FONTENELLE
dans ce monde lilléraire : et il n'y en a absolument aucun à la naissance duquel je n'aie contribué. » De son vivant , il se vit placé par Voltaire au nombre des écrivains du siècle de Louis XIV et dans le temple du Goût, où il est ainsi caractérisé :
C'était le discret Fontenelle, Qui , par les beaux arts entouré, Répandait sur eux, à son gré.
Une clarté douce et nouvelle.
D'une planète, à tire-d'aile.
En ce moment il revenait Dans ces lieux où le goût tenait Le siège heureux de son empire.
Avec Quinault il badinait; Avec Mairan il raisonnait :
D'une main légère il prenait Le compas, la plume et la lyre.
Voici le conseil que lui donne la critique :
Votre muse sage et riante Devrait aimer un peu moins l'art.
Ne la gàlez point par le fard ; Sa couleur est assez brillante.
« Fontenelle , dit Feller, est précieux et maniéré dans tout ce qu'il a écrit , mais c'est surtout dans ses éloges qu'il déploie toute la coquetterie du bel esprit. » Ses portraits sont tracés avec art et, quoique flattés, ils conservent néanmoins un certain air de ressemblance qui les fait reconnaître. Il n'approfondit rien, effleure tout , parait se jouer de son sujet , ne donne point à penser au lecteur, clicrcbe seulement à l'amuser et le surprend quelquefois par des traits ingénieux et fins. Les défauts de son style se font remarquer même dans les plus beaux morceaux. On peut les reconnaître dans ce portrait de Vauban :
« Jamais les traits de la simple nature n'ont été mieux marqués qu'en lui , ni plus exempts de tout mélange étranger. Un sens droit et étendu , qui s'attachait au vrai par une espèce de sympathie, et sentait le faux sans le discuter, lui épargnait les longs circuits par où les autres marchent : et d'ailleurs sa vertu était, en quelque sorte , un instinct heureux, si prompt, qu'il prévenait sa raison.
» Il méprisait cette politesse superficielle dont le monde se vante , et ui couvre souvent tant de barbarie ; mais sa bonté
son humanité , sa libéralité lui composaient une autre politesse plus rare, qui était toute dans son cœur. Il seyait bien alors à tant de vertu de négliger des dehors, qui, à la vérité, lui appartiennent naturellement , mais que le vice emprunte avec trop de facilité.
» Souvent M. le maréchal de Vauban a secouru , de sommes assez considérables , des officiers qui n'étaient pas en état de soutenir le service, et, quand on venait à le savoir, il disait qu'il prétendait leur restituer ce qu'il recevait de trop des bienfaits du roi. Il en a été comblé pendant le cours d'une longue vie , et il a eu la gloire de ne laisser, en mourant , qu'une fortune médiocre.
» Il était passionnément attaché au roi : sujet plein d'une fidélité ardente et zélée , et nullement courtisan , il aurait infiniment mieux aimé servir que plaire. Personne n'a été si souvent que lui, ni avec tant de courage , l'introducteur de la vérité : il avait pour elle une passion presque imprudente et incapable de ménagement. Ses mœurs ont tenu bon contre les dignités les plus brillantes et n'ont pas même combattu. En un mot c'était un Romain qu'il semblait que notre siècle eût dérobé aux plus heureux temps de la république. »
La grande réputation dont jouit Fontenelle , entraîna un grand nombre de littérateurs à suivre ses traces , et à prendre pour modèle cette recherche d'expressions , celte finesse d'idées alambiquées qui déparent ses écrits. Mais ses imitateurs, comme il arrive toujours , ont encore enchéri sur leur maître , et ont corrompu la littérature par un néologisme enluminé et une afféterie précieuse, qui furent de mode jusqu'à la fin du dix-huitième siècle. Il est inutile de faire observer que l'esprit du temps et plusieurs circonstances particulières , favorisèrent ce mauvais goût.
Si l'on considérait Fontenelle sous le rapport de la science , on pourrait dire , avec Voltaire , qu'il devint le premier parmi les savants qui n'ont pas eu le don de l'invention. Il paraît que luimême ne se faisait pas illusion. En présentant au régent sa Géométrie de l'infini , il lui dit : « Monseigneur, voilà un livre que huit hommes seulement en Europe sont en état de comprendre , et l'auteur n'est pas de ces huit-là. »
d'alembert. 275
D'AIembert. (1717—1783.)
D'Alembert s'est d'abord fait connaître comme mathématicien ; ensuite, à l'exemple de Fontenelle, il voulut mêler les fleurs de la liaérature aux épines de la géométrie. Il commença sa carrière littéraire par son Discours préliminaire de l'Encyclopédie. Ce morceau , ou plutôt cet ouvrage , où se trouvent réunies la précision du style , la clarté des idées , la force et l'élégance , avec une généalogie savante et bien raisonnéc des sciences et des connaissances humaines , est le seul litre incontestable qu'il offre à la postérité comme grand écrivain. La première partie est bien supérieure à la seconde , parce qu'elle traite des sciences exactes que l'orateur connaissait à fond. Il fut beaucoup loué et beaucoup critiqué ; mais toutes les préventions ont disparu , et le discours préliminaire de rEncyclopédie est le morceau le plus remarquable de cette énorme compilation. On connaît le vers de Gilbert :
« Il se crut un grand homme , et fit une préface. >
Les autres productions littéraires de d'Alembert sont, en général, très-médiocres, estimées par la clarté de la diction, et quelquefois par la justesse des idées, mais sans caractère, sans originalité et sans force. Plusieurs portent l'empreinte d'une imagination stérile , d'une prétention et d'une recherche trop affectées.
Celles qui curent le plus de succès, et qui doivent particulièrement nous occuper, sont les éloges qu'il composa pour l'histoire de l'académie française, et qu'il lut devant celte compagnie. Il n'est aucun de ces éloges qui ne contienne des idées judicieuses sur le personnage dont il est question , sur la trempe de son génie, sur l'art dont il s'est occupé. Des traits plaisants , des mots échappés à ceux dont il parle , ou dits à leur occasion , un grand nombre d'anecdotes, propres à peindre les hommes ou les 0[)inions de leur temps, donnent à ces ouvrages un caractère tout particulier. La lecture en est agréable et piquante. Mais ils n'offrent pas l'intérêt d'une grande composition oratoire. Ils ne sont pour ainsi dire que de simples notices historiques. Le style est ordinairement élégant et ingénieux , mais il montre aussi un certain apprêt, et un désir trop marque de faire de l'effet, par une pensée fine et délicate.
L'auteur sait faire admirer les vertus et le génie des grands hommes qui ont appartenu à la religion ; mais il les célébrerait avec plus d'éloquence , s'il était lui-même animé par des sentiments religieux. On s'aperçoit, en lisant ses éloges, que l'incrédulité d'un écrivain est toujours funeste à son talent , même lorsqu'il est obligé, par les sujets qu'il traite, de parler le langage d'un homme qui a la foi.
D'Alembert, moins emporté que Voltaire dans ses attaques contre l'église catholique, était peut-être aussi dangereux. Il se peint dans sa correspondance comme un homme qui donne des soufflets , en faisant semblant de faire des révérences.
On a dit de d'Alembert , qu'il était grand géomètre parmi tes littérateurs , et grand littérateur parmi les géomètres. On le caractériserait mieux en disant qu'il fut bon géomètre , écrivain médiocre et mauvais philosophe.