‹ Histoire de l'empereur NapoléonChapitre 13 sur 46 · DIX-HUIT BRUMAIRE. — CONSULAT PROVISOIRE · texte numérisé non relu

DIX-HUIT BRUMAIRE. — CONSULAT PROVISOIRE

Depuis le départ de Bonaparte pour l'Ë^ypte , l'administration du Directoire n'avait été marquée que par des désastres. L'esprit despotique de cette première autorité de l'Ëtat s'était d'abord manifesté dans tes jouroées du 18 fructidor et du 22 floréal , où elle avait elle-même donné l'eiemple de la violation de l'Acte consdtutionnel , principe de son existence : la journée du 30 prairial avait ensuite mis dans tout son joar sa nullité et son avilissement. C'est le cours naturel des choses: après l'action, la réaction; après l'abus des forces, la prostration. Le Directoire avait mutilé en fructidor le Corps-L^slatif; en prairial il se laissa mutiler luimême, en souffrant la démission forcée de deux de ses membres, et l'annulation illégale de l'électioD d'un troiûème. Le peuple méprisait ce gouvernement , et n'était pas moins fati^é des débats scandaleux qui s'élevaient chaque jour dans les conseils , dont l'hosdlité permanente contre le pouvoir exécutif indiquait un vice dans la constitutioQ. Le

Conseil des Anciens appelait de tous ses vœux une révolution dans le gouvernement, et un changement dans la loi organique de l'Ëtat. Le Conseil des Cinq-Cents n'offrait pas une opinion aussi homogène; il comptait encore, après les éliminations successives qui y avaient eu lieu , un grand nombre de républicains opiniâtres, partisans zélés de F Acte coDititutif de Tan m. Dans le Directoire, deux des directeurs, Sieyès et Roger-Dueos , étaient convaincus de la nécessité d'une prompte régénération des conseils et du gouvernement ; les trois autres , Barras , Moulins et Gobier, hommes nuls sous le rapport des talens, ne tenaient à la forme de Tadministiration publique que parce qu'ils ne pouvaient pas trouver mauvais un ordre de chose où le pouvoir restait m leurs mains. Barras, qui avait eu les honneurs officiels de la journée du 13 vendémiaire, était le seul des trois qui eût^quelque célébrité. Mais, si la miûorité du Directoire n'avait pas de partisans dans l'intérieur , aux armées et au dehors elle ne pouvait non plus compter sur aucun appui. Les victoires de Masséna en Helvétie et de Brune en Hollapde étaient compensées par les défaites de Farmée dltalie, àont l'épuisement et la faiblesse laissaient à découvert la firontière des Alpes maritimes. Les troupes, abandonnées à la misère, mal nourries, mal entretenues, ne se recrutaient plus qu'avec peine. Les conscrits, qui n'avaient en expectative que jNrivations et dé&ites , partaient avec répugnance. L'enthousiasme patriotique s'était refroidi, la conduite du Directoire avait achevé d'en étouffer les d^rmferes étinctiileSé

La France, livrée à l'anarchie, sans finances, sans crédit, sans gouvernement, allait périr : les citoyens amis de leur patrie étaient découragés. Une inquiétude vague se répandait dans la société , que le besoin de sa propre cons^vation agitait , et qui, promenant sur elle-même ses regards^ semblait chercher un homme pour la sauver.

Ce génie tutélaire, une nation nombreuse le renferme toujours dans son sein; mais quelquefois il tarde à paraître. Il ne suffit pas quHl existe, il faut qu'il soit comun, il faut qu'il se connaisse lui-même. Dès que ce sauveur impatirai^

DE L'EMPEREUR JNAPOLÉOiN.

ment déôré a donné un signe d'existenoe , Tinstind; natk^l le devine et rappelle ; tout un peuple 5 volant sur aon passage, semble dire : Le voilà!

Ce fut le cri de joie qui salua Bonaparte à son retour d'Egypte. D'une commune voix on reconnut c» lui le sauveur futur du pays. Un député , homme de bien,- Baadin des Ârdennes, vivement tourmenté de la fkcheuse direction qu'avaient prise les affaires de la République , mourut de joie en apprenant l'arrivée de Napoléon.

Peu de jours suffirent à Bonaparte pour connaître la marche et la cause des événemens qui avaient poussé la République sur le bord de l'abtme ; mais avant de prendre une décision , il désirait étudier les partis , et apprécier les hommes que la marche de la révolution avait fait sitrgir au pouvoir. Cette étude lui devint facile; tous les partis voulaient un changement, et, chose remarquable I qui manifeste suffisamment les difficultés de l'époque , républicains modérés, révolutionnaires furibonds, royalistes déguisés, tous voulaient le faire avec lui. Le libérateur de l'Italie , le conquérant de l'Egypte, était en effet le seul homme que la France pût alors montrer, avec confiance, à ses amis et à ses enqemls. Bonaparte, opposé à toutes les exagérations, ne pouvait goûter les principes violens de la société du Manège, où les révolnticmnaîres ardens avaient renouvelé les vpdfé*rations de 1793; il ne se sentait aucune inclination pour les partisans des Bonrtnms : se déclarer pour eux, c'eût été tra* hirla République, et le rôle de traître ne convenait pas i son caractère. Le plan qu'il adopta fut de s'attacher à la partie modérée des Conseils et du Directoire, et de changer le gouvernement, puisque cela était reconnu nécessaire au salut de la France , mais en conservant les principes dé 1789 , et tontes les conséquences du feit , irrévocablement accompli , de la grande révolution française.

A la place du gouvernement, nul et méprisé , dont la ruine prochaine était manifeste pour tous, il fallait au pays une autorité imposante. Il n'y a de vraiment imposant qud la gloire militaire. Le Directoire ne pouvait donc être rem* placé que par Bonaparte ou par l'anarchie. Le chmx de la

France n'était pas douteux. L'opinion publique éclairait celle de Bonaparte ; en prenant le pouvoir, il satisfit le vœu général.

La révolution du 18 brumaire , préparée plusieurs jours à Tavànce , fut fiiile moitié législativement et moitié militairement Le Conseil des Anciens , pour mettre les Conseils à Tabri des attaques des démagogues et des partisans du Directoire , si les uns ou les autres cherchaient à soulever la populace de la capitale , ordonna , le 9 novembre , la translation du Corps-Législatif à Saint-Cloud.

Par le même décret, le général Bonaparte fut investi du * commandement des troupes et de toute l'autorité nécessaire ' pour opérer la translation , assurer la tranquillité publique et la sûreté des Conseils. Cette nomination fut accueillie avec enthousiasme par les soldats et les officiers. Les généraux les. plus marquans, Moreau lui-même, qu'un parti présentait d^à comme le rival de Bonaparte , vinrent aussitôt et de leur propre mouvement se placer sous ses ordres.

La minorité du Directoire connaissait vaguement la révolution qui se préparait , mais elle n'avait aucun moyen de s*y opposer. Le consentement du peuple, acquis d'avance à ce qu'allait entreprendre Bonaparte, empêchait qu'aucun .obstacle pût lui être opposé. La minorité du Directoire, ( Sieyis et . Roger-Ducos ) approuvait les plans du général, et en partageait la responsabilité. Sieyês s'était même chargé de rédiger la constitution qui devait servir de r^le au nouveau gouvernement. Bonaparte, immédiatement après avoir reçu le décret du Conseil des Anciens, avait établi son quartier général aux Tuileries. Il y passa en revue les troupes, rassiemblées au nombre de 8,000 hommes, et envoya de là à Barras, à Moulins et à Gohier, l'invitation de donner leur démission. Moulins la donna. Gohier la refusa. Barras hésita : il envoya son secrétaire auprès de Bpnaparte , espérant sans doute que ses anciennes relations avec le général pourraient déterminer celui-ci à lui conserver une part dans le futur gouvernement. Bonaparte connaissait trop Barras et ne l'estimait pas assez pour se donner un pareil collègue ; il se trouvait au milieu des généraux et des membres de la

commission du Conseil des Anciens lorsqu'on introduisit auprès de lui renvoyé de Barras. Il raccueillit sévèrement , et insista pour que le directeur donnât à Tinstant sa démis^ sion. Puis cette conversatiod ayant ramené sa pensée et son indignation sur la fatale administration du Directmre, Jl ajouta d'une voix amère et accablante : «Qu'avez-vons fait «de cette France que je vous^i laissée si brillante? Je vous ai «laissé la paix, j'ai retrouvé la guerre. Je vous ai laissé des a victoires , j'ai retrouvé des revers. Je vous ai laissé les mila lions de l'Italie, et j'ai retrouvé partout des lois spoliatrices « et la misère. Qu'avez-vous fait des cent mille Français que «je connaissais, tous mes compagnons de gloire? Ils sont «morts!... Cet état de choses ne peut durer; avant trois «ans il nous mènerait au despotisme.... Il est temps enfin { «qu'on rende aux défenseurs de la patrie la confiance à la* «quelle ils ont tant de droits. A entendre quelques factieux, «bientôt nous serions tous les ennemis de la République, « nous qui l'avons affermie par nosi travaux et notre courage : «nous ne voulons pas de gens plus patriotes que les braves « qui ont été mutilés au service de la République. ».

Il n'y avait rien à répliquer. Le défenseur de Barras se retira , et la démission fut envoyée.

A la fin de la journée , par la démission de quatre des directeurs, le Directoire était dissous, et Bonaparte se trouvait seul chargé du pouvoir exécutif de la République.

Le Conseil des Ginq-Gents, assemblé sous la présidence de Lucien Bonaparte , frère de Napoléon , homme de courage, doué d'une éloquence mâle et incisive , plein d'habileté , avait reçu le décret du Conseil des Anciens. Obligé, d'obéir à une translation que la constitution prévoyait, il s'était séparé en s'a^ournant au lendemain à Saint-Gloud.

Tous les ministres du Directoire s'étaient empressés de reconnaître la nouvelle autorité. Le ministre de la police, Fouché , avait ordonné de fermer les barrières, d'arrêter le départ des courriers et des diligences; Bonaparte fit rér voquer cet ordre en lui disant : « Pourquoi ces précautions «renouvelées des temps de crises révolutionnaire»? Nous « marchons avec la nation et par sa seule force : qu'aucun

«dUqren ne toit inquiété, et qae le triomphe de ropinion cubait rien de commun avec les journées faites par une mi- «noritéfiiedeuse.»

Les membres des deux Conseils, ennemis de la rérolntion qui sHipéraity et les coryphées du Manège avaient passé la journée en conciliabules, pour concerter la résistance qu'ils comptaient faire le lendemain. J[Is se rassemblèrent encore la nuit Sieyte inroposa, dans un conseil tenu aux Tuileries, d'arrêter sur*le<hamp les quarante principaux meneurs; Bonaparte s'y refusa : «J'ai juré ce matin, dit-il, de proté- «ger la représentation nationale; je ne veux pas ce soir vio- «1er mon serment : je ne crains pas de si fiiibles ennemis.i

Dansée oanseil on convint, avec les membres du Gorps- L^^tif qui adhéraient à la révolution, des mesures à prendre le lendonain pour l'établissement é\m gouvernement provisoire , et pour rqoumement des Conseils à trois mois, temps jugé nécessaire à la discussion et à la rédaction de la constitution nouvelle.

Le lendemain , le général Bonaparte se raidit à Saint- Qoud , où les législateurs allaient se réunir. Les Anciens devaient siéger à la galerie et les Cinq-Cents à r<mngerie. On avait travaillé avec activité pour ^sposer et préparer les salles ; nMis les préparatift ayant retardé l'ouverture des Gfmsdls jusqu'il deux heures, ce retard fitHlit être ftmeste. Les chefe ennemis eurent le temps d'influencer les membres dont la dédsion notait pas oicore arrêtée , et d'augmenter ainsi leurs moyens de rénstance ou plutôt d'attaque. Les séances s'annoncêr«[it d'une manière orageuse. Les meneurs de l'assemblée du Manège^ les tricoteuses des clubs et des tribunes étaient accourues de Paris, Augereau, que ses antécédaiis de fructidor rattachaient au parti opposé à Bonaparte, mais que son affection pour mm général empêdiait de se prononcer , croyant tout perdu, s'approcha de lui et lui dit : «Eh «bieni vous voilà dans naejolte position! ~ Ango^u, «rendit Bonaparte, souviens-toi d'Arcole, les afbires pa- «raissaioit bien plus désespérées. Oois-moi, reste tranquille, «si tu ne veux pas en être la victime : dans une demi-heure «tu verras comme les choses tourneront.»

DE L'EMPfifiBUR NAPOLÉON.

Cependant quelques membres des Cinq-Cents, instruits des propositions qui devaient être faites aux Conseils , proposèrent, pour s'y opposer par avance, de prêter de nouveau serment à la constitution mourante de Fan ID. L'a»semUée accueillit cette proposition avec un sentiment qui parut û unanime qu'aucun député n^osa s'y refuser : Lucien lai-même fut contraint de Ibire comme ses collègues. Les hurlemens , les bravos des auditeurs et des députés se fàisaiait entendre au dehors, pendant l'appel nominal , et lorsqae divers membres en prononçant le serment y ajoutaient des développemens. L'inîSiuence de ces discours pouvait se feire sentir sur les troupes. Tous les esprtts étdieat eb suspens; les zélés devenaient neutres, les timides avaient déjà changé de bannière: il n'y avait pias un instant à perdre. Bonaparte entra au Conseil des Anciens , et se| plaçant â la barré, en face du président :

«Vous êtes sur un volcan, leur dit -il; la République <rn'a plus de gouvernement ; le Directoire est dissous ; les «factions s'agitent. L'heure de prendre un parti est arrivée* «Vous avez appelé mon bras et celui de mes compagnons «d'armes au secours de votre sagesse; mais les instans sont «précieux : il faut se prononcer. Je sais qu'on parle de César, «de Cromwell , comme si l'époque actuelle pouvait se com- «parer aux temps passés. Non , je ne veux que le salut de la «République, et qu'appuyer les décisions que vous allez pren- «dre.... Et vous, grenadiers, dont j'aperçois les bonnets au «portes de cette salle, dites-le : vous ai-je jamais trompés? «ai- je jamais trahi mes promesses, lorsque dans les camps, «an miliett des privations , je vous promettais les succès , l'a- «bondance; et lorsqu'à votre tète je vous conduisais dé vfc- «toire en victoire , dites-le maintenant , était-ce pour mes «intérêts ou pour ceux de la République P »

Le général parlait avec véhémence ; les grenadiers firent comme électrisés ; et, agitant en l'air leurs bonnets et leurs armes , ils semblaient tous dire : «Oui, c'est vrai ! n a toujours tenu parole. »

Alors un membre se leva , et, d'une voa forte, s'écria : « 6é- «néral , nous applaudissons à ce que vous dites : jurez donc

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a avec nous obéissance à la Gonstitntion de Tan m , qui peat «seule maintenir la République.]» L'étonnement que causèrent ces paroles produisit le plus grand silence.

Bonaparte se recueillit un moment , puis il reprit avec chaleur : «La Constitution de Tan IIl ! vous n'en avez plus; « vous Favez violée au 18 fructidor, quand le Gouvernement a a attenté à Tindépendance du Corps-Législatif ; vous Tavez a violée au 30 prairial , quand le Gmps-LégblatiF a attenté à « rindépendance du Gouvernement ; vous l'avez violée au 22 a floréal , quand , par un décret sacrilège , le Gouvernement et «le Corps-Législatif ont attenté à la souveraineté du peuple, en « cassant les élections ftites par lui. La Constitution violée , a il faut un nouveau pacte ; il faut de nouvelles garanties. »

Ce discours ferme et logique entraîna la majeure partie du Conseil. Les trois quarts des membres se levèrent en signe d'approbation : un député se prononça eoAtre. Il dénonça le général comme le seul conspirateur menaçant les libertés publiques. Celui-ci, interrompit l'orateur, et parlant à voix lente , avec une expression non déguisée dé dédain : «Moi conspirateur I dit-il, Bonaparte conspirateur! Si j'a- « vais eu des projets personnels et des vues usurpatrices , je « n'aurais pas eu besoin d'attendre jusqu'à ce jour pour les « réaliser. -^ Je connais tous les partis , j'ai leur secret ; tous «méprisent également la Constitution de l'an III : la seule «difiÊérence qui existe entre eux , c'est que les uns veulent un «Gouvernement révolutionnaire , motivé sur les dangers de « la patrie , et que les autres désirent une République mo- « dérée , où toutes les propriétés , tous les intérêts nationaux « soient garantis. — Avant mon départ et depuis mon retour «j'ai été sollicité par tous les meneurs de m'emparer de l'au- « torité. — Barras et Moulins eux-mêmes , plusieurs d'entre «vous le savent, m'ont engagé à renverser le Gouvernement «et à me mettre à la tête des affaires. J'ai repoussé ces ou^ « vertures , parce que la liberté m'est chère , et qu'il est in- « digne de moi de servir aucune coterie, aucune faction : je «ne veux servir que le peuple français....»

En ce moment , on vint prévenir Bonaparte que, dans le Conseil des Cinq-Cents, l'appel nominal était terminé, et que

l'on voulait forcer le président Lucien à mettre aux voix la mise hors la loi de son frère. Bonaparte s'adressa de nouveau au Conseil des Anciens , qui s'était formé en comité secret.

«Ne nous divisons point, leur dit-il , associez votre sagesse «et votre fermeté à la force qui m'entoure. Je vais au Conseil «des Cinq-Cents.... Tremblerai-je devant des factieux, moi «que la coalition n'a pu détruire! Si je suis un perfide, a soyez tous des Brut us ! ... et vous qui m'accompagnez , braves «grenadiers, que je vois autour de cette enceinte, que ces «baïonnettes, avec lesquelles nous avons triomphé ensemble, «se tournent aussitôt contre mon cœur. Mais, si quelque ora- «teor soldé par l'étranger, ose prononcer les mots de hors la d(Â, que le foudre de guerre l'écrase à l'instant même. «Souvenez-vous que je marche accompagné du dieu de la «guerre et du dieu de la fortune. »

Bonaparte, au Conseil des Cinq-Cents, entra seul dans la salie ; il avait ordonné anx officiers et aux soldats qui l'accompagnaient de rester aux portes. Il voulait se présenter à la barre pour rallier son parti qui était nombreux , mais qui avait perdu tout ensemble et toute audace. Les grenadiers, voyant l'exaspération des députés, avaient obéi avec regret à ^n ordre de faire halte en dehors de la salle. Un d'eux lui avait même témoigné ses inquiétudes en lui disant: «Vous ne les connaissez pas; ils sont capables de «tout.» Bonaparte ne pouvait être arrêté par de pareilles craintes. Il pensait , comme le président Mole , qu'il y a loin du poignard d'un assassin au cœur d'un honnête homme.

Pour arriver à la barre, il fallait traverser la moitié de la salle : le général ne fut pas plus tôt arrivé au tiers du couloir qui y conduisait, que deux ou trois cents membres se lever rcnt subitement en s'écriant : Mort au tyran! à bas le dictateur t Ils s'élancèrent vers Bonaparte , les uns le menaçant du poing, d'autres armés de poignards. Bonaparte, un peu étonné de cet effroyable tumulte, voulut leur adre$7 ser quelques paroles : leurs vociférations étouffèrent sa voix. Cependant les grenadiers, effrayés du péril qui menaçait leur général , se précipitèrent dans la salle, et culbutant, le sabre à la main, tout ce qui s'opposait à leur passage, ils

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le rejoignirent , Tentoiirèrent, le couvrirent de lenrs corps et Tentrainèrent horsde la salle. Dans cette bagarre , un d'eux, nommé Thomé, fut légèrement blessé d'uncoup de poignard.

Bonaparte descendit dans la cour du château , monta à cheval, et s'adressant aux troupes ; «J'allais, leur dit-il, «feire ocmnattre à ces hommes les moyens de sauver la «République et de nous rendre notre gloire; ils m'ont ré- «pondu à coups de poignard. Ils voulaient ainsi réaliser le adésûr des rois coalisés. Qu'aurait pu faire de plus l'Angle- «terre ! Soldats, puis-je compter sur vous?»

Un seul cri se fit entendre en réponse , ce fut : Five Bonaparte t vice notre général I

Bonaparte donna aussitôt l'ordre à un ofBder d'entrer avec quelques soldats dans la salle des CSnq-Gents , et de délivrer le président.

En ce moment , on avait renouvelé la motion de mettre le général hors la loi, et Lucien, après avoir déposé sa toge , était monté à la tribune : «Misérables! s'était-il écrié, vous «exigez que je mette hors la loi mon frère, le sauveur de la «patrie, celui dont le nom seul fait trembler les rois! Je «dépose les marques de la magistrature populaire, je me «présente à cette tribune comme défenseur de trelui que «vous m'ordonnez d'immoler sans entendre!»

L'ofBder de grenadiers se présenta alors à la porte, il criait vive la République lOa l'accueillit avec allégresse; on croyait voir en lui le chef d'une députation envoyée pour assurer le Conseil du dévouement des troupes. L'officier, suivi de ses soldats, s'avança jusqu'à la tribune, s'empara du président , qu'il plaça au milieu de son peloton , en lui disant à voix basse : « C'est par ordre de votre frère. » Et les grenadiers sortirent de la salle en s'écriant : A bas les assassins !

L'étonnement général protégea leur départ; mais dès qu'ils furent sortis , la salle ne présenta plus qu'une horrible confusion. Les plus fbugueux démagogues envahirent la tribune. Leurs motions délirantes ne respiraient que la menace et la vengeance. Les armes qu'ils fidsaient briller, les poignards qu'Us agitaient, tenaient la m^ijorité des représentans dans la stupeur et la consternation.

Ludoi, arrivé dans la cour, monta à cheval, afin de mieux être entendu par les soldats, et, d'une voix tonnante , s'écria : «Général, et vous soldats, le président du Conseil a des Cinq- Cents voua déclare que des factieux, le poignard «à la main, en ont violé les délibérations. Il vous requiert tfd*employer la force contre ces factieux. Le Conseil des <c Cinq-Cents est dissous.»

—«Président, répondit le général, cela sera fait. d Et II ordonna à Murât de faire évacuer la salle. Dans cet instant un adjudant général osa demander à Bonaparte cinquante hommes pour se placer en embuscade sur la route, et fusiller les fhyards. Bonaparte ne répondit à cette demande, qu^en recommandant aux grenadiers de ne commettre aucun excès, a Je ne veux pas, leur dit-il , qu'il y ait une goutte de sang versée, d

Murât exécuta l'ordre qu'il avait reçu. Lorsqu'il se présenta à la porte , les cris et les vociférations continuaient : le tambour mit fin à toutes les clameurs. Quand les soldats entrèrent au pas de charge, ces fiers députés, qui semblaient devoir attendre, comme de vieux Romains, la mort sur leurs chaises curules, se dispersèrent et prirent la fuite, les uns en sautant par les fenêtres, les autres en abandonnant , iy>ur être plus légers dans leur course , leurs toges , leurs toques , leurs écharpes. En un instant la salle fut vide.

Le Conseil des Ônq-Cents, débarrassé des députés démagogues, et le Conseil des Anciens, se réunirent de nouveau le même soir : leur séance dura jusqu'à cinq heures du matin. Ils rendirent une loi qui fut adoptée à l'unanimité; cette loi prononçait l!abolition du Directoire, l'expulsion de 61 députés, signalés comme démagogues (mesure illégale, mais qui se trouvait justifiée par divers précédens , auxquels les députés exclus avaient eux-même$ pris part), l'ajournement de la législature à trois mois, la formation de deux commissions temporaires, prises dans les deux Conseils pour travailler sans délai , l'une aux changemens à apporter dans les principes organiques de la constitution ^ Vautre au Code dvil; et enfin, la remise du pouvoir exécutif aux mains de trois consuls provisoires.

Bonaparte , Sieyès et Roger-Ducos , forent nommés con-

suis de la République. Ils se rendirent ù deux heures du matin dans la salle de TOrangerie, où les deux Conseils s'étaient réunis, et prêtèrent, entre les mains du président du Conseil des Cinq-Cents , le serment de fidéUté inçiolable à la souveraine té du peuple, à la République française , une et indivisible, à la liberté^ à l'égalité et au système représentatif.

Malgré les inquiétudes qu'éprouvaient les bons citoyens , les habitans de la capitale avaient été calmes pendant les deux jours que dura cette salutaire et pacifique révolution. Paris apprit avec joie Tissue des événemens : Tallégresse publique se manifesta partout lorsqu'on sut que les destinées de la patrie venaient d'être légalement confiées au seul homme qui pût assurer sa grandeur et son intégrité. L'instinct populaire est souvent une haute raison.

Lorsque les consuls tinrent leur première séance , il s'agissait d'abord de nommer à la présidence. Roger-Ducos , que Sieyès comptait dominer suivant son habitude , mais dont les sentimens avaient été influencés par l'expression de l'opinion publique , trancha la question. A peine entré dans le cabinet , il dit en se tournant vers Napoléon : a II est bien « inutile d'aller aux voix pour la présidence ; elle vous appara tient de droit. » Ce fut le premier désappointement de Sieyès. Cet homme , fin et habile , avait espéré que Bonaparte ne se mêlerait que des affaires militaires, et lui laisserait la conduite des affaires civiles. Il aurait eu ainsi le gouvernement de la République. Mais il fut très étonné lorsqu'il reconnut que le général , avec une logique pressante et serrée, une conviction souvent opiniâtre, avait des opinions faites sur la politique , sur les finances , sur la justice , et même sur la jurisprudence ; enfin , qu'il ne s'entendait pas moins en affaires d'administration qu'en opérations de guerre. Il ne put s'empêcher le soir, en rentrant chez lui, de dire dans son salon, en présence des députés et des ministres qui le remplissaient : a Messieurs, vous avez un maître. Bonaparte a veut tout faire, sait tout faire et peut tout faire.»

La confiance publique qui s'attachait à Bonaparte en-

toura, dès les premiers momeus, le gouvernement des consuls provisoires. Les fonds publics , cotés le 8 brumaire à 11 f. 60 c. , s'élevaient le 20 du même mois à 22 f.

La recomposition du ministère fut un des premiers soins de Bonaparte et de ses collègues. On n'y appela que des hommes capables et travailleurs. L'armée fut organisée et la discipline reparut. Les finances du Directoire étaient en proie à de telles dilapidations , que le trésor était vide et qu'il ne s'y trouvait pas de quoi même expédier un courrier; l'ordre y fut rétabli. La loi de l'emprunt forcé, qui avait tari toutes les sources de ia richesse publique, fût abolie, et en peu dé temps les rentrées des caisses purent suffire aux besoins d'une administration réglée avec probité et économie.

Bonaparte, fort de l'affection du peuple et de l'armée, ne redoutait pas les conspirations. 11 répondit à Sieyès , qui s'alarmait des trames du parti jacobin , et qui , sur un rapport de police , était venu le réveiller à trois heures du matin : «Ont-ils attaqué notre garde? Non! eh bien, laissez-les faire^ «En guerre comme en amour, pour en finir, il faut se voir «de près. Qu'ils viennent.^ Autant terminer aujourd'hui qu'un «autre jour.» L'intention hautement exprimée du général , devenu consul, avait été que la révolution de brumaire n'entratnàt aucune proscription. La prudence craintive de Sieyès et de Roger-Ducos arrachèrent néanmoins aux consuls un décret qui condamna à la déportation trente-six jacobins des plus fameux , et mit en surveillance vingt-six citoyens du parti démagogique , ennemis de la dernière révolution. Mais bientôt Bonaparte , trouvant que la terreur imprimée par cette mesure suffisait pour contenir les partis , arrêta l'exécution du décret de déportation, et fit cesser la mise en surveillance.

Cependant la commission chargée de rédiger la nouvelle Constitution s'était occupée d'en jeter les bases , d'après les idées de Sieyès, que l'opinion générale désignait comme rhonime le plus capable de France de donner des lois organiques à un peuple. Bonaparte, pendant quelque temps , et tant que les articles adoptés lui avaient paru convenables , laissa faire. Déjà on avait arrêté la formation d'un sénat con-

servateur, composé de quatre-vingts membres, nommés à vie , âgés au moins de quarante ans, et qui, terminant dans cette illustre assemblée leur carrière politique , roionçaient à occuper aucune fonction publique. Ce corps était ebargé de conserver et de faire observer la Ck)nstitution , de même que la cour de cassation est instituée pour foire respecter les formes judiciaires y la lettre et l'esprit des lois. On avait aussi décidé que la représentation nationale se composerait de deux assemblées : un Corps-Législatif de deux cent cinquante députés ne discutant pas » mais votant et délibérant au scrutin , comme autrefois la grand'cbambre du Parlement ; un Tribunat de cent députés , qui , semblable i la chambre d'oiquètes , discuterait , rapporterait , plaiderait contre les résolutions rédigées par un conseil d'Ëtat, nommé par le Gouvernement , et ayant la prérogative de préparer les lois. Ces institutions furent favorablement accueillies par Topinion publique. On était si ennuyé des bavardages de tribune , de ces intempestives motions d*(»dre qui avaient fait tant de mal et si peu de bien , qu'on eq[>érait trouver dans Texercice de ces nouveaux pouvoirs législatifii plus de stabilité , de tranquillité et de repos.

Bonaparte avait donné son approbation à cette division de l'action législative. Le mom^t ,vint enfin où Sieyès dut faire connaître l'organisation de son gouvernement projeté. Le chef de son utopie, le chapiteau de son œuvre sociale, c'était un grand électeur à vie , doté de six millions de revenu , ayant une garde de trois mille hommes , et hat»tant le palais de Versailles. Les ambassadeurs étrangers auraient été accrédités auprès de lui , et il aurait accrédité les ambassadeurs de la République auprès des cours étrangères. Les actes du Gouvernement , les lois, la justice, devaient être rendus en son nom. Il devait être le seul représentant de la gloire , de la puissance et de la dignité nationale. Enfin il avait le droit de nommer deux consuls, l'un de la paix , l'autre de la guerre , et celui de les changer au besoin ; mais là se bornaient ses attributions. Il n'avait qu'une autorité nominale. L'action réelle du pouvoir était aux mains des deux consuls. Bonaparte sentit tout d'abord le vice de ces

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combinaisons ; il n'eut pas de peine à démontrer combien c'était une absurdité que de scinder l'administration publique en deux consulats indépendans l'un de l'autre , comme si l'administration de l'intérieur ne devait pas influer sur la paix ou la guerre, et comme si la gloire ou les bons traités étaient étrangers au régime intérieur d'un État. Et quant à cet électeur sans autorité et sans forces disponibles , chargé de régler et de destituer un consul qui disposerait de dnq cents mille hommes ; quant à cette institution mesurée à la taille de Sieyès , qui comptait sans doute être ce graiïd électeur, et gouverner en chanoine sans embarras et sans responsabilité , Bonaparte la tua d'un mot : <s Quel homme «de cœur, dit-il , voudrait être ainsi un cochon à Tengrais de six millions ?T> Sieyès rougit et ne sut que répondre.

Bonaparte proposa aussitôt son mode de gouvernement , c[ui fut adopté. C'était un premier consul , chef de l'État , avec deux consuls secondaires , comme conseil consultatif : les trois consuls étaient élus pour dix ans.

La première place appsntenait de droit au libérateur de ritalie et au civilisateur de l'Egypte. Il y fut nommé. Sieyès, piqué de voir rejeter son projet, ayant refusé celle de second consul , Bonaparte fit choix pour remplir cette éminente dignité de Gambacérès, homme modéré, versé aux affaires j d'une haute capacité , enfin légiste renommé par son érudition. Lebrun, écrivain remarquable, auteur de la meilleure traduction française du Tasse , et de plus administrateur probe et éclairé, fut le troisième consul. Ces deux hommes distingués devaient comme Bonaparte leur fortune et leur haute position à la révolution.

Le Consulat provisoire dura quarante^trois jours. La Constitution de l'an YIII fut publiée et soumise au vote populaire^ le 13 décembre 1799 , et proclamée le 24 du inème mois : quinze cents soixante citoyens seulement lui avaient refusé leur approbation ; trois boixions onze miuE sept ototsiis, par leur vote approbatif , donnèrent la sanction du peuple à l'acte qui plaçait la nation française sous la protection de Tépée victorieuse et du génie puissant deMapoléonBonaparte.

riMlM.

RÉSUMÉ CHRONOLOGIQUE

18 BRUMAIRE. — CORSVIAT PROTISOIRE.

22 octobre. LncieD Bonaparte est élu président du Conseil des Cinq-Cents.

6 noçemàre. Fête etrepas donnés par les représentans du peuple aux généraux Bonaparte et Moreau.

9 — Décret du Conseil des Anciens qui transfère le Corps-Lég^datif â Saint- Cloud. — Le général Bonaparte est chargé de Texécution de ce décret

10 — La garnison de Paris, une partie de la garde nationale et la garde du Directoire se mettent sous les ordres du général Bonaparte.

Le Conseil des Cinq-Cents se réttnit

à Saint-Cloud sous la présidence de Lucien. — La séance s'ouvre à deux heures. — Exaspération d'une partie de ses membres. — Bonaparte parait à la barre, il est entouré et menacé par plusieurs députés.— Ses jours et ceux de son frère sont exposés. — Le président déclare le Conseil dissous. — Des grenadiers entrent dans la salle et la font évacuer. — A six heures du soir la séance est reprise et le Conseil arrête , 1** la suppression du Directoire ; 2^ l'expulsion *' de eo membres du Corps-Législatif; 3" la création d'un Gourernement provisoire composé de trois consuls, Bonaparte , Sicyès et Roger-Duoos; i^ l'ajournement du Corps-Légjslatif à trois mois ; 5® la création par chaque Conseil d'une commission temporaire, composée de25 de ses membres chargés de reviser la Constitution , et de faire avec les consuls les lois et décrets nécessaires à la République.

Déclaration des deux Conseils portant que Bounparte, les généraux et les troupes, ont bien mérité de la patrie.

11 — Les trois consuls prennent séance au Luxembourg et composent le ministère.

16 — L'emprunt forcé est remplacé par

une tax6 de 25 centimes par franc sur la contribution foncière.

16 novembre. Arrêté des consuls , qui . déporte divers députés exclus et en exile d'autres.

Abrogation de la loi des otages.

9 décembre. Les naufragés de Calais sont conduits horsdu territoire fhuiçais.

27 novembre. Loi relative aux cautionnemcns des receveurs généraux et à la création de la caisse d'amortissement.

29 — Organisation de la garde des oon • suis dont Iç commandement est confié au général Murât

13 décembre. Promulgation de la nouvelle Constitution de la République.

— Bonaparte est nommé l®** consul , Cambacerès, 2® 0(misu1, et Lebrun, ^ consul.

14 — Le peuple français est appdé à voter par oui ou par non sur la Constitution consulaire. — A ceteffot des registres sont ouverts dans tontes les communes de la Réput>lique.

24— Organ isation duSénat conservateur.

25— id. du Corps-Législatif.

id, du Tribunat.

26 — Convocation du Corps-Législatif et duTribunat pour le \^^ janv. 1800.

Arrêté des consuls qui permet à

divers déportés de rentrer en France.

Dans ce nombre sont Camot, Barthélémy, Boissy-d'Auglas, Jourdan, Barbé-Marbois , Pastoret, Siméon*, Dumas, Portalis, etc.

— — Le 1®*" consul écrit directement au roi d'Angleterre pour l'engager à mettre un terme aux horreurs de la guerre.

30 — Arrêté des consuls, pcnrlant que le corps de Pie VI , déposé à Valence depuis six mois , sera inhumé avec les honneurs d'usage pour ceux de son rang.

farSt. — t>(? riiDpriinnie.ilr hir.Nocx FlC«, rnedFt Fraun-ttoinfeoicSaint-Mîclirl, 8.

^.i— — ■y— —— I m 1.1 I II I ,

CABIPAGNE DE PIEMONT.

FISSIGB DES ALFES. -

L'ordre avait snccédé à l'anarchie. L'administratioD de Bonaparte rétablissait la tranquillité à l'intérieur, calmait les partis, rouvrait toutes les sources de la ridiesse publique. Le commerce, l'iadustrie et ragricultnre renaissaient; mais la pais était encore nécessaire pour qu'ils pussent acquérir toute l'activité et toute la prospérité que le cbef de la République voulait leur voir atteindre. Cette paix , si déùrée de tous, ne pouvût être obtenue que par des victoires. Le premier consnl se décida à déposer un instant entre les mains de ses collègues les rênes du gouvernement pour r^rendre son épée de général.

Un décret ordonna la formation d'une armée de réserve , dont le quartier général fut établi à Dijon, et dont Berthier fut nommé commandant en chef. Bonaparte se proposait d'en diriger les opérations; mais la haute magistrature dont il était revêtu, étant esscutiellement civile, cmpé-

chait qu'ilneprttostensiblementimœiDiiiandement militaire. Le but du premier consul, dans la nouvelle campagne qu'il allait entreprendre, était la délivrance de lltalie , Texpulsion de Tennemi hors du territoire de la République , et le déblocus de Gènes, où Masséna, coupé du ONrps de Suchet qui gardait Ja ligne du Yar, était bloqué avec quelques débris de son armée. Pour atteindre plus sûrement ce but, il était nécessaire de détourner l'attention de Fennemi des mouvemens de Tannée qui allait ag^, et de tromper ses espicms. C'est pourquoi , après avoir déclaré publiquement au Gorp^-Législatif et au Sénat que le point de réunion de l'armée de réserve était à Dqon , après y avoir envoyé un nombreux état-nugor , et après avoir annoncé que le premier consul viendrait y passer la revue des troupes, on se borna à diriger sur cette ville 6 à 6,000 conscrits et militaires retirés, dont même plusieurs estropiés consultaient plutôt leur zèle que leurs forces. Aussi cette armée ne tarda-t-elle pas à devenir un objet de raillerie à Vienne, à Berlin, à Londres et en Italie ; on la considéra comme n'existant pas, et on crut que le bruit qu'on en feisait en France était une ruse pour foire diversion aux opérations de l'armée autrichienne qui bloquait Gènes. Cétait ce que désirait Bonaparte. Sî l'armée de réserve n'existait pas à Dyon, la véritable armée était déjà en marche sur la Suisse, où elle devait se concentrer. Elle s'était formée en route ; les divisions s'étaient organisées séparément et sans bruit dans divers lieux de rendez-vous. Les troupes de là Vendée, que la pacification de cette contrée laissait disponibles, la garnison de Paris et la garde consulaire en formaient le noyau.

Vers le milieu de mai , l'armée de réserve était réunie au pied des Alpes ; elle était divisée en trois colonnes. La première , forte de 35,000 hommes, et avec laquelle marchait le premier consul , devait franchir le grand Saint^Bemard ; la se(îonde, de 4,000 hommes, commandée parle général Ghabran, avait à passer le petit Saint-Bernard; la troisième, de 2,000 hommes seulement, aux ordres du général Bethencourt , devait se diriger sur Domo d'Ossola , en passant par le Simplon. En outre , et pour mieux cacher S l'en-

DE LEMPHREUR NAPOLÉON. 147

061111 les mouvemm de l'armée, le premier txmd «vait donné l'ordre au général Thureau de rassembler 4 ou «,000 hommes tirés des places du Dauphiné , et de déboucher sur Suze , par le mont Génis et le mont Genèvre.

Toutes CCS montagnes , qu'aujourd'hui le voyageur, grâce aux travaux du règne de Napoléon, peut traverser au trot de poste, dans une voiture bien suspendue, sur dés routes magnifiques, à pentes douces et ménagées, étaient aloi« presque impraticables. D'étroits chemins, tracés plutôt par les chamois que par les hommes , au milieu de ^oche^s couverts d'une neige étcmeUe, entre des fondrières cachées, des précipices effroyables, grimpant à pic sur les crêtes aiguës et gUssantes , ou serpentant avec le Ut d^ torrens au

fond de vallées profendes j sans cesse menacées de la chute des a^alandies, telles étaient alors lesroutesouvertes à nossoldats. L'avant - garde française, commandée par le général Lannes, commença son mouvment le 17 mai : du bourg de Saint-Pierre, elle se porta sur le grand Saint-Bernard. On avait démonté les voitures de bagages et d'artiHerie ; les affûts et les roues étaient portés à dos de mulets ; les canônë , placés dans des auges ou sur des espèces de traîneaux creux , se tiraient i bras d'hommes. La grandeur de l'entreprise , la présence du premier consul animait les troupes. C'était une armée déjeunes gens : consul , généraux , soldats , tous avaient encore le feu, la galté et l'enthousiasme de la jeunesse. A de tds hommes, rien n'est impossible. Cette escalade pénible était une mardie joyeuse; aux cris des soldats se mêlaient les accords de la musique guerrière des régimes , aux chants patriotiques les airs r^ublicains ; dans les endroits difficiles , et lorsque la fatigue devenait trop grande, les tambour^ battaient et le son de la charge redonnait une nouvelle vigueur aux troupes. Tout avait été disposé avec cette intelligence qui a toiQOurs caractérisé les ordres d'ensemble et de détail émanés directement de Napoléon. Des vivres avaient été transportés d'avance au couvent du mont Saint-Bernard , et les soldats , dans leur halte au sommet de la montagne, y recevaient dès religieux de l'hospice le pain et les rs^tchissemens que la préfoyance du premier omsul leur avait ménagés.

Maei

Bonaparte gravit la montagne, tantôt ft pied; tantôt sor un mulet; Il avait pour guide un jeune homme de vingt-deux ans, grand et vigoureux, qui lui .parlait avec la confiance et la simplicité naturelle aux habitans des montagnes. Il fit connaître au premier consul ses peines, ses rêves de bonheur et ses vœux pour Tavenir. Bonaparte Tavait écouté avec bonté, mais sans rien lui témoigner de cet intact quinspire toi^ours une nature jeune et généreuse. Arrivé au couvent, il lui donna , en le congédiant, un billet pour le remettre à son adresse. C'était un ordre qui prescrivait d'accorder au jeune paysan tout ce qui était nécessaire à raccomplissement de ses vœux , bâtisse de maison , achat de terrain , etc. On peut se figurer quelle fut la joie du pauvre montagnard. Bonaparte n'était pas moins heureux sans doute , car c'est un des attributs les plus enviables de la souveraineté que ce pouvoir de faire du bien et d'être ainsi, pour quelques hommes dignes de protection , une seconde et généreuse Providence.

Le passage du grand Saint-Bernard dura quatre jours ( du 17 au 20 mai). Le froid était encore vif. La descente fut plus difficile pour les chevaux que ne l'avait été la montée; néanmoins , à l'exception de quelques bêtes de somme , qui roulèrent avec leur charge dans les précipices , on eut peu d'accidens à regretter.

Cependant un obstacle imprévu fiiillit arrêter Tarmée au début de sa marche victorieuse. Un corps ennemi de 6000 hpmmes , chargé de la défense de la vallée d'Âoste , avait été culbuté à Chatillon. Uarmée descendait la vallée , en suivant le cou|*s de la Doria, torrent au cours rapide et sinueux. Elle arriva devant le fort de Bard qui , situé dans une position inexpugnable, barrait entièrement le passage. La garnison, composée de 400 hommes, résista à toutes les sommations. Une escalade que tenta le général Lannes n'eut aucun succès. Cependant la marche de l'armée continuant , la vallée s'encombrait : il fallut passer. Bonaparte, à son arrivée , reconnut dans la montagne de gauche un sentier de chèvre. par lequel l'infanterie put tourner le fort en défilant homme par homme ; ce sentier, élargi ensuite par les soldats du génie , servit au passage de la cavalerie : restaient les ca-

noiiS:et les caissons. Uintelltgence des officiers d'artillerie et raudace des canoimiers surmontèrent tout obstacle! Nous étions maîtres de la yille que traverse la route dans une rue, unique, enfilée par le canon du fort. On couvrit ce chemin de matelas et de fumier , les roués des voitures furent entourées de paille , les canons couverts de feuilles et de branchages. Pendant la nuit , les soldats s'attelantà la bricolé) les traînèrent dans le plus grand silence , et passèrent ainsi à portée de pistolet des batteries ennemks : ce passage périlleux dura plusieurs nuits. Le fort ne fut pris que quelques jours après. . i

Le général autrichien n'avait pas compris les manœuvres de Tarméede réserve. En la voyant se diriger sur Genève , il avait cru que Bonaparte ne voulait faire qu'une forte di* version dans le nord au Piémont, afin de dégager Gènes. Il crut donc suffisant de détacher d'abord un corps de 7000 hommes pour couvrir Turin , où il porta ensuite son quartier général avec une seconde division , mais en laissant le gros de ses forces toiqours devant Gènes ( le général Ott , avec 30,000 hommes) et sur le Var ( le général Elsnitz , avec 18,000 hommes). Cette seconde division élevait à 18,000 combattans le nombre des. troupes qu'il avait à sa disposition pour s'opposer à la marche de l'armée de résiirve.

Cependant le quartier général de Bonaparte était à Yvrée. Thureau avait forcé le Pas de Suze , et s'était établi à Bossolino. Bethencourt , après une marche pénible , et après avoir triomphé d'obstacles plus grands que ceux que l'armée avait eus à surmonter au grand SaintrBernard , se portait sur le fort d'Arena. Moncey, avec 15,000 hommes de l'armée d'Allemagne, descendait le Saint-Gothard, et pénétrait dans les bailliages italiens. Le plan du premier consul se développait majestueusement , et le général Mêlas restait toujours dans l'ignorance de ces grands mouvemens.

Lannes , avec l'avant-garde française , avait forcé l'ennemi dans toutes les positions où il l'avait rencontré , à Yvrée et au pont de la Ghiusella, où un corps de 10,000 autrichiens avait été culbuté et rejeté sur Turin. Lannes s'était avancé dans la dvection de cette ville jusqu'à Ghivasso.

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Ce nionvement était encore une nue pour trompor Feniiemi. Le premier consul paraissait vouloir passer le PA et HAarcher sur la capitale du Piémont; mais son but véritable était de mancsuvrer sur Milan. La prise de Milan était une action d*éclat , qui devait agir sur Topinion des peuples de l'Italie , ranimer Taudace des partisans de la RépuMiqne fttuiçaîse, et répandre la terreur dans Tarmée amemie , ea même temps qu'eUe aecâèrerait la réunion de Tannée de réstfve avec les 15,000 hommes de Tarmée du Rhin , que conduisait Moncey.

En conséquence , et pendant que le général Mêlas faisait ses dispositi(ms pour défendre le passage du Pô, Bonaparte, chargeant Tavant-garde de Lannes , devenue arritee-garde, de masquer son mouvement, se dirigea par Santhia, Verceil et Novare, sur le Tésin. Le 31 mai , la nouveUe avants garde, commandée par Murat, força le passage de cette rivière à Turbigo. LÂndon et Vukassomch furent rejetés derrière TÂdda ; et les Autrichiens , après avoir laissé dans le château de Rfilan une garnison de 2000 hommes, se replièrent jusqu'au Mincio.

On se peindrait difficilement Fétcmnement et Toithonsiasme des Milanais en voyant arriver les Français. Le bruit était répandu à Milan que Bonaparte était mort en Egypte , et que Tannée était commandée par un de ses frères. Le premier consul marchait avec Tavant-garde ; de sorte <pi'il fut une des premières personnes qui s'offrirent aux regards des habitans, que la curiosité ou Taflfection avaient attirés au-devant de nos troupes. L'ivresse causée par sa présence se manifesta aussitôt avec cette vivacité que les Italiens mettent dans Texpression de tous leurs sentimens.

Bonaparte entra ft Milan le 3 juin. Pendant les six premiers jours de son séjour dans cette ville , il ne fut occupé qu'à recevoir les députations et à se montrer aux peuples, accourus de tous les points de la Lombardie pour voir leur libérateur.

Cependant Tannée autrichienne se rassemblait dans les environs d'Alexandrie ; Bonaparte se mit en marche pour aller à sa rencontre. Dans le même temps, Masséna, après

avoir soutenu avec constance soixante jours de blocus rigoureux , et une famine horrible , était forcé de capituler ; Suchet, qui avait repris Toffensive sur le Var, et battu rennoni au col de Tende, arriva trop tard pour eiàpèdier cette capitulation.

Mêlas ayant enfin connaissance de la force de Tarmée française en Lombardie, avait donné Tordre à Ott de revenir défendre le Pô vers Plaisance, et à Elsnitz, de redescendre en Piémont, par le val de I^naro.

Ott arriva trop tard; le Pô avait été passé, le 6 juin, sur deux points différens : à Nocetta, parMui'at, et à San-<iipriano, par Lannes. n s'avança jusqu'à Montebello, où il rencontra le corps de Lannes. Lannes était en position , attendant des renforts; il n'avait avec lui que 8,000 hbmnies, mais la division Victor n'était qu'à trois lieues. Oit, rempli du dénr d'arriver ft Pkdsance, et fier de sa supériorité numérique (il avait avec lui trente bataillons, formant dixhuit mille hommes, les grenadiers d'élite de l'armée eik ftd* aaient partie), se décida à commencer l'attaque.

L'action fut sanglante; Lannes s'y couvrit de gloire; ses troupes firent des prodiges de valeur ; le bourg de Gasteggio , tète de la position , fut pris et repris. Les Autrichiens se battaient en désespérés ; l'opiniâtreté de l'attaque Calait celle de la défense ; ils furent successivement culbutés dans cinq positions différentes. Vers midi, l'arrivée de là division Victor décida la victoire; Ott jeta deux mille hommes dans la citadelle de Tortone et se replia sur Alexandrie.

Le premi^ consul , à la nouvelle de l'attaque de l'ennemi, était accouru à Gasteggio, mais lorsqu'il y arriva, la victoh*e était complète. Il trouva le champ de bataille jonché de morts. Les ennemis avaient perdu 3,000 hommes, tués ou blessés; ils laissèrent en notre pouvoir 6 canons et 6,000 prisonmers.

Le résultat de la bataille de Montebello était de la plus liante importance, il affaiblissait l'ennemi de 9,000 hommes , ail moment où celui-ci allait être forcé de cberch<er à se frayer un passage , et il exaltait le moral de l'année française , qui était bien décidée à le lui disputer.

Mêlas, par roccupation de la Lombardie , par les positions que le premier eonsal avait fait prendre à des détachemens de son armée, à Arona j à Yvrée, à Yerceil , à Grescentioo, et par le passage de Tannée française sur la rive droite du Pô , se trouvait comme bloqué dans les environs d'Alexandrie. Il n'avait d'autre ressource pour éviter une.capitulation que de s'ouvrir un passage les armes à la main ; mais le nombre des troupes autrichiennes réunies à Alexandrie s'élevait à 46,000 hommes , tandis que l'armée française , par suite de ses détachemens nécessaires, ne présentait ai ligne que 28,000 combattans.

Le feld-maréchal Mêlas était un officier distingué, il avait des talens et du courage ; il s'était fait remarquer aux batailles de Gassano, de la Trébia et de Novi, perdues par Schœrer, Macdonald et Joubert ; il avait pris Goni, et battu Ghampionnét à Genola. S'il n'eût pas eu Bonaparte pour adversaire y il aurait sans doute conservé dans la postérité la réputation de grand général.

Cependant tout se disposait pour une action décisive. Le premier consul avait continué sa marche vers Alexandrie. Une arrière-garde ennemie , laissée à Marengo, en fut débusquée et obligée de repasser la Bormida.

Dans un conseil de guerre , tenu à Alexandrie, il avait été décidé, après une longue discussion, que l'armée autrichienne livrerait bataille à l'armée républicaine , et tâcherait, par une victoire, de rouvrir ses communicationsavecl'Autriche.

En conséquence, le 14 juin, à la pointe du jour, Mêlas passa la Bormida , sur trois ponts qu'il avait fait jeter quelques jours auparavant. L'armée autrichienne attaqua avec vigueur les troupes françaises. La divisicm Gardanne, placée en face des tètes de pont, fut obligée de battre en retraite , et de se rallier, par ordre du général Victor, à la division Ghambarlhac , qui était en ligne entre Marengo et la Bormida, la gauche appuyée à la rivière. La droite et la réserve de l'ennemi, commandées par Haddick et Elsnitz, se déployèrent sur deux lignes , en face de la position de Victor. Le centre, aux ordres de Kaim, se posa obliquement à la droite; Ott, avec la gauche, se jeta vers Gastel-Gerioio. Le

général Mêlas , dans ses dispositions , fit la ^te de détacher les. deux tiers de sa cavalerie sur la route d'Âcqui, au sud d'Alexandrie , pour observer Masséna et Suchet , qui , après avoir opéré leur jonction , avaient reçu de Bonaparte ^o^dre de se diriger à marche forcée sur la Scrivia.

Le front du corps de Victor occupait trop peu d'espace pour ne pas être exposé à se voir débordé par les Autrichiens. Lamies prit position à la droite de Marengo, afin de contenir le centre de TennemL Le premier consul, après avoir envoyé Tordre au général Desaix , qui se trouvait à une demi-marche en arrière, de revenir avec son corps à San-Giuliano, se transporta sur le champ de bataille. Il y arriva à dix heures du matin. L'action était engagée avec désavantage pour Farinée française. Lannes soutenait l'effort du centre des Autrichiens, mais, à gauche, après une défense opiniâtre, le village de Marengo avait été emporté , et le corps de Victor, qui l'avait défendu, était en pleine déroute. La plaine était couverte de ses fuyards. Ils jetaient le désordre dans les bataillons qui avaient conservé leurs rangs. Sur notre droite ^ Ott , par un prolongement de sa gauche au-delà de Gastel- Ceriolo , menaçait de nous déborder. Bonaparte donna l'ordre aux grenadiers à pied de la garde consulaire de s'opposer à ce mouvement. Les 800 braves se formèrent dans la plaine, entre Villa-Nova et Castel-Ceriolo, en un carré qui, pareil à une redoute inexpugnable, soutmt et brisa les efforts réitérés des escadrons autrichiens. Profitant de la glorieuse résistance de cette troupe d'élite, le premier consul dirigea' sur Gastei-Geriolo la brigade de réserve, Carra-Samt-Cyr, tandis que lui avec le reste de la division Monnier se porta au secours de Lannes.

Cependant , à travers la fumée et la poussière, entouré de son état-ma^or et des grenadiers à cheval de la gaide, Tarmée a reconnu Bonaparte ; ce seul aspect suffit pour rendre aux troupes l'espérance de la victoire ; la confiance renaît. Les fuyards se rallient à San-Juliano , derrière la gauche de Lannes; celui-ci, assailli par la m^eure partie de Tarmée ennemie , opérait ça retraite au milieu de cette vaste plaine , avec un ordre , un sang-froid et une lenteur admi-

IM

rables. Son corps, exposé au feu de mitraille de 80 canons, mit quatre heures pour foire en arrière trois quarts de lieue. Dans le même temps, par un mouvement inverse, Garra-Ssint-Gyr enlevait Gastel-Geriolo et tournait la gauche de Tennemi.

Il était trois heures de Tapris-midi , tous les généraux regardaient la bataille comme perdue; Mêlas croyant la victoire certaine , accablé de fatigue, et souffirant d'une chute qu'il avait faite , avait repassé les ponts et était rentré à Alexandrie , laissant au général Zach , son chef d'étt^-mâgor, le soin de poursuivre Tarmée firançaise. ^ Bonaparte seul ne désespérait pas, il comptait sur Tarrivée de Desaûc, avec six mille hommes de troupes fraîches. Cette brave division arriva enfin ; le premier consul lui fit prendre position sur la chaussée , en avant de San-6iuliano. Victor avait rallié ses bataillons; toute Tarmée française était reformée en ligne, la droite à Gastel-Geriolo, la gauche à San-Giuliano. Bonaparte traversa les rangs , il était sur de la victoire ; il s'adressa aux soldats: «Français, s'écria-t-il, c'est avoir fait trop de <{pas en arrière; le moment est venu de faire un pas décisif «en avant; souvenez-vous que mon habitude est de coudier «sur le champ de bataille.»

Dans la persuasion où il était de la défaite assurée de l'armée française, Zach manœuvrait pour lui couper la retraite par la chaussée de Tortone. Il avait formé une colonne de six mille grenadiers , qu'il lança en avant pour tourner notre gauche; le reste de l'armée suivait en colonne, par échelons fort éloignés les uns des autres.

La tête de la colonne autrichienne arriva à la hauteur de San-Juliano, c'était le moment qu'attendait le premier consul.

Laissons raconter la fin de la bataille et la victoire à un des généraux , à qui revient une grande part de la gloire de cette belle journée. Voici le récit du général Lannes :

«Au même instant, le premier consul donne l'ordre de marcher en avant; l'artillerie est démasquée; elle feit pendant dix minutes un feu terrible ; l'ennemi étonné s*arrète ; la charge est battue en même temps sur toute la ligne; et cet élan qui se communique comme là flamme au cœur des

^fmm

braves, i^oute en ce moment à Vardeor qa^spire la présence d*un chef qui jamais ne leur promit vainement la gl(^e. La division Desaix , qui n'avait pas encore combattu, marche la première à Tennemi , avec cette noble assurance que lui inspire le désir de donner à son tour des preuves de cette valeur brillante qu'avaient montrée les autres divisions. Elle est fière de suivre un {général dont le poste fiit toïyours celui du péril et de l'honneur. Une légère élévation de terrain couverte de vignes dérobait à ce général une partie de la ligne : impatient, il s^élance pour le découvrir; rintrépide 9® légère le suit à pas redoublés. L'ennemi est abordé avec impétuosité ; la mêlée devient terrible ; plusieurs braves succombent et Desaix n'est plus. Son dernier soupir fuit un regret vers la gloire, pour laquelle il se plaignit de n'avoir pas assez vécu ' !

«Lesregrets de Bonaparte furent les premiers tributs dlionaeur payés à sa mémoire. Sa division , passée aux ordres du général Boudet , jalouse de venger son général , charge avec

^Lor^iDe Desaix fut atteint du coup mortel, il se trourait à la tête de sa divinoD , au milieu des édaireun de la 9^ demi-brigade dlnflraterie légère. En tombant, U prononça, dit<on, ces paroles, qui sont gratées sur le monur ment qu'on lui a élevé à Paris, place Dauphine : « Allez dire au pfemier oon^ (sul que je mçurs avec le r^fret de n'avoir pas assez fait pour la postérité. » Bonaparte, en apprenant cette funeste nouvelle , s'écria : < Ah! pourquoi qe «m'est-il pas permis de pleurer!» Depuis, l'empereur a dit à Sainte-Hélène , quil avaltperdu en lui l'homme le plus capable d'être son Iteutenant.

Desaix n'était à l'armée d'Italie que depuis trois jours. A son retour d'£gypte , il avait écrit au premier consul : < Ordonnez-moi de vous rejoindre; «général ou soldat , que m'importe , pourvu que je combatte prës de tous. «Un jour sans servir la patrie est un jour retranché de ma vie. > Bonaparte Ivà donna le commandement de deux divisions. Le jour de la batailte de Marengo, il avait comme un pressentiment ^e sa fin prochaine ; U disait à ses aides de camp : < Voilà long-temps que je ne me bats plus en Europe ; «les boulets ne nous connaissent plus. Il nous arrivera quelque chose. >

La mort de Desaix, après les chances diverses de la journft , aurait pu entraîner la perte de la bataille de Marengo, si le premier consul, par su présence , n'eût pas assuré la victoire.

Le môme jour , dans une autre partie du monde , tombait sous le poignard d'un assassin un des généraux que Bonaparte estimait le plus , nilustre Kléber , couronné des récens lauriers d'Réliopolis. Bonaparte n'était pas là; l'Egypte fut perdue pour les Français.

impétuosité Teiinemi, qui, malgré sa vive détermination, ne pouvant tenir contre nos baïonnettes , se renverse sur la colonne de grenadiers qui le suivait , et qui déjà était arrivée à Galiina-Grossa , où elle attaquait nos éclaireurs. Les Autrichiens , surpris , s'arrêtent ébranlés. C'est alors que se montrèrent dans tout leur jour la profondeur et lliabileté des dispositions précédemment foites.

« L'ennemi , qui avait dépassé sur notre gauche la ferme de la Ventolina , et qui se croyait au moment de nous couper la retraite , est tourné lui-même par sa gauche; les divisions qui s'étendent de Gastel-Gerioloà San-GiuUano prennent ses lignes en flanc ; ses bataillons entendent la fusillade de tous les côtés à la fois , sur le devant , sur le flanc gauche et sur le derrière. A peine la division Desaix a-t-elle poussé et mis en retraite la droite des Autrichiens , à peine ceux-ci commencent-ils à exécuter ce mouvement , qu'ils entendent le bruit de notre feu , qui déjà leur semble partir de dessus les ponts de la Bormida et du village de Marengo.

«Dans ce moment Bonaparte ordonne à la cavalerie, qu'il avait conservée en arrière de la division Desaix , de passer au galop par les intervalles , et de charger avec impétuosité cette formidable colonne de grenadiers , déjà ébranlée par notre infianterie.

« Cette manœuvre hardie s'exécuta à l'instant avec autant de résolution que d'habileté. Le général Kellermann se porte au galop hors des vignes, se déploie sur le flanc gauche de la colonne ennemie , et , par un quart de conversion à gauche , lance sur elle la moitié de sa brigade, tandis qu'il laisse l'autre moitié en bataille pour contenir le corps de cavalerie ennemie, qu'il a en face, et lui masquer le coup hardi qu'il va porter \

«En même temps les grenadiers et les chasseurs de la garde renversaient sur la droite tout ce qui était devant eux. Le général Watrin attaque avec une nouvelle audace ; le gé-

. ■ M. le sénéral Kellennann a affirmé» dans un écrit publié depuis 1814, qu'il avait exécuté de son propre mouyemeni cette brillante cbarge de cavalerie.

DE L^MPEREUK NAPOLEON. 157

néral Garra-Saint-Gyr envoie de Gastel-Geriolo des tirailleurs le long du ruisseau et des marais , jusqn^auprès de Marengo.

«Le général de cavalerie Rivaud, faisant un mouvement décidé, avait sur la route de Salé ses avant-postes , déjà engagés avec ceux du général Elsnitz ; et le gros de la cavalerie autrichienne , contenu aihsi à Textrémité de notre droite , laissait sa ligne d'infanterie sans appui dans la plaine.

a L'armée française franchit en trois quarts d'heure le grand espace qu'elle avait défendu pendant quatre heures.

«La cavalerie ennemie , pressée par le général Rivaud , fusillée des haies de Gastel-Geriolo , se hâte d'accourir au secours de son infanterie ; l'ennemi se rallie , et , arrivé à Marengo , conserve le projet de garder ce village.

« La division du général Boudet , qui veut avoir la gloire de reprendre Marengo , fait une dernière décharge , avec cette vigueur qui avait marqué les premières.

«Le corps du général Victor, qui revenait sur des lieux où il avait si bien combattu , la soutient. L'ennemi , qui se voit forcé de renoncer à vaincre , veut prouver qu'il en était digne, et montre, dans ce dernier combat, toute l'énergie que l'honneur peut donner ; mais la victoire tout entière s'élance dans les rangs français.

«Les Autrichiens , fatigués et afEdblis , doivent céder, et nos troupes rentrent avec eux dans Marengo , qu'ils évacuent , pour se porter sur leurs ponts de la Bormida. Au nord de Marengo , le général Lannes attaquait un corps de réserve ; il n'éprouvait pas moins de résistance , et n'avait pas moins de succès. Il s'empare de quelques pièces de canon. Un corps de la réserve de la cavalerie en^iemie se disposait à charger la droite de la division Boudet ; mais le général Bessières , commandant les grenadiers et les chasseurs à cheval de la garde , saisit cette occasion de gloire ; et , jaloux de donner à la troupe d'élite qu'il commande l'honneur de la dernière charge , il prévient l'ennemi , s'élance , fait plier oe corps , et le jette en désordre sur le ruisseau ; il découvre par-là le flanc de l'infiuiterie, et détermine la reraite générale en portant le trouble et l'effroi dans les rangs ennemis. »

 la tète des ctusseors, le jeune Beaubamaja se fit remarquer par son sang-froid et son courage. Madame Bonaparte eut à cette occasion le plaisir, si doux pour une. mère, de s'entendre dire par son époux lui-même : «Madame ^ Totre afils marche rapidement à la postérité; il s'est couvert de «gfloire dans toutes les afiEadresqne nous avons eues en Italie : ail deviendra un des plus grands capitaines de l'Europe. »

Le lendemain, i la pointe du jour, nos grenadiers sttaiquirent les avant-postes que Tennemi avaient bissés à la tète des ponts de la Bormida.

Mais un parlementaire se présenta , et annonça que le général Mêlas demandait ft envoyer un officia de son étatm^or à Bonaparte.

Après les premières conférences, le général Berthier reçot de Bonaparte des instructions pour traiter. Quelques heures après, un armistice, dont voici les principales dispositions , fut conclu et signé : l'armée autrichienne devait se retirer derrière le Mincio ; elle conservait les places de Pescfaiera , Mantoue , Borgoforte, la Toscane et Ancéne. Les Français demeuraient maîtres des pays compris entre la Ghiesa , lX3gtio et le P6. Les châteaux de Tortone, Alexandrie^ Mibn, Turin, Pizzighitone, Arona, Plaisance, Geva, Goni, Savcme, Gènes, et le fort Urbia, devai^t leur être remis.

Dix jours après la bataille de Marengo , le général Sachet rentra à Gènes. Les places du Piémont et de la Lombaordie furent successivement remises à l'armée française, et l'armée autrichienne, conformément à la convention d'Alexandrie, fut dirigée par divisions sur Mantoue.

Le premier consul était rentré à Milan le 17 juin, pendant la nuit ; il avait trouvé toute la ville illuminée et livrée à l'allégresse. La joie des Piémontais, des Génois, des Italiens, était inexprimable ; ils se voyaient rendus à la liberté sans avoir eu à supporter les horreurs d'une longue guerre, que les premières victoires des Français reportaient au-ddà de leurs frontières. Le vainqueur de Marengo ne pouvait faire un pas dans Milan sans être entouré par les flots d'une population reconnaissante , qui faisait retentir l'air des cris de tii(/a Bonaparte! vive le Ub4ratearde l'Italie l

m^fÊ^r^mm»

En France , la nouvelle de la victoire de Marengo parut incroyable. Le premier courrier qui apporta & Paris la nouvelle de la bataille était parti de Varmée vers le milieu du jour, au moment où Tissue de l'action inspirait de vives inquiétudes aux généraux français. La joie n^en fut que plus complète lorsqu'on apprit d'unie manière certaine le nouveau triomphe de Bonaparte, et tout ce que $es suites avaieat d'avantageux pour la République.

Pendant son séjour à Milan , le premier consul , en proclamant le rétablissement de la répid>lique dsalpine, institua le gouvernement provisoire qui devait la gouverner jusqu'à la paix. La république ligurienne fut réorganisée et recouvra son indépendance. Le Piémont reçut aussi un gouvernement provisoire, auprès duquel le général Jourdan fut placé conune ministre de la république française.

La belle défense de Gènes , la victoire de Zurich recommandaient Masséna aux yeux du premier omsul ; il le nomma au commandement en chef de l'armée d'Italie, que BerCUer, ' qui n'en avait ^té le titulaire que nominativement^ abandonnait pour venir reprendre à Paris le porte-feuille de la guerre.

Le premier consul rentra à Paris le 2 juillet , au milieu de la nuit et sans être attendu ; mais le lendemain, aussitôt que , la nouvelle de son retour se répandit dans la capitale , les ateliers et les boutiques se fermèrent , toute la population accourut dans la cour et les jardins des Tuileries , avide et empressée d'apercevoir aux fenêtres le héros auquel la France devait tant. C'était partout- d'unanimes cris de joie. Le soir, riche ou pauvre , chacun illumina sa maison.

Bonaparte fut profondément touché de cet accueil de la population parisienne. Il lui prouvait l'amour et la reconnaissance du peuplé pour lequel il avait combattu, et pour lequel veillait sans cesse son génie.

 Sainte-Hélène, vingt ans après cette franche manifestation de la joie populaire ,. en racoiitant à ceux qui l'entoiiraient combien alors il avait été fêté , il laissa échapper ces , paroles qui peignent le doux souvenir qu'il en gardait : «Ce « fut UA bien beau jour ! »

RÉSUMÉ CHRONOLOGIQUE

CONSmULT. — GAMPÀGNE DU PIÉMONT.

i^^ Janvier, Ourertoredesséanoeida

Gorpt-Légtflatif et du 'nrûNmat . 2féçri€r. La mort de Washington e«t annoncée au Corps-Législatif.— Le l*^*" consul ordonne (7 f^n'^r) de suspendre en signe de deuil et pendant dix jours des crêpes noirs aux drapeaux et guidons de tous les corps de Tarmée française.

7 — Proclamation des consuls sur TacoepUtion deOalGonstitution, 3,011,007 suffrages pour 1562 votans contre.

17 — DÎTision du territoire français en préfiBctures et arrondissemens communaux.

19 — Les consuls quittent le Luxembourg et s'installent au palais des Tuileries.

90^ La Banque de France entre en activité.

3 mars. Clôture de la liste des émigrés.

8 — Arrêté des consuls pour la formation de \ armée de réserve.

13 — Élection du pape Pie VII à Venise.

18 — Nouvelle organiution des tribunaux. — Rétablissement des avoués.

— Institution à vie des juges , greffiers et huissiers.

31 —Fin de la session du Gorps-L^latif .

2 avril. Berthier est nommé commandant en chef de Parmée de réserve et Carnot ministre de la guerre à sa place.

27 — Arrêté du 1®'^ consul qui nomme premier grenadier des armées de la république Latour d'AuvergneCorret et lui décerne un sabre d'honneur.

6 mai. Le 1^^ consul part de Paris pour se rendre à Tannée de réserve.

16 — Passage du Mont-St.-Bernard. — Prise d'Aoste.

17 — Combat de Chatillon (500 prisonniers, 3 canons.)

24 — Prise dTvrée, de Suze et de la

Brunette.

26 — Combat de la Ghiusella.

28 — Le général Moncey passe le Saint-

Ck)thard. — Le gâiéral Béthencourt passe le Simplon.

28 moi. Le général SncbetrepiCDd l'offensive.

29—11 rentre à Nice.

Prise de Novare par le général

Murât.

31 — Combat et prise de Tnrbigo.

t^^juin. Prise du fort de Bar.

2 — Prise de Milan.

Évacuation;deGênes par Masséoa.

3 — Prise de Pavie par Lannes.

de Lodi par Dnhesme.

5 — de Crémone et d'Orsinori par l'armée de réserve.

6— Passage du PA.

7 — Attaque et prise de Plaisance (2000 prisonniers. —Combat de Stradella.

9 — Bataille de^Montebello (6000 prisonniers, 3 canons.

12— Passage de la Scrivia.

13 — Passage de la Bormida. Combat de Marengo.

14 — Bataille de Marengo. — Mort du général Desaix. — Les Aulridiiens eurent 12,500 hommes tués ou blés ses , et perdirent en outre 7000 prisonniers, 12 drapeaux et 30 canons.

16 — Convention d'Alexandrie. — Armistice accordé & l'année autrichienne.

18 — Le 1^)^ consul assiste au Te Deum chanté à Milan en l'honneur de la victoire de Marengo.

25 — L'armée de réserve est réunie à à Tannée d'Italie.— Le général Masséna est nommé commandant en chef.

27 — Arrêté des consuls portant que le corps de Desaix sera porté au cou- .vent du Grand-Saint-Bemard où il lui sera élevé un tombeau.

29 — Le 1^** consul , à son passage à Lyon, pose la première pierre des façades de la place BellecourL

1 juillet. Retour du l®>'oonsuI à Paris.

Part». — P* l'ImprinietiB d« Rkhqbk h çe, rue dca Fniie>-Boargw>U'Saial>llichel , B.

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