‹ Histoire de l'émigration 17891825Chapitre 1 sur 63 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Première émigration de sûreté. — Restitution des biens en régie aux descendues des anciens émigrés protestans. — Les émigrés commencent à se rassembler hors des frontières. — Départ de Mesdames, tantes de Louis XVI.

SüR la fin du dix-huitième siècle une grande révolution a commencé dans les deux hémisphères. L’Amérique, cette terre immense, neuve , sans voisins et sans préjugés, n’offrait aucun de ces vieux monumens^qui sont un obstacle aux nouvelles opinions : la révolution s’y est facilement établie ; mais quand elle passa les mers pour arriver en France, au milieu de vastes et populeuses

cités; quand elle voulut marcher sur une terre surchargée de couvens , de donjons , de tourelles et de cloîtres , elle fut exposée aux plus vives résistances: quatre-vingt-dix mille nobles tenaient tous les fils de la féodalité , cent mille privilégiés réclamaient la prérogative de ne pas payer les impôts , soixante mille religieux consommaient les ressources de la France; de grands changemens étaient inévitables.

Les premiers troubles de la révolution française éclatèrent ; le serment du Jeu de paume, la prise de la Bastille, l’éloignement des troupes, la levée de la milice bourgeoise, tels en furent les célèbres débuts. Une convulsion pareille à une éruption de volcan se fit sentir dans tout le royaume , et ceux qui craignaient les vengeances populaires commencèrent à fuir sous diverses sortes de déguisemens.

Les ministres, les favoris disparurent, la

famille de Polignac , la duchesse de Guielie ,

l’abbé de Balivière , prirent la route de Bâle ,

où le hasard leur fit rencontrer un illustre exilé,

M. Neeker. Le maréchal de Broglie se réfugia

à Luxembourg , et les principaux officiers

de son armée s’occupèrent à chercher des *

asiles. M. le comte d’Artois, M. le prince de Condé , leurs enfans , et une foule de personnes tenant à la cour, s’éloignèrent précipitamment et se retirèrent au-delà des frontières. Louis XVI n’eut plus auprès de lui de toute sa famille que Monsieur ( Louis XVIII ) son frère , Madame Élisabeth sa sœur, la reine et ses enfans.

Les désordres de Paris continuaient j et la France entière partageait l’agitation de la capitale. Déjà dans les campagnes , la colère du peuple se manifestait contre les seigneurs ; on menaçait les châteaux , on détruisait les archives de la féodalité , et plusieurs assassinats tumultuaires avaient été commis; enfin dans une nuit l’assemblée nationale abolit les privilèges de la noblesse , sur la proposition de M. le comte Mathieu de Montmorency , et les privilèges du clergé , sur la proposition de M. de Talleyrand , évêque d’Autun ; alors la France ne fut plus tenable pour la noblesse et le clergé. Tant d’amourpropre et d’intérêts froissés à la fois grossit l’émigration. Presque toute la noblesse protesta contre un décret qui ne détruisait que de vains titres , et crut mieux faire d’abandonner ses propriétés à la merci du peuple

que de rester là pour les défendre contre lui. On vit aussi la foule des prélats, privée de scs bénéfices , se réfugier en Allemagne , en Suisse , en Angleterre, en Espagne et en Italie.

Cependant au milieu de l’assemblée nationale un acte de justice et d’humanité avait été sollicité. . M. Marsanne-Font- Julianne proposa de restituer aux descendans des émigrés protestans les biens confisqués pour cause de religion qui se trouvaient alors entre les mains de la régie.

La première émigration qui avait produit cette régie avait commencé en 1 666. Colbert en arrêta les funestes effets ; mais après son ministère les lois tyranniques reprirent leur empire; l’émigration se renouvela en 1681 :

des colons laborieux , des artistes intelligens , des commcrçans actifs, portèrent dans les royaumes étrangers leurs talens , leurs fortunes et leurs ressentimens ; elle fut un instant suspendue.

La révocation de l’édit de Nantes, la grande charte des protestans , et les dragonnades mirent le comble à cette funeste désertion qui affaiblit la fois en France l’armée et la marine , qui dépeupla les manufactures , qui ruina le commerce , les finances

et les arts. Alors des jurisconsultes et des ministres traitèrent de crime de lèse- nation le droit d’émigrer , et pensèrent que tous les biens des fugitifs devaient être confisqués au profit du roi (i). La loi de 1689 réunit au domaine les biens des fugitifs : bientôt un zèle de religion parut un prétexte honteux de s’approprier la dépouille des protestans.

Une partie des biens fut donnée à de nouveaux convertis pour animer leur ferveur ; une autre partie enrichit des protégés secrets ; le reste fut mis entre les mains des fermiers et des régisseurs.

Le nombre desfugitifs augmentait chaque jour en raison de la rigueur des lois , et le fisc se trouva dès l’année 1689 possesseur des héritages de plus de cent mille citoyens.

Une autre émigration de protestans suivit l’horrible loi de 1715, qui contraignit aux actes de la foi catholique ceux même qui s’étaient refusés à une abjuration. « On eût dit, s’écrie l’historien Rulhière , que ces malheureux n étaient échappés des mains des dragons et des moines que pour retomber dans celles

(1) Ordonnance du roi du 26 avril 16S0 contre les religionnaires fugitifs. . , ' .

des traitans. Ils veillaient sur la communion pascale ; ils avaient fait de toute pratique de calvinisme une espèce de contrebande ; ils s’intitulaient, par une perfide équivoque , commis à ta séquestration des biens des religionnaires fugitifs et de ceux qui ne font pas leur devoir de la religion catholique.

Ces horreurs politiques et fiscales durèrent Hn siècle entier. La compilation législative de 1726, encore plus absurde que tyrannique , ordonna des contraintes sacrilèges et des épreuves superstitieuses. Les tribunaux , le gouvernement et des ministres de l’église se réunirent pour faire exécuter des lois inexécutables. Des citoyens , pour les avojr transgressées, furent envoyés aux galères et leurs biens confisqués. Louis XV, sur la fin de son règne , introduisit une jurisprudence douce et raisonnable : il exista it ou commencement de ; la révolution des biens de cette régie produisant environ ri] o> 000 livres de revenu, - * -•!* . r. u ; '■

L’assoniblée nationale; voulant effacer les

traces de ce régime désastreux y Appela les descendans des anciens émigrés protestans à recueillir les biens de leitrs pères* qui étaient régis par le domaine. Elle s’arrête-là , les protes-

tans ne demandent rien au - delà , le nom d’indemnité n’est pas même prononcé ; et cependant que l’on compare , dit M. de Pradt , les droits de la nouvelle émigration et ceux des protestans? c’est qu’alors on savait que ce qui est fait après un laps de temps doit rester fait ; et qu’en revenant contre ce qui a été, aucune société humaine - ne pourrait tenir.

Cependant la France armée inquiétait les g.'uvernemens voisins ; les troupes étrange es se rassemblèrent et menacèrent les frontières ; le duc de Bouille permit aux troupes autrichiennes le passage sur les terres de France. Au dehors du royaume , les émigrés , si l’on en excepte un certain nombre qui passa au Canada , répandus dans toutes les cours, et secondés de presque tous nos ambassadeurs , jetèrent les bases - de la coalition de l’Surope contre la révolution française. Deux princes réfugiés à Turin y réunissaient des gentilshommes ; ils menaçaient d’une invasion par Nice , par la Savoie , et se ménageaient des intelligences en Provence , à Nîmes , à Lyon , tandis que le roi de Sardaigne faisait des mouvemens de troupes àur les frontières. On, annonçait alors

publiquement que Paris n’était plus digne de posséder son roi , et que Lyon méritait de devenir la capitale de la France (1). On comptait sur l’indiscipline des troupes , sur les intelligences ou la défection de leurs chefs , sur la bonne volonté de quelques directoires et de quelques municipalités, sur le rassemblement de tous les gentilshommes en des lieux convenus , sur les intelligences avec les bureaux des ministres , sur les mouvernens de quelques villages , sur les enrôlemens qu’on faisait à Paris et dans tout le royaume , sur des. préparatifs faits à Metz et dans les environs pour donner la main aux troupes de l’empereur et à celles du roi de Prusse. Les émigrans répandaient leurs livres et leurs journaux dans les cours , et leur présence engageait l’Europe à adopter le projet de leur croisade. Quelques princes ecclésiastiques , placés sur les borde du Rhin , imploraient les foudres de Rome pour ne pas perdre leur dîme, et enseignaient aux émigrés l’exercice prussien et suédois ; ceux-ci', divisés, s’entre-tuaient à Turin dans les duels, ou consumaient en Angleterre leur temps dans la frivolité.

(i) Rabaut Saint-Étienne.

L’émigration continuait ; des personnes distinguées par leur naissance et par leurs richesses abandonnaient successivement le royaume; on commençait à en murmurer.

Le départ de Mesdames , tantes de Louis XVI, éveilla l’attention publique et alarma les esprits prévoyaus ; le bruit se répandit que de grands personnages placés plus près du trône se préparaient aussi à quitter la France. Une députation de la commune de Paris vint solliciter de l’assemblée ' nationale , au nom de la tranquillité publique , une loi sur la résidence des membres de la famille royale.

Barnave fit une motion d’ordre pour appeler une délibération sur cet objet , et parla du départ précipité de Mesdames. La discussion fut longue ; on invoqua d’une part la déclaration des droits , de l’autre la force des circonstances. Mesdames avaient passé de vive force dans la ville de Muret ; tandis qu’on visait leur passe-port à la municipalité , trentetrois dragons qui les escortaient se firent ouvrir les portes les armes à la main. Arrêtées provisoirement à Arnay-le-Duc , elles écrivirent au président de l’assemblée nationale la lettre suivante >

* Monsieur le président, parties de Bellevue

» avec une permission et un passeport du roi,

• et avec une délibération de la municipalité » de Paris qui constate le droit que nous » avons de traverser la France, nous sommes » aujourd’hui arrêtées à Arnay-le-Duc . mal- » gré le vœu de la municipalité et du district , » sur les raisons énoncées dans le procès- » verbal que nous avons l’honneur de vous » envoyer ; celle surtout qui a paru décider » la commune d’Arnay-le-Duc est que nous » n’avons pas un passe-port de l’assemblée » nationale. Il existe un décret qui décide » qu’il n’en sëra plus doftné par. elle qu’à ses

• membres. N’étant plus, d’après la loi , et » ne voulant plus être que des citoyennes , » nous n’avons pas cru devoir prétendre à

• aucune espèce de distinction ; mais ce titre » de citoyenne nous donne les droits eom-

• muns à tous les citoyens de cet empire :

» nous les réclamons avec toute la force de » la liberté et de la confiance que nous avons » en kr justice de l’assemblée. Nous vous » prions donc, monsieur le président, de vou- » loir b ien nous obtenir d’elle les ordres né- » cessaires pour nous faire continuer notre » route , etc.

> Signé Marie-Adelaïde et Victoire-Louise. »

Cette fuite et ces détails furent le sujet d’une longue discussion; un membre y mit ftn en disant ; « Je crois que l’Europe sera bien étonnée d’apprendre que l’assemblée nationale s’est occupée pendant quatre heures du départ de deux dames qùi aiment mieux entendre la messe à Rome qu’à Paris. » Les applaudisSemens l’interrompirent, et on décréta qu’aucune loi existante ne s’opposant au départ de Mesdames , elles pouvaient continuer leur voyage ; mais en même temps on chargea un comité de présenter , dans le plus prompt délai , deux projets : l’un sur la résidence des fonctionnaires publics , et l’autre sur la question de savoir si , dans un moment de crise, on pouvait empêcher les citoyens de sortir du royaume (1).

L’assemblée nationale fut prévenue par le roi que les émigrés excitaient les dispositions hostiles de quelques princes allemands voisins de la France, et trouvaient des facilités pour s’armer eux -mêmes; on ordonna alors de porter au complet les différens corps de l’armée , et d'organiser les gardes nationales pour l’état de guerre. C’est

(1) Choix de rapports, etc.

à cette époque qu’une foule considérable accourut au Luxembourg , agitée par les bruits du prochain départ de Monsieur ( Louis XVIII ). Le prince protesta que , loin d’avoir le projet de joindre les .émigrés , il était résolu à ne point se séparer du roi ; cette multitude inquiète se dissipa aussitôt.

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