PARISIS
s'clait produit à la fin de la Constituante. Il est bon de remarquer ici que c'est Condorect qui , le premier , «ppcla les instituteurs des fonctionnaire publics.
Sous la Convention , les projets de réorganisation de l'enseignement furent nombreux : Chcnier, Marat, Lakanal mirent la main à cette œuvre difficile ; mais ils furent tous dépasses par Danton , qui , le premier, osa prononcer ces paroles contre nature , ces paroles cependant qui sont la condition nécessaire de tout monopole d'enseignement par l'Etat , ces paroles qui sont la base indispensable des principes posés par M. Bartbcicmy Saint-IIilaire, au début de son discours, quand il soutenait la supériorité du droit de l'Etat sur ceux de la famille. (Mouvements divers.)
€ Il est temps, disait Danton , de proclamer ce grand principe, que les enfants appartiennent à la République avant d'appartenir à leur famille. « C'est encore lui qui, vers la fin de 1793, au moment où l'on venait de décréter le culte infâme de la déesse Raison et de décider qu'il y aurait une fête par cbaque décadi , s'écriait aux applaudissements de la Convention. « Au moment où la superstition succombe pour faire place à la raison, il faut donner une centralité à l'éducation, comme on en a donne une au gouvernement. » Ainsi , une centralité , le nom même est donc d'origine révolutionnaire.
Il est inutile , Messieurs , de vous rappeler comment ce système fut adopté par Robespierre , et comment il fut continué , absolument dans le même esprit, jusqu'au rapport de Cbaptal, en l'an 9, époque du concordat.
Voilà donc dix grandes années pendant lesquelles le principe générateur de l'université fut seul maître du terrain. Il avait une puissance sans égale et sans contrepoids; de plus, il disposait des nombreux édifices préparés par la religion pour l'enseignement. J'ai dit que ce principe était sléiile , impuissant pour iaire le bien , puissant seulement pour faire le mal. Nous allons voir quels furent ses fruits pendant ses dix années de règne.
Ecoutez , Messieurs, écoutez des témoignages qui ne vous seront pas suspects : « Il y a quatre ans, disait lîarrcrc, le 15 prairial an 2 , que les législateurs tourmentent leur génie pour former une éducation nationale ! Qu'onl-ils fait? qu'onl-ils fondé? Rien ! rien ! Les collèges sont fermés , mais aucun établissement ne les a remplacés. »
Ce n'est pas , Messieurs , qu'on ne fit de fréquents et de trèsdispendieux essais ; on avait , entre autres , essaye d'une grande école normale , à lacpicllc on fit venir (piatorzc cents enfants de
Idoles lc3 pàriféStfï! la France; On leur avait donné les raaîircs les plus distingués , on les avait environnés d'avantages inimaginables ; mais il s'y introduisit tout de suite de si énormes abus , que la Convention elle-même, qui n'était pas peureuse sur ce point, en fut effrayée^' ëftjtie, trois raoî4, après, "elle brisa ellemême son œuvre par iln nouveau décret.
Il y eut aussi , sur le rapport de Lakanal , des écoles centrales ; mais 5 malgré tous les essais d'améliorations que l'on proposa pendant bien des années, elles furent toujours languissantes et désertes , et ceux qui , comme moi , ont assez vécu pour avoir vu ces écoles centrales établies presque partout dans nos anciens collèges, peuvent se rappeler avec quel saisissement de douleur et de regret on parcourait ces vastes cours silencieuses , toutes ces salles abandonnées, surtout quand nos anciens nous rappelaient cette jeunesse si vive, si nombreuse , si brillante , qui les peuplait, qui les vivifiait dix ans auparavant. , ; i ,
Il est donc bien constaté que ce sys terne de l'émancipation de la raison, qui fut seul maître du terrain pendant dix ans, n'y produisit rien , absolument rien , en fait d'enseignement.
Bonaparte vint, et un homme éminent , Portalis, lui fit entendre de magnifiques paroles , que vous connaissez tous , Messieurs , que cependant je vous demande la permission de vous relire , tant elles méritent d'être méditées pendant cette discussion.
f II est temps, disait Portalis, que les théories se taisent devant les faits. Point d'instruction sans éducation , point d'éducation sans morale et sans religion. Les professeurs ont enseigné dans le désert, parce qu'on a proclamé imprudemment qu'il ne fallait pas parler de religion dans les écoles ; l'instruction est nulle depuis dix ans. Les enfants sont livrés à l'oisiveté et au vagabondage; ils sont sans idée de la divinité, sans notion du juste et de l'injuste. De là des mœurs farouches et barbares; de là un peuple féroce. Si l'on compare... »
Je vous prie, Messieurs, d'écouter ces dernières paroles; elles conviennent bien au temps où nous sommes , la discussion de la semaine dernière en est la preuve.
« Si l'on compare ce qu'est l'instruction avec ce qu'elle devrait cire , on ne peut s'empêcher de gémir sur le sort qui menace la génération présente et les générations futures. Ainsi , concluait-il , l'intérêt de la France appelle la religion au secours de la morale cl de la société. » . , , , ,„ :,„. -
Ces généreuses paroles demandaient deux grandes œuvres ,
PAïusis.. 415
Messieurs : le rétablissement du culte et la réorganisation de l'ensciiîncment. ,, ^ ■ .\ „^ ^^,M>r,;i';^ =,rit,' .
Le rétablissement du culte se lit, comme vous le savez , par le concordat : le concordat , oeuvre de courage et d'indulgence , de courage de la part du premier Consul , d'indulgence de la part du Chef de l'Eglise. (Mouvements divers. Approbation au banc de la commission.) ri.
Mais il fallait , en second lieu, organiser l'enseignement public. Dans le concordat, Bonaparte put dompter l'esprit irréligieux des liommes qui l'environnaient. Dans l'enseignement, il ne le put pas, du moins il ne le fit pas, et dès la première organisalion des écoles de Paris, le 16 juillet 1801 , on supprima tous les livres classiques qui traitaient de l'histoire de la religion, et on fit faire la philosophie dans Ilelvétius et dans Condillac,
J'arriverai, Messieurs, à la discussion; je vous demande la liberté d'exposer d'abord les faits. (Parlez! parlez!)
Fourcroy, qui , à bien dire , fut le premier grand maître , parce qu'il fut le premier conseiller d'Etat chargé de toutes les parties de l'enseignement , Fourcroy avait adopté un plan d'éducation dans lequel la religion n'entrait pour rien , et le 50 avril 1802, un commissaire du tribunat, Jean Pauvillers, n'admettait pour l'éducation que des vérités générales, reconnues par toutes les religions , et à l'aide desquelles des professeurs sages établiraient dans les écoles un système de probité , d'égalité , de tolérance.
Aussi , dès que l'université fut fondée décidément par la loi de 180G et le décret de 1808 elle devint le centre de tous les libres penseurs, et comme, permcllez-moi de dire le mot qui rend ma pensée, et comme une église anti-chrétienne.
M. Sainte-Belve. Je demande la parole.
M. Parisis. Mais Napoléon qui avait vu la stérilité absolue de cet esprit négatif, voulut introduire dans l'université un élément religieux par la présence d'un aumônier dans chaque lycée et par la déclaration que l'université prendrait pour base de son enseignement les préceptes de la religion catholique. Voilà , Messieurs , les faits.
Je vous demande à en signaler deux , qui, pour moi, dominent tous les autres , à mon point de vue.
Le premier, c'est que l'université n'est que la mise en œuvre des idées de Tallcyrand, de Condorccl, de Danton et de Kobcspierre... (Rumeurs diverses à gauche.) J'entends quehiucs murmures qui me font croire (pie cette appréciation n'est pas goûtée
4Î6 AGITATIO:^ CATHOLIQUE.
de tous. Je pensais qu'elle résultait des faits que j'ai exposes. Mais, comme mon témoignage ne suffit pas, j'en invoque un autre qui, j'espère, ne sera pas désavoué par MM. les universitaires : c'est M. Royer-Collard. < L'université , a-t-il dit en 1817, a été imposée après coup aux écoles révolutionnaires , comme une forme propre à les réunir dans un corps unique. »
L'autre fait , c'est que ces écoles étant restées entièrement stériles tant qu'elles furent soumises à la philosophie sceptique , Napoléon, sans en changer ni l'esprit, ni le personnel qu'elles avaient reçu de leur origine, voulut leur communiquer la vie , en y introduisant un germe bien faible , mais enfin un germe de religion.
Ici, Messieurs, commence et se perpétue jusqu'à nos jours un état de choses inouï dans les fastes du monde: un corps qui enseigne , qui enseigne seul , qui s'attribue à lui seul le droit d'enseigner, et qui n'a pas de croyances , pas de doctrines , précisément parce qu'il les a toutes , parce qu'il y a dans son sein des croyances, des doctrines qui se détruisent les unes les autres; et par suite de cela. Messieurs, des milliers d'enfants nés pour la vérité, qui ont faim et soif de la vérité, qui demandent la vérité à leurs maîtres comme le pain de leur intelligence, et à qui l'on ne présente que des contradictions; une jeunesse enfin , élevée le plus souvent par des mères chrétiennes, et qui, à cet âge inquiet, curieux, observateur, où tout exemple porte coup, en voyant, en comparant les discours, les actes de leurs divers maîtres, voient constamment adorer ici ce qu'on blasphème là, et blasphémer là ce qu'on adore ici.
Voilà, Messieurs , ce que j'ai vu dans les lycées de l'Empire , dans les collèges de la Restauration, du dernier régime; voilà ce qui se passe aujourd'hui encore dans vos lycées, dans vos collèges.
A droite. C'est vrai ! (Murmures à gauche.)
Un membre à droite. Une vérité qui nous tue, on ne pourrait pas la faire connaître !
M. Parisis. Voilà ce qui se passe encore aujourd'hui nécessairement , inévitablement , par la force même des choses, dans vos lycées, dans vos collèges.
M. MiOT, de sa place. Et que se passc-t-il dans' les petits séminaires? (Murmures à droite.)
M. Le Président. Ne répondez pas à ces interruptions-là.
M. Parisis. Et vous êtes surpris qu'il n'y ait plus de croyances! Mais étonnez-vous donc que, par un miracle du ciel il y en ait
TARISIS. 417
encore autant! Et vous êtes surpris que le peuple n'ait plus le sentiment du devoir ! Mais est-ce qu'il y a pour le peuple un sentiment du devoir sans cro)'ances?
Et vous voudriez que des hommes de foi eussent du goût pour un tel régime ! Et vous croiriez que la religion est intéressée à un pareil système de fusion !
Ah ! Messieurs , la religion tolère ce système ; elle le subit , comme elle subit et tolère tant d'autres épreuves. Mais qu'elle le demande, mais quelle le préfère, mais qu'elle le propose! jamais, Messieurs , jamais !
Au contraire , savcz-vous bien qui est-ce qui profite de ce système? L'université, l'université seule, parce que d'abord, dans sa partie sceptique... (Mouvement). On m'accordera bien qu'il y a des hommes sceptiques dans l'université.
Voix diverses : Il y en a partout. — Il y en a même dans le clergé.
M. DE Parieu, ministre de l'instruction publique et des cultes. Où y a-t-il de la perfection?
M. Parisis. L'université dans sa partie sceptique trouve par là le moyen de propager le scepticisme.
Ensuite l'université a besoin , permettez-moi de dire le mot, je serais fâché qu'il pût blesser personne, elle a besoin de l'enseignement de la religion pour que les familles viennent chez elle et lui donnent leur confiance.
Nous, ce que nous voudrions , ou plutôt ce que nous serions tentés de vouloir pour nous-mêmes, ce serait que chaque école eût ses doctrines bien fixes, bien définies, bien connues de tout le monde, et que d'après ces doctrines , chaque école eût son nom propre, son titre, et que ce titre ne fût jamais menteur; qu'ainsi, quand une école s'appelle catholique , protestante , elle fût exclusivement catholique ou prolestante; et que, quand elle est philosophique, éclectique, elle s'appelât hautement philosophique, éclectique, et qu'alors il n'y eût plus ni chapelle, ni aumônier. (Mouvement.)
Pourquoi ne voudricz-vous pas qu'il en fût ainsi? Pourquoi préférez-vous un système qui contrarie toutes les manières de
voir?
Pourquoi voulez-vous que les pères catholiques en entrant chez vous , aient la douleur de rencontrer ou de pouvoir rencontrer des maîtres incrédules? Et pourquoi voulez- vous que les pères philosophes aient l'ennui d'y rencontrer des exigences catholiques? Comment, depuis quarante ans et plus que l'uni-
versité fonctionne et règne, tant d'esprits forts qu'elle renferme n'ont pas eu dans leurs doctrines assez de confiance pour élever des collèges vraiment philosophiques, par conséquent sans prêtres et sans temples! (Très-bien ! très-bien!) Pourquoi cela? ah! c'est que vous savez bien , malgré votre amour pour la raison pure, que la France n'est pas faite à votre image ; c'est que la religion , trop souvent il est vrai absente des mœurs par suite des faiblesses humaines, des agitations politiques, est vivante, nous en avons eu la preuve plus d'une fois dans cette enceinte, est vivante, trèsvivante au fond des cœurs ; c'est que la foi de saint Louis circule toujours dans les âmes françaises... (Vive approbation à droite. — Rires à gauche.) M. LE Président. Ces rires-là sont indécepts! Un membre à droite : Vous aimez-mieux ,Ia foi socialiste, la foi de Proudhon !
M,.. Pakisis. C'est que la foi de saint Louis, je le répète, circule toujours dans les âmes françaises , et qu'un collège qui porterait écrit sur son frontispice : Ici on n'enseigne , on ne pratique aucune religion, ce collège serait désert. (Sensation.)
Donc, Messieurs, ce n'est pas la religion qui a besoin de yous pour l'enseignement , c'est vous qui avez besoin d'elle. (Vive approbation.) Donc ce n'est pas pour la religion que l'alliance est proposée , c'est pour vous. Donc ce n'est pas la religion qui propose la loi; et, quoi qu'il arrive, sa rcsponsabihté sera sauve. Mais on me demandera peut-être si, d'après ces considérations, je suis contre la loi.
Messieurs, permettez-moi d'abord de me rappeler que j'ai l'honneur de représenter ici un double caractère ; j'aurai occasion sans doute de dire ce que je pense de la loi comme homme politique ; mais vous avez bien voulu me permettre, et je vous en remercie, de parler aujourd'hui au nom des intérêts religieux, qui. en effet, ne pouvaient pas rester sans être entendus dans ce grand débat ; eh bien ! dans l'intérêt de la religion , on me demandera si j'accepte ou si je repousse le projet de loi. Messieurs , voici ma réponse : Si le projet de loi nous est présenté comme une faveur, je le repousse ; sil nous est proposé comme une occasion de dévouement, je l'accepte. (Très-bien! très-bien!) Voix diverses : C'est très-honorable ! très-bien ! (Légères rumeurs à l'extrême gauche.)
M. Parisis. Ma réponse. Messieurs, n'est pas une subtilité; c'est l'expression très-exacte de mes convictions les plus propjÇçndcs et de ma conscience la plus fortement arrêtée.