LIVRE PREMIER
Charles-Quint naquit à Gand le 25 février 1500. Philippe le Bel, son père , archiduc d'Autriche , était fils de l'empereur Maximilien et de Marie , fille unique de Charles le Hardi , dernier prince de la maison de Bourgogne. Jeanne , sa mère , était fille de Ferdinand , roi d'Aragon , et d'Isabelle , reine de Castille.
Par une longue suite d'événements heureux, ce jeune prince se trouva l'héritier de domaines plus étendus qu'aucun monarque d'Europe n'en avait possédé depuis Charlemague. Ses ancêtres avaient acquis des royaumes et des provinces auxquels ils n'avalent que des droits de succession fort éloignés. Les riches {tassassions de Marie de Bourgogne ne paraissaient pas destinées à entrer un jour dans la maison d'Autriche ; car cette princesse avait d'abord été promise par son père au fils unique de Louis XI, roi de France; mais ce roi bizarre, n'écoutant que sa haine pour la maison de Bourgogne, aima mieux arracher à Marie, par la force, une partie de ses domaines, que de se les assurer en entier par un mariage. Cette faute devint funeste à la postérité de Louis, en faisant tomber dans les mains d'un rival les Pays-Bas et la Franche-Comté.
Isabelle, fiQe de Jean II de Castille , loin d'avoir la penpeetfte de l'héritage considérable qu'elle devait laisser à son petit-fils, passa les premières années de sa vie dans l'indigence et dans l'obscurité ; mais
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les Castillans, irrités contre son frère Henri IV, prince faible et méchant, l'accusèrent publiquement d'impuissance, et sa femme d'adultère; et, à la mort de ce prince, Jeanne, qu'il avait persisté jusqu'à ses derniers moments à reconnaître pour sa fille légitime , et qu'une assemblée des états avait déclarée l'héritière du royaume, s'en vit exclue par lés Castillans , qui l'obligèrent de se retirer en Portugal , et placèrent Isabelle sur le trtae.
Ferdinand dut la couronne d'Aragon à la mort imprévue de son frère atné, et se rendit maître des royaumes de Naples et de Sicile en violant la foi des traités et tous les droits du sang. Christophe Colomb, par l'effort de courage et de génie le pins hardi et le plus heureux dont les annales du genre humain aient conservé la mémoire , ajouta à tous ces royaumes un nouveau monde, dont les richesses furent une des principales sources du pouvoir et de la grandeur des rois d'Espagne.
Ferdinand et Isabelle ayant vu don Juan, leur fils unique , et h reine de Portugal , leur fille atnée, périr à la fleur de l'âge , réunirent toutes leurs espérances sur Jeanne et sa postérité; mais comme l'archiduc, son mari, était étranger pour les Espagnols, on crut qu'il serait prudent de l'engager à venir en Espagne , afin qu'en vivant quelque temps au milieu des peuples qu'il était destiné à verner , il pût s'instruire de leurs lois et s'accoutumer à leurs On ne doutait pas que son droit à la succession , ainsi que celui de l'infante sa femme, ne fût reconnu et confirmé par les cortès, doaft l'autorité était alors si puissante en Espagne , qu'aucun titre à k couronne n'avait de force qu'autant qu'il était ratifié par cette assemblée des états. Philippe et Jeanne, en allant en passèrent par la France» où ils furent traités avec la plus magnificence. L'archiduc prêta hommage à Louis XII , pour le comté de Flandre, et prit place, comme pair de France* au sparte» ment de Paris. Ils furent reçus en Espagne avec tous les honneurs qu'ils pouvaient attendre de la tendresse paternelle des souvenons et du respect des sujets. Leur droit à la couronne fut bientôt apfe reconnu par les états des deux royaumes.
Mais au milieu de ces démonstrations extérieures de satisfaction et de joie , un chagrin secret dévorait l'Ame de ces deux princes. L'étiquette grave et réservée de la cour d'Espagne parut si insupportable i Philippe , prince jeune , gai , affable , aimant la société et avide de
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plaisir» qu'il ne tarda pas à montrer le désir inquiet de retourner dans son pays natal , dont les mœurs convenaient beaucoup mieux & son caractère ; d'un autre côté , la santé d'Isabelle s'altérait de jour en jour, et Ferdinand , qui sentait qu'en la perdant H perdait ses droits au gouvernement de Castille, prévoyait aisément qu'un prince comme Philippe, qui avait déjà laissé entrevoir une impatience extrême de régner, ne consentirait jamais à lui laisser aucune autorité dans ce royaume; la perspective de cette diminution de pouvoir fit naître la jalousie dans l'àme de ce monarque ambitieux.
Isabelle voyait avec l'inquiétude d'une mère le dédain et l'indifférence de l'archiduc pour Jeanne , qui était à la vérité dépourvue de tons tes agréments de la figure et de toutes les qualités de l'esprit qui pouvait fixer le cœur d'un mari. Sa raison 9 naturellement faible, était sujette à des aliénations fréquentes , elle idolâtrait Philippe , mais sa tendresse excessive et puérile était plus propre à exciter le dégoût que l'amour ; et son extrême jalousie 9 qui n'était ,% il est vrai, que trop bien fondée, la portait souvent aux éclats les plus extravagants. Isabelle, sans se dissimuler les défauts de -sa fille, ne pouvait s'empéeher de plaindre sa situation , qui devint bientôt plus déplorable encore par la résolution subite que prit l'archiduc de partir au milieu de l'hiver pour la Flandre , et de laisser sa femme en Espagne. Isabelle eut beau lui représenter que Jeanne approchant du terme de sa grossesse , il ne pouvait , sans l'exposer au plus grand danger , l'abandonner à sa douleur. Jeanne , de son cAté , le conjura de différer au moins de trois jours son départ : efie voulait , disait* elle , avoir encore une fois le plaisir de célébrer avec lui la fête de Noël. Ferdinand , lui ayant fait sentir combien il était imprudent de quitter l'Espagne avant d'avoir eu le temps de connattre le génie et de gagner l'affection d'un peuple qu'il devait gouverner un jour , lui demanda du moins de ne point passer par la France, avec laquelle il était alors en guerre ouverte. Mais Philippe , n'écoutant ni les sentiments de l'humanité, ni les raisons de la prudence , persista dans son dessein, et partit le 22 décembre pour las Pays-Bas , en prenant la route de la France * .
Dès que Jeanne se vit séparée de son mari , elte tomba dans une sombre et profonde mélancolie * , dont rien ne pouvait la distraire.
1 Pétri Martyris Anglcrii, Epist., p. 280, 2*3. * Ibid., p. 2S&
8 HI8T011B M CHAlLEf-QCINT.
Ce fat dan* cet état qu'elle accoucha de Ferdinand 9 son second Jeanne fut la seule passons* en Espagne qui ne témoigna joie de la naissance de ce prince ; insensible à toute espèce de elle n'était occupée que de la seule idée de retourner auprès de seu mari f et elle ne recouvra quelque tranquillité d'esprit, que lorsqu'elle l'eut rejoint l'année suivante à Bruxelles ' .
Philippe, en passant par la France, eut une entrevue «tec Louis XII, et signa avec lui un traité par lequel il espérait de toutes les contestations entre la France et l'Espagne; mais les gnob ayant dors les plus grands succès en Italie, ou le génie supérieur de Gonsahrede Ceidooe, surnommé le frmui cupùnûtt, tria» phait dans toutes les occasions des efforts des Français, Ferdinsni n'eut aucun égard au tcaité que son gendre atait conclu , et continua les hostilités avec plus de vigueur que jamais.
Dès ce moment , il ne parait pas que Philippe ait pris aucune part aux affaires d'Espagne; il attendit tranquillement que la mort de Ferdinand oU d'Isabelle lui ouvrit le chemin à l'un de leurs trônes. Il n'attendit pas longtemps : la mort prématurée des enfants belle avait laissé data l'àme de cette reine l'impression d'une profonde ; elle n'avait guère de consolation à attendre, ni de an Jeanne , dont les inimités augmentaient de jour en jour, ni de gendre , qui ne conservait pas même l'apparence des égard» qrfl devait à sa malheureuse épouse. Isabelle sentit son courage et aes forces s'affaiblir par degrés, et après avoir langui quelques mois, ele mourut à Medina-dèt*Gampo, le 26 novembre 1504. Cette princesse ne fut pas moins distinguée par sa vertu que par ses talents; et, sait qu'on la considère comme reine, comme épouse ou comme mère, sa conduite a mérité les grands éloges que lui ont donnés les historiens espagnols1.
Elle avait fait son testament quelques semaines avant sa mort. Comme elle sentait que Jeanne était incapable détenir eHomèmeiei rênes du gouvernement , et qu'elle ne voulait pas les remettra mains de Philippe , de qui die était très-mécontente , die Ferdinand pour prendre la régence ou l'administration des affaires de Castille, jusqu'à ce que son petit-fils Charles eût atteint l'âge de vingt
1 Mariana, lib. xxrn, cap. xi, p. i4.Fléchier, VUd* Ximenès, p. 191. 1 P. Mail., Ep.9 p. J29.
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m* ; dte légua eil même temps k son mari la moitié des revenus qui proviendraient des Indes, arec les dignités de grand maître des trois ordres militaires ; dignités qui rendaient presque indépendants ceux qui en étaient revêtus, et qu'Isabelle avait pour cette raison réunies à la couronne ' ; mais avant designer un acte si avantageux à Ferdinand, elle l'obligea de jurer qull ne chercherait ni par un second mariage, ni par aucun autre moyen, à priver Jeanne ou sa postérité en droit de succession à aucun de ses royaume* *.
Dès que la reine eut fermé les yeux, Ferdinand résigna le titre de roi de Castille , et fit proclamer publiquement Jeanne et Philippe , souverains de ce royaume. Il prit en même temps la qualité de régent, que lui donnait le testament d'Isabelle, et qu'il ne tarda pas à faire reconnaître par les états ; mais ce ne fut pas sans difficulté. Une union de près de trente ans n'avait pas entièrement déraciné l'inimitié qui subsistait depuis longtemps entre les peuples des deux royaumes ; et f orgueil castillan ne put sans murmurer se soumettre au gouvernement d'un roi d'Aragon. Le caractère même de Ferdinand, que les Castillans avaient bien démêlé, n'était pas propre à leur faire désirer son administration : soupçonneux , clairvoyant , sévère et trop économe, il portait une attention jalouse sur les actions les plus simples, et récompensait sans générosité les services. Les Castillans sentaient vivement la perte d'Isabelle, qui, par son caractère aimable et son affection pour eux, tempérait souvent l'humeur austère de son mari. Ferdinand avait d'ailleurs des principes de gouvernement qui étaient particulièrement odieux aux grands. Il s'était attaché * à réprimer le pouvoir exhorbitant de la noblesse, en étendant l'autorité royale, en protégeant les vassaux opprimés , et en multipliant les immunités des villes. Toutes ces causes réunies avaient suscité contre lui un parti formidable ; et, quoique ce parti ne se fût encore déclaré par aucune démarche publique, Ferdinand ne doutait pas que, pour peu qu'il ffct encouragé par le nouveau roi, il ne se portât bientôt aux plus violentes extrémités. ^
Il n'y eut pas moins d'agitation dans les Pays-Bas , lorsqu'on y apprit qu'Isabelle était morte et que Ferdinand avait pris le gou-
1 P. Mart., p. 2T7« Marian*, But., lib. xxvm, cap. xi. Ferreras. Hist. générale d'Espagne, tome VIII, p. 263.
* Mariant, Hût., lib. xxvm, cap. xiv.
1 IMrf.,cap. xu.
10 mgTow m cnMJHhomifT.
vernementde CtftiHe. Philippe n'était pas d'un caractère* » patiemment dépouiller par l'injurie ambition de sou ben-pfee. S les infirmité de Jnu» et l'enfance de Chartes la renàrieat weapables de gouverner, U prétendait être, comme mari, le canton légal de sa femme, et oonune père , le tuteur naturel de mfc Ce n'était pas aasm mu doute» pour contrebalancer ces juste dwfc que d'y opposer l'autorité d'un teatament dont l'authenticité Mt peut-être douteuee et dont les dépositions étaient certaiauaut injustes. Une circonstance particulière contribua k «citer meut le ressentiment de Philippe et à fortifier la vigueur de ses résohtim: ce fut l'arrivée de don Juan Manuel* Il était ambassadeur de Fui» nand à la cour impériale ; mais au premier avis de la mort d'htbekt il se rendit à BruiaOaa, se flattant qu'à la cour d'un prince jemed libéral, il obtiendrait le crédit et les honneurs qu'il ne pouvait espéra au service d'un roi visu et avare. Pendant le séjour de Pbffippeu Espagne, il avait su gagner la confiance de ce prince, et comas! avait été formé aux affaires sous Ferdinand même, il était « élit d'opposer 4 ses vues et à ses démarches des talents et des artifaM* ue le cédaient pas à ceux de ce monarque habile et rusé *.
Manuel conseilla d'envoyer dm ambassadeurs à Ferdinand psarb sommer de se retirer en Aragon, et de remettre le gouvernemeatè la Castîlle entre les mamn de ceux à qui Philippe jugerait àpnf» de le confier, en attendant qu'A allât le prendre lui-même. Ou (hacha à gagner ceux, des nobles Castillans qui avaient paru méooriaMk de Ferdinand, et on la encouragea par toutes sortes de moysui s'y opposer ouvertement* Philippe conclut en même temps, «m Louis XII, un traité par lequel il crut s'assurer l'amitié et tesecsm de ce monarque.
Ferdinand, de son cété, n'épaigna rien pour conserver le poarà dont il se trouvait en possession* U se servit d'un gentilhomme é' Angon, nommé Conduites» pour conduire une négociation secrète «« Jcanue, et il vint à bout d'obtenir de cette faible princesse, qu'dh confirmât le droit qu'il prétendait avoir à la régence. Mais cette intrigue ne put échapper à l'oeil pénétrant de Manuel» La lettre decm sentement qu'on avait arrachée à Jeanne fut interceptée ; Coachflte fut jeté dans un cachot ; et cette princesse elle-même fut renfermée
1 Zurita, Annales d'Aragon, tome VI, p. 2*
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dans un appartement du palais, où autan de m domestiques espagnols n'eut la permission de rapprocher * .
Ferdinand, affligé de voir son projet découvert, éprouva un nouveau chagrin en observant les progrès que les émissaires de Philippe faisaient en Gastille, Quelques-uns des nobles se retirèrent dans leurs châteaux, et d'autres dans les villes où ils avaient de l'influence ; ils se liguèrent entre eux, et commencèrent à rassembler leurs vassaux. La cour de Ferdinand était presque entièrement déserte; Ximenès, le duc d'Àlbe, et lé marquis de Dénia, étaient les seule» personnes considérables qui 7 restassent, tandis que les ambassadeurs de Philippe voyaient chaque jour leurs maison* remplies de nobles du plus haut rang.
Irrité de cette défection universelle, et humilié peut-être de voir tous ses projets déconcertés par un jeune politique, Ferdinand, sans respecter ni les sentiments de la nature* ni les lois de la décence, résolut de priver sa fille et sa postérité de la couronne de Gastille, plutôt que de renoncer à la régence de ce royaume. San plan n'était pas moins hiffdi que l'intention en était odieuse. Il demanda en mariage Jeanne, cette file supposée d'Henri IV, dont l'illégitimité prétendue avait fait monte Isabelle au trône de Gastille* C'est en faisant revivre les droite de cette princesse , contre laquelle Ferdinand lui-même avait autrefois commandé des armées et donné des batailles, qu'il espéra de se voir encore une fais souverain de ce royaume. Mais Emmanuel, roi de Portugal» dans les États duquel Jeanne résidait , et qui avait épousé une des filles de Ferdinand et d'Isabelle > ne voulut pas consentir à une union si peu naturelle» et cette malheureuse prin» cesse,, qui, renfermée depuis longtemps dans un couvait, avait perdu dans sa solitude toute espèce de goût pour les grandeurs, témoigna eUe-mème le plus grand éloignement pour ce mariage *.
Ferdinand trouva cependant dans son ambition de nouvelles ressources. Après avoir essuyé un refus en Portugal, il tourna ses vues du côté de la France» et demanda en mariage Germaine de Foix, fille du vicomte de Narbonne et dé Marie» sœur de Louis XII. La guerre que Louis avait soutenue à Naples contre Ferdinand avait été si mal* heureuse, qu'il reçut avec joue une proposition qui lui .fournirait un
1 P. Uartyr., Ep., p. 287. ZuriU, Annales d'Amçon , tome IV, p. 14. * SandoY., jffiil. of civil war$ im Castile. Londres, 1655, p.*. 2urita, Annales d'A ragon, tome TU, p. 213.
prétexte honorable de faire la paix. Quoique jamais prince n'ait m plus que Ferdinand l'art de subordonner les passions k se* maximes poli» tiques, ou de les faire servir k ses vues ambitieuses, cependant telle était la violence de son ressentiment contre son gendre, que pour détacher de ses intérêts Louis XII, et dans l'espérance de l'exclure du trône d'Aragon, il fut près de démembrer encore une fois l'Espagne, pour en faire des royaumes séparés ; cependant la réunion de ces différents royaumes en un seul avait fait la gloire de son règne et le principal objet de son ambition* U consentit à rétablir les aofcki napolitains de la faction française dans leurs possessions et leurs bon» neurs, et s'exposa an ridicule d'épouser f k un âge très-avancé, nnefUs de dix-huit ans1.
Philippe fut vivement alarmé de la conclusion de ce mariage, qai le privait de son seul aHié 9 et le «menaçait de la parte de tant de royaumes. Manuel sentitalors la nécessité de prendre d'autres mesures, relativement aux affaires de Castille* . En conséquence il envoya de nouvelles instructions aux ambassadeurs flamands qui étaient à la cour d'Espagne, et les chargea d'assurer Ferdinand que leur mettre avait le désir le plus vif de terminer k l'amiable les différends qai s'étaient élevés, et qu'il n'y avait point de conditions auxquelles 9 nr consentit pour rétablir l'amitié qui devait subsister entre un beatpare et un gendre. Quoique jamais prince n'e&t fait et rompu pins de traités que Ferdinand, il avait tant de confiance dans la bonne fei des autres , qu'il était toujours disposé k écouter des ouvertures de négociation. Il reçut avec empressement les déclarations 4e Philippe, et conclut bientôt après, k Salamanque, un traité par lequel il futsti» pulé que le gouvernement de Castille continuerait d'être exercé m nom de Jeanne, de Ferdinand et de Philippe conjointement, et que les revenus de la oonronne, ainsi que la disposition des emplois, seraient partagés par égaie portion entra Ferdinand et Philippe *.
L'archiduc était cependant bien éloigné de songer sérieusement à observer ce traité ; son intention* en le proposant, n'avait été qnr d'amuser son beau-père , et de l'empêcher de prendre des maures pour s'opposer k son voyage en Espagne. Cet artifice produisit effet. Ferdinand, tout clairvoyant qu'il était, fut pendant
1 P. Mart., Ep„ p. 390, 292. Mari., Itb. xxvin, c. xvi et xvn.
a P. Mari., Ep., p. 293.
* Zuritt, AnnaUi d'Aragon, tome VI, p. 19» P. Mart», Ep., p. 294.
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temps sans soupçonner même le projet de son gei^ instruit, il engagea le roi de France non-seulement h faire des représentations à l'archiduc sur ce voyage , mais encore à employer la menace pour l'en détourner. II sollicita en- même temps le doc dé GueMre d'attaquer les États de l'archiduc dans les Pays-Bas ; mais ces précautions n'empêchèrent pas Philippe et Jeanne de s'embarquer arec une flotte très-nombreuse et un corps considérable de troupes de terre. Une violente tempête les força de relâcher en Angleterre, oà Henri VII , à la sollicitation de Ferdinand, les retint pendant plus de trois mois 4. Enfin ils eurent la liberté de remettre à la voile, et après une traversée plus favorable que la première , ib arrivèrent heureusement à la Gorogne en Galice , où Ferdinand n'osa pas s'opposer à leur débarquement par la force des armes, comme il en avait d'abord formé le projet.
Les nobles de Castille, qui jusqu'à ce moment avaient été obligés de cacher ou de dissimuler leurs sentiments, se déclarèrent ouvertement pour Philippe. On vit arriver de toutes les parties du royaume des seigneurs qui , suivis de nombreux vassaux , allaient offrir leurs services à leur nouveau roi. Le traité de Salamanque fut universellement condamné , et l'on convint d" un commun accord qu'il fallait exdure du gouvernement de Castille un prince qui, en consentant à séparer de ce royaume celui d'Aragon et celui de Naples, avait montré si peu d'attachement à ses véritables intérêts. Ferdinand, abandonné de presque tous les Castillans, déconcerté par leur révolte, incertain s'il renoncerait paisiblement à son autorité, ou s'il prendrait les armes pour la soutenir , sollicita vivement une entrevue avec son gendre, qui, toujours guidé par les avis de Manuel, s'y refusa constamment. Le monarque voyant enfin que le nombre des partisans de Philippe grossissait de jour en jour, et que leur lèle prenait de nouvelles forces, sentit qu'il serait inutile de vouloir résister à ce torrent ; et il s'engagea par un traité à remettre la régence de Castille entre les mains de l'archiduc , et à se retirer dans ses états héréditaires d'Aragon, se contentant du titre de grand mettre des ordres militaires, et de la portion de revenu que lui avait léguée Isabelle. Quoiqu'il parât que dès ce moment les deux princes n'eussent plus aucune raison de se voir, il fut cependant arrêté, par des motifs de bienséance, qu'ils
1 Ferrer., EitU, tome YIII, p. 985.
14 HIST0I1B ME CHÀlLES-QUEIT.
auraient une entrevne. Philippe parut an reude*-vous avec nue ntte brillante de noblescaitatons, etuncon»ooB«é^tiWedegentanBéa. Ferdinand y vint sans pompe, accompagné seulement d'an petit nombre de serviteur» sans aimes. Manuel eut en cette occasion k plaisir de faire parade , aux yeux du monarque qu'il avait abandonné, de l'ascendant qu'il avait pris sur son nouveau maître, tandis que For» gueil de Ferdinand essuyait en présence de ses anciens sujets* les deux plus cruelles peines que puisse ressentir un pri nce ambitieux et rosi, la honte de se voir dans sa vieillesse vaincu en politique par un jeune homme, et le regret de perdre une partiç de son pouvoir .
Ferdinand se retira peu de temps après en Aragon ; et, dans l'espérance que quelque événement favorable le ramènerait bientôt ea Castille, il eut soin de protester, mais en secret, contre le traité q*!M avait fait avec son gendre , et de déclarer qu'ayant été arraché par h force, ce traité devait être nul et sans effet * .
Philippe entra en possession de son autorité nouvelle avec la jefe d'un jeune homme. L'infortunée Jeanne, à qui il en était redevable, resta pendant toutes ces contestations livrée à la plus profonde mélancolie; on lui permettait rarement de paraître en public; son père même sollicita vainement la liberté de la voir. Le principal objet de Philippe était de la faire déclarer par les états incapable de gouverner, afin de jouir d'un pouvoir sans partage jusqu'à ce que son fils eèt atteint l'Age de sa majorité. Mais l'attachement des Castillane pov leur souveraine naturelle fit échouer ce projet ; et quoique Manad eût eu l'adresse de gagner quelques membres des états convoqnés i Talladolid, et que d'autres fusséht très-disposés à acquiescer à la première demande que leur ferait leur nouveau maître, les représentante assemblés ne voulurent jamais donner leur consentement à une déclaration qu'ils regardaient comme injurieuse au sang de leurs rais * ; Ils reconnurent unanimement Jeanne et Philippe pour reine et mi de Castille, et leur fils Charles pour prince des Astaries.
Ce fut là presque le seul événement mémorable de l'administra» tion de Philippe : une fièvre, occasionnée par un ercès de débauche, termina sa vie dans la vingt-huitième année de son Age, sans qui eût joui seulement de trois mois entiers des honneurs de la royanlé, qu'il avait si ardemment recherchés 8.
1 ZuriU, Annale$ d'Aragon, tome VI, p. 68. Ferrer., Hi$t., tome Vin, p. * Zorita, Ibid., p. 75. , — • Mariant, lib. xxvm, cap. zut.
LivftB i (1506). 15
Jeanne se trouvait par* cette mort seule maîtresse de la CasttBe ; mais la secousse que reçut son Ame d'une perte si inattendue acheva d'égarer sa raison , et la rendit entièrement incapable de gouverner. Attachée auprès de son mari pendant tout le cours de sa maladie, ni les prières ni les instances ne purent l'en arracher un seul moment, quoiqu'elle fût dans le sixième mois de sa grossesse : cependant lorsqu'il expira, die ne répandit pas une larme et ne jeta pas un soupir : sa douleur était muette et calme. Elle continua à rester auprès du corps de Philippe avec la même tendresse et la même attention que s'il eût été plein de vie *. Après qu'elle eut permis qu'on l'enterrât, die le fit retirer dû tombeau et porter dans son propre appartement, où éDe le plaça sur un lit de parade , vêtu d'habits magnifiques ; et comme elle avait entendu conter à quelque moine l'histoire d'un roi qui ressuscita quatorze ans après sa mort, elle tenait ses yeux presque continuellement attachés sur ce corps inanimé, épiant l'heureux moment où il reviendrait à la vie. Pour comble d'égarement, elle était jalouse de son mari mort comme elle l'avait été lorsqu'il vivait : elle ne permettait pas à ses femmes d'approcher du lit de parade ; et toutes celles qui n'appartenaient pas à sa maison n'avaient pas la liberté d'entrer dans l'appartement ; elle ne voulut pas même y introduire une sage-femme, quoiqu'on l'eût choisie à dessein très-vieille, et elle accoucha de la princesse Catherine, sans avoir d'autres secours que ceux de ses domestiques *.
Une femme dans cet état n'était guerre capable de gouverner un grand royaume; et Jeanne, uniquement occupée à déplorer la perte et à prier pour l'Ame de son mari , aurait cru manquer à ce qu'elle lui devait, si elle eût donné son attention aux affaires publiques : mais en refusant de se charger eUe-mème de l'administration , elle refusa en même temps , par une jalousie étrange de son autorité , d'en confier le soin à personne; les prières de ses sujets ne purent la déterminer à nommer un régent, ni mème-à signer des papiers nécessaires pour l'exécution des lois et la sûreté du royaume.
Les Castillans se trouvaient dans le plus grand embarras : la folie de la reine et la minorité de son fils rendaient indispensable la nomination d'un régent ; et comme parmi les nobles de Castille il n'y en
1 P.Mart., Jfy.,316.
* Mar., Bût., tfb. xxix, cap. m et t. P. Mart., Epi*., p. 513, W4, 128, m
16 MSTOIUS Dfi CB*ftLBS-Q(JIKT.
avait aucun <Tun mérite asse* distingué pour être appelé par la nix publique à ce baut rang, tous les yeux se tournerait naturellement ven Ferdioand ou vers l'empereur Maximilien. Le premier 7 dait eu qualité d'administrateur pour sa fille, et en vertu du d'Isabelle : le second se présentait comme le tuteur de Mm petit-fils, qui» attendu l'infirmité de sa mère, devait être déjà regardé roi de Castille. Ceux qui venaient de forcer Ferdinand à gouvernement du royaume, ne pouvaient, sans alarmes, le voir ai prèi de reprendre son autorité. Ils redoutaient le pouvoir d'un qui ne savait pas pardonner, et dont la sévérité naturelle excitée encore par le souvenir de leur conduite et le ressentiment de l'injure qu'il avait reçue. Maximilien n'avait contre lui aucun 4e ca obstacles , mais il ne connaissait ni les mœurs ni les lois de CadtiBe, et il n'avait ni troupes ni argent pour soutenir ses prétentions : d'ailleurs, son droit ne pouvait être admis sans déclarer publiquement que Jeanne était incapable de gouverner ; et quoique l'état de cette princesse fût bien notoire, la délicatesse des Castillans ne put jamais se résoudre à lui faire cet affront*
Cependant don Juan Manuel et un petit nombre de nobles, qni se croyaient les plus exposés à la vengeance de Ferdinand, se décorèrent pour Maximilien et offrirent de le soutenir de tout leur crédit Maximilien, toujours hardi et décidé dans les conseils, mais toujours faible et incertain dans l'exécution, accepta leur offre avec ment , mais ce projet n'aboutit qu'à une suite de négociations tiles. L'empereur, suivant sa coutume, exposa ses droits avec promit beaucoup et n'exécuta rien * .
Quelques jours avant la mort de Philippe , Ferdinand était parti pour Naples. Ni la conduite prudente de Gonzalve de Cordooe, fâ en était vice-roi , ni ses grands services , n'avaient pu le mettra à l'abri des soupçons d'un mattre jaloux. Ferdinand , qui voulait H retirer l'autorité que lui donnait sa place , crut le faire avec pta de décence, en allant prendre lui-même les rênes de l'État ; et quoiqu'il eût reçu à Porto-Fino, dans le territoire de Gènes, la nouvelle de 11 mort de son gendre, ce prince avait un désir si impatient de découvrir les secrètes intrigues dont il soupçonnait le grand capitaine, et de lui ôter la vice-royauté de Naples , que , plutôt que de revenir
1 Mtr., Ub. sua, cap. vol Zarita, Annal* SArugon, Urne VI, p. S9.
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sur ses pas , il aima mieux laisser la Castille dans un état d'anarchie , et s'exposer même à perdre par ce délai le gouvernement de ce royaume ' .
11 n'y avait que les grands talents et la sage conduite des partisans du roi qui pussent prévenir les mauvais effets de son absence. A leur tète était Ximenès , archevêque de Tolède. Quoiqu'il eût été élevé à cette dignité par Isabelle , contre l'inclination même de Ferdinand 9 et qu'il ne pût pas espérer de jouir d'une grande autorité sous l'administration jalouse de ce monarque, il fut cependant assez désintéressé pour préférer le bien de sou pays à sa propre grandeur , et pour déclarer que la Castille ne serait jamais bien gouvernée que par un prince à qui une longue expérience aurait appris à connaître las véritables intérêts du royaume. Pour faire embrasser cette opinion a ses compatriotes, le prélat sentit la nécessité de fléchir un peu la sévérité et la hauteur naturelle de son caractère. Il s'abaissa même jusqu'à flatter les nobles du parti contraire , et joignit l'adresse aux raisons pour les persuader. Ferdinand seconda ses efforts avec beaucoup d'art ; et, gagnant les uns par quelques concessions , les autres par des promesses, et tous par des lettres pleines d'honnêtetés , il -vint à bout de ramener plusieurs de ses plus violents adversaires *. Cette conduite eut le plus heureux succès ; et malgré les efforts de plusieurs cabales et quelques soulèvements excités à dessein , dès que Ferdinand parut en Espagne, après avoir arrangé les affaires de Naples, il obtint sans opposition la régence de Castille. La sagesse qu'il montra dans l'exercice de son autorité fut égale au bonheur avec lequel il l'avait recouvrée. Une administration modérée, mais vigoureuse, lui rendit toute l'affection des Castillans, et les lit jouir jusqu'à sa mort de toute la tranquillité domestique dont était susceptible le génie du gouvernement féodal, qui subsistait encore parmi eux dans toute sa force 5.
Le maintien de ce calme intérieur dans l'Aragon et la Castille ne
fut pas la seule obligation que l'archiduc Charles eut à la régence
de son grand-père : il vit , pendant ce période, ses États héréditaires
s'accroître par d'importantes acquisitions. Oran, et quelques autres
1 ZuriU, Annales d'Aragon, tome Yf, p. 85.
* Mb., p. 8f7, 94, 109.
• Mariana, lib. xxvn, cap. x.
places assez considérables sur la côte de Barbarie, forent remues à la couronne de Gastille par le cardinal Ximenès, qui, avec un courage très-extraordinaire dans un religieux, commanda en personne me armée contre les Mores de cette partie de l'Afrique , et qui, pur une magnificence plus extraordinaire encore , fit à ses propres frai toutes les dépenses de cette expédition ' . D'un autre côté Ferdinand, sur des prétextes aussi frivoles qu'injustes et par de lâches perfidhs, chassait du trône de Navarre Jean d'Albret, qui en était légitime aon» veraln : en s'emparant de ce royaume , il étendit les limites de h monarchie espagnole depuis les Pyrénées jusqu'aux^ frontières dn Portugal *.
Le désir d'agrandir les Etats de l'archiduc n'était cependant-pas Ir motif qui animait Ferdinand ni dans ses entreprises , ni dans sa démarches ; il était plus porté à voir dans ce jeune prince on rival qui lui ôterait encore une fois le gouvernement de la Gastille» qu'on petit-fils eu faveur duquel il tenait seulement le dépôt de l'administration. Cette jalousie fit bientôt naître l'éloignement et même la haine, sentiment qu'il ne prit pas la peine de dissimuler. De là vînt son excessive joie lorsque sa jeune épouse lui donna un fils qui devait ôter à Charles les couronnes d'Aragon , de Naples , de Sicile et de Sardaigne ; et, à la mort prématurée de ce fils, Ferdinand montra* par le même motif, un désir extrême d'avoir d'autres enfants ; ma» cette impatience même accéléra, suivant toute apparence, i*avéae» ment de Charles au trône d'Espagne. Ferdinand , dans le dessein de se procurer un héritier, que l'intempérance de sa jeunesse et non ige avancé ne lui permettaient guère d'espérer, eut recours à ses se» decins : ils lui firent prendre une de ces potions qu'on suppost propres à augmenter la vigueur du tempérament, et qui d'ordiuaiae ne servent qu'à le détruire. C'est l'effet que ce breuvage produis! sur la constitution faible et épuisée de Ferdinand : il en eut une vialente maladie, à laquelle il survécut, mais dont il lui resta une langueur habituelle et un abattement d'esprit qui , le rendant in* capable de s'appliquer sérieusement aux affaires, lui fit contracter le goût des amusements frivoles 8. Quoiqu'il perdit alors 1'
1 Mariana, lib. xxix, cap. xviu.
1 Ibid. lib. xxx, cap. xi, xu, xix et xxiu.
• Zurita, Annales d'Aragon, vol. VI, p. 347. P. Mart., Ep., p. 531. ArgN»*)^ Annal. d'Ara g., Mb. i, p. 4.