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nombre de ces malheureux, réunis aux prisonniers qu'on avait faits les jours précédents, s'élevait à environ deux mille. Bonaparte assembla le conseil des généraux pour délibérer sur ce qu'il fallait faire. Sauverait-on les prisonniers? mais alors comment les nourrir, puisqu'il y avait à peine de quoi suffire aux besoins de l'armée? Les renverrait-on libres? mais ces hommes sauvages allaient se jeter dans les montagnes, et, postés dans les défilés, faire expier aux Français leur générosité. Les embarquerait-on pour l'Egypte ou la Grèce? mais on n'avait aucun moyen de transport. Pendant trois jours, Bonaparte résista aux cris de la troupe et aux conseils des officiers; enfin, ne pouvant trouver aucun moyen délaisser la vie aux prisonniers, il donna à regret l'ordre, tant de fois réclamé, de les fusiller. Ce déplorable massacre fut exécuté; mais le sang de tant de malheureux cria justice et retomba sur l'armée : on ne tarda pas à le reconnaître.
Les Français poursuivirent leur marche jusqu'à Saint- Jean-d'Acre (Ptolémaïs); déjà la peste faisait dans leurs rangs de sinistres progrès; d'un autre côté, l'ennemi, retranché dans les montagnes, harcelait l'armée et lui tuait du monde. A Saint-Jean-d'Acre, les difficultés redoublèrent. La ville, quoique mal fortifiée, était défendue par une garnison intrépide et surtout par l'Anglais Sidney-Smith, récemment évadé de la prison du Temple. Cet habile officier, bien secondé par l'émigré Phélippeaux, ancien camarade d'école de Bonaparte, mit en œuvre toutes les ressources de la science pour faire échouer l'entreprise des Français. Le siège dura soixante jours, pendant lesquels, faute d'artillerie et de munitions, on ne parvint pas à réduire la place. Dans cet intervalle il y eut huit assauts et douze sorties. Si Bonaparte ne se fût point abusé sur la faiblesse de l'ennemi, et s'il eût réuni devant Saint-Jean-d'Acre les moyens de siège suffisant- .
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on n'eût pas tardé à se rendre maître de la place. Cette faute sauva la ville, et contraignit l'armée française à se retirer en Egypte. Ainsi l'expédition de Syrie et les vastes plans de Bonaparte venaient d'échouer. La tentative faite sur Saint-Jean-d'Acre avait coûté trois mille hommes tués ou morts de la peste. « Les plus petites circonstances « entraînent les plus grands événements, a dit Napoléon « à Sainte-Hélène; si Saint-Jean-d'Acre fût tombé, je « changeais la face du monde. »
Ainsi se termina cette désastreuse expédition : elle n'eut pour résultat que de beaux faits d'armes, tels que les combats de Nazareth et de Cana, et la bataille du mont Thabor, où vingt-cinq mille cavaliers et dix mille fantassins ennemis, vaincus et mis en fuite par quatre mille Français , furent refoulés au delà du Jourdain ou noyés dans le saint fleuve. D'autres affaires glorieuses pour le drapeau français eurent lieu à Tyr, à Géhémy, au mont Garmel et sur quelques points de la Syrie; mais elles ne purent consoler le général en chef du premier revers qui affligeait sa renommée. L'armée, affaiblie par ses combats, par les maladies et les souffrances de tout genre, opéra péniblement sa retraite par Césarée et Jaffa.
Dans un couvent d'Haïfa (1), petite ville voisine du Carmelet de Saint-Jean-d'Acre, on avait établi un hôpital pour les pestiférés. Bonaparte s'y rendit un jour : comme les malheureux qui se trouvaient atteints de la peste étaient parvenus au dernier période de cette maladie, Bonaparte, quoi qu'on ait pu dire, passa rapidement près de leurs lits de mort, et ne s'arrêta point à
(1) Et non Jaffa, comme on l'imprime communément , à cause de la ressemblance des deux noms. L'hospice des pestiférés était établi dans un couvent d'Haïfa, à quelque distance au sud de Saint Jean-d' Acre. Jaffa. par où l'armée dut également repasser en continuant sa retraite, est situer beaucoup plus au raidi. Un hôpital de pestiférés y avait aussi été établi . et comme plusieurs des a alades laissés à Haï fa avaient été massacrés par les Turcs, on crut pouvoir sans crime donner de l'opium à ceux qu'on était forcé d'abandonner à Jaffa.
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toucher leurs corps : cet acte de témérité n'aurait pu avoir d'autre résultat que d'exposer une vie nécessaire au salut de l'armée ; il convient donc de le révoquer en doute, bien qu'il ait été jusqu'à ce jour célébré par la peinture et la poésie. L'inflexible histoire ne se nourrit pas de mensonges. Un fait plus avéré fut la nécessité où se trouva l'armée d'abandonner, à Jaffa, une partie des moribonds. Pour les soustraire aux horreurs du sort que leur réservait l'ennemi, on eut la coupable pitié d'abréger leur vie par le poison.
Cependant Bonaparte, à peine de retour au Caire, y apprit qu'une escadre de cent voiles turques, après avoir essayé d'attaquer Alexandrie, venait de débarquer sur la côte d'Aboukir une armée considérable, forte en chevaux et en fantassins. Impatient de relever l'éclat de ses armes, il se dirigea à marches forcées sur les troupes ottomanes, commandée par Mustapha, pacha de Romélie. Cette fois encore la discipline et la bravoure savante de l'armée française triomphèrent de la résistance intrépide, maisignoaante, des masses turques. L'ennemi, habilement refoulé sur tous les points, fut écrasé par Murât et sa cavalerie. Foudroyé par la mitraille et sabré par les dragons, il ne lui resta d'autre voie de salut que de se précipiter dans la mer. Dix mille hommes y trouvèrent leur tombeau, le reste fut taillé en pièces.
Mais l'expédition d'Egypte avait trompé les espérances de Bonaparte : depuis dix mois le général en chef était sans nouvelles de la France; il lui tardait d'y reparaître et d'y jouer le rôle auquel il se sentait appelé. Sans attendre les ordres du Directoire, il prit la résolution hardie de quitter l'Egypte et de rentrer en France. Ayant donc placé l'armée sous le commandement de Kléber, il s'embarqua la nuit avec cinq cents hommes, n'ayant avec lui que deux frégates.
Cette flottille avait à traverser une mer sillonnée de
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croiseurs anglais ; elle ne pouvait espérer de se soustraire à leurs attaques; mais Bonaparte osa tenter le passage, et son espérance ne fut point trompée. La grande mission que Dieu lui avait réservée ne pouvait être retardée dans son accomplissement par la captivité des pontons. Le jour viendra, dans un avenir prochain, où la main qui maintenant le pousse vers le rivage de la France, se retirera de lui, et alors encore il repassera deux fois la mer; mais ce sera deux fois pour l'exil.