LIVRE II
culiers s'enrôlassent au service de celui des deux partis qu'ils aimaient le mieux ; ce n'était pas cependant sous les drapeaux de la république, mais seulement sous ceux de quelques officiers. Le cardinal de S ion, qui conservait toujours son crédit parmi ses concitoyens et sa haine contre la France , avait obtenu la permission de lever douze mille Suisses destinés à joindre l'armée des alliés. Les cantons, voyant un nombre si considérable de leurs soldats marcher sous les étendards de nations ennemies, et prêts à s'entre-détruire, sentirent la hdhte dont ils allaient se couvrir et la perte qu'ils s'exposaient à faire. Ils dépêchèrent des courriers à leurs soldats avec ordre de quitter les deux armées et de revenir dans leur patrie. Le cardinal de Sion eut l'adresse de corrompre les messagers qui portaient l'ordre aux Suisses de l'armée alliée, et empêcha par là qu'il ne leur parvint ; mais cet ordre fut signifié dans les formes aux Suisses de l'armée française, qui, fatigués d'une longue campagne, et murmurant depuis longtemps de ne point recevoir leur paye, obéirent sur le champ, malgré les remontrances et les prières dcLautrec. Le général français, se voyant abandonné d'un corps qui faisait la principale force de son armée, n'osa plus tenir tète aux confédérés ; il regagna Milan, se campa sur les bords de l'Adda, et ne vit plus de ressource que celle d'empêcher l'ennemi de passer la rivière ; mais ce moyen de défense est si faible et si incertain qu'il y a peu d'exemples qu'on l'ait employé avec succès contre un général habile et expérimenté. Aussi Colonne passa l'Adda avec très-peu de perte, malgré toute la vigilance et toute l'activité de Lautrec, qui fut obligé d'aller s'enfermer dans les murs de Milan. Les confédérés se disposèrent à assiéger cette place. Un inconnu, qui n'a jamais reparu depuis ni pour se vanter de ce service ni pour en réclamer le prix, vint de la ville avertir Moron que, si l'armée s'approchait des murs pendant la nuit, la faction gibeline ou des impériaux lui ouvrirait une des portes. Colonne, quoique ennemi des entreprises téméraires, fit avancer le marquis de Pescaire avec l'infanterie espagnole, et le suivit lui-même avec le reste de l'armée. A l'entrée de la nuit, Pescaire arriva près de la porte Romaine, dans les faubourgs, et surprit les soldats qui s'y trouvaient. Ceux qui étaient postés dans les fortifications voisines prirent aussitôt la fuite. Le marquis se saisit des postes à mesure qu'on les abandonnait, et marchant toujours en avant avec autant de précaution que de vigueur, il se trouva maître de la ville sans avoir versé beaucoup de sang et presque sans avoir trouvé
(te résistance. Les vainqueurs ne furent pas moins étonné» que les vaincus de la facilité et du succès de cette entreprise. Lautrec se retira précipitamment sur les terres de Venise avec les débris de son année ; les villes du Milanais suivirent le sort de la capitale et se rendirent aux alliés. Parme et Plaisance se trouvèrent réunies au Etats de l'Eglise ; et, de toutes les conquêtes des Français dans la Lombardie. il ne leur resta que la ville de Crémone, le château de Milan et on petit nombre de forts peu considérables * ♦ . A la nouvelle de cette suite rapide d'événements heureux» Léon éprouva des transports de joie si Violents, s'il faut en croire les historiens français, qu'il en fut saisi d'une fièvre qui, étant négligée dans les commencements, devint fatale et le conduisit au tombeau» le 2 décembre, lorsqu'il était encore dans la vigueur de l'Age, et qu'il se voyait comblé de gloire. Cet accident inattendu rompit l'union des confédérés, et suspendit leurs opérations. Les cardinaux de Stanet de Médicis quittèrent l'armée pour se rendre au conclave ; les Suisses furent "rappelés par leurs supérieurs, quelques autres troupes mercenaires se débandèrent faute d'être payées, et Un* resta, pour défendre le Milanais, que les Espagnols et quelques soldat» allemands au service de l'empereur. L'occasion était favorable pour Lautrec ; mais se trouvant dépourvu d'hommes et d'argent, U n'était pas en état d'en tirer tout le parti qu'il aurait désiré. La vigilance de Moron et la bonne conduite de Colonne déconcertèrent quelques faibles tentatives qu'il fit sur le Milanais ; il tenta sur Parme une attaque plus hardie et plus vigoureuse, mais qui échoua aussi par l'adresse et la valeur de Gutchardin*.
La division était dans le conclave qui suivit la mort de Léon X : on y mettait en œuvre tous les artifices que peuvent imaginer des hommes qui ont vieilli dans l'intrigue, quand ils se disputent pour un objet aussi précieux qu'une tiare. À peine y fit-on mention du uom de Wolsey, malgré les bettes promesses que lui avait faîtes l'empereur d?appuyer ses prétentions, et que le cardinal eut soin de lui rappeler dans cette occasion. Le cardinal Jules de Médicis, neveu de Léon, le plus dwtiagué de tous les membres du sacré collège par ses talents,
1 Guicciard., lnr. xiv> p. 190, etc. Mém. de du Bellay., p. A% etc. Galoaci Capell*. de Rébus gesi. pro restitut. Franc. Sforeim, comment, ap. Scardium, toI. Il, p. 180, etc.
1 Gaicckrd.» liv. my, y* **•
livm it (1523). Ui
ï ses richesses et sou expérience dans le* négociations Importantes, i s'était déjà assuré jusqu'à quinze voix, sombre qui, suivant les formes i du conclave, était suffisant pour exclure tout autre candidat, mais qui I ne l'était pas pour consommer son élection. Tous les vieux cardinaux se lignèrent contre lui, sans s'unir en faveur de personne. Tandis que ces factions différentes s'efforçaient de se gagner, de se corrompre ou de se fatiguer mutuellement, un matin Hédicis et ses adhérents allèrent an scrutin qui, suivant l'usage, avait Heu tous les jours, et I votèrent pour le cardinal Adrien d'Utrecht, qui, dans ce temps-là, i gouvernait l'Espagne au nom de l'empereur. Leur but, en lui donnant leurs suffrages, n'était que de gagner du temps ; mais le parti contraire s'étant aussitôt réuni à eux, ils virent, à leur grand étonnement et à celui de toute l'Europe, un étranger, inconnu à l'Italie et à ceux mémq? qui lui avaient donné leurs voix , ignorant entièrement les mœurs do peuple et les intérêts de l'État dont on lui conférait le gouvernement, mon ter, par une élection unanime, sur le trône papal, dans la conjoncture la pins délicate et la plus critique, et qui aurait demandé toute la sagacité et toute l'expérience du plus habite prélat de tout le sacré collège. Les cardinaux, incapables eux-mêmes d'expliquer le motif de cet étrange choix qui, lorsqu'ils sortirent en procession du conclave, leur attira les insultes et les malédictions du peuple, l'attribuaient à l'inspiration immédiate du Saint-Esprit. Il est plus sûr de l'attribuer à l'influence de don Jean Manuel qui, par son adresse et ses intrigues, sut faciliter l'élection d'un sujet dévoué au service de son maître, par reconnaissance, par intérêt et par inclination fl , La promotion d'Adrien , en augmentant le crédit de Charles , répandit un nouvel éclat sur son administration. C'était donner une preuve extraordinaire de pouvoir et de magnificence que de procurer à son précepteur une si belle récompense, et de placer sur le trône de l'Église un homme qui lui devait son élevât ton. François vit avec toute la jalousie d'un rival la supériorité que Charles gagnait sur lui , et résolut de faire de nouveaux efforts pour lui arracher ses dernières conquêtes en ItaKe. Les Suisses , pour réparer en quelque sorte l'espèce d'affront qu'ils avaient fait au roi de France en retirant leurs troupes de son armée, démarche qui avait entraîné la perte du Milanais, lui permirent de lever dix mille hommes dans leur pays ; outre
r Ger. Moringi, VUa Badriani ap. Carp. Btirman. in AnaUct. de Badr., p. 82* €*>Actot>6 Bodt,, ibf4«, p. 144. de.
ce renfort , Lautrec reçut du roi une petite somme d'argent qui le mit en état de tenir la campagne ; et, après avoir surpris ou emporté de vive force plusieurs places du Milanais, il s'avança à quelques mille» de la capitale* L'armée des alliés n'était pas en état d'arrêter ses progrès ; Moron, par ses artifices et par les déclamations populaires d'un moine fanatique qu'il dirigeait , réussit à inspirer aux habitants de Milan le zèle le plus violent contre le gouvernement français, au point de les déterminer à fournir des subsides extraordinaires ; mais, malgré ce secours, Colonne eût été bientôt forcé d'abandonner le poste avantageux qu'il avait choisi près de Bicoque pour y établir son camp, et de congédier ses troupes faute d'argent , si les Suisses qui étaient an service de France ne l'eussent une seconde fois tiré d'embarras.
L'insolence et les caprices de cette nation furent souvent aussi funestes à ses amis que sa valeur et sa discipline étaient formidables è ses ennemis. Il y avait plusieurs mois que les Suisses servaient sans recevoir de paye, et ils commençaient à s'en plaindre hautement. On avait envoyé de France, sous une escorte de cavalerie, une somme destinée pour cet usage ; mais Moron, à la vigilance duquel rien n'échappait, avait posté des troupes sur la route de ce convoi si avantageusement , que les cavaliers qui l'escortaient n'osèrent avancer. Les Suisses, en apprenant cette nouvelle, perdirent patience ; officiers et soldats, tous s'attroupèrent autour de Lautrec, et le menacèrent d'une commune voix de se retirer dans l'instant même s'il ne voulait ou avancer la solde qui leur était due , ou leur promettre de les mener au combat le lendemain. En vain Lautrec leur représenta, d'un côté» l'impossibilité où il était de leur faire des avances, de l'autre, le danger de donner une bataille qui serait infailliblement suivie d'une déroute totale, attendu la force du camp ennemi, que la nature et l'art avaient rendu presque inaccessible. Les Suisses, sourds à la voix de la raison, et persuadés que leur valeur suffisait pour surmonter tous les obstacles» renouvelèrent leurs demandes d'un ton plus pressant , et s'offrirent de former eux-mêmes l'avant-garde , et de commencer l'attaque. Lautrec, voyant qu'il ne pouvait vaincre leur obstination, se rendit à leurs instances , espérant que peut-être un de ces accidents imprévus qui décident souvent du sort des combats pourrait couronner cette entreprise téméraire par un succès qu'il n'avait pas lieu d'attendre; il sentait d'ailleurs qu'une défaite ne pouvait guère lui être plus fatale que la retraite d'un corps qui composait la moitié de son armée. Le