‹ Histoire de l'éloquenceChapitre 62 sur 77 · BUFFON · texte numérisé non relu

BUFFON

barbare qu'il était , mil dans l'anglais cette force et cette énergie qu'on n'a jamais pu augmenter depuis sans l'outrer, et par conséquent sans l'affaiblir. D'où vient ce grand effet de la poésie, de former et de fixer enfin le génie des peuples et leurs langues? La cause en est bien sensible : les premiers bons vers , ceux même qui n'en ont que l'apparence , s'impriment dans la mémoire , à l'aide de l'barmonie. Leurs tours naturels et bardis deviennent familiers : les hommes, qui sont tous nés imitateurs , prennent insensiblement la manière de s'exprimer et même de penser des premiers dont l'imagination a subjugué celle des autres. »

Après un tableau rapidement esquissé de l'état de la langue française avant Corneille , l'orateur continue :

t La langue française restait donc à jamais dans la médiocrité, sans un de ces génies faits pour changer et pour élever l'esprit de toute une nation : c'est le plus grand de vos premiers académiciens, c'est Corneille seul qui commença à faire respecter notre langue des étrangers , précisément dans le temps que le cardinal de Richelieu commençait à faire respecter la couronne. L'un et l'autre portèrent notre gloire dans l'Europe. Après Corneille sont venus , je ne dis pas de plus grands génies , mais de meilleurs écrivains. »

Buffon imita heureusement l'exemple de Voltaire; son imagination , beaucoup plus favorable à son pinceau qu'à ses systèmes, brilla de tout son éclat dans son discours sur le style. Ce grand maître présente des idées neuves indiquées d'une manière vaste et lumineuse sur la composition, sur la nécessité de posséder pleinement son sujet, sur les premiers aperçus, sur les principales conceptions , etc. Néanmoins un pareil tableau semble plus propre à exciter l'enthousiasme qu'à éclairer l'imitation. C'est l'hymne du génie qui raconte ses jouissances, et exalte sa gloire : ce n'est pas la confidence d'un talent supérieur qui nous révèle son secret.

Ce jugement , extrait de Maury, ne paraît pas fondé dans la pensée qui le termine. Buffon embellit ses préceptes des charmes de l'élocution , mais il les énonce en même temps avec une grande clarté.

t C'est faute de plan , dit-il en parlant de la nécessité de méditer son sujet, c'est pour n'avoir pas assez réfléchi sur son objet, qu'un homme d'esprit se trouve embarrassé , et ne sait par où commencer à écrire. Il aperçoit à la fois un grand nombre d'idées;

et, comme il ne les a ni comparées, ni subordonnées, rien ne le détermine à préférer les unes aux autres ; il demeure donc dans la perplexité. Mais, lorsqu'il se sera fait un plan , lorqu'une fois il aura rassemblé et mis en ordre toutes les pensées essentielles à son sujet , il s'apercevra aisément de l'instant où il devra prendre la {)lume ; il sentira le point de maturité de la production de l'esprit; il sera pressé de la faire éclore, il n'aura même que du plaisir à écrire. Les idées se succéderont aisément, et le style sera naturel et facile; la cbaleur naîtra de ce plaisir, se répandra partout, et donnera la vie à chaque expression ; tout s'animera de plus en plus : le ton s'élèvera , les objets prendront de la couleur : et le sentiment, se joignant à la lumière, l'augmentera, la portera plus loin, la fera passer de ce qu'on dit à ce qu'on va dire, et le style deviendra intéressant et lumineux. »

Il ne se borne pas à dire et à montrer ce qu'il faut faire : il indique avec le plus grand soin ce qu'il faut éviter.

c Rien n'est plus opposé à la véritable éloquence que l'emploi de ces pensées fines et la recherche de ces idées légères , déliées , sans consistance , et qui, comme la feuille du métal battu, ne prennent de l'éclat qu'en perdant de la solidité. Aussi, plus on mettra de cet esprit mince et brillant dans un écrit , moins il y aura de nerf, de lumière , de chaleur et de style. »

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