‹ Histoire de l'Empereur Nicolas (trente années de règne)Chapitre 2 sur 331 · TOI» I · texte numérisé non relu

TOI» I

tft INTROmiCVIOV.

par les idées eiir^àeuieB » il a'esi eouiefft de TèléflieBft i pour leur résister. Poiur cela Ikîre^ il a organisé on système de gouvernemenl où la noblesse devait participer aux ehai^ges du pays , non-sealemeiit en fournissant des soldats aax ar» mées et des officiers à la couronne, mais en servant TÉtat et la couronne dans les plus humbles comme dans les plus hautes fonctions. Du moment que le paysan russe vil que ses maîtres et seigaeors avaient des devoirs à remplir, et dont ils ne pouvaient s*.affranebir sans décbaîr et étrt privés de leur rang, ilrcigarda sa position comme moins inexorable; sans croire, d*une manière absolue, à son affranchissement, il espéra dans sa condition des adoucissements, et il crut en la justice d*un pouvoir qui jurait en principe qu^en dehors du peuple russe il n y avait point de grandeur et point de sécurité pour la chose publique.

La pensée dominante de Tempereur. Nie<das était de faire prévaloir en tout et partout le sentiment de la nationalité russe. La nation ne se méprit point sur ses intentions ; elle se savait la force vitale de la Russie dont TEmpereur consa-* crait chaque jour la puissance dans les efforts constants de sa politique essentiellement nationale.

Ceux qui , après un sérieux examen de Tautorité absolue des czars » s'imaginent que les cxars Vont créée au profit de leur seule puissance, sont dans une étrange erreur. Cette autorité existait avant la domination souveraine des csars; mais elle existait renfermée dans son application sur le domaine où le seigneur vivait dans Ae& conditions omnipotentes, plus patriarcalement, il est vrai, que les hauts barons du moyen âge, mais non moins absolus et non moins maîtres de la liberté et de la vie du serf.

Avant Tavénement de Pierre I*% les possesseurs du sol jouissaient de certaines libertés locales, que la volonté du puissant czar d'abord, et celle de ses successeurs ensuite, ont fait disparaître. Le peuple y a-t-ii perdu? Non, si Ton regarde Tavenir, car si le peuple, ce qui nous semble

ioèviliJitB, doit conqtt^ir on jour son attmnchmemevî , le pouvoir imilaire cosceDtré, qoe représente l'antorité du pouvoir, pourra seule donner vne bonne solution à celte œun*e. Le peuple n*a rien à attendre du bon vouloir individuel impuissant dans une question de cette importance. La noblesse msse, qui vit de servage, ne saera jamais s*en passer, si le gonvemement, pmr une combinaison qm Tindemnise de ses pertes, ne trouve les moyens de résoudre ce problème.

Mais Timpossibilité absolue dans laquelle se trouve la noblesse de pouvoir exister sans le secours du gouvernement, le servage étant aboli, rend cette solution extrêmement difficile.

Le servage retient disséminé le travail manuel des champs SUT tonte la surface du territoire. Le jour où, sans préparation ancooe, le servage serait aboli, \l délaisserait immédiatement, il abandonnerait tette ou telle zone pour émigrer vers telle ou telle autre qui lui ofirirait de pins grands avantages, si même, changeant de nature, il ne se transformait pas d*agricuUeur en industriel ou marchand. L*nn des plus grands dangers de raffranchissement non préparé se trouve là.

L*empereor Nicolas, fortement préoccupé de cette question , lui a fait faire un grand pas, en appelant le paysan des domaines à une liberté relative , il est vrai , mais qui touche déjà à un commencement de libération.

A chaque homme sa tâche, à chaque jour son labeur. Bien que Tamélioration du sort des paysans fût one de ses plus «érienses pensées, Tempereur Nicolas ne perdit jamais de vne celui de la noblesse. Par son organisation en classes, la noblesse russe est tonte militaire ou toute administrative; mais, de sa nature, elle est oisive et indolente. Elle compte sar rÉtat pour les besoins de son existence matérielle ; mats die n*opére pour son service que tout juste ce qu'il faut pour que TÉtat ne s'aperçoive point quMl est servi avec une indifférence déplorable. Elle prétend , <fe bonne foi , que sa tiédear est la conséquence de son organisation réglée en concbe, et qu'elle retrouverait dans ses terres Taetivité

tO I\'TRODUGTIO\.

qa*elle a perdae dans les camps oa dans les administrations. Le fait est au moins problématique; quoi qu'il en soit, il nous parait certain que si TÉtat ne reçoit pas tout ce qu'il est en droit d'obtenir, il est certain, disons-nous, que la noblesse, par l'organisation qui l'administre à cette heure, et par son contact constant avec la chose publique, lui rend les services que jamais elle ne lui rendrait dans ses terres. Ce résultat était bien dans les idées des prédécesseurs de l'empereur Nicolas, mais ils ne l'envisagèrent point dans son application avec la même netteté de vues.

L'empereur Nicolas a complété l'œuvre de Pierre le Grand en mobilisant la noblesse et en l'appliquant à tous les rouages de l'empire , en la rendant propre aux diverses fonctions qui constituent les grandes nations. Sans cette organisation indiquée par les besoins des temps , de deux choses l'une , ou il eût fallu constamment recruter à l'étranger les hommes spéciaux nécessaires au roulement des affaires de l'État, ou faire appel aux nationaux.

Dans le premier cas , la Russie aurait perdu son caractère typique, son individualité nationale; dans le second cas, la noblesse seule aurait pu répondre i l'appel fait au pays, puisqu'en Russie, la bourgeoisie n'existant pas, il n'y a pas de terme moyen, c'est-à-dire de classe intermédiaire entre le seigneur et le paysan. Et, d'ailleurs, en dehors de la noblesse, en l'état des choses, comment les hautes fonctions de l'État auraient-elles pu être remplies? Le souverain aurait trouvé, pour les hautes sphères, des hommes qui se seraient dénationalisés, les uns par ambition, les autres par intérêt; mais pour les places secondaires, pour les services plus humbles, il n'aurait pu trouver des éléments que dans les nationaux. Le jour où la noblesse russe reprendrait son ancienne vie féodale, asiatique, la Russie serait forcée d'arrêter brusquement sa marche ascendante, car le service des hantes régions administratives, qui correspondent i celles de l'Europe occidentale, manquerait de force vitale et agissante.

IXTRODUCTÏON. tl

Les fonctions civiles ou militaires que Taristôcratie russe exerce lui donnent droit à la propriété du serf; il en résulte qu'elle est de fait entre les mains du gouvernement, et devient forte ou faible suivant la force on la faiblesse du gouvernement. Son intérêt le mieux entendu est donc de lui prêter énergiquement son appui, et de ne pas s'en tenir à des à peu prés de concours et de sympathie.

L'empereur Nicolas n'eut pas imposé à sa noblesse l'obligation absolue de servir l'État, que l'aristocratie se serait inféodée dans ses terres et aurait contracté vis-à-vis du pouvoir central des habitudes d'une indépendance à peu prés semblable à celle que les planteurs de l'Amérique du Sud ont vis-à-vis du pouvoir, sans posséder, comme ces derniers, an lien qui les rattachât par la représentation à la responsabilité du gouvernement.

Pour fonctionner, l'État se serait vu forcé , nous le répétons, de confier ses moyens d'action à des éléments étrangers; or, si déjà les Allemands sont en majorité dans l'administration, ils auraient tôt ou tard absorbé, annihilé l'influence de l'aristocratie russe.

L'aristocratie russe ne s'est pas rendu suffisamment compte de son importance sous le régne de Nicolas. Elle lui a fait un reproche amer de ce que ce souverain l'a forcée à prendre part aux affaires publiques. En cela, elle a été ingrate autant qu'injuste, car elle n'a qu'à regarder dans elle pour reconnaître le progrés qui s'est opéré dans son instruction et les bénéfices moraux qu'elle a conquis de 1825 à 1854.

Elle s'est vue, elle s'est mêlée, elle s'est touchée dans la grande école mutuelle que TEmperenr a organisée pour elle. Sur l'immense territoire de l'empire, comment aurait-elle pu jamais compter les membres épars de ses familles disséminées? Comment aurait-elle pu se familiariser avec les idées et les habitudes du gouvernement sans l'organisation militaire et civile de l'empereur Nicolas? Isolés et éloignés les uns des autres, les nobles russes confinés dans leurs d«-

n INTRODUCTION.

mainet, privés du choc des idées coannaoes, qni fiiil jaillir la Ivmiére dans la civilisation ^ ils se seraient abandoMiés à Tindifférence la plus froide de la chose pnbliqae; ils se seraient endormis dans le sentiment de leur nationalité.

Avec le système de Tempereur Nicolas, la noUesee russe a participé à toutes les actions de son règne. Elle n'a pas été seulement spectatrice; mais elle a été encore partie agissante depois le feld-maréchal jusqu'à Tcnseigne, depuis le conseiller d'État privé jusqu'au plus infime employé de la quatorzième classe. L'empereur Nicolas l'a fait entrer dans la ¥ie active de l'État et lui a donné des qualités morales ^ intellectuelles, sociales, qu'elle n'aurait point acquises autrement.

Au moyen du i^ecrutement , la France voit disparaître rapidement les dissemblances d'idiomes, d'usages, de mœurs qui eiistent dans les populations variées de ses départements. Par la voix du soldat en congé , la langue qu'on parle dans la capitale porte ses racines dans les provinces les plus éloignées. Chaque jour les campagnes reçoivent des notions plus jusies, plus vraies sur la nature, l'histoire et les forces de la patrie. A chaque étape de sa vie militaire, le conscrit éclaire son esprit et son cœur à une idée nouvelle qui fructifiera à l'ombre du clocher de son village , lorsque , libéré du service, il rentrera dans ses foyers.

En Russie, le système organisateur de l'empereur Nicolas a réalisé les mêmes transformations, a produit les mômes résultats civilisateurs. La postérité, plus équitable que les contemporains, lui rendra justice.

La nation russe, avons-nous dit an commencement de notre introduction, est une nation à part. Avant Pierre I*' elle pouvait se fondre en Europe par une invasion, ou se morceler en principautés que l'àpreté du climat et TéloigMmeat des distances auraient pa, pour on certain laps de temps , sauvegarder des envahissements des nations voisines. Dans l'un et l'autre cas» son rôle en Europe n'eikt été qu'ae-

dJLcntd et purement lood. Après Pierre I*' et «veciet Koma- Boff» elle prend, 4a premier coop, Mm rang an sein des grandes paissances , et y occupe parfais, an mtliea d'elles ^ une première place. Ce n*est jamais arbitrairement, et par des ressorts artificiels, qu'une nation se trouve ainsi placée dans le monde. Le génie d'un homme peut quelquefois et momentanément élever un peuple à des hauteurs suprêmes ; mais si cette splendeur inouïe repose sur nne seule individualité , ce peuple retombe bientôt dans Tètat primitif et ThumMe obscurité d'oh un édair de génie l'avait tiré.

Thèbes a dû tout son édat à Épaminondas : après Mantinée, ce héros, blessé à mort, emporta dans le linceul de aom triomphe la gloire et l'avenir de sa patrie. Avec Gustave- Adolphe, la Suède a joué un rôle de météore, car le génie de Richeb'eu était la cause occulte des forces vitales dont il disposait ; mais cette cause ayant cessé même avec Charles XII, la Suède retomba bientôt au rang des puissances de troisième ordre.

Pourquoi la Prusse, qui ne compte que le grand Frédéric, qui a subi d'immenses désastres dans les guerres de la république et du premier empire, qui ne possède qu'un territoire de moyenne culture et qu'une industrie de moyenne importance, marche-t««lle au rang des cinq grandes puissances ? C'est parce qu'en Allemagne , par sa savante organisation et par ses alliances, elle fait échec à l' Autriche , en Tempéchant de peser avec trop d*omnipolence sur les petits Étals de la Confédération. H y a donc dans la grandeur d'une nation , quand cette grandeur se perpétue sous l'action des grands hommes qui l'éclairent et lui font franchir les difficultés que sans eux elle ne saurait aborder, des forces intimes, mystérieuses et indépendantes, que le temps féconde •I mûrit, et dont un peuple se fait le dispensateur à l'heure voulue par la Providmioe.

La mission d'un souverain est d*aider au développ^B^ent de ses forces. U serait paradoaal d'avancer que remperaar

«4 I\*TRODVCTiaK.

Nicolas a été plas aa service dès idées rasses qo'il ne s*eii est fait servir. Parce qu^on l'a vu poursuivre ses projets avec une inflexibilité que nulle raison n'a jamais pu amollir, on en conclut que ses vues ont été purement personnelles. Elles le furent si peu, que le peuple, le meilleur juge en pareille matière, le croit avec une foi ardente, absolue, le représentant le plus vivace de sa nationalité, et professe un véritable culte pour la grandeur de sa mémoire. Tout le temps de son règne , Tempereur Nicolas, inspiré par Tamour de son peuple et de son pays, a été dictateur avec enthousiasme. Voilà pourquoi le peuple Tadmire, pourquoi la noblesse Ta redouté peut-être plus qu'elle ne Ta aimé, et pourquoi, sons l'inspiration d'une réaction déplorable , elle s'insurge aujourd'hui contre sa mémoire.

Dans l'état présent de la société européenne et le mouvement des esprits, les fonctions de la souveraineté sont un labeur ardu, hérissé d'embûches, sillonné de mécomptes. Les princes qui ont reçu de Dieu la mission de gouverner les vastes empires ne peuvent être débonnaires comme Joseph II, ou sceptiques comme Louis XV. Avec le système parlementaire, la responsabilité étant partagée, l'habileté d'un souverain consiste à maintenir l'équilibre entre les divers rouages de la machine gouvernementale. H faut avoir sans doute des aptitudes requises pour occuper convenablement^ cette position; mais il faut moins de caractère, moins de volonté, moins de naissance royale qu'à celui à qui tout incombe, à qui remonte toute responsabilité , et qui , par le pouvoir entier, inaliénable , absolu dont il dispose , peut précipiter des catastrophes que ceux qui le suivent dans la succession au trône ne sauraient prévoir et arrêter.

A cette heure , les peuples aspirent à une somme de bienêtre que l'économie politique reconnaît possible en principe, en droit peut-être; mais ce bien-être est relatif.

Dans l'application , il est aussi difficile de décréter un cottage à l'ouvrier anglais, 1500 francs de rente au paysan de

INTRODUCTION. ta

la Frmce, qne rafifranchissement immédiat aax serfs russes. n est très-facile à la théorie de passer par-dessas les résiitances présentes , mais elle s*arrête presque toujours devant TappIicaCion.

Sauvegarder le présent en assurant Tavenir, faire dériver le progrès du travail du jour, modifier les lois par ceux et au profit de ceux qui leur obéissent, tel doit être le but suprême du pouvoir. Vn souverain, quelque bien inspiré qu'il soit, ne réalise jamais complètement cette donnée. Son caractère, ses passions, le caractère, les passions de son peuple, s'opposent constamment à ses desseins. Les intérêts de ses voisins le croisent dans ses plus habiles et ses plus probes conceptions. Il lui est bien difficile d'arriver au terme de sa carrière sans avoir soulevé contre son administration, contre ses intentions même, des reproches aussi injustes que souvent mal fondés. Il importe au souverain sur le trône de tenir compte de l'opinion publique. Cette préoccupation donne une plus grande régularité de mœurs , et produit dans les afi*aires de l'État, plus d'ordre, plus d'économie; mais, poussée trop loin dans l'esprit d'un monarque, elle lui ferait prendre la cansg des intérêts du moment avec d'autant plus d'ardeur qne, de leur nature, ces intérêts ont la voix haute, et intimident par la crainte du blâme et du scandale. L'intérêt du pottvoîr est de résister, dans une juste mesure , aux acclamations des partis et des classes, en ne voyant au-dessus d'elles que ce qui le fait grand et durable.

A la rigueur, l'empereur Nicolas pouvait se borner à vivre avec sa noblesse dans des relations qui lui auraient assuré le calme dont certains princes d'Allemagne jouissent dans leurs États. Son règne eât été moins tourmenté ; mais eût*il été plus stable , c'est une question qui autorise le doute. Eut-il été plus glorieux? Non, assurément, car ce n'est pas une sage stabilité que de se laisser aller à la remorque des événements ; il n'y a point de gloire à subir la pression des intérêts privés alors que l'on doit les gouverner.

Que Tempereur Nicolas se toit trompé dans quelqoas-vi] des applications de son système invariable comme sa voloAti, les derniers événements de son règne le proufent ProMë d*en finir avec une question dont les éventualités agiteftt TEurope depuis un siècle . il a voulu la liquider avant de remettre le trône à son héritier, car il était convaincu qae tout ce qu'il avait fait dans la prévision de cette œuvre tournerait à l'avantage de son empire. Le résultat n*a pas répondu k son attente. Ses desseins ont été trahis par des forces qm^ trop superbe, il avait dédaignées.

En voulant tenir son peuple trop à Técart, il a donné de la crainte aux plus faibles et des motifs d'armer contra Ini aujL plus forts.

N'importe , son action sur la société russe a été décisive. Il lui a appris à se connaître, à mesurer sa puissance et à compter sur elle.

La Russie, que bientôt toutes les idées de FEurope occidentale cerneront de toutes parts, aurait été prise au dépourvu sans la concentration de toutes les forces que Tempereur Nicolas a su agglomérer sous le nom de slavisme. Cette concentration est un trait de génie ; elle assure là base des stabilités dont il a doté la couronne qu'il a portée. La Russie avait besoin d'avoir une porte au midi pour édiapper à la pression de tous les intérêts qui surgissent contre elle; l'eaipereur Nicolas a voulu lui faciliter les moyens de Touvrir. Aux yeux de son peuple, voilà sa gloire. Elle est dans les desseins , si elle n'a pas été dans le succès de l'exécution.

Quoi qu'il en soit, l'empereur Nicolas, comme homme et comme souverain , avec l'éclat de ses vertus , avec l'ombre de ses défauts, restera dans l'histoire comme l'iine des plus grandes figures du dix-neuvième siècle.

HE

Page 1