CHAPITRE PREMIER
Origine et enfance de Napoléon.
ANDis que N'oltaii'e et Rousseau , inclinés vers la tombe , allaient être enlevés au siècle qu'ils avaient rempli du bruit de leur nom , et que 3Iirabeau , destiné à faire passer de la philosophie à réloquence politique le sceptre de — ropinion , se rendait fameux par ses excès et ses désordres de jeunesse, en attendant d'obtenir pour son âge mùr la célébrité et la gloire de l'orateur et de l'homme d'état; la Providence, qui, pai' des voies dont elle seule a
le secret, mène toujours le monde aux Ans qu'elle a conçues; la Providence , qui , dans la succession des générations et des empires , a merveilleusement tout disposé pour le progrès des idées et le succès des grandes révolutions ; la Providence fait naître , dans un coin obscur de la Méditerranée , riiorame qui devait mettre le génie de la guerre au service de Tesprit de réforme, et clore le dix- huitième siècle, déjà si orgueilleux de ses conquêtes rationnelles et de ses triomphes du forum , par des prodiges militaires plus éclatants que tout ce qui avait frappé d'étonnement Tantiquité et le moyen âge.
rsapoléon Bonaparte naquit à Ajaccio (ile de Corse), le \ 5 août -1760, de Charles Lonaparte oi de Lœtitia Ramolino. Si nous eussions vécu en des temps plus favorables au merveilleux , les prédictions populaires et les signes célestes n'aui'aient pas manqué à cet événement. « Sa mère , femme forte au moral et au physique , et qui avait fait la guerre ,
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grosse de lui, voulut, dit M. de Las-Cazes, aller à la messe à cause de la solennité du jour; elle lut obligée de revenir en toute hâte, ne put atteindre sa chambre à coucher, et déposa son enfant sur un de ces ^ ieux tapis antiques , à grandes figures de ces héros de la fable ou dci riliade peut-être : c'était Napoléon. »
Quelques écrivains , profitant de la noblesse incontestable de la famille Bonaparte , imaginèrent , sous le consulat et à la veille du rétabhssement de la monarchie , de fabriquer une généalogie de prince pour le futur empereur , et de lui trouver des aïeux parmi d'anciens rois du >'ord. Mais le soldat , qui sentait vivre en lui la révolution française, et qui noubhait point que son mérite seul Tavait porté , sous le règne de légalité, des grades inférieurs de Tarmée au rang suprême, fît répondre par ses journaux que sa noblesse ne reposait que sur les ser^^ces qu'il avait rendus à son pays, et qu'elle ne datait que de Monlenolle.
Le père de Napoléon avait étudié à Pise et à Rome. C'était un homme instruit et thsert , qui montra aussi beaucoup de chaleur et d énergie en diverses circonstances fort importantes , et notamment à la consulte extraordinaire de Corse , relative à la soumission de cette lie à la France. Charles Bonaparte parut plus tard à Versailles , à la tête de la députation de sa province et à l'occasion des différends qui s'étaient
élevés entre les deux généraux français qui commandaient en Corse ^ M. de Marbeuf et M. de Narbonne Pelez.
Le crédit de ce dernier, si puissant à la cour, échoua contre la franchise et Tautorité du témoignage de Charles Bonaparte , qui , pour rester fidèle à la vérité et à la justice , plaida éloquemment pour M. de Marbeuf.
C'est là Torigine et la cause unique de la protection que ce seigneur accorda depuis à la famille Bonaparte.
Quoique Napoléon ne fût que le second des fils de Charles Bonaparte , il était considéré comme le chef de la famille. Son grand oncle , rarchidiacre Lucien , qui avait été le guide et l'appui de tous les siens, lui avait donné ce titre à son lit de mort , en recommandant à l'ainé ( J oseph ) de ne pas Toubher ; ce qui fit dire ensuite à Napoléon qne celait un vrai dés/iérilage , la scène de Jacob et d'Èsaii.
Il devait cette distinction remarquable au caractère grave et réfléchi , au sens droit et à la haute raison qu'il avait montrés de bonne heure.
Placé, en ^777, à l'école miUtaire de Brienne, il s'y apphqua surtout à l'étude de l'histoire , de la géographie et des sciences exactes. Il y eut pour répétiteur Pichegru , et pour camarade M. de Bourrienne. Il réussit principalement dans les mathématiques. Son goût pour les matières politiques fut dès lors remarqué. Passionné pour l'indépendance de sa patrie , il voua une espèce de culte à Paoh , qu'il défendait avec chaleur contre l'opinion même de son père.
11 n'est point vrai qu'il fût au collège , comme on l'a imprimé souvent, sohtaire et taciturne, sans égaux et sans amis. Il n'est pas plus exact, quoi qu'en ait dit M. de Bourrienne, en courtisan disgracié, qu'il se montrât aigr^e dans ses propos et très-peu aimant. C'est sa gravité précoce et ses manières brusques et sévères qui l'ont fait accuser à tort de misanthropie et de sécheresse d'ame. Napoléon était au contraire naturellement doux et affectueux. Ce ne fut qu'à l'époque de sa puberté qu'il se manifesta quelque changement dans son caractère, et qu'il devint sombre et morose. Tel est du moins le témoignage qu'il a porté sur luimême dans ses dictées à Sainte-Hélène.
On a prétendu aussi que son goiit pour la retraite , et son penchant aussi exclusif que précoce pour l'art mihtaire , Tavaient fait se reléguer en quelque sorte dans son jardin , et s'y fortifier contre les atta(jues de ses camarades. L'un de ces derniers s'est charcé de démentir cette bis-
DF. NAPOLÉON. ir,
toire , et de raconter ce qui a pu y donner lieu : c est la lanicuse anecdote de la forteresse construite en neige , et assiégée et défendue avec des boules de neige.
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« Dans rhiver de 1783 à i784, dit-il , si mémorable par la quantité de neige qui s'amoncelait sur les routes , dans les cours, etc. , Napoléon fut singulièrement contrarié ; plus de petits jardins , plus de ces isolements heureux qu'il recherchait. Au moment de ses récréations , il était forcé de se mêler à la foule de ses camarades , et de se promener avec eux en long et en lar^e dans une salle mimense. Pour s'arracher à cette monotonie de promenade , Napoléon sut remuer toute Técole , en fai-
sant sentir à ses camarades qu'ils s'amuseraient bien autrement, s'ils voulaient , avec des pelles , se frayer différents passages au milieu des neiges , faire des ouvrages à cornes , creuser des tranchées , élever des parapets , des cavaliers , etc. — Le premier travail fini , nous pourrons , dit-il , nous diviser en pelotons , faire une espèce de siège ; et , comme l'inventeur de ce nouveau plaisir, je me charge de diriger les attaques. — La troupe joyeuse accueillit ce projet avec enthousiasme; il fut exécuté, et cette petite guerre simulée dura l'espace de quinze jours; elle ne cessa que lorsque des graviers ou de petites pierres , s'étant mêlés à la neige dont on se servait pour faire des boules , il en résulta que plusieurs pensionnaires, soit assiégeants, soit assiégés, furent assez grièvement blessés. Je me rappelle même que je fus un des élèves les plus maltraités par cette mitraille. •>
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Pour remuer ainsi toute l'école , il fallait bien que le jeune Bonaparte, malgré ses habitudes de méditation solitaire , eût conservé une certaine influence sur la masse des élèves , et qu'il n'eût pas donné à ses relations avec eu\*le caractère de sauvagerie , de rudesse ou d'aigreur qu'on s'est plu à lui attribuer, sur la foi de quelques biographes prévenus ou mal informés.
Non-seulement il jouissait de l'estime de ses camarades , mais il possédait au plus haut degré celle de ses professeurs. La plupart d'entre
eux ont prétendu depuis lui avoir prédit de grandes destinées. M. de rÉguilie, son maître d'histoire, assurait, sous l'empire, que Ton tion verait, dans les archives de l'École militaire, une noie oi'i il avait pressenti et tracé en peu de mots tout Tavenir de son élève : « Corse de nation et de caractère , avait-il dit , il ira loin si les circonstances le favorisent. »
Son professeur de belles-lettres , qui a pris un rang assez distingué parmi les rhéteurs, Domairon , appelait ses ampliûcations dit fjranil chauffé au volcan.
Au concours de l78o, il fut choisi, par le chevalier de Kéralio , pour l'École militaire de Paris. En vain on objecta à cet officier général, qui rempUssait les fonctions d inspecteur, que le jeune élève navail pas rage requis, et qu'il n'était fort que sur les mathématiques. <i Je sais ce que je fais , dit-il : si je passe ici par-dessus la règle, ce n'est point une faveur de famille; je ne connais pas celle de cet enfant ; c'est tout à cause de lui-même; j'aperçois ici une étincelle qu'on ne saui'aif trop cultiver. »
En entrant dans cette nouvelle école , Napoléon ne tarda pas à se montrer surpris et affligé de l'éducation molle et luxueuse qu'on y donnait à des jeunes gens que l'on destinait pourtant à la vie dure des camps et au pénible métier des armes. Ce fut pour lui le sujet d'un mémoire^ qu'il adressa à son principal , M. Berton , et dans lequel il représenta « que les élèves du roi , tous pauvres gentilshommes, ne pouvaient puiser, au lieu des qualités du cœur, que l'amour de la gloriole, ou plutôt des sentiments de suffisance et de vanité tels , qu'en regagnant leurs pénates , loin de partager avec plaisir la modique aisance de leur famille , ils rougiraient peut-être des auteurs de leurs jours, et dédaigneraient leur modeste manoir. Au lieu , disait-il, d'entretenir un nombreux domestique autour de ces élèves , de leur donner journellement des repas à deux services, de faire parade d'un manège très-coûteux, tant pour les chevaux que pour les écuyers , ne vaudi"ait-il pas mieux , sans toutefois interrompre le cours de leurs études, les astreindre à se suffire à eux-mêmes? Puisqu'ils sont loin d'être riches , et que tous sont destinés au ser^^ce mihtaire, n'est-ce pas la seule et véritable éducation qu'il faudrait leur donner? Assujettis à une vie sobre, à soigner leur tenue, ils en deviendraient plus robustes, sauraient braver les intempéries des saisons, supporter avec courage les fatigues de la guérie, et
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inspirer le respect et un dévouement aveugle aux soldats qui seraient sous leurs ordres. »
Ainsi Napoléon , encore enl'ant, jetait dans un mémoire dY'Colier les fondements d^nte institution qull devait réaliser un jour dans sa toutepuissance.
Les examens brillants qu'il soutint le tirent, du reste, distinguer à
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Paris, couinie il lavait été à Biieiiiio. Il sortit de 1 Kcole imlituire eu 1787, et passa, en qualité de lieutenant en second , au régiment d "arlillerie de La Fère, alors en garnison à Gi'enoltle.
CHÂPITIÎK 11.
llejniis rciitiéo (le Naiiolt'oii an service jusqu'au si('ge de Toulon.
ENDANT son séjoui' ù Pai'is , Napoléon , à peine âgé de dix- 4; '• ^S*'^ liuit ans, fut admis dans la far^ (tf^ miliarité de l'abbé Raynal , avec î^^^^, lequel il traitait , sans trop d'in- "^''^^C^fériorité, les plus hautes questions d histoire , de législation et '■^■^^-^ "(kjv^ — -^"=* de pohtique.
Envoyé à Val(>nee, où se trouvait alors une partie de son régiment, il y fut bientôt introduit dans les meilleures sociétés , et particulièrement dans celle de madame du Colombier , femme d'un rare mérite , et qui
DK NAPOLKON.
donnait le ton à la bonne conipamiie. Ce fut là quil connut M. de Montalivet, dont il (it depuis son ministre de lintérieur.
Madame du Colombier a\ait une lille', qui inspira au jeune oKicier (rai'tillerie les premiers sentiments damour qu'il eût éprouvés en sa vie.
Cette inclination, aussi tendre qu'innocente , lut heureusement partagée par celle qui en était r(jbjet ; elle amena de petits rendez-vous
■ Napoléon revit idus tard mademoiselle du Colombier à Lyon , et tlle était mariée à M de Bressieiix. L'r:m|iereiir la plaça, comme dame d'honneur, chez une de ses sœurs, et donna un emploi avantaceux au mari.
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dans lesquels, au dire de Napoléon , tout le l)onheur des deux amants se réduisait à manger des cerises ensemble.
Il ne fut , du reste , jamais question de les unii*. La mère , malgré son estime et son attachement pour le jeune homme , ne songea point à cette alliance, comme on Ta prétendu. En revanche , elle lui prédit souvent de hautes destinées, et renouvela même ses prédictions au lit de mort , alors que la révolution française venait d'ouvrir la carrière où elles devaient s'accomplir.
Ses préoccupations de cœur et ses succès dans le monde n'empêchèrent pourtant pas Napoléon de continuer ses graves études et de se livrer à l'examen des problèmes les plus difficiles de l'économie sociale, 11 remporta , sous le voile de l'anonyme , le prix que l'académie de Lyon avait proposé sur cette question , posée par l'abbé Raynal : « Quels sont » les principes et les institutions à inculquer aux hommes, pour les » rendre le plus heureux possible? » Napoléon répondit en disciple du dix-huitième siècle , et il fut couronné. Le souvenir de ce triomphe ne lui parut pas sans doute très-flatteur dans la suite , puisque son mémoire lui ayant été présenté sous l'empire par 3L de Talleyrand , il s'empressa de le jeter au feu.
La révolution française éclata ; toute la jeunesse éclairée y applaudit avec transport. Ce n'était pour elle que Theureuse application des doctrines encyclopédiques dont elle était imbue. Les gentilshommes infatués de leurs privilèges et de leurs titres, et il s'en trouvait un grand nombre dans l'armée , ne partagèrent pas cet enthousiasme. Mais cet esprit de caste ne pouvait pas faire manquer à son génie et à son siècle un offlcier dont Paoli avait dit avec tant de raison et de vérité , « qu'il était taillé à l'antique, que c'était un homme de Plutarque. » Napoléon n'imita donc pas la plupart de ses camarades qui allèrent bouder, à l'étranger, la régénération de leur patrie. Sans doute, la considération de sa fortune et de sa gloire aida ici l'influence de ses opinions et de ses principes , et il put dire à son capitaine , en se jetant dans le parti des novateurs , « que les révolutions étaient un bon temps pour les militaires qui avaient du courage et de l'esprit ; » mais est-ce une raison de n'attribuer qu'à un calcul mesquin et de dépouiller de toute moraUté politique le patriotisme ardent qu'il avait manifesté, avant l'explosion même de la crise, et dans ses conversations et dans ses écrits? Ce n>st pas avec la nullité contemplative d'un idéologue ou avec l'abnégation ascéti(iue
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d'un moine qu'il faut entrer dans les alTaiics publiiiues, si Ton ^eul agir puissamment sur les hommes, et contribuer à améliorer le sort des peuples ; ce n'est pas avec le désintéressement absolu de Timpuissanec que Ton fait de grandes choses et que Ton pousse le monde en avant. 11 fut heureux pour la France que , parmi les législateurs et les soldats dévoués ù la réforme de I7S1) , il se ti'ouvàt des âmes a\ides delà gloire qui s'acquiert pai' déminents services, ou ambitieuses (Ui pouvoir qui facilite au génie la réalisation de ses plans. Il fut surtout heureux pour elle que parmi ces ambitieux , sans lesquels le drame révolu tionnaire , privé de mouvement et de ^ie, naurait i)résenté que le froid et stérile spectacle d'un congrès de quakers ou d un concile de jansénistes , il se soit rencontré un soldat-législateur, capable daspirev et de s'élever à une renommée et à une autorité immenses , par d immenses travaux au pi'oiit de la civilisation européenne.
Napoléon obéit donc à la fois à ses convictions et au pressentiment de sa destinée en embrassant avec chaleur le pai'ti populaire. :\Iais cet ;n-
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dent patriotisme ne l'empêcha pas de nourrir en son àme nne aversion instinctive pour Tanarchie , et d'assister avec indignation et douleur aux orgies démagogiques qui marquèrent Tagonie d'un pouvoir dont la succession devait un jour lui revenir. C'est ainsi qu'au 20 juin ^792, se trouvant sur la terrasse du bord de l'eau , aux Tuileries , et voyant Louis X\I coiffé d'un bonnet rouge par un homme du peuple, il s'écria, après une apostrophe aussi triviale qu'énergique : « Comment a-t-on pu laisser entrer cette canaille? Il fallait en balayer quatre ou cinq cents avec du canon , et le reste courrait encore. »
Témoin du i 0 août , qu'il avait prévu comme une conséquence inévitable et prochaine du 20 juin , Napoléon , toujours partisan zélé de la révolution française , mais toujours attaché par pressentiment ou par raison aux idées d'ordre et à la considération du pouvoir, abandonna la capitale de la France pour se rendre en Corse. Paoli intriguait alors dans cette lie en faveur de l'Angleterre. Le jeune patriote français , profondément affligé de cette conduite , brisa , dès ce moment , l'idole de son enfance. 11 prit un commandement dans les gardes nationales , et combattit à outrance le vieillard pour lequel il avait montré jusque-là tant de respect , de sympathie et d'admiration.
Le parti anglais l'ayant emporté , et l'incendie d'Ajaccio ayant signalé ce triomphe , la famille Bonaparte , dont la maison avait été brûlée , se réfugia en France et s'établit à Marseille. Napoléon ne séjourna pas longtemps dans cette ville ; il se hâta de retourner à Paris , où les événements se pressaient avec tant de violence et de rapidité , que chaque jour et chaque heure y donnaient le signal d'une nouvelle crise.
Le Midi venait d'arborer l'étendard du fédéralisme, et la trahison avait livré Toulon aux Anglais. Le général Cartaux fut chargé par la Convention d'aller rétablir la Provence sous les lois de la répubhque , et d'y acti\er la défaite et la punition des rebelles et des traîtres.
Dès que la victoire eut conduit ce général dans Marseille, le siège de Toulon fut ordonné. Napoléon s'y rendit en qualité de commandant d'artillerie. C'est à cette époque qu'il publia , sous le titre de Souper de Beaucaire , un opuscule dont le Mémorial de Saiiile-IIélène ne dit rien , mais que M. de Bourrienne déclare avoir reçu de Bonaparte luimême à son retour de Toulon. Cet écrit porte, du reste, le cachet des opinions qu'il devait professer alors comme patriote énergique et comme militaire habile; il renferme, sur les troubles du Midi et sur l'épisode
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(lu fédéralisnio , un jusomont qui (\vco\o choz Ip siniplo oflicior d'artillerie la haute raison et le sons droit rjnr Ion admira plus tard dans lempereur.
cHAiMTni:
Siège et prise do Toulon. Comniericciiient (lesc;mi|iasnes d'Italii'. nestiliitiori.
ORSQDE Napoléon arriva sous los niiu*s de Toulon , il y trouva une armée de volontaires intrépides, mais pas un chet digne de les commander. Le général Cartaux , qui affectait un luxe et une -^^~^nr^'J'^^"-t::^èf^^^^^^^^''^^ magnificence peu compatibles avec
Taustérité des principes républicains, avait encore plus d'ignorance que de faste. La conquête de Toulon était une tâche au-dessus de ses forces; mais il était loin de reconnaître cette incapacité désespérante. Il s'attribuait au contraire exclusivement la puissance de conception et d'exécution que réclamait une pareille entreprise. Ce fut cette ridicule confiance en lui-même ([ui lui inspira le fameux plan qui provoqua son rappel , et qui était conçu en ces termes :
« Le général d'artillerie foudroiera Toulon pendant trois jours , au bout desquels je l'attaquerai sur trois colonnes , et l'enlèverai . »
Heureusement qu'à côté de ce singulier et laconique tacticien , il se trouva un officier subalterne aussi élevé par sa science et ses talents militaires (ju'il était inférieur par son grade. C'était un jeune homme de vingt-quatre ans. Quoique simple et modeste encore , il ne put cacher le mépris qu'il ressentait pour la plupart des hommes que la hiérarchie et la discipline lui faisaient un devoir de regarder comme ses
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supérieurs, mais dont Tincptio pouvait deveiiii- si funeste à la république. Ce mépris trop légitime et la conscience de sa supériorité sur tout ce qui Tentourait lenliardii-ent à brus(iuer ses cliel's (!U\-mèmes, plutôt que de les laisser exécuter sans contradiction des mesurés qu'il jugeait désastreuses. Dans ses démêlés journaliers avec Cartaux , il arriva à la femme du général en chef de dire à son mari : « Mais laisse donc faire ce jeune lionune ; il en sait plus que toi ; il ne te demande rien : ne rends-tu pas compte ? La gloire te reste. »
Dès son arrivée au camp, Napoléon , avec ce coup dVril prompt et sûr qui a si bien servi son génie sur les champs de bataille , a\ ait compris que pour reprendre Toulon il fallait lattaquer à Tissue de la rade , et il avait dit , en montrant ce point sur la carte : Que c'élail là (luélail Toulon. Mais il lit pendant longtemps de vains efforts pour que son avis fût suivi. Le commandant du génie seul le partageait ; et cet appui d'un officier éclairé ne pouvait vaincre le stupide entêtement du général en chef. EnOn, il se trouva parmi les représentants du peuple un homme doué d'assez de pénétration et de perspicacité pour (le\iner on picssentir le grand capitaine sous Inniforme du simple connnandant d artillerie. Napoléon obtint toute la latitude de pou^oil•s dont il a\ait besoin pour assurer le succès de ses plans; Cartaux fut rappelé, l'étranger chassé de Toulon , et le vainquein-, se rappelant plus tard c(> premier triomphe qu'il dut en partie à la confiance du représentant du peuple . disait avec reconnaissance , que c'était Gasparin qui avait ouvert sa carrière.
Pendant le siège , Napoléon donna lexemple du plus grand sangfroid et de la plus rare bravoure ; car ce n'était pas seulement dans le conseil qu'il montrait son savoir et son habileté , il les portait aussi au milieu de l'action et faisait autant admirer du soldat son calme héroïque , qu'il forçait les généraux à s'étonner de l'étendue et de la rapidité de son intelligence. Cette intrépidité lui valut d'avoii' plusieurs chevaux tués sous lui, et d'être blessé lui-même à la cuisse gauche , avec menace d'amputation.
Il était si peu disposé, par tempérament, à la théorie pure et dédaignait tellement la supériorité et la science exclusivement spéculatives, qu'il ne put jamais s'en contenter et s'y borner. Concevoir et exécuter étaient pour lui deux choses étroitement liées , e^ il eût été embarrassé de sa vaste pensée s'il ne se fût pas senti une âme et un bras pour se dé-
vouer avec courage et persévérance à sa réalisation. Ce besoin d'agir Ta suivi partout ; il réprouva de bonne heure ; il Ta conservé dans toutes les phases de sa fortune , et il est mort dès qu'il n'a plus eu l'occasion de le satisfaire , dès qu'il a été obligé de repher sur elle-même cette puissance d'imagination qui avait rempli l'Europe de ses créations gigantesques.
Ce n'était pas seulement aux grandes choses qu'il appliquait cette activité incessante ; quand les circonstances l'exigeaient , il mettait la main à tout , et ne craignait pas d'exposer son esprit transcendant à la dérogeance , en se faisant , selon l'exigence du moment, praticien de détail. Ainsi , pendant le siège de Toulon , se trouvant un jour dans une batterie au moment où l'un des chargeurs fut tué , il s'empara aussitôt du refouloii" et chargea lui-même une douzaine de coups. ïl y gagna une
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gale maligne dont Tartilleur était infecté , et qui , après avoir mis en danger la vie du commandant , lui causa l'extrême maigreur qu'il conserva pendant les guerres d'Egypte et d'Italie. Sa guérison l'adicale ne fut opérée que sous l'empire , par les soins de Corvisart.
Tous ses chefs ne furent pas aussi jaloux et aussi ineptes que Cartaux. Les généraux Dutheil et Dugoiiimier lui témoignèrent au contraire une haute estime et une déférence qu'on n'a pas d'ordinaire pour des inférieurs. C était le résultat de son immense et incontestable supé-
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riorité de savoir et de talent. Diigommier fut étonné de lentendi-e, après la prise du Petit-Gibraltar, lui dire avec une assurance qui fut prophétique : <t xVllez-vous reposer; nous venons de prendre Toulon; vous pourrez y coucher après-demain. » 3Iais l'étonnement fit place à la plus vive admii-ation et à un véritable engouement lorsque la prédiction fut ponctuellement et pleinement accomplie. Napoléon , dans son testament, s'est souvenu des généraux Dulheil et Dugonnnier, coiume de Gasparin. Dugommier écrivit alors au comité de salut public , en lui demandant le grade de général de brigade pour le conmiandiint Bonaparte : (( Récompensez et avancez ce jeune homme, car, si l'on élail ingrat envers lui , il s avancerait tout seul. »
Les représentants du peuple firent droit à cette demande. Le nouveau général fut employé à l'armée d'Italie , sous Dumerbion , et contribua puissamment à la prise de Saorgio , aux succès de Tanaro et d'Oneille.
Quoique attaché au système des républicains ardents qui sauvaient alors le pays par une énergie souvent accompagnée de mesures terribles , Napoléon , de la hauteur de son génie , dominait trop les passions et les opinions qui se heurtaient si violemment , pour ne pas conserver, sous l'influence même delà fièvre révolutionnaire, un caractère de modération et d hiipartialité philosophique , inaccessible aux atteintes des exagérations du jour. Aussi n'usa-t-il de son crétUt et de son pouvoir que pour protéger ses adversaires politiques contre la persécution, et pour sauver des émigrés que la tempête avait jetés sur la côte de France et parmi lesquels se trouvait la famille de Chabrillant. Lorsque les vengeances de la Convention sur les fédéralistes du Midi vinrent frapper le doyen et le plus riche des négociants de 3Iarseille , M. Hugues , vieillard de quatre-vingt-quatre ans, il fut atterré par cette immolation, qui lui a fait dire depuis : (( Alors vraiment , à un tel spectacle , je me crus à la fin du monde. »
Malgré Fhorreur que lui insph-aient ces actes de barbarie , Napoléon jugeait a\ec calme et sans prévention les sanglants dominateurs de cette époque. « L'Emperem*, dit le Mémorial de Sainte - Hélène , rendait à Robespierre la justice de dire qu'il avait vu de longues lettres de lui à son frère , Robespierre jeune , alors représentant à Tarmée du 3Iidi , où il combattait et désavouait a\ ec chaleur ces excès , disant qu'ils déshonoiaient la révolution et la tueraient. »
Robespierre jeune, comme Gasparin, avait compris et admiré le grand homme naissant. 11 fit tons ses efforts pour Famener à Paris, lors de son rappel , et peu de temps avant le 9 thermidor. « Si je n'eusse inflexiblement refusé , dit Napoléon , sait- on où pouvait me conduire un premier pas, et quelles autres destinées m'attendaient? »
Ce fut au siège de Toulon qu'il rencontra et s'attacha Duroc et Junot : Duroc , qui a possédé seul son intimité et son entière confiance , et Junot , qu il distingua par le trait suivant :
Le commandant d'artillerie , à son arrivée à Toulon , faisant cou-
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striiiro une battene, eut besoin d'éciire sur le tei'iain même, et il demanda un sei'gentou un caporal ([ui put luiser\ir de secrétaiie. 11 s'en présenta un aussitôt , et la lettre était à peine terminée qu'un boulet la couvrit de terre. « Bien , dit le soldat écrivain , Je n aurai pas besoin de sable. » C était Junot; et cette preuve de couraf^e et de san^-lroid suffit pour le recommander à son commandant, qui le poussa depuis aux premiers grades de Tarmée.
La conquête de Toulon , due au jeune Bonaparte, ne put cependant le mettre à Tabn des tracasseries et des poursuites qu'éprouvaient aloi's la plupart des chefs militaires de la part des commissaires de la Convention. Un décret, qui resta sans exécution, le manda à la barre pour y répondre de quelques mesures qu'il avait ordonnées relativement aux fortifications de Marseille. Un représentant, mécontent de la raideur de son caractère et irrité de le trouver peu docile à ses exigences, prononça contre lui la formule si souvent meurtrière , et cette fois heureusement illusoire et vaine, de la mise hors la loi.
Tous les représentants à larmée du Midi ne montrèrent pas, comme nous l'avons dit précédenmient, des sentiments hostiles à l'égard de rs'apoléon. L'un d'eux, entre autres, marié à une femme fort aimable et belle, le combla d'égards et de prévenances, et lui laissa dans sa maison tous les droits d'une familiarité, dont profita ou abusa le général d'artillerie , s'il faut s'en rapporter aux indiscrétions du Mémorial de Sainle-Helène, d'après lequel l'épouse partageait la bienveillance et l'engouement du mari, qui fut un des premiers h appeler l'attention de la Convention sur le vainqueur de Toulon, à l'époque du ^15 vendémiaire.
Napoléon, devenu empereur, revit sa jolie hôtesse de Nice. Le temps, les malheurs avaient altéré , ou plutôt détruit entièrement ce qui avait charmé autrefois Napoléon. « Comment, dit l'Empereur à cette dame, ne vous ôtes-vous pas servi de nos connaissances de l'armée de Nice pour arriver jusqu'à moi? il en est plusieurs qui sont des personnages et en perpétuel rapport avec moi. — Hélas! sire, répondit-elle, nous ne nous sommes plus connus dès qu'ils ont été grands et que je suis devenue malheureuse. » Elle était veuve alors et plongée dans la plus affreuse misère : Napoléon lui accorda tout ce qu'elle demandait.
Se reportant à l'époque de cette bonne fortune , comme cela s'appelle dans le style du monde, sinon dans la langue de la morale. Napoléon a dit à ce sujet : « J'étais bien jeune alors ; j'étais heureux et fier de mon
petit succès 5 aussi cherchai-je à le reconnaître par toutes les attentions en mon pouvoir ; et vous allez voir quel peut être Tabus de Tautorité , à quoi peut tenir le sort des hommes , car je ne suis pas pire qu'un autre. Me promenant un jour avec elle au milieu de nos positions, dans les environs du col de Tende , à titre de reconnaissance comme chef de l'artillerie , il me vint subitement à Tidée de lui donner le spectacle d'une petite guerre, et j'ordonnai une attaque d'avant-poste. Nous fûmes vain-
queurs, il est vrai ; mais évidemment il ne pouvait y avoir de résultat ; l'attaque était une pure fantaisie , et pourtant quelques hommes y restèrent. Aussi , plus tard , toutes les fois que le souvenir m'en est revenu à l'esprit, je me le suis fort reproché. »
Les événements du 9 thermidor arrêtèrent momentanément Napoléon dans la carrière où il venait de débuter avec tant de succès et d'éclat. Soit que ses liaisons avec Robespierre jeune l'eussent rendu suspect aux réacteurs , soit que les envieux de sa gloire naissante eussent pris ce prétexte ou tout autre pour le perdre , il fut suspendu de ses fonctions , et mis en état d'arrestation par ordre d'Albitte , de Laporte et de Sallicetti , qui lui firent un crime du voyage qu'il avait fait à Gênes , d'après un arrêté et les instructions mêmes de leur collègue Ricord , qu'ils avaient remplacé.
Déclaré indigne de la confiance de l'armée , et renvoyé par-devant le
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comité de salut public, le général Bonaparte n'accepta point silencieusement cette déchéance et cette accusation. Il rédigea aussitôt une note, quil adressa aux représentants qui lavaient fait arrêter, et dans laquelle on trouve déjà le style hautain , énergique et concis qu'on a si facilement reconnu depuis , et admiré dans tous ses discours et ses écrits. Voici quelques fragments de cette pièce remarquable :
« Vous mavez suspendu de mes fonctions , arrêté et déclaré susix?ct.
» Me voilà flétri sans avoir été jugé , ou bien jugé sans avoir été entendu.
I) Dans un état révolutionnaire , il y a deux classes : les suspects et les patriotes. . . .
1» Dans quelle classe veut-on me placer ?
•' Depuis l'origine de la révolution , nai-je pas été toujours attaché aux princi[)es ?
» INe m'a-t-on pas toujours vu dans la lutte , soit contre les ennemis internes , soit , comme militaire , contre les étrangers ?
)) J'ai sacrifié le séjour de mon département , j'ai abandonné mes biens , j'ai tout perdu pour la répubhque.
»> Depuis, j'ai servi sous Toulon avec quelque distinction, et j'ai mérité à l'armée d'Italie la part des lauriers qu'elle a acquis à la prise de Saorgio, d'Oneille et du Tanaro....
» A la découverte delà conspiration de Robespierre , ma conduite a été celle d'un homme accoutumé à ne voir que les principes.
» L'on ne peut donc pas me contester le titre de patriote.
» Pourquoi me déclare-t-on suspect sans m'entendre ?
» Innocent, patriote , calomnié , quelles que soient les mesures que prenne le comité , je ne pourrai pas me plaindre de lui.
» Si trois hommes déclaraient que j'ai commis un délit, je ne pourrais me plaindre du jury qui me condamnerait.
») Des représentants doivent-ils mettre le gouvernement dans la nécessité d'être injuste et impoUtique ?
» Entendez-moi , détruisez l'oppression qui m'environne , et restituez-moi l'estime des patriotes.
» Une heure après , si les méchants veulent ma vie , je l'estime si peu , je l'ai si souvent méprisée. . . Oui , la seule idée qu'elle peut être encore utile à la patrie me fait en soutenir le fardeau avec courage. »
Cette protestation , noble et fière dans sa shnplicité , amena les re-
présentants à réfléchir qu'ils avaient affaire à un homme de haute capacité et de grand caractère , et qu'ils devaient désespérer par conséquent de le courber sous Tarbitraire et la persécution sans s'exposer à une vigoureuse et longue résistance de sa part. Conciliant donc les exigences de Tamour-propre et les avertissements de la prudence , Albitte et Sallicetti , d'accord avec le général Dumerbion , révoquèrent provisoiremenl leur arrêté, et prononcèrent la mise en liberté du général Bonaparte , « dont les connaissances militaires et locales, disaient-ils, pouvaient être utiles à la république. »
Sur ces entrefaites , la réaction thermidorienne ayant livré la direction du comité militaire à un ancien capitaine d'artillerie, nommé Aubry , Napoléon fut enlevé à son arme , et désigné comme général d'infanterie pour aller servir dans la Yendée. Indigné d'une mutation aussi injurieuse , et peu disposé à consacrer le talent qu'il se reconnaissait à une guerre aussi ingrate , il s'empressa , en arrivant à Paris , de porter ses réclamations au comité militaire, au sein duquel il s'exprima avec beaucoup de chaleur et de véhémence. Aubry fut inflexible ; il dit à Napoléon « qu'il était jeune, et qu'il fallait laisser passer les anciens; » à quoi Napoléon répondit « qu'on vieillissait vite sur le champ de bataille , et qu'il en arrivait.» Le président du comité n'avait jamais vu le feu.
Mais cette vive et ardente répartie était plus faite pour aigrir que pour persuader Aubry. 11 s'obstina dans la mesure qu'il avait prise, et le jeune officier, non moins opiniâtre dans ses résolutions , aima mieux se laisser destituer que de céder à l'injustice.
<;hapitrk IV
Ueslilutioii. Treize veiidéiiiiaiie. Josùpliiiie. Maiii(î;e.
L est curieux de voir le dominateur futur de l'Europe arrêté dans sa carrière , frappé de destitution et rayé de la liste des généraux français en acti\ité , par une mesure signée ^de Merlin de Douai , de Berlier, de Boissyd'Anglas et de Canibacérès , qui devaient tous un jour rivaliser de zèle et de démonstrations adulatrices pour obtenir un sourire ou un geste approbateur du jeune of licier qu'ils traitaient alors avec si peu de ménagements et d égards.
Mais il se trouva parmi les réacteurs de thermidor un homme qui ne
voulut pas laisser absolument oisifs les talents militaires que Bonaparte avait montrés à Toulon. Ce fut Pontécoulant , successeur d'Aubry , qui , sans se mettre en peine des reproches de la faction dominante , employa Napoléon à la confection des plans de campagne.
Cette position obscure , qui allait si mal au caractère d'un guerrier pour lequel le mouvement , la gloire et le bruit étaient des conditions nécessaires d'existence , fut bientôt considérée comme trop avantageuse et trop honorable pour le jeune officier dont on avait voulu ruiner la destinée et briser les armes. Letourneur, de la Manche , qui remplaça Pontécoulant dans la présidence du comité miUtaire , reprit les vieilles rancunes d'Aubry , et Napoléon perdit toute espèce d'emploi.
Ce fut alors que, désespérant de vaincre les jalousies, les préventions et les haines puissantes dont il était l'objet , et que ne voulant pas néanmoins laisser étouffer sous les coups de l'unpéritie et d'un arbitraire tracassier tout ce qu'il sentait en lui-même de capacité politique et guerrière , il détourna un instant ses regards de la terre d'Europe , pour les porter sur l'Orient. 11 lui fallait , à tout prix, de grandes destinées; la nature l'avait formé pour y prétendre et pour les accomplir ; et si la France les lui refusait , l'Orient devait les lui offrir.
Plein de cette pensée , il rédigea une note pour faire comprendre au gouvernement français qu'il était de l'intérêt de la république d'accroître les moyens défensifs de la Porte contre les vues ambitieuses et les tentatives envahissantes des monarchies européennes. « Le général Bonaparte , disait-il , qui depuis sa jeunesse sert dans l'artillerie ; qui l'a commandée au siège de Toulon et pendant deux campagnes à l'armée d'Italie , s'offre au gouvernement pour passer en Turquie , avec une mission du gouvernement. ...
» Il sera utile à sa patrie dans cette nouvelle carrière ; s'il peut rendre plus redoutable la force des Turcs , perfectionner la défense de leurs principales forteresses et en construire , il aura rendu un vrai service à son pays. » — « Si un commis de la guerre , dit 31. Bourrienne , eût mis au bas de cette note , accordé, ce mot changeait peutêtre la face de l'Europe. » Mais ce mot ne fut pas mis. La préoccupation que la politique intérieure et les luttes de parti causaient au gouvernement l'empêchèrent de donner son attention à des plans militaires dont le résultat était aussi incertain qu'éloigné ; et Napoléon continua de demeurer oisif dans Paris , condamné à l'inaction par le pouvoir ,
DK NAPOLÉON,
mais retenu en disponUiilité par la providence , aux ordres de la révolution.
La révolution ne le (it pas trop attendre. Les royalistes , réveillés et enhardis par la réaction thermidorienne , se glissèrent dans les sections parisiennes et les poussèrent à la révolte contre la Convention. Les premiers succès turent pour les insurgés. Le général Menou , soupçonné de
trahison , et certainement coupable de mollesse et convaincu d incapacité , facilita cette victoire aux sectionnaircs , qu'il était chargé de disperser et de soumettre. Les meneurs de la Convention , trop compromis avec le royalisme , malgré leurs fureurs contre les jacobins, pour ne pas s'alarmer du triomphe de la contre-révolution , se souvinrent alors qu'ils avaient proscrit , désarmé et emprisonné une foule d'ardents patriotes qui pouvaient devenir, en des conjonctures si périlleuses, d'intrépides auxiliaires. Les républicains persécutés entendirent l'appel de leurs persécuteurs , et coururent aux armes pour conjurer le danger commun. Mais il fallait un général à cette armée kuprovisée , après l'échec et l'arrestation de Menou; et Barras, désigné pour en être le chef, ne pouvait guère exercer qu'un commandement nominal. 11 eut le bon esprit de le comprendre et de se faire donner un adjudant qui connût mieux que lui le métier de la guerre. 11 proposa le général Bona-
parte , et la Convention confirma ce choix par un décret , que Bonaparte put entendre des tribunes publiques , où il s'était empressé de se ren-
dre pour observer de plus près la conduite de rassemblée , qui tenait en ses mains les destinées de la république.
D'après le Mémoriai de Sauite-Hélè)ie , Napoléon aurait délibéré près d'une demi-heure avec lui-même sur Tacceptation ou le refus du poste important auquel on l'appelait. Il n'avait pas voulu se battre contre la Vendée , il ne devait pas se décider sans hésitation à mitrailler les Parisiens. « Mais si la Convention succombe , se dit-il à lui-même , que deviennent les grandes vérités de notre révolution? nos nombreuses
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victoires , notre sang si souvent versé , ne sont plus que des actions honteuses. L'étranger, que nous avons tant vaincu , triomphe et nous accable de son mépris.... Ainsi la défaite de la Convention ceindrait le front de Tétranger, et scellerait la honte et lesclavage de la patrie. « Ce sentiment , ^ingt-cinq ans , la confiance en ses forces , sa destinée , l'emportèrent. Il se décida , et se rendit au comité. ..
Cette résolution fut fatale aux insurgés. Napoléon prit si bien ses mesures, qu'en peu d'heures de combat l'armée parisienne fut chassée dé tontes ses positions , et la révolte complètement étouffée.
il''
La Convention récompensa son libérateur en le nommant général en chef de l'armée de lintérieur.
Dès ce jour , Napoléon put prévoir qu'il disposerait bientôt des forces railil aires de la France, et il monta réellement le premier degré du trône , en prenant le commandement suprême de la capitale.
Quel changement dans sa fortune en vingt-quatre heures ! Le J 2 vendémiaire , il végétait dans la disgrâce , désespéré d'être obligé de replier sur lui-môme l'activité de son esprit , poussé par les obstacles et les traverses à douter de son avenir, et tellement fatigué des entraves qu'il rencontrait sur la scène politique , que la douceur et le repos de la vie privée finissaient par le tenter, et lui faisaient dire , en apprenant le mariage de son frère Joseph avec la fille du jîremier négociant de Marseille : '( Qu'il est heureux ce coquin de Joseph.»
Le \ 4 vendémiaire , au contraire , toutes ces velléités boui'geoises avaient (Usparu. Le disgracié de la veille se trouvait le dominateur du lendemain. 11 était devenu le centre de toutes les intrigues et de toutes les ambitions , comme il était l'ame de tous les mouvements. En présence du royalisme , dont le génie de la France repoussait le drapeau , et n'ayant au-dessus de lui qu'une assemblée rapidement vieillie dans la carrière des coups d'état et dans les luttes d'échafaud, le jeune vainqueur des sections parisiennes attacha à son étoile naissante les destinées de la révolution , que l'étoile pâlie de la Convention ne pouvait plus conduire avec l'éclat des premiers ans de la liberté.
Le premier usage que fit Napoléon de son crédit et de son pouvoir fut de sauver Menou , dont les comités voulaient la perte.
Malgré toute sa modération , les vaincus ne purent lui pardonner leur défaite ; mais leur vengeance se borna à un sobriquet , et ils ne purent rien de plus contre lui que de l'appeler le Mitrailleur.
La population parisienne était profondément blessée et humiliée ; la disette vint mettre le comble à son mécontentement et à l'impopularité des gens de guerre qui l'avaient foudroyée et réduite. « Un jour que la distribution du pain avait manqué, dit M. de Las-Cases, et qu'il s'était formé des attroupements nombreux à la porte des boulangers , Napoléon passait, avec une partie de son état-major , pour veiller à la tranquilhté publique ; un gros de la populace , les femmes surtout , le pressent, demandant du pain à grands cris; la foule s'augmente, les menaces s'accroissent et la situation devient des plus critiques. Une femme monstrueusement grosse et grasse se fait particulièrement reîuarquer par ses gestes et par ses paroles : « 1 ont ce tas d'épaule-
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tiers, crie-t-elle en apostrophant ce groupe (rofliciors, se moqiiont do nous; pourvu qu'ils mangent et quils s'enai-aissent bien, il l(-ur est fort égal que le peuple meure de faim. » Aapoléon l'interpelle : « La bonne, regarde-moi bien : « quel est le plus gras de nous deux?» Or , Napoléon était alors extrêmement maigre. << J'étais un vrai parehemin, .) disait-il. Un rire uni\ersel d(sai-me la populaee. <l rc'faf-niajoîcontinue sa route. »
Cependant la gra\ité du mouvement insurreelioiinel de veudemiaii'e et la presque universalité des récriminations qui s élevaient, du sein de tous les partis, contre la Convention , avaient lait ordonner le désarmement général des sections. Tandis qu'on exécutait cette mesure , un jeune homme de dix à douze ans vint supplier le général en chef de lui faire rendre lepée de son père, qui avait commandé les armées de la
république. C'était Eugène de Beauharnais. Napoléon accueillit sa prière et le traita avec beaucoup de bonté. Le jeune homme pleura d'atten-
drissement, et parla de la bienveillance du général à sa mère, qui se crut obligée d'aller l'en remercier. Madame Beauharnais , jeune encore, ne chercha pas sans doute à voiler , dans cette visite , la grâce et les attraits qui la faisaient remarquer dans les plus brillantes sociétés de la capitale. Napoléon en fut assez touché pour désirer de suivre des relations que le hasard venait de lui ouvrir. 11 passa toutes ses soirées chez Joséphine. Quelques débris de l'ancienne aristocratie s'y rencontraient , et ne s'y trouvaient pas trop mal de la compagnie du petit mitrailleur, comme on avait affecté de l'appeler dans les salons. Quand la société s'était retirée , il restait quelques intimes , tels que le vieux M. de Montesfiuiou et le duc de Nivernais, pour causer, à portes fermées, de l'ancienne cour , « pour faire un tour à Versailles » . On trouverait au-
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jourd hui le vainqueur de vendémiaiie bien étrangement placé nu niiliou de ces vétérans de l'œil-de-bteuf, si l'on ne savait ce qu'il a fait depuis pour l'étiquette et le blason , quoiqu'il ne se soit jamais départi pour luimême du dédaiu philosophique que ces choses lui hispiraieut, et bien qu'il dût être le représentant quand même de la révolution française et l'effroi des aristocraties européennes.
Ce n'était pas du reste une simple connaissance ou une liaison éphémère que Napoléon avait formée avec madame de Beauharuais. L'amour le plus vif et le plus tendre était entré dans son âme, et il mit son bonheur à épouser celle qu'il adorait. Ce mariage eut lieu le 9 mars I79G. Une négresse avait prédit à Joséphine qu'elle serait reine : cétait du luoins ce qu'elle aimait à raconter, sans paraître trop incrédule. Son union avec Bonaparte fut un premier pas vers l'accoiuplissement de la prophétie.
CHAIMTIU-: \.
i'reiiiiciT canniagiif d'IUilii
CHÉUER , général en chef de rarmée d'Italie, avait compromis les armes et Thonneur de la république par son incapacité militaire et par les désordres de son administration. 11 avait laissé périr ses propres jiy ^^^^^f=~^:-c^=^ --'-^ chevaux faute de subsistance. L'armée manquait de tout, et ne pouvait plus tenir dans la rivière de Gènes. Le directoire, pour faire cesser ce dénùment complet , et à défaut d'argent et de vivres, lui envoya un nouveau général. Heureusement ce général était Bonaparte : son génie tint lieu de tout.
Bonaparte partit de Pai-is le 21 mars i79G , laissant le commandement de Tarmée de rintéri(>ur à un vieux général nommé Ilatn. Son
plan (le campagne était tout fait. Il avait résolu de pénétrer en ItaUe par la \ allée (iiii sépare les derniers mamelons des Alpes et des Apennins, et de désunir larmée austrosarde, en forçant les impériaux à couvrir Milan , et les Piémontais à garantir leur capitale. II arriN a à >ice à la fin de mars. Le quartier-général , qui navait pas quitté cette ville depuis le commencement de la campagne , fut porté à Albenga. « Soldats ! dit Napoléon en passant la première revue des troupes , vous êtes nus , mal nourris ; on nous doit beaucoup , on ne peut rien nous donner. Votre patience , le courage que vous montrez au milieu de ces rochers sont admirables ; mais ils ne vous procurent aucune gloire. Je viens NOUS conduire dans les plus fertiles plaines du monde. De riches provinces, de grandes villes seront en notre pouvoir ; et là, vous aurez richesses, honneur et gloire. Soldats dltalie! manqueriez-vous de courage? »
Ce langage fut accueilli avec enthousiasme et rencUt lespoir à larmée. Le général en chef en profita pour parler haut au sénat de Gènes , auquel il fit demander le passage de la Bochetta et les clefs de Gavl
11 écriAit, le 8 avril , au dii-ectoire : « Jai trouvé cette armée, non-
seulement dénuée de tout , mais sans discipline , dans une insubordination perpétuelle. Le mécontentement était tel, que les malveillants s'en étaient emparés : Ton avait formé une compagnie du Dauphin, et Ton chantait des chansons contre-révolutionnaires. . . Soyez sûrs que la paix et Tordre s'y rétabliront. . , Lorsque vous lirez cette lettre, nous nous serons déjà battus. » Tout se passa ainsi que Bonaparte l'avait prévu et assuré.
L'armée ennemie était commandée par Beaulieu , officier distingué, qui avait acquis de la réputation dans les campagnes du Nord. En apprenant que l'armée française, qui s'était maintenue péniblement jusque-là sur la défensive , venait de passer tout à coup à l'ordre offensif et s'apprêtait audacieusement à franchir les portes de l'Italie , il s'empressa de quitter Milan et de voler au secours de Gênes. Posté à Novi , oîi il établit son quartier-général , il distribua son armée en trois corps , et pubha un manifeste que le général français envoya au directoire , en disant qu'il y répondrait « le lendemain de la bataille. »
Cette bataille eut lieu le ^ ^ , à Montenotte : en signalant par un coup
dY'dat l'ouverture de la campagne , elle procura au général républicain la première \ictoire dont il ait voulu dater depuis l'origine de sa noblesse.
De nouveaux combats ne furent pour lui que Toecasion de nouveaux succès; Bonaparte, vainqueur, le ^4 à Millésimo et le ^G ùDégo, se trouva avoir répondu , non pas le lendemain de la bataille , mais par trois triomphes en quatre jours , au manifeste de Beauliou ; et le soir même du combat de Dégo, il rendit compte au directoire de ses rapides et glorieuses opérations , en s'appliquant à faire ressortir la part qu'avaient prise à ces brillantes journées-Ics chefs sous ses ordres : Joubert , Masséna , Augereau , Menard , Laliarpe , Rampon , Lannes , etc.
« Nous avons , dans cette journée , fait de sept à neuf mille prisonniers, parmi lesquels un lieutenant-général , vingt ou trente colonels ou lieutenants-colonels.
)) L'ennemi a eu deux mille à deux mille cinq cents hommes tués.
I) Je vous ferai part le plus tôt qu il me sera possible des détails de cette affaire glorieuse et des hommes qui s'y sont particuhèrement distingués. »
Ce fut vers ce temps que le général Colli , commandant la droite , écrivit à Bonaparte pour lui réclamer un parlementaire nommé 3Ioulin , émigré français , qu'on avait retenu à Murseco , et pour le menacer d'user de représailles sur la personne du chef de brigade Barthélémy, devenu prisonnier des Autrichiens. Le général français répondit : « Monsieur, un émigré est un enfant parricide qu'aucun caractère ne peut rendre sacré. L'on a manqué à l'honneur, aux égards dus au peuple français lorsque l'on a envoyé M. Moulin pour parlementaire. Vous connaissez les lois de la guerre , et je ne crois pas à la représaille dont vous menacez M. le chef de brigade Barthélémy. Si, contre toutes les lois de la guerre , vous vous permettiez un tel acte de barbarie , tous vos prisonniers m'en répondraient de suite , avec la plus cruelle vengeance; car j'ai pour les officiers de votre nation l'estime que l'on doit à de braves militaires. » Et Bonaparte ne faisait pas une vaine menace ; il tenait déjà en son pouvoir un grand nombre de prisonniers ; c'était le ^8 avril qu'il répondait ainsi à Colli.
Le résultat des brillantes journées où les noms de Joubert , de Masséna et d'Augereau furent pour la première fois glorieusement révélés à la France , fut de couper l'arrière-garde ennemie , commandée par Provéra , et de lui faire poser les armes ; de préparer la disjonction des Autrichiens et des Piémontais, et d'ouvrir aux troupes républicaines le double chemin de Milan et de Turin.
Parvenu sur les hauteurs de Montezemoto , qu'Augereau avait occupées le jour même que Serrurier avait forcé Colli d'évacuer son camp retranché de Céva, le général en chef montra de là à son armée les pics orgueilleux que la neige signalait au loin , et qui s'élevaient comme de magnifiques cascades de glace sur les riches plaines du Piémont. « Annihal a forcé les Alpes , dit-il à ses soldats en fixant ses regards sur ces montagnes ; nous, nous les aurons tournées. »
Le 22, nouvelle victoire. Le Tanaro était passé ; la redoute de la Bicoque enlevée, Mondovi et ses magasins au pouvoir de l'armée républicaine. Le 25, Cherasque fut prise. Elle avait du canon, on s^occupa activement de la fortifier. Un armistice y fut signé le 28.
Quelques jours auparavant , le 24 , Bonaparte avait répondu en ces termes à une lettre du général Colli : <( Le directoire exécutif s'est réservé le droit de traiter de la paix : il faut donc que les plénipotentiaires du roi votre maître se rendent à Paris, ou attendent à Gênes les plénipotentiaires que le gouvernement français pourrait y envoyer.
« La position militaire et morale des deux armées rend toute suspension pure et simple impossible. Quoique je sois en particulier convaincu que le gouvernement accordera des conditions de paix honorables à votre roi, je ne puis, sur des présomptions vagues, arrêter ma marche ; il est cependant un moyen de parvenir à votre but , conforme aux vrais intérêts de votre cour, et qui épargnerait une effusion de sang inutile et dès lors contraire à la raison cl aux lois de la guerre : c'est de
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mettre en mou pouvoir deux des trois forteresses de Coui d \lexaudi-ie, de Tortone, à voti-e choix .. '
Les forteresses de Coni et de Tortone furent Ji^ rées aux républicains • on y ajouta même celle de Céva , et larmistice fut coudu.
Que de choses accompUes en un mois ! la républi,,ue n'avait plus à trembler pour ses ports et ses fi-ontieres : elle /^lisait trembler à son tour, dans leurs capitales, les rois qui la menaçaient naguère- et ce changement s était opéré avec une rapidité prodigieuse , sans nouvelles ressources, avec une armée épuisée, qui manquait à la fois de subsistances, d artillerie et de cavalerie. Ce miracle était le double produit du génie dun grand homme, et du génie de la lijjcrté, qui lui donnait des soldats et des lieutenants dignes de lui.
Les étrangers étaient frappés de .tui>eui-. Larmée française, pleine d admn^ation iwur son jeune chef, sinquietait néanmoins de son a^enir,
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au milieu de ses succès inouïs , en songeant à la faiblesse des moyens qu'elle possédait pour suivre le cours de cette brillante fortune , et pour tenter une enti'eprise aussi difficile que la conquête de Tltalie. Pour dissiper cette inquiétude et réchauffer de plus en plus Tentliousiasme des troupes , Napoléon leur adressa , de Cliérasque , la proclamation suivante :
(( Soldats ! vous avez en quinzejours remporté six victoires, pris vingt et un drapeaux, cinquante-cinq pièces de canon, plusieurs places fortes, et conquis la partie la plus riche du Piémont ; vous avez fait quinze mille prisonniers , tué ou blessé plus de dix mille hommes. Vous vous étiez jusqu'ici battus pour des rochers stériles, illustrés par votre courage, mais inutiles à la patrie. Vous égalez aujourd'hui par vos services l'armée con(iuérante de la Hollande et du Rhin. Dénués de tout , vous avez suppléé à tout. Vous avez gagné des batailles sans canons , passé des rivières sans ponts, fait des marches forcées sans souliers, bivouaqué sans eau-de-vie et souvent sans pain. Les phalanges répubUcaines, les soldats de la lil)erté étaient seuls capables de souffrir ce que vous avez souffert! La patrie reconnaissante vous devra en partie sa prospérité ; et si, vainqueurs de Toulon, vous présageâtes Timmortelle campagne de 1795 , vos victoires actuelles en présagent une plus belle encore.
» Les deux armées qui naguère vous attaquaient avec audace fuient épouvantées devant vous ; les homnies pervers qui riaient de votre misère , se réjouissaient , dans leurs pensées , des triomphes de nos ennemis , sont confondus et tremblants. 3Iais, soldats ! il ne faut pas vous le dissimuler, vous n'avez rien fait, puisqu'il vous reste encore à faire. Ni Turin , ni Milan ne sont à vous ; les cendres des vainqueurs de Tarquin sont encore foulées par les assassins de Basseville ! Vous étiez dénués de tout au commencement de la campagne ; vous êtes aujourd'hui abondamnKMit pourvus. Les magasins pris à vos ennemis sont nombreux ; l'artillerie de siège et de campagne est arrivée. Soldats ! la patrie a droit d'attendre de vous de grandes choses. Justifierez-vôus son attente? Les plus gi-ands obstacles sont franchis sans doute; mais vous avez encore des e(»nil)nts à livrer, des villes à prendre, des rivières à passer. En estil entre nous dont le courage s'amollisse? En est-il qui préféreraient retourner sur le sonunet de l'Apennin et des Alpes essuyer patiemment les injures de cette soldales(|ue esclave? Non! il n'en est pas parmi les >ain(jueurs de Montenotte , de Millésimo, de Dégo, de Mondovi. Tous
brillent de porter au loin la gloire du peuple français. Tous Neulcnt humilier ces rois orgueilleux, qui osaient méditer de nous doinier des fei-s. Tous veulent dicter une paix glorieuse, et qui indenniise la patrie des sacriQces immenses qu'elle a faits. Amis ! je vous la promets cette conquête; mais il est une condition qu'il faut que vous juriez de remi)Iir : c'est de respecter les peuples (jue vous délivrez , c'est de répiimer les pillages horribles auxquels se portent des scélérats suscités pai' \os enno rais. Sans cela, vous ne seriez point les libérateurs des peuples , vous en seriez les fléaux ; vous ne seriez pas Thonneur du peuple français , il vous désavouerait. Vos victoires, votre courage, vos succès, le sang de nos frères morts aux combats, tout serait perdu , même l'honneur et la gloire. Quant à moi et aux généraux qui ont votre conflance , nous lougirions de commander à une armée sans discipline , sans frein , qui ne connaîtrait de loi que la force. Mais , investi de l'autorité nationale , loi't de la justice et par la loi , je saurai faire respecter à ce petit nombre d'hommes sans courage , sans cœur, les lois de Thumanité et de l'honneur, qu'ils foulent aux pieds. Je ne souffrirai pas que des brigands souillent vos lauriers. Je ferai exécuter à la rigueur le règlement que j'ai fai( mettre à l'ordre. Les pillards seront impitoyablement fusillés ; dcjà plusieurs Font été. J'ai eu lieu de remarquer avec plaisir l'empressement avec lequel les bons soldats de Tarmée se sont portés à faire exécuter les ordres.
» Peuples d'Itahe ! l'armée française \ient pour rompre vos chaînes : le peuple français est l'ami de tous les peuples ; venez avec confiance au-devant d'elle. Vos propriétés, votre religion et vos usages seront respectés. Nous faisons la guerre en ennemis généreux , et nous n'en voulons qu'aux tyrans qui vous asservissent. »
Ce langage annonçait dans Napoléon plus que le grand capitaine. On y voit déjà l'homme d'état et le politique habile , qui semble pressentir sa destinée de conquérant-législateur , et qui s'efforce d'exciter la sympathie non moins que l'admiration des peuples , en leur annonçant leur délivrance , la punition des pillards , et le respect scrupuleux de leur religion et de leurs mœurs.
C'était à dix lieues seulement de Turin que Napoléon parlait avec tant d'assurance , et prenait , pour ainsi dire , possession de l'Italie. Le roi de Sardaigne s'en émut ; il activa les négociations ouvertes. Les premières conférences eurent lieu chez son maître d'hôtel Salmatoris , qui
fut depuis préfet du palais de Napoléon , sous l'empire ; et Tarmistice que nous avons annoncé plus haut ayant été conclu à Cherasque , sous cette condition , entre autres , que le roi de Sardaigne abandonnerait immédiatement la coalition, et qu'il enverrait un pléniix)tentiaire à Paris pour y traiter de la paix définitive , tout cela fut ponctuellement exécuté. Le monarque sarde était serré de trop près par l'armée républicaine pour songer à manquer de parole. Il expédia le comte de Revel à Paris avec les instructions les plus pacifiques. De son côté , Napoléon avait fait déjà partii* pour cette capitale le chef d'escadron Murât , chargé de porter la nouvelle des victoires qui avaient signalé l'ouverture de la campagne. « Vous pouvez , écrivait-il au directoire , dicter en maître la paix au roi de Sardaigne... Si votre projet est de le détrôner, il faut que vous l'amusiez quelques décades et que vous me préveniez de suite ; je m'empare de Valence et je marche sur Turin.
» J'enverrai douze mille hommes sur Rome , lorsque j'aurai battu Beaulieu... »
Les représentants de la nation accueillirent ce message en décrétant , pour la cinquième fois en six jours , que l'armée d'Italie avait bien mérité de la patrie. La paix avec le roi de Sardaigne vint ajouter bientôt à l'allégresse publique. Elle fut signée le 45 mai , et aux conditions les plus avantageuses pour la France.
Bonaparte , n'ayant plus à combattre que les impériaux , se demanda s'il devait garder la ligne du Tésin , ou se porter sur l'Adige avec l'audacieuse célérité qui l'avait rendu maître en quelques jours des plus belles provinces de la monarchie sarde. Il nous a conservé lui-même , dans une note que le Mémorial de Sam/e-/ie7è/ie arecueilhe, les raisons qui militaient pour l'un et l'autre parti. Le premier, tout de prudence et de réserve , ne convenait ni à la position de la république naissante , qui avait besoin d'intimider la coaUtion par des coups redoublés et des prodiges incessants , ni au jeune général , que son caractère et son ambition poussaient aux résolutions qui exigeaient le plus d'activité et d'audace , et qui offraient le plus de chances de difficulté et d'éclat. Bonaparte se porta donc en avant , après avoir écrit au directoire : « Je marche demain sur Beauheu ; je l'oblige à repasser le Pô ; je le passe immédiatement après ; je m'empare de toute la Lombardie , et , avant un mois , j'espère être sur les montagnes du Tyrol , trouver l'armée du Rhin , et porter de concert la guerre dans la Bavière. »
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Le 9 mai il écrivait au directeur Carnot :
'• Nous avons enfin passé le Po. La seconde campagne est commencée , Beaulieu est déconcerté ; il calcule assez mal , etil donne constamment dans les pièges quon lui tend; peut-être voudra-l-il donner une bataille , car cet homme a Taudace de la fureur et non celle du génie... Encore une \ictoire, et nous sommes maîtres de l'Italie... Ce que nous avons pris à Tennemi est incalculable... Je vous fais passer vingt tableaux des premiers maitrcs , du Corrége et de Michel-Ange.
» Je vous dois des remerciements particuliers pour les attentions que vous voulez bien avoir pour ma femme ; je vons la recommande , elle est patriote sincère , et je laime à la folie. »
Le lendemain même de cette lettre, la victoire uouvcUe dont Bonaparte attendait la possession de lltalie fut acquise à riiistoire. Elle a rendu célèbre le nom de Lodi, que les républicains remportèrent.
Le gain de cette bataUle fut le prélude de la conquête de la Lombardie. En peu de jours , Pizzighitone , Crémone et toutes les viUes principales du Milanais tombèrent au pouvoir de l'armée française.
Du milieu des bivouacs et à travers le fracas des armes , Napoléon , que Ton aurait pu croire accablé sous ses préoccupations guerrières et politiques , montrait de la sollicitude pour les arts , et demandait au directoire une commission d'artistes pour recueillir les objets précieux que la conquête mettait à sa disposition. On Ta vu plus tard refuser des trésors dont il aurait pu faire sa propriété particulière , pour conserver un tableau du Corrége , dont il voulait enricliir le IMusée national.
Et ce n'était pas seulement pour le progrès et la prospérité des beauxarts qu'il manifestait de l'intérêt et de la sollicitude ; tout ce qui se rattachait au domaine de l'intelligence , à la culture des lettres ou des sciences , à la cause de la civilisation moderne , trouvait place dans sa vaste pensée. Quinze jours après le passage du Pô , entre le bruit du canon de Lodi et la fumée du camp de Mantoue , il se dérobait à l'em- |)ressement universel dont il était l'objet à son quartier-général de Milan , pour écrire à un célèbre géomètre , au savant Oriani , cette lettre remarquable :