‹ Histoire de l'éloquenceChapitre 58 sur 77 · RÉFLEXIONS SUR L'ÉLOQUENCE JUDICIAIRE · texte numérisé non relu

RÉFLEXIONS SUR L'ÉLOQUENCE JUDICIAIRE

aux excitations politiques , des roulements d'yeux et des menaces de gestes, remuent et soulèvent le jury, le tribunal et l'auditoire, afin de se donner la malheureuse satisfaction qu'on dise d'eux : Qu'il a été beau! qu'il a été éloquent!

La rhétorique est assurément une superbe chose. Mais il n'en faut pas faire abus dans des mercuriales boursoufflées, abus dans des réquisitoires amphigouriques, abus dans des répliques frénétiques et écumantcs, abus en tout et partout. Parce qu'un homme ivre, dans le feu d'une dispute, en aura tué un autre, il ne faut pas que le Procureur du roi ou de la république s'en aille crier avec des cris de tête, que la société est ébranlée jusque dans ses fondements , que les fleuves épouvantés remontent vers leur source, que le soleil recule d'horreur, et que les étoiles vont tomber du ciel.

Ne voyez-vous donc point que l'Avocat, piqué au jeu, ne voudra pas être en reste d'éloquence. A son tour, il va battre l'air de ses paroles. Il va grimper sur des échasses de dix pieds de haut, et, pour sauver la vie ou la liberté d'un homme, il empoisonnera la société de ses fausses et dangereuses théories.

Si l'accusé a détroussé les passants sur le grand chemin, c'est tout simplement, dira son avocat, qu'il avait faim et qu'il a voulu mettre en pratique la maxime philosophique que les jouissances de la société doivent être également réparties entre les hommes. Si l'accusé a prémédité son crime, que d'ailleurs il ne nie pas, c'est qu'il était placé, comme Oreste, sous le coup d'une invincible fatalité.

S'il a tué père et mère , c'est que le sang lui montait un peu trop à la tête , et que , dans ce moment là , il aurait eu besoin d'une saignée.

S'il a violé des femmes ou des filles, c'est qu'il a péché par excès d'amour, ce qui est assurément bien pardonnable.

S'il a incendié des maisons , ce n'était que par curiosité et pour voir l'effet d'un feu d'artifice.

Enfin, il y a des avocats qu'on dirait tout prêts à excuser, sur leurs bonnes intentions, certains accusés qui prétendent que s'il leur est échappé d'occire leur homme, c'était tant seulement afin qu'il jouît plus tôt de la béatitude céleste, en un mot, que c'était pour son bien!

Tel accusé sorti comme un monstre, tout noir de crimes , des mains du Procureur du roi, s'en revient aux mains de son Avocat, qui lui passe la robe blanche de l'innocence, et qui orne son front pur et virginal d'une couronne de vertus , à tel point qu'il ne

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resterait plus, eu quittant l'audience, qu'à le porter à Rome dans une châsse et à le canoniser.

Là-dessus, et si vous le laissez faire, l'avocat se met à sangloter, et il pleure si chaudement , si naturellement , que l'accusé lui-même est presque tenté de se croire innocent , et que les jurés s'attendrissent tout de bon sur ce pauvre scélérat, jusqu'à ce qu'après s'être essuyé les yeux, ils rendent un verdict pour lui faire couper le cou.

Il y a une réforme encore plus urgente que la réforme de la loi électorale. C'est la réforme de l'éloquence criminelle qui s'évertue et se pavane dans les actes d'accusation et dans les réquisitoires. S'amuser, lorsqu'on traîne par les cheveux un homme sous le couteau, à arrondir, à polir, à vernir sa phrase, à faire des hauts-le-corps comme un mime , à déclamer comme Oreste tordu par les serpents des Euménides ; mais c'est n'avoir pas d'entrailles, c'est être coupable , c'est mériter d'être envoyé substitut à Quimper-Corantin pour le reste de ses jours î Sous le point de vue du goût, je ne saurais trop le redire, tout ce pathos est faux, faux, archi-faux. Ne savez-vous donc pas que cet admirable instrument de la parole, l'éloquence, est tantôt l'art de peindre, tantôt l'art d'émouvoir, tantôt l'art de raconter, tantôt l'art de prouver? Selon les causes, être simple, c'est se montrer éloquent; viser au sublime , c'est être ridicule. Soyez vrai, mon Dieu, soyez vrai ! on ne vous prie que de cela . et c'est bien assez.

Je me suis demandé souvent ce que tous ces vengeurs officiels de la société et tous ces vengeurs bénévoles de l'innocence, venaient faire dans le temple de la Justice, et au bénéfice de qui ils jouaient la comédie. 11 me semble que, dans le drame des Assises, il n'y a de personnages nécessaires que le juge pour faire l'instruction, le président pour interroger, l'accusé pour s'expliquer, les témoins pour répondre, le greffier pour écrire, le jury pour voir, entendre et juger. Je supprimerais le surplus, moins les gendarmes.

Reste l'auditoire , et je lui réserve mon dernier coup de pinceau.

La Cour d'assises a sa sorte de public qui ne ressemble à aucun autre. Quelques ouvriers sans ouvrage , des femmes de mauvaise vie, des piliers de cabaret, des souteneurs de filles, des voleurs émérites ou apprentis, des échappés du bagne, des vauriens, des désœuvrés , des habitués, se pressent au rampes de l'escalier qui mène à la salle des Assises. A peine ouverte, ils l'inondent, se tiennent debout, se serrent , se pressent, se coudoient, se lèvent

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sur la pointe du pied, s'agitent dans tous les sens, et présentent de loin comme une masse noire et mouvante d'où s'échappent des gestes brusques, des plaintes étouffées, des contractions énergiques et des bruits confus de pudeur, de jurements, de langue et d'argot. Tel filou ou tel assassin vient y apprendre comment on doit dérouter un témoin, éluder une question, inventer un alibi, masquer un fait, interpréter une pénalité. Tel n'y va que par curiosité , qui en sort avec de périlleuses tentations , avec un germe de crime formé et tout près d'éclore. La manie de l'imitation fait plus de criminels que l'appareil du jugement et la crainte des supplices n'en épouvante. La Cour d'assises est une triste école d'immoralité.

Voilà le premier plan, le plan du fond, l'auditoire. Le peuple (ne profanons pas ce beau nom), la populace est debout au parterre. Les dames occupent les banquettes réservées ou l'orchestre. Parées, agralTées , coiffées de plumes et de fleurs, elles viennent se poser pour voir ou pour être vues.

La Cour d'assises est le rendez-vous du beau monde ; il y a presse de lords anglais, de magnats hongrois et de boyards russes, et le crime fait fureur.

On passe les mers orageuses du Nord , on quitte la riante Italie pour se donner l'horrible plaisir de voir souffrir un malheureux. Des femmes délicates et sensuelles qui s'en allaient chercher aux eaux les distractions d'un tempérament blasé par le jeu et l'amour, se détournent de leur route pour de tels spectacles. Elles, pour qui le printemps n'avait pas assez de fraîches couleurs, ni les roses assez de parfums, les voilà qui aspirent, la narine ouverte, dans cette atmosphère empestée , des fumets cadavéreux de cimetière et de mort! Les voilà qui, de leur place, en prêtant l'ouïe, peuvent entendre cuire et pétiller des entrailles humaines sur les braises d'un laboratoire ! et du même air, du même pas , elles vont aller à l'église , remercier Dieu d'avoir permis qu'une éducation chaste et pieuse cultivât sccreicment dans leur cœur les semences des vertus chrétiennes, et d'avoir répandu sur toute leur personne les grâces de la plus douce sensibilité !

En quoi, je vous prie, une salle de Cour d'assises diffère-tcllc d'une salle des Boulevards! n'y donne-t-on pas pour la bonne société des représentations très-suivies, en fait d'évanouissements et d'attaques de nerfs? on y parie, on y joue à la hausse ou à la baisse sur la vie de l'accusé , et l'on y forme des vœux impies et criminels pour son acquittement comme pour son supplice. On s'y colleté absolument comme à la porte des théâtres. Afin

que l'orchestre soit au grand complet, il ne manque plus que des trombones et des cornets à piston, et je suis étonné que les spectateurs impatients ne demandent pas la musique ! îa musique ! Déjà ils deviennent de plus en plus difficiles. Ils se plaignent, ils murmurent de ce que l'accusé baisse les yeux, de ce qu'il cache ses angoisses et sa pâleur, et de ce qu'il présente à ces curieux , à ces barbares , de profil et non de face, celte tête qui va tomber !

J'insiste, car c'est ici un point de haute moralité.

La femme du monde n'est pas méchante, mais elle est la plus curieuse de toutes les créatures de la création. Elle a des ressauts vifs, précipités, involontaires, continuels. Elle vit, elle se meurt d'émotions à chaque pas , à chaque minute. Elle a un amant à cause de ses vapeurs ; elle a des vapeurs à cause de son amant. Il faut qu'elle souffre pour mieux jouir, il faut qu'elle jouisse pour mieux souffrir. Elle ne redoute rien tant que les heures réglées , que la somnolence de la vie, que les molles tiédeurs du boudoir et de l'édredon. Elle est perpétuellement en quête, à midi et à minuit, au spectacle, à la chambre, au sermon, au bois, au bal, de tout ce qui peut troubler, divertir, ébranler, ravager, désordonner, sa pauvre âme et son pauvre corps. Elle se multiplie dans chaque objet qu'elle louche. Elle se porte avec toute sa vie, avec tout son être, dans chaque sensation nerveuse qu'elle éprouve, et l'on dirait qu'elle n'existe plus pour le reste. Rien ne lui est obstacle. Dès qu'elle a résolu de voir quelqu'un ou quelque chose, elle le verra. Si son caprice d'aujourd'hui est d'aller à la Cour d'assises, elle écrira, coup sur coup, dix petits billets ambrés au Président, pour obtenir la faveur d'une entrée, un fauteuil, une chaise, une banquette, un bout d'escabeau. Elle s'échappe dès la pointe du jour de son lit chaud et reposé, et va faire queue à la porte du Palais. Elle y restera le front au vent de bise et les pieds dans la boue, s'il le faut. Elle s'enveloppe de sa mentille. Elle grelotte et frémit dans ses membres délicats. La porte s'ouvre, et la voilà qui se glisse, se faufile, se presse, se foule, se pousse, se baisse, entre et pénètre à travers les gendarmes, les huissiers et les robes noires des stagiaires. Elle se pend et s'accroche aux basques du sergent de ville, lui parle à l'oreille, le supplie d'une voix douce, et ne le lâche pas qu'elle ne soit casée, assise, étalée, les coudées franches , le binocle à l'œil , et à bonne portée de l'accusé et des juges.

Voyez comme elle suit, pas à pas, le drame vivant qui se déroule, et comme elle marche, la poitrine haletante, d'émotion en émotion ! Si le criminel a la barbe hérissée et des yeux hagards,

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