‹ Histoire de l'éloquence (volume 3)Chapitre 60 sur 63 · PARISIS · texte numérisé non relu

PARISIS

J'ai assez vu de choses et j'ai assez réfléclii pour savoir ce que valent à la religion les faveurs de la politique. A Dieu ne plaise que j'attaque ici aucun des pouvoirs déchus , bien moins encore ceux pour lesquels je conserve le plus profond et le plus affectueux respect! mais je n'ai pas oublié que depuis d822, par exemple, jusqu'en 4828, on voulut communiquer au clergé une partie du pouvoir universitaire ; je n'ai pas oublié que cette participation au pouvoir fut regardée comme une faveur; que, depuis cette époque, les passions irréligieuses allèrent toujours en croissant, et qu'enfin on fut réduit à faire payer à la religion ces prétendues faveurs par de nouvelles entraves. (Marques nombreuses d'assentiment.)

Il en a été ainsi, il a dû en être ainsi, parce que, malheureusement, c'est ainsi que sont faits aujourd'hui les cœurs.

Sans aucun doute, dès lors qu'on a voulu établir ce conseil de surveillance, ou plutôt ce conseil en quelque sorte de gouvernement, commun aux maisons libres comme aux maisons officielles, il était de toute justice, de toute nécessité que le clergé y eût sa place dans une juste proportion; je le constate avant tout, afin qu'on n'abuse pas de mes paroles ; mais c'est précisément cette nécessité qui m'inquiète.

' Ces trois ou quatre évoques assis dans ce conseil supérieur au milieu de vingt et quelques autres membres, dont souvent la majorité ne partagera pas leurs convictions les plus intimes, les plus saintes, les plus inflexibles; cet évêque diocésain siégeant dans ce comité départemental ou sa voix, qui doit être si écoutée, si respectée , si obéie dans son diocèse , sera souvent compromise et perdue; tout ce grand mécanisme, enfin, dans lequel le clergé n'entre que comme un rouage secondaire, et qui cependant , à raison de sa présence , sera regardé comme une organisation cléricale; tout cela, croyez-le bien, n'est pas à mes yeux une faveur, c'est un danger, un danger dont l'Eglise saura triompher; mais c'est un danger.

Voix nombreuses à droite : C'est vrai ! c'est vrai !

M. Parisis. Voilà pourquoi , si la loi nous est présentée comme une faveur, je la repousse... (Interruption à gauche.)

Une voix à Vcxtréme gauche : L'acceptez-vous comme juste?

Voix diverses : Ne répondez pas.

M. LE PuÉsiDENT. Il faut regarder ça comme non avenu.

M. Parisis. Si malmenant on nous dit : « Les circonstances dans lesquelles nous nous trouvons ne nous ont pas permis de choisir un autre svslème ; nous avons cru, après mûre réflexion,

que , VU les difficultés présentes , c'était celui qui convenait le mieux au bien du pays. .ii^-q ;,,

4 Nous reconnaissons que oem est pas l'œuvre de la religion, que c'est l'œuvre de la politique, c'est-à-dire du pouvoir établi pour veiller sur les institutions purement humaines; mais nous demandons que la religion nous aide à la mettre en pratique ; nous le lui demandons au nom d'un intérêt qu'elle n'a jamais dédaigné, de l'intérêt de la socié^éj,4*li salut .dyiifiaî:%»ç4».XT>rpsbien! très-bien!) ,:vt f^î) ^-^fib ?itou ■■^imV ^lainKl M

M. AuNAULD (de l'Ariége). Je demande la parole.

M. Parisis. Si l'on nous parle ainsi, Messieurs, tout change de face. Alors ce n'est plus une faveur que l'on nous propose , c'est un dévouement que l'on nous demande.

Le christianisme , Messieurs , est la grande école de tous les dévouements ; il commande à ses enfants , et à ses ministres surtout, le dévouement, non seulement pour leurs amis et leurs proches , mais pour leurs adversaires , et au besoin pour leurs ennemis. (Approbation. — Rumeurs à gauche.

Voix à gauche : Pratiquez mieux ! (Ah ! ah !)

A droite : Ne répondez pas!

M. Parisis. Quand un peuple, quel qu'il soit, étranger, lointain, barbare, sauvage, vient dire à l'Eglise : t Nous avons besoin de vous, venez nous faire du bien; » l'Eglise n'examine pas s'il y aura pour elle, pour ses enfants, pour ses ministres, chez ce peuple, des richesses, des* honneurs, des pouvoirs , des faveurs ; elle ^se dit ce simple mot : « On m'appelle pour faire du bien, j'y vais. » (Très-bien !)

Une voix : C'est la morale évangélique !

M. Parisis. Alors même, ordinairement, à moins que la prudence ne l'y contraigne, elle ne se demande pas si ce peuple ne l'a pas autrefois trompée , trahie , persécutée , chassée ; l'Eglise n'est pas soupçonneuse. (Rires à gauche. — Approbation à droite.) L'Église (s'adressant à la gauche), et vous le savez bien, oublie promptement ses plus cuisantes douleurs.

A gauche : Paiiez-donc à l'Assemblée !

A droite : N'interrompez pas, alors.

M. Parisis. L'Eglise oublie promptement ses plus cuisantes douleurs ; mais ce qu'elle n'oubhe jamais, c'est sa vocation , qui est de faire du bien... (Très-bien! très-bien!)

Un membre à gauche : Tout le monde en dit autant. , j,

A droite : Tout le monde en dit autant, mais on n'en fait pas autant.

PAR ISIS. -i^i

Voice à gauche : Et l'inquisition?

M. LE Président. On vous parle le langage de l'Evangile, et vous répondez par l'inquisition! (Rires bruyants. — Réclamations à gauche.) ^^ ')iiu-R-iftoo .oupuiioq ef si.

(M. Parisis se tourne' vers'Tè'Priéèîdéhtel' lui adresse quelques mots.)

M. LE Présideat, Pardonnez l'etir, Seigneur, et contintler. (Hilarité générale et prolongée.) "' '' ''

M. Parisis. Vous nous dites (je parle au gouvemBment qui présente la loi) , vous nous dites qu'avec le système proposé, si nous y entrons , si nous y coopérons, nous ferons du bien au pays pour sa sécurité, pour sa tranquillité, poursa prospérité ; vous nous le dites , et vous êtes d'une bonne foi sur laquelle personne n'élève le moindre doute. Et votre prédécesseur, monsieur le ministre, qui avait une intelligence des hommes et des choses à laquelle tous nous rendons hommage , nous le disait comme vous , et beaucoup d'autres hommes éminents, distingués, parmi hîsquels nous comptons d'anciens amis, nous le disent aussi. Eh bien! dans cette situation, nous n'avons qu'un mot à répondre : c'est que, s'il y a du bien à faire, nous sommes prêts à nous y livrer. (Murmures approbatifs.) ' |i '. !•

Un membre à gauche : Et s'il n'y en a pas? (Exclamations.)

M. LE Président. La gi^ossîèrétë s'accroît encore de toute la sainteté de la question. ^^ "

M. Parisis. 3Iais encore une fois, ne dites pas que c'est nous qui avons demandé cette position mixte où se glissent des apparences de faveur. , ^' ''

3Iessieurs, permettez-moi, iàvânt' de fihi'r, d'invoquer un petit souvenir biblique.

Vous vous rappelez ce jeune berger qui , pour combattre le géant ennemi de sa nation, préférait ses armes simples et agrestes à la brillante armure de son roi. Eh bien! Messieurs, l'Eglise en est toujours là ; les armes forgées par la puissance ne lui vont pas bien (ïrès-bicn!) : elle préfère sa simple houlette; clic préfère son autorité morale librement exercée.

Ainsi je vous conjure, Messieurs, de bien vous le rappeler pendant cette discussion ; ce que l'Eglise demande avant tout, c'est sa liberté ; la liberté de faire le plus de bien possible ; la liberté de tout son culte, de tout son enseignement, de toutes ses œuvres, de toutes ses aumônes; et, puisque je prononce ce mot, qui reviendra dans une autre discussion, Messieurs, ce que l'Eglise demande pour ses cnfonls, pour ses ministres, ce n'est

pas la faveur d'être riche , c'est la liberté de se faire pauvre pour secourir les pauvres. (Très-bien très-bien ! — Mouvement prolongé.)

Et pour revenir au sujet qui nous occupe, ce que l'Eglise demiinderoit, Messieurs, pour elle-même, ce ne serait pas la faveur (le participer au gouverneincnt de vos écoles , ce serait la liberté pleine et entière d'avoir les siennes. (Ab! ah! — Rumeurs à gauche)

Mais par votre loi vous nous demandez de vous aider à diriger les vôtres, et je crois que vous avez raison dans votre intérêt. Eh bien ! nous vous répondons une dernière fois, que nous acceptons les rudes labeurs que nous prépare cette position nouvelle. C'est dans ce sens que j'accepte la loi.

Cependant, comme la question est grave, et comme ma position personnelle est grave aussi , je ne veux pas descendre de la tribune sans avoir franchement fait quelques réserves... (Mouvement en sens divers.)

La première, c'est que la loi conservera certaines dispositions importantes adoptées par la commission, et indispensables, essentielles à la liberté religieuse.

La deuxième (je désire être ici bien compris de tout le monde), la deuxième réserve, c'est que les décisions doctrinales qui seraient prises, par exemple, à l'occasion de l'examen des livres, par ces conseils laïques parmi lesquels siégeront quelques membres de l'épiscopat, ne pourront jamais ni obliger la conscience, ni gêner l'enseignement des évèques comme pasteurs des âmes. (C'est évident. — Bruit à gauche.) A droite : C'est de toute justice.

M. Parisis. La troisième, enfin, c'est que, comme c'est une voie nouvelle dans laquelle vous nous engagez, comme vousmêmes vous ne pouvez en calculer toutes les chances, s'il arrivait que dans ces conseils on fit aux évêqucs des conditions inacceptables pour leur foi, ils s'en retireraient... (Sensations diverses. — Marques d'adhésion au banc des ministres et au banc de la commission.)

Voiœ à droite : C'est évident !

M. Parisis. J'ai entendu avec satisfaction l'adhésion du gouvernement et de la commission à cette troisième réserve.

Voix diverses : L'adhésion de tout le monde! — C'est de droit! M. DE Parieu, ministre de l'instruction publique et des cultes. Nous ne pouvons pas accepter cela comme des réserves, car c'est la loi même et le bon sens!

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M. DE MoNTALEMBERT. C'cst la nalurc même des choses!

M. Parisis. Si le mot réserves déplaît au gouvernement , je dirai explications. (Les membres du gouvernement font des signes de dénégation.)

Les évêques s'en retireraient avec le regret , sans doute, de causer quelques embarras , mais pour obéir au devoir le plus impérieux de leur conscience.

Si , au contraire , comme vous l'espérez, comme vous le croyez fermement, comme je le désire et comme cela est possible , votre loi fait le bien du pays , inséparable , selon moi, du bien de la religion, soyez-en sûrs, les évêques elle clergé vous donneront loyalement, sincèrement, sans arrière-pensée, sans réserve, tout leur concours et tous leurs efforts. (Très-bien!)

Dans ces termes , et avec ces réserves et ces explications, je voterai pour la loi. (Très-bien! très-bien!)

(L'orateur, en descendant de Ja tribune, reçoit les félicitations d'un grand nombre de membres de la droite.)

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