JEUNESSE DE NAPOLÉON
15 ma/. Réunion de IftGorteàlaFfapoe.
15 aoù$. Naissance de Napoléon Bonaparte.
Le jeune Napoléon vient à Paris arec son pore Cbarles Bonaparte , député de la Corse
23 apnl. Il entre à Féeole militaire de Brienne.
17 octobre, II passe à Técole militaire de Paris.
\^ ê^ptembre. Il est nommé lieutenant en second au l®** régiment d'artillerie de La Fëre.
tl passe lieutenant en premier an régiment d'artillerie de Grenoble.
Étant à Âuxonne, il adresse et publie une lettre énergique à M. de ButtafUooo, député corse à l'assemblée constituante; dans cette lettre il accuse ce député de trahison. (Cette lettre , tirée à cent exemplaires, fUt imprimée d'abord à D6Ie. La société patriotique d'Ajaocio la fit réimprimer ensuite, et décida que le nom ^infâme serait donné à M. de Buttafùoco.)
U fait un voyage à Paris , et communique à l'abbé Haynal une histoire de la Corse , composée dans les loisirs de sa garnison , et qui obtient les suffrages de cet auteur distingué.
H remporte à racadémie de Lyon, le prix proposé snr cette question; Quels sont les principes et les institutions à inculquer aux hommes pour les rendre le plus heureux possible?
6 février. Il est nommé capitaine aa 4® régiment d'artillerie à pied.
Il va en congé en Corse, y est nommé cbef d'un bataillon corse , et oombat pour la France contre les révoltés d'Ajaecio.
10 aoUt. II assiste à Paris aux événemens du 10 août
Septembre. 11 retourne en Corse, et devient l'ami du général Paoli.
19 octobre. H est nommé chef de bataillon d'artillerie.
Janvier. Il est chargé d'une expédition contre les lies (Sardes) de la Madeleine etdeSaint-Étienne.
7 mars. Première coalition contre la république française. Les souverains d'Autriche, de Prusse, d'Allemagne, d'Angleterre, de Hollande, d'Espagne, de Portugal, des Denx-Sidles, le pape et le roi de Sardaigne y prennent part.
Bévolte de Paoli. Rupture de Napoléon avec lui.
8 Juin. L'Angleterre déclare tous les ports de France en état de binons, et prononce la confiscation des bAtimens neutres qui entreprendraient d'y porter des vivres.
Napoléon combat en Corse contre le parti anglais.
11 revient en France avec tonte sa fa-
mille.
Paris. — De,riniiiriin«rM île Riorooi cl C*, raa det Frana-Boargeoi»-5«iat-llMhd , 8.
PREMIÈRES AHMES.-S[ÉGE DE TOULON.-IS VEnDËHIAlRË.
Après un examea brillant, où il éclipsa tous ses camarades et inërita l'approbation du savant La Place, son esaminateur. Napoléon fut nommé , le l*"" septembre 1 78Ô , lieutenant en second au régiment d'artillerie de LaFère , qu'il quitta bientôt pour passer lieutenant en premier au régiment d'artillerie de Grenoble.
Le bataillon auquel il devait appartenirétait alors en f^rnison à ValcBce. Il l'y rqoignit , et ce fut dans cette ville qu'il iît counaissance avec ses nouveaux camarades, dont quelques-uns , sous l'Empire , ont occupé de hauts emplois dans l'admimstration , ou mérité des grades élevés dans l'armée.
Le Donveau lieutenant d'artillerie fut parfaitement accueilli à Valence ; sa supériorité morale et intellectuelle ne tarda pas à y être universellement reconnue. Ou l'admit et en le re^iercba dans les meilleures maisons de la ville.
Une dame da plus rare mérite , et qui domiait le ton à la société , madame du Colombier, lui avsrit fait un accueil empressé. Cette dame avait une fille charmante qui inspira à Napoléon la première passion véritable qu'il ait ressentie ; la jeune demoiselle partageait son amour ; mais il était trop amoureux pour abuser de sa confiance; il sut contenir son ardeur dans de justes bornes. Sa vénération pour mademoiselle du Colombier et leur mutuelle simplicité étaient si complètes, qu'ayant obtenu d'elle un rendez-vous par un jour d'été , au lever de l'aiirbre , sous l'ardent climat du midi , tout leur bonheur se réduisit à manger des cerises ensemble. C'est Napoléon , c'est le vieil et grand empereur brisé par la fortune, qui , encore tout ému des souvenirs de sa jeunesse , a raconté lui-même à Sainte-Hélène cette scène si pure de son premier amour, imprégnée comme une idylle antique d'un doux parfum de naïveté et d'innocence. Napoléon a toujours voulu qu'on respectât les deux grandes vertus de l'espèce humaine : le courage de ('homme et la pudeur de la femme.
Le jeune officier, quoique adonné avec l'entratnemeq); naturel à son âge aux plaisirs du monde et au charme d'une passion naissante, ne négligeait point les lectures sérieuses qui donnent tant de secours et de puissance à l'homme de génie. Non content de relire et de méditer les ouvrages relatifs à sa profession , il consacrait chaque jour quelques heures aux études littéraires et historiques. Ce fut dans les garnisons de Valence, de Lyon , de Douai et d'Auxonne, où son régiment passa successivement, qu'il composa une suite de lettres historiques sur la Corse qui méritèrent les suffrages de l'abbé Raynal. Cette histoire a été malheureusement perdue. A la même époque il /ompo i l a it Je prix de l'Académie de Lyon en traitant cette délicate et importante question : Quels sont les principes et les institutions à inculquer aux hommes pour les rendre le plus heureux possible? Ce mémoire , qui fut très remarqué dans le temps 9 aurait été aussi perdu pour la postérité, si son frère Louis n'en eût conservé une copie : car Napoléon, étant devenu empereur, en avait jeté au feu un exemplaire qu'il croyait unique , et que M. de Talleyrand lui avait présenté , espérant lui faire
DE UEiMPEREUR NAPOLÉON.
sacouc. M. Gourgaud à publié ce mémoire en 1896 sur une copie tronquée ou incomplète. 0&«if y retrouve pas celte belle
IflolMPO ftdtc ' i BAcadémie^de Lyon : « Les grands hommes c sont comme des météore^j/ifÊUÊÊiMmÊà otfo Gonsmncn t^pe af <ïétiaîP8»4i^40iMi» Cependant le style en est^flkne et original ; la façon austère dont la question moi^^f^est présentée est t^npérée par Texpression de sentime&^^tl^dres et affectueux pour le bonheur de lliumanité. C'est tnif monument précieux de la jeunesse de Napoléon, et qui prouve qu'il était capable de réussir dans tous les genres; mais i\ était destiné à acScumuler sur sa tète d'autres couronnes que les couronnes littéraires.
Napoléon fut nommé, le 6 février 1792 , capitaine au 4^ régiment d'artillerie à pied. Peu de temps après il obtint un congé pour aller en Corse visiter sa famille. A peine y fut-il arrivé que les suffrages de ses compatriotes l'appelèrent au commandement d'un bataillon de volontaires avec lequel il se distingua dans plusieurs engagements comtre les gardes nationaux d^Ajaccio, que l'or et les jintrigues de l'Angleterre avaient poussés à l'insurrection, et qui décoraient leur révolte du beau titre d'amour de l'indépendance. La fidélité à la France , dont Napoléon fit preuve en cette circonstance , donna lieu à une dénonciation qui l'obligea de revenir à Paris se justifier. On l'accusait d'avoir fomenté lui-même les trou-* blés qu'il avait apaisés. Il ne lui fut pas difficile de réduire au néant cette calomnie, inventée par un ancien ennemi de sa famille.
Pendant le séjour qu'il fit à Paris à cette occasion , il fut téipoin des événemens du 20 juin et du 10 août. On raconte qu'il ne put voir sans dégoût les hommes que le parti révolutionnaire fit agir dans ces deux mémorables journées, où Ton ôta à Louis XVI sa couronne, en attendant qu'on lui prit ^ tète.
A son retour en Corse , Napoléon trouva Paoli investi du commandement militaire de l'île. Ce général , qui n'avait pas eocorejeté le masque, manifestait un grand attachement pour la cause française. Il accueillit avec empressement le fils de son
ancien compag^non d'armes , et lui témoigna mie vive amitié. De son côté , Napoléon avait une véritable admiration pour rhomme qu'il considérait alors comme le héros de la Corse ; il était fier d'avoir obtenu son affection. Pa«U ntodait- justice aux grandes qualités deJSapoléon Bonaparte : a Ce jeune «homme, disait-il, est taillé à Fantique ; è tf ast-i m béwi» de «Plutarque.»
Au commencement de 1793 , Napoléon prit part à une expédition qui fut dirigée de Toulon contre la Sardaigne , dont le roi se trouvait en guerre contre la République ; il fut chargée, avec deux bataillons corses, de s'emparer du fort Saint-Étienne et des lies de la Madeleine , pendant qu'une division navale , portant des troupes de débarquement, devait opérer une descente sur le territoire ennemi. Il réussit dans son entreprise ; mais l'expédition maritime, contrariée par les vents, cooibattue par les tempêtes, n'eut pas le même succès. Elle n'arriva en vue des côtes de Sardaigne que lorsque les habitans s'étaient déjà préparés à la défense. La descente tentée ne put être effectuée. L'escadre , après avmr éprouvé de fortes avaries et perdu beaucoup de monde , fot obligée de rentrer dans les ports français. Napoléon reçut l'ordre de revenir en Corse, et d*abandonner sa conquête.
La mauvaise issue de cette expédition encouragea l'insurrection soudoyée par les Anglais. Paoli , gagné par eux , se déclara contre la France ; il essaya vainement d'entraîner à la révolte son jeune héros. Napoléon était Français dans tous ses sentimens; il résista aux séductions et à l'exemple du général, et réussit, à travers* mille dangers, à rejoindre â Galvi les représentans du peuple. La défection de Paoli, qui reçut bientôt un appui par un débarquement de troupes britanniques, privait les Français et leurs partisans de tbus moyens de défense: ils luttèrent quelque temps avec courage; mais, vaincus par le nombre, ils furent forcés d'abandonner momentanément la Corse. Dans cette guerre, où la maison des Bonaparte fut pillée, Napoléon, ainsi que toute sa famille, fut proscrit par le parti vainqueur. Après avoir installé sa mère et ses sœurs dans une bastide, voisine de Marseille , il se disposa à partir pour Paris afin d*y solliciter du service.
(Test alors , au moment où il semblait devoir être abattu par la mauvaise fortune et par la ruine des siens , qu'ayant foi en son génie , il répondit à un ami qui était venu lui offrir ces consolations banales dont les hommes sont prodigues envers les malheureux : « En temps de révolution , avec de a la persévérance et du courage, un soldat ne doit désespérer «de rien.»
Napoléon pouvait-il douter de l'avenir î
Cependant l'insurrection avait éclaté dans les départemens de Test et du midi : Lyon , Marseille et Toulon s^étaient déclarés contre la Convention. Le parti fédéraliste dominait à Lyon et à Marseille. Ces villes n'étaient défendues que par leurs citoyens, depuis long-temps armés et organisés ea gardes nationales : mais Toulon avait été livré à Tétranger ; des agens du gouvernement britannique , s'appuyant sur TafPection qu'une partie de la population portait encore à la famille des Bourbons , et flattant les royalistes de l'espoir du rétablissement du trône , avaient fait admettre dans te port une escadre composée de bâtimens anglais, espagnols et napolitains. Cette escadre se présenta sous leprétexte de soutenir les droits de Louis XYII. Elle débarqua des troupes qui occupèrent la ville , le port et les forts , et aussitôt un gèlerai anglais prit le commandement supérieur de Toulon.
Avant son départ pour Paris , Napoléop fut appelé à Nice , quartier général'de l'armée d'Italie, par le général Dugna, qui le chargea d'une mission difficile. Il s'agissait d'entrer en pourparler avec les chefs de l'insurrection marseillaise , dont les postes, établis à Avignon, coupaient les communications de l'armée d'Italie avec la France, et empêchaient le passage des convois de vivres et de munitions. Napoléon réussit à persuader aux fédéralistes de cesser d'inquiéter les opérations d'une armée chargée de la défense du territoire national.
C'est à cette négociation , qui fut promptement terminée , cfu'est due la composition du Souper de Beaucaire, dialogue vif et ferme , empreint de la couleur du temps , où Napoléon a reproduit, au milieu de vues justes et profondes sur la si-
tuation du pays , tous les argumens dont il se servit auprès des chefs insurgés. Ce dialogue a été imprimé pour la première fois , en 1 793 , à Marseille.
A son arrivée à Paris , Napoléon apprit que là Convention , vivement irritée de renvahtesement du territoire français et de Foccupation de Toulon , venait de donner ordre aux gé* néraux Gartaux et Lapoype de réunir leurs forces , afin de réduire la dté rebelle. Lui-même il fut désigné, par le comité du salut public , pour aller prendre le commandement de Tartillerie de siège.
Le siège de Toulon commença la réputation militaire de Napoléon. Il eut à lutter successivement contre llmpéritie des généraux et Tamour-propre des représentans du peuple; mais son caractère droit, sa volonté ferme, l'utilité de ses conceptions , sa vigueur et sa rapidité dans Fexécution surmontèrent tous les obstacles. Il commença d'abord par suppléer à tout ce qui lui manquait enartillerie et en munitions; il oi^anisa un parc de plus de cent pièces de gros calibre , fit une reconnaissance exacte des abords de la place et des nouvelles et terribles fortifications que les Anglais avaient élevées , ensui^ il établit ses batteries.
Gartaux 9: Doppet, qui précédèrent Dugommier dans le commandement de Varmée de siège, généraux pleins de bonne volonté, mais sans talent, furent obligés' de céder comme les autres à Tasc^dant du jeune commandant de Tartillérie. G'était ce qu'ils avaient de mieux à faire. Les scridats, qui ne se trompent guère en pareilles circonstances, leur en avaient donné l'exemple.
Napoléon était à tout et partout; faisant le général et le soldat ; tour à tour fantassin et cavalier , mineur et artilleur. Quand l'ennemi tentait une sortie , ou par une attaque inattendue forçait les assaillans à quelque manœuvre rapide et non encore ordonnée , les chefs de colonnes , les commandans de postes et de détachemens , dans leur hésitation , n'avaient tous qu'une même parole : « Gourez au comman- «dant de l'artillerie; demandez-lui ce qu'il faut faire, il le ce sait mieux que personne.» Napoléon donnait ses instructions, on lui obéissait , non pas seulement avec le respect que
commande le grade, mais encore avec cette confiance qu'impose le génie. Du reste, il ne se ménageait point. Toujours au feu, toujours attentif aux mouvemens des assiégés, il déployait en toute circonstance cette remarquable activité qu'aucun homme n'a eue au même degré que lui. Aussi courut-il des dangers pendant le siège. Il y eut trois chevaux tués sous lui : et , lors d'une sortie qu'il repoussa , où soà courage sauva les batteries françaises , il reçut d'un grenadier anglais , à la cuisse gauche , un coup de baïonnette qui lui fit une blessure tellement grave, que paidant quelques instans il fut menacé de l'amputation.
Une maladie de peau , gagnée à cette époque , altéra longtemps son excellente constitution. Un jour qu'il était dans une batterie exposé au feu le plus violent de la place , un des chargeurs fut tué. Il importait beaucoup que le feu de l'artillerie firançaise ne se ralentit pas. Napoléon prit le refouloir et chargea lui-même dÛL ou douze cdups. L'artilleur mort était infecté d'une gale très maligne ; Napoléon en fut atteint. L'ardeur de la jeunesse , les impérieux devoirs du service l'empêchèrent de se traiter convenablement. Le mal disparut , mais le poison n'était que rentré. Sa santé en fut gravement affectée ; de là cette maigreur malafiive , cet aspect chétif et débile qu'il eut pendant long-temps. Ce ne fut qu'après ses campagnes d'Italie et d'Egypte, qu'étant devenu empereur , et ayant plus de loisir sédentaire , il consentit à se soumettre à un traitement , indiqué par le célèlMre Gorvisart , et qui lui rendit sa force primitive.
La connaissance de Napoléon avec deux des hommes auxquels il a porté le plus d'affection date du siège de Toulon. Ce sont Muiron , tué près de lui à Arcole , et Duroc^ mort à Wurtchen, autre champ de bataille où sa vie fut aussi exposée. Muiron, déjà capitaine d'artillerie, lui servait d'a<i(îudant pendant le siège de Toulon. Duroc , qui est devenu duc de Frioul et grand-maréchal du palais, n'était encore que lieutenant. Napoléon savait apprécier les hommes et deviner les emplois auxquels ils étaient propres. 11 distingua Duroc et le forma. *
Un sous-officier d'artillerie a aussi dû sa fortune au siège de Toulon. Napoléon faisait établir sous le feu de l'ennemi une
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des premières batteries du siège ; ayant un ordre à donner , il demanda autour de lui un swgent ou un caporal qui sût écrire. Un jeune homme sortit des rangs, et sur Tépaulement même de la batterie écrivit sous sa dictée. La lettre était à peinefinie, qu'un boulet couvrit de terre le papier et Fécrivain : «Tant mieux, dit galment celui-ci, je n'aurai pas besoin de a sable.» La plaisanterie, le calme avec lequel elle fut fiaiite, fixèrent l'attention de Napoléon. Ce sergent , qui par la suite se montra toujours digne de sa bienveillance , c'était Junot , mort depuis duc d'Abrantès, gouverneur général de Tlllyrie et colonel général des hussards.
L'intrépide général Dugommier, militaire instruit, et qui comptait cinquante ans de bonsservices , n'eut pas plus tôt pris le commandement de l'armée, qu'il reconnut ce que valait Napoléon. Sa vieille expérience ne dédaignait pas les conseils du jeune chef de bataillon d'artillerie; il témoignait hautement l'estime qu'il faisait de ses conceptions. Après la prise dé la ville, U le recommanda au comité du salut public, comme celui à qui le succès était principalement dû. On prétend même que , demandant pour lui un grade supérieur , il a^jouta : a Avancez-le , car si vous étiez ingrats envers lui, il s'avancerait tout seul. » C'était une espèce de prédiction que Napoléon s'est chargé d'accomplir.
Napoléon, de simple chef de bataillon d'artillerie, aurait pu devenir, avant la fin du siège, général en chef de l'armée de Toulon. Les représentants du peuple, mécontents de la l^teur des opérations, voulaient destituer Dugommier. Ils offrirent le commandement à Bonaparte. Celui-ci refusa. Il rendait plus de justice à Dugommier, et il l'estimait trop pour vouloir s'élever par sa ruine.
La Convention avait auprès de l'armée de Toulon trois commissaires: Barras, Fréronet Gasparin. Ce dernier, qui avait servi, eut toiyours le bon esprit d'appuyer les avis du commandant de l'artillerie. U avait été témoin de sa bravoure, et reconnaissait son génie. C'est par le secours de ce digne représentant que, dans un conseil de guerre tenu à Ollioules, le 15 octobre. Napoléon fit adopter le plan qu'il avait conçu pour soumettre Toulon.
DE L'EMPEREUR N^APOLÊON.
Ce plan consistait, non pas à diriger le feu de Tartillerie sur une ville française, mais à s'emparer des hauteurs du Gair qui dominent la rade et les forts de Toulon et qui en commandent rentrée. Les Anglais, appréciant l'importance de cette position, y avaient construit le fort Mulgrave, que la perfection et le nombre de ses moyens de défense faisaient surnommer le Peut-Gibraltar. Napoléon pensait avec raison qu'aussitôt qu'il serait maître de ce point, d'où il aurait menacé la communication entre la flotte et la garnison assiégée, les Anglais, pour ne pas rester spectateurs de la prise de leurs soldats, privés du secours de la marine , se hâteraient d'évacuer la ville.
En conséquence, et pendant qu'afin de donner le change à Tennemi on faisait des manifestations sur un côté opposé. Napoléon s'occupa d'établir la batterie nécessaire pour soutenir l'attaque du fort Mulgrave. Les travaux avaient été cachés avec le plus grand soin ; les canons étaient en position ; on n'attendait plus qu'une nuit favorable, lorsqu'un ordre irréfléchi des représentans du peuple, en faisant démasquer et jouer toutes les pièces, révéla aux Anglais le péril qui les menaçait. Us résolurent aussitôt de détruire les ouvrages des assaillans. La nuit suivante, six mille hommes, sous les ordres du général O'Hara, commandant de Toulon, qui voulut diriger luimême cette expédition, sortirent sans bruit de la ville. Ils avaient déjà réussi à pénétrer dans la batterie ; déjà les pièces étaient enclouées; les Français étonnés de cette brusque attaque avaient perdu du terrain, et cherchaient à se reconnaître : mais Napoléon était là ; au lieu de reculer comme les autres, il se jeta sans hésiter , avec un bataillon seulement, dans un boyau de tranchée qui le conduisit sur les derrières des Anglais. Il y arriva sans être aperçu ; et quand il fut au milieu d'eux, il commanda fou à droite et à gauche. Le désordre se mit dans les ran^^ ennemis, surpris à leur tour. Le général O'Hara, en voulant rallier ses soldats, fot fait prisonnier. L'approche.du général Dugommier , à la tète de quelques bataillons , acheva de décider la retraite de la division anglaise , qui fut ramenée en désordre jusque sous les murs de la place.
Enfin, quatre mois après le commenœment du siège, le fort Mulgrave, attaqué dans la nuit du 18 au 19 décembre, fat emporté de vive force. Napoléon et Dugommier y entrèrent des premiers, par une embrasure. Le vieux général était accablé de fatigue, c Allez maintenant vous reposer , lui dit à Napoléon : nous venons de prendre Toulon, vous y couche- « rez demain, v
Le lendemain , en effet , Tescadre ennemie , qui pouvait être foudroyée par les batteries que Napoléon avait fait établir peu* dant la nuit, se hâta de retirer la garnison et d'évacuer le port et la rade de Toulon. Le même jour les forts et la ville furent occupés par les troupes de la République.
Napoléon Bonaparte avait bien mérité de la patrie pendant le siège : le grade de général de brigade d'artillerie fut sa récompense. En cette qualité, il fut chargé d'abord de l'armement et de la mise en état de défense des côtes de Provence et de la rivière de Gènes. Ensuite il obtint le commandement de l'artillerie de l'armée d'Italie. *
Napoléon , en mars 1794 , rejoignit à Nice le quartier général de cette armée , commandée par le général Dnmerbion, vieil et brave officier, qui avait été dix ans capitaine de grenadiers. Dumerbion était instruit, expérimenté, et connaissait parfaitement les Alpes maritimes, où la guerre se fusait alors ; mais la goutte lui ôtait toute activité.
Le nouveau général d'artillerie ne fut pas plus tôt mis en possession de son commandement qu'il fit une tournée sur toute la Kgne, afin de reconnaître par lui-même la position des troupes et l'ensemble des opérations. A son retour il avait déjà trouvé les moyens d'assurer la victoire à l'armée française. Il développa ses idées dans un conseil de guerre où se trouvaient les rçprésentans du peuple Robespierre jeune et Ricord atné. La réputation qu'il avait acquise au siège de Toulon, les talens dont il avait fait preuve, soumirent toutes les opinions à la sienne. Son plan fut adopté.
L'exécution en fut confiée au général Masséna. (Dumerbion était malade dans son lit.) L'armée s'ébranla sur quatre co-
lonnes. En pea de jours la fameuse position de Saorgio , occupée par 20,000 Piémontais , fut tournée , le col de Tende pris, et Tannée française établie dans des positions inexpugnables , sur la chaîne supérieure des Alpes. La place forte de Saorgio , des vivres , des munitions en abondance , soixante bouches à feu, et un grand nombre de prisonniers , furent les résultats de ces belles manœuvres, qui prouvèrent aux hommes du métier que le général Bonaparte, déjà reconnu propre à ordonner les détails d'un siège , était également capable de diriger les mouvemens d'une armée. Napoléon , qui pensait n'avoir rien fait tant qu'il restait encore quelque chose à faire, avait proposé, après la prise de Saorgio, de rassembler sous Goni l'armée des Alpes et celle d'Italie. Ce plan aurait donné à la République le Piémont et la ligne du P6. Mais il aurait fallu réunir les deux armées sous un seul chef, et l'amour-propre des deux généraux s'opposa à l'exécution du projet de Bonaparte. L'approbation du comité de salut public eût d'ailleurs été nécessaire pour la jonction des deux armées, et il est douteux qu'on l'eût obtenue. Ge comité, qui de Paris voulait diriger la guerre, comme ïe conseil aulique la dirigeait devienne, n'était pas toujours heureux dans ses résolutions. Une organisation nouvelle de l'arme de l'artillerie priva Bonaparte de son commandement. On le désigna pour passer dans l'infanterie, et pour aller commander une brigade dans la Vendée. Il tenait à rester dans l'artiUerie, où son grade le rendait presque indépendant de tous les généraux , excepté le commandant en chef. Il se rendit à Paris, afin de réclamer auprès du comité militaire. Le député Aubry dirigeait ce comité. C'était un simple capitaine d'artillerie, qui, de son autorité privée , s'était institué lui-même général. Il accueillit peu favorablement le vainqueur de Toulon. Aux obsei*vations les plus justes et les plus pressantes, il ne répondit qu'en lui opposant avec aigreur sa grande jeunesse, a On vieillit vite «sur les champs de bataille, et j'en arrive,» répliqua vivement Napoléon. Le mot était digne et piquant. Aubry n'avait jamais vu le feu. Bonaparte indigné se retira , et envoya sa démission au comité, au moment même, où, dans sa fureur, Aubry allait lui adresser sa destitution.
Ce fut pendant Tinaction qui suivit cette démission, et qui convenait si peu à ses goûts , qu'il conçut le projet d'aller servir en Turquie contre l'Autriche. La demande qu'il en fit au comité militaire, et la note où il exposait son plan n'ayant obtenu aucune réponse , ce projet resta heureusement sans exécution.
Cependant l'armée d'Italie , privée des conseils du général d'artillerie, avait cessé d'obtenir des succès. Le nouveau commandant en chef, Kellermann, après avoir perdu les positions que Bonaparte avait fait occuper, annonça à la Convention qu'il allait être forcé d'évacuer Gènes. L'alarme se mit dans le comité du salut public. On y réunit tous les représentans qui avaient été à l'armée d'Italie ; et ceux-ci, d'une voix unanime, désignèrent le général Bonaparte comme étant le seul capable, par sa connaissance des localités et par ses talens militaires , d'indiquer ce qu'il y avait à faire. Le comité du salut public le fit appeler, le mit en réquisition et l'attacha au comité topographique, chargé des opérations stratégiques. Les instructions que Bonaparte rédigea, et qui furent adoptées par la Convention; les positions qu'il fit prendre à l'armée d'Italie arrêtèrent l'ennemi , et conservèrent la possession de Gènes aux troupes de la République.
Le gouvernement monstrueux des comités provisoires qui administraient alors ne pouvait plus durer. Une commission, à la tète de laquelle figurait Siéyes, avait été chargée d'y substituer une constitution. Celle de l'an ni, dont ce conventionnel célèbre fut le principal rédacteur, établissait un conseil législatif de cinq cents membres, et un conseil des anciens comme chambre de révision. Ces conseils devaient se renouveler par tiers tous les ans. Le pouvoir exécutif était confié à un directoire composé de cinq membres, se renouvelant par cinquième tous les ans , et entièrement soumis au pouvoir législatif.
La nation, fatiguée des horreurs et des crimes qui s'étaient commis au nom de la liberté, avait accueilli avec empressement cette constitution , qu'elle considérait comme une plan-
che de salut. Le moment approchait de la mettre à exécution, lorsque la Convention , craignant Tinfluence de ses adversaires dans les élections, rendit un décret a&a de conserver^ dans les nouvelles assemblées , et pour cette fois seulement , les deux tiers de ses membres. Un autre décret fut aussi porté pour exclure des fonctions législatives tous les parens d'émigrés.
Ces précautions étaient incontestablement prises dans l'intérêt de la République, déjà fortement menacée par les manœuvres des agens royalistes, qui exploitaient avec habileté le mécontentement d'une grande partie de la nation; mais, telle était l'aversion que la population parisienne avait pour le parti jacobin, dont, mieux qu'aucune autre, elle avait connu les excès, qu'elle ne voulut voir dans ces mesures que des moyens combinés pour conserver illégalement un empire qui était devenu odieux. Pairis comptait quarante-huit sections, qui avaient chacune leur bataillon de gardes nationales, et sur ces quarante-huit, trente étaient décidées à repousser également et les conventionnels et leurs décrets.
La Convention se résolut à employer la force pour assurer l'exécution de ses volontés. Les sections résolurent de recourir aussi à la force pour obliger la Convention à se dissoudre. Le général Bonaparte, beaucoup plus occupé de la guerre contre l'étranger que de la politique intérieure, apportait peu d'intérêt à ces débats. Il n'avait encore pris aucun parti; et lorsqu'on vint lui [proposer de commander, sous Barras, les troupes destinées à défendre la Convention, il hésita pendant quelque temps avant de savoir s'il accepterait. Il se peut que, si les Anglais n'eussent pas eu quarante vaisseaux devant Brest, et les Autrichiens cent cinquante mille hommes aux portes de Strasbourg, sa résolution eût été différente. Mais il pensait qu'en présence de la guerre étrangère, tout bon citoyen doit faire taire ses répugnances pour se rallier aceuxquigouvementrEtat.il accepta donc le commandement qui lui était offert. Son activité habituelle se fit sentir dans les moyens dé défense qu'il disposa autour du palais de la Convention. On manquait d'artillerie ; il se hâta d'en faire venir quarante pièces de Meudon. L'armée conventionnelle
se composait de dnq mille hommes; il n'en fallait pas tant pour apaiser une émeute, mais ce n'était pas trop ponr ré sister à une garde nationale bien armée et munie de canons. On les renforça de quinze cents patriotes, organisés en trois bataillons. Enfin Bonaparte fit porter des fusils dans le château des Tuileries, afin d'en armer les conventionnels euxmêmes, pour fDrmer au besoin une réserve.
L'issue de l'attaque ne pouvait être douteuse. Les sectionnaires n'avaient pas de chefs connus, et Bonaparte combattait pour l'assemblée républicaine.
Le 13 vendémiaire (5 octobre 1795) les sectionnaires marchèrent sur les Tuileries ; une de leurs colonnes, débouchant par la rue Saint-Honoré , attaqua du côté où se trouvait Bonaparte. Il ordomia i. ses canonniers de mettre le feu aux pièces. Les sectionnaires se sauvèrent; on les poursuivit. Ils s'arrêtèrent sur les degrés de l'église Saint-Roch, et recommencèrent la fusillade. Une seule pièce de canon avait pu être conduite dans la rue étroite du Dauphin, située en face de l'église; elle fut déchargée sur la fDule des insurgés. Ce coup suffit pour les disperser. La colonne qui déboucha par le pont Royal n'eut pas plus de succès. En une demi -heure tout fut décidé : la victoire resta au parti que Bonaparte avait défendu.
Cet événement si petit en lui-même , et où il ne périt pas quatre cents hommes de part et d'autre, eut de grandes conséquences : il empêcha la révolution de rétrograder.
La résolution.que Bonaparte avait montrée dans cette journée lui valut le grade de général de division, et, peu de jours après , le commandement en chef de l'armée de l'intérieur.
Dès cette époque son nom devint populaire. Chargé du maintien de la paix publique , il dut fréquemment se montrer au peuple , parcourir les halles et* les faubourgs, et parfois haranguer la multitude , sur laquelle il finit par acquérir de l'influence.
Il eut aussi , pendant ce commandement , à lutter contre quelques circonstances difficiles. Une disette extrême affligeait les habitans de Paris , et occasionait souvent des troubles graves. Un jour, entre autres, que la distribution avait
manqué, et qui! s'était formé de nombreux attroupemens à la porte des boulangers, Napoléon, visitant la ville pour s'assurer si les mesures d'ordre public qu'il avait ordonnées étaient convenablement exécutées, fut entouré avec son état-major par un groupe tumultueux. C'étaient des femmes en grand nombre, et demandant du pain à grands cris. Latbule augmentait, les menaces se multipliaient, et la situation devenait de plus en plus critique. Une de ces femmes , monstrueusement grosse et grasse , se faisait remarquer au milieu des plus exaltées par ses gestes et par ses paroles plus qu'énergiques. C'était quelque notabilité des halles. «Tout ce tas d'épaule- « tiers, criait-elle en apostrophant le général et ses officiers, se «moquent de nous : pourvu qu'ils mangent et qu'ils s'engrais- «sent, il leur est fort égal que le pauvre peuple meure de ((faim.» Bonaparte se tourna vers elle, et, en souriant, lui fit seulement cette observation: a La bonne, regardez- moi «bien, et dites-moi quel est le plus gras de nous deux.» On sait qu'alors il était extrêmement maigre. Cette question, faite d'un ton simple et tranquille, fut accueillie par un rire universel. L'orateur femelle resta court et sans réplique, heureux d'échapper par une prompte retraite aux huées de la multitude, qui, vaincue par une plaisanterie, se dispersa aussitôt et laissa le général continuer paisiblement sa route.
Pendant son commandement de l'armée de l'intérieur, le général Bonaparte fut chargé de deux opérations délicates , dont il s'acquitta de manière à mériter l'approbation du Gour vernemmt. L'une fut la réorganisation de la garde nationale de Paris, et l'autre la composition de la garde du Directoire et du Corps-Législatif. Cette troupe d'élite est devenue plus tard le noyau de cette garde impériale qui se montra toujours si digne et si calme dans noa triomphes, si ferme et si terrible dans nos revers, et dont le souvenir est encore une de nos gloires.
RÉSUMÉ CHRONOLOGIQUE