HISTOIUK
renversé de nouveau le trône que l'empereur venait de relever d'une manière si merveilleuse. Ce contre-temps a fait dire à Napoléon dans ses mémoires : « Deux fois en proie aux plus étranges vertiges, le roi de tapies fut deux fois la cause de nos malheurs; en 1814 , en se déclarant contre la France, et en 1815, en se déclarant contre T Autriche. »
Quelque peu d'espoir que put conserver l'empereur de détacher l'Autriche de la coalition, et d'amener les autres puissances à désarmer, il renouvela les tentatives officielles qu'il avait faites si souvent, soit comme consul , soit comme monarque , pour déterminer ses ennemis à la paix, et pour leur laisser, dans tous les cas, la responsabilité de la guerre. 11 écrivit, à cet effet, une lettre à tous les souverains.
Les monarques alliés ne daignèrent pas répondre à cette ouverture; ils firent plus : les plénipotentiaires français ne furent pas même admis à présenter leurs lettres de créance. Alors Napoléon vit qu'il fallait se hâter et se préparer sérieusement à la guerre.
L'impopularité des Bourbons était profondément enracinée au cœur de la nation , et l'admiration pour Napoléon était vive et universelle : cependant, la paix était aussi l'objet de la sollicitude générale; et, quoique le peuple français se montrât résolu à de nouveaux sacrifices pour soutenir son honneur, sa dignité et son indépendance, il n'avait nul désir de recommencer la guerre, et il s'était flatté de voir la coalition se dissoudre par le retour de l'Autriche à notre alliance, quand Napoléon avait annoncé hautement, dans ses décrets, que Marie-Louise et le roi de Rome assisteraient à l'assemblée du Champ-de-Mai. La tournure peu pacifique que prirent nos relations diplomatiques avec toutes les cours de l'Europe, et particulièrement avec celle de Vienne, trompa donc l'espérance d'une foule de patriotes qui ne voyaient pas, sans de tristes pressentiments , la France obligée de se remettre aux prises avec toute l'Europe. On se 'serait estimé trop heureux de goûter les douceurs de la paix et les bienfaits de la liberté, sous le règne d'un héros qui nous avait donné tant de gloire. Mais la paix fut reconnue impossible; qu'advint-il de la liberté?
Le 22 avril , Napoléon promulgua un acte additionnel aux constitutions de l'empire. Au lieu d'attendre l'œuvre de la nouvelle assemblée constituante qu'il avait convoquée par son décret du 15 mais, il se
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chargea d'élaborer tout seul la révi^iou conslitutioniielle si soleiinrlkment promise; et, pour éviter une discussion incommode à cet égard , il réduisit les innond)iables électeurs qyii devaient formel' le Cliampde-.Mai , aux fonctions de scrutateurs. Le peuple lut seulement consulté, comme au temps du vote pour le consulat à vie et pour l'empire, sur l'acte suivant ipii fut déposé dans toutes les municipalités de France :
« Art. I*'. Les constitutions de l'empire, nommément l'acte additionnel du !25 frimaire an vm, les sénalus-consultes des 14 et IG thermidor an x , et celui du 28 floréal an \ii , sei'ont modiliés par les dispositions qui suivent. Toutes les autres dispositions sont confirmées et maintenues.
•' Art. 2. Le pouvoir législatif est exercé jKir l'empereur et deux chambres.
» Art. 5. La première chambre, nommée chambre des pairs, e.sl héréditaire.
» Art. 4. L'empereur en nomme les membres, qui sont iri'évocables , eux et leurs descendants mâles, d'ainé en aine , en hgne directe. Le nombre des pairs est iUimité, etc., etc., etc. »
Il est inutile de reproduire les autres dispositions de cet acte. Pour couronner l'élan sublime de la démocratie (jui l'a reporté miraculeusement sur le trône, Aapoléon impose à la France la plus redoulable des aristocraties, en créant des législateurs héréditaires. Les statuts impériaux de ^806, qui blessaient tant l'esprit d'égalité dont l'empereur reconnaissait que la France était ardemment jalouse , ne laissaient dti moins à la disposition aNcugle du hasard de la naissance que des titres et des dignités sans attributions politiques : l'acte additionnel va beaucoup plus loin , il abandonne à ce hasard la première des fonctions publiques , le droit de participer à la confection des lois. Si Napoléon eût créé des pairs héréditaires lorsqu'il était encore sous le poids de ses ressentiments contre les républicains, et qu'il s'évertuait, avec toute l'ardeur d'un fondateur de dynastie , à donner de solides et brillants étais à son édiûce monarchique , cette création , sans être moins contraire à la raison du siècle, aui'ait été plus conforme à la logique, et nul ne s'en fût étonné. Mais après ses manifestes du golfe Juan; après ce qu'il avait vu, entendu et proclamé, de Cannes à Paris; après son décret de Lyon , dans lequel il avait répété , au milieu des acclamations
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de la France, l'arrêt de mort de la vieille aristocratie, proposer une pairie héréditaire à la France! c'était démentir trop tôt les espérances que son langage libéral et ses allures populaires avaient fait concevoir. Carnot s'opposa , de toutes ses forces , à la publication de l'acte qui renfermait cette imprudente disposition. Il plaida pour « la gloire acquise, contre la gloire héritée, pour les grands honneurs, contre les descendants des grands hommes.» C'était en ces termes mêmes que les orateurs du consulat, au nom de Napoléon , avaient signalé autrefois le caractère démocratique de la Légion d'Honneur, et marqué la distance qui séparait cette nouvelle institution des distinctions aristocratiques de l'ancien régime.
Mais les tendances et les traditions de l'empire l'emportent sur les souvenirs du consulat. La pensée monarchique conserve dans Napoléon toute son énergie, toute son intensité. L'empereur croit toujours, comme il l'a dit à Benjamin Constant , que c'est la minorité qui demande des constitutions; et quelque précises et éclatantes que puissent être les indications populaires de sa dernière ovation , il persiste à regarder comme un joug passager, comme une affaire de mode , la faveur dont jouit le système constitutionnel.
Napoléon compte sui- l'antipathie persévérante du peuple français envers les hommes de Tancien régime pour accueillir, par de nombreux suffrages, son acte additionnel, dans lequel il a eu soin d'insérer, à côté de linstitution d'une pairie héréditaire et de beaucoup d'autres dispositions peu libérales , un article qui renouvelle l'abolition des dîmes et des droits féodaux, l'extinction de l'ancienne noblesse et la proscription perpétuelle des Bourbons. Les votes favorables ne manquèrent pas en effet à ce malencontreux supplément aux constitutions de l'empire ; mais l'opinion publique en reçut une fâcheuse impression ; et l'enthousiasme populaire, si universel et si ardent au mois de mars, était déjà bien refroidi aux approches du Champ-de-Mai.
Cependant il s'est formé dans l'empire des associations patriotiques pour soutenir l'élan de la démocratie et veiller à la défense du territoire. Paris a ses fédérés de la ville et des faubourgs. Ceux des faubourgs Saint-Marceau et Saint-Antoine sont venus offrir leui-s bras à l'empereur, lui ont demandé des armes et fait entendre des accents auxquels ses oreilles étaient autrefois peu habituées. Mais depuis le golfe Juan , il y a été préparé. Il faut qu'il continue à céder, autant que pos-
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sible, aux nécessités de sa position : il répond donc aux fédérés, qui so présentent d'ailleurs en auxiliaires :
'< Soldats fédérés des faubourgs Saint-Antoine et Saint-iMarceau ,
►> Je suis venu seul , parce que je comptais sur le peuple des villes, les habitants des campagnes et les soldats de larmée, dont je connaissais rattachement à l'honneur national. Vous avez tous juslilié ma confiance. J'accepte votre offre. Je vous donnerai des armes; je vous donnerai pour vous guider des officiers couverts d'honorables blessures et accoutumés à voir fuir l'ennemi devant eux.
» Soldats fédérés , s'il est des hommes dans les hautes classes de la société qui aient déshonoré le nom français , l'amour de la patrie et le sentiment d'honneur national se sont conservés tout entiers dans le peuple des villes , les habitants des campagnes et les soldats de l'armée. Je suis content de vous Aoir. J'ai confiance en vous. Vive la nation! »
Les électeurs réunis à Paris , ayant dépouillé les votes sur l'acte additionnel, une députation centrale en présenta le résultat à l'empe-
^wf /in
reur, dans l'assemblée du Champ-de-Mai. Treize cent mille citoyens avaient accepté cet acte ; quatre mille l'avaient repoussé. Napoléon répondit au président de la députation par un discours qui fut le seul incident remarquable de cette grande journée nationale , d'abord fastueusement annoncée comme une nouvelle ère de régénération , et ré-
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duite ensuite aux proportions îiiesquines d'un simple dépouillement de scrutin.
« Messieurs , dit-il, empereur, consul, soldat, je tiens tout du peuple. Dans la prospérité , dans l'adversité , sur le champ de bataille , au conseil , sur le trône, dans l'exil , la France a été l'objet unique et constant de mes pensées et de mes actions.
») Vous allez retourner dans vos départements. Dites aux citoyens que les circonstances sont grandes! ! ! qu'avec de l'union, de l'énergie et de la persévérance, nous sortirons victorieux de cette lutte d'un grand peuple contre ses oppresseurs ; que les générations à venir scruteront sévèrement notre conduite; qu'une nation a tout perdu quand elle a perdu l'indépendance. Dites-leur que les rois étrangers que j'ai élevés sur le trône, ou qui me doivent la conservation de leur couronne, qui, tous, au temps de ma prospérité, ont brigué mon alliance et la protection du peuple français , dirigent aujourd'hui tous leurs coups contre ma personne : si je ne voyais que c'est à la patrie qu'ils en veulent , je mettrais à leur merci cette existence contre la(iuelle ils se montrent si acharnés. Mais dites aussi aux citoyens, que tant que les Français me conserveront les sentiments d'amour dont ils me donnent tant de preuves, cette rage de nos ennemis sera impuissante.
I) Français! ma volonté est celle du peuple; mes droits sont tous siens; mon honneur, ma gloii-e, mon bonheur, ne peuvent être autres que l'honneur, la gloire et le bonheur de la France. »
Napoléon était bien fort quand il se plaçait ainsi au point de vue national. Soji Inngage avait alors la puissance d'une vérité profondément sentie. On aimait à le voir se reconnaître hautement, plus qu'à tout autre, le droit d'identilier son honneur et sa gloire avec l'honneur et la gloire de la France; c'était la pensée de tous qu'il exprimait; la conscience du giand homme reflétait et sa bouche divulguait l'opinion intime du grand peu|)le. Mais la nationahté n'était plus l'intérêt unique sur lequel fût portée la sollicitude publique. La liberté était rentrée dans le domaine de la discussion légale; l'arène constitutionnelle se rouvrait, et ce n'était pas pour elle que Dieu avait formé Napoléon, il s'efforça néanmoins d'imprimer à sa parole, si bien faite pour rendre les oracles du pouvoir absolu , un caractère plus approprié aux convenances du régime parlementaire.
Le 4 juin, il (it lui-même l'ouverture des Chambres par un discours
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(hins lequel il leur demanda leur concours , « pour faire triompher, disait-il , la cause sainte du peuple. »
Napoléon n'avait rien à redouter delà Chambre des pairs , qui était son ouvrage ; mais celle des représentants , choisie au milieu de l'effervescence démocratique dont les proclamations du golfe Juan avaient donné le signal , faisait craindre la formation d'une opposition libérale, qui pouvait non-seulement contrarier les tendances gou\ernemeiitales de l'empereur, mais troubler encore l'indispensable arcord que réclamait la défense du pays, entre les grands pouvoirs de l'état. La Fayette et Laiijuinais avaient reparu dans celte assemblée, et l'influence qu'ils y avaient exercée, dès la première séance, suffisait pour en indi(pier la direction et l'esprit. Lanjuinais avait été porté à la présidence ; il fut chargé d'exprimer à l'empereur les sentiments de la repi'ésentation nationale, et il se rendit aux Tuileries, à la tête d'une députation, pour .déposer au pied du trône une adresse qui renfermait les vœux de l'assemblée , et à laquelle Napoléon répondit en ces termes :
« La constitution est notre point de ralliement ; elle doit être notre étoile polaire dans ces moments d'orage. Toute discussion publique, qui tendrait à diminuer directement ou indirectement la confiance qu'on doit avoir dans ses dispositions , serait un malheur pour l'état ; nous nous trouverions au milieu des écueils , sans boussole et sans direction. La crise où nous sommes engagés est forte. N'imitons pas l'exemple du Bas-Empire, qui, pressé de tous côtés par les Barbares, se rendit la risée de la postérité, en s'occupant de discussions abstraites , au moment OUI le bélier brisait les portes de la ville. »
L'empereur quitta la capitale le ^ 2 juin, et s'achemina vers la frontière belge. Arrivéà Avesnes , le 1 4 , il y publia la proclamation suivante :
« Soldats ! c'est aujourd'hui l'anniversaire de Marengo et de Friedland, qui décidèrent deux fois du destin de l'Europe. Alors, comme après Austerlitz , comme après Wagram , nous fûmes trop généreux ; nous crûmes aux protestations et aux serments des princes que nous laissâmes sur le trône. Aujourd'hui cependant, coalisés entre eux, ils en veulent à l'indépendance et aux droits les plus sacrés de la France. Ils ont commencé la plus injuste des agressions; marchons à leur rencontre : eux et nous ne sommes-nous plus les mêmes hommes ! »
» Soldats! nous avons des marches forcées à faire, des batailles à livrer, des périls à courir; mais, avec de la constance, la victoire sera
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à nous ; les droits de Thomme et le bonheur de la patrie seront reconquis. Pour tout Français qui a du cœur, le moment est arrivé de vaincre ou de périr. »
Tandis que Napoléon stimulait ainsi le courage de ses soldats , la trahison pénétrait de nouveau dans nos rangs : le général Bourmont et quelques autres officiers supérieurs passaient à l'ennemi. Lorsque la nouvelle de cette défection parvint au quartier-général , l'empereur s'approcha aussitôt de Ney , et lui dit : u Eh bien , monsieur le maréchal , que dites-vous de votre protégé? — Sire, répondit le brave des braves, j'aT ais compté sur Bourmont comme sur moi-même. — Allez , maréchal , reprit Napoléon , les bleus seront toujours bleus , et les blancs toujours blancs. »
La campagne s'ouvrit, le ^5, par le combat de Fleurus. Les Prussiens furent défaits ; ils perdirent cinq pièces de canon et deux mille hommes. Ce succès d'avant-garde coûta à l'armée française l'un de ses . plus vaillants ofûciers : le général Letort, aide de-camp de l'empereur, reçut une blessure mortelle dans le bas-ventre , en chargeant à la tête des escadrons de service.
Les armées ennemies que Napoléon avait en face étaient commandées par Wellington et par Bliicher. Elles comptaient plus de deux cent trente mille hommes dans leurs rangs, et l'armée française n'en avait pas plus de cent vingt mille. Pour échapper au danger qui pouvait résulter de celte trop grande infériorité de nombre , Napoléon chercha , dès le début de la campagne, à séparer les Anglais des Prussiens, et manœuvra activement pour se jeter entre eux. Son plan eut un succès éclatant, le 46, au combat de Ligny ; Bliicher, attaqué isolément, fut complètement battu et laissa vingt-cinq mille hommes sur le champ • de bataille. Mais cette perte énorme n'affaiblissait que médiocrement un ennemi qui avait en ligne des masses de soldats , et deriière lui, des réserves plus nombreuses encore. Dans la position où se trouvait l'empereur, il lui fallait un avantage plus décisif, une victoire qui anéantît l'armée de Bliicher, et qui lui permît de tomber le lendemain sur Wellington, aQn de l'écraser à son tour. Cette défaite successive des Prussiens et des Anglais avait bien été préparée par les ordres et les instructions qu'il avait envoyés de toutes paits. 3Iais , nous ne saurions trop le répéter, sa destinée était accomplie ; et de funestes malentendus trompèrent les calculs de son génie. Du reste , il pressentait lui-même
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que qno1(|iie incident imprévu viendrait déranger ses combinaisons, et que la foi-tunc lui réservait de nouveaux coups. « Il est sûr que dans ces circonstances, a-t-il dit dans la suite, je n'avais plus en moi le sentiment du sentiment définitif; ce n'était plus ma confiance première. » Ses pressentiments se réalisèrent bien vite. Après deux journées brillantes , dont il était sorti vainqueur, il vint assister à une nouvelle et dernière catastrophe, aux champs de Waterloo.
C'était le 18 juin. La fortune sembla d'abord vouloir continuer sa faveur à nos armes. « Après huit heures de feu et de charges d'infanterie et de cavalerie, dit le rapport officiel , toute larmée vovait avec satisfaction la bataille gagnée et le champ de bataille en notre pouvoir.
» Sur les huit heures et demie , les quatre bataillons de la moyenne garde , qui avaient été envoyés sur le plateau au delà de .^lont-Saint- Jean pour soutenir les cuirassiers, étant gênés par la mitraille, marchèrent à la baïonnette pour enlever les batteries. Le jour finissait;
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une charge faite sur leur flanc par plusieurs escadrons anglais les mit en déroute; les fuyards repassèrent le ravin; les régiments voisins , qui virent quelques troupes appartenant à la garde à la débandade, crurent que c'était de la vieille garde et s'ébranlèrent : les cris « tout est perdu, la garde est repoussée, » se firent entendre; les soldats prétendent même que, sur quelques points, des malveillants apostés ont crié : « Sauve qui peut! » Quoi qu'il en soit, une terreur panique se répandit tout à la fois sur le champ de bataille ; on se précipita , dans le plus grand désordre, sur la ligue de communication : les soldats , les canonniers , les caissons se pressaient pour y arriver ; la vieille garde , qui était en réserve , en fut assaillie , et fut elle-même entraînée.
» Dans un instant, l'armée ne fut plus qu'une masse confuse ; toutes les armes étaient mêlées, et il était impossible de reformer un corps. L'ennemi, qui s'aperçut de cette étonnante confusion, fit déboucher des colonnes de cavalerie; le désordre augmenta; la confusion de la nuit empêcha de rallier les troupes et de leur montrer leur erreur.
» Ainsi, une bataille terminée, une journée de fausses mesures ré- |)arée, de plus grands succès assurés pour le lendemain, tout fut perdu par un moment de terreur panique. Les escadrons mêmes de service, rangés à côté de l'empereur, furent culbutés et désorganisés par ces flots tumultueux , et il n'y eut plus d'autre chose à faire que de suivre le torrent. Les parcs de réserve, les bagages qui n'avaient point repassé la Sambre , et tout ce qui était sur le champ de bataille sont restés au pouvoir de l'ennemi. Il n'y a eu même aucun moyen d'attendre les troupes de notre droite; on sait ce que c'est que la plus brave armée du monde , lorsqu'elle est mêlée et que son organisation n'existe plus.
» Telle a été l'issue de la bataille du Mont-Saint-Jean , glorieuse pour les armées françaises, et pourtant si funeste. »
Une méprise du maréchal Grouchy contribua à ce désastreux résultat. 11 avait été chargé de poursuivre et de tenir en échec les corps prussiens de Bliicher, et il les laissa marcher sur le canon de Waterloo , sans s'y porter lui-même, comme le lui demandait instamment le général Gérard. Grouchy se croyait toujours en présence des Prussiens , quand il n'avait plus devant lui qu'un détachement de leur armée. Cette erreur, contre laquelle il a d'ailleurs énergiquement protesté, et que lui attribue néanmoins avec persévérance l'opinion commune, fondée sur celle de Napoléon et de tant d'autres généraux , témoins oculaires ;
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eetle erreur changea en moins d'une heure, non-seulement les chances d'une grande bataille, mais le sort même de l'Europe entière.
L'empereur connaissait trop bien l'cspiit (jui régnait dans la Chambre des représentants pour ne pas prévoir que la nouvelle de la dispersion de son armée soulèverait contre lui les orages de la tribune. Il sentit donc la nécessité de rentrer au plus tôt dans la capitale , pour y contenir, par sa présence, les ennemis de Tinlérieur, et pour calmer ou prévenir la crise parlementaire. 11 arriva à Paris le 20 juin , ù neuf heures du soir, accompagné du duc de Bassano et des généraux Bertrand, Drouot, Labédoyère et Gourgaud. Il manda aussitôt ses deux frères, Joseph et Lucien, ainsi que l'archichancelier Candjacérès et les ministres à portefeuille. La situation était difllcile : chacun présenta ses moyens de conjurer les dangers publics. Le conseil d'état fut appelé à son tour. L'empereur lui exposa ses malheurs , ses besoins et ses espérances. Comprenant combien il lui importait de ménager la Chambre des représentants , et de ne pas laisser trop apparaître la désharmonie qui pouvait exister entre elle et lui , il affecta de n'attiibuer qu'6 une minorité malveillante les dispositions hostiles qui s'étaient manifestées dans cette assemblée.
Mais Napoléon, s'il se fût abusé réellement sur les dispositions de la majorité des représentants de la France, aurait été bientôt détrompé par leurs actes. L'assemblée obéissait, plus (ju'il n'avait paiu le croiie , à l'impulsion de Lanjuinaisetde La Fayette. Sur la motion de ce dernier, elle se constitua en permanence, et déclara traître à la patrie ([uicontjue tenterait de la dissoudre. Cette rupture , qui allait faire peser une grave responsabilité sur la représentation nationale, porta le dernier coup à l'existence politique de Napoléon. Les Bourbons et l'étranger s'en applaudirent et poussèrent des cris de joie. Ils prévirent qu'une rupture aussi éclatante entre l'empereur et les mandataires du pays amcnerait inévitablement une seconde abdication ou un nouveau 18 brumaire , et que la France libérale sans Napoléon , ne pourrait , pas plus (pie Napoléon sans la France libérale, résister longtemps aux armées coalisées.
Lorsque la l'ésolution des représentants fut connue à l'Élysée-Bourbon , elle jeta la consternation autour de l'empereur. Ses plus zélés serviteurs se laissèrent gagner par le désespoir, et lui conseillèrent de se soumettre à l'inexorable destin qui réclamait de lui un nouveau sa-
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crifice. Regûault de Saint-Jean-d'Angely fut un de ceux qui insistèrent avec le plus de force pour le déterminer à s'immoler une fois encore sur l'autel de la patrie. Alors Napoléon, qui venait d'apprendre d'ailleurs que la Chambre des pairs s'était empressée d'imiter celle des représentants , se sentit vaincu en même temps par ses amis et ses ennemis , et se déclara résolu à abdiquer en faveur de son fils. Un seul homme dans le conseil combattit cette résolution , comme devant livrer de nouveau la France aux étrangers, et cet homme était le même qui avait combattu seul aussi l'établissement du gouvernement impérial. Carnot, quoique toujours dévoué à la cause de la liberté, ne pensait pas que l'on dût compromettre l'indépendance nationale, par excès de méfiance envers l'empereur, et il croyait que ce premier intérêt des nations serait mis en péril par l'éloignement du seul chef que l'armée et le peuple pussent ou voulussent suivre. Quand l'opinion contraire eut
prévalu , il s'appuya sur une tnble , la tète dans ses deux mains , qu'il
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mouilla de ses larmes. Napoléon lui dit alors . <« Je vous ai conuu trop tard. ') L'empereur rédigea ensuite la déclaration suivante :
« Français ! en commençant la guerre pour soutenir l'indépendance nationale, je comptais sur la réunion de tous les efforts, de toutes les volontés, el le concours de toutes les autorités nationales. J'étais fondé à en espérer le succès , et j'avais bra\é toutes les déclarations des puissances contre moi. Les circonstances paraissent changées. Je m'offre en sacriflce à la baine des ennemis de la France. Puissent-ils être sincères dans leui-s déclarations, et n'en avoir jamais voulu (juà ma personne! Ma vie politique est terminée , et je proclame mon (ils . sous le titre de Napoléon 11 , empereur des Français. Les ministres actuels formeront provisoirement le conseil de gouvernement. L'intérêt que je porte à mon fils m'engage à inviter les Chambres à organiser, sans délai, la régence par une loi. Unissez-vous tous pour le salut public et pour rester une nation indépendante. »
Cette déclaration fut aussitôt portée aux deux Chambres. Les représentants, qui l'avaient provoquée, l'accueillirent avec transport. Mais ils ne prirent aucune détermination explicite à l'égard de Napoléon II , dont la légitimité fut vivement soutenue par quehpies orateurs , entre autres par M. Bérenger, de la Drôme. La discussion qui s'établit sur ce point amena à la tribune un homme qui fit dire de lui , dès ce début, qu'il venait recueillir Ihéritage de Mirabeau : c'était Manuel.
La Chambre des représentants crut devoir envoyer une députation à Napoléon pour le féliciter sur sa seconde abdication.
((Je vous remercie, dit-il à ces députés, des sentiments que vous m'exprimez ; je désire que mon abdication puisse faire le bonheur de la France, mais je ne l'espère point; elle laisse l'état sans chef, sans existence politique. Le temps perdu à renverser la monarchie aurait pu être employé à mettre la France en état d'écraser l'ennemi. Je recommande à la Chambre de renforcer promptement les armées; qui veut la paix doit se préparer à la guerre. Ne mettez pas cette grande nation à la merci des étrangers. Craignez d'être déçus dans vos espérances. C'est là qu'est le danger. Dans quelque position que je me trouve, je serai toujours bien si la France est heureuse. »
Cependant les ennemis de la dynastie impériale triomphaient dans la Chambre des représentants; ils avaient écarté la proclamation de Napoléon Il , et nommé une commission de cinq membres , pour former
un gouvernement provisoire, savoir : Fouché, Carnot, Grenier, Quinette et Gaulaincourt. A cette nouvelle. Napoléon s'abandonna à son indignation :
« Je n'ai point abdiqué en faveur d'un nouveau directoii-e, s'écriat-il , j'ai abdiqué en faveur de mon ûls. Si on ne le proclame point , mon abdication est nulle et non avenue. Les Chambres savent bien que le peuple, l'armée, l'opinion, le désirent, le veulent, mais l'étranger le retient. Ce n'est point en se présentant devant les alliés rojeille basse et le genou en terre , qu'elles les forceront à reconnaître l'indépendance nationale. Si elles avaient eu le sentiment de leur position, elles auraient proclamé spontanément Napoléon H. Les étrangers auraient vu alors que vous saviez avoir une volonté, un but, un point de ralliement; ils auraient vu que le 20 mars n'était point une affaire de parti, un coup de factieux , mais le résultat de l'attachement des Français à ma personne et à ma dynastie. L'unanimité nationale aurait plus agi sur eux que toutes nos basses et honteuses déférences. »
Cependant Paris renfermait dans son sein un grand nombre de patriotes qui pensaient, comme Carnot, qu'il fallait se préoccuper avant tout de la défense du pays , et que cette défense n'était guère possible, sans le bras, sans le génie, sans le nom de l'empereur. Les militaires partageaient et proclamaient hautement cette opinion. On criait de toutes parts : « Plus d'empereur, plus de soldats ! » La foule, qui allait toujours croissant autour de l'Élysée-Bourbon , où Napoléon résidait , finit par donner de l'inquiétude aux Chambres et à Fouché , qui menait le gouvernement provisoire et négociait avec l'étranger. On craignait que l'abdication ne parût un jeu aux puissances alliées tant que l'empereur resterait à Paris. Carnot fut chargé de lui faire part des inquiétudes de ses collègues et de l'engager à s'éloigner de la capitale. 11 se rendit dans ce but à TÉlysée, où il trouva Napoléon au bain et seul. Quand il lui eut exposé le sujet de sa visite, le potentat déchu parut supris des alarmes que sa présence excitait. « Je ne suis plus ([u'un simple particulier, dit-il, je suis moins qu'un simple particulier.»
Toutefois , il promit de céder au vœu des Chambres et du gouvernement provisoire , et il se retira , le 2o juin , à la Malmaison , d'où il voulut encore adresser à l'armée une proclamation ainsi conçue :
« Soldats ! quand je cède à la nécessité qui me force de m'éloigner de la brave armée française, j'emporte avec moi l'heureuse certitude
DE ^AP()Lt:()^ 7/..>
(inVllo justilicia p;ir les services éniincnls (juc I;i pntiie ntlcnd d'elle, les éloiies que nos ennemis eux-mêmes ne pcuxent pas lui leluser.
» Soldats! je suivrai vos pas, quoique absent. Je connais tous les corps , et aucun d'eux ne remportera un avantage signalé sur l'ennemi , (|ue je ne rende hommage au courage qu'il aura déployé. Vous et moi nous avons été calomniés. Des hommes indignes d'apprécier vos travaux , ont vu , dans les marques d'attachement que vous m'avez données, un zèle dont j'étais le seul objet; que vos succès futurs leur apprennent que c'était la patrie pai'-dessus tout (|ue vous servie/ en m'obéissant; et que si j'ai (pieique part à votre alïection , je la d(MS à mon ardent amour pour la France, notre mère commune.
I) Soldats, encore (pielques efforts, et la coalition est dissoute. Napoléon vous reconnaîtra aux coups que vous allez porter.
» Sauvez l'honneur, l'indépendance des Français; soyez jusqu'à la lin tels que je vous ai cormus depuis vingt ans, et vous serez invincibles. »
A la Malmaison , Napoléon était encore trop voisin de Paris |)our ne pas donner de l'ombi-age à ses ennemis. Fouché appréhendait toujours quelques nouvelles résolutions de sa part; aussi le (it-il garder réellement à vue par le général Becker, sous prétexte de veiller à sa sûreté. Le 27 juin , sur le bruit de l'approche des alliés , dont une manœuvre imprudente lui paraissait offrir d'ailleurs l'occasion de les battre complètement, il écrivit au gouvernement provisoire pour se mettre à sa disposition comme soldat :
« En abdiquant le pouvoir, dit-il, je n'ai pas renoncé au plus noble droit de citoyen, au droit de défendre mon pays.
» L'approche des ennemis de la capitale ne laisse plus de doutes sur leurs intentions, sur leur mauvaise foi.
') Dans ces graves circonstances , j'offre mes services comme généi-al , me regardant comme le premier soldat de la patrie. "
Ceux qui avaient exigé l'abdication de l'empereur ne pouvaient guère replacer à la tête de l'armée le grand capitaine qu ils avaient fait descendre du trône. Ils savaient bien qu'un soldat tel que lui n'avait d'autre rang que celui de généralissime , et que l'accepter pour auxiliaire . c'était le reprendre pour maître. Ils refusèrent donc, et leur réponse causa la plus vive irritation à Napoléon. Il paila de se remettre à la tête de l'armée et de tenter un coup d'état, une répétition du ^8 brumaire. Mais le duc de Bassano l'en dissuada , en lui faisant comprendre que
HFSTOIRË DE NAPOLÉON.
les Circonstances n'étaient plus les mêmes qu'en l'an vni Obligé de ce der, ,1 quitta la Malmaison, et partit pour Rochefort, dans l'intention de passer aux Etats-Unis d'Amérique.
CHAFITRK LUI
Ai-rivt'e (le Napoléon à Rocliofort. Lettre au prince régont. Il se rend sur le Helléiophon , et
fait voile pcKir l'Angleterre. La conduite du ministère anglais à son égard. Contraste
avec la vive sympatiiieiiue lui témoigne la nation hritanniipic. Napoléon
proleste contre la destination ([ue lui assigne le cabinet anglais.
Il est embar(|ué sur If IVorth u mberlnnd et dirigé
sur Sainte-Hélène.
ECRER, à qui le gouvernement provisoire avait confié la tâche difficile de surveiller son illustre maître , à la Malmaison , reçut l'ordre de l'accompagner jusqu'à Rochefort, et de ne le quitter qu'à bord du vaisseau qui le conduirait au delà des mers. Ce brave général avait dit à l'empereur en l'abordant : « Je suis chargé d'une mission pénible, et je forai tout ce qui dépendra de moi pour m'en acquitter à votre satisfaction. » 11 eut le bonheur de tenir parole, et de ne pas s'oublier un instant; jamais il ne s'écarta de la déférence et des égards qu'il devait à la grandeur déchue et au génie malheureux.
Napoléon , parti de la Malraaison le 29 juin , ariiva à Rochefort le 5 juillet. Le lendemain , son frère Joseph vint l'y rejoindre. Pendant
son séjour dans cette ville , l'empereur entendit constamment autour de sa demeure de vives acclamations ; plusieurs fois il parut au balcon de la préfecture où il était logé , et il reçut toujours de nouveaux témoignages de Taffeclion profonde que lui gardait le peuple. Il s'embarqua , le 8 judlet, avec riiitention de se rendre aux Etats-Unis, et avec la ferme confiance que les sauf-conduits que le gouvernement provisoire lui avait promis pour ce trajet , lui seraient expédiés sans obstacle et sans retard par les alliés. J3cux jours après , il envoya Las Cazes et Savary à bord du Bellérop/ion , pour savoir du commandant de la croisière anglaise s'il n'avait pas reçu des ministres de S. M. Britannique Tordre formel de ne pas s'opposer à son passage. Nulle instruction n'était encore parvenue au capitaine Maitland , qui commandait le Belléroplion , et qui se contenta de déclarer qu'il allait en référer à l'amiral. Le 4 4 , Napoléon était toujours à l'ile d'Aix , à attendre une réponse. Ce silence prolongé lui causa quelque impatience , et il voulut sorliienfin de l'incertitude où on le laissait depuis quatre jours. Las Cazes , accompagné de Lallemand, retourna auprès du capitaine 3Iaitland, qui persista dans ses déclarations négatives , et qui offi'it du reste de recevoir lempereur à son bord et de le conduire en Angleterre, où il trouverait tous les bons traitements et les égards qu'il pouvait désirer.
Lorscjue Las Cazes et Lallemand eurent rendu compte du résultat de leur mission , Napoléon réunit autour de lui ses compagnons d'infortune, et les consulta sur le parti qu'il avait à prendre. On avait devant soi une croisière qu'il ne fallait pas espérer de forcer, et derrière , une terre que l'invasion des étrangers et le retour des Bourbons allaient rendre inhospitalière pour tout ce qui portait le nom de Napoléon, et aussi pour tout ce qui s'était associé de trop près à sa gloire. Dans une situation aussi critique, l'empereur pensa qu'il navait rien de mieux à faire que de s'adresser à la générosité du peuple anglais, et de le choisir solennellement pour son hôte. Il prit alors la plume, et écrivit au prince régent ces lignes mémorables :
(( Altesse royale , en butte aux factions qui divisent mon pays , et à l'inimitié des plus grandes puissances de 1 Europe , j'ai consommé ma carrière politique. Je viens, comme il lémislocle, m'asseoir sur le foyer du peuple britannique ; je me mets sous la protection de ses lois, que je réclame de Votre Altesse royale , comme celle du plus puissant, du plus constant, du plus généreux de mes ennemis. »
OK NM'OLKON.
Las Gazes el Gourtiiuid portèio.il cette lettre au capitaine Ma.thu.d à qui ils annoueèrent que .Napoléon se lendrait le lendemain matin a son bord, l-n elM, le 15, aux preniiers rayons du jour, le brick l'Épervier conduisit le grand bonnne sur le BeUcrophon. Au moment d'aborder, rcmpercur s'étanl aperçu que le général BecKer lappro-
cbait. sans doute pour lui faire ses adieux , il lui dit vivement . « Uelirez-vous , général ; je ne veux pas qu'on puisse croire qu'un Français est venu me livrer à mes ennemis. » Mais en prononçant ces paroles , il lui tendit la main et ne le lit éloigner (ju après l'avoir serré une dernière fois dans ses bras.
En arrivant sur k BeUérophon, Napoléon dit au capitaine : « Je viens à votre bord me mettre sous la protection des lois de F Angleterre. » Cet officier le conduisit aussitôt dans sa chambre où il Tinslalla. Le len-
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demain, l'empereur se rendit à bord du Superbe, monté par Tamiral Hotham qui commandait la station. Il revint , le même jour , sur ie Belléroplion , qui cingla immédiatement vers TAngleterre. L'amiral Hotham , dans la visite que lui fit Napoléon , déploya , selon le témoignage irrécusable de Las Gazes , « toute la grâce et toute la recherche qui caractérisent l'homme d'un rang et d'une éducation distingués. » Du reste , « l'empereur, dit le même auteur, ne fut pas au milieu de ses plus cruels ennemis , de ceux que Ion avait constamment nourris des bruits les plus absurdes et les plus irritants , sans exercer sur eux toute l'influence de la gloire. Le capitaine , les ofliciers , l'équipage , eurent bientôt adopté les mœurs de sa suite ; ce furent les mêmes égards, le même langage , le même respect. S'il paraissait sur le pont , chacun avait le chapeau bas... Enfin, Napoléon, à bord du Belléroplion, y était empereur. »
Arrivé à Torbay, le 24 juillet , le capitaine Maitland fit prendre les ordres de lord Reith , son amiral général , qui lui enjoignit de se rendre à Plymouth, où le Belléroplion mouilla en effet le 26.
Dès qu'on eut appris, sur les côtes d'Angleterre, que l'empereur approchait , la curiosité la plus vive s'y manifesta. La rade de Torbay se couvrit de bateaux , et un empressement, mêlé d'admiration , éclata partout au nom de Napoléon. Cet accueil du peuple contrastait trop avec le sort que le gouvernement britannique réservait à l'empereur, pour que les ministres du roi Georges ne cherchassent pas à prévenir et même à empêcher les démonstrations qui accusaient si hautement l'atroce politique dont ils allaient se faire les instruments. A Plymouth , le Belléroplion fut entouré de canots armés , qui eurent ordre de faire feu sur les curieux pour les écarter. Malgré ces instructions sauvages, l'Angleterre tout entière sembla courir à Plymouth dans l'espoir de voir le héros de la France , et la mer continua à se couvrir de vaisseaux autour de celui qui servait de prison au grand homme.
Au milieu des acclamations dont il était l'objet, de la part d'une nation qui avait été si longtemps son ennemie , Napoléon était impatient d'apprendre à quel parti le gouvernement britannique s'arrêtait enfin à son égard. Lord Keith était bien venu à bord du Belléroplion , mais sa visite , pleine de froideur et de réserve , n'avait duré qu'un instant. 11 revint dans les derniers jours de juillet , avec le chevalier Bonbury , et ce fut pour lever , d'une manière cruelle , l'incertitude de
rempei-eur : il était porteur d'une note ministérielle qui assignait l'ilc de Sainte-Hélène pour résidence au (/énéral Bomparle. C'était un arrêt de déportation que le climat était chargé de commuer en sentence de mort. Quand Napoléon apprit, de la bouche de l'amiral, cette résolution du cabinet anglais , il laissa éclater son indignation , et protesta de toutes ses forces contre une violation aussi manifeste du droit des gens. « Je suis l'hôte de l'Angleterre , dit-il, je ne suis point son prisonnier ; je suis venu librement me placer sous la protection de ses lois ; on viole sur moi les droits sacrés de l'hospitalité ; je n'accéderai jamais volontairement à l'outrage qu'on me fait ; la violence seule pourra m'y contraindre. »
Pour rendre ensuite plus cruelle la déportation à laquelle on le condamnait, on voulut limiter à trois le nombre des personnes qui pourraient le suivre , et on eut même soin d'en exclure Savary et Lallemand. Ces deuxfldèles serviteurs de Napoléon durent croire qu'ils allaient devenir victimes d'une extradition , et qu'on les destinait à l'échafaud que Louis XYlll venait de dresser par son ordonnance du 24 juillet, dans laquelle ils étaient compris l'un et l'autre.
Que se passait-il pourtant dans l'âme de Napoléon, après la notification de l'arrêt homicide que lord Keith lui avait transmis? La prison dans l'exil, pour arriver à une mort lente et douloureuse, ([uelle destinée pour celui dont la vaste et subhme ambition se trouva plus d'une fois à l'étroit dans l'exercice de la suprématie européenne ! pour le héros qui voyait afûuer les souverains les plus orgueiUeux dans ses antichambres ! Va-t-il donner au monde l'exemple d'une résignation inouïe, ou le spectacle d'un vulgaire désespoir? 11 fait appeler Las Cazes , il l'interroge sur Sainte-Hélène , il lui demande s'il sera possible d'y supporter la vie; puis, slnterrompant tout à coup, il lui dit : « Mais après tout, est-il bien sûr que j'y aille? Un homme est-il donc dépendant de son semblable, quand il veut cesser de l'être? Mon cher , j'ai parfois l'envie de vous quitter, et cela n'est pas bien difficUe. » Las Cazes combat cette disposition d'esprit qui le remplit d'alarmes , et pour réconcilier Napoléon avec la vie dont il parait fatigué , il fait passer devant lui une lueur d'avenir. « Qui connaît les secrets du temps? » dit-il. Puis comme l'empereur revient sur l'ennui qui l'attend à Sainte- Hélène , Las Cazes lui laisse entrevoir la possibilité de vivre du passé, et l'empereur lui répond : « Eh bien! nous écrirons nos Mémoires.
Oui, il faudra travailler; le travail aussi est la faux du temps. Après tout, on doit remplir ses destinées ; c'est aussi ma grande doctrine ; eli bien ! que les miennes s'accomplissent. » Ainsi Napoléon est revenu à lui-même ! Si la méchanceté, la déloyauté, l'ingratitude des hommes le poussent un instant au désespoir par le dégoût , et semblent l'avoir enfin accablé , il se relève aussitôt par le sentiment de sa gloire passée et de sa puissante nature.
Le Betlérophon sortit , le A août , de la rade de Plymouth ; mais il ne se dirigea pas vers le sud , et remonta au contraire la Manche. Napoléon apprit alors qu'il allait passer sur un autre bâtiment , le Norl/mm' berlaïut, destiné à le transporter à Sainte-Hélène. Les paroles énergiques qu'il avait adressées à lord Keith , lors de sa funeste communication , pouvaient être perdues pour l'histoire ; il les reproduisit dans une protestation formelle qui fut envoyée à l'amiral et qui mérite d'être citée textuellement .
« Je proteste solennellement ici , à la face du ciel et des hommes , contre la violence qui m'est faite , contre la violation de mes droits les plus sacrés , en disposant , par la force , de ma personne et de ma hberté. Je suis venu librement à bord du Bellérophon , je ne suis pas prisonnier, je suis l'hôte de l'Angleterre. J'y suis venu à l'instigation même du capitaine , qui a dit avoir des ordres du gouvernement de me recevoir, et de me conduire en Angleterre avec ma suite , si cela m'était agréable. Je me suis présenté de bonne foi , pour venir me mettre sous la protection des lois d'Angleterre. Aussitôt assis à bord du Bellérophon, je fus sur le foyer du peuple britannique. Si le gouvernement, en donnant des ordres au capitaine du Bellérophon de me recevoir ainsi que ma suite , n'a voulu que me tendre une embûche , il a forfait à l'honneur et flétri son pavillon.
» Si cet acte se consommait , ce serait en vain que les Anglais voudraient parler désormais de leur loyauté, de leurs lois et de leur liberté; la foi britannique se trouvera perdue dans l'hospitalité du Bellérophon.
» J'en appelle à l'histoire . elle dira qu'un ennemi qui fit vingt ans la guerre au peuple anglais , vint librement , dans son infortune , chercher un asile sous ses lois. Quelle plus éclatante preuve pouvait-il lui donner de son estime et de sa confiance? Mais comment répondit-on, en Angleterre , à une telle magnanimité? On feignit de tendre une main hos-
Dli NAPOLÉON.
pilalière à cet ennemi ; et quand il se fut livré de bonne foi , on l'immola. »
L'empereur quitia le Bellcroplion le 7 août , et fut conduit sur le Norlliumberland que commandait l'amiral Cockburn. On saisit ce moment pour désarmer toutes les personnes de sa suite : mais un reste de pudeur ût respecter son épée. Ses effets furent visités par l'amiral lui-
même , aidé d'un officier de douanes. On lui enleva quatre mille napoléons , et on ne lui en laissa ({ue quinze cents pour subvenir aux besoins de son service. Lorsqu'il avait fallu se séparer des fidèles amis à qui l'on avait refusé la faveur de partager sa prison et son lointain exil , Savary, tout en pleurs, s'était jeté à ses pieds et lui avait baisé les mains. « L'empereur , dit Las Gazes , calme , impassible , reml)rassa , et se mit en route pour gagner le canot. Chemin faisant, il saluait gracieuse-
ment de la tète ceux qui étaient sur son passage. Tous ceux des nôtres, que nous laissions en arrière , étaient en pleurs ; je ne pus m'empècher de dire à lord Keilli, avec qui je causais en ce moment : « Vous observez , milord , qu'ici ceux qui pleurent sont ceux qui restent. »
CHAPITIU: LIV
l.a ir.ivcrsép. Arrivée à Sanite-lli-lene. Sejtjur (Uns relte ile jii-inii ;iil ile|).irl de I.JisCist^s.
! iiH avait été d'une «xtrême politesse, mais iiissi d'une grande réserve , dans ses relations i\ec les Français du Bellérophon. Cockburn ne fut pas moins poli, et montra plus d'in- Itérét et de respect pour le grand homme dont :'û se trouvait passagèrement l'involontaire igeôlier.
^g Cependant les ministres anglais avaient été fort mécontents des égards que Napoléon avait obtenus du capitaine Maitlandet de son équipage. Ils blâmèrent surtout cet officier d'avoir donné à son prisonnier le titre qu'il portait sur le trône; et ils prirent les précautions les plus sévères , pour que rien de semblable ne se renouvelât sur le iSorllumberland. Ils déclarèrent, dans leurs instructions, que la qualification de général serait la seule permise envers le potentat déchu. Lorsque Napoléon apprit toutes ces petitesses , imagi nées pour l'humilier , il s'écria . '< Qu'ils m'appellent comme ils voudront, ils ne m'empêcheront pas d'être moi! »
Le ^ I août, le Norllmmberland sortit du canal de la 3Ianche, Lorsqu'il passa à la hauteur du cap de la Hogue , Napoléon reconnut les côtes de France. Il les salua aussitôt, en étendant ses mains vers le rivage,
et s'écria d'une voix émue : « Adieu , terre des braves! adieu , chère France ! quelques traîtres de moins , et tu serais encore la maîtresse du monde ! » Tels furent les derniers adieux du grand homme à la noble terre du grand peuple !
Pendant la traversée , l'empereur fut un jour surpris sur le pont , dans sa promenade habituelle de l'après-dîner , par un violent orage. 11 ne voulut pas rentrer, et se contenta de se faire apporter, pour braver une pluie abondante , la fameuse redingote grise , que les Anglais euxmêmes ne considéraient qu'avec admiration et respect.
La lecture des journaux servait de passe-temps à l'empereur. Il était rare qu'il n'y rencontrât des injures et des mensonges dirigés contre lui. Mais tout cela ne pouvait l'atteindre, et il dit à Las-Cases à ce sujet : <( Le poison ne pouvait plus rien sur Mithridate : eh bien , la calomnie , depuis I8i4 , ne pourrait pas davantage contre moi. »
Le ^ 5 octobre , le Norlhumberland mouilla dans la rade de Sainte- Hélène ; le 16 , l'empereur descendit à terre avec l'amiral et le général
DE NAPOLEON 7ô5
Bertrand, 11 s'établit d'abord au Briars, clioz un négociant de l'île, nommé Balcombe.
Ce n'était là (ju'une demeure provisoire : sa résidence définitive était fixée à LongNvood , maison de campagne du gouverneur, (pi'il avait visitée en arrivant, et qui n'était pas encore disposée pour le recevoir. Il trouva toutefois chez M. Balcombe tous les égards auxquels il avait droit, et quelques ressources contre l'ennui. Cette digne famille ne négligeait rien de ce qui pouvait contribu«M- à adoucir les désagréments de sa situation.
Pendant son séjour au Briars , Napoléon ne sortit qu'une seule fois pour aller visiter le major du régiment de Sainte-lJélène. ll^s'occupait de ses mémoires , et faisait de longues dictées soit à Las-Cases , soit à son fils , soit à Slontholon , soit à Gourgaud et à Bertrand. Ses promenades habituelles se passaient dans les allées couvertes et les taillis du Briars , d'où l'on n'apercevait que d'affreux précipices.
Le jai'din de M. Balcombe était cultivé par un vieux nègre nommé Tobie. C'était un Indien-Malais qu'un équipage anglais avait enlevé frauduleusement et vendu comme esclave. L'empereur, dans ses promenades , rencontrait souvent ce malheureux , et lui témoignait beaucoup d'intérêt; il paraissait décidé à payer son affranchissement, et ne parlait jamais de son enlèvement qu'avec la plus vive indignation. Un jour qu'il s'était arrêté devant lui, il ne put contenir les pensées qui se pressaient dans son âme , et il se mit à dire : « Ce que c'est pourtant que cette pauvre machine humaine ! pas une enveloppe qui se ressemble; pas un intérieur qui ne diffère ! . . . Faites de Tobie un Brutus , il se serait donné la mort ; un Esope , il serait peut-être aujourd'hui le conseiller du gouverneur; un chrétien ardent et zélé, il porterait ses chaînes en vue de Dieu, et les bénirait. Pour le pauvre Tobie , il n'y regarde pas de si près; il se courbe et travaille innocemment! » Et, après l'avoir considéré quelques instants en silence , il dit en s'éloignant : « Il est sûr qu'il y a loin du pauvre Tobie à un roi Bichai'd ! . . . Et toutefois , continua-f-il en marchant , le forfait n'en est pas moins atroce ; car cet homme, après tout, avait sa famille, ses jouissances, sa propre vie; et l'on a commis un horrible forfait en venant le faire mourir ici sous le poids de l'esclavage. » Et, s'arrêtant tout à coup , il dit à Las-Cases : « Mais je lis dans vos yeux; vous pensez qu'il n'est pas le seul exemple de la sorte à Sainte-Hélène! Mon cher, il ne saurait v avoir ici le moin-
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tire rapport; si l'attentat est pins relevé, les victimes aussi olfrent bien d'autres ressources. On ne vous a point soumise des souffrances corporelles; et, l'eût-on tenté, nous avons une àme à tromper nos tyrans !.. Notre situation peut même avoir des attraits ! . . . Nous demeurons les martyrs d'une cause immortelle'... Des millions d'hommes nous pleurent, la patrie soupire , et la gloire est en deuil!. . Les maiheurs ont aussi leur héroïsme et leur gloire! ... L'adversité manquait à ma carrière!... Si je fusse mort sur le trône, dans les nuages de ma toute-puissance , je serais demeuré un problème pour bien des gens; aujourd'hui, grâce au malheur, on pourra méjuger à nu ! »
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Napoléon quitta le Briars , le 18 décembre , pour aller habiter Longwood. Cette nouvelle demeure lui offrit plus de commodités, mais il n'y rencontra pas moins de gène et de tracasseries de la part de ses
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geôliers. On plaça des sentinelles sous ses fenêtres, et on l'entoura des précautions les plus vexatoii-es et les plus humiliantes, lien fit écrire à l'aniii-al par Montliolon , ne voulant pas traiter directement aucun de ces objets avec lui , afin de ne point se commettre, dit-il, à la discrétion de quelqu'un auquel il donnerait le droit de dire à faux : « L'empereur m'a dit cela. »
Dans une de ses pi'omenades à cheval, vers la fin de décembre, il fut obligé de mettre pied à tei're , à cause du mauvais état des chemins , et s'enfonça tellement des deux jambes dans la boue, qu'il n'en sortit pas sans de pénibles efforts et quehpies appréhensions. « Voici, dit-il, une sale aventure. » Et, lorsqu'il se fut tiré d'embarras, il ajouta: «Si nous avions disparu ici , qu'eùt-on dit en Europe? Les cafaids prouveraient sans nul doute que nous avons été engloutis pour nos crimes. »
Presque tous les Anglais qui passaient dans ces parages faisaient une station à Sainte-Hélène, pour y voir Tillustre victime de leur gouvernement. Kapoléon les accueillait toujours avec autant de grâce que de dignité ; et , comme ils le trouvaient bien différent du portrait (ju'on leur en avait fait pendant vingt ans, ils s'excusaient d'avoir pu croire les atrocités publiées sur son compte, u Eh bien! dit Napoléon à l'un d'eux, en souriant, c'est à vos ministres pourtantque j'ai l'obligation de toutes ces gentillesses; ils ont inondé l'Europe de pamphlets et de -libelles contre moi. Peut-être auraient-ils à dire pour excuse qu'ils ne faisaient que répondre à ce qu'ils ivcevaient de France même : et ici , il fautêtre juste, ceux d'entre nous ([u'on a vus danser sur les ruines d<' leur patrie, ne s'en faisaient pas faute, et les tenaient abondamment pourvus. »
Cependant l'amiral avait à co'ur de répondre aux plaiutes que Moiitholon lui avait transmises. 11 vint s'en expliquer avec l'empereur, cl ils se séparèrent contents l'un de l'autre. Le sous-gouverneur, colonel Skelton, traitait également Napoléon avec beaucoup de prévenances. L'empereur le retint souvent à dîner avec sa femme.
Le \" janvier 1816, tous les compagnons d'infortune du grand homme se réunirent pour lui présenter leurs hommages, à l'occasion de la nouvelle année. Napoléon , à qui cette solennité rappelait les beaux jours de sa toute-puissance, ne laissa rien apercevoir de l'intime comparaison qui se faisait en lui , entre la réception familière de Longwood et les audiences pompeuses des Tuileries. Il accueillit affectueusemerit
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les courtisans du malheur, et les fit tous déjeuner chez lui en famille. « V^ous ne composez plus qu'une poignée au bout du monde, leur dit-il , et votre consolation doit être au moins de vous y aimer. »
Tous les jours, on apercevait autour de Longwood des matelots qui bravaient les sentinelles et les consignes pour s'approcher de la demeure et voir la ligure du héros prisonnier. « Ce que c'est pourtant que le pouvoir de l'imagination! disait Napoléon. Tout ce qu'elle peut sur les
liorames? Voilà des gens qui ne me connaissaient point, qui ne m'avaient jamais vu , seulement ils avaient entendu parler de moi ; et que ne sentent-ils pas , que ne feraient-ils pas en ma faveur? Et la même bizarrerie se renouvelle dans tous les pays , dans tous les âges , dans tous les sexes ! Voilà le fanatisme ! oui , l'imagination gouverne le monde ! »
L'espace dans lequel Napoléon pouvait se promener à cheval ne lui permettait pas une course de plus d'une demi-heure; encore fut-il bien-
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tôt conduit à y renoncer. Tînitôt c'était un ofOcier anglais qui s'offensait d'être obligé de rester en arrièie, et (jui voulait se mêler à la compagnie de l'empereur, tantôt c'était un soldat, ou un caporal, qui entendait mal sa consigne et qui le mettait en joue.
Le climat et la captivité ne tardèrent pas à porter leurs fruits. La santé de Temperenr s'altéra d'une manière sensible. Il n'avait pas une constitution aussi forte qu'on le supposait communément. Selon lexpression de l'uQ de ses compagnons dinfortune, <« son corps était bien loind'ètre de fer ', c'était seulement son moral. » Le docteur O'Méara , chirurgien anglais, lui donna ses soins et obtint dans la suite toute sa confiance.
Les journaux apportèrent successivement à Sainte-Hélène la nouvelle de la mort de Murât , du soulèvement et du supplice de Portier, du procès et de Texécution de Ney. Lorsque Las-Cases lut, en présence de l'empereur, le journal qui annonçait la mort si tragique du roi de Naples , Napoléon lui saisit vivement la main et s'écria en même temps , sans ajouter un mot de plus : « Les Calabrais ont été plus humains, plus généreux que ceux qui m'ont envoyé ici. »
Il ne se montra nullement surpris de la tentative de Porlier. « A mon retour de l'ile d'Elbe, dit-il, ceux des Espagnols qui avaient été les plus acharnés contre mon invasion , qui avaient acquis le plus de renommée dans la résistance, s'adressèrent immédiatement à moi : ils m'avaient combattu, disaient-ils, comme leur tyran ; ils venaient mimplorer comme un libérateur. Ils ne me demandaient qu'une légère somme pour s'affranchir eux-mêmes et produire, dans la Péninsule, une révolution semblable à la mienne. Si j'eusse vaincu à Waterloo , j'allais les secourir. Cette circonstance m'explique la tentative d'aujourd'hui. Nul doute (lu'elle ne se renouvelle encore. Ferdinand , dans sa fureur, a beau vouloir serrer son sceptre avec rage , un de ces beaux malins il lui glissera de la main comme une anguille.
Il trouvait que Ney avait été aussi mal attaqué que mal défendu , et il s'indignait d'une condamnation qui violait une capitulation sacrée. L'exécution du maréchal n'était pas qualifiée moins sévèrement par le prisonnier de Sainte-Hélène, qu'elle ne l'a été plus tard, dans l'en-
' Il est cependant peu d'hommes qui aient supporté d'aussi grandes fatigues que Napoléon. On cite parmi ses courses extraordinaires celle de Valladolid à liurgos (trente-cinq lieues d'Espagne ) , qu'il fit en cinq heures et demie à franc étrier.
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. ceinte même de la Chambre des pairs , par un grand écrivain et un illustre général.
Passant ensuite au refus de clémence qu'avait essuyé madame Lavalette et à l'évasion de son maii , l'empereur faisait ressortir l'imprudence de la politique inexorable des Bourbons. <« Mais les salons de Paris , disait-il , montraient les mêmes passions que les clubs , la noblesse recommençait les jacobins.. . Nos Françaises du moins , ajoutaitil, illustraient leurs sentiments : madame Labédoyère avait failli expirer de douleur ; madame Ney avait donné le spectacle du dévouement le plus courageux ; madame Lavalette allait devenir l'héroïne de l'Europe. »
Napoléon ne s'en tenait pas à la politique contemporaine. Quand, d'un coup d'œil prompt et sûr, il avait rapidement parcouru l'Europe actuelle et résumé le présent, à grands traits, il se plaisait à se rejetei* dans le passé et à faire comparaître devant lui les hommes et les événements remarquables de l'histoire, dont il revisait les jugements , du haut de sa puissante raison et de son incomparable sagacité. Dans une de ces excursions dans le domaine de l'antiquité, il lui arriva de s'arrêter à la lutte opiniâtre des plébéiens et des patriciens de l'ancienne Rome, et il signala les erreurs et les contradictions que la postérité avait consacrées à l'égard des Gracques. « L'histoire, dit-il, présente en résultat les Gracques conmie des séditieux, des révolutionnaires, des scélérats; et, dans les détails, elle laisse échapper qu'ils avaient des vertus , qu'ils étaient doux , désintéressés , de bonnes mœurs , et puis , ils étaient les fils de l'illustre Cornélie , ce qui , pour les grands cœurs, doit être tout d'abord une forte présomption en leur faveur. D'où pouvait donc venir un tel contraste? Le voici : c'est que les Gracques s'étaient généreusement dévoués pour les droits du peuple opprimé, contre un sénat oppresseur, et que leurs grands talents , leur beau caractère , mirent en péril une aristocratie féroce qui triompha , les égorgea et les flétrit. Les historiens du parti les ont transmis avec cet esprit.
') Dans cette lutte terrible de l'aristocratie et de la démocratie , qui vient de se renouveler de nos jours , ajouta-t-il ; dans cette exaspération du vieux terrain contre l'industrie nouvelle qui fermente dans toute l'Europe , nul doute que , si l'aristocratie triomphait par la force, elle ne trouvât partout beaucoup de Gracques et ne les traitât à l'avenant tout aussi bénignement que l'ont fait leurs devanciers. »
Au moment où Napoléon prononçait ces paroles, les fnrciii.s de \\\ristocratie contemporaine n'étaient plus nne simple liypollièse. La réaction de 1815 désolait la France : le sang de Labédoyere , de iS'ey , de Ghartran et de Moulon-Duvernet se mêlait à celui de Brune et de Hamel. Les exécuteurs des hautes-œuvi*es de l'étranger et de la couronne complétaient la tâche des assassins qu'avait vomis la populace de quelques cités méridionales.
Et n'était-ce pas le plus illustre et le plus redouté des démocrates que l'aristocratie avait entendu enfermer à Sainte-Hélène , pour l'y assassiner lentement ? Que Napoléon, sur son rocher, rappelle à Las-Cases les services qu'il a rendus aux rois , qu'il les accuse d'ingratitude , et qu'il se vante « d'avoir retenu contre eux ce qu'ils ont déchaîné contre lui' ; » ce souvenir pourra servir à explitpier sa chute et à justifier l'abandon des peuples comme les rigueurs inattendues de la Providence ; mais les rois n'en ont pas moins persisté à poursuivre en lui « le premier soldat, le grand représentant, le messie» des principes démocratiques- , titre glorieux dont il s'est justement paré et montré jaloux aussi à Long- \vood\ et qu'il aurait dû toujours préférera celui de sauveur de la royauté et de bienfaiteur de l'ai'istocratie.
Cependant l'idée funeste qui avait préparé sa décadence lui revenait parfois au fond de l'abîme. Le messie révolutionnaire se suiprenait à vouloir être encore le médiateur du passé et de l'avenir, l'homiiîe des rois et des peuples. Cette incompatibilité que nous avons cherché à démontrer s'effaça surtout devant lui à l'occasion de la déclaration des souverains, du 2 août 1815. « Si l'on est sage en Europe, dit-il, si l'ordre s'étabht partout, alors nous ne vaudrons plus ni l'argent ni les soins que nous coûtons ici , on se débarrassera de nous; mais cela peut se prolonger encore quelques années, trois, quatre ou cinq ans : autrement, et , à part les événements fortuits qu'il n'est pas donné à l'intelhgence humaine de prévoir, je ne vois guère que deux grandes chances bien incertaines pour sortir d'ici : le besoin que pourraient avoir de moi les rois contre les peuples débordés; ou celui que pourraient avoir les peuples soulevés, aux prises avec les rois; car, dans cette immense
' Mémorial , tome II.
^ Napoléon dJsiiplinu la démocratie et la rendit conquérante ; mais il ne l'organisa pas, comme on la prétendu à tort , puisiiue cette organisation est encore à faire. Quand il voulut ii.stitucr, te fut le passé qu'il consulta , et il ne fit que delà monarchie et de laristocratie héréditaires.
' Mémorial , tome ni , page 72.
lutte du présent contre le passé , je suis l'arbitre et le médiateur naturel ; j'avais aspiré à en être le juge suprême; toute mon administration au dedans, toute ma diplomatie au dehors, roulaient vers ce grand but. L'issue eût été plus facile et plus prompte; mais le destin en a ordonné autrement. Eulin une dernièi-e chance , et ce pourrait être la plus probable , ce serait le besoin qu'on aurait de moi contre les Russes , car, dans l'état actuel des choses, avant dix ans, toute l'Europe peut être cosaque , ou toute en répubUque. Voilà pourtant les hommes d'état qui m'ont renversé »
L empereur trouvait ensuite que la déclaration du 2 août, à son égard, était difficile à expliquer, par le caractère personnel des souverains .
" François! disait-il, est religieux , et je suis son fils.
» Alexandie ! nous nous sommes aimés !
» Le roi de Prusse ! je lui ai fait beaucoup de mal sans doute , mais je pouvais lui en faire davantage ; et puis n'y a-t-il donc pas de la gloire, une véritable jouissance à s'agrandir par le cœur!
» Pour l'Angleterre , c'est à l'animosité de ses ministres que je suis redevable de tout; mais encore serait-ce au prince régent à s'en apercevoir, à interférer, sous peine d'être noté de fainéant ou de protéger -une vulgaire méchanceté.
» Ce qu'il y a de sûr, c'est que tous ces souverains se compromettent, se dégradent, se perdent en moi »
Grand homme , laissez donc les souverains se compromettre , se dégrader, se perdre en vous! cela rentre encore dans votre mission; car vous n'avez pas été envoyé pour « affermir les rois , » bien qu'il vous soit échappé de le dire et que vous ayez agi quelquefois dans ce sens, mais au contraire pour continuer la démolition de l'édifice monarchique et pour contribuer à la ruine de la royauté , par vos revers autant que par vos triomphes !...
La décision souveraine qui excitait si vivement l'indignation de l'empereur, et qui le conduisait à lappeler ce qu'il avait fait pour ses augustes signataires , était ainsi conçue :
« Napoléon Bonaparte étant au pouvoir des souverains alliés. Leurs Majestés le roi du royaume-uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande, l'empereur d'Autriche, l'empereur de Russie et le roi de Prusse, ont agréé, en vertu des stipulations du traité du 25 mars i8l5, sur les
DK ^.\poLl^o^'.
mesures les plus propres à rendre impossible toute entreprise de sn pari contre le repos de l'Europe.
« Art. I*^ rVapoléon Bonaparte est considéré, par les puissances qui ont signé le traité du 20 mars dernier, comme leur prisoiniier.
» Art. 2. Sa pirde est spécialement confiée au gouvernement britannique ,etc., etc. »
Le gouvernement anglais ayant ainsi consenti à se faire rinstrument des haines de la \ieille Europe , au mépris du droit des gens , il ne manquait plus au royal geôlier de Windsor que de clieiclier à son tour un instrument subalterne que la nature eût formé à dessein pour Texécution rigoureuse de l'arrêt prononcé par les souverains ; ses ministres, Gastlereagh et Hathurst , trouvèrent lludson-Lowe.
CHAPITRK LV
Hudson-I,owe. Lulle jniirnalièie de Na|ioléon conire les prétentions et les procédés oïlieux du
gouverneur. Sotiffrancrs et affaissement de l'enipcreur. I.as Cas«s
forcé de se séi.arer de Napoléon
CDSON-LOWE ! A ce nom , l'horreur et le dégoût soulèvent toutes les Ames honné- !> tes.. . Keitli et Cockburn , vous aviez laissé apercevoir un reste d'admiration pour la gloire, quelque respect pour le génie, de la sympathie pour la grandeur de la renommée et de l'infortune : que vous compreniez mal voti"e mission ! Vous crûtes bonnement que Ton vous avait chargés de surveiller, de garder le héros de la France... Honneur à votre inintelligence ! Voici venir un geôlier qui entendra mieux les intentions de ses augustes maîtres ; il vous apprendra , lui, ce que la vengeance et
HISTOIIU-: DE NAPOLEON. 7r.5
la peur ' exigeaient de vous , et ce qu'elles peuvent obtenii- , en peu d'années , d'un climat comme celui de Sainte-Hélène , aidé d'un homme comme Iluds()^-Lo^ve !
Le nouveau gouverneur débarqua à Saiiite-IIélène le 14 avril ^8^C. A la première entrevue , Napoléon le ti-ouva repoussant. « 11 est hideu.x ! dit-il ; c'est une face patibulaire. Mais ne nous hâtons pas de prononcer : le moral , après t!)ut , peut raccommoder ce que cette figure a de sinistre ; cela ne serait pas impossible. »
La première mesure que prit Hudson-Lovve fut d'exiger des compagnons d'exil de l'empereur une déclaration formelle , portant qu'ils restaient volontairement à Longwood , et cpiMls se soumettaient à toutes les conditions que nécessiterait la captivité de Psapoléon.
IIudson-L(me se complut ensuite à faire passer officieusement sous les yeux de l'empereur des écrits où son règne et son caractère étaient représentés sous les plus fausses et les plus noires couleurs; l'un de ces libelles sortait de la plume de l'abbé de Pradt : c'était l'ambassade de Varsovie. Mais une malice de ce genre n'était qu'une innocente espièglerie pour un homme de la nature de sir Iludson. 11 voulut faire comparaître devant lui tous les domestiques de l'empereur, afin de les interroger en particulier sur la spontanéité de leur i-ésolution de rester à Sainte-Hélène , comme s'il eût suspecté la sincérité et la liberté de leur déclaration écrite. Cette exigence blessa Napoléon , qui finit néanmoins par se résigner à ce nouvel outrage. Quand le gouverneur eut terminé cet insolent interrogatoire , il aborda Las Cases et Montholon, en leur disant qu'il était satisfait , et « qu'il allait mander à son gouvernement que tous avaient signé de plein gré et de leur bonne volonté. » Puis il se mit a vanter le site, et trouva que l'empereur et ses gens avaient tort de se plaindre; qu'après tout, ils n'étaient pas si mal. Sur ce qu'on lui fit remarquer qu'il n'y avait pas un seul arbre pour se procurer un peu d'ombrage sous un ciel aussi brûlant, il répondit malicieusement : « On en plantera ! » et il se relira sans plus rien ajouter,
La santé de l'empereur s'altérait de plus en plus. A la fin d'avril, il se vil forcé de renoncer au peu de liberté qu'on lui laissait pour ses
' Nul n'a mieux signalé et caractérisé cette peur que M. de Clia*caii)iriand , lors<|u'il prononça, à la tribune de la Chambre des pairs, ces paroles remarquable» : « La redingote grise et le chapeau de Napoléon , placés an bout d'un bâton sur la côte de Bi-est , feraient courir IKurope aux armes. »
IIISTOIRIÎ
promenades , et il se priva même de sortir de sa chambre. Le gouverneur vint l'y voir. L'illustre malade le reçut, étendu sur un canapé et non habillé. Sa première parole fut pour annoncer à sir Hudson qu'il
^!iM2'Vêâm
WHITEHEAOÔT SHEERES
allait protester contre la convention du 2 août. Après avoir rappelé qu'il avait refusé de se retirer soit en Russie, soit en Autriche, et qu'il n'avait pas voulu non plus se défendre en France jusqu'à la dernière extrémité , ce qui aurait pu lui valoir des conditions avantageuses , il ajouta : « Vos actes ne vous honoreront pas dans l'histoire! Et, toutoutefois, il est une Providence vengeresse; tôt ou tard, vous en porterez la peine ! Un long temps ne s'écoulera pas que votre prospérité , vos lois, n'expient cet attentat ! . . . Vos ministres, par leurs instructions, ont assez prouvé qu'ils voulaient se défaire de moi ! Pourquoi les l'ois qui m'ont proscrit n'ont-ils pas osé ordonner ouvertement ma mort? L'un eut été aussi légal que Tautre. Une fin prompte eût montré plus d'énergie de leur part que la mort lente à laquelle on me condamne. »
DE NAPOLÉON. 7r.7
Le gouverneur ne répondit (ju'en se reti-anchant derrière ses instructions qui exigeaient même, disait-il, qu'un oflicier s'attachât incessamment aux pas de rempereur. « Si elles eussent été observées ainsi , reprit Napoléon, je ne serais jamais sorti de ma chambre. » Sir Iludson annonça alors l'arrivée prochaine d'un vaisseau , portant un palais de bois , des meubles et des comestibles , qui pourraient adoucir la situation des habitants de Longwood. Mais l'empereur parut peu louché des espérances qu'on voulait lui donner , et il se plaignit amèiement de ce que le ministère anglais le privait de toutes sortes de consolations, de livres et de journaux , et , ce qui était bien plus cruel , de nouvelles de son fils et de sa femme. « Quant aux comestibles , aux meubles , au logement, ajouta-t-il , vous et moi sommes soldats, monsieur; nous apprécions ces choses ce qu'elles valent. Vous avez été dans ma ville natale, dans ma maison peut-être; sans être la dernière de l'ile , sans que j'aie à en rougir, vous avez mi toutefois le peu qu'elle était. Eh bien ! pour avoir possédé un trône et distribué des couronnes , je n'ai point oublié ma condition première : mon canapé , mon lit de campagne que voilà , me suffisent. »
En sortant, le gouverneur, qui avait proposé plusieurs fois son médecin à l'empereur , pendant la conversation , renouvela son offre , qui fut constamment refusée. Napoléon raconta immédiatement ce qui s'était passé entre lui et sir Hudson. A la suite "de son récit, et après un moment de silence , il se mit à dire : « Quelle ignoble et sinistre figure que celle de ce gouverneur ! Dans ma vie , je ne rencontrai jamais rien de pareil ! . .. C'est à ne pas boire sa tasse de café , si on avait laissé un tel homme un instant seul auprès!... On pourrait m'avoir envoyé pis qu'un geôlier !... »
Et comme si ce n'était pas assez des infâmes traitements de ses ennemis, pour tourmenter et pour détruire cette grande existence, des contrariétés domestiques vinrent quelquefois rendre plus poignants les traits qui déchiraient de toutes paris l'âme de Napoléon. La dissension parvint à se glisser paimi les héros de la fidélité. « Il se trouvait parfois entre nous, dit Las Cases, des piquasseries , des bouderies, qui gênaient l'empereur et le rendaient malhiureux. Il est tombé sur ce sujet : « Vous devez tâcher , disait-il , de ne faire ici qu'une famille ; vous m'avez suivi pour adoucir mes peines; comment ce sentiment ne suffirait-il pas pour tout maîtriser? » Dans une occasion
OÙ un dissentiment grave avait éclaté entre deux des serviteurs qui s'étaient dévoués à sa mauvaise fortune, l'empereur, profondément affligé d'entendre parler de proposition de duel , leur adressa celte vive et touchante admonition :
« Vous m'avez suivi pour m'élre agréables, dites-vous? Soyez frères ! autrement vous ne m'êtes qu'importuns!... Vous voulez me rendre heureux ? Soyez frères ! autrement vous ne m'êtes qu'un supplice !
» Vous parlez de vous battre , et cela sous mes yeux ! Ne suis-je donc plus tout pour vos soins , et l'œil de l'étranger n'est-il pas arrêté sur nous? Je veux qu'ici chacun soit animé de mon esprit... Je veux que chacun soit heureux autour de moi ; que chacun surtout y partage le peu de jouissances qui nous sont laissées. Il n'est pas jusqu'au petit Emmanuel que voilà, que je ne prétende en avoir sa part complète... » La- santé de l'empereur devenant chaque jour plus mauvaise et exigeant de plus grands soins , il voulut avoir une explication avec le docteur O'Meara, pour savoir s'il lui prêtait son ministère comme médecin du gouvernement anglais attaché à une prison d'état , ou comme médecin de sa personne. Le docteur répondit avec autant de noblesse que de franchise qu'il entendait être le médecin de Napoléon , et dès ce moment il fut honoré de la pleine confiance de son malade. Le gouverneur , après avoir inutilement invité h diner le général Bonaparte, se rendit à Longwood , vers le milieu du mois de mai, pour apprendre à son prisonnier que la maison de bois était arrivée. L'empereur le reçut fort mal ; il lui déclara que , malgré certaines contrariétés, l'amiral avait mérité sa parfaite confiance, et qu'il ne paraissait pas que son successeur fût jaloux de lui en inspirer une semblable. Sir Hudson , blessé de ce reproche , répondit qu'il n'était pas venu pour recevoir des leçons.
<( Ce n'est pourtant pas faute que vous en ayez besoin , reprit l'empereur : vous avez dit , monsieur , que vos instructions étaient bien plus terribles que celles de l'amiral. Sont-elles de me faire mourir par le fer ou par le poison? Je m'attends à tout de la part de vos ministres; me voilà , exécutez votre victime! JMgnore comment vous vous y prendrez pour le poison ; mais quant à m'immoler par le fer, vous en avez déjà trouvé le moyen. S'il vous arrive, ainsi que vous m'en avez fait menacer, de violer mon intérieur , je vous préviens que le brave 53^ n'y entrera que sur mon cadavre. »
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Un peu d'amélioration s'élanl fait sentir dans la santé de Napoléon , on le pressa d'en profiter pour reprendre ses promenades à elieval. 11 s'y refusa d'abord , ne voulant pas aeeepler les limites étroites qui lui étaient tracées, et «tourner sur lui-même eomme dans un manège.» Il Unit toutefois par céder, et passa, au retour de sa course , devant le camp anglais, dont les soldats quittèrent tout pour former la liaie.
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« Quel soldat européen , dit-il alors , n'est pas ému à mon approche? » Hudson-Lovve semblait craindre que l'empereur ne s'aperçut pas suffisamment qu'il était prisonnier à Longwood , et il s'appliquait chaque jour à le lui rappeler , par quelque offense , quelque vexation , quelque brutaUté nouvelle. 11 retint d'abord des lettres d'Europe , quoiqu'elles fussent arrivées ouvertes et par des voies non suspectes, sous prétexte qu'elles n'avaient pas passé sous les yeux d'un secrétaire d'état. Il fit saisir ensuite un billet de madame Bertrand , pour avoir été écrit sans son autorisation , et il défendit officiellement à l'empereur et aux personnes de sa maison toute communication écrite ou verbale , avec les habitants de l'île, qui n'aurait pas reçu préalablement son approbation. Cependant le ministère anglais avait fait convertir en loi la décision
HISTOIUK
diplomatique du 2 août ' , touchant la captivité de Napoléon. Le gouverneur ayant reçu l'acte du parlement à ce sujet, s'en Gi une nouvelle occasion de tourmenter son prisonnier. Il joignit à la pul)lication du bill des réflexions offensantes sur les dépenses de l'empereur , et qui avaient pour objet de faire considérer comme trop nombreux les serviteurs fidèles qu'on n'avait pu séparer de leur maître.
Ainsi tracassé, harcelé, poursuivi à coups d'épingle, lui qui avait passé sa vie à braver le canon , l'empereur s'abandonna plus que jamais à l'ennui, et se tint renfermé dans sa chambre. Il ne sortit plus que pour aller voir quelquefois madame de Monlholon, retenue chez elle par de récentes couches. Cette dame avait un (ils de sept ou huit ans, du nom de Tristan. L'empereur s'amusa à lui faire réciter des fables; et comme l'enfant lui avoua qu'il ne travaillait pas tous les jours , « Ne manges-tu pas tous les jours? lui dit-il. — Oui, sire , répondit le jeune Montholon. — Eh bien! tu dois travailler tous les jours, car on ne doit pas manger si l'on ne travaille pas. — Oh bien ! en ce cas, je tra-
vaillerai tous les jours. — Voilà bien l'influence du petit ventre , dit
' I-ord HoUand protesta noblement rentre ce bill , à la seconde lecture ; le duc de Snssex , fière du prince régent , s'honora également par une protestation , lors de la troisième lec(ure.
Napoléon en riant et eu tapant suc celui de Tristan; c'est la faim , c'est le petit ventre (|ui fait mouvoir le monde. »
La famille Balcombe visitait souvent Kapoléon , (jui lui témoignait toujours beaucoup d'intérêt et d'estime. Le grand maître dans l'art des batailles, qui n'avait pas cru , au Briars, que le génie et la gloire dérogeassent en se mêlant à une partie de Coliii-MailUnd a\ec de jeunes filles, ne craignit pas non plus à Longwood de compromettre k* lustre de son nom et la dignité de son caractère, en continuant cette douce et innocente familiarité , et en se chargeant d'apprendre à jouer au billard à l'inie des demoiselles Balcombe.
Les commissaires des puissances européennes venaient d'arriver à Sainte-Hélène, et ils désiraient être reçus par Napoléon. L'amiral Malcolm, dans une visite qu'il lit à Longuood , en parla à renipereju-, qui fut très-satisfait de ce brave marin , mais qui lui exprima limpossibilité où il se trouvait d'admettre atq)rès de lui les commissaires des alliés. « Monsieur, lui dit-il , vous et moi , nous sommes hommes ; j'en appelle à vous. Se peut-il que l'empereur d'Autriche, dont j'ai épousé la fille, qui a sollicité ce mariage à genoux , aufjuel j ai rendu deux fois sa capitale, qui refient ma femme et mon lils , m'envoie son commissaire sans une seule ligne pour moi , sans un pelit bout de bulletin de la santé de mon fils? Puis-je bien le recevoir? avoir quchpie chose à lui dire? Il en e$t de même d'Alexandre, qui a mis de la gloire à se dire mon ami, contre lequel je n'ai eu cpiedes guerres politiques et non des guerres personnelles. Ils ont beau être souverains , nous n'en sommes pas moins hommes; je ne réclame pas d'autre fifre en ce moment! Ne devraient-ils pas tous avoir un cœur? Croyez, monsieur, (pie (juand je répugne au titre de général , il ne peut m effrayer. Je ne le décline que parce que ce serait convenir que je n'ai pas été empereur; et je défends ici plus l'honneur des autres que le mien. »
L'amiral avait remis à l'empereur des journaux qui annonçaient la mort de l'impératrice d'Autriche et le jugement de plusieurs des généraux compris dans l'ordonnance du 24 juillet. Cambronne avait été acquitté , et Bertrand condamné à mort. L'empereur reçut aussi à cette époque des lettres de sa mère, de sa sœur Pauline et de son frère Lucien.
La veille de la Saint-Napoléon, l'empereur eut la fantaisie de chasser la perdrix; mais il ne put aller longtemps à pied , et il fut obligé de montera cheval. Le soir à diner, ayant entendu rappeler que c'était la
veille du 15 août, il dit avec émotioQ : « Demain , en Europe , bien des santés seront portées à Sainte-Hélène. Il est bien quelques vœux , quelques sentiments qui traverseront l'Océan. » Le lendemain il déjeuna avec tous ses fidèles , sous une grande et belle tente qu'il avait fait placer au jardin, et il resta toute la journée au milieu d'eux.
Les reproches accablants, la flétrissure directe que Hudson-Lowe avait eu à subir de la bouche de Napoléon , ne faisaient qu'envenimer sa haine et que rendre sa surveillance plus tyrannique. M. llobhouse ayant adressé à l'empereur son livre sur les Cent-Jours, avec cette inscription en lettres d'or : A Napoléon le Grand! le gouverneur intercepta cet envoi , sous prétexte que Castlereagh était maltraité dans l'ouvrage ; et peu de jours après cet odieux procédé , il osa se présenter à l'empereur , qu'il surprit dans le jardin de son habitation , et il chercha à se justifier, en disant que si on le connaissait mieux on le jugerait moins sévèrement. Celte effronterie ne fit que lui attirer de nouvelles humiliations, en présence même de l'amiral Malcolm.
"Vous n'a^ ez jamais commandé, lui dit Napoléon, que des vagabonds et des déserteurs corses , des brigands piémontais et napolitains. Je sais le nom de tous les généraux anglais qui se sont distingués; mais je n'ai jamais entendu parler de vous que comme d'un scrivano de Blucher, ou comme d'un chef de brigantîs. Vous n'avez jamais commandé des gens d'honneur, ni été accoutumé à vivre avec eux. » Sir Iludson ayant répondu qu'il n'avait pas recherché la mission dont il était chargé , JNapoléon reprit : « Ces places ne se demandent pas , les gouvernements les donnent aux gens qui se sont déshonorés. » Le gouverneur invoqua alors son devoir et se retrancha derrière les ordres ministériels dont il ne pouvait s'écarter. « Je ne crois pas , repartit vivement l'empereur, qu'aucun gouvernement soit assez vil pour donner des ordres pareils à ceux que vous faites exécuter. » Hudson-Lowe avait annoncé à son prisonnier que le gouvernement anglais tenait fortement à opérer une réduction dans la dépense de Longwood. « Ne m'envoyez rien pour ma nourriture, si vous le voulez , lui dit l'empereur, j'irai diner à la table des braves officiers du 55<î ; je suis sûr ([u'il n'y en aura pas un qui ne se trouve heureux de donner une place à un vieux soldat. Vous n'êtes qu'un sbiie sicilien , et non pas un Anglais. Ne vous présentez plus devant moi que lorsque vous m'apporterez l'ordre de ma mort , et alors toutes les portes vous seront ouvertes. »
Se voyant ainsi un objet de mépris et d'horreur pour Napoléon et pour tous les Français de Longwood , Hudson-Lowe s'efforça dassocier les Anglais de Sainte-Hélène à la position hostile qu'il s'était faite par ses mauvais procédés à l'égard de l'empereur et de ses gens. Il répandit en conséquence que si Napoléon refusait de le recevoir, ce n'était qu'en haine de la nation anglaise, et que cette haine s'étendait aux ofliciers du '-iô^ , qu'il ne voulait pas voir. Mais ce hi'uit parvint aux oreilles de l'empereur , qui s'empressa de faire venii- le plus ancien officier de ce corps, le capitaine Poppleton , à qui il donna l'assurance qu'il n'avait jamais rien dit ni pensé qui pût justifier le mensonge du gouverneur. « Je ne suis pas une vieille femme, lui dit-il; j'aime un brave soldat qui a s:ibi le baptême du feu, à quelque nation qu'il appartienne. »
Après s'être fait couvrir de confusion par Napoléon, en cherchant à se justifier auprès de lui , sir Hudson ne vit rien de mieux pour expliquer l'infamie de ses actes que de recourir à de grossières insultes. Il fit appeler le docteur O'Méara, sous prétexte d'avoir des renseignements précis sur la santé de son prisonnier, et dans l'intention réelle de récriminer violemment contre lui, au sujet de leur dernière entrevue. « Dites au général Bonaparte, s'écria -t- il plein de colère, qu'il devrait faire plus d'attention à sa conduite, parce que, s'il continue , je serai forcé de prendre des mesures pour augmenter les restrictions qui sont déjà exercées. » Il accusa ensuite Napoléon d'avoir fait périr plusieurs millions d'hommes , et il dit en terminant « qu'il regardait AU- Pacha comme un scélérat beaucoup plus respectable que Bonaparte. »
L'empereur se reprochait , du reste , la vivacité avec laquelle il avait parlé au gouverneur. « Il eût été plus digne de moi , disait-il , d'exprimer toutes ces choses de sang-froid; elles n'en eussent eu d'ailleurs que plus de force. » Le docteur O'Méara vint l'assurer qu'iludson- Lowe avait promis de ne plus mettre les pieds à Longwood.
Cependant les protestations verbales, quelque énergiques et éloquentes qu'elles fussent, ne suffisaient pas à Napoléon pour transmettre aux générations contemporaines et à la postérité l'arrêt infamant dont , à son tour, il avait frappé ses juges, du haut de son rocher, et dans l'exercice de cette suprématie morale que donnent la justice et le génie et qu'un naufrage politique ne fait pas perdre. Il chargea donc le comte
de Montholon de notifier au gouverneur une pièce offlcielie, dans laquelle ses griefs furent développés, et sa réprobation exprimée avec autant de force que de logique.
IIudson-Lowe ne cessait de se récrier sur la dépense de Longwood. Chaque jour il élevait de misérables chicanes sur la nourriture, sans craindre de compromettre son autorité dans d'ignobles détails, pour quelques bouteilles de vin ou quelques livres de viande. 11 proposa toutefois d'augmenter la dépense de l'empereur et de sa suite , pourvu que ce surplus passât par ses mains ; et il menaça d'opérer des retranchements, si sa proposition était refusée; ce qui fit dire à Las- Cases, dans son journal : « On marchande notre existence. » L'empereur ne voulut jamais se mêler à un débat de cette nature, et il demanda qu'on ne lui fît aucune communication à ce sujet.
Cependant sir Iludson réalisa ses menaces : des réductions furent faites, le nécessaire manqua bientôt à Longwood. Un jour que l'empereur avait diné dans son intérieur, et qu'il était venu surprendre, à la grande table , ses commensaux habituels , il trouva qu'ils avaient à peine de quoi manger. Dès ce moment il ordonna que l'on vendit, chaque mois, une partie de son argenterie, pour suppléera ce que retranchait odieusement le gouverneur.
Hudson-Lowe, non content d'avoir réduit l'empereur à vendre son argenterie pour vivre, voulut se faire encore de cette circonstance un nouveau moyen d'inquiéter son prisonnier. Comme il y avait des acheteurs qui se disputaient l'avantage de posséder quelque chose qui eût appartenu au grand homme, et que cette concurrence avait fait offrir jusqu'à centguinées d'une seule assiette, le gouverneur imagina d'exiger que l'argenterie ne pût être vendue qu'à la personne qu'il désignerait lui-même. Mais l'empereur avait déjà songé , de son côté , à faire cesser cette concurrence, et il avait ordonné qu'on effaçât, de l'argenterie brisée , toutes les marques qui auraient pu indiquer qu'elle provevenait de sa maison. Il n'y eut de conservé que de petits aigles massifs qui surmontaient tous les couvercles.
Ces dégoûts journaliers usaient rapidement la vie de l'empereur. L'altération de ses traits avait fait des progrès inquiétants , et changé tellement sa physionomie , que sa ressemblance avec son frère aîné devenait tous les jours plus frappante. Ses souffrances et son dépérissement ne l'empêchaient pourtant pas de continuer les exercices et les
travaux intellectuels qu'il avait entrepris depuis son arrivée dans Tile. D'une part, il conlinuait l'étude de l'anglais, que Las-Cases sV-tait chargé de lui apprendre ; et il s'occupait toujours de ses belles dictées, soit à ses généraux , soit à Las-Cases et à son fds , sur ses campagnes et sur
toutes les circonstances mémorables de sa vie. Le jour même qu'Hudson-Lowe chercha à le tourmenter par ses dernières exigences au sujet de l'argenterie, il dicta la bataille de Marengo au général Gourgaud , et s'occupa de relire , avec Las-Cases , la bataille d'Arcole qu'il lui avait dictée précédemment. « Dans le principe, dit le Mémorial, l'empereur faisait lire ses chapitres le soir. Mais une de ces dames s'étant endormie, il n'y revint plus, et dit à ce sujet : « Les entrailles d'auteur se retrouvent toujours. »
Après tant d'outrages et de persécutions dont il s'était rendu coupable envers l'empereur, et tant d'humiliations qu'il en avait reçues, Hud-
776 HISTOIRK
son-Lowe demanda encore à le voir ; mais l'empereur fut inflexible , et répondit obstinément qu'il ne le verrait jamais. Alors le gouverneur se décida à lui envoyer, par l'entremise d'O'Meara, une lettre dans laquelle il déclarait n'avoir jamais eu l'intention de blesser ou d'insulter le général Bonaparte; ce qui lui donnait le droit, disait-il, d'exiger de lui des « excuses, à cause du langage peu modéré dont il s'était servi dans leur dernière entrevue. » IIudson-Lowe voulait aussi des excuses de la part du général Bertrand , qui ne l'avait pas non plus ménagé dans un récent entretien. « L'empereur, dit O'Meara, sourit avec dédain à l'idée de faire ses excuses à sir Hudson-Lowe. »
Deux jours après , le colonel Reade vint à Longvvood , et demanda à être présenté à l'empereur. Il était porteur d'une note dans laquelle sir Iludson signiliait de nouvelles exigences. Le colonel, introduit auprès de Napoléon , lui tit la lecture de cette pièce , écrite en anglais , et la retint ensuite sans en laisser ni traduction , ni copie. Hudson-Lo\'\ e avait arrêté :
« Que les Français qui désireraient rester avec le général Bonaparte devraient signer la simple formule qui leur serait présentée , et consentir à se soumettre à toutes les restrictions que l'on pourrait imposer au général Bonaparte , sans faire aucune observation particulière à ce sujet. Ceux qui refuseraient seraient directement envoyés au cap de Bonne- Espérance. La maison serait réduite à quatre personnes ; ceux qui resteraient devraient se considérer comme assujettis aux lois , de même que s'ils étaient sujets de la Grande-Bretagne , surtout à l'égard de celles qui avaient été faites pour la sûreté du général Bonaparte , et qui déclaraient crime de félonie toute complicité pour l'aider à s'évader. Quiconque, parmi eux, se permettrait des injures, des réflexions, ou se conduirait mal envers le gouverneur ou le gouvernement sous lequel il était, serait sur-le-champ envoyé au cap de Bonne-Espérance, où il ne lui serait fourni aucun moyen de retourner en Europe. »
Le docteur ayant communiqué à Napoléon ce décret souverain de son geôlier , l'empereur , après quelques observations sur cette tyrannie, termina par dire: « J'aimerais mieux qu'ils fussent tous partis, que d'avoir quatre ou cinq personnes autour de moi , tremblantes sans cesse , et menacées à chaque instant de se voir embarquer de force ; car, d'après cette communication d'hier, ils sont entièrement à sa discrétion. Qu'il renvoie tout le monde, qu'il place des sentinelles aux
DK NAPOLliON. ""^T
portes et aux feiièti'es, qu'il ne m'envoie (jue du pain et <le l'eau, peu m'importe. Mon esprit est libre. Ce cœur est aussi libre (jiie lorsque je donnais des lois à l'Europe. »
Nous n'avons pas encore dit pourtant toutes les restrictions aux(iuelies Hudson-Lowe voulait soumettre l'empereur. H déclarait, en vertu de son omnipotence dans toute retendue de la prison conliée à sa garde , que Napoléon ne pourrait sortir de la grande roule, ni entrer dans aucune maison , ni parler à aucune personne qu'il rencoiitrerait dans ses promenades à cbeval ou à pied. 11 était ensuite expllipié que les restrictions imposées au (jénéral Bonaïutrle s'api)li(iuaient également aux personnes de sa suite.
On eut d'abord peine, à Long\\ood, de croire à une pareille aggiavation d'un système déjà si rigoureux. Le docteur lut cliaigé d'oblenir du gouverneur une explication catégorique à ce sujet. IIusdon-Lowe la donna sans hésiter et sans chercher à en atténuer les dispositions révoltantes. Et comme il était fortement préoccupé de la protestation ofticielle que lui avait adressée M. de Montliolon, il voulut savoir si cette dénonciation énergique avait été envoyée à Londres et dans le reste de . l'Europe, et s'il en existait des copies dans l'ile. Sur la réponse aftirmative d'O'Meara, il fut saisi de la plus vive inquiétude.
Napoléon s'attendait à tout de la part d'Iludson-Lowe , et il le lui avait déclaré à lui-même, dès leurs premières entrevues. Cependant la dernière mesure l'irrita comme si elle avait été au delà de ses prévisions, et il hésitait à croire cpi'aucun ministre anglais l'eût ordonnée, quoique le gouverneur lui eût lait dire par O'JIeara qu'il ne taisait rien que d'après les instructions de son gouvernement. « Je suis sûr, dit-il, (lu'aucuu autre ministre que lord Bathurst ne voudrait donner son consentement à ce dernier acte de tyrannie. «>
Dans l'expression de ses plaintes , Napoléon avait dit « qu'on abrégeait sa Nie en l'irritant. » Son état empirait chaque jour; la Gèvre l'avait gagné , et il éprouvait un malaise général. Nul de ses compagnons d'infortune ne voulut l'abandonner, quelque dures que pussent être les conditions d'Hudson-Lowe. Ils renvoyèrent donc au gouverneuileur déclaration signée , telle qu'U l'avait demandée , en substituant toutefois «l'empereur Napoléon à Napoléon Bonaparte. » IIudson-Lowe refusa d'adhérer à ce changement , et il renvoya la déclaration au général Bertrand pour rétablir sa première rédaction. Napoléon, instruit
778 HISTOlKli
(le ce démêlé, demanda qu'on y mît lin par un refus de signer, el qu'on se laissât transporter au Cap.
Le gouverneur vint en effet à Longvvood pour informer le généi-al Bertrand que, vu le refus des généraux , de Las-Cases, des officiers et des domestiques de signer la déclaration telle qu'il l'exigeait, ils allaient tous être immédiatement envoyés au cap de Bonne-Espérance.
Cette résolution , dont l'exécution était imminente, produisit l'effet (|ue s'en était sans doute promis le gouverneur. Les hommes qui s'étaient résignés à un exil lointain et à une réclusion étroite pour partager le sort du héros qu'ils admiraient et chérissaient par-dessus tout, durent se soumettre à l'arbitraire plutôt que de subir la séparation dont Hudson-Lowe les menaçait. A l'insu de l'empereur, ils se rendirent après minuit chez le capitaine Poppleton et y signèrent tous l'acte dressé par le gouverneur, à Texception de Sanlini, qui s'obstina à repousser tout écrit où son maître ne serait pas qualifié du titre d'empereur.
Ce nouveau témoignage de dévouement donné à Napoléon par ses fidèles serviteurs ne l'étonna point. « Ils auraient signé limnno Bonaparte , dit-il , ou tout autie titre ignominieux , pour rester ici avec moi , dans la misère , plutôt que de retourner en Europe , où ils pourraient vivre dans la splendeur. » L'empereur convenait, du reste, avec le docteur O'Meara, qu'il serait ridicule de sa part, si les ministres anglais ne l'y obligeaient par leur affectation à lui refuser ce titre , de se quaUfier d'empereur , dans la position où il était. « Je ressemblerais, disait-il , à un de ces pauvres malheureux de Bediam qui s'imaginent être rois au milieu de leurs chaînes et de leur paille. » Mais c'était le droit du peuple français , bien plus qu'un intérêt de vanité , qui le rendait inflexible sur ce point.
La haine du gouverneur pour Napoléon s'étendait à tous les Français de Longwood , mais elle avait un caractère particulier d'intensité et d'énergie à l'égard de Las-Cases, dans lequel Hudson-Lowe voyait déjà l'indiscret révélateur de ses basses vengeances et de ses infamies journalières. Pour se débarrasser de ce surveillant incommode, sir lludson imagina de lui enlever un jeune mulâtre qui était à son service, et qui reparut ensuite furtivement à Longwood pour offrir à son ancien maître de se charger de toutes les lettres et missives qu'il voudrait faire passer en Europe. Las-Cases , qui croyait à la franchise et à l'honneur