‹ Histoire de l'empire de Russie (volume 3)Chapitre 8 sur 38 · CHAPITRE in · texte numérisé non relu

CHAPITRE in

iwyti»Muv»nm>yvw%ntt*

Suite du règne de JsjtN ze Tsrrijbjls.

Mort de }a Tzarine. -^ Quatrième époque des meurtres , et la plus terrible. -^Désolation de Novgorod. — :Pskof sauvé. — Sapplices à Moscou. — Bouffons duTear. — Famine et Peste. — ^Relations avec la Pologne.-— Royaume de lâvonie. — Faveur de Magnus auprès du Tzar. — Ambassade à Constantinople. '— Invasion du camp de Tauride. — Incendie de Moscou. — Nouvel hymen de ' Jean. ■— Cinquième époque des meurtres. — Mort de la Tsarine. -*• Voyage de Jean à Novgorod. — Affaires de Suède. -— Quatrième mariage de Jean. -*- Alliance avec Elisabeth. — Négociations avec le Danemarck et la Pologne. — Séjour du Tzar à Novgorod. — Invasion des Tatars. — Célèbre victoire du prince Vorotynsly. — Lettre au roi de Suède.

i56g. iVlARiE^ seconde épouse de Jean^ mourut le u uarint! ^*'' Septembre lôôg, sans doute peu regrettée par le tzar lui-même , bien que, par respect pour les conyenauces y la Russie entière dût faire paraître une profonde aCQiction (47) : le cours des

affaires fot mterrompu; les bcr^ards > les gens de ^9^ robe ^ se reyéthreiit d'kabits de deuil y qui consis*taient alors en pelisses de Teiours ou de damas y sans ornemensd^or. On célëbi^it dans toutes les villes des services fimèbres ; on distribuait de riches aumônes aux pauvres y aux couvents y aux églises; bn fiiisait parade d'une feinte douleur qui cachait la consternation générale excitée par la tyraniriié de Jean, Dix jours étaient à peine "écoulés que déjà il donnait des audiences aux ambassadeurs des cours étrangères y dans le palais de Moscou; mais il se hftt^ bientôt de retourner dans raffreuse solitude d'Alexandrovsk^^ pour forger de notivelles conspirations, pour inventer de nouveaux supplices. La mort de •ses deux épouses , si différentes Fune de Fautre îpar lès qualités dé Pâme /produisit des-rèstdtscts égalemeiit fuiiëstésl Àiiastasiè avait empcoté dans la tombé le» vertus de Jean IV; Marife àéinblàit'lui avoir légué la Êiculté dé se surpasser enCDte dans la carrière des cruautés. Il fit répandre le bruit que i^tte'j)nnc€sse avait, comme Anàstasîe y été empoisonîaiéé par de se^ crets emîenlis , votltoint «insî |)répârer FÉrapîre aiixnoù;véàtÈi:^tAn5ports démrasé.' /- mecpoque

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un* vrai' coupable vivait tranquille^ à la ccmrwe.

174 IIISTOiB£ *

Ip»* du tyran. Celui ^m , au méf^ns éw hU 3 àTait voulu ixMHiter sur le trdne; qui, Iprç de la maladie du tzar, avait refu$é de lui obéir ^ s^était réjoui à l'idée de sa mort prochaine 9 avait soudoyé les grands et les soldats pour le^^ eiLcitai* à la révolte ; le prince Vladimir eui^u existait encore I Sei^e ans s'étaieiit éçcmlés depuî^s ses fautes., mais le tzar en conservait le spuv^uii^ et sa défiait toujours de lui. Aii^un boyard u'osaît eatretei^r des relations d'amitié avec ce priori. U n'était. entouré que d'espions chargés de l'otviserver et de rapporter la moindre parole îjidi$<iorète qui lui serait échappée* Quel pui^Mut ' motif pouvait do^c sauver ce ^allieureuiL du trépas? serait-rce Thorreur naturelle qaa V^n éprouve à tr^mpe^ ^es maias dans le sang d'im de ses proches 7 II faut le supposer ^ car il est diQs mom^us où le tyran le plus endurci se trouve comme arrêté dans se^ fureurs : il eat bojfnme. quelquefois encoria ; il n'aime pdus le bien , maïs il craint l'excès dans le mal; li.x>ul4é par sa cousoiencejt il croit l'apaiser par l'idéç ^'il £^&te des forfaits dont il s'est abstenu; mais <!e frein offre d^ faibles ^ranties 1 1^ grime précipite dans 1q crime 9 .et^ i3(ia]lgré le pardon qui lui avait été aunov^cé en i5^> malgré l'hypocrisie de Jean^ qui lui témfuiguait conatam-

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ment de la déféiTence^ de Tamitié^ le prince 1569. Vladimir devait prévoir le sort qui lui était réservé. En témoignage de bienveillance ^ le tzar lui avait assigné un emplacement considérable dans le Kremlin , pour y faire construire un palais magnifique ; il lui avait accordé les villes de Dmitrof ^ Borovsk et Zvinigorod ^ ayant repris en échange ses anciens fiefs deVereja^ Alexia et Staritza , sans doute parce que le pouvoir de ce prince lui semblait moins redoutflble avec de nouveaux fiefs ^ qu'appuyé sur des propriétés héréditaire» où se conservait encore l'ancien esprit du système féodal. Au printemps de Tannée 1569^ ayant rassemblé à Nij ni -Novgorod une atmée destinée à la défense d'Astrakhan , Jean la confia, sans hésiter, à son valeureux cousin ; mais cette prétendue confiance causa sa disgrâce et la perte de celui-ci. Le prince s'était renduàNijniparKostroma, oh il avait été reçu ea grande cérémonie par le clergé et les oi*toyens ^ empressés de lui c^rir l'expression de leur dévouement à sa persiKine. Aussitôt que cette nouvelle fut parvenue à Moscou , le tzar 4onna des ordres pour y faire amener les qommandans de Kostroma qu'il envoya au supplice. En même temps il écrivit affectueusement à son cousin pour rengager à se rendre auprès de lui.

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1569. Vladimir se mit en roilte sur-le-champ avec ses , enfans et son épouse et s'arrêta au village de Stotin y situé à trois vertes d'ÂlexaûdroYsky* Ayant donné connaissance de son arrivée^ il atteixdait les ordres du tzar , lorsque tout à coup il aperçoit une troupe :dè cavaliers arrivant au grand galop^ le sabre à la main comme pour un '^ combat. On entoure le village. Jean qui était au .milieu de la troupe descend de chevalet entre dans hi maison d'un paysan. Alors Vassili Griaznoï et Maluta Skouratof viennent trouver le prince Vladimir pour lui annoncer quHl avait conspiré contre les jours du monarque. Le cuisinier du tzar , soudoyé à cet efiet^ se présente pomme acclusateur , déclarant que Vladimir lui avait donné de l^rgent et du poison pour attenter, à la vie de Jean (48). Après <î6tte scè(ne pré^ parée ^ronFamène devant le tzar avec sa femme et sea deux jeunes fils : ils tombent à ses pieds > protestent de leur innocence et demandent à entrer dans un couvent. « TraitnBa, s'écrie-tr'il , » vous ml avieZ{ préparé du poison; eh bien y » 90itë. allez le boire !* » Aussitôt on apporte la coupe fatale. Vladimir, prêt à quitter la vie, héritait , cependant à se donner la mort de sa .propre main-^r , lor^^^Sudioxie , son épouse , feRime d'es,prit;ét,4f mérite, voyant, quHl n'est

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point de sàlut pour eui, qu'il n'existe plus de «^eg. pitié dans le cœur de leur meurtrier, essuie ses larmes et dit à son mari avec fermeté : Notre mort n^est pas un suicide , c^est le tyran gui nous empoisonne : mieux i^aut encore jnourir de la main du t^ar que de celle du bourreau. Vladimir fait ses adieux à son épouse , bénit ses fils, prend la coupe d'une main assurée et la vide. Eudoxie et se& enfans ayant suivi son exemple , ils se mettent à prier ensemble; le poison commençait à opérer : Jean fut témoin de leurs convulsions, de leur mort (49)!.-. Il fit appeler les dames et les suivantes de la princesse Eudoxie et leur dit : t< f^oilà les cadavres de mes enne^ yi mis! vous étiez à leur service ^ mais je veux » bien user de clémence envers vous et Je vous )) fais grâce de la vie. » Saisies d'horreur à la vue des corps inanimés de leurs maîtres, elles s'écrient d'une voix unanime : « Monstre ^an- » guinaire y nous ne voulons point de ta niiséri" » corde J Nous t^ avons en exécration ! fais^nous » mettre en pièces y nous méprisons la vie et les » tourmens. » Dans les transports de leur juste indignation ces jeunes femmes bravaient la mort et la bonté même. Jean donna l'ordre dé les dépouiller de leurs vêtcméns et de les fusiller. Euphrosine, mère de Vladimii*, princesse, autre- TomeIX. i:î

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1569. fois ambitieuse ^ mais qui ^ alors y sous rhumUe habit monastique y ne songeait plus qu'au salut de son âme ^ suivit le sort de son fils : elle fut noyëe dans la rivière de Cheksna ainsi qu'une autre religieuse^ la vertueuse Â|exandrine^ belle-^œur de Jean. Son crime était sans doute d'avoir verse des larmes sur les victimes de la fureur du tzar I

. La destinée de l'infortuné Vladimir excita une compassion générale : on oublia la crainte ; on le pleurait dans les maisons et dans les temples. Personne sans doute n'ajoutait foi à l'attentat supposé contre la vie du monarque ; on ne voyait qu'un odieux fratricide^ inspiré par la haine plutôt que par des soupçons. Si Vladimir ne possédait pas d'émihentes qualités, il en avait de louables : il aurait pu régner sur la Russie et il n'en eût point été le tyran ! Depuis longtemps sa disgrâce était évidente ; cependant sa fermeté ne se démentit jamais : il attendait sa perte inévitable avec la résignation d'un chrétien, inspirant à tous les gens de bien une sorte d'attendrissement qui lui conciliait Jeur amour. Jean entendait sinon les reproches ^ du moins les gémissemens des généreux Russes, et il vou* lut par la découverte d'un ccmplot prétendu prouver la nécessité de ses actes de rigueur pour

réprimer Faudace des traîtres, de ceux <ju'il i5%. accusait d'être complices du prince Vladimir. Cette calomnie contre les morts et les vivans était -elle uile chimère enfantçe par Fjesprit bourrelé diL tzar ? Etait-ce une ruse infernale de ses compagnons d'homicides, qui voulaient par là faire preuve de leur zèle et lui fournir ime nouvelle occasion d'exercer sa cr^axltë ? Jean croyait-il pouvoir en imposer h ses côntempo-* r:ains, aipsi qu'à la postérité',' par un méninge grossier , ou cherchait-il à se tromper lui-même par sa crédulité'? he$ annalistes adoptent cîette dernière hypothèse, copime ppur alléger le jFardeau des actions atrpces qui pèsent sur sa mémoire ; mais la crédulité même dans unesem» blable conjoncture ne crie-t-elle pas vengeance au ciel ? Peut-elle diminuer l'horreur qu'inspirent des m^t&sacres inouis ?

. Novgorod ^t Pskpf, autrefois républiques flo- DeW rissantes^ domptées- depuis par 1 autocratie , pri* Novgorod. vées de leurs anciens droits et de leurs principaux habitans, peuplée^^ en partie, de citoyens étrangers ; avaient perdu leur antique esprit national : cependant elles, coQservaien,t encore une onaJ>re de splendeur « basée sur le souvenir 4es t^emps; écouj^s^et sur quelques débris de leur existence civUe. ISovgorod pqrt^it cpmme* jadis

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1569. le titre de gronde; eSe concluait des traites avec les rois de Suède et choisissait^ ainsi q^e Pskof , ses propres jurés. Une secrète inimifié contre Moscou y était comme un he'ritage de famille : on racontait encore dans la première de ces villes la bataille de la Chélona , et il existait à Pskof des tc'moins oculaires de la dernière assemblée nationale. On avait oublié lès inconvéniens de la liberté , sans perdre le sou-venir de ses avantages. Quoique ces dispositions^ de deux villes affaiblies ne fussent , en aucune façon ^ dangereuses pour la puissante autocratie, elles irritaient, elles alarmaient le tzar : de sorte qu'au printemps de Fannée 1 569 , imitant Fexemple de son père et de son aïeul, il fit trans^ porter à Moscou cinq cents familles de Pskof et cent cinquante de Novgorod. Ceux qu'on arrachait à leur patrie versaient des larmes amères; ceux qu'on y laissait tremblaient dans l'attente des évéïîémens qu'annonçaient ces premières mesures.

A cette époque un vagabond , nommé Pierre, natif de Volhynie , ayant reçu à Novgorod le châtiment de sa mauvaise conduite ^^ résolut de s'en venger sur ses habitans : certain que Jean était fortement prévenu contre eux , il fabriqua sous le nom de l'archevêque et des habitans de

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cette ville , une lettre pour le roi de Pologne; il ifî%la cache derrière Fimage de la Vierge dans l'église de Sainte-Sophie , puis il se réAigie à Moscou et va déclarer au tzar que Novgorod trahissait la Russie. Comme une accusation de cette nature exigeait des preuves , le tzar fait accompagner ce misérable par un homme de confiance^ et celui-ci, arrivé à Novg(wrod, trouve , à la place* indiquée , la lettre où il était dit que Farchevêque, le clergé > les chefs de la ville, enfin la population entière se soumettaient à la Pologne. Sans exiger d'autres témoignages, , considérant cette absurde accusation comme une vérité reconnue , le tzar prononce la condamnation de Novgorod, et avec elle celle de tous les hommes devenus l'objet de ses soupçons ou de sa haine.

. Au mois de décembre i 56q , le tzar , accompagné de son fils Jean , de toute sa cour et de sa légion favorite, quitta le bourg d'Alexandrovsky . Sans passer par Moscou ils se rendirent à Kliû, première ville de Fancienne principauté de Tver. Croyant, sans doute, que les habitans de cette province , soumise par son aïeul , étaient tous des ennemis secrets de la souveraineté de Moscou , Jean donne à sa légion d'exterminateurs le signal de la guerre, des meurtres, du

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ï569- pillage^ dans ces lieux où personne ne songeait à Fennemî ; oii des sujets paisibles , n'ayant aucun crime à se reprocher, accueillaient leur monarque comme un père , comme un défenseur. Aussitôt les maisons , les rues se remplissent de cadavres. On massacre même les femmes et les enfans. Depuis Klin jusqu'à Gorodnia, et même au delà de ce bourg , ces monstres marchèrent le glaive nu , couverts du sang des infortunés habitant , et arrivèrent ainsi jusqu^à Tver. Là, dans une étroite cellule du monastère d'Of rotch , respirait encore le saint vieillard Philippe , conjurant en vain lé cield'adoucir le coeur de Jean. Le tyran n'avait point oublié ce prélat , banni pour sa généreuse fermeté, et il lui envoya Maluta Skouratof, sous le prétexte de lui demander sa bénédiction. Le vieillard répondit • ■ . qu'il ne bénissait que les gens de bien et pour de bonnes œuvres ; devinant le motif de la mission du favori , il ajouta avec douceur : w depuis » long-'temps J^ attends la mort: que la volonté )) du souverain soit accomplie! » Elle le fut : l'odieux Skouratof étouffa le saint homme; mais afin de cacher cet assassinat, il déclara à l'abbé et aux moines que Philippe était mort dans sa cellule , asphyxié par la chaleur. Les religieux , ' saisis d'effroi , creusèrent une tombe derrière le

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maître - autel > OÙ ^ en présence de son meur- «Sfig, trier , ils déposèrent cet illustre chef de TÉglise russe y orné de la. glorieuse couronne du martyre. Mourir pour la vertu est le plus haut de- ' gré de la vertu humaine^ et l'histoire, ancienne ou moderne, ne nous offre pas d'exemple d'un héros plus justement illustre. Quelques années après (en i584) ses reliques furent transportées au monastère de Sol^ovky, et rapportées, en i65!2 , dans l'église de l'Assomption à Moscou , ou jusqu'à présent elles sont l'objet de la vénération des fidèles.

Ce crime secret fut suivi de crimes pul)lîoSt Jean, au lieu d'entrer à Tver, resta pendant cinq jours dans un couvent du voisinage , tandis que ses soldats forcenés pillaient la ville , en commençant par le clergé , et ne laissaient pas une maison entière. Ils emportaient les objets légers et précieux, livraient aux flammes ce qu'ils ne pouvaient pas enlever, et s'amusaient à torturer , à mettre en pièces, à pendre les habitans. En un mot, ils rappelèrent aux infortunés Tvériens l'époque terrible de iS^y, où le khan Usbek exerçait sa vengeance sur leurs ancêtres* Les prisonniers de guerre polonais , détenus dans les prisons de cette ville, forent égorgés ou noyés dans des trous faits à la glace du Volga :

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iSOg. Jean assistait à ce spectacle !.... Quittant enfin ces lient fumans de sang humain^ il alla exercer de pareilles fureurs à Mednoïé, à Torjek, où l'on tenait renfermés dans des tours les prisonniers tatars et livoniens^ chargés de fers : ils furent égorgés ; mais les premiers^ en défendant leur vie, blessèrent grièvement Maluta-Skouratof , et peu s'en fallut que Jean ne fût blessé lui-même, Vouichny-Volotchok et toute la contrée qui s'étend jusqu'au lac Ilmen furent mis à feu et à sang. Tous ceux que l'on rencontrait sur la route étaient massacrés^ sous le prétexte que l'expédition de Jean devait être un secret pour la Russie;

1570. Le 2 janvier, la nombreuse avant'-garde du tzar entra dans Novgorod; elle avait eu soin d'entourer la ville de fortes barrières afin qu'il ne ^ût s'en échapper un seul homme. On commença par fermer les églises et les couvens , par garrotter les moines et les prêtres , exigeant d'eux vingt roubles par tête. Celui qui se trouvait hors d'état de payer cette amende était battu, fustigé publiquement du matin jusqu'au soir. On mit sous scellé les maisons des plus ri^ ches citoyens, en même temps que l'on char* geàit de fers les négocians , les marchands , les gens de robe, dont les familles étaient mises en

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surveillance dans leurs habitations. Le. silence 1570, de la terreur régnait dans Novgorod. Ne pouvant deviner la cause ou le prétexte de ce châtiment^ les citoyens tremblans attendaient l'arrivée du tzar. Le 6 du même mois^ jour de l'Epiphanie^ Jean s'arrêta avec sa troupe à Goroditché^ bourg situé à deux verstes de Novgorod (5o). Le lendemain on mit à mort tous les religieux qui n'avaient point payé l'amende : ils fiirent assommés à coups de massue et transportés ensuite dans leurs monastères respectifs pour y être enterrés. Le 8 ^ le tzar ^ accompagné de son fils et de sa légion^ fit son entrée à Novgorod. L'archevêque Pimen avec le clergé et les images miraculeuses l'attendaient sur le grand pont : il voulut lui donner sa bénédiction ; Jean refusa de la recevoir et lui dit d'un ton menaçant : Homme imrpie y ce n^ est pas la croix vii^ifiante que je vois entre tes mains j c^est une arme m,eur trière que iu ifeuxTn^.enfoncer dans le cœur. Je connais tes perfides projets et ceux de cette pile population* Je sais que vous êtes prêts à vous livrer à Sigis' mond Auguste ! Dès ce moment tu n^es plus à mes yçux le pasteur des Chrétiens y mais un ewienU de V Église et de Sainte^Sophie ,■ un loup carnassier, destructeur^ un misérable j acharné contre la couronne de Monomaque (5i)- Après

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tS^o. ces invectives, il lui ordonna de reporter le crucifix et les images dans l'église de Sainte^Sophie, oii, il fîit entendre la messe; il pr^ avec ferveur^

' se rendit o^psuite au palais épiscopal , se mit à table avec tous ses boyards , commença à diner : tout à coup il se lève et pousse un cri effroyable (62) ! ... « À ce signal ses satellites paraissent ; ils saisissent Farchevéque^ ses officiers , ses gens de service. Le palais, les cellules, sont, à Tins* tant, livres au pillage. Léon Soltikof , maîti'e de la cour, et Eustache, confesseur du tzar, osèrent même dévaster l'église de Sainte-^Sophie ^ enlevant lé trésor, les vases sacrés , les images, les cloches; ils dépoùillèrentégalement les églises des riches monastères ; après Ces sacrilèges, corn-

nuancèrent les jugemens Ils étaient rendus

par Jean et son fils, de la manière suivante : tous les jours on amenait devant eux cinq cents et Jusqu'à mille novgorodiens,qui étaient aussitôt assommés , torturés ou brûlés au moyen d'une composition combustible. Quelquefois ces malheureux attachés à des traîneaux , par la tête oU les pieds, étaient traînés sur la rive du Volkhof > à Tendroit oîi cette rivière ne se couvre pas de glace en hiver. Là, de la hauteur du pont, on les précipitait dans l'eau par familles entières , les femmes avec leurs maris, les mères avec

leurs enfiins à la piamelle^ tandis que les faom-* 1^70* mes d'armes moscovites, armes de pieux ^ de lances et de haches > se promenaient en bateaux sur le Volkhof , perçant, mettant en pièces ceux des infortunes qui surnageaient à la surface de la rivière. Ce massacre dura cinq semaines et se termina par un pillage général. Jean, suivi de sa légion , visita tous les monastères des environs ; partout il fit enlever les trésors des églises, dévaster leis bâtimens, détruire les chevaux, le bétail, brûler les grains; Novgorod fut égalenient pillée de fond en comble. Le tzar, en personne, parcourait les rues , regardant ses avides soldats assiéger les maisons et les magasins , en- r foncer les portes , escalader les fenêtres , se partager les étoffes de soie et les pelleteries , brûler le chanvre et les cuirs, jeter dans la rivière la cire et le suif. Des bandes de ces brigands forent aussi envoyés dans les domaines de Novgorod pour y piller et exterminer les habitans , sans distinction , sans examen. Ce fléau dévasta^ teur, ce bouleversement, cette désolation deNopgorod-'la^Grande f dura^ dit Fannaliste, war semaines entières.

Le 1 2 février , lundi de la seconde semaine dû grand carême, au lever du soleil, le tzar fit appeler devant lui ceux des novgorodiens de dis-

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1570. tinction qui restaient encore viva,ns, un par chaque rue. Us parurent^ semblables à des spectres, pâles, exténués par le désespoir et la terreur, attendant le coup de la mort : mais Jesinjeta sur eux un regard de clémence et de bonté ; la fureur qui, jusqu'alors, avait brillé dans ses yeux s'était éteinte comme un effrayant météore. U leur dit avec douceur : Hahitans de Novgorod f qui avez conservé la vie y priez Dieu pour qu^il nous accord$ un règne heureux : priez pour nos soldats^ fidèles serviteurs de Jésus- Christ y afin que nous triomphions de nos enne^ mis y visibles et invisibles! Que le ToUt-^Puissant juge votre archevêque ^ le traître Pimen et ses abominables complices i c^est sur eux que doit retomber le sang qui a coulé dans ces lieux t Maintenant que les pleurs et les gémissemens cessent! que la douleur et les regrets se calment! Vivez et prospérez dans Novgorod. Je vous laisse ^ pour me représenter y mon boyard et voïévode le prince Pronshy , en qualité de gouverneur. Re-tournez en paix dans vos habitations. Le sort de Farchevêque n'était pas encore décidé : on le fit monter sur une jument blanche , couvert de haillons , tenant dans les mains une musette et un tambour de basque , affublé comme un vil histrion (55) j on le promena de rue en rue; en*

suite on le fit partir pour la capitale > sous une ^^^* fcrte escorte.

Jean quitta sans délai Novgorod et se dirigea sur Pskof , après avoir expédié à Moscou la proie acquise par le sacrilège et le pillage. Il n'y avait plus perspnne pour regretter ces richesses : ceux des habitans qui avaient conservé la vie, rendaient grâce au Seigneur, ou bien se trouvaient dans une espèce de délire. On assure qu'il périt, tant à Novgorod qu'aux environs, jusqu'à soixante mille hommes (54). Le Volkhof était encombré de cadavres > de membres mUtilés , et ses £k)ts, teints de sang, furent long>-temps à les charrier jusqu'au lac Ladoga. La famine (55) et les maladies vinrent achever la vengeance de Jean ;. pendant six à -sept mois les prêtres ne pouvaient suffire à donner la sépulture aux morts : on les jetait dans une fosse commune , sans aucune cérémonie funèbre. Cependant Novgorod parut enfin se réveiller de sa morne stupeur : le 8 du mois de septembre , les débris de la population se rassemblèrent pour célébrer une messe des morts dans un champ situé près de l'église de la Nativité , vaste cimetière oii se trouvai At dix mille cadavres chrétiens, enfouis sans funérailles ! On voyait à la pi^mière place , dans cette touchante cérémonie , un pauvre mendiant , nommé Jean

lÛO HISTOIRE

1570. Igaltzo^ qui 9 seul^ pendant la telreur^ avait enterré les morts et prié sur eux. Novgorod-la- Grande n'était plus qu'un désert. Une partie considérable du quartier des marchands ^ jadis si populeux^ fut convertie en. une grande place; après avoir démoli tous les bâtimens devenus inhabités^ on y jeta les fondemens d'un palais pour le soijiverain.

Jean réservait à Pskof le sort de Novgorod y croyant que ses habitans ^avaient également formé le dessein de trahir la Russie. Cette ville avait alors pour gouverneur le prince Youry Tokmakof^ homme vertueux et bon; elle renfermait *dâns ses murs un ermite célèbre par sa piété ^ nommé Nicolas 5 qui par humilité chrétienne contrefaisait Finsensé. JiCS prudent conseils du premier et l'heureuse audace du second arrachèrent Pskof à sa perte. Le tzar passa la nuit du samedi dans le couvent de Saint- Nicolas à Lubatof^ De là il découvrait cette ville dont les citoyens > effrayés à l'approche 4^ la tempête y étaient loin de songer au Mpos ; ils couraient de tous côtés ^^ s'encourageanjt les uns les autres 9 «ou faisant leurs adieux à la vie. A miimit^ le son des cloches de totites les églises de Pskof retentit aux oreilles du tzar : son cœ^r^ au rapport des x^ontemporains^ s'attendrit d'une

sauvée.

manière miraculeuse (56). Son imagination lui i^4représenta vivement avec quel sentiment douloureux les citoyens allaient aux matines prier pour la dernière fois le Très-Haut de les sauver du courroux de leur souverain ; avec quelle fer^ veur ils se prosternaient, baignés de larmes, . au pied des autçls! LHdée que Dieu entend la voix des affligés toucha cette âme si endurcie ! • • . • Dans un inexplicable élan de pitié, il dit à ses généraux : Émoussez vos glaives sur la pierre y gue les meurtres cessent !•••* Le lendemain il ^^^^^ entra dans la ville et vit avec étonnement devant toutes les maisons, des tables dressées et couvertes de mets, d'aprèg le conseil du prince Tokmakof. Les citoyens, à la tête de leurs familles , présentant au prince du pain et du sel, fléchissaient lès genoux devant lui, le bénissaient. « Seigneur, disaient-ils, recevez de » nous, vos fidèles sujets, le pain^ et le sel que » nous vous offrons avec amour; disposez de » notre vie et de nos biens, car tout ce que » nous possédons est à vous , aussi bien que nos » personnes. » Cette soumission inattendue fut agréable à Jean. Cornélius, abbé du, monastère de Petchersky, à la tête du clergé, le reçut sur la grande place. Après le Te Deum chanté dans le temple de la Trinité, \0 prince salua, le tom-

ï57o. beau de Saint- Vsevolod, examina arec étonneitnent la pesante e'pée de cet ancien prince de Pskof etN^oulut ensuite visiter la cellule du solitaire Nicolas. Celui-ci, sous Fégide de sa prétendue de'mence , ne craignit point de reprocher au tyran ses actions sanguinaires et ses sacrilèges (57). On assure qu'il offrit à Jean un morceau de viande crue et que le prince lui ayant dit \ i.iJe suis chrétien et je ne mange point ^ » piande au grand Carême ^ » Fanachorète lui répondit : (c Tu fais pis : tu te nourris de sang » et de chair humaine y oubliant non^seulement » le Carême y mais Dieu lui-même! » Alors d'un ton menaçant , il prédit au tzar d'épouvantables malheurs et parvint à lui inspirer un tel effroi qu'il sortit incontinent de Pskof; il demeura pendant quelques jours dans les faubourgs, permettant à ses soldats de piller les propriétés des habitans les plus riches ; mais il avait défendu de toucher aux biens des prêtres et dés moines; il n'enleva que les trésors des couvens, quelques vases sacrés, des images, des livres* Ayant épargné, comme malgré liii, l'antique patrie d'Olga , il reprit le chemin de Moscou , pour assouvir dans de nouveaux câimages son insatiable soif du sang.

L'archevêque Piraen et quelques unis des plus

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notables prisonniers de Novgorod ^ transportes iS^o. * avec lui au bourg d'Alexandrovsky, y attendaient leur sentence de mort. Cinq mois se passèrent sans qitt'il tùt rien décidé à leur égard. On ordonnait de scrupuleuses investigations ; on recueillait des délations pour établir un corps de ^ délit ; on cherchait à Moscou des complices de Farchevéque Pimen parmi ceux qui ^ jusque-là ^ s'étaient soustraits à la vengeance du tzar ; les uns ^égeaient à la haute cour de justice et au conseil souverain; d'autres jouissaient même de la faveur particulière de Jean. Viskovaty, garde des sceaux^ homme habile dans les affaires d'État; le trésorier Founikof qui ^ depui^b jeunesse jusque dans un âge avancé, avait servi avec fidélité son maître et son pays ; le boyard Yakovlef, les secrétaires Stépanof et Vassilief , hommes de mérite, furent mis en état d'arrestation. Mais quel fut Fétonnement général, lorsqu'à vec eux l'on vit arrêter aussi les principaux faiAris de Jean : Alexis Basmanof, voïévode intrépide, mais impudent serviteur de la tyrannie ; Théodore , son fils , grand échanson , dont la belle physionomie cachait une âme noire, compagnon ifécessaire au tzar dans ses débauches comme dans ses cruautés; enfin, le scélérat qu'il affectionnait le plus, le prince Âthanase Yiazemsky. . Tome IX. i5

1570. Us étaient accusés d'avoir concerté avec Pimen , le projet de livrer les villes de Novgorod et Pskof aux Polonais , et d'attenter à la vie -du tzar pour élever au trône le. prince Vladimir Andréiévitch . S'ils accordaient une juste pitié aux dignes fonctionnaires qui avaient bien mérité de la Russie^ les Moscovites devaient éprouver une secrète satisfaction en voyant la vengeance divine s'accomplir sur les confidens du prince ^ sans doute innocens envers lui ^ cnais criminels envers la patrie et l'humanité, |Cés cruels courtisans reconnurent trop tard que la faveur d'un tyran est aussi dangereuse que sa haine mén|p^ car il ne peut pas ai^ir une longue confiance dans des hommes dont la perversité lui est connue. Le plus léger soupçon^ le moindre mot, une seule pensée suffit pour causer leur perte : en brisant les instrumens de sa tyrannie^ l'exterminateur éprouve le sentiment interne de sa^ustice, jouissance rare pour un cœur ^ avide de sang, endurci au crime, mais encore troublé par la conscience! Long-temps calomniateurs, ils périrent eux-mêmes victimes d'une calomnie. J^aa accordait une confiance sans bornes au grand officier Athanase Viazenisky; il ne prenait que de la main de ce favori les remèdes prescrits par Aroolphe Lensey , son mé-

DE RUSSIE. igS

decin (58); lui seul était le confident des pro* 1570. jets secrets du tzar^ qui les lui communiquait^ dans sa chambre à coucher^ pendant le silence des nuits» Un jeune enfant boyard^ nommé Féodorof LoTtchikof (69)^ comblé de bienfaits par le prince Âthanase^ l'accusa d'avoir prévenu les Novgoipdiens de la colère du tzar> et par conséquent de complicité dans leur crime; il n'en fallut pas davantage pour le perdre; Jean dissimula quelques jours; puis^ tout à coup^ ayant fait appeler y iazemsky^ pour lui parler^ des affaires de l'État avec sa confiance accoutu* mée^ il donna ordre d'assassiner^ pendant ce temps ^ tous les serviteurs dévoués au prince. En rentrant chez lui,' celui-ci aperçoit leurs cadavres ensanglantés. Sans laisser paraître ni émotion 9 ni surprise, il passe dans son appartement^ espérant calmer le courroux du tzâr par cette preuve de soumission. Mais à l'instant- il est arrêté et jeté dans un cachot où se trouvaient déjà, les Basmànof, accusés , comme lui, de haute trahison. On fit subir. la question à tous le)5 prévenus : celui qui n'avait point la force d'en supporter les douleurs , faisait des aveux meiisongers qui le compromettaient ainsi que ses compagnons , torturés également , pour découvrir des secrets qu'ils îgnoraiient eux-mêmes.

14^ «ISTOIRË

i$7ô. Les procès-^yerbaux^ conteiiant les déelarations de ces malheureux ^ formèrent un acte d'accusation énorme qui fut présente au tzar et à son fils. Ausisitôt les prétendus trftltres sont condam* nés à mort. Leur supplice devait offrir aux regards des habitans de Moscou^ déjà habitués aux horreurs 9 un spectacle capable de les éton^ ner encore I •

Le aâ juillet on vit dresser dix-huit potences au milieu dé la grande place du marché (dans le quartier de Kitaï-Gorod ) ; étaler des instrU'» mens de torture > allumer uil énorme bâcher^ au-dessus duquel était suspendue une grande cuve remplie d'eau (6o). A ces épouvantables apprêts > les Moscovite» fureiit persuadés que leur dernier jour était arrivé > et que le tzar allait exterminer à la fois la capitale et ses ha^* bitans* Éperdus de terreur, ils fuient et se cachent partout où ils lepeuvent^ abandonnant^ dans les boutiques ouvertes > leurs marchandises 5 leur argent. Bientôt la place est déserte; on n'y voyait qu'une troupe d'opritohniks ran-* gés autour des gibets et du bûcher embrasé ^ dans un prdPond silence* Tout à coup Fair re^tentit du roulement des tambours : on aperçoit le tzar à cheval avec son fils ainé^ objet de son affection. Il était accompagné des boyards^ des

princes et de sa légion» marchant dans le plus i^»* grand ot^re^ suivie de$ condamnés^ au nomln^ de {dus de trois .cents^ semblables à de$ spectres» meurtris» déchirés ^ ensanglantés» poàyant à peine se traîner* Arrivé au pied des gibets» Jean promène ses regards autour de lui ; étonné de u'aperceyoir aucuns spectateurs» i) ordonne aux légionnai]%s de rassembler les habitans et de les amener sur la placer Impatienté de leur len-* teur» it court lui-même sur leurs pas» appelant les Moscorites au spectacle qu'il leur avait préparé » leur promettant grâce et sAreté. Les ci-toyens n'osèrent pmnt désobéir : ils sortent des caYes> dea souterrains où ils s'étaient cachés et se rendent » tremblans de frayeur » sur la place des exécutions» qu'ils remplissent en peu d'instans ; les murailles » les toits étaient'couverts de spectateurs: alors élevant la voix» le tzar leur dit : Peuple de Moscou , vous allez poir des ior^ turee et des supplices j mais je punis des traUres. Képondez^moil mon Jugement vous parait^il juete? EL ces mots de bruyantes acclamations partent de tous côtés : f^ipe le tzar^ notre sei-^ gneur et maître! périssent ses ennemis ! Jean fit retirer de la foule des condamnés cent quatre-* vingt persomnes auxquelles il accorda la vie» comme aux moins coupables » ensuite le secré-»

igd HISTOIRE

iSyo. taire du conseil prive ^ déployant un rouleau de parchemin^ publia les noms des victimes. Puis il fit avancer Viskovaty et lut -à haute voix ce qui suit : Jean Mikhailofy eX'Cons'eiller intime du tzar /vous avez servi votre souverain d* une manière déloyale et vous aPez écrit au roi Sigismondj voulant lui livrer Novgorod : voild votre premier crime ! Il le frappe à la tête (6i) el continue : /^oici un. second délit de moindre importance : ingrat et perfide, vous avez écrit au sultan pour l^ engager à s^ emparer d^Astra-hhanM.de Kazan. Xprès l'avoir frappé une seconde et une troisième fois, il ajoute : P^ous avez aussi incité le khan de Tauride à ravager la Russie, et c'est votre troisième crime! Icï, Yiskovaty , humble , mais magnanime , répondit, en levant les yeux au ciel i Je prends à té-^ moin celui qui Ut au fond des cœurs , celui qui connaît les plus secrètes, pensées , que j'^ai toujours servi avec fidélité le tzar et la patrie. Tout ce que je ifiens d'entendre est uri tissu d'atroces calomnies : il est inutile que je cherche à me justifier, car mon juge terrestre est sourd aux accens de, la vérité; mais celui qui règne aux deux voit mon innocence : et vous aussi, prince, vous la reconnaîtrez devant le trône du Tout" Puissant. Les sicaires s'élancent sur lui, lui

DE-nussiE. 199

^ferment la bouche^ le pendent par les pieds et 1570. le taillent eu pièces : Maluta - Skouratof, descendu de cheval, coupa, le premier, une oreille au martyr (62).

La seconde victime fut le trésorier Founikof , ami de Viskovaty, accusé, avec aussi peu de fondement, des mêmes trahisons : C'esi pour la dernière fois j dit-il au tzar, que je te salue sur la terre ^ et je prie Dieu qu^il t^ accorde ^ dans V éternité y un prix digne de tes actions! On y ev^ sait alternativement de Feau bouillante et de Feau glacée sur le corps de ce malheureux, qui expira dans d'horribles souffrances. Les autres furent égorgés, pendus ou hachés en morceaux-. Le tzar lui-même, à cheval, d^un air tranquille, perça un vieillard de sa lance^: dans l'espace de quatre heures on mit à mort environ deux cents hommes! Enfin, ayant terminé cette horrible expédition,' les meurtriers baignés de sang> brandissant leurs épées fumantes, vinrent se ranger devant le tzar en poussant leur cri de joie, hoïda! hdida {ci)\ et glorifiant sa justice. Jean, parcourant ^a place, examina les amas de cadavres; mais, rassasié de meurtres, il ne Tétait pas encore du désespoir de ses sujets. Il

(a) Cri des Tatars pour animer leurs chevaux.

iSco. Tomlut yoir les niaJUieur^uses épouses de Fouui-kof et de Viskoraty ; il se rend* chez eEes^ rit 4e leurs larmes et &it torturer la premièriç^ laxi demandant des trésors. Il voulait aussi faire donner la torture à sa fille, âgée de quinze ans^ qui poussait des cris de désespoir^ lorsque chaii"géant de résolution, il la donna à son fils^ le tzarévitcli Jean, Elle fut, par la suite , enfer— mée avec sa mère et la femme de Yiskoyaty^ d<ans un couvent ou toutes les trois mpururent de chagrin (65),

Les habitans de Moscou , témoins de cette lior« rible journée, n'ayaient vu dans le Qombre des victimes, ni le prince Yiazemsky, ni Alexis Bmsmanof : le premier était e^pj^ré au milieu des tortures (64); quant à la fin du second, maigre le^ atrocités sans exemple dont nous venons de tracer le tableau, elle nous semble encore invraisemblable ; puisse cet épouvantable récit être une calomnie inspii:^ par la baine qne l'on portait au tymn I Les contemporains rapportent que Jean f)i*ça le jeune Féodor Basmanof à tuer son père ! U avait aussi fait asss^iner^ à cette même époque ou précédemiment, le prince Basile Prazorovsky, p^r son frère Nicétas (65) ! Au moins ce fils dénaturé ne sauva point sa vie par le parricide : il fut supplicie avec les autres^

DE EUSSIE. 201

Ch^4CaBfisqua leurs biens au p]!t>fit du trésor. îS^o. Plufiienrs petsonnes ^ie distiBCtion firent exilées à Biëlo-Ozéro ; l'archerêque Pimeo ^ dépouille de sa dignité^ fiit déporte à Toula et enfermé dans le lÀonastère de Saint --Nicolas. Cependant on ireodit la liberté à quelques uns des accusés^ fiotts la garantie de Leurs parens ou amis ; d'autres obtinrent même des gratifications du tzar.

hef tyran se reposa pendant trois jours 5 car il était indispensable d'inhumer les cadavt^es; mais le quatrième on amena , sur la place ^ de ^ouYelles victimes que l'on mit à mort. Maluta Skouratof ^ chef des bourreaux y dépeçait à coups de hache les corps des suppliciés^ et ces sanglantes dépouilles^ privées de sépulture^ restèrent huit jours exposées à la voracité des chiens qui se les disputaient. ( C'est là ^ auprès des fossés du Kremlin ^ que sur le sang et les ossemens des hommes > oa construisit dans la suite plu*- 1 sieurs églises 5 monumems expiatoires de ces meurtres.) Les femmes des gentilshommes égorgés^ au nombre de quatre-vingts^ Airent noyées dans la rivière (66).

En un mot , Jean avait atteint le plus haut période de son insensée tyrannie. Il pmvait en*" core exterminer des hommes , mais il ne lui était {dus possible d'étonner la Russie par de nou-^

^02 HISTaiRE

1570. veaux raffinémens de férocité. Fatigués d'horreurs, nous aurons encore le courage de décrire quelques uns des crimes innombrables de cette époque désastreuse.

Il n^existait alors de sécurité pour personne , et bien moins encore pour les hommes que leur mérite ou leurs richesses mettaient en exposition : le tyran haïssait la vertu,' autant qu'il était avide de butin. Le célèbre voïévode, devant lequel la nombreuse armée de Sélim avait pris la fuite; celui qui, depuis vingt ans, n'était pas. descendu de cheval, combattant tantôt les Tatars, tantôt les Polonais ou les Allemands, le prince Pierre Obolensky -Sérébrianoï , rappelé dans la capitale , ne recevait du tzar que des faveurs et des marques de bienveillance. Tout à coup il voit la légion des opritehnickjs fondre sur Fhdtel qu'il habitait au Kremlin ; on ^ enfonce les portes, et, sous les yeux, aux pieds de Jean, on tranche la tête à cet illustre voïëvode, qui h'etàit accusé d'aucun crinie (67). On exécuta à la même époque, le conseiller d'État Zachàrie Pletchéïef; Dobrynsky, l'un des plus riches dignitaires; Jean Vorontzof, fils de Théodore, l'ami de jeunesse du tzar; Vassili Razladin , descendant du boyard Kvachnin ^ célèbre dans le quatorzième siècle ; le voïévode Tyrkof,

également illustre par Fangélique pureté de ses ^^^* moeurs^ son habileté dans les affaires d'État ^ et son brillant courage dans les combats^ où il avait été couvert de glorieuses blessures j André Kachkarof , . Fhéroïqfue défenseur de Laïs; Michel Lykof , gouverneur de Narva (dont le père avait mieux aimé périr dans les flammes que de livrer la ville aux ennemis^ en i534); qui, dans son jeune âge, ayant été fait prisonnier en Lithuanie, y avait appris la langue .latine et acquis d'autres coiHiaissances ; qui se distinguait par la noblesse de son âme et l'agrément de son esprit; et, enfin, un de ses parens du même nom, beau jeune homme que le tzar avait envoyé en Allemagne afin de s'instruire dans les sciences , et qui en était revenu pour servir sa patrie avec une âme ardente et un esprit éclairé. Le voïévode Nicétas Golokvastof, attendant la mort, avait quitté la capitale et pris la tonsure dans un monastère situé sur les rives de l'Oka. A la nouvelle que le tzar avait expédié ses satellites pour s'emparer dé lui, il alla à leur rencontre et leur dit : Je suis celui que cous cherchez. Jean le fit sauter en l'air sur un baril dé poudre à canon , et dit en plaisantant : Les cénobites sont des anges qui doivent s^ envoler au cieL Le dignitaire Miassoïédof avait une épouse char-

aé4 HISTOIRE

1576. ixiaiite;^Ua fut eatsie^ violëç «t pepdue aux jevoi de 3011 mari ^ auquel on trancha la tête (68). Ia fureur du . tyran 5 retombant sur les fa«milles entières 9 exterminait noo«-seulemant les enfaos avec leurs pères ^ les femmes avec leurs époux f mais souvent même jusqu'au dernier pa<rent du prétendu criminel. C'est ainsi que 9 sans compter les dix Kolytschef ^ périrent plusieurs princesd' Yaroslavle (l'un d'eux^ Jean Schako vsky, fut tué de la. propre main du tzar ^ d'un coup de masse d'armes); plusieurs princes Prazorovsky> Ouchaty; plusieurs boyards des familiers Zabo» lotsky^ Boutourlin^ subirent le même sort. Quelques Russes de distincti<m prévinrent leur {Supplice par une fin glorieuse : deux frères , les princes André et Nicctes Metchersky , en défen^ dant avec valeur la nouvelle fortertsse du Don^ tombèrent s(m$ les coups des Tatars de Crimée. Les corps de ces deux guerriers^ (irrosés des pleurs de leurs braves compagnons d'armes^ n'étaient point encinre inhumés > lorsque les sicaires de Xean se présentèrent pour les égorger : cû leur montra les dépouilles inanimées 1 U en arriva alitant à l'égard du prince André Olenkin : les assassins expédiés de Moscou le trouvèrent mort, au champ d'honneur; loin d'en être touché , le t»r accomplit sa vengeance sur les

enfans de ce généreui guerrier; il les fit mourir i^. dans l'exil.

Mais la mort n'était plus aux yeux des vic^ times dévouées > qu'une peine légère qu'elles der mandaient comme une grâce. Il est impossible de lire^ sans freniir> dans les mémoires con** temporains^ le détail des infernales inventions de Jia tyranniey la description de tous les moyens imaginés pour tourmenter les hommes. Outre les poêles ardens dont nous ayons déjà fait men^ tion (69)^ on construisit^ pour la torture^ des fourneaux d'une espèce particulière; on fabriqua des tenailles^ des griffes de fer^ de longues ai^ guilles. On coupait aux malheureux patiens les membres 5 l'un après l'autre; on les sciait^ pour ainsi dire^ en dexa, parties au moyen de cor-' deaux; on lesécorchait tout yifs; on leur tailladait la peau du dos par longues tranches!... Et lorsqu'au milieu, des horreurs du carnage^ la Russie était comme pétrifiée par la terreur^ le palais de Jean retentissait du bruit de joyeux festins. Ce prince s'y livrait au plaisir^ entouré de ses satellites et d'histrions qu'on lui envoyait avec des ours de Novgorod et autres provinces. Il se servait de ces animaux pour la chasse aux hommes dans ses momens de fureur, ou comme simple divertissement. Quelquefois > apercevant

1570. près du palais une troupe de citoyens paisible-* ment rassemblés^ il faisait lâcher deux ou trois ou^s et riait aux éclats de l'épouvante , des cris de cette multitude en fiiite, poui^suivie par les bêtes féroces , qui déchiraient quelques malheureux. Il est- vrai que pour récompense. ou dédommagement^ il donnait à ceux qui restaient estropiés une petite pièce d'or (denga). et quelquefois davantage (70). L'un, des principaux amusemens du tzar était une nombreuse troupe de bouffons dont les fonctions étaient de le faire rire avant et après les meurtres. Souvent ils payaient de leur vie un bon mot hasardé ! On distinguait parmi eux le prince Gvozdef , qui occupait un rang élevé à la cour. Un jour, mécontent d'une de ses plaisanteries^ le tzar lui versa sur la tête une écuelle de soupe bouillante : ^ le malheureux^ poussant un cri de douleur, -veut prendre la fuite; mais Jean lui porte un coup de couteau, et Gyozdef, baigné dans souisang, tombe sans connaissance. Oh. appelle sur-lechamp le docteur Arnolphe : Sauvez mon bon serviteur y lui dit le tzar; j^ai plaisanté avec lui un peu trop rudement! Si rudement j répondît Arnolphe, que Dieu seul et votre majesté pour^ raient le rendre, d la vie* IL ne respire plus! Le tzar fit un geste de mépris, donna ^u mort

Vépithète de chien et continua de s^amuser. ï57o.

Un autre jour ^ au moment où il était à table ^ Boris Titof, voïévode de Staritza^ se présente devant lui^ s^incline jusqu'à terre et lui adresse les coroplimens accoutumés : Dieu te conserve y mon cher voiivodeî lui dit le tzar; iu^ méritesune grâce de ma part ^ et prenant un couteau^ il lui coupe une oreille! Titof, sans laisser. paraître la moindre douleur , sans chaniger de visage y remercia le tzar de sa gracieuse punition y et lui souhaita un heureux règne (71). Quelquefois le tyran , bien que plongé dans la sensualité , semblait en oublier les plaisirs ; il re jdoussait soudain tes mets et les liqueurs , abandonnait les festins^ puis, d'une voix de tonnerre, appelant sa légion, il s'élançait sur un cheval et courait se baigner dans le sang. C'est ainsi que quittant un diner somptueux, il sortit un jour de son palais pour aller massacrer les prisonniers de guerre polonais enfermés dans Moscou. On rapporte que l'un d'entre eux, le gentilhomme Bykovsky , arracha la lance des mains du tyran et allait l'en percer lui-même, lorsqu'il reçut la mort d'un coup porté par le tzarévitsch Jean ; car dans de semblables occasions ce jeune prince secondait son père avec ardetir, comme pour enlever aux Russes jusqu'à l'espoir d'un règne.

208 HISTOIKC

x^«- plus doux daps l'avenir l Après avoir assassin plus de cent personnes , le Êirouche exterminateur s'en retourna triomphant dans son pa-» lais y aux cris ordinaires de ses satellites ^ Hoida t Hoïdat et se remit à table (72) h.. Cependant, à cette époque même ^ le cri de rhumanitë se faisait quelquefois entendre, et au milieu de ces sanguinairesorgies , des paroles d'tùine généreuse audace échappaient aux opprimés. Le tzar ayant voulu forcer un nommé Mitkof à vider une coupe d'hydromel vineux^ cet homme courageux s'écria avec Vaccent de la. douleur : O tzar! tu nous 01^ dormes de boire avec toi de l^ hydromel mêlé au sang des chrétiens ^ nos frères I^ ces mots, Jean lui assène un coup de son bâton ferré et Fétend i ses pieds ! Mitkof, ayant fait un signe de croix , expira en récitant des prières.

Tels étaient et le tzar et ses sujets ! Qui de lui ou d^eux doit nous étonner davantage ? S'il ne fut pas le plus grand des tyrans, ils furent les plus résignées des victimes, parce qii'ils re« gardaient le pouvoir souverain comme celui de Dieu même , et totite résistance comme une impiété. Cette tyrannie leur paraissait un effet du courroux céleste, en punition de leurs péchés , et, pénétrés de foi, d'espérance, ils attendaient le jour de la miséricorde; mais ils ne redoutaient

pas la mort, consolés par Tidée d'une autre vie iS^o. où la <vértu reçoit sa récompense et à laquelle celle de ce bas monde doit servir d'épreuve

Terminons le tableau des malheurs de ce Famine temps : la peste et la famine aidaient le tyran à dépeupler la Russie. Il semblait que la terre eût perdu sa fertilité , et le froid ou la sécheresse , détruisant les faibles récoltes, dont elle se couvrait y occasionnèrent dans le prix des denrées, une cherté si excessive, que le tchetvert de seigle se payait, à Moscou, environ 9 roubles d'argent de notre monnaie actuelle. Les marchés étaient encombrés d'une foule de pauvres, qui s'informaient avec effroi du prix des grains et poussaient des cris de désespoir ; la ressource des aumônes diminuait tous les jours, et l'on voyait même recourir à la charité d'autruî, ceux qui avaient, jusqu'alors, nourri les indigens. Semblables à des ombres, les hommes se traînaient dans les rues , sur les grandesroutes , ou ils tombaient épuisés de faim et de misère. Il n'y avait pas de révolte ouverte, mais il se conamettait quantité de crimes épouvantables : dans des accès de frénésie 5 poussés par le besoin, des malheu*reux assassinaient leurs semblables pour se repaître de leur chair (7 3). L'affaiblissement 4es forces vitales, une- nourriture si peu naturelle

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