‹ Histoire de l'empereur NapoléonChapitre 46 sur 51 · SC · texte numérisé non relu

SC

temps que vous avez été avec moi, et que vous puissiez dire, j'ai vu de mes yeux que cela n'est pas vrai , contredisez-les. »

L'empereur dicta ensuite au comte Bertrand une lettre , au bas de laquelle il mit un post-scriptum de sa main, pour recommander O'Méara à Marie-Louise. 11 chargea le docteur de s'informer de sa famille et de dire sa position à ses proches.

« Vous leur exprimerez les sentiments que je conserve pour eux , ajouta-t-il; soyez l'interprète de mon affection auprès de ma bonne Louise, de mon excellente mère et de Pauline. Si vous voyez mon ûls, embrassez-le pour moi, qu'il n'oublie jamais qu'il est né prince français! Témoignez à lady Holland le sentiment que j'entretiens de sa bonté et l'estime que je lui porte. Enfin , tâchez de m'envoyer des renseignements authentiques sur la manière dont mon fils est élevé. » .V ces mots, l'empereur, prenant la main du docteur, le serra dans

ses bras, en bii disaiil .« .\(lieu, OWléara; nous ne nous reverrons plus. Soyez licjireux ! »

l)i: NAl'OLliON. 787

Toutes les séparations doulomeiises n'élaieiit pourtant pas accomplies pour Napolcon. A peine O'Méara avait-il quitté Sainte-Hélène, (pie Goin-gauii lut obligé à son tour d'abandonner celte ile insahibrc, pour arrêter les progi'ès de la maladie qui le dévorait depuis longtemps. Quand le général arriva en Europe, il répandit partout les alarmes dont il était plein lui-niême, sur la santé de rcmpereur. La famille du grand homme, déjà si prolbndénient affligée, en ressentit la plus vive inquiétude. Sa mère surtout, en apprenant que le lils (jui avait fait son bonheur, et qui faisait toujours sa gloire, était atteint d'un mal qui pouvait devenir mortel, sans avoir à côté de lui un médecin pour lui prodiguer les ressources et les soulagements de l'art; sa mère, toujours si tendre et si bonne pour lui, lut violemment remuée dans ses enti'ailles. Elle fit intervenir le cardinal Eesch, son frère, auprès de lord Dathurst; et le crédit de son éminence valut à madame Lœtilia l'autorisation d'envoyer à Sainte-Hélène le docteur Antomarehi, avec un aumônier et deux autres personnes.

Antomarehi arriva à Sainte-Hélène le 18 septembre 1819. A son grand étonnement, il fut accueilli affectueusement par lludson-Lowe , qui se plaignit, du reste , de la fierté, de la rudesse et des protestations du général Bonapaiie. Mais cet accueil n'empêcha pas les dignes agents du gouverneur, Reade et Gorrequer, de remplii* le rôle odieux dont ils étaient chargés. Gorrequer s'excusa sur ce qu'il était forcé de \isiter les lettres , manuscrits et plans qu'on voulait faire parvenir à Longwood , et Ueade , sans présenter d'excuse , procéda à la ^isile minutieuse des effets d'Antomarchi et de ses compagnons , parmi lesquels figuraient deux ecclésiastiques, les abbés Buonavila et Vignali.

Antomarehi ne l'ut pas aussi bien reçu à Longvvood qu'à Plantation- House (lieu de résidence du gouverneur). Comme l'empereur n'avait été prévenu de l'arrivée de son nouveau médecin ni par le cardinal Eesch, ni par aucun autre membre de sa famille, il hésita d'abord à l'admettre. Tout ce qui lui venait d'Angleterre , ou par l'entremise du ministère anglais, lui inspii-ait de la méfiance. Cependant Antomarehi dissipa ses soupçons, à la première entrevue. Comme il avait failU être renvoyé avant d'avoh' pu s'expliquer; « Vous êtes Corse, lui dit l'empereur; voilà la seule considération qui vous a sauvé. » La confiance une fois établie. Napoléon s'informa de sa mère , de sa femme, de ses frères et de ses sœurs , de Las Cases, d'O'Méara, de lord et de

lady Holland. Après ces diverses questions, le docteur fut congédié; mais, au bout de quelques heures, on le rappela, et il dut procéder alors à l'examen des symptômes que présentait l'état du malade , au secours duquel il était accouru du fond de l'Italie, et à travers les mers. " Eh bien ! docteur, lui dit Napoléon , que vous en semble? Dois-je troubler longtemps encore la digestion des rois? — Vous leur survivrez , sire. — Je le crois. Ils ne mettront pas au ban de l'Europe le bruit de nos victoires ; il traversera les siècles, il proclamera les vainqueurs et les vaincus; ceux qui furent généreux , ceux qui ne le furent pas. La postérité jugera; je ne crains pas ses décisions. ■ — Celte vie vous est acquise... mais vous ne touchez pas au terme; il vous reste un long espace à parcourir. — Non , docteur , l'œuvre anglaise se consomme ; je ne puis aller loin sous cet affreux climat. » Cependant il consentit à suivre les presci'iptions de la médecine , à laquelle il s'était toujours montré rebelle. « Vous avez tout quitté pour m'apporter les secours de l'art, ajouta-t-il ; il est juste que je fasse aussi quelque chose, je me résigne. » Puis il raconta au docteur ce qu'il avait eu à souffrir depuis le départ d'O'Méara. « Depuis plus d'un an , dit-il, ils m'ont interdit les secours de la médecine. Je suis privé de médecins qui aient ma confiance. Le bourreau trouve mon agonie trop lente; il la hâte, il la presse; il appelle ma mort de tous ses vœux. Il n'y a pas jusqu'à l'air que je respire qui ne blesse cette âme de boue. Croyezvous que ses tentatives ont été prolongées, ouvertes; que j'ai failli tomber sous le poignard anglais? Le général 3Iontholon était malade ; il refusait de communiquer avec Bertrand ; il voulait ouvrir une correspondance directe avec moi. Il me détachait ses satellites deux fois par jour. Reade, Wyniard , ses officiers de confiance, assiégeaient ces miséiables cabanes , voulaient pénétrer jusqu'à mon appartement. Je fis barricader mes portes ; je chargeai mes pistolets , mes fusils, qui le sont encore , et menaçai de brûler la cervelle au premier qui aurait l'imprudence de violer mon asile. Ils se retirèrent en criant à tue-tête (ju'ils voulaient voir Napoléon Bonaparte, que Napoléon Bonaparte eût à sortir; qu'ils sauraient bien contraindre Bonaparte à paraître. Je croyais ces scènes outrageantes terminées ; mais elles se reproduisaient chaque jour avec plus de violence. C'étaient des surprises, des menaces, des vociférations, des lettres remplies d'injures. 3Ies valets de chambre jetaient ces placards au feu ; mais l'exaspération était au comble : une

DK NAPOUiON 78!)

eataslroplie pouvait avoir lien (riin iiislant à l'autre. Jamais je n'avais été si exposé, ^'ous étions au IG août : ces saturnales duraient depuis le ^ ^ . Je fls prévenir le gouverneur que mon parti était pris , ma patience à bout; que le premier de ses sicaires qui franchirait le scMiil de ma porte, serait abattu d'un coup de pi.^tolet. Il se le tint pour dit, et cessa ses outrages... J'ai abdiijué librement et volontairement en faveur de mon lils et de la constitution. Je me suis plus librement encore acheminé sur FAnglelerre. Je voulais y vivre dans la reti'aile et sous la protection de ses lois. Ses lois ! l'aristocratie en a-t-elle ? y a-t-il un attentai qui l'arrête? un droit qu'elle ne foule au.x pieds .■* 'J'ous ses chefs ont été prosternés devant mes aigles. D'une part de mes conquêtes j'ai fait des couronnes aux uns; j'ai replacé les autres sur des trônes que la victoire avait brisés. J'ai été dément, magnanime envers tous. Tous m'ont abandonné, trahi, se sont lâchement empressés dériver mes chaînes. Je suis à la merci d'un (libusUer. »

Pendant dix-huit mois , Antomarchi lutta , de toute sa science et de tout son zèle , contre les progrès d'un mal (jui d'avance remplissait de deuil la triste prison de Longwood. Il s'aperçut longtemps a\ant le jour fatal que ses soins seraient inutiles. Au milieu de mars ^82l , il écrivit à Rome, au chevalier Colonna, chambellan de madame Lœtitia, une lettre qui faisait présager une catastrophe prochaine. « Les journaux anglais, lui disait-il, répètent sans cesse que la santé de l'empeleur est bonne , n'en croyez rien; l'événement vous prouveia si ceux (|ui les inspirent sont sincères ou bien informés. »

Peu de jours après, iSapoléon , qui ne se fai!^ait point illusion sur .son état , s'en expliqua nettement avec Antomarchi , à qui nous devons le récit de la conversation suivante :

« Nous y sommes, docteur, en dépit de vos pilules ; ne le croyezvous pas? — Moins que jamais. — Bon ! moins que jamais ! Encore une déception médicale. Quel effet pensez-vous que ma mort produise en Europe ? — Aucun , sire. — Aucun ? — Non , parce qu'elle n'arrivera pas. — Si elle arrivait? — Alors, sire, alors... — Eh bien?

— Votre 3Iajesté est l'idole des braves ; ils seraient dans la désolation.

— Les peuples? — A la merci des rois, et la cause populaire à jamais perdue. — Perdue! docteur; et mon fils! Supposeriez -vous?... — Aon, sire, rien. Mais quelle distance à franchir! — Est- elle plus vaste que celle que j'ai parcourue? — Que d'obstacles à surmonter!

790 HISIUIKK

— En ai-je eu moins à vaincre ? Mon point de départ était-il plus élevé ? Allez, docteur, il porte mon nom ; je lui lègue ma gloire et l'affection de mes amis ; il n'en faut pas tant pour recueillir mon héritage ! » — « C'était l'illusion d'un père à l'agonie , dit Anlomarclii ; je n'insistai pas : il eût été trop cruel de la dissiper. »

L'empereur était alité depuis le ^7 mars. L'officier qui était chargé d'attester chaque jour sa présence à Longwood , ne le voyant plus paraître, en donna connaissance au gouverneur, qui se crut trahi, et qui vint rôder lui-même autour de la demeure de son prisonnier, pour s'assurer qu'il ne s'élait point évadé. Ses courses et ses recherches n'ayant rien pu lui apprendre sur ce qu'il était si désireux et si impatient de savoir, il déclara que , si son agent n'ohtenait pas, dans vingtquatre heures , la faculté de voir le général Bonaparte , il arriverait en personne avec son état-major , et forcerait l'entrée de la cliamhre du malade, sans crainte des suites fâcheuses que son irruption pourrait avoir. En vain le- général Moniholon s'efforça de le détourner de ce dessein, en lui peignant l'affiigeante situation de l'empereur. Sir Hudson répondit qu'il s'inquiétait fort peu que le général Bonaparle vécût ou qu'il mourût ; que son devoir était de s'assurer de sa personne, et qu'il le remplirait. 11 était dans ces sauvages dispositions , lorsqu'il rencontra Antomarchi , qui lui reprocha avec amertume son langage et ses procédés infâmes. Sir Iludson n'en voulut pas entendre davantage ; il se retira, écumantde colère, et Antomarchi continua de llétrir les hourreaux du grand homme, en s'adressant à Reade : « Il faut avoir l'arae pétrie du limon de la Tamise, lui dit-il , pour venir épier le dernier soiq)ir d'un moribond ! Son agonie vous tarde, vous voulez la presser, en jouir! le Cimbre chargé d'égorger Marius recula devant le forfait... Mais vous!.. Allez , si l'opprobre se mesure à l'attentat , nous sommes bien vengés ! »

Sir Hudson , aigri par les réponses d' Antomarchi , et toujours inébranlable dans sa brutale résolution , se préparait à effectuer sa menace, lorsque l'empereur, sur les instances de Bertrand et de Montholon , consentit à prendre un médecin consultant , le docteur Arnolt , qui fut chargé d'attester réguhèrement à l'agent du gouverneur la présence du prisonnier. Mais les soucis du geôher allaient bientôt cesser. Le ^9 avril, Napoléon annonça lui-même sa fin prochaine à ses amis (jui le croyaient mieux.

« Vous ne vous trompez pas , leur dit-il , je vais mieux aujouid'hui ;

mais je n'en sens pas moins que ma fin approche. Quand je serai mort, chacun de vous aura la douce consolation de retourner en Europe. Vous reverrez , les uns vos parents , les autres vos amis , et moi je retrouverai mes braves aux Champs-Elysées. Oui , continua-t-il en haussant la voix, Kléber, Desaix, Bessières, Duroc, Ney , Murât, Masséua, Berthier, tous viendront à ma rencontre; ils me parleront de ce

.|ue nous avons fait ensemble. Je leur conterai les derniers événements (le ma vie. En me voyant, ils redeviendront tous fous d'enthousiasme et de gloire! Nous causerons de nos guerres avec les Scipion , les Annibal , les César, les Frédéric ! 11 y aura plaisir à cela ! ... A moins , ajoutat-il en riant, qu'on nait peur là-bas de voir tant de guerriers ensemble. » Sur ces entrefaites, le docteur Arnolt arriva. L'empereur l'accueillit très-bien, lui parla de ses souffrances , de tous les accidents douloureux qu'il éprouvait , et lui dit ensuite , en s'interrompant brusquement et sur un Ion solennel .

« C'en est fait, docteur, le coup est porté, je touche à ma fin, je vais rendre mon cadavre à la terre. Approchez, Bertrand ; traduisez à monsieur ce que vous allez entendre : c'est une suite d'outrages dignes de la main qui me les prodigua ; rendez tout , n'omettez pas un mot.

« J'étais venu m'asseoir aux foyers du peuple britannique; je demandais une loyale hospitalité , et, contre tout ce qu'il y a de droits sur la terre , on me répondit par des fers. J'eusse reçu un autre accueil d'Alexandre ; l'empereur François m'eût traité avec égard ; le roi de Prusse même eût été plus généreux. Mais il appartenait à l'Angleterre de surprendre, d'entraîner les rois et de donner au monde le spectacle inouï de quatre grandes puissances s'acharnant sur un seul homme. C'est votre ministère qui a choisi cet affreux rocher, où se consomme en moins de trois années la vie des Européens , pour y achever la mienne par un assassinat. Et comment m'avez-vous traité depuis que je suis exilé sur cet écueil? Il n'y a pas une indignité , pas une horreur dont vous ne vous soyez fait une joie de m'abreuver. Les plus simples communications de famille , celles mêmes qu'on n'a jamais interdites à personne, vous me les avez refusées. Vous n'avez laissé arriver jusqu'à moi aucune nouvelle, aucun papier d'Europe; ma femme, mon fds même n'ont plus vécu pour moi; vous m'avez tenu six ans dans la torture du secret. Dans cette île inhospitahère, vous m'avez donné pour demeure l'endroit le moins fait pour être habité, celui où le climat meurtrier du tropique se fait le plus sentir. Il m'a fallu me renfermer entre quatre cloisons, dans un air malsain , moi qui parcourais à cheval toute l'Europe ! Vous m'avez assassiné longuement, en détail, avec préméditation, et l'infâme Hudson a été l'exécuteur des hautes-œuvres de vos ministres. Vous finirez comme la superbe république de Venise , et moi, mourant sur cet affreux rocher, privé des miens et manquant de tout , je lègue l'opprobre et l'horreur de ma mort à la famille régnante d'Angleterre. »

Cette dictée épuisa les forces du malade, qui tomba peu d'instants après dans une espèce d'évanouissement. Le surlendemain il se trouva néanmoins avoir repris assez de vigueur pour se lever au point du jour et passer encore trois heures à dicter ou à écrire. Mais ce n'était qu'une lueur d' améliora iion qui ne laissait aucune trace d'espoir. La lièvre reparut bientôt, et le malade continua de marcher rapidement à la mort. Dans cette même journée (21 avril) , il lit appeler l'abbé

I)l- NAPOI.KOX. 79r>

Vigiiali. « Savez-voiis , abbé, hii dit-il, co que c'est qu'une cbniiibre ardente? — Oui, sire, — Va\ avcz-vous desservi? — Aueiine. — Kh bien ! vous desservirez la mienne. » Cela dit , il ('xi)li(iua iniiuitieusemcnt à rauniônier ce ((u'il avait à faire. « Sa figure, dit Antomarcbi, était animée , convnlsive ; je suivais avec in(|niétude les contractions (lu'elle éprouvait, lors(iu'il surprit sur la mienne je ne sais quel mouvement qui lui déplut. « Vous êtes au-dessus de cette faiblesse, dit-il , mais que voulez-vous ? je ne suis ni pbilosophe ni médecin ; je crois à Dieu , ji' suis de la religion de mon père ; n'est pas atbée (jui veut. » S'adressant ensuite à l'abbé Vignali , Napoléon continua : « Je suis né dans la religion catliolique, je veux remplir les devoirs qu'elle impose < t recevoir les secours qu'elle administre. »

L'abbé \ignali s'étant retiré , l'empereur revint à Antomarcbi, en lui rcprocbant son incrédulité. « Pouvez-vous , lui dit-il, la pousser à ce point? pouvez-vous ne pas croire h Dieu? car enfin tout proclame son existence , et puis les plus grands esprits l'ont cru. » Antomarcbi répondit qu'il n'avait jamais révoqué en doute cette existence , et que l'empereur s'était mépris sur l'expression de ses traits. « Vous êtes médecin, docteur, » reprit Napoléon en souriant , et il ajouta à voix basse : « Ces gens-là ne brassent que de la matière, ils ne croiront jamais rien. » Malgré son affaiblissement continuel , l'empereur se trouva encore assez fort, dans les dcrnieis jours d'aviil , pour se lever et aller s'établir dans le salon, sa ebambre, mal aérée, lui étant devenue insupportable. En vain les personnes qui l'entouraient lui offrirent de le transporter : « Non , dit-il, quand je serai mort; pour le moment il suffit que vous me souteniez. »

Le lendemain , après une mauvaise nuit et malgré l'intensité croissante delà fièvre , il fit appeler Antomarcbi et lui donna , avec un calme et une sérénité inaltérables, les instructions suivantes :

« Après ma mort , qui ne peut être éloignée , je veux que vous fassiez l'ouverture de mon cadavre ; je veux aussi , j'exige que vous me promettiez qu'aucun médecin anglais ne portera la main sur moi. Si pourtant vous aviez indispensablement besoin de (pielcpi'un , le docteur Aï-nolt est le seul qu'il vous soit permis d'employer. Je souhaite que vous preniez mon cœur, que vous le metliez'*dans de l'esprit-de-vin , et (lue vous le portiez à Parme à ma chère Marie-Louise. Vous lui direz ([ue je l'ai tendi-ement aimée , que je n'ai jamais cessé de l'aimer ; vous

7'.)'. HISTUiUK

lui raconterez loiit ce (fiie vous avez vu , tout ce (jui se rapporte à ma situation et à ma mort. Je vous recommande surtout de bien examiner mon estomac , d'en faire un rapport précis , détaillé , que vous remettrez à mon IJls... Les vomissements qui se succèdent i)res<pie sans inlerruplion , me font penser que l'estomac est celui de mes oi'ganes qui est le plus malade , et je ne suis pas éloigné de croire qu'il est atteint de la lésion qui conduisit mon père au tombeau , je veux dire d'un squirre au pylore... Quand je ne serai plus, vous vous rendiez ù Home, vous irez trouver ma mère, ma famille; vous leur rapporterez tout ce que vous avez observé relativement à ma situalion , à ma maladie et à ma moi'f , sur ce triste et malheureux rocher ; vous leur direz (pie le grand iXapoléon est expiré dans l'état le plus déplorable, mancjuant de tout, abandonné à lui-même et à sa gloire; vous leur direz qu'en expirant il lègue à toutes les familles régnantes Thorreur et l'opprobre de ses derniei's moments. »

Cependant le déUre vient se joindre à la lièvre. Cette forte intelligence, qui avait apparu au monde comme une émanation de l'intelligence divine, subit la loi commune de riuimanité. « Steingel , Desaix, Masséna! s'écrie Napoléon. Ah! la victoire se décide ! Allez! courez! pressez la charge! ils sont à nous! » Puis il saute à terre, veut aller dans le jaidin et tombe en arrière , au moment où Antomarchi accourait i)our le recevoir dans ses bras. On l'emporte dans son lit, loujours en proie au délire , et il persiste à vouloir se promener au jardin. Enfin , le paroxysme cesse , la lièvre diminue , le grand homme se retrouve et reparaît avec son calme ordinaire. » Rappelez-vous, dit-il au docteur , ce que je vous ai chargé de faii'e lorsque je ne serai plus. Faites avec soin l'examen anatomique de mon corps, de l'estomac surtout. Les médecins de Montpellier avaient annoncé que le squirre au pylore serait héréditaire dans ma famille... Que je sauve du moins mon fils de cette cruelle maladie. Vous le verrez, docteur; vous lui indiquerez ce qu'il convient de faire; vous lui épargnerez les angoisses dont je suis déchiré ; c'est un dernier service que j'attends de vous. » Trois heures après (2 mai à midi) la fièvre avait repris, et l'illustre malade disait à son médecin , en poussant un profond soupir : « Je suis bien mal, docteur; je le sens, je vais mourir. » Et ces paroles étaient à peine prononcées , qu'il avait perdu connaissance.

« Sa fin approchait , dit Antomarchi; nous allions le perdre; chacun Vedoublait de zèle, de prévenances, voulait lui donner une dernière

marcjue de dévouement. Ses offlcieis , Marehund , Sniiil-Deiiis et moi , nous nous étions exclusivement réservé les veilles; mais Napoléon ne pouvait supporter la lumière: nous étions obligés de le lever, de le elianger, de lui donner tous les soins qu'exigeait son état au milieu d'une profonde obscurité. L'anxiété avait ajouté à la fatigue; le grandmaréchal était à bout, le généi-al Monlliolon n'en pouvait plus, je ne \akiis pas mieux : nous cédâmes aux pressantes sollu-itatioiis des Tiançais qui habitaient Loiigwood , nous les associâmes aux tristes devoirs (|ue nous l'emplissions. Piéron, Couitot, tous, en un mot, veillèrent conjointement avec quelqu'un de nous. Le zèle , la sollicitude qu'ils montraient toucheicnl l'empereur ; il les recommandait à ses ofliciers , voulait (juils fussent aidés, soutenus, qu'on ne les oubliât pas. « Ll mes pauvres Chinois , ajoutait-il, qu'on ne les oublie pas non plus, (ju'on leur donne (luehiucs vingtaines de napoléons : il faut bien (pie je leur fasse aussi mes adieux. »

VH

L'abbé Vignali n'attendait qu'un mot de l'empereur pour achever de

remplir son ministère. Ce mot sortit de la bouche du grand homme, le 5 mai à deux heures après midi. La Oèvre était moins violente; tout le monde avait été congédié , excepté le digne prêtre ; Napoléon reçut le viatique.

Une heure après, la ûèvre avait augmenté, mais le malade conservait encore l'usage de ses sens. Il en proGtn pour recommander à ses exécuteurs testamentaires, Bertrand, Montholon et Marchand, de ne permettre à aucun médecin anglais, autre que le docleur Arnolt, do l'approcher dès qu'il aurait perdu connaissance. Puis il leur dit : <( Je vais mourir , vous allez repasser en Europe , je vous dois quelques conseils sur la conduite que vous avez à tenir. Vous avez partagé mon exil, vous serez fidèles à ma mémoire, vous ne ferez rien qui puisse la blesser. J'ai sanctionné tous les principes; je les ai infusés dans mes lois, dans mes actes ; il n'y en a pas un seul que je n'aie consacré. Malheureusement les circonstances étaient sévères ; j'ai été obligé de sévii", d'ajourner; les revers sont venus ; je n'ai pu débander l'arc , et la France a été privée des institutions libérales que je lui destinais. Elle me juge avec indulgence, elle me lient Compte de mes intentions, elle chérit mon nom, mes victoires; imitez-la, soyez fidèles aux opinions que nous avons défendues , à la gloire que nous avons acquise ; il n'y a hors de là que honte et confusion. »

La nuit suivante un violent orage éclata sur Sainte-Hélène, Toutes les plantations de Longwood furent déracinées. Le saule chéri de l'empereur, et dont l'ombrage lui servait d'abii contre l'ardeur du soleil dans ses promenades habituelles , ne fut pas épargné.

Pendant la journée du lendemain ( 4 mai) l'agonie continue. Le 5, au lever du jour , son corps annonce que la vie l'abandonne ; il est déjà glacé. Cependant Kapoléon respire encore. Mais il est dans le délire et il ne prononce plus que ces deux mots : « Tète... Armée. » Le moment solennel approche ; « l'œuvre anglaise » est près d'être consommée ; la vieille Europe va tressaillir ; le héros de la jeune France louche au terme de sa miraculeuse cairière; il est sur le point d'expirer, et Iludson-Lowe est là qui guette son dernier soupir, impatient d'annoncer aux aristocrates, aux oligarques et aux rois dont il est le mandataire , que sa mission est admirablement accomplie et que la victime est achevée.

Cependant ini spectacle déchirant vient encore m;u'(|uei' k'S derniers

I)K NAfM)I.F.()\.

moments (lu héros. Madame Bertiaïul, (iiii, malade elle-niômc , a oublié ses souffi'ances itersoniielles imur s'allac-luM' au lit de Napoléon mourant, fait appeler sa (iile et ses trois lils, alin (pi'ils puissent contempler eneore une fois les ti-aits du grand homme. Ces enfants arrivent aussitôt, se précipitent vers le lit de Tempereur et saisissent ses deux mains, (|u'ils couvrent de baisers et de larmes. Le jeune Napoléon Bertrand, accablé par la douleur, tond)e évanoui. Tous les assistants sont en pleurs; on n'entend (|ue des gémissements et dessaiii;lots... un grand événement se prépare pour le monde... à six lu tues moins onze minutes, IVapoléon a eessi'' crètre!

Le corps de l'empereur, après avoir subi Tautopsie ' tant recom-

' Aiitomardii trouva lestomac tel . h (u-u prù? . (|iril lavait pn-snmé, tel (Hie les indications du malade pouvaient le faire supposef.

HISTOlRt;

mandée au tloctcur Antomarchi , fut exposé sur un lit de campagne, et le manteau bleu que le héros portait à Marengo servit de couverture. Tous les habitants de Tile accoururent et se pressèrent religieusement pendant deux jours autour de ce glorieux catafalque ; et quand la dépouille mortelle du grand homme eut été enlevée , on se disputa ce qu'il avait touché ou ce qui lui avait appartenu, pour en faire de précieuses reliques.

Les funérailles de Napoléon eurent lieu le 8 mai. Il lut entené à une lieue de Longwood. Sa tombe devint, dès le premier jour, Tobjet

d'une vénération et d'un empressement universels. Hudson-Lovve, digne organe des haines qui devaient poursuivre l'illustre enfant de la révolution française au delà du trépas , s'en offensa et plaça autour du tombeau , pour en défendre l'approche, une garde qu'il annonça devoir être perpétue/le. Malgré cette précaution , la dernière demeure du héros a toujoui's été fréquemment vii^itée. C'est un pèlerinage qui n'a rien dont la philosophie puisse s'offusquer , puisqu'il a sa cause dans l'amour de la gloire, et qu'il sert à perpétuer le culte des grands noms, en

Di: \.\I'()I.K()\. TD!»

(loiiruuil une soilc df consécralion irligioiise a l'aclmiivilioii el au respect t\uv , sans disliiiclioii de lieux et de temps. le iic'-nie iiispii-e.

3[ais Napoléon ne peut avoir qu'une sépulture pi'ovisoire à Sainte- Hélène. Dans l'un de ses codicilles, en date du 10 avril ^821 , il a marqué lui-même la place de sa tombe définitive. <« Ji: dksike , a-t-il dit, OIE Mi:s ci:>Dii!:s iiEi'osnNT sur les dords de la Seine, m milm-l de ce l'EirLE EiUNç VIS gi E j'ai tant aimé. "

Pour (pie ce dernier \œ[\ du lïiand homme fût réalisé , il fallait (pie le peuple franeais secouât le joii}i des Bourbons, et que son gouvernement (Vit pleinement al'franclii des inlluences étrangères. La restauration est tombée ; la proi)liélie de .Napoléon s'est ainsi accomplie dans le temps (ju'il avait fixé ; et son désir le plus cher, exprimé à l'heure dernière , n'est pourtant [las encore rempli ! l.e peuple français attend toujours son legs , les restes de son héros !

Quand le bruit de cette mort aiiiva en Kurope , le peuple refusa d'y croire. 1,'idée d'immortalité était tellement attachée au nom de Napoléon , qu'il semblait n'avoir rien en lui de périssable , et que l'on regardait sa \ie comme inséparable de sa gloire. Cette incrédulité, que lléranger a célébrée dans les Souvenirs clii peuple ', est une véritable apothéose ; elle déifie le grand homme, autant que les grands hommes peuvent être déifiés dans notre siècle.

I,imï(rin|is .uii'nii III' l\i cni. I>khk>(1kh.

TABLi: DES CHAI>nHi:S.

IMHODICIION. Page 3

Chapitre r'. Origine et eiifjiice de Napoléon. Il II. Ue|iui'« l'cnin'e (le Napoléon au service jus-

tiu'au sir'ge (le Toulon. 21

m. Siése et prise de Toulon. Commencement

des ra'ii|>agnes d"Iialie Deslituliun. ;>3

IV. Hcstltiitiiin. Treize vendémiaire. Josépliine. Mariage. ,"■;

Page 1