PARIS
tHi parlera d^ 8â gloire Sous le QlUlume ^Àem long-temps ; Dhumble toit , daos cincmante ans, •I^c coQoattra pas d*autrelintoire. *
Pr J. DE BÉRANGER.
th
iVs
DE
' ENFANCE DE N.VPOLÉOfi.
Les oomslçs plus illustres des temps aiu;iens et des temps modernes pâlissent devant cblui de Napoléon. Aucun des grands hommes qui, jusqu'à présent, ont été le sujet de toutes les oom^raisons , peut-it être mis en p^rallèie avec l'homme da Kisf siècle? Ateiaodre , Annibal , César, Mahomet , GharlemagBe, Henri IV et GromTTell, que soat-its auprès du général de l'armée d'Italie , du conquérant de l'Egypte , du fondateur de l'empire français, du vainqueur de l'Europe civilisée? Napoléon, supérieur à chacHn d'eux , parla qualité même qui a fait leur gloire , l'emporte encore par la réunion '
en sa )[)e1rsoniie des autres grandes qualités qui leur ont manqué. Il pourrait soutenir la comparaison avec ces rois fameux, ces illustres capitaines , ces sages législateurs , tous réunis ; à lui seul il les éclipse tous.
Les victoires 4e Bonaparte ont sauvé la Républic^ue expirante sous la coalition européenne; le gouv^nement de Napoléon a tiré la France des fanges sanglantes de Fanarchie. C'est au créateur de TEmpire que nous devons , nous , hommes nés depuis la révolution , nos lois , nos monumens et notre gloire. C'est par lui qu'a pénétré dans nos esprits ce vaste désir d'une amélioration progressive, but véritable et continu de son gouvernement, et qui sera désormais celui de toute société.
On a reproché à l'Empereur son ambition démesurée , son despotisme et son goût pour la guerre.
Son ambition (qui ne le sait maintenant?) a toujours été de rendre la France plus grande et plus puissante , d'en faire la première nation de l'univers. Placé par les circonstances à la tète des hommes de l'avenir, combattant les défenseurs du passé, il voulait assurer le triomphe de la cause qu'il avait embrassée , cause de la civilisation contre la barbarie , cause qui, il faut le reconnaître, était celle du peuple français. «Je «veux , a-t-il dSt luirmème, que le titre de Français soit le «plus beau^ le plus désirable et le plus respecté sur la terre, d Hélas! nous ne nous parons plus que des lambeaux et des restes de la gloire qu'il nous a laissée !
Son despotisme fut une dictature née de 4a guerre et qui aurait ce^ avec la guerre. Quel homme , ami de son pays, songe aujourd'hui, en France, à lui rjsprocher d'avoir usé, comme il l'a fait, du pouvoir sans bornes , dont son génie et le besoin des temps l'avaient investi. Le président actuel de la chambre des députés, M. Dupin aîné, qu'on ne peut certes accuser de ne pas être partisan d'une sage liberté, disait, il y a peu de jours : ce J^i détesté Napoléon à l'époque de sa «toute-puissance. Je le jugeais d'en bas. Aujourd'hui que je «connais mieux les hommes et les choses des gouvernemens, «j'admire l'Empereur, pour les actes mêmes qui avaient «excité ma haine et mon indignation.»
Quant & ramoiir de Napoléon pour la guerre , on oublie que le conquérant de Tltalie, après avoir détruit six armées autrichiennes, après avoir vaincu Wurmser et le prince Clmies, a demandé lui-même, le premier, à FAutriche abattue la cessation des hostilités. C'est à lui, c'est à sa volonté pacifique que la France a dû le traité de Gampo-Formio. On vent oublier aussi que, vainqueur à Jéna et à Friedland, il a lui-m^me offert une paix honorable à la Russie humiliée. C'est bailleurs une chose reconnue , qull n'a jamais été le provocateur dans les guerres qui ont ensanglanté TEurope. Laissons parler à ce sujet un frère de TEmpereur, celui qu'il a le plus aime, celui qui , par son dévouement et son caractère, était le plus digne de recueillir son héritage. Joseph Napoléon s'exprime ainsi dans une lettre que nous avons sous les • yeux : «L'Angleterre seule et Pitt ont voulu perpétuellement i* «la guenre. L'événement de la restauration a prouvé que, «'comme chef des intérêts de l'Oligarchie et de l'absolutisme «des maisons régnantes de l'Europe, Pitt avait raison. — «Tous les documens que j'ai entre les mains prouvent que «Napoléon a toujours voulu la paix. — La paix était dans l'in- «térèt de la civilisation et de ki nouvelle Europe, mais une «paix solide et glorieuse, maritime et continentale. — Pour « se défendre , Napoléon dut attaquer quelquefois. »
Tout a été dit sur le grand homme, comme général, comme fondateur, législateur et administrateur d'un puissant empfa'e. Son éloge est aujourd'hui dans toutes les bouches. C'est le héros des opinions les pins opposées. Une justice si complète est enfin rendue à son caractère, à son génie et à ses actes, que nous avons cru pouvoir supprimer, en tète de cette histoire , le titre de Grand, qui lui a été décerné jadis par la reconnaissance et l'admiration des peuples.
Est -il besoin d'aucune épithète au nom glorieux de Napoléon?
L'^dpereur Napoléon était d'une taille moyenne (6 pieds 2 pouces) , mais bien prise. Il avait les mains et les pieds d'une finesse extrême ; la jambe bien faite et charnue , les
cuisses rondes, le buste bien posé, le cou un peu court, et une de ces vastes poitrines où un (prand cœur peut battre à Taise. Toute sa démarche était noble et imposante.
Sa tète, quoique un peu grosse, était d'une beauté antique. L'ovale de son visage offrait une régularité parfaite. Il avait le front haut, vaste et découvert; les cheveux bruns et lisses; les yeux bleus, le nez aquilin, les joues pleines, la bouche petite, les dents fort belles, le teint pâle. L'ensemble de ses traits était généralement calme et grave; mais quand TEmpereur était animé par une volonté bienveillante, la sévérité naturelle de sa physionomie faisait place à la plus gracieuse expression : son sourire avait alors un attrait irrésis-* tible.
Physiquement, Napoléon Bonaparte, étant gétiérat, ne paraissait guère remarquable que par la maigreur de son corps/' par la pâleur de son visage (que rendait plus pâle encore l'expression vive de ses regards, perçans comme ceux de Taigle ), et par ses longs cheveux, poudrés qui, taillés carrément, tombaient sur les deux côtés de sa tète, et cachaient entièrement ses oreilles. Lorsqu'il devint consul , son extrême maigreur, bien qu'il fût encore très mince , avait déjà disparu. Ses longs cheveux étaient coupés, et le grand caractère de sa^ figure, débarrassée de cet ornement de mode et de mauvais goût, commençait à se faire distinguer. Ce n'est que vers le milieu de son règne, comme empereur, que la beauté naturelle de son visage acquit toute sa perfection, ainsi qiï'on peut le voir en comparant les monnaies du Gonsufat avec celles de l'Empire. Son teint s'était éclaircî; ses cheveux courts laissaient à nu son front élevé , siège et emblème du génie : son corps avait pris de l'embonpoint.
Cet embonpoint augmenta par la suite à Sainte-Hélène ; accroissement que le défaut d'exercice, le manque de liberté, expliquent suffisamment sans doute. Cependant la conscience des intentions pures et le calme des souvenirs ont pu aussi y contribuer.'
Le tempérament de Napoléon était extraordinaire comme son génie. H avait un corps de fer, capable de supporter les plus grandes fatigues ; il n'était sujet à aucune maladie ; il
DE L'EMPEMUR NAPOLÉON.
dormait peu et avait ta précieuse faculté d'interrompre et de reprendre à volonté smi sommeil. Quand il voulait dormir, tous les lieux lui étaient bons ; l'alcôve imnériale comme le coin d'un Fossé, la planche du lit de camp ou la terre dure du bivouac.
Sa vie était frugale , son appétit modéré , scjï gotrts faciles à contenter: Il mangeait sobrement et vite, buvait peu de vin, peu de café ; il ne prenait pas de tabac, comme on le croit communément, mais il aimait à' en respirer fréquemment l'odeur.
Prodigue quand irs'à:gissait d'ièmbellir la capitale, d'ouvrir des routes, de creuser des ports et des canaux, il réglait avec une stricte économie les dépenses particulières de sa maison, dont le Ittie effaçait néanmoins celui des autres cours de l'Europe; Il voulait voir, dans son palais^ ses généraux et ses offî* ciers chamarrés et dorés; tandis que lui, modeste dans ses habillemens , n'était ordinairement revêtu que d^un simple uniforme de colonel de sa garde, sans aucune broderie, que dans les journées pluvieuses il recouvrait d'une redihgote dont la couleur grise est bien connue. Il portait un chapeau militaire coupé d'une façon particulière, sans galons, sans, tofsades , sans panache , orné seulement de la cocarde tricolore attachée par une ganse de soie noire. Au commencement de son règne, on ne lui vit long-temps d'autres décorations qae la plaque de la Légion-d'Honneur avec une simple croix d'argent, qu'il détachait souvent de sa boutonnière pour récompenser le mérite ou la bravoure ; plus tard il y ajouta la couronne de fer italienne.
L^mpereur était naturellement affable et poli avec tous ; bon et facile envers le peuple et les soldats, plus sévère et plus réservé avec ses généraux et ses ministres. Il avait tantôt la parole haute et brève , tantôt la voix douce et caressante ; sa conversation variée abondait en observations fines, en traits remarquables, en pensées profondes; c'était parfois comme une tempête avec des éclairs de génie, dûnt les lueurs illuminaient toutes les questions. — Béranger trouve qu'il est le plus grand poète des temps modernes; ses proclamations prouvent qu'il en était l'homme le plus Moquent.
Napoléon avait une activité qui tenait du prodige. A Tarmée , pendant le jour, il parcourait à cheval, et toiqours au galop, les lignes occupées par ses troupes, faisant ainsi souvent plus de vin^ lieues sans paraître fatigué : la nuit, il dictait ses ordres, ses bulletins, ses proclamations, ses décrets ; du fond de sa tente, il gouvernait TEmpire et dominait l'Europe. Lorsqu'une trêve ou une paix le. ramenait à Paris , son séjour dans la capitale n'était pas un temps de repos et d'inaction. Il travaillait avec ses ministres,- assistait aux séances du conseil d'État, où s'élaboraient ces codes qui honorenf^n règne presque à l'égal de ses victoires ; puis il se délassait de ses travaux de cabinet par des courses dans la ville , visitant tantôt à pied , tantôt à cheval , toujours sans escorte et fréquegiment sans suite , les monumens et les ateliers , se mélant aux ouvriers , interrogeant le peuple pour connaître par lui-même et ses vœux et ses besoins : a Car, disait-il, le peuple c'est ma famille. » Aussi la reconnaissance populaire ne lui a-t-elle jamais manqué ; et quand la fortune tourna contre lui, ce ne furent pas les hommes du peuple qui abandoimèrent lâchement sa cause. Ses soldats lui demeurèrent fidèle jusqu'à la fin, exemple qu'auraient dû mieux suivre les officiers comblés de ses faveurs , ses généraux et ses maréchaux.
La famille Bonaparte , inscrite sur le livre d'or à Bologne , patricienne à Florence, alliée aux plus grandes maisons de la Toscane, aux Médicis eux-mêmes, était autrefois une des familles illustres de l'Italie. Elle avait donné des souverains à Trévise. Plusieurs Bonaparte se sont distingués aux xv® et XVI® siècles, dans les sciences et les lettres. D'autres ont figuré avec éclat dans les guerres civiles de l'Italie. Le nom même de Napoléon, ce nom que l'Empereur a rendu si grand, n'était resté dans la famille qu'en souvenir d'un de ses membres, Napoléon des Ursins , qui s'était signalé par sa bravoure et par ses talens militaires. La chaire de jurisprudence à l'université de Pavie a été fondée par un Nicolas Bonaparte , eïélèbre jurisconsulte, dont le neveu, Jacques Bonaparte, a écrit la meilleure histoire que nous possédions du Scu) de
Rome par les soldats du counétable de Bourbon. Jacques avait été témoin de cet événement mémorable. Un autre Bonaparte est Fauteur d'une des plus anciennes comédies italiennes , la Veuve, où Ton trouve de la verve et des situations dramatiques. Le nom de Bonaparte brille aussi de quelque éclat dans les fastes de la diplomatie italienne. C'est un Bonaparte qui a signé le traité d'éidiange de Livoume contre Sarzane ; enfin la m^ du pape Paul V était aussi une Bonaparte.
Toute cette illustration nobiliaire n'ajoute rien à la gloire de Napoléon , mais il est du devoir de riiistorien de ne point la passer sous silence. On sait d'ailleurs que l'Empereur n'y attachait aucune importance. Avant la campagne de Russie, à l'entrevue de Dresde avec l'empereur François, eelui-ci ayant recueilli les actes constatant la souveraineté des Bonaparte à Trévise, paraissait vouloir l'en féliciter; Napoléon interrompit son beau-père en lui disant : « Je ne mets aucun prix à ces (L vieux parchemins ; ma noblesse ne date que de Montenotte ou «du 18 bnimaire ; j'aime mieux être le fondateur que le des- «cendant d'une race illustre; je veux être le Rodolphe de <ïIj[^p^)ourg de ma famille. »
Les ancêtres de Napoléon avaient combattu comme Gibelins pour l'indépendance de leur pays. Ils furent proscrits par les Guelfes victorieux, et obligés, au commencement du IV® siècle , de venir chercher un refuge à Sarzane et de là en Corse. Rs fixèrent leur résidence à Ajaccio , mais ils conservèrent toujours leurs relations de parenté avec la branche principale de leur maison , qui était restée à San-Miniato, en Toscane. Us devinrent bientôt , par des mariages , les alliés des premières familles de la GcNrse et de la noblesse génoise, teles que les Golona , les Bozzi, les Durazzo. Leurs propriétés en Corse étaient situées dans la Pieve de Talavo , non loin du bourg de Bocognano. Rs jouissaient d'une grande influence sur les populations voisines.
Charles Bonaparte, père de Napoléon , avait étudié à Rome et à Pise. C'était un homme distingué sous tous les rapports, doué d'un esprit vif et pénétrant , d'une éloquence chaleu-
reuse et persuasive. Complètement dévoué à la cause de soa pays , il avait combattu avec courage dans la guerre contre les Génois, et s^était placé très haut dans Testime de ses compatriotes, n avait mérité et obtenu Tamitié de Paoli. La mère de Napoléon , madame Laetitia Ramolino, non moins remarquable par sa beauté que par ses qualités toutes viriles , s'était , par son dévouement et son courage , montrée digne de son mari. Elle le suivait à la guerre et partageait ses fatigue» et ses dangers. Ce fut pendant une de ces courses militaircfs qu'elle devint enceinte de celui qui devait être le plus grand capitaine de tous les siècles.
Madame Bonaparte vint à Âjaccio pour y faire ses couches.' Sa position semblait avoir accru son énergie naturelle. Elle dédaignait de prendre aucune de ces précautions nécessaires, en pareille circonstance, à la plupart des femmes. En 1769 , le 15 août , jour de TÂssomption, elle voulut , quoique très avancée dans sa grossesse , assister à la fête qui devait être célébrée avec une grande pompe. Mais à peine entrée à l'église , elle se sentit prise par les douleurs de l'enfantement , et fut forcée de se retirer en hâta dans sa maison. Elle n'eut pas le temps d'arriver jusqu'à sa Chambre à coucher , et dans le premier salon , sur un \iieux tapis à personnages homériques , elle mit au monde un enfant.
Cet enfant , qui surpassa tous les héros de Vlliade et de V Odyssée , c'était Napoléon.
Ses premières années ne présentèrent rien d'extraordinaire, (c Je n'étais alors , a-t-il dit lui-même , qu'un enfant obsliné et «curieux, d Son caractère, remarquable par sa turbulence et sa vivacité , avait quelque chose de cette pétulance.inquiète, de cette humeur taquine et querelleuse qui faisait pleurer la mère de du Guesclin. Mais plus heureuse que la dame bretonne , madame Laetitia Bonaparte avait de l'empire sur son fils. Il
c/i<»uS/yci4^mù^^^^^^^^'^^^ son autorité. Elle savait s'en faire aimer et res-
pecter.
Un vieil oncle, l'archidiacre d'Ajaccio, Lucien, qui a été le parrain d'un des frères de l'Empereur , avait aussi une
■JT
''■Vui*^^<J^^ . -* / / '«^' - JtiM^ * X^éc*>%ê*»^ Jli.
DE L'EMPEREUR. iSfAPOLÉON.
graBde«iiiflueiice sur le jeune Napoléon. CTétait un homme plein de savoir ef de sagesse, vénéré dans le pays, où il était l'ariûtre de toutes les discussions , le pacificateur de toutes les querelles. Ses soins et ses économies avaient conservé le patrimoine et rétabli la fortune de Charles Bonaparte, que la guerre de l'indépendance et la malheureuse issue d'une entreprise de dessèchement de salines avaient beaucoup dérangée. Le père de Napoléon s'était aussi vu frustré d'une riche succession par les intrigues des jésuites, qui s'en empar^ent pour soutenir un des établissemens d'éducation qu'ils avaient fondés en Corse. Le digne archidiacre montrait une sincère amitié pour^apoléon« Il avait observé, avec autant de curiosité que de satisfaction, la rare intelligence, l'indépenSance de caractère, la constance de volonté qui se développaient dans cet enfant, dont il devinait le génie et semblait pressentir l'avenir. Ses dernières paroles à la famille réunie furent comme une prédiction de la grandeur future de son neveu préféré. On s'étonnait qu il n'eût fait aucune disposition en sa faveur, ail est inutile , dit le vieillard mourant, de son- « ger à la fortune de Napoléon. Il la fera lui - même. Il sera le a chef de la famille. » ' ' '
Lorsque Napoléon eut atteint l'âge de dix ans, ^n père y qui se rendait à Versailles comme député de la Corse, Tem- . mena en France, et le conduisit à l'École militaire de Brienne. La politique du gouvernement français voys^it avec plaisir et facilitait l'admission dans les écoles royales , des enfans des principales familles delà Corse, réunie seulement depotsipeu d'années an territoire national. Une éducation toute française devait inspirer à ces jeunes gens des sentimens d'affection et de dévouement pour leur nouvelle patrie. Napoléon se montra toujours fidèle à cette première direction de son éducation.
Les religieux minimes de l'ordre de Saint-Benott avaient la direction de l'Ëcole de Brienne. Chose assez étrange ! des moines étaient chargés de former des soldats : il faut même convenir qu'ils ne s'en acquittaient pas trop mal , puisqu'ils ont élevé Napoléon. Celui - ci entra avec joie à Brienne. Dévoré du désir d'apprefidre, pressé de parvenir, il se fit promp-
tement remarquer par ses progrès et par son apptication. 11 fut bientôt reconnu pour le plus fort mathématicien de* Técole. Son professeur de mathématiques, le Père Patrault , avait alors pour aide et pour répétiteur un homme qui depuis a joué un rôle brillant à la tète des armées françaises, Fichegru. Mais la différence des âges met, à la première époque de la vie , une telle barrière entre les hommes, que , malgré leurs rapports journaliers de maître et d'élève, il ne s'établit aucune liaison entre le jeune Bonaparte et le futur conquérant de la Hollande.
Malgré son esprit méditatif et son goût pour la solitude ' Napoléon était aimé de ses condisciples. 11 s'était fait une heureuse révolution dans son caractère; il était devenu doux, tranquille, appliqué. L'influence,. qu'il exerçait sur les autres élèves l'avait fait choisir par eux pour être le directeur et le régulateur de tous leurs amusemens. Il savait donner à ces délassemens de la jeunesse un but grave et .utile. C'étaient , tantôt des répétitions des fêtes historiques de Rome ou de la Grèce, tantôt celle des scènes animées des jeux olympiques, plus souvent encore des représentations de batailles, des simulacres de sièges. Napoléon étudiait les hommes dans ses jeunes camarades. Par ces combats d'enfants , il préludait à ses victoires de géans.
On a gardé le souvenir des amusements qu'il inventa pendant l'hiver rigoureux de 1783 à 1784, où la neige, tombée avec abondance, couvrait les cours et les jardins, et semblait s'opposer à toute espèce de jeux» Il en profita pour construire régulièrement des forts et des redoutes , dont ensuite il fit faire le siège en règle, avec des balles de neige et des boulets de glace, attaquant et détruisant ainsi, comme général , ce qu'il avait édifié comme ingénieur.
Quand Napoléon n'était pas occupé de la direction des amusemens de ses camarades, il passait ses' heures de récréation dans la bibliothèque de l'école, à lire Arrien, Polybe et Plutarque. La lecture des œuvres substantielles des historiens, des philosophes et des hommes de guerre était poar lui un besoin impérieux. Il fallait une nourriture forte à cet esprit puissant. '
Aux grandes fl^ de Brienne , aux distributions solennelles de prix, où étaient admis tous leshabitans des environs, c'était Tiisage que les postes^ chargés de maintenir Tordre intérieur de Técole fussent entièrement composés d'élèyes. On choisissait, pour officiers commandans, ceux qui se dis* tinguaient par leur bonne conduite. Napoléon ne manqua jamais de mériter cet homieur. La bienveiltance des maîtres à son égard était justice.
Voici un trait qui prouve combien déjà il avait de respect pour la disciplina militaire , et conune it savait la faire respecter. Il commandait le poste de la comédie; Ifis élèves allai^tt représenter la Mort de César. La foule se pressait aux portes; et, d'après la consigne, on ne pouvait péoétrer dans la salle qu'avec des billets. La femme du concierge de Brienne (Haute, depuis concierge à la Malmaison) n'en avait pas, mais néanmoins , espérant passer à la faveur de ses relaatioDs avec les jeunes gardiens du poste, elle se présenta. L'entrée lui fut refusée. Ce refus la mit dans une violente colère, qui s'exhala sans ménagemens en cris , en plaintes et en injures. La foule paraissait vouloir prendre son parti. Le sergent de garde se hâta de prévenir l'officier. Napoléon aussitôt parut au seuil de la porte, et s'écria : «Qu'on éloigne cette femme a qui apporte ici la licence des camps. » On lui obéit. Ses panAes , son geste , le ton de sa voix en imposèrent aux spectateurs , et ramenèrent soudain le calme et le silence.
Napoléon avait une sensibilité extrême, mais c'était cette sensibilité de l'àme qui vient d'un juste orgueil et de la conscience de ce qu'on vaut , qualité précieuse que les iastituteurs de la jeunesse devraient respecter comme indice d'un noble caractère. Un jour, pour quelque malice d'écolier, il avait été condanmé à revêtir l'habit de bure et à dtner à genoux dans le réfectoire ; mais au moment de subir sa pimition , il éprouva tme attaque de nerfs fî violente , que le supérieur lui-même , effrayé et charmé tout à la fois d'une aussi vive impression , le renvoya à sa place accoutumée et ordonna de lui épargner à l'avenir toute humiliation de cette espèce. Le Père Patrault , qui s'était écrié qu'on dégradait son premier mathématicien, obtint ensuite pour lui qn pardon complet.
L'applicatioa soutenue et la soumission à la discipline révère de Brienne n^avait pas altéré la vivacité naturelle de Bonaparte. Â fépoque de sa confirmation, Tarchevèque qui lui conférait ce sacrement parut s'étonner au nom de Napoléon , et4it qu'il ne connaissait pas ce saint dans le calendrier. Le jeune homme piqué , sans être troublé par la sainteté du lieu ni par la dignité archiépiscopale, s'écria sur-le-champ : «Je le crois bien, c'est un saint corse. Et d'ailleurs, n'y a-t-il a de saints dans le Martyrologe qu'autant qu'il y a de jours «dans Tannée?»
En 1784 , et ^près le concours d'usage, Napol^n passa â l'école militaire de Paris , d'où il ne devait sortir que pour entrer dans un régiment d'artillerie.
Les notes qu'à cette époque ses chel^ et ses professeurs ont prises sur son compte méritent d'être recueillies.
Voici celle que lui donna, à sa sortie de Brienne, M. de Keralio , inspecteur des douze écoles militaires , homme distingué par ses connaissances et par son impartialité. «M. de «Bonaparte (Napoléon) , né le 15 août 1769, taille de quatre «pieds dix pouces dit lignes, a fait sa quatrième; de bonne «constitution*, santé excellente; caractère soumis, honnête et «reconnaissant; conduite très régulière; s'est toujours dis- «tingué par son application aux mathématiques; il sait très « passablement son histoire et sa géographie; il est assez faible -«dans les exercices d'agrément et pour le latin, où il n'a fait <(que sa quatrième; ce sera un excellent marin; mérite de «passer à l'école de Paris. » Le même M. de Keralio avait répondu aux moines de Brienne', qui voulaient garder Napoléon encore une année pour le perfectionner dans la langue latine :«Non, j'aperçois dans ce jeune homme une étincelle «qu'on ne saurait trop cultiver. »
La haute et supérieure intelligence de Napoléon fut aussi promptement jugée à Paris qu'elle l'avait été à Brienne. Ce qu'il y avait de grand, d'extraordinaire en lui, frappait déjà tous ceux qui l'entouraient.
Domairon, son professeur de belles-lettres, disait en parlant de ses compositions de rhétorique : « C'est du granit
«cliauiïéau volcan. » Cette image, quoique un peu prétentieuse , caractérise fort bien le genre de talent de Fauteur des proclamations aux armées d'Italie et d'Egypte, admirables monamens de l'éloquence militaire.
M. deL'Éguille, proiFesseur d'histoire de Napoléon , a laissé sur son élève une courte note que les événemens ont depuis rendue remarquable : ce Corse de nation et de caractère , il a ira loin, si les circonstances le favorisent. » C'est à ce professeur, pour lequel il avait une véritable estime, que Bonaparte consul disait plus tard : « De toutes vos leçons, celle «qui m'a laissé le plus d'impression;^, c'est la révolte du con- «nétable de Bourbon; mais vous aviez tort de me dire que «son plus grand crime avait été de faire la guerre à son roi. , «Son véritable crime fut d'être venu attaquer la France avec «les étrangers.»
L'école militaire de Paris , création du règne de Louis XY, était tenue avec une sorte de magnificence qui rappelait par trop les prodigalités de ce monarque. Napoléon n'y fut pas long- temps sans comprendre combien une manière d'être somptueuse et recherchée était contraire aux habitudes qu'on aurait dû faire contracter aux élèves, pour la plupart fils de pauvres gentilshommes de province, destinés à vieillir dans les grades inférieurs , et à vivre dans la gène et le besoin. Une éducation environnée des jouissances du luxe ne lui semblait convenir dans aucun cas à des militaires. Il trouva le remède aussitôt qu'il eut reconnu le mal , et il adressa aux chefs de Técole un mémoire dans lequel il signalait les moyens propres à rendre ce bel établissement plus digne de son but. Discipline, travail, sobriété, économie, telles étaient les bases qu'il voulut vainement faire admettre. Ce mémoire fut le premier essai de son génie administrateur. Mais ce qu'il n'eut pas alors le bonheur de voir adopter, il l'ordonna plus tard au temps de sa puissance. On en a apprécié la sagesse et l'utilité. Les idées de sa jeunesse ont été suivies, lors de la création et dans les règlemens de ces vastes pépinières d'officiers braves et instruits, établies par l'ancien élève de l'école militaire de Paris , à Fontainebleau et à Saint-Cy r.
RÉSUME CHRONOLOGIQUE