CHAPITRE QUATRIÈME
« 1* Tous les officiers et soldats des compagnies des régiments de Préobrajensky et de SéménoQsky, dites compagnies de Sa Majesté Impériale, porteront sur les épaulettes le chiffre de l'empereur Alexandre , et ce aussi longtemps que i^ivra un de ces braves.
9» 2* Les généraux qui se troui;aient attachés à la personne de Sa Majesté Impériale , de même que les aides de camp généraux et les aides de camp de Sa Majesté, continueront de porter le même chiffre.
1» Braves guerriers, conservez à jafinais la mémoire sacrée d'Alexandre I*'; qu'elle soit la terreur des ennemis, l'espoir de la patrie, le garant de votre fidélité et de votre attachement à Ma personne.
» Signé Nicolas. »
Immédiatement après la revue, les troupes cantonnées hors de la ville et qui avaient reçu l'ordre de se rapprocher de la capitale , retournèrent dans leurs quartiers respectifs , à l'exception du régiment des dragons de la garde, chargé de faire le service des patrouilles, et de deux escadrons de hussards et de lanciers de la garde , campés aux environs de la ville pour arrêter les coupables qui chercheraient à prendre la fuite.
Dès lors y l'élu du peuple et de l'armée n'écoutant que l'impulsion de son cœur, appréciant les regrets sincères des marins de la garde, et convaincu qu'une surprise seule avait pu les détourner de leurs devoirs, daigna leur accorder un généreux pardon. Il ordonna même que le drapeau qu'ils avaient reçu de l'empereur Alexandre, et qui leur avait été enlevé, leur fût rendu, après avoir été purifié par une bénédiction nouvelle.
En même temps le grand-duc Michel , qui depuis plusieurs nuits n'avait pas pris un seul instant de repos,
tS4 HISTOIRE DE L'EMPEREUR KIGOLAS.
vint anooncer à l'Empereur que la plus grande partie des officiers et des sous-efficîers du régiment des grena* diers, trompés par d'iofames artifices et pénétrés d'un semblable repentir, imploraient humblemenl sa clé* mence impériale. En considération de leors regrets et de la ciMiduiie irréprochable qu'avaient tenue deux compagnies de ce régiment de garde à la forteresse, Nicolas leur restitua les drapeaux qui leur avaient été enlevés la veille. Ces aigles furent bénies une seconde fois, et le régiment tout entier, les prenant pour témoins de son repentir, jura avec élan obéissance et fidélité à son nouveau souverain. De même, le régiment de Moscou, se livrant à la merci de l'Empereur, obtint son pardon, et ses drapeaux lui furent restitués après avoir aussi été purifiés par une seconde bénédiction.
Ainsi qu'il arrive toujours , et comme nous Pavons vu depuis dans toutes les insurrections qui ont ensang\anté les diverses capitales de l'Europe, la plupart des chefs qui devaient au jour du triomphe- se partager les places, les titres, les honneurs, les gros émoluments, tous les bénéfices de la victoire, s'étaient prudemment éclipsés a l'heure du travail; quelques-uns seuls avaient courageusement payé de leur personne, les autres avaient disparu au moment décisif. L'un des premiers, le prince Troubetzkoï, le futur dictateur du vaste empire rêvé par le génie et taillé par la puissante main de Pierre le Grand sur le globe du monde , s'était réfugié ches son beau-frère, le comte de Lebzeltem, ambassadeur d'Autriche; il espérait que la légation lui servirait d'asile; mais dans la nuit le comte de Nesselrode, ministre des affaires étrangères, ne pensant pas qu'un drapeau étranger pût abriter la tête d'un grand coupable , vint le réclamer et lui donna l'ordre de se rendre auprès de
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l'Empcrevn Le prince Troubetzkoi foi iannédiatenteiit conduit ai palais d'hiver, où pâle et iremUant il se jeta au genoux de l'Empereur, en loi dévoilant tout les délaîlB de la cinspîratiodci.
Le journal semi-^officiel de Vienne, VOiserrateur amtridiemj rend ainsi comple de ce curieux incident :
«Aooft ne fùmea pas médiocrement époovanléa en apprenant que le prince Troubelzkoi, beau-frère du comte de Lebteltern, était non pas soupçonné mais convûnen par ses propres aveux d'avoir joué un rôle principal dans cette entreprise coupable et insensée. Nous pensions le bien connaître : c'est un jeune bomme qui a quelques connaissances, doux comme un agneau, traoqoil/e, Jaborieox, aimant la vie de famille, excellent époux, sensible jusqu'à la faiblesse; et pourtant ce bon époux, ce pbilantbrope sensible a pu se mettre à la tète d'une troupe de tigres qui, si leur complot eût réas&i, auraient rendu bien des femmes veuves, et qui, pour premi^ proie, demandaient la famille impériale tout entière.
» Le jour du combat, il a été assez lâcbe pour abandonner ses disciples et ses complices ; pendant que le canon ramenait ceux-ci à l'obéissance, il resta tout le temps en proie à une attaque de nerfs ches sa sœur. Il laissa dans sa maison tous les papiers qui prouvaient sa culpabilité, et, sous le prétexte que cette maison était trop voisine de la place oii ses amis avaient fait une fin si triste, il se rendit auprès du comte de Lebzeltem , qui n'avait encore aucun pressentiment de son crime. Il espérait peut-être que l'inviolabilité de la demeure d'un ministre étranger lui servirait d'asile, et il s'inquiétait p^ d'exposer son beau-frère aux plus grands désagréments. A quatre heures du matin, le comte de Nessdrode
IM HISTOIRE DE L'EUPEREUR XIGOLAS.
arriva et pria le comte de Lebzeltem, au nom de l'Enipereur, d^intimer au prince Troubetzko! qn^il eût à se rendre auprès de Sa Majesté Impériale. Le comte de Lebzeltern s'empressa de transmettre cet ordre à ce singulier Gatilina, qui paraissait se reposer des fatigues et des périls de la journée. Un aide de camp lui demanda poliment son épée et le conduisit en présence de l'Empereur. Le héros essaya de soutenir son innocence, mais à la vue des papiers qu'on mit sous ses yeux y il tomba aux pieds de l'Empereur, implorant sa pitié et demandant grâce de la vie.... »
Cette version est exacte. Le dictateur manqué était toujours aux genoux de l'Empereur, a Reievez-vous, monsieur, lui dit Nicolas ; cette position ne convient pas à un prince Troubetzko! , tout coupable qu'il soit...
— Grâce , Sire , grâce I s'écria le prince.
— Quelle lâcheté! » fit l'empereur à voix basse. Puis, s'adressant directement au chef des conjurés, il lui dit : « Puisque vous vous sentez la force de survivre à votre honte et aux remords de votre conscience, vous pouvez annoncer à votre malheureuse femme que je vous fais grâce de la vie. . . . Ecrivez. ... d Le prince se mit à une table , et commença sa lettre par l'expression de ses sentiments de repentir. L'Empereur, se promenant de long en large dans son cabinet , jetait de temps en temps pardessus les épaules du prince un regard sur la feuille de papier, où, d'une main mal assurée, le conspirateur venait de tracer ces mots : Je vis.... « Ajoutez : Je vivrai..,. » fit l'Empereur. Et lui tournant le dos, il murmura : u Je n'aurais jamais cru que tant de lâcheté pût s'allier à tant d'audace I... d Après avoir fait des aveux complets, le prince Troubetzko! fut conduit à la citadelle avec une trentaine de ses complices.