LE B0[ DE ROME
Les années ISIO , ISU et les huit premiers mois de 1812 sont;i'époque glorieuse et>rosp6re da règne de Napoléon. Les con^Ds de l'empire français furent reculés, d'un cbté, jusqu'ani booches de l'Elbe , de l'autre , jusqu'aux riyages du Tibre. Rome devint la seconde ville de l'empire, Amsterdam la troiûème. Un frtre de l'Empereur régnait en Espagne , un autre à Naples , un troisième en Westpbalîe. Napoléon , roi d'Italie , était médiateur de la confédération suisse , protecteur de la confédération du Rhiu. La dominatioD française atteignait directement quarante-quatre millians d'hommes. Le patronage de TEmpereur s'étendait sur cent millions d'Européens. La Suède , le Danemarck , la Bavière , le Wurtemberg , la Pnisse, l'Autriche et la Russie , s'honoraient de Talliance de Napoléon. L'Angleterre , cette vieille ennemie , cette rivale étemelle de la grandeur de la France , ctmservait seule ses sentimens d'inimitié pour le nom fl-ançais. Mais te blocus contmental, rigoureusement observé, atteignait son commerce et
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sa marine ; tous les ports de TEnrope lui étaient fermés, tous
les marchés défendus ; et pendant que tout débouché pour la vente des denrées coloniales était ainsi enlevé à TAngleterre, TEmpcreur excitait par ses encouragemens le génie des industriels et la patience des agriculteurs. La fabrication du sucre de betterave se préparait à lutter contre ceùe du sucre de cannes , et de grandes plantations de coton naturalisaient en Italie la culture de cette plante précietne.
Ce temps de gloire européenne et de prospérité intérieure fht aussi marqué dans IS vie de Napoléon par les plus grands événemens qui aient intéressé ses affections domestiques , le divorce avec Joséphine , le mariage avec Marie-Louise , la naissance du roi de Rome.
ASchœnbrunn, la veille du jour où la paii avecTAntriche avait été signée , Napoléon s^était trouvé exposé au poignard d'un jeune fanatique, Frédéric Stabs, fils d'un ministre protestant de Hambourg. Ce jeune homme avait tenté à deux reprises de s'approcher de l'Empereur au moment où il passait une revue; le général Rapp, lui soupçonnant quelque mauvais dessein , te fit arrêter : on trouva sur lui un grand couteau fraîchement aiguisé. Napoléon désira le voir et Tinterroger. Il déclara avec calme qu'il était venu pour délivrer l'Allemagne, et frapper l'oppresseur de son pap. t C'est « un fou ou un malade , » dit l'Empereur. Le médecin Corvisart fut appelé. Le pouls de Stabs était régulier, sa contenance tranquille ; il sembla triompher de ce qu'on le reconnaissait dans son bon sens. L'Empereur le regardait avec compassion , intéressé par sa jeunesse et sa fermeté ; il lui offrit sa grâce. «(Si vous me faisiez grâce, je ne vou$ en «tuerais pas moins.... Je n'ai en ce moment qu'un regret, (( c'est de n]iivoir pas réussi , » répondit l'obstiné Stabs à cette offre généreuse. Ce n'était plus de la fermeté, c'était de la rage brutale. L'Empereur, tout en plaignant l'égarement de ce jeune homme, dut l'abandonner à la sévérité des loiSk
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Cette tentative criminelle ramena natarellement la pensée de Napoléon sur ce qui arriverait à la France , dans le cas où la mort Tenlëverait avant qu'il eût laissé un héritier de son san{;, qui pût continuer ses travaux et assurer son ouvrage. Il avait toujours désiré un fils, vœu légitime dans le fondateur d'un empire ; mais Joséphine ne pouvait pas lui donner d'enfans. La raison d'État parla plus haut que les affections du cœur : il se résolut à un divorce, auquel Timpératrice se soumit généreusement. Le sénat et l'officialftë de Paris prononcèrent la dissolution de son mariage. Les sénateurs, dans leur décision, purent être influencés par un motif politique , les prêtres trouvèrent pour prétexte à leur complaisance un léger défaut de Corme. Le fils de Joséphine , Eugène Beauhamais , aida sa mère à supporter ce grand sacrifice, et, par son abnégation désintéressée , par son dévouement filial , conserva à cet acte , qui blessait tant d'affections , une sorte de dignité el de grandeur stolque. Eugène , dans cette triste cii*constance , sut allier ses sentimens pour sa mère avec ses devoirs envers l'Empereur. Joséphine conserva le rang et le titre d'impératrice , et , ce qui vaut bien une couronne , l'amour de la majorité . des Français.
Le divorce de l'Empereur mit en émoi toutes les cours de l'Europe. Napoléon avait songé un instant à prendre pour épouse une princesse de Saxe; mais son choix s'arrêta ensuite sur une princesse russe. Une lettre confidentielle qu'il échangea à ce sujet avec l'empereur de Russie le fit encore renoncer à cette alliance , dont tes conséquences eussent pu être si importantes pour les destinées de Tempire français. Alexandre se montra flatté du désir de Napoléon ; mais il
poléon ne crut pas que la politique, qui réglait seule sa conduite dans cette importante question, lui permit d'attendre. A défaut d'une princesse russe, son choix ne pouvait plus tomber que sur une archiduchesse d'Autriche. L'empereur François II agréa avec empressement la proposition qui lui fut faite de donner sa fille à Napoléon; et le 11 mars 1810, Berthier, prince de Neufchàtel, épousa solennellement, au^
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nom de TEmperear , cette même princesse Marie-Loaise dont Napoléon avait peut-être épargné la vie Tannée précédente.
Deux jours après, la princesse partit pour Paris. EUe trouva, entre Branau et Altheim, la reine de Naples, qui avait été envoyée par FEmpereur pour la recevoir des mains de sa famille. Dès lors elle prit le titre d'impératrice des Français. A son entrée en France , elle fut saluée par d'unanimes acclamations de joie : elle était pour toute la nation comme Taurore des plus belles destinées. A Strasbourg , an page aux couleurs impériales lui apporta une lettre, des fleurs rares et des faisans de la chasse de Napoléon. Elle se reposa deux jours dans cette ville , et y parla jpour la première fois aux autorités françaises qui lui furent présentées. Tout le monde fut enchanté de sa douceur et de sa bonté. L'hommage galant et de bon goût qui l'avait accueilli à son arrivée à Strasbourg la suivit dans toute la route. Chaque jour un page envoyé par l'Empereur lui apporta une lettre et des présens , dont le prix consistait surtout dans l'opportunité qui accompagnait leur offre.
Gomme entre souverains tout est fixé par le cérémonial , les plus habiles courtisans des deux cours avaient cru devoir régler par un programme la première entrevue des deux époux,qui, aux termes de ce règlement, devait avoir lieu dans une tente élevée au milieu de la forêt de Gompiègne. Un des articles de cet acte, si important pour l'étiquette, disait :
a Lorsque LL. MM, se rencontreront dans la tente du milieu ( où elles devaient entra* en même temps par deux côtés opposés) , Vlmpératriçe^ s'inclinéta pour se mettre à genoux, l Empereur loi relèveraj^V embrassera^ et LL MM', s'assiéront, »
Quelle que soit la déférence et le respect qu'un mari puisse exiger de sa femme , il aurait été fort dur pour une fille des Gésars de satisfaire à cet article du cérémonial. L'impatience de Napoléon et sa brusque entrevue avec l'Impératrice rendirent inutile cette ridicule exigence.
Aussitôt que l'Empereur apprit que sa jeune épouse appro-
chait , il partit sans escorte , sans suite ; et accompagné seulement de son beau-frère le roi de Naples , s^avança incognito à sa rencontre. Il arriva à Gourcelles au moment où les'courriers de Tlmpératrice faisaient disposer le relais qui devait mener sa voiture. II descendit aussitôt de sa calèche , et, pour se garantir de la pluie , s'abrita sous le porche de Téglise; là, il attendit Tlmpératrice. Lorsque la voiture de Marie-Louise fut arrivée, et pendant qu'on changeait les chevaux , il se précipita vers la portière , Touvrit lui-même : Técuyer de service , qui Favait reconnu , et qui n'était pas dans le secret de l'incognito , s'empressa de baisser le marche-pied et d'annoncer l'empereur Napoléon. Il se jeta au cou de l'Impératrice, qui, n'étant aucunement préparée à cette galanterie improvisée, dut être bien étonnée. L'Empereur ordonha de fa*mer la portière et dé partir sur-le-champ pour Ciompiègne, où il arriva avec Marie-Louise à dix heures du soir. Le lendemain il déjeuna auprès du lit de sa femme, paraissant enivré de son bonheur. L'Impératrice ne semblait pas moins émue.
L'Empereur et l'Impératrice firent leur entrée solennelle à Paris, au milieu d'un concours immensede peuple. Le grandaumônier de France , le cardinal Fesch , leur donna la bénédiction nuptiale. Cette cérémonie se fit avec une grande magnificence. La vaste] salle carrée attenant à la galerie du Louvre avait été disposée en chapelle et entourée de tribunes pour les rois, les princes soui^^rains et les ambassadeurs qui devaient assister à cette brillante solennité , dont la plupart des cardinaux présens à Paris furent aussi les témoins. Le cortège de l'Empereur sortit des Tuileries et s'avança par les salles du Musée jusqu'à la chapelle , au milieu d'une foule respectueuse rangée en haie des deux côtés de la galerie. Tons les corps de l'État, toutes les dignités civiles et militaires , tout ce que la cour de France , les cours étrangères et la ville de Paris renfermaient de personnes distinguées, s'y trouvait réuni ; on y comptait plus de huit mille spectateurs. L'ivresse était générale, on aimait TEmpereur, et chacun était heureux de son bonheur. Ce mariage, aux yeux du peuple , était un gage certain de la durée de la paix glo~
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rieuse qae la victoire de W agram avait dmmée à la France. L'Empereur était fier de sa jeune épouse; il voulut la montrer aux peuples des départemens, et visita successivement avec elle Saint-Quentin, Cambrai, Anvers , Bruxelles. Partout il fut accueilli avec le même enthousiasme qui avait salué son entrée à Paris. Dans ce voyage il reconnut les bouches de TEscaut et TileWalcheren, théâtre de la malencontreuse expédition de lord Ghatam. U convient de jeter un regard en arrière pour connaître cette tentative contre la France, dont rissue fut si fatale pour T Angleterre.
L'Angleterre avait promis à T Autriche de ftiire, pendant la gu^re de 1809, une diversipn puissante soit dans le nord de TAllemagne, soit sur les côtes de France. En Allemagne, un débarquement des Anglais eût été un secours réel pour les Autrichiens; l'intérêt particulier de T Angleterre, qui est toujours le premier m<d)ile des actes du cabinet de Londres, lui fit préférer une attaque sur les côtes de l'empire français. Cette attaque , après la bataille de Wagram , ne pouvait plus tivt d'aucune utilité à la maison d'Autriche , mais la destruction des supert)es établissemens maritimes d'Anvers importait à l'Angleterre, et d'ailleurs le premier effet de l'expédition devait être de suspendre les négociations qui tendaient à donner la paix ft l'Europe.
Une fkHte considérable, qui ne comptait pas moins de 39 vaisseaux de ligne, de 36 frégates, avec une flottille nombreuse de canonnières, et qui portait 40,000 hommes de débarquement, fut destinée à s'emparer d'Anvers, à brûler nos vaisseaux , à détruire les chantiers et les bassins, puis à combler les passes de l'Escaut pour les rendre impraticables. Le prix que l'Angleterre attachait à cette expédition était la meilleure preuve de la sagesse des travaux que l'Empereur avait ordonnés pour faire d'Anvers le premier port de l'Europe.
La flotte avait pour chef l'amiral Stracham. Lord Chatam , frère atné du célèbre Pitt, fut placé à la tête de l'armée de débarquement, qui prit terre le V^ août 1809, dans Ttle de Walcheren : les côtes étaient dégarnies de troupes et les villes presque sans garnison.
Ghatam, an lieu de mardier droit et hardimait sur An* vers, où il pouvait arriver avant qu'aucune disposition de dé« fense eût été faite, craignit de se compromettre sur la terre ferme, tâtonna avec sa droite devant Breskens et TUe de Gassand , qu'il n'osa pas attaquer brusquement, porta le gros de ses forces au nord de Ttle de Walcberen , et mit le siège devant Flessingue. Une de ses divisions prit Goes dans Tile de Sud^Beveland, et, grâce à la mauvaise conduite d'un général hollandais, parvint à s'emparer du fort de Balz^ qui commande les deux bras que forme l'embouchure de l'Escaut. Mais , tant que les Français restaient maîtres des forts de LiUo, de la tète de Flandre, de Frédéric-Henri et de Liefenshoeck ( situés sur les de|i& rives du Grand'^Escaut enti*e Batz et Anvers), cette prise ne pouvait rien décider. Le géné^ rai Rousseau, qui commandait dans Gassand, et qui fit preuve de zèle et de capacité, avait réussi à jeter deux bataillons de renfort dans Flessmgue , où se trouvait le général Monnet.
Trdze jours après leur débarquement , les Anglais corn* mencèrent enfin contre Flessingue un feu épouvantable, non-* seulement de leurs batteries de terre , mais encore de leur grande flottille de bombardes. Flessingue n'avait qu'une simple enceinte avec un chemin couvert : c'était une mauvaise place. L'incendie éclata de toutes parts. Il n'y avait pas de casemates à l'abri de la bombe ; après avoir supporté trois jours de bombardement, le général Monnet capitula et se rendit prisonnier avec sa garnison^ forte de 4,000 hommes. Gomme il n'avait soutenu aucun assaut , et comme aucune brèche n'avait été faite au corps de la place , ce gépéral, Vra^ duit plus tard devant un conseil de guerre , fut condamné.
Les Anglais triomphèrent de la prise de Flessingue. Mais leur chef continua à montrer la même mollesse dans l'action et la mémo incertitude dans les décisions,
Gependant , tout avait changé de face à Anvers ; le roi de Hollande , instiuit de l'apparition de l'ennemi, y était arrivé avec sa garde et 6,000 hommes de ses troupes. Les généraux commandant dans les départemens de la Belgique et de la Picardie auraient rassemblé également 7 à 8,000 hommes. La flotte s'était mise à Tabri des forts. A Paris, le conseil des
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ministres ne s'était;pas contenté de diriger, sur TEscaut tout ce qu'il y avait d'hommes yalides dans les dépôts du nord, il avait ordonné une levée de 30,000 gardes nationaux des départemens voisins, qui répondirent avec un noble enthousiasme à cet appel , car le seul département du Nord fournit 10,000 hommes. Bientôt les troupes affluèrent de toutes parts. Les maréchaux Moncey et Bemadotte, partis d'Allemagne, après la bataille de Wagram, étaient à leur tète ; Bemadotte avait le commandement en chef. Arrivé le 16 août, au moment de la prise de Flessingue , six jours après il réunis*it sous ses ordres àé^k plus de 30,000 hommes , qui , quoique pour la plupart novices dans Fart militaire, étaient remplis de zèle et d'ardeur. Le général anglais, après la prise de Flessingue , délibéra pendant dix jours s'il débarquerait sur la droite de l'Escaut pour marcher contre Anvers; mais jugeant, par les dispositions de la défense, que cette attaque n'aurait aucun succès, il se résigna à reprendre la route d'Angleterre, en laissant le tiers de son armée à Flessingue , où bientôt les fièvres des marais de Walcheren la décimèrent. Enfin le ministère anglais, après avoir perdu inutilement d^excellentes troupes dans les hôpitaux , permit l'évacuation de cette île fatale , en ordonnant préalablement la destruc-, tion des vastes établissemens que l'Empereur y avait fait former pour l'armement des vaisseaux construits à Anvers.
Telle fut la honteuse fin et le mince résultat d'une expédition qui coûta à l'Angleterre de si grands préparatifs , des dépenses énormes , et pour laquelle la vie de 10,000 soldats fut sacrifiée en pure perte.
Bientôt la grossesse de l'Impératrice mit le comble au bonheur de Napoléon. La France attendit avec impatience le moment qui devait donner un héritier à son Empereur. Le 20 mars 1811, à sept heures du soir, l'Impératrice sentit les premières douleurs de l'accouchement. M. Dubois fut aussitôt appelé auprès d'elle. Bientôt cet habile chirurgien acquit la certitude que l'accouchement serait difficile et laborieux. Il alla trouver l'Empereur, et le pria de venir soutenir par sa présence le
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courage de rimpératrice. Il ne lui cacha point qu'il craignait de ne pouvoir sauver à la fois et la mère et Tenfant : « Ne pensez qu'à la mère , » s'écria vivement l'Empereur. Et courant aussitôt auprès de Marie-Louise , Napoléon l'embrassa tendrement, et l'exhorta au courage et à la patience. La crise arriva enfin. L'enfant se présenta par les pieds. M. Dubois fut obligé de recourir au forceps pour lui dégager la tète. Le travail dura vingt-six minutes, et fut très douloureux. L'Empereur n'y put pas assister plus de cinq minutes; il lâcha la^ main de l'Impératrice et se retira dans une pièce voisine, tout ^ pâle et paraissant hors de lui. De minute en minute il envoyait une des femmes qui se trouvaient là demander des nouvelles de l'Impératrice. Aussitôt qu'il apprit que l'enfant était né, il vola auprès d'elle et la serra de nouveau dans ses bras. L'enfant resta sept minutes sans donner aucun signe de vie. Napoléon jeta les yeux sur liii un instant , le crut mort , ne prononça pas un seul mot , et ne s'occupa que de i'Impé^ ratrice, dont l'accouchemçnt n'eut, par bonheur, aucune suite fâcheuse. On souffla^ quelques gouttes d'eau-de-vie dans ia bouche du nouveau-né ; on le couvrit de serviettes chaudes ; enfin il poussa un cri , et l'Empereur vint embrasser ce fils , dont la naissance était pour lui le comble du bonheur et le dernier bienfait de cette fortune qui semblait alors ne devoir jamais se lasser de lui prodiguer ses faveurs. Paris entier savait que l'Impératrice était dans les. douleurs de l'enfantement : dès six heures du matin le jardin des Tuileries était rempli d'une foule immense. Vingt-un coups de canon seulement devaient annoncer la naissance d'une princesse ; une salve de cent un devait célébrer celle d'un héritier du trône. Dès que le premier coup se fit entendre, un profond silence régna parmi cette multitude , auparavant si bruyante et si tumultueuse. Au vingt-deuxième coup, l'enthousiasme éclata de toutes parts. Napoléon, placé derrière les rideaux d'une croisée, jouissait du spectacle de l'ivresse générale, et en paraissait profondément attendri ; de grosses larmes roulaient sur ses joues. Enfin, cédant à sa joie, il vint de nonveau avec enivrement embrasser ce fils qu'il ne devait pas voir grandir, et dont la présence , pendant quelques minutes
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Mulement , eût répandu tant de conaolatîoiM sur ses derniers momens à Sainte-Hélène. Aajoordliui le père et le fils se sont rejoints, mais c'est dans la tombe!
Un sénatus-consulte , en consommant fa réunion des États romains à Tempire français , avait décidé que le fils atné de I^Empereur prendrait à s^ naissance le titre de rai de Borne. G*est sous ce nom que le nouveau-né reçut les visites et les hommages des ambassadeurs de tous les souverains de TEurope, qui trois ans plus tard devaient le séparer à jamais de son père et de sa patrie ! On lui enleva le nom de Bd de Borne ; on voulut le cacher sous le titre d*une dignité allemande : soins inutiles , puisqu'il n*éiait au pouvmr de per<sonne de hii Mer te nom de son père, ee nom de Napolémi, qui dans les siècles k venir sera plus glorieux que ceux de César et d'Auguste.
L'Empereur aimait beaucoup son fils. Une dame, que ses fonctions auprès de llmpératrice ont mise à portée de voir rintérieur de la famille impériale, la veuve du g^ral Durand, donne, sur la fnanière d*ètre de Napoléon auprès de son fils, des détails qui ne sauraient paraître insignifians. Il ftiut songer que cette affection était celle qui le rattachait le plus à l'humanité. «Souvent, dit-elle, il le prenait dans ses bras, le contrariait , le portait devant une glace et lui foisait des grimaces de toute espèce. Lorsqu'il déjeunait, il le mettait sur ses genoux , trempait un doigt dans la sauce , et lui en barbouillait le visage. La gouvernante grondait, l'Empereur riait, et Tenfent , presque toujours de bonne humeur, paraissait recevoir avec plaisir les caresses bruyantes de son père. Ceux qui , dans ces occasions, avaient quelque grâce à solliciter de TEmpereur, étaient presque toujours sûrs d'être favorablement accueillis, i»
On a raconté dans le temps , à ce sujet , une anecdote assez lûquante. Un homme d'esprit , fort malheureux , n'ayant pu, malgré toutes ses démarches , obtenir de TEippereur un emploi qu'il lui demandait , s'avisa d'adresser son placet à Sa Majesté le Roi de Rome. Ce placet fut remis à l'Empereur, qui, frappé de la suscription, ordonna au pélilicmnaire de le porter à son adresse. Le pétitionnaire obéissant se présente
reapectneinaneal au jeune roi , qui prend le papier et balbutie des sons inarticulés ; puis il revient à rEmpereur.a Quelle a a été la réponse du Roi de Rome? demanda Napoléon. --* a Sire y Sa Md^esié n'a rien répondu.*- Eh bien, qui ne dit mot « consent, » repartit l'Empereur en souriant ; et il accorda remploi qui était demandé.
Deux événemens d'une grande importance politique eurent lieu aussi pendant cette période du règne de Napoléon : Tun fut la réunion de la Hollande à Tempire français, et l'autre , l'élection du maréchal Bernadotte à la succession éventuelle du trône de Suède.
Pour Que l'Empereur se décidât à enlever au roi Louis la couronne qu'il avaitlui-mëme posée sur sa tète, il feUut de gravesmotifs politiques.L'Empereur aimait sincèrementsonfrère, qui, plus jeune que lui , lui avait servi d'aide de camp dans les mémorables campagnes d'Italie et d'Egypte.
Louis Napoléon^ un des hommes les plus honnêtes qui aient jamais honoré une couronne , était devenu Hollandais dans l'âme. Il avait pris à cœur les intérêts temporaires de ses sujets. Uniquement frappé des besoins présens du commerce de la Hollande, Il ne comprit pas peut-être que la paii était cachée derrière la grande question du blocus continental. Placé dans une position difficile , par ce qu'il sentait devoir â son frère, et par ses principes et sa manière de voir opposés aux projets de Napoléon , il espéra un moment trouver un moyen de conservation en tentant auprès de l'Angleterre, au nom des intérêts anciens des deux pays , le grand œuvre d'une paix maritime. Les députés hollandais, consultés sur le choix forcé entre l'indépendance nationale au prix de la fidélité au blocus continental, et la réunion de la Hollande à la France, avaient déclaré qu'ils trouvaient des relations de compa^ triotes, fondées sur une égale réciprocité, avec trente millions d'hommes , préférables à l'état de nation indépendante mais sans commerce maritime.
Napoléon avait autorisé les ministres du roi de Hollande à envoyer en leur nom, auprès du ministère anglais, un agent accrédité pour traiter de la paix. Cette mission fut confiée â
M. La Bouchère, négodant riche et respecté. On ne pouvait mieux choisir. Le cabinet anglais repoussa la négociation- L'Empereur se décida alors à mettre à exécution le projet de réunion : c'était le seul moyen d'assurer l'observation] de son système continental. Une armée de 20,000 hommes occupa la Hollande. Le roi , espérant peut-être sauver encore sa couronne et rindépendance du pays, abdiqua en faveur de son fils. Mais TEmpereur rejeta cette abdication, et, par un décret impérial , réunit la Hollande à l'empire français. Pour faire comprendre quels motifs puissans le poussèrent à cette extrémité, il nous suffira de citer plusieurs passages d'une lettre qu'il avait précédemment écrite à son frère, pour lui exposer ses grieft et lui faire connaître ses desseins dans le cas où i^ n'obtioidrait pas satisfaction. Le style grave et officiel de cette lettre annonce assez de quelle importance cette question paraissait à Napoléon.
a Monsieur mon frère , lui écriVait-il, je reçois la lettre de «Votre Msgesté. Elle désire que je lui fasse connaître mes ina tentions sur la Hollande; je le ferai firanchement. Quand «y. M. est montée sur le trène de Hollande, une partie «de la nation hollandaise désirait la réunion à la France «l'estime que j'avais puisée dans l'histoire pour cette brave «nation m'a porté à désirer qu'elle conservât son nom et son «indépendance. Je rédigeai moi-même sa constitution, qui «devait être la base du trône de Y. M., et je l'y plaçait «J'espérais qu'élevée dans ma politique, elle aurait senti que «la Hollande , qui avait été conquise par mes peuples, ne de- «vait son indépendance qu'à leur générosité; je savais que la «Hollande, faible, sans alliance, sans armée, pouvait et devait «être conquise le jour oùelle se mettrait en opposition directe «avec la France ; qu'elle ne devait point séparer sa politique « de la mienne : qu'enfin la Hollande était liée par des traités «avec la France.,..
«Mais je n'ai pas tardé à m'apercevoir que je m'étab bercé «d'une vaine illusion: mes espérances ont été trompées «V. M., en montant sur le trône de Hollande , a oublié qu'elle « était française , et a même tendu tons les ressorts de sa «raison, tourmenté la délicatesse de sa conspience, pour se
<i persuader qu'elle était hollandaise. Les Hollandais, qui inaclinaientpour la France, ont été négligés et persécutés; c( ceux qui ont servi l'Angleterre ont été mis en avant. Les «Français, depuis Tofâcier jusqu'au soldat, ont été chassés, « déconsidérés ; et j'ai eu la douleur de voir, en Hollande , «sous un prince de mon sang, le nom français exposé à la «honte. Cependant je porte dans mon cœur, j'ai su soutemr «si haut, sur les baïonnettes de mes soldats, l'estime et « l'honneur du nom français , qu'il n'appartient ni à la Hol- « lande, ni à qui que ce soit, d'y porter atteinte impuné- «ment
«Mais y. M. s'est fait illusion sur mon caractère; elle s'est «fait une fausse idée de ma bonté et de mes sentimens enavers elle. Elle a violé tous les traités qu'elle a faits avec moi; «elle a désarmé ses escadres, licencié ses matelots, désor- «ganisé sed armées; de sorte que la Hollande se trouve sans «armée de terre ni de mer, comme si des magasins de mar- «chandises, des négocians et des commis pouvaient conso- «lider une puissance. Gela constitue une association; mais il «p'est pas de roi sans finances, sans moyens de recrutement «assurés, et sans flotte.
«V. M. a fait plus ; elle a profité du moment où j'avais «des embarras sur le continent pour laisser renouer les re- «lations de la Hollande avec l'Mgleterre, violer les lois du «blocus, seul moyen de nuire efficacement à cette puissance. «Je lui ai témoigné mon mécontentement de cette con- «duite, en lui interdisant la France, et je lui ai fait sentir «que sans le secours de mes armées, en fermant le Rhin , le «Wéser, l'Escaut et la Meuse à la Hollande, je la mettrais «dans une position plus critique que si je lui eusse déclaré «la guerre, et je l'isolais de manière à l'anéantir....
«Ce coup a retenti en Hollande. V. M. a imploré ma gé- «nérosité, en a appelé à mes. sentimens de frère, et a pro- '«mis de changer de conduite : j'ai pensé que cet avertis- « sèment serait suffisant; j'ai levé la prohibition de mes «douanes; mais bientôt Y. M. est revenue à son premier «système. Il est vrai qu'alors j'étais à Vienne, et j'ayais une «pesante guerre sur les bras... Voici mes intentions :
m HISTOIRE
1^ u L'iaterdictiOD de tout commeree et de toute eommu- «nication avec TAngleterre;
2° oUae flotte de 14 vaisaeaox de ligne , de 7 frégates, et oc de 7 bricks oa corvettea, armés et équipés ;
3^ «Une armée de terre de 25,000 hommes;
4^ a Suppression des maréchaux ;
50 « Destruction de tous les privilèges de la noblesse , con^ «traires à la constitution que j'ai donnée et que j'ai gaiteitie.
«tV. M. trouvera en moi un frère , si je trouve en elle uo «Français; mais, si elle oublie les sentiments qui rattachent «à la commune patrie, elle ne pourra trouver mauvais que «j'oublie ceux que la nature a placés entre nous. En résuoié, a la réunion de la Hollande à la France est ce qu'il 7 a de « plus utile à la France , à la Hollande , au continent ; car c'est «ce qu'il y a de plus nuisible à l'Angleterre.»
L'élection du prince de Ponte4]lorvo au rang de prince royal de Suède ne fut pas l'oeuvre de Napoléon , mais il eût suffi d'un mot de sa part pour l'empêcher. Il avait plus d'une raison d^étre mécontent du maréchal. Bemadotte : une sorte d'instinct secret semblait lui faire pressentir le mal que le futur roi de Suède devait causer à la France. Noos ne pouvons mieux apprécier cette élection , et les événemens qui en furent la suite, qu'en citant les propres paroles de l'Empereur, et le jugement qu'il m portait à Sainte-Hélène :
«Quelque temps après l'expulsion de Gustave , et la suc- «cession au trône vacant, les Suédois, voulant m'ètre agréa- «bles et s'assurer Ij) protection de la France, me demandèrent «un roi. Il fut question un moment du vice-roi; mais il eût «fallu qu'il changeât de religion, ce que je trouvais au- « dessous de ma dignité et de celle de tous les miens. Puis , je «ne jugeais pas le résultat politique assez grand pour excuser «un acte si contraire à nos mœurs : toutefois , j'attachai trop « de prix , peut-être , h voir un Français occuper le trône de «Suède. Dans ma position, ce fut un sentiment puéril. Le «vrsù roi de ma politique , celui des intérêts de la France, « c'était le roi de Danemarck, parce que j'eusse alors goavemé
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« la Suéde par un simple contact avec les provinces danoises. « Bernadotte fut élu , et il le dut à ce que sa femme était sœur « de celle de mon frère Joseph, régnant alors dans Madrid...— «Bernadotte a été le aerpent nourri dansnotreseyi. Â peine il «nous avait quittés, qu'il était dans le système de nos enne* «mis, et que nous avions â le surveiller et â le craindre. «Plus tard, il a été une des grandes causes de nos malheurs : «c'est lui qui a donné à nos ennemis la clef de notre politi- «que, la tactique de nos armées : c'est lui qui leur a montré aies chemins du sol sacré! Vainement dirait-il, pour excuse, «qu'en acceptant le trône de Suède il n'a plus dû être que «Suédois : excuse banale, bonne tout au plus pour la multi- «tude et le vulgaire des ambitieux. Pour prendre femme on «ne renonce point à sa mère , encore moins est-on tenu à lui apercer le sein et à lui déchirer les entrailles. »
Le prince royal de Suède est entré en France à la tète des armées ennemies. Rien ne peut justifier celte conduite. Les émigrés et les Vendéens portant les armes pour teurs intérêts particuliers, et combattant contre les Français, ce Vêtait encore qu'une guerre civile. Le maréchal Bernadotte a conduit parmi nous des bandes arangères. Il a trahi à la fois son général , son empereur et sa patrie.
rtMM>a.ialMi«M«M
IIESUMÉ CHRONOLOGIQUE.
tE ROI DE ROME.
16 décembre. Le Sénat prononoe la diwoIntioD du mariage de l'empereur Napoléou et de l'impératrioe Joséphine.
24 — Evacuatioa de FleMingne et de rtle de Walcberen par les Anglais.
27 — Rentrée des Français à Flessioipie ; rtle de Walcberen est réunie à 1 empire français.
6 janvier. Traité de paix entre !•
France et la Suède.
9 — I/offieialité de Paris annule,
allant au lien spirituel , le mariage c Tempercur Napoléon et de Timpératricc Joséphine.
Il — Cession de Télcctorat d'Hanovre au roi de Westphalic.
24 — Déclaration de l'empereur Napoléon contre la Hollande, qui a ouvert •es ix^rls au commerce anglais.
Bréda et Berg-op-Zoom sont occupés par les Français.
30 — SénatasK»nsulte sur la dotatîoa de la couronne.
17 février. Sénatus-oonsulte touchant la réunion des Ktats de Rome à l'empire français.
«- — Sénatus-oonsulte qui décerne au flis atné de l'empereur des Français le titre de roi de rohb , et statue que t'Empei'eur sera couronné une seconde fois à Rome dans les dix premières années de son règne,
19 — Erection du grand -duché de Francfort.
27 — L'Empereur annonce au Sénat de France son mariage avec l'archiduchesse Marie-Louise, fille de l'empereur d'Autriche.
2:8 — Traité entre la France et la Bavière : une partie du Tyrol italien est cédée au royaume d'Italie.
1^*' mars. Constitution du grand-duché de Francfort eu faveur du prince {>rimat et du prince Eugène-Napoéon déclaré son successeur.
16 — Traité entre l'Empereur et le roi de Hollande pour défendre tout commerce entre la Hollande et l'Angleterre.
22 — Arrivée de l'impératrice Marie- Louise à Strasbourg.
1er et 2 avril. Mariage de TEmpercur
avec Marie-Louise à Saint-CIond et à Paris, l*^** nvù. installation de racadémie impériale de Strasbourg.
25 — Mort subite du prince royal |dc
Suède.
5 jui9i. Formation dn département des Bouches-de-PEscaut.
3 juillet. Abdication de Louis -Napoléon , roi de Hollande, en faveur de son Jeune fils Napoléon-Louis.
4 — Entrée des troupes françaises â Amsterdam.
9 — Réunion de la Hollande à rcmpirc français : Amsterdam est déclara troisième ville de l'Empire.
21 août. Election du prince de Fonte- Corvo comme successeur au tr✠de Suède.
8 novembre. Décret impérial qui assisigne au pape, Dour sa demeure, l'ancien palais de rarrhevécbé à Paris.
12 — Réunion du Valais à l'empire français.
17 — Déclaration de guerre de la Suède à la Grande-Bretagne.
8 décembre. Décret impérial qui attribue à l'Etat le monopole de la fabrication du tabac.
20 mars. Naissance dn Roi de Rofne.
VI juin. Ouverture d'un concile national à Paris.
22 — Création d'un ministère des manufactures et du commerce.
4 juillet. Organisation des départcmens hanséatiques.
18 octobre. Création de Vordre impérial de la réunion.
21 — Division et organisation de la Hollande en sept departemens.
15 novembre. Constitution de TUoiversité.
8 jamvier. Suppression des corporations religieuses des ordres monastiques dans les déûartcmens réunis.
24 février. Traité d'alliance entre la France et la Prnsse.
13 mars. Organisation de la garde nationale eu trois bans.
14 — Traité d'alliance entre la France et l'Autriche.
28 — Renouvellement de la capitulation entre la France et la Suisse.
X^juin. Arrivée du pape Pie VII à Fontainebleau.
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