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/«ulour tt i'édiiflur s« réservcQl le droit de '.radu:..'^:\ en loaios lan^-uw.
Plnslears personnes considérables , dont Topinion fait autorité , m* ont fait observer que je devançais peut-être le temps vonla pour écrire Tbistoire du grand homme dont les cendres, tiédes encore, entrent à peine dans le cimetière de Thistolre. Elles ont cberché à me montrer le danger qu'il y avait d'écrire au lendemain de sa mort la vie d'un souverain dont l'esprit , le caracOre » l'action , la personnalité ont marqué si profondément dans les affaires européennes pendant plus d'un quart de siècle... Assurément ce danger existe, et je l'ai mesuré à mon courage le jour où, pour la première fois, j'ai pris la plume pour écrire l'bistoire d'un grand bomme ou d'un grand événement contemporain.
D'un antre côté, parfaitement d'accord avec l'avis du sage qui ne Tent pas que l'on ajourne au lendemain ce que l'on peut faire le jour même, je crois qu'il existe un plus grand danger encore à l'ajournement d'une œuvre semblable à celle que j'offre aujourd'hui à la publicité. Je vais en dire la raison :
Noos sommes dans un siècle où l'humanité vit en quelque sorte à la vapeur, où le temps, en sens inverse des distances , qui se rapprochent, s'éloigne avec une effrayante rapidité de son point de départ. Quel est, je le demande > l'événement de la veille qui ne soit pas effacé par celui du lendemain? Le règne de Louis-Philippe ne semble-t-il pas une date voisine de celle des assignats, et en plein empire, si près encore de
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t INTRODUCTION.
la révolution de février, ne croirait-on pas que la république trépassée de 1848 est aussi vieille que sa sœur aînée de 1793?
Or, à cette époque, dis-je, où les hommes et les choses, semblables aux morts de la ballade allemande, vont si vite, n*e8t-il pas juste, logique et raisonnable de saisir leurs traits au vol , sous peine de les voir s'effacer bientôt dans la pénombre d'un lointain et vague souvenir?
Dans Tordre moral comme dans Tordre physique , les traits des hommes, comme la face des événements, s'allèrent sous Taction du temps. A la plume de Thistorien comme au pinceau de Tartiste, il faut, pour que leur œuvre soit vraie, il faut la pose d'un modèle debout ou couché, n'importe 1
Un tableau, un portrait, un livre fait uniquement de souvenirs , à l'aide de la tradition, sur les vagaes données d'une gamme souvent effacée, n'atteindront jamais une ressens blance exacte, mathématique , avec le sujet qu'ils sont appelés à représenter ; il leur manquera toujours le cachet de l'originalité. A mon avis, l'histoire doit être prise en flagrant délit s'il est possible, sur le fait, comme une œuvre daguerréotypique dans toute la vitalité de son ensemble et de ses détails.
Les impressions historiques recueillies tardivement dans les archives des chancelleries perdent toujours de leur sensibilité, et n'ont plus ce côté actuel, palpable qui donne du relief au récit de Thistorien. Son œuvre devient alors un plâtre moulé imparfaitement sur la face d'un cadavre usé par les ravages d'une rapide décomposition. Les générations qui suivent, pour être plus éclectiques, plus maîtresses de leurs jugements, plus sûres de leur appréciation, n'obtiendront jamais la vérité des détails si nécessaire à l'ensemble d'un grand œuvre.
Il est vrai qu'en histoire les politiques préfèrent toujours à la passion du cœur celle de l'esprit, mais ceux qui ne vivent pas dans l'atmosphère étroite des chancelleries et des bureaux préfèrent à la passion de l'esprit celle du cœur, comme étant plus certaine sous le point de vue moral ^ et répon-
dant plus directement au tempérament et aux sympathies des masses.
Les hommes de cabinet ont toujours la facilité de pour* suivre à fond Tétude d*une époque mémorable ou d'un grand caractère dans le loisir que leur fait leur position dans le monde ou leur état de fortune. Quant à ceux qui vivent en dehors des sphères politiques, dans un courant plus rapide» plus mouvementé, ce qu'il leur faut, 'c'est le coté humain, psychologique, de la grande figure exposée sons leurs yeux.
Sous ce rapport , les anciens , nos maîtres dans Part d'écrire rhistoire, ont une grande supériorité sur les auteurs mo* demes, trop préoccupés des causes générales od les carac* tères, les physionomies s'effacent et perdent ces grandes lignes qui font des grands hommes placés par l'histoire sur le piédestal de l'antiquité , des héros que notre imagination se plait à voir toujours rentrer en scène.
Il y a dans la vie des peuples des hommes prédestinés , sur la vie desquels, soit par la marche des événements^ soit par l'impulsion qu'ils impriment à cette marche, s'accumulent et s'estompent tous les faits saillants de l'histoire d'une nation. Le caractère de leur génie , la nature de leur esprit expliquent la nécessité des progrès , le développement des idées et des transformations qu'ils ont amenés et provoqués.
L^empereur Nicolas n'est pas un homme prédestiné, dans ce sens qu'il était absolument nécessaire. L'avantage des nations gouvernées par le droit de l'hérédité monarchique est, lorsque de grands progrès doivent s'accomplir par le jeu non interrompu de la tradition , dé trouver toujours un monarque préparé pour cette œuvre. Le génie de ce monarque sera Taccomulation, la conversion en lui des idées de sa race, plutôt que celui de certains hommes auxquels, pour les peuples qui sont sortis de leurs voies en des jours de perturbation gêné* raie, la Providence a remis à leur insu le pouvoir de rnani* fester les effets de sa sollicitude ou de sa colère.
Dans certains États où le mouvement social est arrivé à nu
haut degré de splendeur et de culture intellectuelle, le monarque n*est pas tout; son autorité est limitée par les arts libéraux qui l'entourent, et au milieu de la lutte constante des intérêts économiques qui se dégagent sans cesse du commerce et de l'industrie. Son pouvoir ne peut guère dépasser que par moments Vautorité anonyme d'une nation qui , de Tirradiation de la force morale qu'elle possède, se légirère bien avant que le texte de la loi légalise ses besoins.
Dans les États, au contraire, où la nation se dégage laborieusement d'une situation sociale primitive, le souverain est, sans contredit, celui qui peut le plus avancer, décider l'heureuse solution de ce travail. Tandis qu'ailleurs le mouve* ment régénérateur vient de tous, ici il ne vient et ne se produit que de lui-même*
Il n'est pas à dire toutefois que la nation , dans ces conditions, n'ait pas une action qui lui soit propre, et que le souverain placé providentiellement à sa tête ait toute l'initiative des actes qui le font marcher en avant, non! Quand une nation, par exemple, possède en propre une langue que les dix-neuf vingtièmes de ses enfants parlent sans la défigurer par des idiomes tranchés ; lorsqu'elle pratique une religion reconnue par le même nombre, sans altération dans sa forme ; lorsqu'elle obéit à un pouvoir homogène dont le principe s'applique d'échelon en échelon à toutes les classes de la société, parce que chacune d'elles le confirme au foyer domestique, il existe dans cette nation une puissance sérieuse avec laquelle on doit compter. Mais, précisément en raison de cette unité parfaite, l'uniformité en est le défaut et la conséquence immédiate, logique; elle ne se mouvra pas assez ou elle se mouvra trop tôt. Le peuple russe se trouvait dans ce cas d'être envahisseur, par la nécessité extrême du climat qu'il habite et par celle qui porte les peuples vers les points où l'activité humaine a plus de ressorts et d'étendue , si , par une des causes que Dieu tient en ses mains, les Romanoff ne l'eussent organisé et réglé. Slave, la Russie couvrant un vaste
territoire où la plupart des grandes tribus envahissantes se sont formées, en dehors de la communion catholique romaine, ne s'étant point mêlée aux lattes de la féodalité, au mouvements des croisades ni aux œuvres de la renaissance , sa position exceptionnelle en Europe la rendait trop redoutable pour que les peuples ses voisins , ceux de TAllemagne surtout, ne lui fussent pas entièrement hostiles.
Resserrée ainsi , la Russie ne pouvait que tenter de briser violemment les barrières qui la parquaient à Fextrémité de TEurope et attachaient à ses flancs les Polonais, se trouvant eux-^némes trop à Tètroit et toujours prêts à s'étendre vers Test aux dépens de la Russie. A ce moment de son histoire, la Russie eut possédé la Crimée et les bouches du Danube , que son développement normal se fût eflèctué de ce côlé de la Turquie où, depuis les Warègues jusqu*à Jean IV, elle avait des affinités établies, et en même temps vers TAsie dont les mœurs avec les siennes ont des analogues que son origine et rinvasion ont établis. Dans ce cas, les Romanoff lui eussent été inutiles; mais arrêtée par les Turcs puissants alors, à Touest par les Allemands, au nord par les Scandinaves, il fallait à la Russie, pour vaincre ces obstacles, réduire les uns, dominer les autres; il fallait une action puissante, homogène, qui ne s'en tînt pas systématiquement à rester étrangère aux idées, aux progrès, à la marche de FOccident.
Au début, la localisation de la Russie était nécessaire pour constituer son unité. Ce vaste empire a consacré des siècles au développement de la force qu'elle représente aujourd'hui , et Ton ne peut nier que la domination mongole , fatale sous plus d'un point de vue , comme celle des Arabes pour l'Espagne , ne lui ait été utile.
Ce fait accompli , un autre élément devait remplacer cette situation isolée et locale; c'est alors que la grande figure de Pierre I" nous apparaît. Pierre le Grand I qu'a-t*il voulu? Il a voulu apporter la diversité là où régnait invariablement l'uniformité, et par ce moyen, remuer, produire, alin^cttler
la vie dan3 an miliea trop compacte pour donner accès à ce progrès incessant, jamais interrompu, qu'il avait surpris en Sofope, là où une multitude d'intérêts divers et de principes opposés se combattent sans parvenir à s'exclure d'une manière absolue. L'agrandissement de la Russie en Europe est moins la cause que le fait de cette politique intelligente.
Les envahissements sur les États modernes retournent presque toujours aux vaincus s'ils ne sont point confirmés, assurés par les alliances et par une juste appréciation des nationalités.
C'est pour avoir compris que l'Europe ne pouvait être abordée avec succès qu'avec des éléments européens, que Pierre I*% Catherine II et Alexandre ont donné tant d'éclat à leurs armes et tant d'autorité à leur diplomatie.
La Russie n'a, jusqu'à ce jour, entrevu la portée des actes de ses souverains qu'à travers le prisme de l'enthousiasme que les grands desseins font naître au cœur des peuples. Elle n'a pas la conscience que tout ce qui fait aujourd'hui sa force eût tourné contre elle, si l'Europe, de parti pris, se fût gardée inflexiblement de contracter des alliances sacrées avec elle. Dans ce cas négatif, on l'eût montrée aux peuples comme une nation tenue en réserve pour les grands boule* versements, et pour remettre de nouveau en question ce que l'épée de Charlemagne avait limité et ce que le traité de Westphalie avait défini.
Que les nations occidentales soient divisées entre elles par des questions et des intérêts divers, opposés, personne ne le conteste, mais cette division existe plus à la surface qu'au fond des choses. Elles se sont mêlées si souvent par les armes pendant la guerre, et sur un terrain plus pacifique pendant la trêve, qu'elles ont appris à se confondre dans une communauté d'idées, de sentiments et de principes. Leur travail dans les lettres , dans les arts , dans le commerce, dans l'in* dttstrie, s'il difi^re ici par la qualité, là par la quantité, n'en a pas moins un caractère d'homogméité qui prouve qu'aucune
de ces nations ne peut s'imputer d'une manière exclusive , absolue , la création des œuvres qui jaiUissent de ce conflit de lumières.
De grandes perturbations , causées par un excès d' ambition, peuvent mettre en présence les antagonismes de reli* gion et de races, qui, armés les uns contre les autres, ensanglantent leurs différends sur les champs de bataille ; mais la cause de ces cartels disparue, les antagonismes se rapprochent dans un élan qui guérît promptement les bles-*sares et ferme les cicatrices de la lutte.
Ce fait, que renseignement de Thistoire montre à chacune de ses pages, prouve combien la plus grande partie des idées déposées dans FEurope occidentale par le mélange des races buoiaines qui Font formée par les mêmes études de Tantiquité et par Théritage que Rome a laissé en tombant , les raid solidaires aussi bien des choses vraies qu'elles produisent que des erreurs qu'elles commettent.
En faisant abstraction , en Russie , des premières familles, qni par leur participation aux affaires publiques et par leur éducation se trouvent en rapport avec l'élément occidental, les autres classes montrent de la répugnance à l'accepter.
Qu'en résulte-t-il? C'est que l'Europe paraissant si antipathique à la Russie, celle-ci devient naturellement contraire à celle-là.
La grande politique des Romanoff dans leurs représentants Pierre, Paul, Alexandre, Catherine, Anne, Elisabeth, est d'avoir voulu les moyens de faire disparaître cette hostilité. Leurs alliances de famille, leur protection aux étrangers, l'introduction des arts et de l'industrie, qu'ils ont favorisée et patronée, sont les moyens qui les ont le mieux servis. Ils ont compris que les nations, comme les individus, trouvent leur raison d'être non pas en tournant toujours sur ellesmêmes, mais en cherchant en dehors d'elles ce qu'il peut y avoir de vrai, de bien et de beau.
Entré dans cet ordre d'idées par une révolution qui avait
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mis son trône en péril, l'empereur Nicolas ne voulat pas moins que ses aagastes prédécesseurs rester immobile an milieu de Fincessante activité de la civilisation moderne.
En suivant d'un œil attentif la marche rapide de l'industrie et du commerce de l'Occident, il voyait clairement que son peuple se trouverait un jour à l'étroit dans l'immense territoire continental qu'il occupe. Borné au nord par des mers que l'Angleterre peut occuper en un temps donné par de formidables escadres; à l'ouest par des puissances, sentinelles avancées, toujours sur le qui-vive de leur indépendance nationale; au midi par le patronage des puissances méditerranéennes; à l'est, et malgré les solitudes de la Sibérie, par l'accroissement continu des possessions de ht Compagnie des Indes, le danger pour l'empereur Nicolas était réel, et peutêtre les moyens eicessifs qu'il employa pour le conjurer provenaient-ils de sa sollicitude pour ses successeurs à l'écarter lui-même, puisqu'il se sentait assez fort pour aborder et résoudre cette grande et vigoureuse question.
Les progrès de la civilisation européenne ne l'effrayaient point, comme ses détracteurs l'ont dit et le répètent encore aujourd'hui ; au contraire , il les appelait en aide de sa politique en les subordonnant , il est vrai , dans l'application au système d'éducation qu'avant lui Catherine II et son frère Alexandre n'avaient fait qu'indiquer.
Mais, dira-t-on, c'est le lit de Procuste que cette subordination!... Pourquoi? La réponse est facile. Si on accorde €[ue les sciences, les lettres, les arts, le commerce, l'industrie ont des forces relatives , on doit admettre que la réglementation de ces forces devient souvent nécessaire. Il y a un état faible de civilisation pour un peuple, comme il y a un état faible d'intelligence pour un individu. Si l'on reconnaît au chef de la famille le droit d'expurger les mauvais livres destinés à ses enfants, pourquoi refuserait-on à un empereur celui de sauvegarder les intérêts moraux de son peuple? Il y a des transformations successives, nécessaires; les nier ou
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les ponsser brotalement à leur dernière limite, c'est tomber dans une erreur absurde qu'un pouvoir quelconque, jaloux de son devoir et de sa dignité , n'acceptera jamais.
L'empereur Nicolas, qui avait un sentiment profond du véritable état des choses, s'afiSennit dans cette pensée, qu'il valait mieux exagérer la nationalité russe en lui donnant une lai^e perspective à embrasser, que de la laisser en face d'elle* même, livrée à la merci des sarcasmes de l'Occident. Considérés à ce point de vue, les actes les plus importants du règne de l'empereur Nicolas donnent à son pouvoir toute la valeur d'une fondation d'empire.
En montant sur le trône, l'empereur Nicolas trouva des points stratégiques aux frontièrea d'où ses armées pouvaient manœuvrer avec avantage ; dans sa bureaucratie , des hommes habitués au triturement des affaires diplomatiques; dans les ateliers , un outillage pouvant servir aux premiers besoins de l'industrie domestique : des établissements d'instruction où une partie de ce qu'on y enseignait avait un but pratique et essentiel ; une armée dont les cadres principaux avaient été formés sur les champs de bataille de l'empire; mais , à côté de ces richesses et de ces éléments de prospérité , il rencontra dans les classes supérieures des idées et des intentions qui, avec des allures libérales, tendaient néanmoins à un féoda» lisme dont le résultat sur les classes inférieures eût été de les troubler en leur donnant ou trop d'espérances on trop de craintes.
L'insurrection du 26 décembre 1825 confirma fatalement ce qui n'avait été que pressenti. Il n'était point douteux que les idées du dehors , autant que dans certaines familles le désir de se substituer violemment au pouvoir légitime, n'eussent mis les armes k la main des révoltés.
L'attitude des partis en France dans les dernières années de la Restauration, les idées tourmentées et vagues de la rêveuse Allemagne , lès imaginations inquiètes et maladives d'une jeunesse égarée dans les nuages de la fantaisie , avalent
qnelqae pea refroidi le cœur d'Alexandre à Tendroit des idées de TEurope. Les symptômes qaî se mahifesièrent peu de temps avant la mort de cet empereur affermirent probablement, par «ne suprême raison d*État, le grand-dùc Constantin dans son projet de renonciation an trône en faveur de son frère Nicolais.
Cette transmission volontaire suivait et maintenait Tordre de l'hérédité, mais elle devait avoir une portée autrement plus considérable pour Tavenir de la nation. Le grand-duc Nicolas était précisément F homme de la circonstance, celui entre ses frères qui , faisant tète à la tourmente révolutionnaire, pouvait le mieux sauvegarder les droits du trône et les intérêts du peuple russe. Proclamé empereur par la victoire et par le peuple, reconnaissant en lui , par suite de Tabdication du grand^uc Constantin, le légitime héritier des csars, le successeur d'Alexandre aperçut devant lui deux systèmes avec des perspectives diverses :
D'après le premier, il devait exercer le pouvoir suivant les idées continentales , c'est-à-dire emprunter à l'Occident tous les moyens d'action dont il dispose.
D'après le second , il devait baser sa sphère d'action sur les idées russes, c'est-à-dire emprunter à l'élément slave toutes les ressources qu'il contient. Entre ces deux systèmes, l'Empereur n'hésita point : le second lui sembla préférable quoiqu'il n'offrit que des espérances; mais il savait que, mûries dans une volonté forte , les espérances finissent toujours par se changer en réalités.
Cette conduite, hautement avouée, a suscité contre l'empereur Nicolas des accusations dont le temps et une plus juste appréciation feront justice. Quoi qu'il en soit, ces accusations subsisteront longtemps encore, plus par le fait de l'ignorance que par celui de la mauvaise foi dans laquelle se trouvent placés les accusateurs au sujet du caractère constitutif de la nation russe. Ce que Catherine II avait de trop , l'empereur Nicolas l'avait de moins : c'est pour avoir regardé de trop haut l'opinion qu'il Ta trouvée tournée souvent contre lui.
INTRODUGTIOM. Il
Trop jaloni de ses prérogatives pour faire la moindre avance aax partis qui agissent le plus sur les masses par leur» paroles et par leurs écrits, ainsi que le fit Catherine aux applaudissements de Voltaire et des encyclopédistes» il aima mieux encourir leur blâme que de s'exposer à leur condescendance en renonçant à la suite de ses projets. A Texcep» tion des cabinets, qui ont des idées plus exactes sur Texercice du pouvoir en Russie, les hommes à petites vues n'en ont que de très-imparfaites à ce sujet.
Dans un temps moins éloigné qu'on ne le pense, la Russie aura à toutes ses frontières des éléments contraires. D'un coté y des nations acquises depuis des siècles à la civilisation occidentale; d'un autre côté, des peuples qui, sans posséder cette civilisation, lui sont cependant hostiles par le fait du jôog politique que les nations occidentales en général imposent à ia Turquie d'Europe, et le joug administratif que l'Angleterre en particulier impose aux populations de Tlnde.
Après la chute de Napoléon , en 1815, la France pouvait emre dans son jus, suivant Texpression du comte Pozzo. Cependant ses idées, ses lois, son administration, rencontrèrent, malgré la lutte T des sympathies, des défenseurs et même des alliances. Il lui suffit de quelques années de repos pour retrouver son rang au sein des grandes puissances. Ce que l'épée de l'Europe , levée comme un seul homme contre la France épuisée, avait frappé à Waterloo, c'était une ambition désordonnée à laquelle la France avait trop sacrifié de sa sécurité morale et matérielle , mais ce n'était pas le principe vital qu'elle renferme; principe formé de tout ce qui, en Europe, depuis les Mérovingiens jusqu'à nos jours, constitue la société moderne. En serait-il ainsi de la Russie sillonnée bientôt de chemins de fer , et entourée de peuples qui , sous le couvert des ballots de marchandises, feront passer leurs idées et leurs intérêts pour l'éclairer d'abord , et l'entraîner ensuite dans leur orbite.
La Russie est chrétienne , mais d'une communion ^^ ^ ^
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d'adhérents importants qu'en dehors de TEurope proprement dite ; elle a une administration civile avec des rouages euro» péens, mais dont le mouvement est confié à des Allemands qui les font agir sur des mœurs orientales ; enfin elle a trop ou trop peu de FOccident pour avoir des relations intimes en dehors de celles que lui a faites la diplomatie des Romanoff.
L'orgueil de la noblesse russe ne peut ou ne veut admettre le plan secondaire qu'elle occupe encore dans la civilisation européenne. La position qu'elle s'est faite dans l'État par son instruction superficielle , touchant à tout comme une encyclopédie de poche, le rôle d'élite qu'elle joue dans les principaux salons des grandes capitales, ne contribuent pas peu à l'illusionner sur la véritable situation des choses. Un em* pereur puissant comme un autocrate de Russie ne pouvait accepter les prestiges d'un pareil mirage; il ne pouvait vouloir que sa noblesse accaparât les bénéfices de sa puissance sans en avoir la responsabilité morale, comme l'aristocratie en Angleterre. C'est sous la pression de cet ordre d'idées que l'empereur Nicolas a voulu s'assurer de la force du peuple ; c'est un des signes les plus distinctifs de ce souverain que d'avoir tout fait pour céagir contre l'impuissante vanité de sa noblesse, dans laquelle la plus grande partie de ses membres seraient encore, s'il ne l'eût forcée à prendre du service dans l'État.
Les prédécesseurs de l'empereur Nicolas, préoccupés de se mettre en contact avec l'Europe, ont eu beaucoup plus en vue le développement intellectuel de leur noblesse que celui de leurs peuples. Ce système était rationnel; car, sans la noblesse, comment, à cette époque, auraient-ils pu avoir à l'extérieur des représentants de leur puissance , et à l'intérieur des agents de leur volonté pour correspondre avec intelligence à leurs mouvements d'action?
Ce qui, au dix-huitième siècle, du temps de Catherine II, devait être une des premières réformes à obtenir, pouvait
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bien ne plus avoir les mêmes raisons d'être au commencement du dix-neuvième siècle, après les événements de 1814 et de 1815. Le peuple, qui par le nombre qu*il représente, le produit qu'il rapporte et le fonds social qu'il prête au soutien de la noblesse et du trône, avait certes bien droit qu'on songeât plus particulièrement à lui; il y avait même urgence, non pour éviter un mouvement de résistance qui n'existait pas, mais pour retremper dans la foi commune l'élément qui en était sorti et s'était altéré à la suite de la grande station des armées russes en dehors de leurs frontières en 1812.
Aussi dès son avènement au trône , et pendant tout le cours de son règne , l'empereur Nicolas fit-il de ses peuples Tobjet constant de ses plus chères prédilections. Un souverain n'est pas seulement Fadministrateur d'un royaume ou d'un empire, il est plus haut placé dans la conscience de l'humanité; il est^ et doit être, par la tradition , le représentant des forces vives de la nation qu'il gouverne. Or , si ses vues ne doivent jamais être détournées des moyens qui peuvent améliorer le bien-être de son peuple dans les conditions matérielles de la vie, elles ne doivent pas non plus abandonner, pour obtenir ce résultat, la poursuite des grosses questions sans lesquelles les grandes nations ne sauraient avoir d'avenir.
Les nations qui, par le fait d'un certain équilibre, sont défendues au moyen des intérêts que cet équilibre sollicite, peuvent abdiquer tonte idée d'ambition et se borner à vivre en dehors des luttes de l'humanité; mais les nations auxqudles est réservée l'impulsion de la société ne peuvent se soustraire aussi facilement à la loi qui les entraîne comme malgré elles dans le mouvement.
n y a, selon les règles arbitraires de l'ordre moral, une telle progression dans la marche d'un peuple vers les destinées qu'il doit accomplir, qu'une longue suite de souverains se transmettant par la voie héréditaire l'application de ces règles, peut à peine suffire à cette tâche providentielle; c'est pour cela ique , suivant les circonstances , tel membre d'une
dynastie établit son système sar les œuvres de la paix, et tel autre sur celles de la guerre.
Faute de considérer la royauté sous cet aspect , on la veut n'agissant qu'entre les bornes étroites que trace Tégoisme individuel dépourvu du sens de l'appréciation des besoins et des intérêts de Tavenir.
Le plan d'après lequel une dynastie gouverne le tempéra-^ ment de son peuple ne se reconnaît qu'an fur et à mesure qu'il se déploie. En Occident, les événements marchent vite; les peuples devancent parfois leurs gouvernements. Le déploiement graduel d'un système, depuis un demi-siècle, est en quelque sorte impossible pour certaines nations pressées de jouir. Leurs passions, la direction de leurs idées, le tour de leur esprit inconstant et brouillon brusquent souvent l'application du système mis en pratique. C'est seulement en Angleterre et en Russie qu'une politique traditionnelle d'agression peut être suivie : en Angleterre , par la prépondérance constitutionnelle que l'aristocratie possède .sur les autres classes et par sa position insulaire; en Russie, par la concentration patriarcale du pouvoir dans les mains des czars. Ces deux grandes nations n'ayant à redouter ni les envahissements ni les révolutions, qui changent radicalement toutes les conditions premières et essentielles de l'État, peuvent avoir dans leurs projets une suite, une continuité d'efforts vers un même but qui doit à la longue assurer le succès. Mais si le peuple anglais au moyen de sa constitution peut avoir la conscience de ce que son gouvernement se propose d'accomplir, le peuple russe n'a que la loyauté de son souverain qui peut lui faire pressentir la direction des affaires générales et lui inspirer la confiance que les actes du gouvernement ont moins pour but l'avantage du prince que celui de la nation appliquée à un système bien accentué de nationalité.
La perspicacité de l'empereur Nicolas lui a démontré que les questions extérieures étaient , au point de vue national, les plus importantes à résoudre. Si pn ne perd point de vue
INTRODUCTION. ti
que, par sa pcaîtion exceptionnelle, la Russie ne peut peser comme pèseut la France et TAngleterre dans le mouvement européen, on comprendra que le soin d'assurer Tavenirde la Russie là oii son génie pouvait se développer le plus sûrement, a dû être considéré par Tempereur Nicolas comme de première et impérieuse nécessité.
Les vastes États ne jouent de grands rôles que par Tim* portance de Taction qu'ils exercent sur ou dans la civilisation. Ils peuvent, avec un grand appareil militaire, intimider les petits, inquiéter les grands États, comprimer les uns et les autres tant que ces moyens de pression ou d'intimidation auront de la force ; mais cette prépondérance tout artificielle venant à cesser, F autorité revient aux mains de ceux qui ont puissance de l'exercer. Une force spéciale ne suffit pas , elle doit être étayée par le concours de plusieurs autres.
L'Angleterre n'est pas seulement forte par son commerce et par son industrie, elle est encore puissante par ses institutions et parla haute culture intellectuelle que possèdent son aristocratie et sa haute bourgeoisie. L'Allemagne compte en Europe par la multiplicité des forces qu'elle emploie : puis* santé diplomatie à Vienne et à Berlin; amour des arts à Munich et à Dresde; science, enthousiasme des lettres partoot. La France n'a rien à revendiquer en propre, sauf son goût et son énergique initiative en toutes choses ; mais dans foutes les spécialités elle marche au premier rang et dépasse souvent ses rivaux par l'heureux effet de sa nature impressionnable et précoce.
Tout conspire donc contre l'ordre intime de la Russie, non pas les armes à la main, car, à ce jeu fatal, elle a prouvé dernièrement qu'elle pourrait reparaître avec avantage sur le champ clos des grandes luttes, mais avec des moyens si contraires à son caractère, à ses mœurs, à ses institutions, que tôt ou tard ils devront courber sous celte pression. Le peuple ignore ce travail contre lui; la noblesse, qui le pressent, ne l'aperçoit que sous les dehors d'un mirage séducteur ; com-
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ment pourrait-elle dédaigner les langues , les lettres , les arts de TEurope, qui lui inspirent le sentiment du beau, alors que fatiguée de son âpre climat , elle en cherche un plus doux à Tétranger? Comment n*accueillerait-elle pas le commerce et Tindustrie de TEurope : le commerce qui lui achète les matières premières que Texploitation du domaine lui donne; Tindustrie, sans laquelle, réduite k ses seules ressources, elle n'aurait qu'un bien-être relatif, restreint et d'une distinction équii^oque?
Dans cette grave question, l'empereur Nicolas, dont le génie embrassait d'un regard toutes les sphères de son empire , ne pouvait avoir l'ignorance du peuple ni partager l'infatuation de la noblesse pour les choses de l'étranger. Il lui fallait absolument opter ou pour l'Europe ou contre elle : opter pour elle avait son côté dangereux. A part quelques mécomptes, quelques insuccès, les systèmes, les idées, les littératures, les industries peuvent se mêler, il y aura partout avantage à ce qu'il en soit ainsi. Cette pro* position serait dangereuse à la Russie. Ce ne sont pas des variétés de nuances qui séparent la Russie des autres pays , ce sont des incompatibilités tranchées; or, le propre des choses contraires c'est de chercher, pour les plus fortes, à absorber les plus faibles. Le prosélytisme du dix-neuvième siècle ne ressemble en rien à celui du seizième, il porte ses vues moins haut. Il ne sort pas de la scolastique, il ne s'élance point à la poursuite d'Eurydice , mais il court à des résultats positirs. On voit qu'il a fréquenté la boutique d'un avoué, et qu'il a ouvert un compte courant dans le grand-livre d'un négociant. Son action n'en est que plus insinuante et certaine; et, comme il l'a dit, une de ses grandes conquêtes sera celle de la Russie.
L'empereur Nicolas, qui connaissait la valeur de cette prétention , y répondit en localisant de plus en plus son pays ; il improvisa presque les moyens qu'il employa pour arriver à ce but : le succès a couronné son œuvre. L'initiative de ce
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système d'improvisatkm ]oi appartient-elle en propre? Non. Ses prédécesseurs, et notamment Pierre I*', improvisèrent anssi , mais à un antre point de vue , dans le sens occidental ; Tempereur Nicolas a improvisé dans le sens russe.
Avant le traité d'Aix-la-Chapelle , quand la Russie intervint pour la première fois dans les affaires occidentales , elle comprit que pour exercer d'une manière utile son influence il était rationnel que la classe appelée à traiter avec la civilisation occidentale s'inoculât en elle. Après le traité du 26 septembre 1815, elle reconnut l'importance quMl y avait pour elle à ce que sa noblesse se retrempât à une autre source que la sienne même.
Il Y a des lois prohibitives commerciales qui , appliquées à temps , grandissent l'importance du commerce de la nation chez laquelle cette mesure est adoptée. Au fameux acte de navigation de Cromwell, l'Angleterre doit sa prépondérance actuelle sur les mers. Aux lois prohibitives de l'empereur Nicolas contre les idées européennes, à ce qu'elles avaient de contraire aux intérêts de son empire , la Russie doit la grande force nationale dont elle dispose aujourd'hui.
Pour assurer le succès de son système éminemment national, le successeur d'Alexandre voulut que la Russie fût . russe avant tout. 11 voulut que les Russes cultivassent leur langue de préférence à toute autre; que la religion grecque devint prépondérante en Russie, et qu'elle fut entourée des sympathies publiques là où il y avait un siège épiscopal, voire même une simple église; il voulut que la Russie, riche en matières premières , en conservât^la principale part pour ses manufactures, et ne vendit à l'étranger que l'excédant de ses richesses ; il voulut enfln que la science et les lettres s'acclimatassent en Russie par des institutions nationales. 11 n'a rien négligé , rien épargné pour obtenir ces résultats dignes de ses grands desseins.
L'empereur Nicolas , beaucoup moins par sympathie peutêtre que par raison d'État, a voulu toutes ces choses. Attaqué