BEAUMARCHAIS
rant ! tu as lu mes derniers écrits , tu as entendu ceux qui ont reçu mes dernières paroles : tu sais si dans le fond de mon cachot, si à la face des autels, témoins de ma condamnation, si en descendant de l'horrible tombereau dans lequel ils m'avaient garotté, si à l'aspect de l'échafaud qui allait recevoir mon sang , si en posant le pied sur le funeste échelon , j'ai tracé une seule ligne , proféré un seul mot , fait un seul geste, qui ne fût un garant de mon innocence ! Ma voix , ma voix fût restée libre , lorsqu'on me traînait au supplice , si elle eût parlé le langage qu'on ose me faire tenir, quand je n'existe plus pour les confondre. Les cruels! ils ont voulu m'ôtcr l'honneur, ils ont réussi à m'ôler la vie, et ils ne veulent pas même me laisser reposer en paix au sein de la mort que je leur dois. Ils viennent m'arracher à mon lugubre asile, pour me faire dévorer encore de nouvelles insultes, et ne sachant plus quels tourments inventer, ils ont fini par forcer ma bouche à me calomnier, après l'avoir empêchée autrefois de me défendre. El tu l'as souffert ! Qu'est devenu la tendresse? Qu'est devenu ton courage? N'ai-je plus de vengeur? n'ai-je plus de fils?.. . > Arrêtez, ombre chère et sacrée, arrêtez! Oui , vous avez un fils, et il est toujours le même; pénétré de vos vertus, et brûlant de les imiter ; convaincu de votre innocence , et ne respirant que pour la défendre. Mon père, mon malheureux père ! vous m'avez donné , vous m'avez laissé une vie d'amertume et de désespoir : eh bien! je le jure par vous, j'en atteste le ciel, je ne changerais pas ma douloureuse existence contre l'existence la plus brillante qui m'enlèverait à votre défense. Croyez que tous les supplices qui peuvent accabler l'humanité, se sont rassemblés sur votre fils , dans l'instant où vous avez été si cruellement outragé ; croyez que j'ai remporté la victoire la plus difficile peut-être qu'il soit donné à l'homme de remporter; mais croyez surtout que je n'ai pu la remporter que pour vous.... >
Beaumarchais. (1732 — 1799).
Les mémoires de Beaumarchais sont d'un genre et d'un ton qui ne pouvaient avoir de modèle. Il n'était jamais arrivé qu'un homme impliqué tout-à-la-fois dans plusieui-s procès extraordinaires , entreprit lui-même sa délense avec des armes aussi singulines que celles dont il se servit. Les écrits qu'il composa, sont en même temps une plaidoirie, une satire, un drame, une comédie , une galerie de tableaux , enfin une espèce d'arène ou-
verte pour la première fois , où il semblait qu'il s'amusât à mener en laisse tous ses ennemis , comme des animaux de combats , faits pour divertir les spectateurs. Enfin il montre , dans le genre léger et dans la plaidoirie satirique , la même supériorité que Lally-Tollendal dans le genre sérieux et pathétique. « J'ai lu tous les mémoires de Beaumarchais , dit Voltaire , et je ne me suis jamais tant amusé. Ces mémoires sont ce que j'ai jamais vu de plus singulier, de plus fort, de plus hardi, de plus comique, de plus intéressant, de plus humiliant pour ses adversaires. Il se bat contre dix ou douze personnes à la fois , et les terrasse comme Arlequin sauvage renversait une escouade du guet. > Ce qui prouve encore mieux le talent de Beaumarchais, c'est que le même Voltaire en était presque jaloux : « Ces mémoires , dit-il , sont bien prodigieusement spirituels ; je crois cependant qu'il faut encore plus d'esprit pour faire Zaïre et Mérope. »
Beaumarchais sait aussi manier très-habilement l'arme de la dialectique. Il n'y en a pas déplus pressante, de plus ingénieuse, de plus diversifiée. Aucune induction ne lui échappe ; pas une qu'il ne saisisse avec justesse et qu'il ne pousse aux dernières conséquences ; pas une qu'il ne sache retourner sous plus d'une forme , et qu'il ne fasse ressortir et reparaître à propos , toujours avec un nouvel avantage.
Ce n'est pas tout ; les sentiments élevés , les inspirations de l'intérêt public, ne manquent pas non plus à Beaumarchais. Souvent bouffon comme son Figaro , il est quelquefois noble , passionné , indigné comme le plus sérieux des hommes de bien ; il est même pathétique, tantôt par l'attendrissement, tantôt par l'énergie. On l'avait accusé d'intrigue et de friponnerie. Marié deux fois , on l'avait accusé d'avoir empoisonné ses deux femmes. Mais tant d'affreuses calomnies sont autant d'aiguillons qui l'excitent et le poussent en avant. On reconnaît en lui le véritable caractère de l'orateur, que l'interruption anime , que l'insulte enhardit , que le péril encourage , et dont la voix devient plus forte , plus il est assailli.
Sous le rapport delà morale, on ne peut donner ses mémoires en exemple. Il est vrai que ses adversaires , en l'attaquant avec la calomnie qui assassine , avaient fort mauvaise grâce à lui reprocher de se défendre avec le fouet de la satire : chaque coup faisait sortir le sang, et on riait de les voir déchirés parce qu'ils avaient le poignard à la main. Mais en général , comme nous l'avons déjà fait remarquer, il est contraire à la décence publique ,