CHAPITRE LVI KT DKRNIKH
Doriiièros .niiicrs ili' N;i|i(ili((n. S,-i mi>it.
& ouRGAin , qui iivnil en, avec Las-Cases, quelques-uns de ces moments d'humeur et de bouderie dont parle te Mrmorial , ne voulut pas laisser partir cette victime privilégiée d'IIudson-l.owe, sans lui témoigner que le cœur n'avait été pour rien dans les contral'iétés qu'ils avaient éprouvées entre eux. H demanda donc à accompagner Berti'and, qui avait obtenu de voir Las-Cases, et ils vinrent ensemble faire leurs adieux à leur infortuné compagnon , dont l'exil volontaire était commué on une affreuse déportation '.
' Transporté d'al)orrl au Cap , I.as-C.ascs obtint rnsiiite de passer en lùiropp . ou il essuya encorf: 'les tracasseries et f'os pcrséculions.
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ApK's le départ de l.ns-Cases, les vexnlions ('()nliiuièi<'iil ((nnmc auparavant à Longwood. ï,o doctour O'.Mrara pivtait loiijoiiissoii cnti'omisc pour les oommiinications pcTiiblcs ([iic iXapoli'on a\ait à recevoir du gouverneur, ( l il s'acquittait de cette tàelie diflicile de manière à mériter chaque jour davantage la confiance de l'empereur, et à se rendre de plus en plus suspect à lTudson-Lo\ve. Celui-ci semblait s'attaclier opiniàti'ément à justifier le mot de iSapoléon , «qu'on lui avait envoyé pis (ju'un gcôliei'.» La persécution se renouvelait tous les jours et sous toutes les formes. A l'occasion de l'ouvrage de Pillet sur l'Angletei-re , (pie l'empereur avait désiré parcourii' et (|u'il avait fait demander par O'Meara, sir lludson prit dans sa hihiiotliècpie un livre intitulé : Les Imposteurs insignes, on Ilisloire des hommes de néant de foules nations , qui ont usurpé la (luatilè d'empereur , de roi et de prince . <( Vous ferez bien, dit-il ensuile au docteur en lui n'mettant cet écrit , de porter aussi cela au général Bonaparte. Peut-être y trouvera-t-il ((uelque caractère qui ressemble au sien. » Tel était l'homme que le plus généreux des ennemis de Napoh'-on avait choisi pour représenter dignement à Sainte-Hélène la pensée de haine et de vengeance des rois et des aristocrates européens , à l'égard du héros qui les avait tous trop épargnés !
Napoléon avait donc bien jugé et caractérisé sii' Hiidson , (|uand il lui avait jeté à la face l'épithète de sbire sicilien : c'était à peine même si ce mot pouvait rendre tout ce qu'il y avait de bassesse et d'abjection, d'astuce et d'atrocité dans l'Ame de ce hideux geôlier. Son langage était le parfait miroir de son Ame , les termes les plus grossiers lui servaient habituellement à exprimer les sentimenis les plus ignobles. Déblatérant un jour contre les fidèles compagnons de l'empereur, il en vint à dire que « le général Bonaparte s'en trouverait beaucoup mieux s'il n'était pas entouré de menteurs comme Monlholon , et d'un son of a Ilitch ' comme Bertrand , qui aimait toujours à se plaindre. »
Il est certain que l'entourage de Napoléon gênait l'exécuteur des hautes-œuvres de la sainte-alliance. IIudson-Lowe aurait voulu que la longue torture et le supplice lent du grand homme ne fussent point adoucis par les consolations et le dévouement de l'amitié; il aurait désiré frapper sa victime dans la solitude, sans crainte du bruit et des
' B Ottr (îvpression , dit O'JIrara , n>st iisitc'ptinr p.irnii les î;p!is do In pliisb.issorlassoon AngU'tcrre : el|p vont dire fils de chienne. <>
échos. C'est dans ce but qu'il avait d'abord éloigné Las-Cases, et qu'il s'efforça ensuite d'écarter le docteur O'Méara.
<( Vous m'êtes suspect, avait dit plusieurs fois Iludson-Lo^ve au docteur; je me défie de vous; » et il avait écrit en conséquence à Londres, pour le faire renvoyer de Sainte-Hélène.
Tandis que cette dénonciation cheminait vers l'Europe, O'Meara, bravant les soupçons et les ressentiments du gouverneur, ne cessa pas de visiter assidûment son illustre malade et de lui fournir, non-seulement les secours de son art , mais toutes les consolations ([ue les circonstances pouvaient permettre. Comme il n'était pas soumis aux rigoureuses consignes dont les habitants de Longwood étaient l'objet , il les faisait profiter de la liberté de ses relations au dehors, et Napoléon l'en récompensait par la plus intime confiance.
Dans les rares moments de tranquillité que lui laissait le gouverneur, Napoléon , avons-nous dit, se plaisait à passer en revue les personnages historiques , ou à traiter quelque point important de la politique contemporaine.
Mais c'était surtout la révolution , considérée dans son principe et dans son ensemble, que l'empereur caractérisait largement, de la hauteur philosophique et de la position impartiale où l'adversité l'avait porté en mettant fin prématurément à son existence politique. « La révolution française , disait-il , n"a pas été produite par le choc de deux familles se disputant le trône, elle a été un mouvement général de la masse de la nation contre les privilégiés. . . Guidée essentiellement par le principe de l'égalité, elle détruisit tous les restes des temps féodaux et fit une France nouvelle, ayant une division homogène de territoire , même organisation judiciaire, même organisation administrative, mêmes lois civiles, mêmes lois criminelles, même système d'impositions... La France nouvelle présenta le spectacle de vingt-cinq millions d'àmes ne formant qu'une seule classe de citoyens, gouvernés par une même loi , un même règlement, un même ordre. Tous ces changements étaient conformes au bien de la nation , à ses droits , à la marche de la civilisation. »
Si la révolution tire son origine du principe de l'égalité; si le génie de la civilisation lui sert de guide, que peuvent donc contre elle ses implacables et superbes ennemis? Us ont beau détrôner, exiler, emprisonnei', torlurer le grand homme qui l'a représentée à leurs yeux ,
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c'est à elle que ravenirest promis , à elle (|U(' Invenir apparliciil. Éloignée du gouvernement , elle se lériigicra dans la soeiélé. Apres JNapoléon , la presse lui servira d organe , la presse lui rendra un joui' le gouvernement. Le prisonnier de Samle-llélène , à li-avers ses fers, aperçoit , dans le lointain , ce nouveau tiiomphe de la cause sainte i)our laquelle il souffre et il meurt. « Avant viuiil ans, dit-il , lors(ine je serai mort et renfermé dans la tond)e, vous veiivz en France une nouvelle révolution. » (O'Mi-ara.)
Sa prédiction ne s'arrête pas i\ la France; le principe de Tégalilé menace aussi l'aristocratie anglaise. « Vous avez vous-mêmes un grand fonds de morgue aristocratique dans la tête , dit-il au docteur, et vous paraissez regarder votre canaille comme une race d'êtres inférieurs. Vous parlez de votre liberté ! peut-il y avoir quelcpie chose de [)lns horrible que votre presse des matelots?... Et cependant vous avez l'impudence de parler de la conscription en France! Cela blesse votre orgueil, parce qu'elle ne faisait aucune distinction de rang. ()!i ! quelle humiliation que le 111s d'un gentleman dût être obligé de défendre son pays, comme s'il faisait partie de la canaille, et qu'il dût êti-e obligé d'exposer sa vie, ou de se mettre au niveau d'une vie plébéienne! Pourtant Dieu a fait tous les hommes égaux ! Qui compose la nation? ce ne sont pas vos lords, ni vos gros prélats et vos hommes d'église, ni vos gentlemen, ni votre oligarchie. Oh! un jour le peuple se vengera , et on verra des scènes terribles. "
De l'histoire et de la prophétie, Napoléon aimait surtout à se jetei' dans l'examen apologétique de son règne et de sa vie , (|u'il résumait en quelques lignes éloquentes.
« Après tout, disait-il, ils auront beau retrancher, supprimer, mutiler, il leur sera bien difficile de me faire disparaître tout à fait. Un historien français sera pourtant bien obligé d'aborder l'empire, et, s'il a du cœur , il faudra bien qu'il me restitue quelque cho.se , qu'il me fasse ma part, et sa tâche sera bien aisée, car' les faits parlent, ils brillent comme le soleil.
•■ J'ai refermé le gouffre anarchique et débrouillé le chaos, .l'ai dessouillé la révolution, ennobli les peuples et raffermi les rois. J'ai excité toutes les émulations , récompensé tous les mérites , et reculé les limites de la gloire! Tout cela est bien quelque chose! Et puis, sur quoi pourrait-on m'attaquer (pi'un historien ne puisse me défendre? Se-
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l'aieiil-ee mes intentions ? mais il est en Tonds pourm'absoudre. Mon despotisme? mais il démontrera que la dictature était de toute nécessité. Dira-t-on que j'ai gêné la liberté? mais il prouvera que la licence , l'anarcLie, les grands désordres étaient encore au seuil de la porte. M'accusera-t-on d'avoir tiop aimé la guerre? mais il montrera que j'ai toujours été attaqué; d'avoir voulu la monarchie universelle? mais il fera voir qu'elle ne fut que l'œuvre fortuite des circon^tances , que ce furent nos ennemis eux-mêmes qui m'y conduisirent pas à pas. Enfin sera-ce mon ambition? ali ! sans doute , il m'en trouvera , et beaucoup ; mais kl plus grande et la plus haute qui fut peut-être jamais ! celle d'établir-, de consacrer enfin l'empire de la raison , et le plein exercice, l'entièi-e jouissance de toutes les facultés humaines? Et ici l'historien peut-être se trouvera réduit à devoir regretter qu'une telle ambition n'ait pas été accomplie , satisfaite ! . . . En bien peu de mots , voilà pourtant toute mon histoire'. » [Mémorial.)
Hudson-Lowe avait résolu d'enlever O'Méara à Napoléon , comme il lui avait arraché Las-Cases. N'ayant pu obtenii', à Londi'es, le renvoi du docteur, il imagina de le soumettre à son tour à une consigne tellement odieuse et vexaloire, qu'il itc [)ùt la supporter et qu'il dût chercher à s'y soustraire par une prompte démission. Ce moyen lui réussit. O'Aléara , confiné dans l'enceinte de Longvvood , privé de la société des Anglais et réduit à n'avoir de relation avec personne , excepté pour ce qui se rapportait à son service médical , essaya de faire i'évo(|uer cette séquestration en s'adressant à l'amiral Plampin qui était au Briars ; mais l'amiral n'ayant pas voulu le recevoir, il prit le parti de se démettre, et il en écrivit immédiatement au gouverneur.
Mais les commissaires des puissances alliées , sachant que la santé de l'empereur exigeait des soins continus et craignant que le départ du docteur O'iVléara , avant qu'on ne lui eut donné un successeur qui fût accepté par Napoléon , n'amenât des incidents fâcheux et capables d'aggraver la responsabilité de leuis cours respectives , insistèrent auprès du gouverneur pour que le médecin anglais repiît son service auprès du prisonnier de Longvvood. Iludson-Lovve, après de longues et vives discussions , finit par se rendre , mais en se réservant toutefois de re-
' Napoléon savait bien ({u'en dépit tle la voix du peuple , qui est celle de Dieu , sa niénioiie ren eoiiti'ci'ait des d('ii-acleuis;'mais il s'en inquiétait peu et se contentait de dire: « Us mordront suv du granit. »
nouveler SOS calomnies et ses instances, a Lomlres, comme ses macliirïations et ses tracasseries à Sainte-Hélène, poui* iiai'venir un peu plus tard à son but.
Il commença par exciter le commandant du ee*" régiment, qui avait remplacé le o3®, à exclure O'Méara de la table du corps; et, tandis qu'une correspondance était suivie activement de part et d'autre sur cet affront, le docteur reçut une lettre du lieutenant-colonel, Kdouard Wyniard, qui lui annonçait, au nom d'Hudson-Lowe, que le comte Bathurst, par ordre du ^6 mai ^8^8, lui enjoignait de cesser tout service auprès du général Bonaparte, et de « s'interdire toutes entrevues ultérieures avec les habitants de I.ongwood. »
« L^humanilé, ditO'Méara, les devoirs de ma profession et l'état actuel de la santé de Napoléon me défendaient d'obéir à ces ordres inhumains... Ma résolution fut prise aussitôt. Je me déterminai à désobéir, quelles qu'en pussent être les conséquences. La santé de Napoléon exigeait que je lui prescrivisse un régime et que je lui préparasse les médicaments nécessaires, en l'absence d'un chirurgien. » Le généreux docteur revint donc à Longwood et connnuniqua à l'empereuil'ordre du comte Bathurst. << Le crime se consommera plus vite , dit Napoléon; j'ai vécu trop longtemps pour eux. •»
O'iMéara s'empressa de donner à son malade les instructions médicales qui devaient lui servir de règle après son départ. Comme il finissait de parler, Napoléon prit vivement la parole et lui dit :
« Quand vous serez arrivé en Europe , vous irez vous-même trouver mon frère Joseph, ou vous enverrez vers lui. Vous lui direz que je désire qu'il vous donne le paquet contenant les lettres particulières et confidentielles qui m'ont été écrites par les empereurs Alexandre et François, le roi de Prusse, et les autres souverains de l'Rurope, que je lui ai confiées à Rochefort. Vous les publierez pour couvrir de honte ces souverains , et découvrir au monde l'hommage vil que ces vassaux me rendaient , loisqu'ils sollicitaient des faveurs ou me suppliaient pour leurs trônes. Lorsque j'étais fort, et que j'avais le pouvoir en main , ils briguèrent ma protection et l'honneur de mon alliance, et ils léchèrent la poussière de mes pieds. Maintenant que je suis vieux, ils m'oppriment lâchement , et me séparent de ma femme et de mon enfant. Je vous prie de faire ce que je vous recommande; et si vous voyez publier contre moi des calomnies sur ce qui s'est passé pendant le