AU CITOYEN ORIANI
« Les sciences , qui honorent l'esprit humain , les arts , qui embel-
lissent la vie et transmettent les grandes actions à la postérité , doivent être spécialement honorés dans les gouvernements libres. Tous les hommes de génie, et tous ceux qui ont obtenu un rang dans la république des lettres , sont frères , quel que soit le pays qui les ait ^ us naîti-e.
» Les savants, dans Milan, n'y jouissaient pas de la considération qu'ils devaient avoir. Retirés dans le fond de leurs laboratoires , ils s'estimaient heureux que les rois et les prêtres voulussent bien ne pas leur faire de mal. 11 n'en est pas ainsi aujourd'hui: la pensée est devenue libre dans l'Italie; il n'y a plus ni inquisition, ni intolérance, ni despotes. J'invite les savants à se réunir et à me proposer leurs ^ues sur les moyens qu'il y aurait à prendre, ou les besoins qu'ils auraient pour donner aux sciences et aux beaux-arts une nouvelle vie et une nou\elle existence. Tons ceux qui voudront aller en Fi-ance y seront accueillis avec distinction par le gouvernement. Le peuple français ajonte plus de prix à Tacquisitiou d'un savant mathématicien, d'un peintre en réputation, d'un homme distingué, quel que soit l'état qu'il professe, que de la ville la plus riche et la plus abondante.
» Soyez donc, citoyen, l'organe de ces sentiments auprès des savants distingués qui se trouvent dans le Milanais.
» Bonaparte. »
3Iais ce tact , ce goût , cette aptitude et cette activité qui s'appliquaient à tout et qui décelaient l'universalité du génie , s'ils remplissaient d'étonnement et d'admiration les amis et les ennemis de la France , ne laissaient pas que d'inspirer quelques alarmes au gouvernement ombrageux qui régissait alors la république. Le directoire pressentait son successeur dans le vainqueur . de Montenotte et de Lodi , et il voulait éloigner autant que possible l'ouverture de la succession. A cette fin, il essaya de donner un second à celui qui avait prouvé par une série de victoires inespérées qu'il savait agir et vaincre tout seul. Bonapai"te ne se trompa point sur le sentiment qui lui faisait adjoindre Kellerraann , et dans une lettre il confia son mécontentement à celui des directeurs dont le caractère , les services et les connaissances lui inspiraient de l'estùne. « Je crois , écrivait-il à Carnot , que réunir Kellermann à moi en Italie , c'est vouloir tout perch^v Je ne puis pas servir volontiers avec un homme qui se croit le premier général de l'Europe ; et d'ailleurs je crois qu'un mauvais général vaut mieux que deux bons. La guerre est comme le gouvernement , c'est une affaire de tact. »