‹ Histoire de l'éloquenceChapitre 59 sur 77 · RÉFLEXIONS SUR L'ÉLOQUENCE JUDICIAIRE · texte numérisé non relu

RÉFLEXIONS SUR L'ÉLOQUENCE JUDICIAIRE

elle éprouve en le regardant un plaisir de peur. S'il a les joues rosées et les cheveux artistement bouclés : Le beau garçon, se ditelle tout bas, et quel dommage! Si les témoins arrivent les bras pendants, ou débitent des phrases prétentieuses et entortillées, elle rit sous son mouchoir. Si l'accusé sanglote, elle pleure chaudement, par sympathie. Si quelque jeune fille s'évanouit, elle court, vole, délace son corset et lui fait respirer des sels. A moins que la salle d'audience ne craque sous ses lourds piliers, cette intrépide audiencière ne quittera pas la place. Les heures coulent, la nuit s'avance, les jurés délibèrent , elle attend ! Il faut que ses yeux se collent avidement sur les yeux du criminel , qu'elle se suspende à ses lèvres tremblantes, et qu'elle repaisse son âme des terreurs indéfinissables d'une autre âme. Il faut qu'elle recueille, sursaut par sursaut, les convulsions de celte conscience bourrelée. Il faut qu'elle entende et le coup de sonnette du dernier jugement et la sentence de mort, et le rôle de cet homme, dont la face se décompose et dont la vie intérieure se brise et se déchire en lambeaux ! Comme elle se penche vers lui ! comme elle prêle l'oreille à ses cris inarticulés, à ses soupirs qu'il étouffe! Comme elle le suit d'un long regard jusqu'à ce que les portes du cachot se referment avec l'espérance! Alors elle retombe sur sa chaise, anéantie , absorbée dans la contemplation de son drame ; l'huissier de service est obligé de l'avertir que la salle se vide et de la pousser par les épaules. Elle sort enfin , et se traîne le long des sombres corridors du palais, rentre au logis, épuisée , rompue de fatigue, les nerfs crispés et l'âme en pleurs, et se jette sur son lit, sans songer que son vieux père n'a pas diné, cl que depuis le matin sa jeune fille s'inquiète et l'appelle. Les rideaux fermés, son imagination s'allume. Elle pâlit, elle rougit, elle frissonne, elle revole à l'audience. Elle écarte , elle repousse de la main le condamné qui lui apporte sa tète. Elle croit voir, elle voit la prison, les chaînes de fer, les juges, l'accusateur, le bourreau et ses aides, et le panier gorgé de sang et de chairs palpitantes, et, à la fin, elle jette un cri d'horreur. Digne femme !

Que font ces agraffes d'or, ces bandeaux de perles , ces fleurs, ces gazes, ces plumes légères, parmi le lugubre appareil des Cours d'assises? Est-ce en spectacle que l'accusé vient se donner, et le prétoire n'est-il donc plus qu'un théâtre? Qui me dira qu'à l'aspect de ce raout curieux et brillant, l'accusé, revêtu de l'habit grossier des prisons , ne se troublera pas, que quelque témoin ne perdra point la mémoire, et que quelque juré ne sera pas plus occupé de l'cmolion rougissante d'une jolie femme, que des angoisses du prévenu?

Si j'avais l'honneur d'être Président de la Cour, je n'admettrais dans son enceinte que les parents de l'accusé , et je dirais aux autres : « Mesdames , tant assises que debout , écoutez ce que je » vais vous dire : Vous , allez tricoter les chaussures de mes- » sieurs vos fds , ou mettre au bleu les collerettes, de mesdemoi- » selles vos filles. Vous, ayez soin que le rôt ne brûle pas. Vous, que » vos parquets soient cirés proprement. Vous , que l'huile ne

> manque pas dans vos lampes, ni le sel dans votre soupe. Vous, » nuancez de fleurs vives les paysages de vos tapis à la main. Vous, » déployez sur le théâtre l'éventail des grandes coquettes. Vous , » faites des gammes, et vous, des entrechats. Allez,» mesdames, » allez, la Jugerie n'a rien à voir avec les grâces , et la Cour d'as-

> sises n'est point la place de la plus belle moitié du genre humain.

» Huissier, écoutez les ordres de la cour! »

Voilà, en effet, les ordres que je donnerais, et je serais, je crois , approuvée de tous les honnêtes gens. [Livre des Orateurs.)

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