DISCOURS DE RÉCEPTION
Les discours de réception se renfermèrent longtemps dans un cadre aussi monotone qu'étroit, l'éloge du roi, l'éloge de l'académicien auquel on succédait, l'éloge du cardinal, fondateur de l'académie (Richelieu). Dans ces sortes de discours chacun suivait le caractère propre de son talent; Fléchier louait en antithèses, Labruyère en portraits , Massillon en images ; mais aucun ne pouvait vaincre l'aridilé de la matière. Racine lui-même fut sec, froid et stérile; il balbutia à peine son discours de réception. Mais il parla en véritable orateur dans l'éloge du grand Corneille , lorsqu'à la réception du frère de ce grand poète , il exposa les obligations que lui avait la scène française.
« La scène retentit encore , dit-il , des acclamations qu'excitèrent à leur naissance le Cid , Horace , Cinna , Pompée , tous ces chefs-d'œuvre représentés depuis sur tant de théâtres , traduits en tant de langues , et qui vivront à jamais dans la bouche des hommes. A dire le vrai , où trouvera-t-on un poète qui ait possédé à la fois tant de grands talents, tant d'excellentes parties, l'art, la force, le jugement , l'esprit? Quelle noblesse ! quelle véhémence dans les passions ! quelle économie dans les sujets ! quelle gravité dans les sentiments , quelle dignité et en même temps quelle prodigieuse variété dans les caractères ! Combien de rois , de princes , de héros de toutes les nations ne nous a-t-il pas représentés , toujours tels qu'ils doivent être, toujours uniformes avec euxmêmes et jamais ne se ressemblant les uns aux autres ! Parmi tout cela, une magnificence d'expressions proportionnée aux maîtres du monde qu'il fait souvent parler; capable néanmoins de s'abaisser quand il veut, et de descendre jusqu'aux simples naïvetés du comique, où il est encore inimitable : enfin, ce qui lui est surtout particulier, une certaine force, une certaine élévation qui surprend, qui enlève, et qui rend jusqu'à ses défauts, si on lui en peut reprocher quelques-uns , plus estimables que les vertus des autres. Personnage véritablement né pour la gloire de son pays! comparable , je ne dis pas à tout ce que l'ancienne Rome a eu d'excellents poètes tragiques, puisqu'elle confesse elle-même qu'en ce genre elle n'a pas été fort heureuse , mais aux Eschyle , aux Sophocle , aux Euripide , dont la fameuse Athènes ne s'honore pas moins que des Thémistocle, desPériclès, des Alcibiade, qui vivaient en même temps qu'eux. »
C'est à dater de Voltaire que les académiciens récipiendaires sortirent du cercle des éloges et s'élevèrent à des sujets d'un intérêt général. Dans son discours il aborda des questions de critique et de littérature , et il les traita avec un esprit judicieux et un goût délicat. On peut remarquer ce qu'il dit de l'influence de la poésie dans la formation des langues.
« Les Grecs n'écrivirent l'histoire que quatre cents ans après Homère. La langue grecque reçut de ce grand peintre de la nature la supériorité qu'elle prît chez tous les peuples de l'Asie et de l'Europe. C'est Térence, qui, chez les Romains, parla le premier avec une pureté toujours élégante : c'est Pétrarque, qui, après le Dante, donna à la langue italienne cette aménité et cette grâce qu'elle a toujours conservées : c'est à Lopez de Vega que l'espagnol doit sa noblesse et sa pompe; c'est Shakespeare, qui, tout