‹ Histoire de l'Empereur Charles-QuintChapitre 16 sur 56 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

d'avoir son fils, sa jalousie contre l'archiduc ne diminua point ; il ne pouvait s'empêcher de le voir avec cette aversion que les princes ont souvent pour leurs successeurs. Ce fut ce sentiment dénaturé qui lui dicta un testament par lequel il donnait au prince Ferdinand qui, ayant été élevé en Espagne, était plus agréable aux Espagnols , la régence de tous ses royaumes jusqu'à l'arrivée de l'archiduc son frère, et lui conférait en même temps la dignité de grand mattre des trois ordres militaires. La première de ces dispositions mettait le jeune Ferdinand en état de disputer le trône à son frère , et la seconde l'aurait rendu , à tout événement , presque indépendant.

Le roi d'Aragon conserva jusqu'au dernier moment cette jalousie extrême de sa domination, qui distingua toujours son caractère. Craignant de perdre son pouvoir, lors même qu'il allait perdre la vie, il se transportait successivement d'un lieu à un autre, comme pour fuir la maladie dont il était atteint, ou pour s'en distraire. Quoiqu'on vit ses forces s'affaiblir de jour en jour, aucun de ses serviteurs n'osait lui parler de son état ; son confesseur , qui regardait ce ménagement comme criminel et contraire à la religion, n'avait pas la permission de l'approcher. Cependant le danger devint à la fin si pressant, qu'il ne fut plus possible de le lui cacher. On lui annonça qu'il était près de sa fin : il entendit cet arrêt avec la fermeté qui convenait à son caractère. Pénétré peut-être de remords sur l'injustice qu'il avait faite à son petit-fils , ou touché des justes remontrances de Carvajal, de Zapata et de Vargas, les plus anciens et les plus fidèles de ses conseillers, qui lui représentèrent qu'en donnant la régence au prince Ferdinand, il allait infailliblement allumer une guerre civile entre les deux frères, et qu'en le nommant grand mattre des ordres militaires , il dépouillait la couronne de son plus bel ornement et de sa principale force, le monarque mourant consentit à changer son testament sur ces deux articles : il en fit un nouveau , par lequel il déclara Charles seul héritier de tous ses États, et laissa au jeune prince Ferdinand , au lieu du trône dont il se croyait assuré, un modique apanage de cinquante mille ducats par an '. Il mourut quelques heures après avoir signé ses dernières volontés , le 23 janvier 1516.

' Hariana, Hist., lib. xxx , e. ult. Zurita, Anal, de Arag., toi. YI, p. 4<H, P. Mart., ep., p. 565, 5CG. Argensola, Anal, de Aragon, lib. i, p. 11.

20 HISTOIfiB DE CHARLES-QUINT.

Charles , à qui cette mort laissait un si bel héritage, touchait alors k sa seizième année. Il avait résidé jusqu'à cet âge dans les Pays-Bas, dont son père lui avait laissé la souveraineté. Marguerite d'Autriche, sa tante , et Marguerite d'York , sœur d'Edouard IV, roi d'Angleterre 9 et veuve de Charles le Hardi , deux princesses douées de grands talents et de beaucoup de vertu, s'étaient chargées du soin df former son enfance. À la mort de Philippe , les Flamands avaient remis le gouvernement des Pays-Bas à l'empereur Maximilien , son père , avec le titre plutôt que l'autorité de régeut ft . Maximilien fit choix de Guillaume de Croy, seigneur de Chièvres, pour présider à l'éducation du jeune Charles, son fils *. Ce seigneur possédait émi-

1 Pontius Heuterus, Rerum Austriacarum , lib. xv, Lov. 1649, lib. tu, cip.1 p. 155.

1 Les historiens français, sur l'autorité de du Bellay (Mém., p. 11) , ont tous fait que Philippe, par son testament, ayant nommé le roi de France pour diriger l'éducation de Charles, son fils, Louis XII, avec un désintéressement digne de la confiant* que lui avait montrée l'archiduc, avait chargé Chièvres de cet emploi. Le présidai Hénault a lui-même adopté cette opinion. (Abr. chronol. A. D. 1507.) Varillas,$dM son style ordinaire, prétend avoir vu le testament de Philippe. (Pratiq. de l'éd.des Princes, p. 16.) Mais tous les historiens espagnols, allemands et flamands se réunissent pour contredire cette assertion des écrivains français. Heuterus, historien flamand, contemporain et digne de foi, dit que Louis XII, en consentant au maria*1 de Germaine de Foix avec Ferdinand, avait beaucoup perdu de la confiance <ni'n«l en lui l'archiduc, et que ce refroidissement avait encore augmenté lorsque le roi* France donna en mariage au comte d'Angoulôme sa fille aînée, qu'il avait auptwwi promise à Charles. (Heuter., Rer. Austr., lib. v, p. 151.) Ce même écrivain ijot*' (Ibid.) que les Français, peu de temps avant la mort de Philippe, avaient violé lapai1 qui subsistait entre eux et les Flamands; que Philippe s'en était plaint et était disposé à s'en venger. Toutes ces circonstances ne permettent pas de croire que Philip}*, qui fit son testament peu de jours avant que d'expirer (Heuter., p. 152) , ait commis l'éducation de son fils à Louis XII. Un témoignage positif vient à l'appui de ces probabilités. Heuterus dit (lib. vin, p. 153) que Philippe, en partant pour FEspagae, avait laissé à Chièvres l'éducation de son fils et le gouvernement de ses États dans te Pays-Bas; qu'après la mort de Philippe, on entreprit de faire déclarer régent l'anpereur Maximilien, mais que ce projet ayant trouvé de l'opposition , Chièvres parai avoir continué les deux emplois que Philippe lui avait confiés; qu'au commencerne* de l'année 1508, les Flamands invitèrent Maximilien à accepter la régence, et q* l'empereur y ayant consenti, il avait nommé sa fille Marguerite, a>ec un coaseildr Flamands, pour y exercer la suprême autorité dans les Pays-Bas lorsqu'il serait ah**' qu'il avait nommé aussi Chièvres pour gouverneur, et Adrien d'Utrecht pour précepteur de son fils. Tout ce que rapporte Heuterus a cet égard, est confirmé par M* ringus , in vitâ Adriani, apud analecta Gasp. Burmanni de Adriano, cap. x, p* JBarlandus, Chronic. Brabant. Ibid*, p. 25; et par Hareus. Annal. Brab., vol. IL p. 520, etc.

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