‹ Histoire de l'empereur NapoléonChapitre 4 sur 46 · ITALIE. — CAMPAGNE COM'RE BEAULIEU · texte numérisé non relu

ITALIE. — CAMPAGNE COM'RE BEAULIEU

PIBHONT. — CONQUÊTE DE ki LOMBjlIimE.

l^a nomination du général Bonaparte au commandement en chef de l'armée d'Italie précéda de peu de jours son mariage avec madame Beautiarnais.

Due mesmv de police , ordonnée par la Convention à la suite de la défaite des sectionoaires , devint la singulière occaâon de ce mariage. Le désarmement général des habitans de Paris avait été décrété. Cette opération , si contraire aux droits et aux habitudes des citoyens , fut exécutée sans rencontrer de résistance; on y mit une sévérité telle, qu'aucune arme, de quelque espèce que ce fût, ne put 6tre conservée dans les maisons.

Un matin, un enfant de douze à treize ans se présente chez le généralBonaparte. Il verse des pleurs, et son trouble l'empêche

es'tixprimn'. Bonaparte l'accueille avec bonté , le rassure , fait asseoir, et, quand il voit son émotion un pen calmée , il l'fflcourage à parler. Cet enfant était Eugène Beauhamais.

11 venait réclamer Tépée de son père , général de la République, dont la bravoure et le dévouement avaient été récompensés par Téchafaud. L'épée lui fut rendue. — ^Madame Beauharnais voulut remercier Bonaparte. C'était une des femmes les plus séduisantes qu'on pût rencontrer, pleine de grâces et d'amabilité, et, ce qui vaut mieux encore, de bonté. Le général en devint éperdument amoureui. Son amour, dissimulé d^abord, fut ensuite deviné et partagé par celle qui Tavait inspiré. Leur mariage ne tarda pas à se conclure. Il fut célébré , le 9 mars 1796, par Tofficier municipal de la mairie du 2^ arrondissement de Paris. Les témoins iqui, avec les deux époux, sidèrent l'acte civil , furent Barras , un des directeurs de la République ; Tallien , membre du corps législatif; Galmelet , homme de loi, et Len^arrois, capitaine aide de camp de Bonaparte ( aujourd'hui lieutenant généra^ ^ è f m do Fitnec ). Le général Bonaparte avait alors vingt-sept ans; Joséphine, plus âgée que lui, était née en 1763.

Cette union qui, pendant long-temps , a fait le bonheur de Napoléon , et qu'il n'aurait jamais rompue si Joséphine lui eût donné un héritier, ne s'était pas accomplie sans difficultés. Mad^e Beauhamais, riche de 25,000 livres de rentes, débris de sa fortune personnelle et de celle de son mari, avait des amis qui lui firent de vives représentations sur son mariage avec un militaire plus jeune qu'elle et sans fortune. On a raconté même à ce si^jet une anecdote assez piquante.

Madame Beaubsumais était allée avec son futur mari chez le notaire, où se rédigeait son contrat de mariage. Le notaire, nommé Raguideau, qui a été depuis celui de l'Empereur, se crut obligé , en sa qualité d'homme de loi , de faire quelques observations à sa cliente. 11 profita du moment où il se trouva seul avec elle pour lui renouveler les réflexions que la plupart de ses amis lui avaient déjà faites. 11 termina en disant : « Gom- «ment pouvez-vous épouser un soldat qui n'a que la cape et al'épée?» Napoléon, qui se trouvait dans une pièce voisine, dont la porte était ouverte, ne parut pas avoir rien entendu. Mais huit années plus tard, en 1804, le jour du couronnement, au moment où il s'habillait pour aller à Notre-Dame, il aperçut dans la foule des gens de sa maison M. Raguideau, 1

qae la curiosité ou tout autre motif avait attiré là ; il te fit appeler, et lai montrant d'un côté le manteau impérial parsemé d'abeilles d'or, et de l'autre la longue épée de Ghartemagne , cHé bien ! monsieur, lui dit-il , voilà la cape , et voici l'épée. d

Au moment où le Directoire, sur la proposition de Carnot , nomma Bonaparte général en chef de l'armée d'Italie, l'Angleterre , l'Autriche , l'empire germanique , la Russie , le roi de Sardaigne, le roi de Naples et le pape étaient coalisés contre la République fran<;;aise. L'Espagne et la Prusse , par le traité de Bâle, s'étaient détachées de la coalition ; mai^ leurs rdaticms encore équivoques se bornaient à une stricte neutralité. La Suède et le Danemarck seuls avaient résisté aax prétentions de la cour de Londres , et maintenaient avec énergie les principes du droit maritime. Gependsait le Portugal , quoique trÛnitaire de FAngleterre, aspirait, depuis le traité de Bàle, à suivre l'exemple de l'Espagne , en se retirant d'une ligue où il n'avait aucun intérêt; et l'Autriche , satisfaite de l'accroissement de territoire qu'elle avait obtenu dans le partage de la Pologne, aurait peut-être été disposée à accepter la paix comme la Prusse, si les derniers succès qu'elle venait d'obtenir sur l'armée de Pichegru ne lui eussent donné l'espoir de reconquérir la Belgique, qu'un décret de la Convention avait récemment réunie à la France.

Le but que le gouvernement directcnrial se proposait en portant la guerre en Italie, conformément an projet conçu par le général Bonaparte, était de força* lé roi de 8ardaigne à se détacher de la coalition , et d'amener l'Autriche , en l'attaquant directement dans ses états de Lombardie , à faire la paix avec la R^id>liqne français.

Pour arriver à ce résultat , le général Bonaparte , manœuvrant par sa droite, devait entrer en Italie au point où les contre-forts des Apennins s'abaissent avant de se joindre à ceux des Alpes , descendre en Lombardie par le Montferrat , et porter tpus ses efforts contre les Autrichiens , afin de détacher le Piémont de leur alliance. Pendant ce temps, nos armées d'Allemagne, réorganisées sous les ordres de Jourdan et de Moreau , reprenant l'offensite , auraient marché sur la

Soua))e et sur là Franconie, pour se réunir ensuite au cœur de là Bavière. Bonaparte , aprts avoir détrôné ou forcé à la paix le roi de Sardaigne , devait s'avancer sur TAdige, et forcer les Autrichiens à quitter la péninsule italique.

Ce plan de campagne , remis au général en chef par le directeur Garnot, était celui-là même qu'une année auparavant Bonaparte avait tracé pour Scherer , qui n'avait pas su l'exécuter.

Bonaparte , parti de Paris le 21 mars'1796, arriva & Nice, quartier général de l'armée d'Italie, le 27. Au lieu d'une armée de soixante mille hommes qu'on lui avait annoncée, il trouva trente mille combattans disponibles ; mais dépourvus de tout , sans argent , sans vivres , sans souliers , sans habits ; d'ailleurs indisciplinés et adonnés au pillage. Cette armée, à la vérité, était jeune , enthousiaste, intrépide ; victorieuse naguère avec Bonaparte, elle l'avait été encore depuis sous Masséna : il ne lui Fallait qu'un chef.

L'armée coalisée austro-sarde, commandée par le vieux général Beaulieu, militaire habile, actif et entreprenant, comptait quatre - vingt mille combattans , et deux cents pièces de canon. Bonaparte n'avait sous son commandement que quatre divisions, aux ordres des généraux Masséna , Laharpe, Augereau et Serrurier, formant un total de vingthuit mille hommes d'infanterie, trois mille cavaliers et trente pièces d'artillerie. Son génie devait suppléer au nombre des soldats et des canons.

Le nouveau général était connu des généraux par les combinaisons stratégiques de la campagne de 1795; il sut promptement leur imposer, quelque fût leur dépit de se voir un si jeune chef , le respect qui était dû à sa haute position ; mais pour obtenu* la confiance des soldats il fallait des victoires. Bonaparte leur en promet, et il tiendra sa promesse. Son premier soin est de porter son quartier général de Nice à Alberga , afin de se rapprocher de l'ennemi. Avant de partir , il s'adresse aux braves qu'il est chargé de conduire aux combats, et leur dit: «Soldats! vous êtes nus, mal nourris; (de Gouvernement vous doit beaucoup , il ne peut rien vous «donner. Votre patience, le courage que vous montrez au

a milieu des rochers sont admirables; mais il ne vous pro- «curent aucune gloire; aucun éclat ne rejaillit sur vous. Je «veux vous conduire dans les plus fertiles plaines du monde : a de riches, provinces, de grandes villes seront en votre pourvoir; vous y trouverez honneur, gloire et richesse. Soldats «d'Italie! manqueriez-vous de courage ou de constance?»

Ces paroles, qui prouvent au. soldat que le général comprend ses besoins et ses vœux, produisent un effet électrique. Leshostilités commencent. — ^Beaulieu, qui dirige l'armée autrichienne, marche sur Gènes. — Le centre de son armée , aux .ordres d'Ârgenteau , arrêté par la belle défense du brave Rampon , est battu à Montenotte. — Les gorges de Millesimo sont forcées; un corps d'élite, commandé par Provera, et qui lie l'armée autrichienne à l'armée piémontaise, est obGgé de chercher un refuge dans le château de Gosseria , et de mettre bas les armes, après une vaine tentative du général Colli pour le délivrer. — Bonaparte voulait faire poursuivre les Piémontais , qui , au nombre de vingt-cinq mille , occupaient le camp retranché de Geva ; il est obligé d!arrèter son mouvement pour attaquer lesAutrichiens qui se concentrent à Dego. Cest là qu'Argenteau est battu une seconde fois. Le corps autrichien, aux ordres du général illyrien Wukassowich, vient se présenter ensuite sur le même champ de bataille, et y éprouve une défaite pareille.

Débarrassé des Autrichiens, le général Bonaparte, laissant la division Laharpe à sa droite pour contenir Beaulieu , marcha de nouveau contre les Piémontais avec les divisions Augereau, Masséna et Serrurier. Ge fut dans cette marche, qu'arrivant sur les hauteurs de Monte-Zemolo, l'armée française contempla avec étonnement la chaîne gigantesque des Alpes qu'elle voyait s'élever derrière elle et autour d'elle sans les avoir franchies. « Annibal a franchi les Alpes, dit Bonaparte, «nous , nous les avons tournées. » G'était en effet le plan et le résultat des premières manœuvres de cette campagne merveilleuse. Gependant Golli, pressé de front par des forces supérieures , menacé sur sa gauche par le mouvement d'Augereau, qui avait passé sur la rive gauche du Tanaro, sç vit obligé d'évacuer le camp de Geva sans combattre. Bonaparte

le poursuivit , TaUeignit à Vico , près de Mûndovi, et le rejeta derrière la Stura. Le !26 ayril, les trois divisions françaises étaient réunies à Âlba, à dix lieues de Turin. Dès le 25, le quartier général avait été établi à Gherasco.

L'armée de Bonaparte , en quinze jours , avait fait plus que Tancienne armée dltalie en quatre campagnes. Le général en chef lui en témoigna sa satisfaction.

a Soldats ! vous avez en quinze jours remporté sii victoires, «pris vingt et un drapeaux, cinquante pièces de canon, «plusieurs places fortes, conquis la plus riche partie du Pié- <c mont ; vous avez fait cpiinze mille prisonniers % tué ou blessé «dix mille hommes. Dénués de tout, vous avez suppléé à «tout ; vous avez gagné des batailles sans canons , passé des « rivières sans ponts, fait des marches forcées sans souliers , «bivouaqpié plusieurs fois sans pain : les phalanges républi- « caines étaient seules capables d'actions aussi extraordinaires. «Grâces vous soit rendues , soldats!

«Les deux armées qui, naguère, vous attaquèrent avec «audace, fuient devant vous; les hommes pervers quise ré- « jouissaient dans leur pensée du triomphe de vos ennemis « sont confondus et treàîblans. IVIais, il ne faut pas vous le dis- «simuler, vous n'avez encore rien fait, puisque beaucoup de «choses vous restent encore à faire. Ni Turin ni Milan ne «sont à vous : vos ennemis foulent encore les cendres des «vainqueurs des Tarqpiins.

«Vous étiez dénués de tout au commencement de la cam- « pagne; vous êtes aigourd'hui abondamment pourvus. Les « magasins pris à vos ennemis sont nombreux. L'artillerie de « siège est arrivée. La patrie attend de vous de grandes choses. «Vous justifierez son attente; vous brûlez tous de porter au « loin la gloire du peuple français, d'humilier les rois orgueil- «leux qui méditaient de nous donner des fers, de dicter une «paix glorieuse, qpii indemnise la patrie des sacrifices qu'elle

1 C'est dix-sept mille que la proclamation am>ait dû porter.

< Les Autrichiens , à Itego , eurent huit mille prisonniers. — Le chef d'état-major, en faisant imprimer Tétat des prisonniers , en oublia deux mille qui avaient déjà été évacués sur Nice, et dont le rôle n'avait pas été remis à l'adjudant général, chargé de ce détail. > {Noie de l'Empereur),

«a faits. Vous voulez tous, en rentrant dans le sein de vos dfomiUes, dire avec fierté : J'étais de l'armée conqtiérante a de l'Italie.

«Amis, je vous la promets cette conquête; mais il est une «cmidition qu'il faut que vous juriez de remplir, c'est de «respecter les peuples que vous délivrerez de leurs fers; «c'est de réprima les pillages, auxquels se portent des scé- «lérats suscités par nos ennemis* Sans cela vous ne seriez pas «les libérateurs des peuples, vous en seriez: le J9éau. Le peuple «français vous désavouerait : vos victoires, votre courage, le a sang de vos frères morts en combattant, tout serait perdu, «surtout l'honneur et la gloire. Quant à moi, et aux généraux «qui ont votre confiance, nous rougirions de commander «une armée qui ne connaîtrait de loi que la force; mais, «investi de l'autorité nationale, je saurai faire respecter à un «petit nombre d^hommes sans cœur les lois de Thumamté et «de l'honneur, qu'ils foulent aux pieds; je ne souffrirai pas «que des brigands souillent vos lauriers.

«Peuples d'Italie, l'armée française vient chez vous pour «rompre vos fers; le peuple français est l'ami de tous les «peuples. Venez avec confiance au-devant de nos drapeaux. «Votre religion, vos propriétés et vos usages, seront religieu- «sèment respectés. Nous faisons la guerre en ennemis géné- «reux; nou&n'en voulons qu'aux tyrans qui Vjdus asservis- «sent.» ■

Cet appel aux peuples de l'Italie fut entendu. Une fermentation sourde se manifesta à Turin \ le roi de Sardaigne, effrayé, demanda la paix. Bonaparte l'engagea à envoyer un ambassadeur à Paris pour en traiter définitivement , et consentit seulement à la conclusion d'un armistice. Cet armistice, signé à Gherasco le 28 avril, pouvait être considéré comme un traité préliminaire. Il livrait le Piémmit à l'armée française en lui ouvrant la porte de Coni, de Ceva et de Tortone.

Dès le 29, le général en chef porta les quatre divisions de son armée sur Alexandrie. Beaulieu avait repassé le P6 à Valence , et avait pris position à Valeggio , sur l'Ogogno ,

afin d'observer les mouvemens de rarmée française. Pour donner le change au vieux général, et pour mieux lui cacher ses intentions , Bonaparte avait fait insérer dans Tarmistice avec les Piémontais la clause qu'il pourrait fiilre passer le Pô à ses troupes , à Valence. Ce stratagème réussit. — Beaulieu s'attendait à être attaqué de front sur*le Tésin. Bonaparte entretint son erreur, en fiiisant quelques démonstrations comme s'il voulait passer à Gambio. A la &veur de ces fausses tentatives, l'armée française filait sans bruit sur sa droite, et descendait rapidement le long du fleuve. Afin d'activer la marche, le général en chef conduisait l'avant-garde.

- Il arriva le 7 mai à Plaisaso», où il avait résolu de traverser le PA. Ses divisions , disposées en échelons , suivaient de près. D fallait brusquer l'entreprise , afin de ne pas donner à l'ennemi le temps de s'y opposer. Mais le PA, qui ne le cède guère au Rhin pour la largeur et la profondeur de son Ut, est une barrière difficile à frtnchir. Bonaparte n'avait aucun moyen de construire un pont. On dut se contenter des frêles embarcations qui se trouvèrent à Plaisance et dans les environs; Le chef de brigade, Lannes ( mort depuis maréchal de l'Empire, et duc de Montebello) , avec l'avant-garde, passa ainsi le premier en bateau. Deux bataillons autrichiens qui se trouvaient sur l'autre rive furent aisément culbutés. Le passage de l'armée continua lentement , mais sans obstacles. Il dura deux jours. Si les Français eussent eu un équipage de pont, c'en était fait de l'armée autrichienne; la nécessité de passer successivement dans de petites embarcations , et par détachemens, la sauva d'une entière destruction.

Le général en chef mit à profit les quarante-huit heures de son séjour forcé à Plaisance. Il signa des armistices avec les ducs de Parme et de Modène. Chacun de ces princes, en punition de son attachement aux ennemis de la République, versa dans la caisse de l'armée un tribut de dix millions. Us durent, en outre, fournir des chevaux à l'artillerie et à la cavalerie , des vivres et des munitions aux magasins militaires, et enfin livrer à des commissaires du général un grand nombre de chefe-d'œuvre de peinture et de sculpture, choisis dans leurs riches galeries. Ces tableaux étaient destinés au musée

de Paris paf Bonaparte , qui , à Texemple des généraux romains , voulait que les trophées de ses victoires selrisseht à Tomement de Ta capitale de la République.

Dans le trib&t imposé au duc de Parme se trouvait la fameuse Communion de ScUnt-Jërôme. Le prince offrait deux millions pour la conserver. «Non, répondit Bonaparte, je «n^ai pas besoin de millions ; tous vos trésors ne valent pas «à mes yeux la gloire d'offrir à ma patrie un chef-d'œuvre d du Dominiquin. » Bonaparte refusa aussi, à Plaisance, de s'approprier quatre millions sur la contribution de guerre payée par le duc de Modène. Plus tard il dédaigna sept millions , qui lui furent offerts pour sancvér de la destruction la république vénitienne. Le désintéressement du général de l'armée d'Italie faisait un contraste remarquable avec la rapacité dont plusieurs de nos généraux, même les plus illustres, avaient donné le scandaleux exemple.

Beaulieu, averti enfin du mouvement des Français sur Plaisance , manœuvra pour s'y opposer. Mais ce général octogénaire ne sut prendre que des demi-mesures. La gauche de son armée, aux ordres du général Liptay, prit, le 8 mai, position à Fombio , en face de l'avant-garde française. Le général en chef, ne doutant pas que Beaulieu ne se hàtàt d'arriver pour soutenir son lieutenant, et ne voulant pas leur laisser le temps de se réunir, donna ordre au général Lannes d'attaquer sur-le-champ. Lannes se porta en avant avec cette valeur et cette impétuosité qui illustrèrent depui&^.glorieuse carrière. Liptay fut défait , séparé de Beaulieu , et rejeté sur Pîzzighetone.

Dans la nuit, Beaulieu arriva sur le terrain où son lieutenant venait d'être battu. Ses coureurs, empressés d'opérer la jonction, se présentèrent à Godogno, où la division Laharpe était bivouaquée. Dans le premier moment de surprise il y eut du désordre aux avant -postes, et le brave général Laharpe, accouru pour reconnaître ce qui se passait, tomba frappé par les siens.

Toutefois cette échauffourée n'eut aucun résultat. Beaulieu, non content d'avoir morcelé son armée, avait encore disséminé le corps qu'il conduisait. Il ne restait avec lui que trois

bataillons. Se voyant en présence de forces supérieures, il se rçtira, résolu de concentrer toute son armée vers Lodî, où il avait un pont sur FAdda.

La route de Milan était ouverte à Tannée française , mais la possession de cette ville importante ne pouvait être que très précaire tant que Tennemi se maintiendrait derrière TAdda. Le général Bonaparte marcha donc sur Lodi, avec les grenadiers réunis et les divisions Masséna et Augereau.

L'armée surriva le 10 mai devant cette ville, que gardait le général Sebottendorf avec dix mille hommes et vingt pièces de canon. Le pont deLodi est long de 50 à 60 toises; Tennemi , croyant pouvoir le défendre, avait négligé de le couper. Un bataillon et quelques escadrons qui occupaient la ville en furent débusqués sans peme. L'avant-garde française arriva sur leurs pas jusque sur le pont, que les Autrichiens n'eurent pas le temps de détruire. Le général en chef fit aussitôt former les grenadiers en colonne serrée et les lança sur le pont. Cette masse , accueillie par un feu de mitraille, éprouva un moment d'hésitaticm. Les généraux français se précipitèrent à la tète, et TenlevèJ'ent par leur exemple. D'un autre côté, cette héâtation avait déterminé quelques soldats à se glisser des files du pont dans une tle, pour chercher un point d'attaque moins exposé au feu de l'ennemi. Ils trouvèrent le sec(Hid bras guéàble, et un bataillon se répandit bientôt en tirailleurs , pour tourner la ligne autrichienne. Ainsi favorisée, la colonne de grenadiers traversa le pont au pas de charge , culbuta tout ce qu'elle rencontra, s'empara des batteries de l'ennemi, et dispersa ses bataillons. Sebottendorf se replia sur Grema ( où se trouvait Beaulieu et le reste de ses forces), avec une perte de 15 canons et de deux mille hommes hors de combat*

Bonaparte, après cette victoire , voulut, sans être connu, interroger lui-même les prisonniers, afin de connaître l'effet moral que produisaient sur l'ennemi des revers si rapides et si multipliés. Il s'adressa*à un gros capitaine allemand : a Gela «va très mal, lui répondit celui-ci; je ne sais pas conunent

«on en finira; il n'y a plus moyen d'y rien comprendre, a Nous avons affaire à un jeune général qui est tantôt devant a nous, tantôt sur notre queue, tantôt sur nos flancs, qui nous aattaque à droite, à gauche, par devant, par derrière..,. Pour a ma part, je suis tout consolé d'avoir fini. »

On raconte qu'à l'armée d'Italie, soit à cause de la jeunesse du général en chef, soit pour toute autre raison, il s'était établi un singulier usage. Après chaque bataille, les plus vieux soldats se réunissaient en conseil, et donnaient un nouveau grade à leur jeune général. Quand celui-ci raitrait au camp, il y était reçu par les vieilles moustaches, qui le saluaient de son nouveau titre. Bonaparte fut fait caporal à Lodi, sergent à Gastiglione, et ainsi dé suite après chaque victoire. C'est là l'origine du surnom de petit Caporal^ qui lui était resté parmi les soldats, et qui dans leur bouche était à la fois une parole d'affection et d'admiration.

a Vendémiaire et même Montenotte ne pie portèrent pas à amt croire un homme supérieur, a dit depuis Napoléon; ce a n'est qu'après Lodi qu'il me vint dans l'idée que je pourrais a bien devenir un acteur décisif sur notre scène politique^. »

Après la bataille de Lodi, Bonaparte reçut un arrêté du Directoire, qui lui ordonnait de marcher sur Rome et sur Naptes avec vingt mille hommes, et de laisser son armée à Kellerman , qui viendrait établir et commander le blocus de Mantoue. C'était porter à l'armée d'Italie un coiip plus terrible que ne le pouvait foire l'armée autrichienne. Le général en chef représenta avec énergie les vices de ce projet, et offrit sa démission , ne voulait pas être l'instrument de la perte de son armée^ c Si vous affaiblissez vos moyens en parta- «géant vos forces, écrivait-il aux directeurs , si vous romapez en Italie l'unité de la pensée miUtcdre, je vous le dis d ayec douleur, vous aurez perdu l'occasion d'imposer des lois «à l'Italie. — Je crois qu'il faut mieux un mauvais général aq»e deux bons. La guerre est comme le gouvernement : «c'est une affaire de tact. » Le Directoire rapporta son arrêté ; il avait été séduit par l'appât irrésistible pour les hommes de la révolution d'arborer le drapeau français sur le Capîtole. Peut-être aussi les victoires du jeune général in-

quiétaient-elles les directeurs. Garaot devinait et craignait le grand homme. Dans Bonaparte il voyait déjà Napoléon.

Les conséquences immédiates du combat de Lodi furent l'occupation de Pizzighetone , et la retraite de Beaulieu vers le Mincio. Le général en chef ne Ty poursuivit pas. Il était attendu à Milan, et Tarmée avait besoin de repos. Après avoir laissé la division Serrurier à Crémone pour contenir les Autrichiens, il prit , avec le reste de ses troupes , le chemin de la Lomhardie, où il fit son entrée le 15 mai. Une députation, présidée par le respectable Melzi , qui fut depuis duc de Lodi, et grand chancelier du royaume d'Italie, était venue à sa rencontre jusqu'à Lodi. A Milan, une garde nationale nombreuse, habillée aux couleurs lombardes , et commandée par le duc Serbelloni, le reçut, formée en haie depuis la porte de la ville jusqu'à son palais. L'allégresse semblait universelle. On n'en eût pas fait davantage en France en lui décernant les honneurs du triomphe.

Bonaparte adressa à l'armée, le 15 mai , jour de son entrée à Milan, la proclamation suivante, que l'on considère commela plus remarquable de toutes ses belles allocutions militaires.

«Soldats! vous vous êtes précipités comme un torrent du a haut de l'Apennin; vous avez cutt)uté , dispersé tout ce qui «s'opposait à votre marche. Le Piémont, délivré de la tyran- (i nie autrichienne, s'est livré à ses sentimens naturels de paix «et d'amitié pour la France. Milan est à vous , et le pavillon « républicain flotte dans toute la Lombardie. Les ducs de Parme « et de Modène ne doivent leur existence politique qu'à votre «générosité.

« L'armée qui vous menaçait, avec tant d'orgueil, ne trouve «plus de barrière qui la rassure contre votre courage. Le Pô, «le Tésin et l'Adda n'ont pu vous arrêter un seul jour ; ces «boulevarts si vantés de l'Italie ont été insuffisans; vous les «avez franchis aussi rapidement que l'Apennin.

« Tant de succès ont porté la joie dans le sein de la patrie ; «vos représentans ont donné^une fête dédiée à vos victoires , «et qui doit être célébrée dans toutes les communes de la Ré-

a publique : là, vos pères, vos mères, vos épouses, vos sœurs, «vos amantes, se réjouissent de vos succès, et se vantent a avec orgueil de vous appartenir.

«Oui, soldats, vous avez beaucoup fait.... mais ne vous a reste-t-il plus rien à faire ? Dira-t-on de nous que nous avons a su vaincre, mais que nous n'avons pas su profiter de la vieatoire? La postérité nous reprochera-t-elle d'avoir trouvé aCapoue dans la Lombardie ?... Mais je vous vois déjà couarir aux armes; un lâche repos \om fatigue; les journées «perdues pour la gloire le sont pour votre bonheur... Eh «bien! partons; nous avons encore des marches forcées à «faire, des ennemis à soumettre, des lauriers à cueillir, «des injures* à venger.

a Que ceux qui ont aiguisé les poignards de la guerre civile «en France, qui ont lâchement assassiné nos ministres, in- «cendié nos vaisseaux à Toulon , tremblent !... Theure de la «vengeance a sonné.

«Mais que les peuples soient sans inquiétude; hous sommes «amis de tous les peuples, et plus particulièrement des des- « cendans de Brutus , des Scipions , et des grands hommes que « nous avons pris pour modèles.

«Rétablir le Gapitole, y placer avec honneur les statues «des héros qui le rendirent célèbre, réveiller le peuple ro- «main engourdi par plusieurs siècles d'esclavagis, tel sera le «fruit de vos victoires : elles feront époque dans la postérité ; «vous aurez la gloire immortelle de changer la face de la «plus belle partie de l'Europe. Le peuple français , libre, res- «pecté du monde entier, donnera à l'Europe une paix glo- « rieuse qui l'indemnisera des sacrifices de toute espèce qu'il «a faits depuis six ans ; vous rentrerez alors dans vos foyers, «et vos concitoyens diront en vous montrant: n était de « l'armée d'Italie, j>

Avant de courir aux nouveaux exploits qu'il promettait à son armée , le général en chef s'occupa de l'administration intérieure de la Lombardie. Ce fut là qu'il donna la première preuve de son génie organisateur. Il prescrivit aussi les mesures nécessaires pour réduire la citadelle de Milan, qui tenait

encore, et dont l'occupationélait nécessaire àla sàretéde notre établissement en Lombardie. Ensuite il donna aux troupes des ordres pour se rapprocher des rives du Mincio , où Beaulieu avait pris position. Au moment de partir lui-même pour se mettre à leur tète , il apprit que le peuple de Pavie et des campagnes environnantes, fanatisé par les prêtres , avait pris les armes, et que le tocsin sonnait sur les derrières de Farmée. Il follait étouffer soudain la révolte. Bonaparte , suivi de trois cents chevaux et d'un bataillon de grenadiers, se transporta sur la cité rebelle. Après une sommation qui fut sans résultat, les grenadiers enfoncèrent les portes, et Pavie fut livrée au pillage. Dans cette occasion, la clémence eflt été un crime envers Tarmée. Bonaparte fit fusiller les membres de la municipalité , chefe des révoltés , et tout rentra dans Tordre.

Beaulieu se croyait en sûreté derrière le Mincio. Sa gauche, établie à Goïto, était appuyée sur la forteresse de Mantoue. Sa droite, flanquée par le lac de Garda et les montagnes tyroliennes, occupait Peschiera, place forte, qu'il avait enlevés par surprise aux Vénitiens. Le centre de son armée, couvert par le fleuve, était à Valleghio. Bonaparte trouvait qu'il y aurait de l'imprudence à aller se heurter contre les deux places fortes des ailes , résolut de forcer le centre de l'armée autridiienne. — Le 30 mai , l'a vant-garde française arriva à Borghetto : un poste ennemi qui voulut s'y défendre fut culbuté et forcé de repasser la rivière. En se retirant il coupa une arche du pont. Le général en chef donna l'ordre de la réparer sur - le - champ. Ce travail exécuté sous le feu de l'ennemi n'avançait que lentement. Quelques grenadiers s'impatientent et se jettent dans le Mincio, tenant leurs armes sur leur tête, et ayant de l'eau jusqu'aux épaules. Les Autrichiens, qui crurent voir devant eux la redoutable colonne de Lodi , lâchèrent pied et se retirèrent précipitamment, laissant l'armée française achever tranquillement son passage.

Beaulieu, dont l'armée venait d'être ainsi partagée en deux, craignant pour sa retraite par Peschiera, que menaçait la division Augereau, se retira au-delà de l'Adige,

afin de pouvoir regagner le Tyopl. Son aile gauche, qui était restée isolée à Goïto, n'eut , pour éviter d'être écrasée par la masse de Tarmée française, que le temps de se jeter dans Mantoue,dont Tinvestissement commença aussitôt, et dont Bonaparte se proposait de foire le siège en règle, dès que la prise du château de Milan aurait rendu disponible sa grosse artillerie.

Bonaparte , après le passage du Mincio , courut un danger personnel qui aurait pu mettre fin dès lors à sa glorieuse carrière, et faire peut-être considérer, par le vulgaire, comme des échauffourées heureuses, mais blâmables, les actes de génie par lesquels il venait de débuter. L'affaire était décidée, les ennemis fuyaient, poursuivis dans toutes les directions ; le général en chef, après avoir donné ses ordres ^ harassé de fatigue, souffrant delà tète, s'arrêta dans un château pour y prendre un bain. Tout à coup arrive un fort détache-' ment autrichien qui, cherchant une issue à sa fuite, s'était égaré en remontant le Minci».. Bonaparte était presque seul dans le château. La sentinelle en faction à la porte n'eut que le temps de la fermer en .criant aux armes ; et le général victorieux, au milieu même de son triomphe, fut réduit à se sauver, une jambe nue et l'autre bottée , par les derrières des jardins. Ce danger, qui, en raison de la vivacité et de la rapidité que Bonaparte mettait dans toutes ses^ opérations, pouvait se renouveler fréquemment , fut la cause de la formation des guides , chargés de garder sa personne, de corps fameux , qui fut composé de*^ cavaliers d'élite ayant tous dix ans de service, reçut dès sa création l'uniforme adopté depuis pour les chasseurs de la garde impériale : glorieux uniforme, qui fut aussi le dernier habit porté à Sainte-Hélène par l'Empereur mourant.

Après cette brillante campagne, Bonaparte revint à Milan, où les affoires de l'Italie rédamaient sa présence. Ainsi tout réussissait au jeune général : en moins de deux mois le Piémont avait été détaché de la coalition, la Lombardie conquise , et l'armée autrichienne chassée hors de la péninsule italique.

RÉSUMÉ CHRONOLOGIQUE

CAMPAGNE DITAIIE. — CONTRE BEAUUEV.

Victoires en Piémont

23 février. Bonaparte est Dominé général en chef de Tarméc d'Italie.

9 man. Son mariage ayec Jocépidne, ▼euTe du général Beauhamais.

21—11 quitte Paris pour se rendre à Tannée.

27 — 11 arrive à Nice, quartier général.

10 cwriL Clômnienoement des hostilités.

11 — Combat de Voltri.

12 — Bataille de Montcnotte.

13 — Idem de Millesimo (4000 prisonniers , 20 canons).

14 — Le généra] Proyera est fait prisonnier.

15 — Bataille de DegQ ( 8000 prisonniers , 15 drapeaux, 30 canons).

16 — Attaque et prise du camp retranché de Géra.

19 — Combat de Vioo.

22 — Bataille de Mondovi (1300 prisonniers , 21 drapeaux y 30 canons).

25 — Ps'ise de Cherasoo , de Fassanno et d'Alba.

26 — Proclamation de Bonaparte à Farmée d'Italie.

28 — Armistice (signé à Cherasco) avec le roi de Slutlaigne.

Conquête de la Lombardie.

7 mai* Passage du Pô à Plaisance.

8 — Combat de Fombio.

9 — Affaire de Codogno. — Mort dn général Laharpe.

Traité avec le duc de Panne.

Avec le duc de Modène.

10 — Bataille de Lodi. — Pattage de

FAdda (2000 prisonniers» 20 canons).

15 — Entrée du général Bonaparte à

Milan.

Fêtes des victoires à Paris. (Murât

présente au Directoire les drapeaux

enle>'és à l'ennemi par l'armée dl-

talie).

Traité de paix de Paris, entre la

République française et le roi de

Sardaigne.— Cession à la France,

de la Savoie , des comtés de Nice , de

Tende et de Beuil.

22 — Révolte de Pavie.

24 — Prise et pillage de Pavie. — La

révolte est comprimée.

30 Combat de Borg^to.

Passage du Mincio.

Prise de Peschiera.

3 Juin. Occupation de Vérone.

4 — Investissement de Manioue.

P«ri«. — Pe l'ImprinHTie df Rianort rt C», roc des Ftanca-BoorgeOM-Stinl-Michrl , 8.

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