des flots de lumière qui vont l'inonder. D'un bout de l'univers à l'autre, des voix généreuses s'appellent comme pour se convier à. ce banquet de la victoire. Ici l'Ame-

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rique, où chaque jour surgit, comme aux temps primitifs, quelque nouvelle Eglise ; là , l'Irlande , chaque jour plus forte , plus peuplée, plus intrépide, en dépit de la famine et de l'oppression ; ici la Belgique, donnant au monde le spectacle d'une peuplade appelée par la liberté catholique à prendre rang parmi les grandes nations ; là , la Pologne , marchant aux combats sous la bannière de la Vierge , priant comme une sainte , s'apprêtant au martyre comme à une fête ; et enfin , au milieu des dynasties et des institutions qui s'écroulent, le successeur de saint Pierre, le vicaire de Dieu, élevant son front paisible, sanctifiant tout, bénissant tout, promettant de la miséricorde à toutes ces ruines, de l'éternité à tout cet avenir.

» Oui, c'est la foi qui renaît. En vain, impies, avez-vous espéré la briser contre Je mur d'airain que vos crimes ont élevé entre Dieu et vous. La voilà qui, toute meurtrie qu'elle est, rebondit victorieuse et immortelle au sein de la société épuisée. Et il en a toujours été ainsi, et son glorieux passe nous dit déjà ce que demain va nous redire encore. A travers les siècles son histoire est la même. Quand le monde pourrit au sein des débauches de Rome, elle est-là, dans les catacombes et les arènes, qui purifie avec le sang des martyrs les souillures impériales. Quand les premiers fondements de la civilisation chrétienne sont ébranlés par l'invasion d'une nuée de peuples barbares, elle est-là, repoussant Attila, apaisant Alaric, baptisant Clovis. Quand l'islamisme, réaction delà matière vaincue contre l'esprit de Dieu, a conquis la moitié du monde, elle se lève devant lui, mène l'Europe entière à la conquête d'un tombeau, et la ramène pour fonder le majestueux édifice des monarchies catholiques. Si parmi les chefs de ces monarchies , il s'en trouve qui , comme les Henri et les Frédéric, effacent d'une main altière l'onction sainte de leurs fronts , et contestent à Dieu ses droits , à côté d'eux la foi place saint Louis , échangeant la couronne de roi contre la couronne d'épines , et allant chercher deux fois la mort sur la plage africaine. Si , au sein de celte féodalité d'origine chrétienne, les hommes de fer qui la composent oublient les droits de leurs semblables, les saints préceptes de leur Dieu, et s'abandonnent à un luxe toujours croissant, toujours plus oppressif, aussitôt la foi les presse des deux côtés, écrase d'une part leur orgueil par les foudres pontificales , et de l'autre confond leur magnificence en imprimant à la mendicité un caractère sacré, et en parsemant le monde de ces moines sublimes, qui furent toujours les hommes du peuple, parce qu'ils étaient les hommes de Dieu. Enfin sortie victorieuse de toutes les épreuves, la foi ne va-t-ellc pas mourir

au sein des splendeurs de la cour de Louis XIV? Qui la défendra contre la terrible épreuve de la richesse et de la puissance? Qui? regardez aux deux extrémités de cette société guindée et factice : voyez Cambrai, voyez la Trappe.

» Et ce n'est pas seulement au sein du catholicisme, que la foi maintient et revendique de siècle en siècle son empire. Pendant que le Saint-Siège , docteur éternel du monde , en garde l'auguste dépôt, aux extrémités les plus opposées de la chrétienté s'élèvent des cris de foi irréfléchie, mais puissante et comme une merveilleuse réponse de la nature égarée et livrée à elle-même, à l'hymne de la nature sauvée et régie par Dieu. Ainsi, à côté de cet anglicanisme froid et sec, qui tenta, sous les premiers Stuarts , de resserrer les membres vigoureux du christianisme dans les langes d'une politique pédantesque , voilà l'instinct de la foi qui se retrouve , qui combat , qui triomphe sous la forme du puritanisme, soupir sacré d'une humanité qui sent qu'elle n'est pas faite pour être marchande ou légiste. Aujourd'hui même, supposons un moment avec vous, ô hommes qui proclamez à l'envi la fin de nos croyances, supposons que le catholicisme ne soit plus rien , qu'il soit mort et enseveli dans la poussière de vos ruines, supposons que cette pensée de Dieu qui brûle nos cœurs ne soit qu'une vaine fumée ; mais alors du moins , retournez-vous , ôtcz vos yeux de dessus notre tombeau , regardez derrière vous et voyez , au sein de votre camp même , cette bannière nouvelle qui s'élève; n'est-ce pas la foi, incomplète, incertaine, égarée, mais toujours elle, qui reparaît dans ce groupe d'hommes nouveaux, parmi ces Saints-Simoniens, qui, tout bafoués qu'ils sont, et quelque répugnance qu'ils nous inspirent, méritent au moins notre étonnement, puisqu'ils viennent parler au monde de foi, et qu'ils se disent prêts à affronter le martyre, oui, le martyre, le cuisant et impitoyable marlyre de notre siècle, le ridicule.

» C'est, sachez-le, hommes de peu de foi, c'est qu'on ne prive pas impunément l'homme de son pain, c'est qu'on ne relire pas au genre humain, à ce fiévreux qui, depuis soixante siècles, s'agite sur son lit de douleurs, le seul breuvage qui puisse désaltérer sa poitrine haletante. Rejetez le don de Dieu, si tel est le caprice de votre orgueil, rasez tous les asiles de l'humanité, tarissez toutes les sources de son bonheur : mais avant d'achever votre œuvre , entendez sa voix séculaire qui vous demande de quoi remplacer ce que vous ruinez, et qui vous somme d'inventer du moins quelque fantôme qui puisse lui tenir lieu de noire Dieu.

» Pour nous, quand même nous ne pourrions rien pour cette foi divine pendant notre courte vie ; quand même nous ne serions pas destinés à voir se lever sur la France le jour de sa victoire, quand même elle devrait y languir longtemps encore dans l'oppression et l'oubli , est-ce à dire pour cela qu'il faille désespérer d'elle comme d'une simple mortelle? Et, parce que le soleil de sa prospérité a disparu , ne trouverons-nous pas dans notre souvenir un rayon pour dorer son malheur.

» Chrétiens , dites-moi , si une vierge royale avait naguère laissé tomber sur votre enfance et votre faiblesse des paroles de consolation et de paix, si confondus parmi la foule nombreuse de ses adorateurs vous aviez levé vers elle, au milieu des princes et des pontifes qui remplissaient son sanctuaire, vos yeux timides, si vous aviez lu dans les siens un regard de protection et de bonté , et puis si maintenant vous la retrouviez pâle , éperdue, solitaire, mourante au seuil d'un temple qui n'est plus le sien, oseriez-vous passer en silence, l'œil détourné, le cœur froid et indifférent, devant son auguste souffrance? N'iriez-vous pas plutôt l'entourer de vos hommages, la combler de vos caresses, prendre sa main glacée , baiser son front amaigri, et réchauffer son pauvre cœur contre le vôtre?

» Il en est ainsi de nous et de toi, foi de nos pères, sainte religion de notre Rédempteur, toi qui as essuyé les larmes de nos premières années, toi qui béniras, qui consoleras toutes celles qu'il nous reste à vivre; nous t'avons connue dans la pompe des cours, au milieu des hommages des rois, nous t'aimions dès lors avec ferveur, mais aujourd'hui , dans l'apparente déchéance où te laisse une volonté toute puissante , nous t'aimons d'un amour qui s'accroît de toute l'ingratitude du monde. Dans ton abandon d'un moment, nous puisons un nouveau courage pour t'adorer, comme s'il y avait moins de distance entre ton infinie grandeur et nous. Dix-huit siècles ont passé sur ton beau front sans le rider, et nous savons que ta beauté est éternelle , qu'elle survivra à l'aveugle dédain de tes ennemis, comme au culte de notre admiration et de notre tendresse. Si des mains impies te placent au cercueil , nous t'y poursuivrons de notre amour. Que d'autres aillent plus loin chercher une foi nouvelle , ériger de nouveaux sanctuaires, mais nous, laisse-nous te suivre dans ton désert, laisse-nous n'avoir d'autre refuge que ton sein, fidèles à toutes les destinées, fidèles à ta liberté et à ta gloire, encore plus fidèles à ta solitude et à ta misère. >

Bientôt M. de Monlalembert, qui s'était fait un nom dans la presse par les articles que nous venons de citer et par ceux qu'il avait publics sur l'Irlande et sur la Pologne, fut appelé à déployer son zèle et à briller sur un plus grand théâtre. Nous allons dire à quelle occasion :

En même temps que les pétitions de quinze mille catholiques arrivaient à la Chambre des députés , M. de Coux , 31. l'abbé Lacordairc et le jeune comte de Monlalembert , membres de l'Association pour la défense de la liberté religieuse, résolurent d'encourager ces réclamations par une tentative d'affranchissement. Se fondant sur les articles 69 et 70 de la nouvelle Charte, qui portent :

Art. C9. Il sera pourvu nécessairement, par des lois séparées , et|dans le plus court délai possible, aux objets qui suivent :

8°. L'instruction publique et la liberté d'enseignement.

Art. 70. Toutes les lois et ordonnances en ce qu'elles ont de contraire aux dispositions adoptées pour la réforme de la Charte, sont dès à présent et demeurent annulées et abrogées.

Ils prétendirent qu'ils étaient dans leurs droits de citoyens en usant de cette liberté, et, sans vouloir solliciter aucune approbation de l'Université, ils ouvrirent une école primaire sous le nom d'école libre, prenant eu;:-mt''mes , pour narguer les pompeuses appellations usitées dans l'Université, l'ancien et modeste titre de maîtres d'école. Bientôt celte école fut visitée par un commissaire de police, qui, le premier jour, ayant fait des sommations inutiles, s'y représenta le lendemain, escorté de sergents de ville, en exclut maîtres et enfants, la ferma et apposa les scellés sur la porte. Nos maîtres d'école, prévoyant bien que TUniversité ne lâcherait pas prise si facilement, mais comptant sur l'appui de l'opinion, et voulant lui donner une nouvelle impulsion , ne cherchaient qu'une occasion solennelle de plaider, en face de la France, la cause des pères de famille. Sous ce rapport, ils obtinrent au-delà de leur attente; car M. le comte de Monlalembert, pair de France, étant venu à mourir, et son (ils succédant à ses droits, celui-ci, par celle nouvelle dignité, et ses co-prévcnus, par l'indivisibilité du délit et parlant de la poursuite, devinrent également justiciables de la cour des pairs, où la cause fut portée, après un arrêt de condamnation par défaut rendu par la cour royale de Paris.

Après le discours du procureur général et ceux des défenseurs, le président demande aux prévenus s'ils n'ont rien à ajouter. M. le comte de Monlalembert réclame la parole cl savancc contre

la barre. Un certain mouvement se manifeste dans l'assemblée; sa jeunesse, son deuil, sa position personnelle paraissaient lui concilier l'intérêt de la cour et de l'auditoire. Il commença en ces termes :

« Pairs de France,

> La tâche de nos défenseurs est accomplie; la nôtre commence. Ils se sont placés sur le terrain de la légalité, afin d'y combattre corps à corps nos adversaires. Ils vous ont fait entendre le sévère et rigoureux langage du droit et de la loi. A nous, accusés, il appartient maintenant, en exposant les motifs de notre conduite, de parler un autre langage, celui de nos croyances et de nos affections, de notre cœur et de notre foi, le langage catholique.

» Toutefois, nul ne s'étonnera, je pense, si, avant de débattre la cause à ce point de vue, je cherche à donner ici quelques rapides explications sur ce qui m'est personnel dans ce procès, puisque c'est à cause de moi qu'il est placé devant vous , puisque c'est moi qui ai invoqué votre suprême juridiction, qui vous ai réclamés pour mes pairs et pour mes juges.

ï Vous le savez , Messieurs , lorsque le 9 mai , je fis, en faveur de la liberté d'enseignement , la tentative qui m'amène aujourd'hui devant vous , je n'avais certes nul lieu de craindre que ma voix jeune et inconnue se ferait sitôt entendre dans une enceinte où venait de retentir une voix qui m'était si chère , et qui , j'ose le dire , n'était indifférente ni à la Hberté ni à la France. (Mouvement d'approbation.)

» Il n'entre pas dans mes intentions de retracer ici les divers incidents qui ont différé le jugement définitif de cette cause jusqu'au jour où un cruel malheur me jeta solitaire dans le monde et orphelin parmi vous.

» Si, dans les premiers instants qui suivirent ce jour fatal, j'avais obéi à l'inclination de ma douleur, j'aurais peut-être répudié les conséquences de la dignité dont la mort venait de m'investir, et je me serais soumis à la sentence des juges naturels de mes concitoyens. Mais le souvenir de la volonté expresse de celui qui n'était plus , la pensée de ce que je devais à sa mémoire, à ses collègues , à cette dignité même qu'il avait toujours estimée si haut, me détermina à invoquer une prérogative écrite dans la Charte , et à ne pas m'associer tacitement au dédain que l'on cherchait à soulever de toutes parts contre la pairie. Bientôt, quand je vis mes droits consacrés par un arrêt souverain, j'osai me féli-

citer d'avoir offert au premier corps de l'Elat une si brillante occasion de donner à la France la plus précieuse de ces libertés publiques dont il était naguère l'appui lutélairc , de se rajeunir , pour ainsi dire , par sa bienfaisante sympalbie pour les générations nouvelles et futures.

» Justifié par ces considérations, Messieurs, je ne m'en sens pas moins en ce moment solennel , presque accablé par le poids de la responsabilité que j'ai prise sur moi. Je sais que par moimême je ne suis rien , je ne suis qu'un enfant , et je me sens si jeune, si inexpérimenté, si obscur, que, pour m'cncourager, il ne faut rien moins que la pensée de la grande cause dont je suis ici l'bumble défenseur. Aussi ai-jc, pour me soutenir devant vous , et le souvenir des paroles prononcées pour cette même cause, dans celte même enceinte, par mon père; et la conviction que c'est une question de vie ou de mort pour la majorité des Français, pour vingt-cinq millions de mes co-religionnaires ; et le cri unanime de la France pour la liberté d'enseignement; et les vœux écrits de ces quinze mille Français dont nous avons nous-mêmes déposé les pétitions à l'autre cbambre ; et les droits de quarante mille familles dont les rejetons germaient là où l'arbitraire n'a plus laissé que des déserts ; en un mot , l'image d'un passé cruel à réparer, d'un aAcnir incalculable à assurer , et, par-dessus tout, le nom que je porte qui est grand comme le monde, le nom de catbolique. (Mouvement.)

» J'ai besoin de me rappeler toutes ces grandes cboses , nonseulement pour y puiser du courage , mais pour convaincre mes juges que je n'ai été guidé dans tout ce que j'ai fait par aucune inspiration de vanité, aucune soif de bruyantes distinctions. On sait assez que la carrière où je suis entré n'est pas de nature à satisfaire une ambition de places et d'honneurs politiques, on sait assez que pour les catholiques le pouvoir et l'opposition sont aujourd'hui , grâce au ciel , également siériles. Il est aussi une autre ambition non moins dévorante peul-élrc, non moins coupable , qui aspire à une réputation, et qui l'achète à tout prix ; celle-là je la renie comme l'autre.

» Personne plus que moi n'a les yeux ouverts sur les inconvénients qu'une publicité si précoce entraine pour la jeunesse , personne plus que moi ne les redoute. Mais il y a encore dans le monde quelque chose qu'on appelle la foi ; elle n'est pas morte dans tous les cœurs : c'est à elle que j'ai de bonne heure donné mon cœur et ma vie. Ma vie... une vie d'homme, c'est aujourd'hui surtout bien peu de chose , mais ce peu de chose , consacré à une

grande et sainte cause , peut grandir avec elle , et quand on a fait à une cause pareille l'abandon de son avenir , j'ai cru et je crois encore qu'il ne faut fuir aucune de ses conséquences , aucun de ses dangers.

» C'est fort de cette conviction que je parais aujourd'hui pour la première fois dans l'assemblée des hommes. Je sais trop bien qu'à mon âge on n'a ni antécédents , ni expérience; mais à mon âge , comme à tout autre , on a des devoirs et des croyances. J'ai dû , j'ai voulu cire fidèle aux unes comme aux autres. J'ose espérer que je l'ai été.

» Je me suis élevé contre l'Université à trois titres différents , comme jeune homme, comme Français, comme catholique.»

L'orateur développe ces trois moyens avec une force d'éloquence digne de l'exorde. La péroraison est particulièrement remarquable et^mérite d'être citée.

« Quant à nous , en vérité , nous ne savons pas à quel titre nous inspirons de la terreur au ministère , ni pourquoi nous lui avons paru dignes de ses sévices. Que ne nous méprisait-il du haut de sa grandeur ? 11 ne nous reste rien de notre antique puissance , de notre ancienne richesse; ces trésors, ou plutôt ce vil salaire qu'il jette à nos prêtres, il sait très-bien qu'ils y renonceraient raille fois plutôt que lui. Le sceptre qui étendait sur nous une protection si enviée, ce sceptre a été brisé, et les tronçons en ont été jetés dans la bouc. Le monde, nous crie-t-on de toutes parts, s'est retiré de nous. Eh bien ! nous sommes restés seuls , aussi seuls qu'on peut l'être avec dix-huit siècles de souvenirs et une espérance immortelle. Mais ceux qui répudient ces souvenirs et qui dédaignent cette espérance , qu'ils nous laissent au moins la liberté , dans noire abandon et notre solitude ; qu'ils n'aillent pas s'effaroucher de nos chétifs efforts , et par prudence , qu'ils défendent à leur épouvante de trahir leur faiblesse. De deux choses l'une, ou nous avons pour nous la vérité et le droit , et alors ils doivent au moins les respecter : ou nous ne sommes que des êtres égarés, impuissants, trahis parla destinée et par l'avenir, alors pourquoi accélérer notre dernier soupir, pourquoi conjurer par votre despotisme contre notre agonie ? Ah ! si notre foi doit mourir, souffrez au moins que nous lui choisissions un tombeau , et que ce tombeau soit la liberté du monde. C'est notre foi qui la première a levé la noble bannière sous laquelle le genre humain est aujourd'hui en bataille. C'est bien la moindre chose qu'elle puisse s'en servir comme d'un hnceuil. (Vive sensation.)

» Mais je ne sais pourquoi j'usurpe ici le langage de la tristesse

MO.>(TALEMBERT. 357

et du découragement, quand mon cœur est plein de ferveur et d'espérance. Non , je ne pense pas que ma foi doive mourir. Non, je ne pense pas que le souffle qui lui donna la vie soit fait pour s'éteindre sous un souffle mortel. C'est parce que je la crois vivacc , et forte d'un éternel avenir , que je lui ai consacré ma vie courte et obscure. Et non-seulement je crois qu'elle vivra , mais je crois qu'elle seule peut faire vivre le monde. Elle seule peut rendre le bonheur et la paix à ce peuple auquel nous nous faisons gloire d'appartenir, à ce pays, objet de nos plus chères affections, à ces masses populaires qui fondent et détruisent les royautés terrestres, et pour qui ces royautés sont toujours slcriles. Humbles disciples de celte religion que l'on ignore et que l'on oublie bien plus qu'on ne la repousse et qu'on ne la méprise , il nous eût été doux de montrer dans les épanchements de nos âmes avec celles de nos élèves , tout ce qu'elle renferme de fécond et de consolant pour le pauvre et pour l'enfant. Peut-être nos efforts n'eussent-ils été ni infructueux ni dédaignés. Demandez à ces vingt enfants , la plupart enfants du pauvre , que deux jours de vie publique suffirent pour rassembler autour de nous , demandez-leur s'ils ne déplorent pas notre absence, si leurs jeunes cœurs n'étaient pas déjà pleins de sympathie et d'affection pour nous. Ce que nous avons fait pour eux, nous voudrions nous et nos frères le faire pour tous nos concitoyens , et toute notre vie consacrée à cette œuvre nous paraîtrait bien courte et bien remplie. Noire vie, c'est toute notre richesse, et nous la dévouerions de bien bon cœur à servir notre Dieu dans la personne de ses pauvres : Christo in pauperibus. Notre plus belle récompense serait de leur expliquer l'auguste mystère de leur pauvreté , et de leur révéler le prix sublime qui attend leurs vertus inconnues. Nous remplirions ainsi la sainte et primitive mission de notre foi , en travaillant pour le bien de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre , de celle pour qui la civilisation , avec toutes ses pompes , est restée sans consolation et sans asile. Nous leur dirions avec un de ces hommes envoyés , il y a dix-huit siècles , pour prêcher au monde Dieu et la liberté : Nous n'avons ni or, ni argent , mais nous vous donnons tout ce que nous possédons , nous-mêmes. Nous n'avons ni trésors , ni jouissances matérielles à vous offrir , mais nous vous donnons tout ce que Dieu nous a donné , tout ce qui a fait à nous notre consolation et notre bonheur ; nous vous offrons ce qui sauve , ce qui bénit et ce qui fait vivre, la foi , l'espérance et l'amour. (Approbation dans les tribunes.)

» Qu'il me soit permis en finissant , nobles Pairs , de diriger ma

pensée vers vous qui êtes appelés à me juger, qu'il me soit permis de vous dire quelle pure et éclatante gloire s'attachera à vos noms , si vous écoutez la voix de la Charte et de la conscience publique. Dépositaires des éléments d'ordre et de stabilité que réclame si impérieusement la société actuelle, ne compromettez pas ce dépôt dans l'opinion , en élevant contre l'invincible marche du genre humain les frêles barrières d'une légalité liberticidc. A la fois juges et jurés, jurisconsultes et législateurs, votre arrêt va promulguer l'existence d'une grande et sainte liberté, écrite à la fois dans les lois de Dieu et dans celles de la patrie ; ou bien , ce que je n'ose croire , il constatera aux yeux du monde que la France gérait dans la servitude la plus scandaleuse , la plus avihssante , la servitude de nos âmes. Pairs de France, souffrez que je vous le dise avec une franchise héréditaire, ne soyez pas infidèles à votre noble mission , et dans ce moment même , dites à la France que vous avez beaucoup fait pour la liberté et pour elle.

» J'en ai dit assez, nobles Pairs, pour vous prouver que ma foi religieuse m'a surtout guidé dans cette entreprise ; j'en ai dit assez, je l'espère, sinon pour justifier, du moins pour expliquer ce qu'il peut y avoir d'étrange dans cette tentative d'un écolier de vingt ans. J'ai maintenant toute confiance en votre jugement et en celui de l'opinion publique. Je me féliciterai toute ma vie d'avoir pu consacrer ces premiers accents de ma voix à demander pour ma patrie la seule liberté qui puisse la raffermir et la régénérer. Je me féliciterai également toujours d'avoir pu rendre témoignage dans ma jeunesse au Dieu de mon enfance. C'est à lui que je recommande le succès de ma cause , de ma sainte et glorieuse cause ; je la dis glorieuse , car elle est celle de mon pays , je la dis sainte , car elle est celle de mon Dieu, j

De nombreuses marques d'émotion et d'approbation accueillirent la fin de ce discours.

La noble Chambre condamna à l'amende sohdairement les trois accusés. « Mais, dit M. Lorain , l'écolier de vingt ans avait eu l'occasion de faire entendre pour la première fois, en public, et dans une circonstance solennelle , cette voix aussi sincère que dévouée , aussi courageuse que fidèle , aussi spirituelle que tendre, aussi chrétienne que mordante, aussi libérale que religieuse, en un mot, toute cette fleur d'esprit et de cœur qui ne manqua jamais depuis aux doubles inlérêls de la liberté religieuse et de la liberté des peuples. > [Notice sur le R. P. Lacordaire^)

M. de Monlalerabert se retira à Rennes avec MM. de Lamennais et Lacordaire. Après la cessation de l'Avenir et sa soumission à l'encyclique du d5 août 1851 , il se rendit en Allemagne pour y continuer ses études. Il profita de ses loisirs pour écrire la touchante histoire de sainte Elisabeth de Hongrie , et la publia en 4856, au moment même oîi il épousait mademoiselle Marie- Anne de Mérode , qui descendait de cette sainte et qui était fdle du comte de Mérode 5 chef du gouvernement provisoire de Belgique après la révolution de 1830.

Il avait fait son entrée à la Chambre des Pairs, en 1855, à l'âge de 25 ans. Dans cette nouvelle carrière il eut bientôt l'occasion de se signaler. En 1857 il combattit la loi qui confisquait le terrain de rarchevèché de Paris , et défendit les droits de l'Eglise à la propriété. Pendant les deux années suivantes il soutint la Belgique menacée par le morcellement du Luxembourg et du Linsbourg. Sous le ministère de M. Villemain en 1842, il engagea la lutte contre le monopole de l'Université. Dès ce moment il devint le chef du parti catholique; il travailla à l'organiser et à le discipliner. Ce fut là le sujet de ses constantes préoccupations. Appelé pour des affaires de famille à séjourner dans l'île de Madère, il publia, avant de rentrer en France, un écrit qui fît une grande sensation dans le monde religieux et dans le monde universitaire. Il avait pour titre : Dw devoir des catholiques dans la question d-c la liberté d'enseignement. Il reparut ensuite à la tribune de la Chambre des Pairs , et nous allons voir quel admirable talent il sut y déployer. Il ne craignit pas de prendre hautement la défense de l'épiscopat , du clergé et des catholiques de France. On avait reproché aux évcques les réclamations qu'ils avaient adressées au gouvernement, par la voix de la presse, en faveur de la liberté d'enseignement.

« Chose étrange ! Messieurs ; dans un pays comme celui-ci où toutes les plaintes et l'Opposition sont, en quelque sorte, le pain quotidien de la publicité et de la presse , où la vie publique , je l'ai déjà dit, n'est qu'une espèce de murmure continuel, chaque fois qu'il arrive au moindre citoyen d'élever une plainte contre ce qui le gène ou l'opprime , aussitôt il rencontre de nombreuses sympathies, de vives sollicitudes s'attachent à sa personne, et de nombreux encouragements lui sont décernés. Mais chaque fois qu'un évèque, qu'un prêtre, qu'un catholique élève la voix et proteste au nom de son opinion , de sa conscience , aussitôt une meute acharnée de journalistes , d'avocats , de procureurs généraux, de conseillers d'Etal (murmures), se dcchainc

360 ACITATIO?( CATHOLIQUE.

contre lui ; on cherche à présenter, soit comme un forfait , soit comme une grave inconvenance , chez lui , ce qui est le droit naturel et habituel des autres citoyens. Comme si l'épiscopat , le sacerdoce étaient en France une obligation de mutisme et de servilité ; comme si la profession franche et sincère du catholicisme devait entraîner l'obéissance passive à tout ce que veut ou à tout ce que pense le gouvernement ; comme si ce grand corps catholique de quatre-vingts évêques, de cinquante mille prêtres, de plusieurs millions de fidèles , qui existe dans ce pays depuis quinze siècles devait être exclu de cette liberté de la plainte qui est le droit commun et l'apanage de tous les Français.

» Il est temps cependant de s'entendre. Quand nous ne disions rien , on disait de nous : ils conspirent dans l'ombre ; ils se livrent à des intrigues souterraines; sous la restauration on chantait : Hommes noirs , sortez de dessous terre. Et quand nous sommes sortis , quand nons avons dît ce que nous étions et ce que nous voulions , on s'écrie : Quelle audace ! quelle insolence ! Sous les monarchies absolues , quand les catholiques se taisent, on dit : Ils sont les complices de l'absolutisme. Dans les pays de liberté, quand les catholiques cherchent à adopter les institutions et les allures du peuple et du siècle où ils vivent, on les injurie de plus belle. Regardez, dit-on, les catholiques , ils font des livres , ils font des brochures , ils écrivent des lettres, il y en a un qui dit qu'il était dominicain, un autre écrit qu'il est jésuite, des évêques ont même l'audace de s'écrire par la poste , ils font ce que M. le ministre des cultes appelle un concert. Cela se passe dans un pays où existent toutes les libertés, y compris les libertés de i Eglise gallicane; et ils ne sont pas châtiés !

» Les moins méchants disent : C'est bien malheureux qu'ils aient des sentiments si fanatiques ; mais au moins s'ils ne voulaient })as les publier, ne pas les mettre dans les journaux! Et cependant , Messieurs , comme le disait hier M. le prince de la Moskowa , pourquoi cette aversion contre la publicité? la publicité n'est-elle pas l'âme du gouvernement représentatif? S'il fallait réduire à un seul terme tous les avantages et toutes les garanties de ce gouvernement , je n'hésiterais pas à dire qu'ils résident tous dans la publicité. Tout homme d'Etat qui ne comprend pas cette vérité me paraît, j'oserai le dire, un traînard du despotisme, le demeurant d'un autre âge. Aussi tous les hommes d'Etat sérieux la comprennent et l'appliquent. Pourquoi donc les évoques, les prêtres et les catholiques seraient-ils exclus de celte intelligence et de

MONTÀLEMBERT. 561

celte pratique du droit commun de la France conslitulionncUc?

» Il y a peu de jours qu'un magistrat Ircs-liaul placé se félicitait publiquement , à une autre tribune , de ce que nous vivions sous un gouvernement qu'on ne confesse pas. Cliacun son goût; mais au moins on avouera que le gouvernement sous lequel nous vivons lit les journaux , et on ne peut se plaindre de ce qu'on remplace le confessionnal qui, dit-on, n'existe plus, parles journaux qui existent fort bien.

î II y a là , Messieurs , ce me semble , une déplorable confusion d'idées sur la véritable nature du sacerdoce et de l'épiscopat.

> On a dit que les évèques étaient en dehors du droit de tout le monde ; que pour les fonctionnaires il y a des devoirs de position; que la coalition entre les fonctionnaires est défendue. Quel est le devoir des évèques, a-t-on demandé? C'est de prêcher la soumission au pouvoir établi , l'obéissance aux lois et le respect aux magistrats. Je cite textuellement.

» Eh bien , Messieurs , j'ose le dire , cette idée est complètement erronée (Murmures). Non , mille foi^non, l'évèquc n'est pas fonctionnaire; le prêtre n'est pas fonctionnaire; elle est fausse, elle est erronée l'opinion de ceux qui ne voient dans un évêque qu'une espèce de préfet en soutane, un commissaire de haute police morale , de ceux qui croient que les fonctions épiscopales se bornent à correspondre avec les bureaux des cultes , à être de bons administrateurs , à célébrer certaines fêtes avec une certaine pompe, à baptiser ou enterrer les princes, à les haranguer à leur passage. Tout cela n'est rien , presque rien dans la mission de l'évèquc.

» Les évèques aux yeux des catholiques, et ils sont faits , après tout , pour les catholiques , ils ne sont pas faits pour ceux qui , d'après une expression fameuse, n'en usent pas, les évoques sont commis par Dieu au gouvernement de l'Eglise ; ils ont reçu mission d'en haut pour diriger nos consciences et pour les troubler au besoin; ils sont les ambassadeurs de Dieu auprès de nous. Le roi les désigne , il les choisit ; mais ce n'est pas de lui qu'ils tiennent leur pouvoir (Murmures); la loi reconnaît leur autorité, mais ce n'est pas elle qui la crée ; ils tiennent celte autorité de Dieu , ou ils ne la tiennent de personne. C'est là leur croyance cl la nôtre. Tout évêque qui n'aurait pas cette croyance , qui ne se croirait pas revêtu d'une puissance indépendante de toute autorité humaine, serait un imposteur; il ne devait pas conserver un seul instant les fonctions qu'il remplit : et tout évêque qui , ayant cette croyance , n'agirait pas comme ont agi récemment les évèques français pour le salut des âmes, serait un prévaricateur.

» C'est là la doctrine formelle de l'Eglise , c'est sa pratique constante de siècle en siècle; elle explique la conduite qui a été tenue et qui a blessé tant d'opinions et tant d'ignorances.

j) L'honorable magistrat dont je parlais tout à l'heure a dit , et je suis cette fois de son avis : Si nous n'étudions que nos libertés politiques sans étudier nos libertés religieuses, notre éducation n'est pas complète. A voir ce qui se passe , M. le garde des sceaux et beaucoup d'autres magistrats me paraissent être dans ce cas , et avoir besoin de compléter leur éducation : je demande la permission de vous raconter, à leur intention , une courte histoire que nous apprenons dans notre enfance avant d'être livrés à l'Université , et que nous lâchons de ne pas oublier.

» Il y eut un évêque nommé Basile ; ce n'était point un jésuite ni un ultramontain , car il vivait au iv" siècle. Ce Basile avait eu des contestations avec l'Etat de son temps , c'est-à-dire avec l'empereur Valens, sur une question qui n'importait, certes, pas plus au salut des âmes que ne lui importe l'éducation des générations futures dont il s'agit aujourd'hui. L'empereur le fit menacer par un de ses ministres qui s'appelait Modeste , comme qui dirait le ministre des cultes de ce temps-là (On vit.) Ce ministre voyant Basile lui répondre avec fermeté et publiquement, s'écria : On ne m'a jamais parlé avec cette arrogance. Basile lui répondit : C'est que sans doute vous n'avez jamais rencontré un évoque. Et il ajouta : Nous sommes les gens du monde les plus humbles, nonseulement envers l'empereur, mais envers le dernier des hommes, mais quand il s'agit de Dieu , nous ne regardons que lui seul.

» Que ce Modeste ait été étonné du langage que lui tenait un évêque, trois ou quatre cents ans après J.-C, cela était naturel; mais ce qui ne l'est pas , c'est cette surprise perpétuellement renouvelée de tous les préfets du prétoire, de tous les ministres, de tous les procureurs généraux et autres politiques de ce genre , qui depuis quinze siècles se trouvent en présence des résistances épiscopalcs. Il faut toujours leur répéter la même chose : Nunquam in episcopiim incidisii. Vous n'avez donc jamais rencontré d'évêque, c'est-à-dire vous avez eu affaire à des intrigants, à des ambitieux, quelquefois à des honnêtes gens, mais jamais à des hommes qui croient tenir leur mission d'en haut, et qui ont une responsabilité envers Dieu. Et maintenant que vous les rencontrez, vous ne comprenez pas leur langage.

* Voilà donc ce qui se disait sous le despotisme des empereurs romains, et ce qu'on comprenait alors; et à travers les siècles le même enseignement s'est constamment renouvelé.

MONTALEMBEnX. 363

» On nous a dit qu'il fallait désirer pour le clergé actuel la charité et la douceur de Fénélon. Voyons donc ce que disait, treize siècles après saint Basile, ce doux et charitable Fénélon, en sacrant un prince de l'Eglise , sous la monarchie absolue de Louis

f Que les princes ne se vantent pas de protéger l'Eglise , qu'ils ne se flattent pas jusqu'à croire qu'elle tomberait, s'ils ne la portaient pas dans leurs mains. S'ils cessaient de la soutenir, le Tout- Puissant la porterait lui-même. Pour eux, faute de la servir, ils périraient, selon les saints oracles. La parole de Dieu, que nous annonçons , n'est liée par aucune puissance humaine. Le monde, en se soumettant à l'Eglise , n'a point acquis le droit de l'assujettir ; les princes , en devenant les enfants de l'Eglise , ne sont point devenus ses maîtres ; ils doivent la sci'vir et non la dominer, baiser la poussière de ses pieds , et non lui imposer le joug. t>

t Voilà ce que disait le doux Fénélon , le charitable Fénélon , en plein despotisme de Louis XIV en sacrant un prince souverain. Aucun évèque, de nos jours de liberté , n'en a jamais dit autant , mais tous sentent , comme leurs devanciers , l'étendue de leur devoir cl de leur mission. C'est pourquoi le cardinal de Bonald, archevêque de Lyon , s'exprime ainsi en parlant à ses diocésains dans son dernier mandement de carême.

» Je demande pardon à la Chambre de toutes ces citations ; mais je désire beaucoup que le gouvernement et la chambre puissent juger ces pièces , et ces pièces doivent avoir bien plus de valeur que mes paroles.

«Vous avez entendu le langage d'un évèque du iv'' siècle et celui d'un évoque du xvii^' siècle , voici le langage d'un évèque du siècle actuel :

« Nos paroles , en faveur du droit d'un père sur l'éducation de son fils ne seront à vos yeux ni une insulte faite à l'Etat , ni une usurpation de privilèges que nous n'ambitionnons pas , ni le désir d'une domination qui est loin de notre pensée. Quoi ! X.T. C. F.> demander que vous puissiez librement exercer le droit que vous tenez de Dieu , pour revivre dans une génération pieuse et soumise, est-ce donc, de notre part, une réclamation séditieuse? Vous seconder pour que la paix et la vertu régnent dans vos maisons , est-ce donc un si coupable abus de notre autorité ? Comme si nous n'avions été revêtus de la dignité épiscopalc que pour paraître avec éclat dans le sanctuaire , semblables à ces pasteurs

mercenaires qu'un prophète compare à des idoles muettes ! Comme si les rayons du soleil de justice et de vérité qui tous les matins se lève sur nos autels , devaient frapper sur le cœur d'un évêque sans lui faire rendre un son qui aille à vos cœurs pour les toucher et les instruire ! comme si nous étions toujours libres de nous taire ou de parler ! Nous savons ce qui est arrivé à nos devanciers dans la carrière apostolique ; nous avons lu la longue histoire de leurs tribulations. Nous sommes honores du même caractère , et si , pour marcher sur leurs traces , nous rencontrions sur notre chemin la douleur et la pauvreté , la grâce qui leur a fait supporter la souffrance ne nous serait pas refusé. »

Ainsi s'exprime publiquement, end 844, le prélat le plus élevé en dignité de l'Eglise de France.

«A cela nos adversaires répondent : Mais l'Eglise en est donc encore au moyen-âge? c'est donc toujours l'Eglise de Grégoire VII, de Boniface VIII? Mon Dieu, oui, Messieurs, précisément la même ; l'Eglise de Grégoire XVI est la même que celle de saint Grégoire VII , comme celle de saint Grégoire VII était la même que celle de saint Grégoire le Grand, de saint Basile, de saint Hilaire. Ah ! certainement ce serait bien plus commode s'il en était autrement! Je comprends que, pour nos hommes d'Etat, il serait bien plus commode que l'Eglise pût varier dans les dogmes , dans ses droits, ses prétentions , dans ses pratiques, comme les codes et les tribunaux. Il n'y aurait à cch qu'un petit inconvénient , c'est que l'Eglise catholique ne serait plus l'Eglise, elle ne serait plus qu'une de ces sectes religieuses qui se transforment de siècle en'siècle , selon le milieu où elles vivent. Ce qui a changé , ce n'est donc pas l'Eglise, c'est la société; et c'est là ce qui rend ridicules et injustes ces assimilations entre le passé et le présent, les accusations contre l'Eglise de vouloir intervenir encore aujourd'hui, comme elle a fait autrefois, dans le gouvernement des affaires humaines. Nulle part dans le monde aujourd'hui elle ne désire ni n'essaye de se mêler au gouvernement temporel des hommes, et si elle l'a fait autrefois, c'est parce que le monde entier l'y conviait, parce que la société d'alors comportait et exigeait cette intervention. Mais céder le gouvernement des âmes, l'éducation des âmes, le droit spirituel, c'est ce qu'elle n'a fait et ne fera jamais. Elle a subi maintes fois des tyrannies de ce genre, elle ne les a jamais acceptées; elle supporte beaucoup , elle se tait quelquefois, mais elle ne recule jamais.»

On avait invoqué contre les catholiques les quatre articles de

MONTALEMBEUT. 365

la déclaration de 1C82, on leur avait intenté des procès de presse, on avait eu recours aux appels comme d'abus. M. de Montalembert fait voir l'injustice de ces moyens , puis il continue ainsi :

« On sent si bien l'impuissance de ces remèdes qu'on vous pousse à faire des lois nouvelles, des lois implacables pour réprimer notre audace. Eh bien, faites-les, nous ne les redoutons pas. Vous ne pouviez rien faire qui soit nouveau pour nous : nous avons passe par toutes les tyrannies du monde , et nous leur avons survécu.

» Après tout , nous ne sommes pas des parvenus nés d'hier, nous sommes d'une vieille race , dont l'histoire est bien connue. Elle est là pour nous encourager et pour éclairer nos persécuteurs. Nulle assemblée n'aura jamais, en France, la popularité de la Constituante , la toute puissance de la Convention, le prestige de gloire de l'empire. Or, il y a parmi nous des hommes qui ont vu passer les constituants , les terroristes et Napoléon. On a essayé du schisme en 1791 , de l'échafaud en 1795, des déportations en 1797, des prisons d'Etat en 1811 , et rien n'a prévalu contre eux. Faites donc des lois, si bon vous semble, elles seront exécutées peut-être, mais elles seront, à coup sur, impuissantes. La conscience est hors de l'atteinte des légistes , et vous n'êtes pas de taille à vaincre dans une lutte qui n'a porté bonheur ni à Mirabeau, ni à Robespierre, ni à Napoléon.

» J'ai nommé Napoléon ; c'est à lui que remontent la plupart des lois incompatibles avec l'ordre social de la Charte qu'on nous applique et des mesures despotiques qu'on invoque contre nous. Napoléon a eu une puissance que vous n'aurez jamais, et en a largement usé contre l'Eglise. Il a tenu le pape lui-même pendant cinq ans en prison ; il l'a fait traîner de Rome à Fontainebleau dans une voiture qu'on fermait à clé comme les voitures cellulaires; il a tenu son premier ministre , le cardinal Pacca , au cachot à Fénestrelle , et quand ce prélat demandait un bréviaire, on lui donnait un volume de Voltaire. {Violentes réclamations.)

M. LE COMTE ExELMA.NS. * C'cst impossiblc , jamais Napoléon n'a fait pareille chose.»

M. LE COMTE DE Mo.NTALEMBERT. « Cc n'cst pas Napoléon ; ce sont ses agents. D'ailleurs c'est le cardinal Pacca qui le raconte lui-même. Ce qu'on ne niera pas, c'est que Napoléon a rempli Vincennes d'évêqucs prisonniers, et, pour bien montrer qu'il n'épargnait aucun ordre de la hiérarchie ecclésiastique qui avait

l'audace de lui résister, le 6 avril 4815, il fit partir comme conscrits réfractaires tous les séminaristes de Gand, et les fit incorporer en masse dans je ne sais quel escadron du train de l'artillerie, à Wesel. [Nouvelles réclamations.)

Plusieurs Pairs. Non! non!

D'autres Pairs. Si fait, c'est vrai!

M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. « Eli bicn , Mcssicurs , à quoi tout cela a-t-il abouti? Mon Dieu, on l'a dit cent fois, l'Empereur est allé mourir à Sainte-IIclène , et Pie VII est mort à Rome, en donnant l'hospitalité à la famille de son persécuteur. Le cardinal Pacca édifie encore l'Eglise par sa généreuse vertu , et dernièrement encore il traçait à grands traits le tableau des luttes de l'Eglise, en se félicitant de n'avoir jamais cédé aux conseils pusillanimes de la prudence humaine. Et quant aux pauvres séminaristes de Gand , ceux qui ne sont pas morts dans les neiges de la Russie sont revenus reprendre leur premier état et retremper l'énergie du clergé de Belgique.

» J'ai nommé la Belgique ; et là encore quelle leçon et quel exemple ! Là, un roi entouré à la fois des respects de la diplomatie et du libéralisme , s'est cru obligé de suivre le système qu'on vous recommanda. Il a inventé les libertés de l'Eglise belge dont personne n'avait entendu parler avant lui ; il a organisé un conseil d'état, des appels comme d'abus, et le reste; et comme l'épiscopat lui résistait, précisément sur la question d'enseignement, il a trouvé bien de faire traduire un évêque, le prince de Broglie, évèque de Gand, oncle ou cousin du noble duc qui m'écoute, de le conduire devant la cour d'assises, de le faire condamner par contumace et de le faire mettre en effigie au carreau entre deux voleurs ; cela se passait à vos portes il y a quelques vingts ans. Et où cela a-t-il abouti? Mais vous le savez tous, à faire monter le gendre du roi des Français sur le trône de Belgique. {Mouvements divers.)

ï Nous savons bien. Messieurs, qu'on peut disposer contre nous d'une arme que ni Napoléon, ni le roi Guillaume n'ont jamais permis de frapper sur l'Eglise, celle des violences populaires. Nous vivons sous un régime qui a laissé faire l'émeute de Saint- Germain-l'Auxerrois, le pillage de l'Archévcché, et qui est venu ici proposer une loi que je m'honorerai toujours d'avoir combattue, pour consacrer l'œuvre de l'émeute en transformant en promenade le site de l'archevêché de Paris. Aujourd'hui encore, à force de dénonciations, de calomnies, de provocations directes, on peut lancer une foule égarée contre telle église, telle maison;

mais le lendemain de ce jour là, lequel des deux sera le plus malade, le plus déconsidéré en France et en Europe? Est-ce le Gouvernement ou l'Eglise? L'expérience du passé répond pour moi à cette question. Ce n'est jamais l'Eglise qui a le plus souffert des violences dont elle a été la victime.

» Messieurs , il faut bien vous le persuader, le catholicisme ne craint ni les violences de l'émeute, ni les violences de la loi. Dans la lutte qui commence, et qui ne finira pas, croyez-le bien, par le vote de tel ou tel projet de loi , il s'agit non pas d'une question de parti, mais d'une question de conscience. On n'en finit pas avec les consciences comme avec les partis. On vous dit d'être implacables et inflexibles ; mais savez-vous ce qu'il y a de plus inflexible au monde ? Eh ! ce n'est ni la rigueur des lois injustes, ni le courage des politiques, ni la vertu des légistes, c'est la conscience des chrétiens convaincus.

> Permettez-moi de vous le dire, Messieurs, il s'est levé parmi vous une génération d'hommes que vous ne connaissez pas. Qu'on les appelle néocatholiques, sacristains ultramontains, comme on voudra, le nom n'y fait rien, la chose existe. Cette génération prendrait volontiers pour devise ce que disait, au dernier siècle, le manifeste des généreux polonnais qui résistèrent à Catherine II :

« Nous qui aimons la liberté plus que tout au monde, et la religion catholique plus encore que la liberté. »

» Nous ne sommes ni conspirateurs ni complaisants ; on ne nous trouve ni dans les émeutes ni dans les antichambres ; nous sommes étrangers à toutes vos coalitions, à toutes vos récriminations, à toutes vos luttes de cabinet, de partis; nous n'avons été ni à Gand , ni à Bellegrave-Square ; nous n'avons été en pèlerinage qu'au tombeau des apôtres , des pontifes et des martyrs ; nous y avons appris , avec le respect chrétien et légitime des pouvoirs établis, comment on leur résiste quand ils manquent à leur devoir, et comment on leur survit. Nés et élevés au sein de la liberté, des institutions représentatives et constitutionnelles, nous y avons trempé notre âme pour toujours. »

» Quand il s'agit, disait l'orateur sur la fin de son discours), de recourir à de nouvelles lois , et cela au sujet d'une institution aussi universelle que le catholicisme , il est bon , il est même nécessaire de regarder autour de soi.

> Jetez un instant les yeux sur ce qui se passe dans le monde entier depuis quinze ans , et dites de quel côté sont les persécuteurs? oîi sont les oppresseurs?

i En Suède , est-ce le catholicisme qui condamne un citoyen coupable d'avoir voulu retourner à la foi que son pays a professée pendant sept siècles? est-ce le catholicisme qui le condamne au bannissement et à la confiscation de ses biens ?

î En Suisse, est-ce le catholicisme qui viole le pacte fédéral afin de détruire les abbayes , et qui dit dans un langage digne du collège de France : Qu'il faut atteler les moines aux canons?

î En Russie, est-ce le catholicisme qui a égorgé une nation et qui lui arrache peu à peu avec ce qui lui reste de vie, la foi de ses aïeux? Non, c'est une puissance schismatique qui a exercé avant vous et mieux que vous le monopole de l'enseignement par l'Etat, c'est la Russie qui égorge la catholique Pologne.

ïEn Prusse est-ce le catholicisme qui a fait violence aux consciences, qui a emprisonné un vieillard, mis en feu les bords du Rhin? Non, c'est un roi proteslant dans la patrie du rationalisme, qui enlève un prélat catholique, coupable de n'avoir pas voulu accorder les bénédictions de l'Eglise à des unions que la conscience réprouve.

» Et l'Angleterre , cette nation opprimée qui veut briser ses fers, sont-ce les catholiques qui l'ont enchaînée, volée, insultée? Non, c'est une église parlementaire, une religion d'Etat, une église dans l'Etat, c'est elle qui a foulé aux pieds les catholiques Irlandais, et qui a préparé à la nation anglaise le plus terrible danger.

ïPartoutce senties catholiques qui sont les opprimés,, et nulle part ils n'oppriment.

ï Et le seul pays où les catholiques ont eu, depuis la révolution de 1789, non pas le dessus, mais voix prépondérante, à l'abri de tout esprit gallican et jcanséniste, la Belgique est le seul aussi où a été proclamée, appliquée loyalement et noblement garantie la liberté pour tous et en tout.

»Mais en revanche, si partout le catholicisme est persécuté, nulle part aussi on ne le persécute impunément.

ï Voyez plutôt : en Prusse, la résistance héroïque de l'archevêque de Cologne a ébranlé jusque dans ses fondements le prestige de la puissance prussienne. Le dernier roi de ce pays ne l'a pas emporté; malgré l'astuce de ses diplomates et le zèle de ses administrateurs et de ses généraux de cavalerie , il a été vaincu , j'ose le dire, par la résistance du vieillard emprisonné, qui a sauvé les droits de la conscience et la sainteté du mariage.

> En Russie, ce qui oppose , à la puissance impériale , une indomptable résistance, et qui l'empêche de marcher avec sécurité à l'accomplissement de ses ambitieux desseins, n'est-ce pas le

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catholicisme que nul ne pourra jamais déraciner du cœur martyrisé de la généreuse Pologne ? Et n'est-ce pas le pape qui , seul parmi les souverains du monde , a le courage de protester contre les abus de celte force et l'iniquité de ce despotisme?

» Et en Espagne, voyez cet homme que M. le marquis de Boissy qualifiait l'an dernier de bourreau, et que moi je me bornerai à appeler le persécuteur de l'Eglise. Lui aussi était de ces gouvernements qu'on ne confesse pas ; il avait exilé et emprisonné les cvèques, dépouillé l'Église des derniers degrés de splendeur; il avait fait plus , et je recommande ce trait aux canonistes du conseil d'Etat et de la cour de cassation, il avait imaginé d'interdire l'exercice des fonctions sacerdotales aux prêtres qui ne pouvaient pas présenter un certificat constatant leurs bonnes opinions politiques. Eh bien! cet homme, j'ai vu sur les lieux les derniers temps de sa grandeur. On le croyait tout puissant , il avait expulsé sa bienfaitrice , fusillé ses rivaux ; il était soutenu par l'Angleterre ; il se jouait de la France ; on le croyait plus puissant que jamais. Tout-à-coup un léger nuage se forme à l'horison, et ce nuage se transforme bientôt en formidable orage.

> Cet homme qui avait vaincu tout à la fois le courage et le bon sens , il laisse tomber son épée ; l'intelligence qui l'avait heureusement guidé jusque là l'abandonne; et je ne crois pas insulter au malheur en disant qu'il est tombé sans honneur et sans gloire. Cependant qu'avait fait l'Eglise? Au milieu des risées de la philosophie et du libéralisme, le vieux pontife qui règne à Rome, qui dirige nos consciences et qui les trouble au besoin , avait ordonné un jubilé ; c'est-à-dire que de toutes parts l'arme qui ne sera jamais ni brisée, ni rouillée dans nos mains, celle de la prière s'est dressée vers le ciel, et, depuis le Gange jusqu'au Danube, tous les catlioliques ont prié. Les vieilles dévotes de Paris et les vieilles dévotes de New-York ont dit à Dieu , dans le langage du roi David : Lève toi et juge ta cause. Eh bien ! la cause a été jugée , le persécuteur de l'Eglise est tombé , et aujourd'hui les évoques qu'il avait expulsés, qu'il avait déportés , qu'il a^ ait spoliés , rentrent un à un en triomphe , et remontent au milieu des acclamations publiques sur les sièges d'où il avait voulu les précipiter. Et ne croyez pas que je vous présente cela comme un miracle, Messieurs; ce n'est que la conséquence la plus naturelle de notre foi, la leçon la plus ordinaire de noire histoire.

) Et où ce duc de la Victoire détrôné a-t-il porté ses pas? En ADglelcrre. Et qu'y a-t-il trouvé? Ah! c'est ici où la justice de

Dieu est manifeste. Oui, la libre, la puissante, l'invincible Angleterre voit sa grandeur menacée, sa puissance compromise, ses incroyables prospérités neutralisées par la suite de ses attentats contre l'Eglise et le peuple catholiques. Au sein même de l'anglicanisme , de l'aristocratie spoliatrice , un parti puissant se forme et s'agrandit , un parti qu'on appelle aussi comme ici le parti ecclésiastique, et qui réclame pour leur fantôme d'église la liberté, l'autorité et les biens dont on a dépouillé le catholicisme.

» Que dis-je? Ecoutez cela. Messieurs. Ils demandent même le rétablissement des ordres monastiques comme seul remède à celte misère chaque jour croissante d'un peuple à qui on a vole la foi et la charité catholiques.

» Pendant que l'organe principal des prétendus conservateurs en France menace le cardinal de Bonald de supprimer le traitement du clergé, le Times, organe des conservateurs anglais, exhorte le gouvernement anglais à doter largement le clergé catholique d'Irlande , l'un et l'autre dans le même but , parce qu'ils espèrent l'asservir, l'un en le dépouillant , l'autre en l'enrichissant. Et cependant l'Irlande . vengeresse du catholicisme , se dresse à côte de l'Angleterre , et demande compte de trois siècles d'oppression exercée sur les catholiques. Chaque jour le danger s'accroît; nul ne peut dire par où il finira. Mais ce qu'on peut voir déjà avec certitude , c'est qu'il y a certaines spoliations pour lesquelles il n'y a pas de prescription , certaines iniquités pour lesquelles il n'y a point de pardon : les spoliations elles iniquités infligées à l'Eglise. En vain le flot des siècles de l'oubli de toutes les prospérités humaines semble avoir recouvert le rocher : il vient tôt ou tard le moment du reflux, et le rocher reparaît inébranlable et sacré.

» Croyez-vous , Messieurs , que ce grand spectacle des justices du Seigneur soit sans influence sur nous , nous qui formons , depuis dix-huit siècles , la plus vaste fraternité de l'univers? Croyezvous que nous soyons insensibles aux leçons que nous donnent nos frères des nations étrangères? Et quand vous abaissez vousmêmes les barrières qui nous séparent d'eux; quand les chemins de fer et la vapeur annulent les dislances; quand ce qui s'est dit hier à Dublin ou à Bruxelles se réimprime aujourd'hui à Paris, et va demain porter le courage et l'espérance au fond du dernier presbytère de France , croyez vous que nous resterons sourds et aveugles , et que la fibre catholique ne vibrera pas avec une énergie croissante dans nos cœurs?

> Dans cette France accoutumée à n'enfanter que des gens de cœur et d'esprit, nous seuls, nous catholiques, nous consentirions

MO.NTAI.EMBERT. 571

à n'être que des imbéciles et des lâches ! nous nous reconnaîlrions à tel point abâtardis , dégénérés de nos pères , qu'il nous faille abdiquer notre raison entre les mains du rationalisme , livrer notre conscience à l'université , notre dignité et notre liberté aux mains de ces légistes, dont la haine pour la liberté de l'Eglise n'est égalée que par leur ignorance profonde de ses dogmes ! Quoi ! parce que nous sommes de ceux qu'on confesse , croit-on que nous nous relevions des pieds de nos prêtres, tout disposés à tendre les mains aux menottes d'une légalité anticonstitutionnelle? Quoi! parce que le sentiment de la foi domine dans nos cœurs , croit-on que l'honneur et le courage y aient péri? Ah ! qu'on se détrompe. On vous dit : soyez implacables. Eh bien ! soyez-le , faites tout ce que vous voudrez et tout ce que vous pourrez ; l'Eglise vous répond par la bouche de Terlullicn et du doux Fénélon : Nous ne sommes pas à craindre pour vous , mais nous ne vous craignons pas. Et moi j'ajoute au nom des catholiques laïques comme moi , catholiques du xix* siècle : Au milieu d'un peuple libre, nous ne voulons pas être des ilotes, nous sommes les successeurs des martyrs , et nous ne tremblons pas devant les successeurs de Julien l'apostat, nous sommes les fds des croisés, et nous ne reculerons pas devant les fds de Voltaire. » (Mouvements divers.)

Ce discours fut qualifié de manifeste catholique. 11 exprimait admirablement les pensées et les sentiments du nouveau parti qui s'était formé pour conquérir les libertés religieuses. Aussi il attira à M. de Montalembert de vives sympathies. Le 24 avril , trois cents catholiques de Paris , interprètes de tous ceux de la France , vinrent lui adresser le discours suivant :

« Monsieur le Comte ,

» Nous venons près de vous, comme catholiques, vous dire quelle impression profonde a laissée dans nos cœurs l'éloquent plaidoyer que vous avez prononcé à la Cliambre des Pairs en faveur des libertés chrétiennes. Vos paroles , Monsieur le Comte , marqueront une nouvelle époque dans notre histoire.

» Depuis près de trois siècles, en effet, le catholicisme a progressivement disparu de nos institutions, de nos mœurs, de nos sciences , de nos arts , de notre littérature , et aujourd'hui l'existence de la société spiriluelle parait presque une anomalie au milieu de la société philosophique. Vous avez montre à nos sages modernes, en invoquant quinze siècles de gloire, que la France est le peuple très-chrétien , la fille ainée de l'Eglise , et qu'à ce titre seul elle marche à la lèlc des nations.

572 Af.ITATIO.N CATHOLIQUE.

> En vain nos légistes, égarés par des traditions surannées, essayent d'abolir la liberté de conscience , et prétendent que le César moderne , c'est-à-dire le pays légal , est à la fois pontife souverain et l'arbitre suprême de nos croyances. Vous avez flétri ce despotisme tout païen, en leur opposant les traditions de la France catboliquc. Non ! nos pères n'ont pas brisé l'absolutisme de la monarcliie pour nous léguer le despotisme des philosophes.

•» La France vous a entendu, Monsieur le Comte; elle a compris, dans son bon sens, qu'elle était catholique ou qu'elle n'était plus elle-même. D'autres ont admiré la sincérité de votre foi et la mâle franchise de votre éloquence. Quant à nous, non contents d'admirer votre manifeste , nous l'avons adopté sans réserve. « Je crois , a dit un grand homme , qu'il n'a jamais été plus nécessaire d'environner de tous les rayons de l'évidence une vérité du premier ordre , et je crois, de plus, que la vérité a besoin de la France. » C'est l'illustre comte de Maistre qui témoigne par votre bouche que vous avez noblement servi la France et la vérité.

» Au nom de notre foi et de notre patriotisme , en union avec tous les peuples catholiques qui gémissent les yeux tournés vers la France, recevez ce témoignage public d'adhésion et de reconnaissance. Et toujours , M. le Comte, lorsque vous défendrez l'indépendance de l'Eglise, la liberté de conscience, la liberté d'enseignement, la liberté des ordres religieux , toujours à vos paroles répondront les bénédictions de tous les catholiques. >

M. le Comte de Montalembert a répondu :

< Si j'accepte avec émotion et reconnaissance la démarche que vous voulez bien faire auprès de moi, si je jouis de voir en cette occasion les catholiques apprendre à se compter et à se montrer, ce n'est pas, certes, que je veuille y trouver quelque chose de personnel pour moi , mais bien un hommage rendu à ces principes de catholicisme et de liberté que j'ai eu l'honneur de défendre, et que vous portez tous, comme moi , dans vos cœurs. Les encouragements que vous me décernez fortifieront ma résolution. J'en ai besoin , Messieurs, nous en avons tous besoin , car la lutte où nous sommes engagés sera aussi laborieuse que prolongée. Nous avons aussi notre émancipation catholique à conquérir. Les actes émanés des divers pouvoirs qui ont passé sur la France , et par lesquels notre liberté est entravée , ne sont pas , certes, aussi cruels ni aussi vexatoires que le code pénal qui a si longtemps régi les catholiques d'un pays voisin , mais ils ne sont pas moins dangereux à l'indépendance de l'Eglise, et ils sont pro-

fondement incompatibles avec les principes de notre constitution. Mettre d'accord nos lois, si contradictoires et souvent si oppressives, avec notre Charte, si libérale et si juste, c'est à cette tâche que nous devons dévouer notre vie chacun dans sa sphère. Pendant que le clergé exerce sa sainte mission en disciplinant nos âmes, c'est à nous, laïques, de lui payer notre dette, en revendiquant pour lui et pour nous la liberté qui est toujours le premier besoin de l'Eglise. Pour y parvenir, nous n'aurons jamais trop de courage , de patience et de confiance en Dieu. Nos adversaires sont nombreux, acharnés et redoutables, mais notre devoir est de combattre.

» Du reste, Messieurs, si quelques-unes de nos lois sont oppressives, si la patrie elle-même est souvent injuste envers nous, ne le soyons jamais envers elle. Bénissons le bon Dieu de nous avoir fait naître dans un pays qui a conquis la liberté politique , par laquelle nous pouvons aspirer à la liberté religieuse. Bénissons-le de ne pas nous avoir placés dans un de ces pays où le despolisnic étouffe toutes les plaintes, celles de l'Eglise comme celles des peuples. Profitons-en pour invoquer sans cesse la publicité, la liberté de la presse et de la parole. Mettons ces armes nouvelles, ces armes inappréciables au service de cette vieille cause, qui ne périra jamais. >

Deux jours après (le 26 avril), M. de Montalembert prononça encore un magnifique discours contre le projet de loi de M. Villemain sur la liberté d'enseignement. Il le terminait ainsi :

t Et ce sera, croyez-le bien , Messieurs, une gloire immortelle pour l'Eglise catholique, et pour l'église de France en particulier, que d'avoir osé embrasser sans crainte la liberté, cette idole si peu comprise des temps modernes, qui a tant de faux prophètes et si peu de vrais fidèles. La liberté elle-même, toujours si compromise par ses amis et ses ennemis, n'a-t-elle pas tout à gagner à être placée dans l'âme du peuple français, sous la sauvegarde d'une immortelle alliée , de la foi religieuse ? Mais la victoire de l'Eglise sera d'avoir invoqué cette liberté , et , dépouillée de ses anciennes splendeurs, de tous ses biens, de tous ses privilèges, d'avoir cru tout retrouver dans la seule possession de celte liberté. Oui, cette solidarité entre l'Eglise et la liberté estle gage de sa force et de sa vitalité pour nous. Et je le dirai sans détour à nos adversaires : celte conviction où vous êtes que si ces deux et anciennes libertés chrétiennes, la liberté d'enseignement et la liberté d'association, étaient accordées au pays, c'est l'Eglise surtout qui en profiterait ; cette conviction , avouée cl répétée

574 À6ITÀT10.N CATBOLIQLE.

sans cesse, sera à la fois le titre de votre condamnation et la plus magnifique démonstration de ce catholicisme dont vous avez si souvent fait l'oraison funèbre.

» Je dirai aux philosophes , aux rationalistes , aux gallicans qui veulent nous enchaîner : Mais que craignez-vous donc? Honneurs, crédit, places, traitements, tout cela vous appartient exclusivement. Vos lois excluent le clergé, autrefois regardé comme la lumière du monde, de toutes les assemblées publiques, depuis le conseil municipal jusqu'à la chambre des pairs; et il ne s'en plaint pas. Vous peuplez tout, chambres, académies, tribunaux ; à la Sorbonne comme au palais de justice , au collège de France comme à la cour de cassation , vous parlez toujours, vous parlez tout seuls. {On rit.) Vous êtes les seuls maîtres et vous l'êtes partout; vous êtes tout et nous ne sommes rien; et cependant vous tremblez! Devant qui? devant nous, pauvres fanatiques, ultramontains; devant la sacristie, comme vous dites. Vous avez peur de quoi? peur de la liberté, peur de la lumière, peur de la concurrence, de tout ce qui vous a fait ce que vous êtes. Mais tâchez donc de mettre d'accord volrc orgueil avec votre peur. Si nous ne sommes rien , alors dédaignez-nous et honorez-nous de votre indifférence. Si nous sommes quelque chose, alors respecteznous et sachez honorer en nous le principe et les conditions de votre propre existence. Apôtres de la tolérance, sachez tolérer autre chose que votre seule voix et vos seuls intérêts. (Assentiment.)

» Mais ce ne seront pas seulement les faux libéraux et les faux philosophes qui sortiront meurtris et discrédités de cette lutte. Les faux conservateurs , les amis aveugles et imprudents du pouvoir porteront aussi leur part de responsabilité, elle sera cruelle. Quoi ! tout le monde est d'accord pour s'effrayer sur l'avenir d'une société menacée par le malérialisme, quelque brillante, quelque savante, quelque riche qu'on la suppose ; tout le monde est d'accord pour reconnaître que le seul remède, le seul contre-poids à cet entraînement vers le mal est dans l'instruction morale et religieuse , c'est-à-dire dans le Christianisme , car tout le monde répète aussi d'après Portalis , qu'une morale sans dogme est comme une justice sans tribunaux. Il n'est pas de père digne de ce nom qui , jetant les yeux sur ses enfants , ne se sente effrayé de leur avenir, de les voir grandir au sein de ces provocations au mal , plus ardentes que jamais dans notre société actuelle; qui ne désire leur donner des convictions religieuses capables de leur servir à la fois d'abri et de rempart. Il ne s'agit pas de faire une nation de dévots ou de saints, d'anéantir les

HONTALEJIBERT. 575

faiblesses inhérentes à notre nature déchue , il ne s'agit pas de l'impossible , mais il s'agit de déposer dans les jeunes âmes certaines semences que les passions pourront bien étouffer pendant un temps , mais qui ne soient pas oblitérées complètement par un scepticisme précoce. A cette œuvre là la science la plus raffinée ne suffira jamais. Les peuples comme les individus peuvent être très-savants au sein de la plus grande corruption et du plus profond abaissement. (^Marques d'approbation.)

» La religion seule peut donner au cœur humain ces deux principes essentiels à toute société , qui disparaissent graduellement parmi nous, la discipline et l'abnégation. {Nouvelle adhésion.) Ce remède souverain et unique de l'éducation religieuse , •vous pouvez l'appliquer aux dangereuses maladies de l'élat social, sans aucune contrainte, sans aucun détour, sans blesser aucun préjugé , aucune défiance , en laissant à ceux qui ont peur de la religion tous les moyens d'en préserver leurs enfants, si bon leur semble. Vous pouvez tout cela en restant simplement fidèles à la lettre et à l'esprit de la Charte, en l'observant littéralement et consciencieusement. Et vous ne le voulez pas! Pourquoi? parce que vous avez plus peur du remède que du mal; parce que vous avez peur de l'Eglise ; parce que la salutaire indépendance de la foi et de la pensée catholique répugne à votre orgueil philosophique. Or, il y a deux choses également démontrées par l'histoire de dix-huit siècles : la première, c'est que l'Eglise n'a jamais refusé son concours efficace , loyal et sincère, au pouvoir qui le réclamait , ou qui le tolérait seulement , quelle que fût l'origine, la nature de ce pouvoir ; la seconde, c'est que l'Eglise n'a jamais sacrifié à aucun pouvoir, quelle que fût son origine ou sa nature, cette indépendance souveraine de son enseignement et de son autorité qui constitue son caractère universel et sa fécondité éternelle. Vous voulez bien de son concours, mais vous ne voulez pas de son indépendance. (Mouvement.) Or, l'un sans l'autre ne se peut ; et cela étant , au lieu d'opposer la liberté du bien à la liberté du mal , vous vous consolez de ne pouvoir réprimer le mal en enchaînant le bien.

» Et vous croyez vraiment que vous enchaînerez le bon et le mauvais génie de la France, que le conseil de l'Université saura toujours tenir entre le bien et le mal , entre la vérité et l'erreur, la balance d'une impartiale indifférence? Vain espoir! l'esprit d'impiété et de révolte, qui vous menaçait l'autre jour en plein collège de France de chasser dix dynasties , si on le contrariait , se liguera volontiers à vous pour écarter l'Eglise , mais quand il

verra sa victoire coraplète contre nous, il se retournera contre vous , et vous verrez avec quel succès.

ï> En résumé , nous voulons la liberté et vous nous donnez l'arbitraire ; nous voulons arriver par la liberté à la religion , et vous nous conduisez par l'arbitraire au scepticisme. Votre loi est une loi de réaction contre les progrès religieux de la France ; une loi de suspects contre le clergé ; une loi infidèle à tout ce qu'il y a eu de généreux dans les instincts de 1789 et dans les promesses de d850. Je le repousse de la triple énergie de ma conscience , de ma foi et de mon patriotisme. » (Marques nombreuses d'assentiment.)

C'est le même amour delà liberté et de la justice, c'est le même dévoùment à l'Eglise qui inspire l'orateur dans la séance du 11 juin 1845, lorsqu'il reproche à l'Opposition d'avoir demandé la proscription des jésuites , et au ministère de l'avoir accordée par faiblesse.

Dans la même session M. de Montalembert plaide éloquerament la cause de l'émancipation des esclaves aux colonies et celle des chrétiens opprimés du Liban.

En 1846, il dénonce les massacres de la Gallicie et flétrit la politique de l'Autriche contre la Pologne. L'année suivante il renouvelle ses éloquentes invectives à l'occasion de l'incorporation de Cracovie et prédit , en termes énergiques , la punition prochaine de l'Autriche. Tous ces discours, ainsi que ceux qu'il prononça sur la marine marchande , sur la chapelle de Saint-Denys , sur la liberté de l'enseignement médical , sur le vandalisme dans les travaux d'art , sur la corruption électorale , etc. , etc. , sont dignes de la réputation de l'orateur, et seraient encore lus aujourd'hui avec intérêt. On voit que le talent de l'orateur se développe , qu'il s'assouplit , qu'il se façonne peu à peu aux luttes de la tribune. 11 acquiert plus de force et de maturité , sans rien perdre cependant de sa grâce , de son élégance et de son éclat. M. de Montalembert montre de l'aptitude pour tous les sujets ; il sait les envisager au point de vue le plus intéressant, inspiré qu'il est par l'amour de la religion et de la patrie.

On peut dire qu'il se surpassa lui-même dans le discours qu'il fit entendre sur le triomphe des radicaux en Suisse. C'était un cri d'alarme , une menace prophétique à l'approche de la révolution ; car il le prononçait le 14 janvier 1848. Il s'éleva à une si grande hauteur, il fit une impression si profonde sur la chambre des pairs, que la Presse, journal qu'on ne peut suspecter de partia-

MO.NTALEMBEnT. Ùll

lité , (lisait en rendant compte de la séance : < L'aiglon s'est fait aigle aujourd'hui et s'est élevé à une hauteur où l'amitié la plus complaisante ne le supposait pas capable d'arriver. Peu d'hommes de tribune ont compté dans leur vie un succès aussi complet. La chambre tout entière en a été comme jptcc hors d'elle-même ; si bien qu'elle a failli , dans son enthousiasme , violer son propre règlement, en votant, par acclamation, l'impression de ce discours qui l'avait tant émue. Il a fallu qu'un secrétaire lût et relût le règlement pour faire rentrer dans son lit cette sorte d'inondation sympathique. L'ovation était méritée de tout point. Spirituel , chaleureux, énergique, brillant de verve et de bon sens, doublant la puissance de la vérité par des accents qui ne semblaient pas faits pour elle , M. de Montalembert a réuni dans ce discours plusieurs qualités éminentes , dont une seule suffirait à la réputation d'un orateur. »

Quelques semaines plus tard les paroles de l'orateur ne furent que trop justifiées par les événements. La révolution de février ébranla , jusque dans leurs fondements, la France et l'Europe. La république fut inaugurée. Le suffrage universel nomma une chambre pour élaborer une constitution, M. de Montalembert y fut appelé avec plusieurs hommes éminents du parti catholique. Il eut dès lors une nouvelle mission à remplir. Il s'attacha à la défense de la société menacée. Les communistes et les socialistes n'eurent pas d'ennemi plus redoutable. Il les attaqua , dans toutes les occasions importantes, avec une logique écrasante , avec une énergie incomparable. Sous la législative il continue à leur faire une rude guerre. Il est, sans contredit, l'un des plus énergiques et des plus courageux orateurs du grand parti de l'ordre. Ni les interruptions , ni les murmures, ni les cris furieux delà Montagne ne le déconcertent. Son talent semble s'accroître et se fortifier par la contradiction même. Il est descendu des hauteurs de la théorie pour devenir plus pratique et plus populaire. Cette position lui permet de soutenir avec plus de succès la sainte cause de la foi. Il montre que la religion est le rciiiède nécessaire et le plus cflicacc pour guérir les maux de la patrie. Dans tous ses discours cette idée prédomine. Elle est surtout l'âme de celui qu'il prononça, le il octobre 1840, dans la célèbre discussion qui eut lieu à l'occasion de crédits demandés pour l'expédition française en ItaHe. M. Victor Hugo, qui l'avait précédé à la tribune, s'était attiré les applaudissements de la Montagne en flattant les préjugés révolutionnaires et en réchauffant de vieilles haines contre le clergé» M. de Montalembert lui fait expier chèrement son triomphe.

« Messieurs, dit-il, le discours que vous venez d'entendre a déjà Fcçu le châtiment qu'il méritait dans les applaudissements qui l'ont accueilli. »

Ces paroles excitent les murmures de la gauche.

» Puisque le mot de châtiment vous blesse, reprend l'orateur, je le retire et j'y substitue celui de récompense. »

M. de Monfalembert réfute victorieusement plusieurs objections de M. Victor Hugo ; puis il continue en ces termes :

« Maintenant , si vous voulez me le permettre , je rentrerai dans l'examen de la question même. Elle embrasse trois faces, que la plupart des orateurs ont mêlées comme à dessein. La souveraineté temporelle du Pape, la conduite de l'expédition à Rome, et la nature des institutions ou des libertés qu'il s'agit de garantir aujourd'hui à l'Etat romain. Je compte laisser complètement de côté les deux premières questions que je viens d'indiquer. Je les crois tranchées par les votes de l'Assemblée. Oui , quant à la souveraineté temporelle du Pape en soi, et quant à la conduite de l'expédition , les votes souverains de l'Assemblée législative ont prononcé.

»I1 n'y a pas de recours contre ces arrêts souverains, si ce n'est devant l'avenir. Dans le présent, je ne connais plus qu'une question vraiment essentielle, celle du degré de liberté que la France doit et peut réclamer, après avoir rétabli le Pape dans Rome et sur son trône temporel. Je veux la débattre, la préciser, l'approfondir autant que possible.

» Le plus grand nombre des orateurs qui se sont fait entendre ici ont déclaré qu'on ne pouvait pas réclamer pour les Etats romains ce que M. le ministre des affaires étrangères a appelé la grande liberté politique.

> Je tâcherai d'examiner avec vous si, ce principe étant admis , on peut et on doit demander autre chose que ce qui est contenu dans le Motu proprio du -12 septembre. Ce 3Iotu proprio , remarquez-le bien , n'est qu'un programme. C'est en quelque sorte , comme on vous' l'a dit, je crois , la déclaration de Saint-Ouen qu'a faite Louis XVIII, avant de donner la Charte de d8l4. C'est un" acte] qui renferme les principes et les bases du gouvernement futur des Etats ^romains. On vous l'a dit et je demande la permission de le redire pour bien fixer le point de la discussion, cet acte assure quatre principales garanties; d'abord la réforme de la législation civile, ensuite la réforme des tribunaux; en troi-

HO.NTALEMDERT. 379

sième lieu, de grandes libertés provinciales et municipales; libertés plus grandes, comme a semblé le dire hier M. le président du conseil, que celles que nous avons et que nous aurons même en France ; si grandes que vous n'osez pas, quant à présent , en faire jouir la ville de Paris elle-même, et vous avez bien raison. {Rire approbatif d droite.)

» Voilà pour les franchises provinciales et communales ; le Pape ne fait aucune exception.

» En quatrième lieu, le Motu proprio garantit la sécularisation de l'administration , en ce sens qu'il n'y a pas exclusion des ecclésiastiques , mais admission des laïques. 11 est bon de dire d'abord que cette admission des laïques est aujourd'hui, sous le pontificat de Pie IX, tellement générale, que d'après une statistique de tous les emplois de l'Etat pontifical, qui a été publiée dernièrement à Naples, d'après la statistique officielle de tous les emplois et charges dans l'ordre politique, judiciaire et administratif, et des traitements qui leur sont respectivement assignés en 4848, il y a en tout 109 ecclésiastiques seulement et 5,059 laïques. Voilà quelle est la proportion actuelle.

Un membre de là commission.. Il y en a 243.

M. DE Mo.NTALEMBERT. » Oui ; mais cc uombrc comprend 134 aumôniers des prisons.

» Maintenant, il ne peut entrer dans la pensée de personne , ce me semble, de vouloir exclure les ecclésiastiques du petit nombre de places éminentes qu'ils remplissent aujourd'hui, je dis éminentes , parce que le Souverain étant lui-même ecclésiastique... à moins que vous ne vouliez peut-être que le Pape soit un laïque (rires approbatifs à droite), il faut nécessairement qu'il ait autour de lui, comme principaux ministres de sa souveraineté, des ecclésiastiques comme lui, et vous allez le comprendre. Prétendre imposer au pape l'obligation d'exclure les ecclésiastiques des principaux offices de ses Etats , ce serait comme si vous imposiez à l'empereur de Russie, souverain essentiellement militaire , l'obligation de gouverner uniquement par des avocats. (Rires approbatifs à droite.)

> Au lieu décela, que fait l'empereur de Russie? Il place sans cesse à la tête de ses ministères et de ses principales administrations, des militaires comme lui, et il a eu longtemps pour ministre des finances un général d'infanterie , et ses finances ne s'en sont pas plus mal portées , au contraire. (Exclamations et rires.)

Une voix à gauche. Il n'avait pas le litre de général.

M. deMontalembert. j Si, c'était le général Cancrine. Remarquez d'ailleurs que le Motu proprîo se prête à tous les développements , à toutes les applications des principes, des concessions, des libertés qui y sont contenues , comme l'a dit 31. le ministre des affaires étrangères , en germe. Je suis tout à fait d'accord avec lui pour désirer que le gouvernement français insiste sur l'exactitude et l'intégrité de ses applications.

î J'insisterais comme lui , dans le double intérêt d'abord de la dignité de notre politique à l'extérieur, et ensuite dans l'intérêt même de la sécurité du pouvoir temporel du Pape. Là-dessus, nous sommes parfaitement d'accord.

A droite. Très-bien! Très-bien!

M. DE MoNTALEMBERT. ï Mais vcut-on plus , vcut-on des institutions , des libertés politiques dont aucune mention n'est faite dans le Motu proprio? S'il en est ainsi, je crois qu'on se trompe et qu'on court risque de se briser sur un écueil, parce que ces libertés sont incompatibles avec la nature même des cboses

» Les grandes libertés politiques des modernes consistent surtout, comme l'a dit M. de Tocquevillc, dans trois cboses: la garde nationale, la liberté de la presse et la liberté de la tribune, ou pour mieux dire la souveraineté de la tribune, car partout où la tribune est libre, elle est souveraine; nous écartons donc la liberté de la tribune, la garde civique et la liberté de la presse.

» Quant à ce qui toucbe à la liberté de la presse, je ne sais pas de meilleur moyen de répondre à l'objection qu'on a faite à ce sujet que de citer le mot d'un bomme d'Etat anglais en 1814, à je ne sais quel congrès, où l'on discutait sur les institutions, sur la constitution qu'on donnerait à l'île de Malte, qui était une nouvelle acquisition de l'Angleterre. Cet bomme d'Etat déclara que l'Angleterre ne donnerait pas à l'Ile de Malte la liberté de la presse. Comment! lui dit-on, vous Anglais, qui avez la liberté illimitée chez vous, vous n'aimez donc pas la liberté de la presse?

»Si fait, répondit-il, je l'aime beaucoup; mais je ne l'aime pas sur un vaisseau de ligne. Eh bien! si un Anglais pouvait comparer l'île de Malle à un vaisseau de ligne, à plus forte raison le monde catholique a-t-il le droit de comparer la ville de Rome à un vaisseau de ligne et d'y maintenir une certaine discipline incompatible avec la liberté de la presse. {Rires ironiques à gauche.)

» Mais, nous dit-on, nous ne demandons rien de tout cela, nous ne demandons aucune de ces grandes et difficiles libertés que vous venez de citer; nous ne demandons qu'une seule

chose qui se trouve dans l'annexe d'une des dépêclies que le Gouvernement a lues à la tribune hier.

» Cette chose , c'est le suffrage dclibératif en matière d'impôts accorde à la Consulte qui est créée par le Motu proprîo.

» Eh bien! [Messieurs, je conçois parfaitement que le Gouvernement ait demande cette condition, mais j'approuve très-fort qu'il n'en ait pas fait l'objet d'un ultimatum, et voici pourquoi : c'est que cette chose, si petite en apparence, est grosse comme le monde, elle renferme en soi tous les principes de la souveraineté parlementaire. Donner le suffrage délibératif en matière d'impôts à une Assemblée , c'est constituer en sa faveur le partage de la souveraineté ; ce n'est pas autrement que les parlements d'Angleterre et de France sont devenus souverains.

» En effet , lisez Ibistoire d'Angleterre , et voyez comment la Chambre des Communes est parvenue successivement à dominer la Couronne et la Chambre des Pairs , c'est uniquement parce qu'elle a été investie du vote des subsides et de la faculté souveraine de refuser le budget.

» Mais en France, croyez-vous que quand Louis XVIII donnait la Charte de 1814, il avait l'intention de créer la souveraineté parlementaire? Quant à moi, je n'en sais rien; mais je ne le suppose pas. Comment a-t-il été amené à rcconnaitre celte souveraineté parlementaire? Parce qu'il a accordé, entre autres choses, dans sa Cbarte , le vole souverain de l'impôt, et celte puissance délibérative en matière de finances réclamée par la Consulte de Rome. Pas autre chose. Ce n'est pas la composition des Chambres qui a fait leur souveraineté , ce n'est pas même le suffrage électoral dont l'une d'elles émanait, c'est celte faculté d'accorder ou de refuser les finances au Roi. En effet, voyez ce qui est arrivé la première fois que le roi a voulu user du droit que la Charte de 1814 lui assurait, le droit de faire la paix ou la guerre, la guerre d'Espagne en 1823; comment s'y est-il pris? Est-ce qu'il a pu la faire comme il l'entendait? Pas le moins du niondo ; il a été obligé de venir demander aux Chambres, à la Chambre des Députés l'argent nécessaire pour faire la guerre, et c'est la Chambre des Députes qui a décidé, en donnant ou en refusant des millions , qu'il y aurait la guerre ou qu'il y aurait la paix. A partir de ce jour-là, la souveraineté parlementaire a élé créée en France dès avant la Charle de 1850.

» Il en serait de même à Rome, il en serait de même si la Consulte ou une assemblée quelconque était investie du suffrage délibératif en matière de finances. {Bruit en sens divers.) Mais

voyez, Messieurs, ce qui arriverait. Toutes les fois que dans cette assemblée se manifesterait un esprit hostile à la direction donnée par le Saint-Père, même aux affaires de l'Eglise , savez-vous ce qui arriverait? On lui refuserait les subsides, ou on le menacerait de ce rufus ; on menacerait du refus du budget un Pape qui ne voudrait pas suivre telle ou telle voie dans le gouvernement général de l'Eglise , exclure , par exemple , telle ou telle congrégation ; vous verriez venir à la tribune de l'assemblée romaine tel orareur qui, s'inspirant des idées exprimées il n'y a pas longtemps à celle-ci par l'honorable M. Pierre Leroux, viendrait prouver l'incompatibilité de telle ou telle congrégation religieuse, de la Compagnie des Jésuites, par exemple, avec le progrès moderne, en accompagnant son argumentation du baculus et du cadaver, et de tout le cortège habituel... {on rit), et puis joindre à sa proposition la menace du refus du budjet.

2>Qucl remède aurait le chef de l'Eglise, et quel remède trouverait le monde catholique tout entier dans une positon si délicate et si difficile? Comprenez bien, Messieurs, que si on voyait à côté du Pape une chambre législative investie de cette grande prérogative, les catholiques du monde entier ne sauraient plus à quoi s'en tenir. Leur position deviendrait , sous certains rapports, plus délicate , plus difficile , plus pénible, que si le Pape était captif d'une autre puissance, ou même sujet, ouvertement sujet de la République romaine. Alors, au moins, les catholiques sauraient à qui ils ont affaire.

» Mais avec une Chambre investie du suffrage délibératif à côté de lui , on serait toujours dans le doute ; la souveraineté serait partagée , %\\e serait par conséquent anéantie. Le Pape serait nominalement le chef, mais réellement le sujet; il serait condamné à faire la volonté d'autrui, au nom de sa propre volonté; ce serait pour lui, comme pour nous la position la plus fausse, la plus équivoque, la plus terrible; la raison, la conscience et la bonne politique nous invitent également à l'éviter. {Très-bien! très-bien I)

Un membre. — Et la monarchie représentative...

M. DE MoNTALEMBERT. » Dans la monarchie représentative, l'honorable interrupteur le sait aussi bien que moi, le roi n'est au fond que ce que je viens de dire tout à l'heure; il n'est que le chef nominal : il n'est pas le chef réel de la politique ; ceci a été consacré en 1850. {Approbation à droite.)

> Eh bien ! voilà l'état que nous ne pouvons pas admettre pour Rome, et qu'aucun esprit vraiment politique ne saurait infliger,

MO.NTALEMBERT. 585

je ne dis pas seulement au Souverain Pontife, mais au monde catholique; car alors, en allant rétablir le Pape dans sa souveraineté, vous auriez manqué complètement votre but; cette souveraineté, vous l'auriez divisée, partagée, anéantie, et tôt ou tard vous l'auriez condamnée à subir le sort du patriarche de Constantinople, c'est-à-dire à perdre son indépendance, son autorité et sa dignité dans je ne sais quel dédale de factions et de partis politiques, dont sa souveraineté réelle et effective peut seule le préserver. C'est ce qui est arrivé au patriarche de Byzance. {Approbation à droite.)

5> Maintenant, qu'avez-vous été rétablir à Rome? Ce n'est pas un souverain, comme par exemple le grand-duc de Toscane, car vous n'avez pas été rétablir le grand-duc de Toscane quand il a été détrôné !

» Ce n'est pas non plus, comme l'a dit l'honorable général Cavaignac, ce n'est pas un homme infiniment respectable....

A gauche Ah ! ah ! (Bruit.)

M. DE MoMALEMBERT. » Ccrtcs, le Papc est à la fois un souverain et un homme infiniment respectable; mais je dis que ce n'est ni le souverain , ni l'homme infiniment respectable que vous avez été rétablir; c'est le Pape, le pontife, le chef spirituel des consciences catholiques que nous avons été rétablir. Eh bien ! maintenant , quel est votre intérêt après la grande œuvre que vous avez entreprise et accomplie? c'est de rétablir et de maintenir ce Pape dans la plénitude de son autorité morale sur les consciences catholiques que vous avez voulu servir et affranchir du plus grand des dangers. Mais sachez-le bien , cette autorité morale peut être plus ou moins entière.

» Je touche ici un sujet infiniment délicat. Si le Pape faisait les concessions que demandent l'honorable M. Victor Hugo et plusieurs autres membres de cette Assemblée...

» Mon Dieu ! je ne voudrais rien dire qui pût porter atteinte le moins du monde au respect que je lui dois, à l'autorité infaillible qu'il a sur toutes les consciences catholiques ; mais je suis obligé de le dire, il ne jouirait peut-être plus de cette grande et si juste popularité dont il a été investi par les acclamations unanimes de toutes les nations catholiques du moment où il est monte sur le trône apostolique.

» Je ne parle pas de ces acclamations hypocrites qui n'ont été pour Pie IX que le signal de la perfidie et de la conspiration; je parle de cet enthousiasme sincère, universel, dont le monde catholique, hors de l'Italie , hors de Rome, l'a salue et entouré. Si

on voyait Pie IX profiter si peu de l'expérience douloureuse qu'il a faite et vouloir recommencer à courir les risques , les dangers de la situation où il s'est déjà trouvé ; si on le voyait rétablir, non pas même la liberté de la presse , non pas même la garde civique , mais seulement ce pouvoir parlementaire que le Motu proprio refuse, je dis humblement, sincèrement, que la confiance, la profonde et filiale confiance que nous avons en lui serait alarmée; je ne dis pas ébranlée, mais alarmée. (Mouvement.)

» Permettez, je le disais tout à l'heure , qu'est-ce qui fait donc l'empire du Pape? Je ne veux pas parler, comprenez-moi bien , de l'autorité dogmatique, infaillible, qui lui resterait toujours ; je parle de l'autorité personnelle du Pape actuel ; de la popularité du Pape du moment ; cette autorité-là serait ébranlée dans l'opinion des catholiques si on le voyait , après la grande et glorieuse épreuve qu'il a faite (et que je le féliciterai toute ma vie d'avoir entreprise) , si on le voyait recommencer cette carrière pleine de périls pour lui , pour l'Eglise , pour la charge dont il n'est, après tout, comme il le dit lui-même chaque jour, que le dépositaire. (Assentiment à droite). Et il faut bien , après tout , puisqu'on lui recommande tant de tenir compte de l'opinion publique , qu'il compte pour quelque chose celle des catholiques.

» Maintenant, si , comme je le crois, il est établi que le suffrage délibératif accordé à la Consulte est identique avec le gouvernement parlementaire , je dis que le Souverain-Pontife et ceux qui défendent sa politique ici ont le droit d'opposer à la création , ou plutôt au rétablissement du pouvoir parlementaire dans l'Etat romain, différents ordres d'objection que je vais rapidement parcourir devant vous. Ils ont d'abord le droit d'examiner quels sont ceux qui demandent ces institutions. Je parle des institutions parlementaires, de ce qu'on appelait tout à l'heure la monarchie représentative.

» Or, il y a deux espèces d'hommes qui demandent ces institutions; les premiers sont ceux qui les ont détruites en France ; ce sont ceux qui s'appellent les républicains de la veille.

» Comment peuvent-ils demander en Italie des institutions qu'ils ont détruites en France? (Rire d'assentiment à droite.)

» Savez-vous pourquoi ils le font? J'en trouve l'explication dans un passage du journal le National, qui porte la date du 12 septembre 1849, la même date que le Motu proprio.

Une voix, La concordance de date est curieuse.

MOMALEMBEKT. 38â

M. DE MoNTALEMBERT. » Voici cc que dit ce journal :

» Quoi que fasse Pie IX , le peuple romain n'acceptera pas franchement les libertés nouvelles qui lui seront données ; il ne s'en servira que pour renverser le prince qui aura cru pouvoir les lui

accorder et pour se débarrasser de son autorité. » (Ah! ah!

Hilarité prolongée à droite.)

Un membre. Va pour le Motu proprio du National.

M. DE Mo.MALEMBERT. » Jc trouvc Ics liommcs qui parlent ce langage très-logiques. Jc ne dirai même pas qu'ils sont incompétents dans la matière. Au contraire, jc les trouve très-compétents. (Nouvelle hilarité.) Seulement, je déclare que leur opinion prouve contre eux, (ju'ils parlent pour ou qu'ils parlent confre, et qu'il faudrait que le Pape et ses conseillers fussent bien aveugles pour ne pas être éclairés par des aveux aussi francs et aussi logiques.

a Voilà pour la première classe de ceux qui demandent le gouvernement représentatif en Italie.

» 3Iaintenanl, il y en a une autre; et ceu:^-là sortent de la nombreuse classe d'hommes qui ont , non pas renverse le gouvernement parlementaire en France , mais qui l'ont , au contraire , aimé, servi, pratiqué. Je suis de ce nombre. J'ai aimé beaucoup ce gouvernement représentatif : j'ai fait plus que l'aimer, beaucoup plus, j'y ai cru. J'ai cru de bonne foi, et même, si vous voulez que je vous l'avoue, j'y crois encore (Rire prolonge à gauche.)

Plusieurs voix. Très-bien, très-bien ! (Rumeurs à gauche.)

M. DE MoNTALESiBERT. » Jc ccois qu'cn théoric , et vu l'imperfection humaine , c'est le meilleur des gouvernements. (Murmures.)

» 3Iais vous m'avez enseigné une pratique toute différente delà théorie (on rit), et, après avoir vu que ce gouvernement, conduit, dirige comme il l'était de part et d'autre, dans le pouvoir et dans l'opposition, par les hommes éminents que je vois devant moi, M. Rarrol, M. Thiers, M. Dufaure, M. Mole et tant d'autres; après avoir vu que ce gouvernement, ainsi conduit, ainsi dirigé, avec toutes les conditions possibles de prospérité, de succès cl de durée, a fini, comme vous l'avez vu, par une surprise qui l'a renverse net de fond en comble en un jour.... (Vives réclamations à gauche.)

Adroite. Très-bien! très-bien! — C'est très-vrai! (Agitation.)

Un memOre, au milieu du bruit. C'est un escamotage !

M. DE MoNTALEJiBERT. » Jc dis qu'aprcs avoir vu se terminer ainsi

ce grand et puissant gouvernement constitutionnel en France par... vous ne voulez pas que je l'appelle une surprise... par une révolution qui l'a renversé... (Bruit à gauche.) Adroite. Allez! allez! Très-bien !

M. DE MoiNTALEMBERT. » Aprcs l'avoif VU finir dc la sorte, je suis bien obligé de me dire à moi-même que là n'est pas la perfection en fait de politique , et je conçois, par conséquent, que le Pape , ou tout autre souverain , à qui j'aurais été tenté moimême, en 4846 ou i847, de conseiller le gouvernement représentatif, nous réponde : « Avant de le conseiller aux autres, vous auriez bien dû réussir à le garder vous-même. » (Rire d'adhésion à droite.)

Une voix à gauche. Et la monarchie absolue , l'avez-vous su garder?

M. DE MoNTALEMBERT. » Non , car jc n'y ai jamais cru ; je ne l'ai jamais défendue nulle part.

» Voilà pour les personnes qui recommandent le gouvernement constitutionnel au'Pape et leurs deux catégories.

» Mais j'ajoute qu'il y a une autre objection, plus puissante encore, tirée des expériences qu'on a faites de ce gouvernement constitutionnel en Italie.

j II y a encore un pays qui possède un gouvernement constitutionnel en Italie, c'est le Piémont. Quel usage y a-t-on fait du gouvernement représentatif et de la souveraineté parlementaire ? Je vous prie de réfléchir à ceci , et d'y répondre , si vous le voulez.

» Oui , il est venu un moment où le roi de Sardaigne a donné à son peuple le gouvernement conslilulionnel qu'on veut aujourd'hui contraindre le Pape à accepter. Eh bien ! quel usage la majorité de la Chambre piémontaise a-t-elle fait de ce nouveau pouvoir?

» Elle a d'abord, comme vous le savez, précipite le roi Charles- Albert dans la dénonciation de l'armistice avec les Autrichiens et dans la catastrophe dcNovare. Et puis, comment a-t-elle supporté ce malheur? Vous souvenez-vous du tableau qu'a fait, à celte tribune même , notre honorable collègue M. Drouyn de Lhuis , à l'Assemblée constituante , qui était quelquefois plus tolérante que vous , Messieurs? (Approbation à droite.)

> Vous souvenez-vous du tableau qu'il a tracé de cette opposition piémontaise qui , lorsque les Autrichiens faisaient mine d'entrer par une des portes de Turin, comme par cette porte-là , s'en allait par colle-ci. (Mouvement.)

MOMTALEMBERT. 387

» Vous souvenez-vous de ce tableau? Pour moi, il est resté grave dans ma mémoire.

M. Bixio. Il n'a pas dit cela ! (Réclamations et mouvements divei's.)

M. deMontalembeiit. » Mais dès que l'ennemi s'est retiré, l'Opposition est rentrée par sa porte. Et qu'a-t-elie fait depuis qu'elle est rentrée, car c'est elle qui a la majorité? Elle rend le gouvernement impossible en Piémont , de l'aveu de tout le monde , de l'aveu des amis sincères et dévoués de la liberté italienne , de la liberté constitutionnelle en Italie. Elle répond par des bravades aux Autricbiens qui sont loin , et au Gouvernement qui est sous sa main , elle rend le pou\oir impossible. Elle complique les difficultés , crée mille embarras , et rend insupportable le fardeau du gouvernement aux hommes généreux et dévoués qui en sont chargés , à la dynastie nationale et patriotique , qui est la seule garantie de l'indépendance de ce pays. (Approbation à droite.)

» Voilà les conséquences que donne la pratique du seul gouvernement constitutionnel d'Italie. Voilà les encouragements qu'il donne à Pie IX. J'oublie même que ces grands hommes d'Etat sont occupés depuis quelque temps à tourmenter , à vexer les évêques et l'Eglise même, en Piémont. (Exclamations et rires ironiques à gauche.)

» Voulez-vous que Pie IX, le chef des évoques, ne s'inquiète pas de la manière dont ils sont traités par la Chambre piémonlaise ? Croyez-vous qu'il n'a pas l'œil ouvert sur toutes ces ciioses? Croyezvous que ce soit un encouragement pour lui que de voir la manière dont l'Assemblée délibérante et parlementaire du Piémont traite et dirige les affaires ecclésiastiques de ce pays, là, à sa porte? Croyez-vous que ce soit un argument en faveur du gouvernement constitutionnel à Rome?

» Et cependant les Piémonlais n'ont pas affaire à un gouvernement clérical; le Gouvernement est dans les mains des laïques, des hommes, à ce qu'on prétend, les plus indépendants, les i)Ius éclairés et les plus libéraux de l'Italie aclucllc. Eh bien ! ils Jour rendent , je le répète, le gouvernement impossible; ils font douter les amis de la liberté italienne de la possibilité d'avoir un gouvernement parlementaire dans ce pays. (TiTS-bien I)

i Mais il y a une autre expérience; c'est celle qu'a faite Pie IX lui-même.

» Est-ce qu'il n'a pas donné à son pays, connue je le disais tout à l'heure, toutes les libertés qu'on réclame, et plus encore? H a donné la liberté de la presse ; il a donné la garde civique. Il

388 AGITATION CATHOLIQLE.

a donné les deux Chambres, le Slalut constilulionnel. Eh bien! quel en a été le résultat pour lui? La presse l'a renversé moralement avant qu'il fût renversé de fait. La garde civique l'a assiégé dans son palais du Quirinal. Et les deux Chambres sont restées muettes et impassibles quand son ministre a été assassiné ; et c'est le chef du parti constitutionnel de ce temps-là , Maraiani , qui s'est constitué le successeur du ministre assassiné et le geôlier du Saint-Père.

» Voilà l'expérience qu'a faite le Pape du gouvernement constitutionnel. (Rumeurs à gauche. — Approbation à droite.)

j> Les uns disent que le Pape a changé ; les autres diraient volontiers qu'il s'est trompé. Je ne crois ni l'un ni l'autre. Non, Pie IX n'a ni changé, ni erré; il ne s'est ni trompé, ni transformé.

* Il ne s'est pas trompé en essayant de donner la liberté à son pays et à l'Italie; quand il a invité, non pas comme on l'a dit, l'Eglise à se réconcilier avec la liberté... l'Eglise réconcilie, elle ne se réconcilie pas, elle n'a besoin de se réconcilier avec personne... (Mouvement.)

» Mais, quand il a invité la liberté moderne à se réconcilier avec l'Eglise, trop longtemps méconnue par elle.

» S'il n'avait pas fait ce grand essai , cette grande et noble épreuve , et cela avec une droiture et une bonne foi incomparables, on aurait pu douter de la grandeur de son âme ; on aurait pu croire, quelques esprits étroits auraient pu croire, que l'autorité pontificale repoussait systématiquement le progrès, la civilisation, la liberté. Mais maintenant, après l'épreuve qu'il a faite, il est hors de doute que si la liberté n'a pas pris racine à Rome , ce n'est pas la faute de Pie IX, c'est la faute de ceux à qui il a donne celle liberté. (Vive approbation à droite.)

ï II ne s'est donc pas trompé non plus en entreprenant cctlc noble et grande œuvre qui l'immortalisera , et dont, pour mon compte, je le féliciterai toujours.

ï II ne doit pas avoir changé non plus; je suis convaincu qu'il n'est nullement disposé à sacrifier la cause de la liberté , de la liberté du bien au culte de la force; mais il a vu , il s'est éclaire, il a eu les yeux ouverts, il a profité de la leçon que Dieu lui a donnée par les événements , et il serait inexcusable de ne pas en profiter.

» Et, du reste, s'il avait changé, ce que je ne crois pas, est-ce qu'il serait par hasard le seul qui ail changé en Europe, en France et partout ailleurs.

MO.XTALEMBERT. 389

» On a parlé hier de l'aposlasie da grand parti libéral.

» Eh bien ! Messieurs , que s'est-il passé en effet dans le monde depuis quelques années? Croyez-vous qu'en effet les hommes de sens , de cœur, de conscience , qui aiment la liberté, ou croient en elle , croient à la marche ascendante du genre humain , au progrès indéfini de la civilisation et des institutions, comme il le faisaient il y a deux ou trois ans? (Mouvement en sens divers.) Croyez-vous qu'en France, en Europe, pailout, les consciences, les cœurs', les intelligences les plus hardies n'aient pas été ébranlées? croyezvous qu'une hmiicre sanglante ne s'est pas IcM-e dans bien des intelligences et bien des consciences? (Nouvelle approbation à droite.)

» Et si vous doutez de notre compétence , de notre impartialité, à nous hommes politiques, nous, hommes parlementaires usés et dégoûtés par les fatigues de la vie politique, eh hien ! alors je vous dirai : Allez sonder les profondeurs des nations , allez^ auprès de n'importe quel foyer modeste interroger des patriotes obscurs , mais généreux et intelligents : allez demander aux hommes qui ne se sont jamais mêlés aux affaires , qui sont toujours restés loin du bruit, de l'agitation, des dégoûts delà vie politique ; frappez à la porte de leur cœur, sondez leur conscience , et demandez-leur s'ils aiment le progrès et la liberté du même amour qu'ils l'aimaient autrefois; ou bien si, en l'aimant toujours, ils y croient avec la même foi, avec la même confiance? Vous n'en trouverez pas un sur cent, pas un sur mille. (Vive et longue approbation à droite, — Murmures et dénégations à gauche.)

» Ah ! cela est triste, c'est une triste vérité; je conçois la douleur qu'elle vous inspire, elle m'en inspire aussi à moi ; mais c'est une vérité, et je délie de la nier. Faites celte recherche que je vous indique : allez sonder les cauirs, vous n'en trouverez pas un sur cent, pas un sur mille parmi les libéraux d'autrefois qui aient la même foi , la même ardeur qu'ils avaient il y a deux ou trois ans. (C'est vrai! c'est vrai! — Xon ! non!) Mais hier vous l'avez dit; l'un de vos orateurs, que nous avons écouté avec le silence du respect, si ce n'est celui de la sympathie, l'un de vos orateurs l'a dit lui-même hier à cette tribune; il l'a signalé, il Ta défini, il a qualifié cela d'apostasie du grand parti libéral ; je lâclie de venir >ous expliquer ce jdiénoniênc, et vous m'interrompez, et vous regardez cela comme une injure.

» J'ai bien plus à vous dire , je dis que ce pliénomène est universel, et je vais maintenant en donner la raison. Pourquoi ce thangcmeni? parce que le nom et le drapeau de la liberté ont été

390 MONTALEMBRRT.

usurpés par d'impurs et incorrigibles démagogues qui l'ont souillé et qui s'en sont servis pour faire triompher le crime. (Violente exclamation à gauche. — Vive approbation à droite.)

» Pourquoi donc, Messieurs (l'orateur se tourne vers la gauche), voulez- vous prendre ce que je dis pour vous? (Rires à droite.) Pourquoi ne voulez-vous pas m'écouter ? Laissez-moi donc faire ici de l'histoire.

> Je dis que partout d'impurs et incorrigibles démagogues

ont souillé la cause de la liberté (Nouvelle interruption à

gauche.)

Un membre à gauche. Ce sont les Jésuites qui l'ont salie. (Exclamation et rires à droite.)

M. DE MoNTALEMBERT. » Jc dis quc partout , au pied du Capitole comme à la barrière Fontainebleau, dans les faubourgs de Francfort comme sur le pont de Peslh, partout le poignard démocratique a été indignement uni au drapeau de la liberté. (Vives réclamations à gauche. — Nouvelle et plus vive approbation à droite.)

M. LE Président. » Laissez donc la liberté de parler contre l'assassinat!

M. V. Lefranc. A-t-on parlé de ceux de la Hongrie?

M. CnARRAS. Et les gibets monarchiques!

M. de Moivtalembert. » J'entends une interruption que je saisis au passage. On m'objecte les gibets monarchiques.

> Croyez-vous que j'aie deux poids et deux mesures? Jamais! C'est moi qui ai flétri autrefois les massacres de Gallicie à la Chambre des Pairs. Je ne m'en repens pas , et je ne rétracte rien.

» Vous m'objectez les supplices de la Hongrie, les supplices du comte Bathiani et autres. Je n'hésite pas à déclarer ici que si les faits que les journaux rapportent sont vrais, que s'il n'y a pas d'autres motifs pour ces exécutions que ceux publiés....

A gauche. Ah! ah! vous en doutez?

A droite. Laissez donc parler!

M. de Momalembeut. » S'il en est ainsi , je réprouve ces exécutions; je les réprouve, je les déplore, jc les déteste; mais j'ajoute qu'après tout ce sont des représailles provoquées par le meurtre du comte Zichy , du général Latour... (Exclamations ironiques à gauche.)

Voix à gauche. C'est là de la charité chrétienne.

M. Frichon. Ce n'est guère catholique.

M. WoLOVSKi. On se déshonore par des représailles pareilles.

MO.'^TALEMBERT. 391

M. DE MoNTALEMBERT. » Je poursuis , ct jc dis que ce sont les forfaits , les assassinats , les crimes commis par tous au nom de la liberté , qui ont glacé et désolé les cœurs les plus dévoués à sa cause.

» Savez-vous ce qui éteint dans les cœurs la flamme rayonnante et féconde de la liberté? Ce n'est pas la main des tyrans. Voyez la Pologne! Depuis trois quarts de siècles, est-ce que cette flamme n'y brûle pas inextinguible sous une triple oppression? Savez-vous ce qui l'éteint? Ce sont eux, eux! ces démagogues dont j« parlais tout à l'heure, ces anarchistes (vive et longue approbation à droite ; — réclamations à gauche) , ces hommes qui déclarent partout une guerre impie et implacable à la nature humaine, aux conditions fondamentales de la société, aux bases éternelles de la vérité, du droit et de la justice sociale. Voilà les hommes qui éteignent l'amour de la liberté. (Nouvelle approbation.)

» Voyez , je vous en conjure, ce qui se passait en Europe il y a trois ans. La liberté étendait partout graduellement son empire; les rois venaient tous, tour à tour, en regimbant, je le veux bien... (On rit) ; mais ils venaient tous , tour à tour, déposer, en quelque sorte, leur couronne aux pieds de la liberté, lui demander un sacre nouveau, une investiture nouvelle. Le Pape lui-même, le symbole vivant de l'autorité , l'incarnation du pouvoir le plus

auguste et le plus ancien (Rires ironiques à l'extrême

gauche.)

M. le Président. Je dois constater à la charge de qui il appartiendra, qu'on n'a pas pu attaquer l'assassinat, la démagogie et l'anarchie sans exciter des réclamations, et qu'on ne peut pas rendre hommage à ce qui est respectable, sans exciter les rires ct la dérision! (Vifs applaudissements sur tous les bancs de la droite. — Rumeurs à l'extrême gauche.)

Vous blessez tous les sentiment publics. (Nouveaux applaudissements.)

M. DE Mo.NTALEMBERT. » Pic IX lui-mêmc, le symbole le plus auguste et le plus ancien de l'autorité sur la terre , avait cru pouvoir demander à la liberté, à la démocratie, au progrès, à l'esprit moderne , un rayon de plus pour sa tiare. Eh bien ! (pie s'est-il passé? Vous avez arrêté tout cela, vous avez tout bouleversé , tout détruit : vous avez arrête , détourné tout ce courant admirable qui nous inspirait , à nous, vieux libéraux , comme vous dites , tant de confiance et d'admiration. Ce courant s'est perdu. Vous avez de-

3f2 A61TAT10.N CATHOLIQUE.

trôné quelques rois, c'est vrai, mais vous avez détrône bien plus sûrement la liberté ! (Applaudissements à droite.)

Un membre à gauche. Nous avons la première manche, vous avez la seconde : nous verrons qui aura la belle.

M. LE Président. Ce sont là des expressions d'estaminet dont on devrait bien s'abstenir.

M. DE Mo.NTALEMBERT. » Lcs Tois sont remontés sur leurs trônes , la liberté n'est pas remontée sur le sien. Elle n'est pas remontée sur le trône qu'elle avait dans nos cœurs. Oh ! je sais bien que vous écrivez son nom partout, dans toutes les lois, sur tous les murs, sur toutes les corniches. (L'orateur montre la voûte de la salle. — Longue approbation et hilarité à droite.) Mais dans les cœurs, son nom s'est effacé. Oui, la belle, la fière , la sainte, la pure et noble liberté que nous avons tant aimée , tant chérie , tant servie.... (violents murmures à gauche), oui servie, avant vous, plus que vous , mieux que vous (nouvelles rumeurs) ; cette liberté-là, elle n'est pas morte, j'espère, mais elle est éteinte, évanouie , écrasée , étouffée (nouvelles rumeurs à gauche) entre ce que l'un de vous a osé appeler la souveraineté du but, c'està-dire la souveraineté du mal , et, de l'autre, ce retour forcé vers l'exagération de l'autorité , dont vous avez fait un besoin pour la nature humaine , pour la société et pour le cœur humain , effrayé de vos excès. (Marques d'approbation et longs applaudissements sur les bancs de la majorité.)

> Eh bien ! ce même mouvement que je signalais , que vous signalez , que vous reconnaissez vous-mêmes dans le monde politique, ce mouvement s'est produit dans l'Eglise et dans ce monde catholique dont vous discutez aujourd'hui les destinées.

» Oui , quand Pie IX est monté sur son trône , et quand, voyant devant lui la liberté , la démocratie moderne , il a marché droit à elle et lui a dit : Vous êtes ma fille et je suis votre père... (Rires ironiques à gauche.)

M. LE Président. C'est le comble de rindéccnce.

Voix nombreuses adroite. Très-bien! très-bien! — Attendez le silence !

M. de Montalembert. » Ce jour-là il s'est manifesté immédiatement deux opinions dans l'église catholique. Les uns, c'était la minorité, les gens prudents , un peu peureux , un peu diplomates, les gens expérimentés, âgés , les sages , disaient volontiers : Mais le Pape entreprend là peut-être quelque chose de bien risqué, de bien dangereux , qui tournera mal pour lui. Les autres, et c'é-

MO.NTALEMBERT. 393

(ail la grande majorité, et j'en étais , moi, Messieurs; oui, moi, mes amis, ce qu'on appelait alors le parti catholique, nous avons salué avec passion, avec enthousiasme, ce mouvement du Pape. Eh bien ! nous sommes obligés de le dire, nous avons reçu un effroyable démenti. L'épreuve a tourné non pas contre nous, non pas contre Pie IX , mais contre la liberté. (Bravos nombreux à droite.) C'est pour cela que je voudrais tenir ici, devant moi, tous ces démagogues, tous ces perturbateurs dont je parlais tout à l'heure, et que je voudrais leur dire une bonne fois la vérité , et la voici, (Vive approbation à droite. — Piumeurs à gauche.)

A droite. Très-bien! irès-bien ! — Parlez! parlez!

M. DE MoMALEMBERT. » La voici Celle vérité. Si je pouvais m'adresser à tous ensemble, je leur dirais : Savezvous quel est devant le monde le plus grand de tous vos crimes? ce n'est pas seulement le sang innocent que vous avez versé, quoiqu'il crie vengeance au Ciel contre vous; ce n'est pas seulement d'avoir semé à pleines mains la ruine dans l'Europe entière, quoique ce soit le plus formidable argument contre vos doctrines. Non ! c'est d'avoir déscnchanté^le monde de la liberté. (Acclamations à droite. — Très-bien! très-bien!) C'est d'avoir en quelque sorte désorienté le monde !

» C'est d'avoir compromis , ou ébranlé , ou anéanti dans tous les cœurs honnêtes cette noble croyance! c'est d'avoir refoulé vers sa source le torrent des destinées humaines. (Applaudissements prolongés sur les bancs de la majorité.)

» Je demande mille pardons à l'Assemblée de la retenir encore à une heure si avancée.

A DROITE. Parlez! parlez!

M. DE MoNTALEMBCRT. i J'aimc à croire que Pie IX n'acceple pas la déplorable alternative que je signalais tout à l'heure ; j'aime à croire , et même je suis convaincu qu'il reconnaît qu'il y a un milieu à garder entre celte souveraineté du mal que la fausse liberté réclame et le retour exagéré et absolu vers le despotisme. Mais au moins vous tous, amis sincères et fidèles de cette pauvre liberté dont je vous peignais tout à l'heure les douleurs et les catastrophes, aidez-le dans sa tâche, ne le découragez pas, ne l'embarrassez pas, ne compliquez pas sa situation déjà si difficile et si douloureuse ; prèlrz-lui le concours de vos sympathies et de vos respects, et aidez-le à trouver dans la sainteté de sa conscience et dans la pureté de ses intentions ce milieu que nous désirons, nous tous qui croyons encore , malgré tout, à la liberté. (Vifs applaudissements droite.)

394 ACITATIO?» CATHOLIQUE.

» Mais enfin , supposons, et c'est par là que je devrais terminer : vous m'êtes témoins que si je vous ai fatigués trop longtemps à la tribune...

A droite. Non ! non ! parlez !

M. DE MoNTALEMBERT. î Vous savez que mes interrupteurs ont occupé au moins la moitié du temps que je vous ai pris. (Rire approbatifà droite.)

» Maintenant, je ne puis cependant descendre de la tribune sans examiner une supposition menaçante. Je suppose que je me trompe, que M. Tliiers se trompe, que la commission se trompe, que le Pape se trompe, que tout le monde se trompe, excepté MM. de l'Opposition, et une certaine portion, que je ne sais comment appeler , de la plaine ou de l'ancien parti modéré , dont M. Victor Hugo s'est fait l'orateur. (Réclamations violentes sur les bancs que veut désigner l'orateur.) Nous avons tort ; je suppose que nous avons tous tort de trouver que le Pape accorde assez par son MoïM |jropno; il faut donc exiger plus; il faut, comme l'a dit M. Victor Hugo , le contraindre à faire plus. Voyons donc comment vous vous y prendrez , vous, pour le contraindre; car, avant tout , il ne faut pas rester, comme on l'a fait jus'qu'à présent, dans le vague; il faut voir où l'on va , où l'on marche. Je suis convaincu que personne ici ne veut, à l'heure qu'il est, user de violence. Quant au Gouvernement, le langage intelligent et généreux qu'a tenu hier M. le ministre des affaires étrangères ne me permet pas de supposer un instant qu'il veuille jamais avoir recours à la contrainte , à la violence. Je suis même convaincu que personne , ni dans la majorité , ni même dans la minorité n'a cette pensée , quant à présent. Ne me démentez pas , je vous en supplie. (Interruption.)

Une voix à gauche.. Ah! comme c'est gentilhomme!

M. DE MoNTALEMBERT. » Jc dis quc personuc ici, ni d'un côté ni de l'autre, ne veut, de propos délibéré , employer contre le Saint- Père une violence quelconque. (A gauche : Non !) Nous sommes donc d'accord.

» Eh bien ! maintenant , puisque vous ne voulez pas employer cette violence, puisqu'il n'entre dans l'esprit de personne, sans exception , de renouveler contre Pie IX des attentats qui ont été commis contre Boniface VIII cl tant d'autres papes, évitez d'entrer dans la voie qui peut conduire , qui peut aboutir à cette violence dont vous désavouez d'avance la pensée.

» Mais laissez-moi vous le demander : Croyez-vous que les hommes qui ont été conduits à porter la main sur le Saint-Siège , sur

les Souverains-Pontifes eux-mêmes , sont entrés avec celle pensée dans leurs luttes contre le Saint-Siège? Croyez-vous qu'ils se sont dit tout d'abord : Je ferai le Pape prisonnier ou je lui forcerai la main par tous les moyens que peut fournir la violence ou la contrainte? Je suis convaincu qu'il n'en est rien ; mais ils y ont été conduits, comme vous y seriez conduits vousmêmes, si vous entriez dans cette voie , par le dépit, par l'impatience , par la menace maladroitement faite , qui manque son effet , et à laquelle un détestable amour-propre force de rester fidèle ; voilà comme on aboutit à la contrainte et à la violence. (Sensation.)

» Napoléon lui-même , quand il a fait Pie VII prisonnier, croyezvous qu'en commençant à lutter avec lui il a envisagé d'avance la nécessité où il s'est cru placé , de trainer Pie VII à Savone et à Fontainebleau ?

» Je suis convaincu du contraire ; et puisque j'ai cité ce nom et cette histoire , qui a déjà été citée dans cette discussion par M. le général Cavaignac, si je ne me trompe , je m'y arrêterai un instant. Je sais bien que c'est un lieu commun de l'iiistoire, que cette défaite de Napoléon par Pie VII; il doit être familier à tous les esprits ; cependant il renferme de bien grands enseignements. D'abord , il renferme celui-ci , dont on ne paraît pas toujours assez préoccupé. On dit : 3Iais , après tout, nous ne luttons avec le Saint-Siège que sur un objet purement temporel ; il ne s'agit pas du tout de l'autorité spirituelle, de la vérité dogmatique. C'est très-vrai ; mais Napoléon , lui aussi , quand il luttait avec Pie VII , était-ce pour un objet spirituel , dogmatique? Pas le moins du monde. C'était bel et bien pour un objet purement temporel , pour un règlement de police et pour une question de guerre ; pour une question de ports que Pie VII ne voulait pas fermer aux Anglais , pour une question de guerre qu'il ne voulait pas déclarer aux Anglais, tout comme Pie IX , qui a été détrôné par ses sujets pour n'avoir pas voulu faire la guerre aux Autrichiens. Cela n"a pas empêché l'Europe et le monde de voir en Pie VII le martyr des droits de l'Eglise.

» Et qu'en est-il résulté de cette lutte entre Napoléon et Pie VII ? Une grande faiblesse et une grande déconsidération pour le grand Empereur, et, en fin de compte , une grande défaite. Car, et ceci est ce qu'il y a de plus grave , c'est ce qui doit frapper tous les esprits , même les plus prévenus , même les moins sensibles aux préoccupations que l'on suppose peut-être dominer chez moi en ce moment : ce n'est pas seulement le discrédit et la déconsidéra-

tion qui , lot ou tard, s'altac'uent à ceux qui luttent contre le Saint- Siège , mais c'est encore la défaite! Oui, c'est l'insuccès qui est certain ; certain , notez-le bien !

» Et pourquoi l'insuccès est-il certain? Ah ! remarquez bien ceci : parce qu'il y a entre le Saint-Siège et vous , ou tout autre qui voudrait combattre contre lui ; il y a inégalité de forces. Et sachez bien que cette inégalité n'est pas pour vous, mais contre vous. Vous avez 500,000 hommes, des flottes , du canon , toutes les ressources que peut fournir la force matérielle. C'est vrai. Et le Pape n'a rien de tout cela , mais il a ce que vous n'avez pas , il a une force morale, un empire sur les consciences et sur les âmes auquel vous ne pouvez avoir aucune prétention , et cet empire est immorlcl. (Dénégations à gauche. Vive approbation à droite.)

» Vous le niez ; vous niez la force morale , vous niez la foi , vous niez l'empire de l'autorité pontificale sur les âmes; cet empire qui a eu raison des plus fi^rs empereurs. Eh bien! soit; mais il y a une chose que vous ne pouvez pas nier, c'est la faiblesse du Saint- Siège. Or, sachez-le , c'est cette faiblesse même qui fait sa force insurmontable contre vous. Ah ! oui, il n'y a pas dans l'histoire du monde un plus grand spectacle et un plus consolant que les embarras de la force aux prises avec la faiblesse. (>'ouvellcs cl nombreuses marques d'adhésion à droite.)

» Permettez-moi une comparaison familière. Quand un homme est condamné à lutter contre une femme, si cette femme n'est pas la dernière des créatures, elle peut le braver impunément, elle lui dit : Frappez, mais vous vous déshonorerez, et vous ne me vaincrez pas. (Très-bien ! très-bien !) Eh bien ! l'Eglise n'est pas une femme , elle est bien plus qu'une femme , c'est une mère. (Très-bien! très-bien! — Une triple salve d'applaudissements accueille celte phrase de l'orateur.)

» C'est une mère , c'est la mère de l'Europe , c'est la mère de la société moderne , c'est la mère de l'humanité moderne. On a beau être un fds dénaturé , un fils révolté, un fils ingrat, on reste toujours fils , cl il \icnt un moment , dans toute lutte contre TEglise , où celte lutte parricide devient insupportable au genre humain , et où celui qui l'a engagée tombe accablé , anéanti, soit par la défaite, soit par la réprobation unanime de rhumanitc. (Nouveaux applaudissements.)

> Figurez-vous , Messieurs, Pie IX en appelant à l'Europe, en appelante la postérité, en appelant à Dieu contre les violences et contre la contrainte de la France , de la France qui l'a sauvé , et qui viendrait ainsi ajouter la plus ridicule des inconséquences

MO.NTALEMBEKT. 597

à un crime qui n'a jamais porté bonheur à personne depuis que l'histoire existe. (Très-bien ! très-bien ! — Longue approbation.)

» En outre, Messieurs , sachez bien que ^ ous n'en viendrez pas à bout , parce que l'Eglise a des ressources infinies pour la résistance. (Hilarité et violente interruption à gauche.)

M. CiiARRAS. Nous le savons bien , demandez plutôt à Ravaillac !

M. DE MoMALEMBERT. ï S'il VOUS arrive jamais, ce qu'à Dieu ne plaise, d'être engagés dans une lutte sérieuse avec elle, vous ne rirez pas longtemps, je vous le promets.

Voix à gauche. — Nous le savons bien !

M. DE MoNTALEMBERT. » Je dis qu'cllc a des ressources infinies pour la défense. Oh ! pour l'altaque, quand cela lui arrive, et si cela lui est arrivé quelquefois, je conçois son infériorité, el'e n'a rien de ce qu'il faut pour l'attaque, pour le rôle agressif. Mais pour la défense, je vous asstn*e qu'elle est incomparable. C'est le contraire des places assiégées dont je vous parlais la dernière fois que j'ai paru à cette tribune. Je vous disais que les places assiégées , et c'est un axiome de la science slratégi(iue des modernes , sont toujours prises, tôt ou tard. Eh bien! pour la citadelle de l'Eglise , c'est précisément le contraire; elle est imprenable.

Un membre à gauche. Elle n'existe plus ! (Rires ironiques.)

Voix à droite. Le nom de l'auteur !

M. DE 3IoxTALEMBERT. » Vous dcvcz Ic savoir , Mcssicurs, elle a un vieux texte, non possiimus, dans un vieux livre appelé les Actes des Apôtres, qui a été inventé par un vieux Pape nomme saint Pierre. (Rire général et approbation.) El avec ce mol là , je vousjurc qu'elle vous conduira jusqu'àla fiin des siècles sanscédcr. (Rumeurs à gauche.)

» Je sens qu'il faut finir, ci je voudrais cependant répondre encore un mot à M. Victor Hugo, qui a pré"^ndu que les idées étaient tout aussi invincibles et aussi durables quo les dogmes. C'est bien là la prétention du monde moderne, de créer des idées et de leur donner l'éternité et l'omnipotence des dogmes.

> Eh bien! je suis bien aise de vous le dire en passant, c'est une prétention chimérique.... (Rumeurs à gauche) ; oui, chimérique. Aucune idée ne peut avoir celle résistance contre le canon et contre la force que lui prêtait M. Victor Hugo. Par trois raisons : la première , c'est que les idées sont variables et que les dogmes soûl

immuables. (Très-bien ! très-bien !) La seconde , c'est que les idées sont fabriquées par vous et par moi... on connaît les officines où elles se fabriquent... (Rire général et marques prolongées d'approbation à droite.) Les dogmes , au contraire , ont une origine mystérieuse et surnaturelle...

A gauche. Oh ! oh !

A droite. Oui ! oui ! Très-bien ! très-bien ! M. DE MoNTALEMBERT. ï Et cu dcmicr lieu , les idées ne régnent que pour un temps ; et sur quoi ? sur l'imagination , tout au plus sur la pensée, sur la raison , sur la passion. Les dogmes régnent sur la conscience. Voilà la différence. (Applaudissements prolongés à droite.)

» Du reste, quand M. Victor Hugo m'aura trouvé une idée qui dure depuis dix-huit siècles et qui a cent millions de fidèles , alors je consentirai à reconnaître à celte idée-là les droits que je réclame pour l'Eglise. (Rires approbalifs à droite.)

ï Je termine, en relevant un mot qui m'a été sensible, comme à vous tous , sans doute : on a dit que l'honneur de notre drapeau avait été compromis dans l'expédition entreprise contre Rome , pour détruire la République romaine et rétablir l'autorité du Pape. (A gauche : Oui ! oui !)

ï A ce reproche, tous, dans cette enceinte , doivent être sensibles et le repousser comme je viens le faire en ce moment. Non , l'honneur de notre drapeau n'a pas été compromis; non, jamais ce noble drapeau n'a ombragé de ses plis une plus noble entreprise. (Réclamations à gauche. — Approbation à droite.)

ï L'histoire le dira. J'invoque avec confiance son témoignage et son jugement.

A gauche. Nous aussi.

M. DE MoNTALEMBERT. » Vous aussi , soit ! L'histoiro , si je ne me trompe , jettera un voile sur toutes ces ambiguïtés , sur toutes ces ler""iversations, sur toutes ces contestations que vous avez signalées avec tant d'amertume et une sollicitude si active pour faire régner la désunion parmi nous (très-bien); elle jettera le voile sur tout cela , ou plutôt elle ne le signalera que pour constater la grandeur de l'entreprise par le nombre et la nature des difficultés vaincues. (Nouvelle approbation à droite.)

» Mais riîistoire dira que mille ans après Charlemagne et cinquante ans après Napoléon ; mille ans après que Charlemagne eût conquis une gloire immortelle en rétablissant le pouvoir pontifical , et cinquante ans après que Napoléon , au comble de sa puissance et de son prestige, eût échoué en essayant de défaire l'œuvre de

MO.NTALEMBERT. 399

son immortel prédécesseur, l'histoire dira que la France est restée fidèle à ses traditions et sourde à d'odieuses provocations.

» On dira que 30,000 Français commandes par le digne fils d'un des géants de nos grandes gloires impériales (vifs applaudissements à droite) ont quitté les rivages de la patrie pour aller rétablir à Rome, dans la personne du Pape , le droit , l'équité , l'intérêt européen et français. (Xouveaux applaudissements à droite. — Réclamations à gauche.) '

» Elle dira ce que Pie IX lui-même a dit dans sa lettre d'actions de grâces au général Oudinot :

« Le triomphe des armes françaises a été remporté sur les ennemis de la société humaine. » Oui , ce sera là l'arrêt de l'histoire, et ce sera une des plus belles gloires de la France et du dix-neuvième siècle.

» Celte gloire, vous ne voudrez pas l'atténuer, la ternir, l'éclipser, en vous précipitant dans un tissu de contradictions, de complications et d'inconséquences inextricables. Savez-vous ce qui ternirait à jamais la gloire du drapeau français? ce serait d'o[)poserce drapeau à la croix , à la tiare qu'il vient de délivrer, ce serait de transformer les soldats français de prolecteurs du Pape en oppresseurs; ce serait d'échanger le rôle et la gloire de Charlemagnc contre une pitoyable contrefaçon deGaribaldi. » (Vifs et longs applaudissements )

M» de Falloux.

Un autre organe du parti catholique , 31. de Falloux , s'est également signalé dans la discussion sur les affaires de Rome , et dans plusieurs autres , soit à la Constituante , soit à la Législative. A une piété fervente, à un ardent enthousiasme pour la liberté de l'Eglise, cet orateur savait allier une affabilité de caractère, une politesse de manières, une générosité d'âme qui lui gagnaient tous les cœurs, excepté ceux des députés de la Montagne. La force de sa logique , la noble simplicité de sa parole , l'à-propos et la vivacité de ses réparties , captivaient la majorité de la Chambre et déconcertaient ses adversaires. Son talent grandissait dans chaque occasion nouvelle. Malheureusement les forces physiques ne répondaient pas à son zèle. 11 s'est vu (orcé d'abandonner le ministère de l'instruction publique , parce que le soin des affaires achevait de lui ôtcr la santé.

400 AGITATION CATHOLIQLE.

M. le comte Bengaiot.

Nous nommerons encore M. Fresneau , M. de la Rcdorte , M. l'abbé Cazalès et surtout M. le comte Beugnot. Celui-ci s'était déjà distingué, avec M. de Montalembert , dans les célèbres discussions qui eurent lieu à la Cliambrc des Pairs, avant la révolution de d848. Il soutenait la lutte avec une éloquence grave et des développements pleins de dignité, qui rendaient sensible la faiblesse des défenseurs du monopole. M. de Barthélémy et 31. Scguier parlèrent aussi avec un remarquable talent. C'était un spectacle magnifique et digne du plus vif intérêt, devoir la cause de la liberté de l'Eglise obtenir les honneurs dans ces débats solennels. Les orateurs catholiques ne pouvaient conquérir les voles de la Chambre , mais déjà ils éclairaient l'opinion et préparaient de loin leur futur triomphe.

M. Louis Tcuillot.

En dehors des chambres , plusieurs écrivains très-capables plaidaient en faveur de la même cause. Nous devons nommer en particulier M. le chanoine Desgarets qui , dans un éloquent réquisitoire, le Monopole universitaire, (*) a porté un coup mortel à l'enseignement de l'Etat. On lui a reproché des expressions trop vives et que ques textes inexacts. Mais la masse des preuves qu'il accumule n'a pas été réfutée.

M. l'abbé Combalot a publié, sur la liberté de l'enseignement, une brochure pleine de verve et de talent, mais empreinte d'amertume et d'exagération. Elle lui a valu l'honneur de l'amende et de la prison.

M. Louis Veuillot, dans un écrit du même genre, a montré des qualités et des défauts analogues. Il a obtenu aussi la même condamnation.

Il s'est fait depuis longtemps un nom glorieux dans la presse périodique. ♦ Du rang des adversaires du catholicisme, dit M. C. Lenormant, estsoati tout à coup un homme qui, dégoûte du triste spectacle dont il était entouré , et touché de la grâce, s'est enrôle avec éclat sous la bannière sacrée , et depuis lors n'a pas écrit une ligne qui ne fut destinée à l'apologie du sanctuaire et à l'cnergi-

(*) Lo P. Deschamps, jésuite, passe pour ètie le véritable auteur de cet ouvrage.

TECILLOT. 401

que flétrissure de tous les contradicteurs de la religion. Dans cette gymnastique incessante , son talent a toujours grandi ; il avait reçu de la nature la netteté de la conception , la clarté de l'expression, la physionomie du style; il y a joint progressivement rcntraincmcnt , la fermeté, la grâce, la souplesse, l'éloquence : aujourd'hui, dans la carrière delà presse quotidienne, 011 malheureusement le talent n'est pas rare , il n'y a personne qui puisse se mettre au-dessus de l'auteur des Libres penseurs. C'est ainsi que dans le combat général il a emporté de haute lutte une position qu'on ne conteste plus à la presse catholique ; il n'y a plus moyen de se débarrasser par le silence des défenseurs de l'Eglise : il faut compter avec eux, et , sans aucun doute, c'est à V Univers f c'est à son rédacteur en chef que la cause catholique doit cet avantage important. Sans doute il eût mieux valu le conquérir par des moyens moins âpres et moins ardents. La modéralion , la dignité , et surtout une prudente lenteur semblent nécessaires dans les discussions où la cause de l'Evangile est en jeu. Mais , d'un autre côté , il est difficile à ceux qui n'ont pas vécu dans le tumulte de la presse , de se rendre compte des dures conditions auxquelles on peut y combattre avec succès. On ne conteste pas qu'il y ait utilité à ce que la défense de la religion soit portée dans les journaux ; mais si cette utilité est reconnue , la manière d'y pourvoir est nouvelle , et il peut y avoir autant d'inexpérience dans la douceur que dans la rudesse qu'on y apporte. La guerre la plus juste, celle que Dieu commande et dont ses ministres bénissent les triomphes , ne se conduit pas avec la naïve mansuétude des orateurs du congres de la paix : contre les canons il faut de la poudre et des boulets, et ceux qui versent le plus de sang dans ces rencontres ne sont pas précisément les assassins. La presse est une guerre perpétuelle, une guerre sans scrupule et sans droit des gens ; il n'y a pas d'arme plus acérée que celle d'un écrivain périodique , quand il sait la manier avec talent et perfidie ; si on ne répond pas aux coups de l'assaillant avec une vigueur égale , s'il ne sent pas un homme capable de river une balle et de profiter d'un défaut de la cuirasse , il fait sauter en l'air le fleuret tenu d'une main mal assurée, et passe dédaigneusement devant son ennemi vaincu. Le rédacteur de V Univers est positivement ce qu'on appelle une bonne lame : il a le tort d'être passablement ferrailleur; qui le nie? 3Iais au moins ce n'est pas aux petits et aux faibles qu'il s'adresse , et son courage comme son talent croissent avec le danger. » {Correspondant.) M. Louis Vcuillot est donc répréhcnsible sous certains rapports;

402 AGITATIO?( CATHOLIQUE.

il est parfois trop mordant , trop incisif. Mais ses défauts tiennent au caractère même de son talent, et il trouve jusqu'à un certain point son excuse dans les difficultés de la lutte quotidienne.

Du reste il -vient d'acquérir un nouveau droit à l'estime des gens de bien, en reconnaissant ses torts, et en se soumettant .nux paternels avertissements de Ms"" l'archevêque de Paris.

M. l'abbé Dnpanloup. (Aujourd'hui évoque d'Orléans.)

Si l'on veut un modèle de controverse , au point de vue de la charité chrétienne et même de l'art , on le trouvera dans la Pacî/îca/ion rc%icw5e de M. l'abbéDupanloup. Cctécrit nelaissc rien à désirer pour l'enchaînement des faits, pour la force des témoignages, pour rénergic des expressions, et en même temps il est plein d'urbanité et d'égards pour les personnes. Il a puissamment contribué à dégager la question des nuages qui robscurcissaient.

M. Parisis.

Parmi les évcques qui ont fait accepter aux catholiques de France les principes du libéralisme chrélien , nous devons signaler Mgr Parisis , évêque de Langres. Il a publié une suite de brochures en faveur de la liberté de l'enseignement et de la liberté de l'Eglise. L'ouvrage qui a pour titre : Cas de conscience, expose l'opinion que les catholiques peuvent se faire des institutions modernes. Nous n'entreprendrons pas de caractériser ces divers écrits de l'illustre prélat. Nous ne pourrions convenablement exprimer l'admiration et la reconnaissance qu'ils nous inspirent. Nous nous bornerons à une citation décisive. C'est la conclusion et comme le résumé de la brochure intitulée : Des Tendances.

« Il est donc bien démontré, l°que l'Eglise, en demandant pour tous la liberté de conscience, veut seulement pour elle-même pouvoir travailler au salut des âmes; 2» que l'Etat, au contraire, en asservissant les intelligences , travaille à la destruction de l'Eglise , et par suite à l'oppression des peuples. C'est la double démonstration que nous avions promise, c'est même quelque chose de plus. Maintenant, que résulte-t-il , et que résultera-t-il de ces deux tendances opposées? L'avenir est le secret de Dieu, mais l'avenir se trouve presque toujours en germe dans le présent. Or, voici ce que le présent nous révèle.

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