‹ Histoire de l'éloquenceChapitre 49 sur 77 · CAUSES EXTRAORDINAIRES · texte numérisé non relu

CAUSES EXTRAORDINAIRES

LalIy-ToUendal. C1751 — 1830).

Les plus beaux monuments de l'éloquence judiciaire pendant le dix-huitième siècle, sont dus à des procès extraordinaires, ceux de Beaumarchais et celui du comte de Lally-Tollendal. Le père de ce dernier, gouverneur de Pondichéry, fut accusé , à son retour en France, d'avoir livré cette ville aux Anglais, et condamné à mort comme coupable de haute trahison, quoique le crime ne fût pas bien avéré. * Lally employa sa vie et son talent à prouver l'innocence de son père, et a réhabiliter sa mémoire, t Toute la France , dit La Harpe , a partagé avec lui l'intérêt de cette cause ; elle accompagnait ses pas avec des vœux et des applaudissements , elle l'a pour ainsi dire porté dans ses bras. Il est permis aujourd'hui de croire avec lui que son père est justifié , du moins par la voix publique , par celle de l'histoire , et surtout par le temps , qui , dans l'accusation de trahison, semble prouver l'innocence, quand il ne révèle pas les crimes. Le fils a déployé dans ses mémoires l'éloquence de l'âme , qui est le premier talent de l'orateur. Son style est plein de noblesse , d'intérêt et d'énergie. Personne n'a porté plus loin cet art qu'on admire dans Cicéron , de donner aux preuves une force progressive , de faire naître une grande attente et de la remplir, de diviser ses moyens avec méthode pour les rendre plus sensibles, et de les réunir ensuite pour en former une masse accablante ; de joindre à une logique qui brille comme la lumière, un pathétique qui embrase comme un incendie ; et, ce qui est plus rare que tout le reste, et ne pouvait peut-être se rencontrer que dans une pareille cause , de contenir jusqu'à un certain point cette juste indignation , qu'il n'est pas toujours permis au malheureux d'exhaler sans ménagement , mais qu'il sait contenir de manière à la faire passer tout entière dans l'âme des lecteurs , à faire entendre tout ce qu'il ne dit pas , à faire sentir tout ce qu'il n'ose pas exprimer, à faire deviner le

* Le rapporteur soutenait que la réunion de plusieurs faits , dont aucun n'est capital , peut former un crime capital. < Je ne savais pas, dit un Anglais sur cette jurisprudence, que cinquante lapins blancs pussent jamais faire un clieval blanc. »

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secret de l'infortune et des larmes, et à laisser dans tous les cœurs l'impression profonde de ce qu'il semble cacher dans le sien. »

La péroraison du plaidoyer montre à un haut degré le caractère principal de l'éloquence de Lally-ToUcndal. Un moyen odieux qu'avait employé d'Eprémenil , son adversaire , lui ouvre à luimême la source des mouvements les plus pathétiques.

f Enfin, Messieurs, dit-il, pour sentir combien mes demandes sont , je ne dis pas seulement justes , mais excessivement modérées, rappelez-vous ce trait par lequel mon adversaire a fini; ce trait qui est encore du nombre de ceux qui n'ont jamais eu d'exemples; cette évocation de l'ombre de mon père ; ce discours que l'on m'a fait adresser par elle , et que je regarde comme la mesure de ce que la cruauté d'un homme peut inventer, et de ce que la sensibilité d'un autre peut souffrir.

» Et vous avez voulu parler des droits de la nature ! et vous êtes père! que dis-je? Le cri public annonce de toute part que vous devez réclamer ce titre auprès de vos juges , que vous devez fixer leurs regards, appeler leur intérêt sur cet enfant que le ciel vous a donné. Ah! je serai peut-être le premier à répandre des larmes si cette scène s'exécute. Je le respecte , cet enfant , son âge, sa candeur, les vertus dont ses traits nous offrent le présage. Je n'ai pu , sans émotion , le voir à vos côtés pendant toutes nos audiences. Je suis loin d'avoir osé contre vous ce que vous avez osé contre moi , quoique vous fussiez l'agresseur ; mais je vous jure que je n'aurais jamais eu le courage de plaider devant lui , si son enfance ne lui eût épargné le chagrin de me comprendre. Je change les positions pour un instant. Je suppose , ce qu'à Dieu ne plaise ! que vous descendiez aujourd'hui au tombeau, que votre fils soit dans un âge raisonnable , et que je poursuive contre lui la réparation des outrages dont vous avez accablé mon père et moi, croyez que je lui demanderais pardon, à votre fils, de la nécessité cruelle à laquelle je serais réduit. Croyez que je lui dirais : t Votre père a eu des vertus ; votre père a eu des époques glorieuses dans sa vie. Plus d'une fois il a ravi, dit-on, l'admiration publique. Il a été une cause, et c'était la cause d'une mère , dans laquelle il a fait couler les larmes de tous ceux qui l'écoutaient. Il a été une autre cause, et c'était la cause de la patrie , dans laquelle il a enflammé d'un enthousiasme héroïque , dans laquelle il a élevé au-dessus d'eux-mêmes et les magistrats et les citoyens dont il était environné. Mais il a eu un instant de

passion , et cette passion a produit sur lui ce qu'elle produit sur tous les hommes : elle l'a rendu cruel et injuste. Il a calomnié mon père, il m'a calomnié moi-même. Je puis vous sacrifier mon injure, mais je ne puis ni ne dois vous sacrifier celle de mon père. Je dois prouver que mon père était innocent; tâchez de prouver que le vôtre n'était pas coupable; tâchez de prouver que, s'il a cherché à tromper les autres , du moins il était trompé lui-même; que, si sa bouche a dit le mensonge, du moins son cœur n'a pas connu la vérité. » Voilà , monsieur, ce que je dirais à votre fils. Mais faire une recherche barbare des injures les plus sanglantes , pour vous en accabler en sa présence ! mais vous prodiguer devant lui les noms d'imposteur^ de lâche , de prévaricateur., de traître 1 mais vous haïr davantage , mais le haïr luimême parce qu'il vous défendrait ! mais mettre mon orgueil et ma joie à le désespérer, à le déchirer ! mais , pour goûter cette joie coupable , offenser jusqu'aux premiers sentiments, renverser jusqu'aux premières lois de la nature , abattre d'une main sacrilège la barrière qui sépare les vivants et les morts, vous faire sortir de votre tombeau pour dire à ce malheureux enfant : Ne m'imitez pas , mon fils ; ne me défendez pas....; j'aimerais mieux mille fois y descendre moi-même.

» Ah! Messieurs, je vous demande justice , et vous me la devez. Qui de vous n'a pas senti tout ce que je devais éprouver? Qui de vous n'a pas frémi de tous les chagrins qui sont venus fondre sur moi? Eh! que parlais-je de chagrins? A peine ai-je pu me garantir des remords , depuis ce moment aflreux. Celle ombre, que l'on a évoquée pour l'insulter avec tant d'inhumanité , je n'ai plus cessé de la voir. Elle est restée attachée à mes pas, plaintive, désolée , me demandant vengeance et accusant ma faiblesse. Le jour, la nuit, à cet instant plus que jamais, sa douleur me poursuit, son aspect me déchire, ses reproches m'accablent. Je l'entends qui me crie : « Mon fils , et tu étais présent , et j'ai été outragé à ce point ! tu as pu l'écouler, tu as pu le laisser achever ce discours impie que l'on a prêté à ton père ! tu ne l'es pas élevé dès le premier mot ! tu n'as pas imposé silence à la voix qui blasphémait la nature et la vérité ! Moi l'exhorter à ne pas m,'imiter ! Ah ! j'eus des défauts , sans doute , et c'est le partage de l'humanité ; mais dis : crois-tu pouvoir jamais être plus attaché à tes devoirs , plus fidèle à ta patrie , plus idolâtre de ton roi , plus prodigue de ton sang pour l'une et pour l'autre , que ton père ne l'a été? Moi l'exhorter à ne pas me défendre! tu sais si c'est là ce que j'ai demandé, ce que j'ai attendu de loi en mou-

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