‹ Histoire de l'empire de Russie (volume 4)Chapitre 2 sur 23 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Règne de Féoor Ivanovitche.

Qualités (le Fédor. — Membres du (Conseil suprême. — Emeute populaire. — Convocaiion des Etals généraux.

— Départ de Dnîilri et de sa mère pour Ouglitclie. — Emeute à Moscou. — Pouvoir et qualités deGodounoff.

— Couronnement de Fédor. — Différentes grâces. — Godounoff régent de lEmpire. — Révolte des Tchérémisses appaisée. — La Sibérie soumise pour la seconde fois. — Relations avec l'Angleterre et la Lilhuanie. — Conjuration contre Godounoff. — Parallèle de Godounoff et d'Adacbeff. — Armistice avec la Suède. — Ambassade en Aulricbe. — Renouvellement des relations amicales avec le Danemarck. — Affaires de Crimée. — Ambassade à Conslantinople. . — Le Tsar dlbérie oa (ieorgie, tributaire de la Russie. — Relations avec la Perse. — Affaires intérieures. — Fondalion d'Arkhan-»

lO HISTOIRE

gel. — Consiruclion delà vilie Blanche ou Tsargorod , à Moscou. — iondalion dOuralsk. — Dangers de la position de Godounoff. — Exils ei supjjlices. — Mort déplorable du héros Schouit^ky. — Sort de la fauiille de Magnus. — Oisiveté de Fédor.

An i5Si. M JLjfs premiers jours qui suivent la mort

d'un tyran , dit Tacite , sont les plus heureux pour les peuples ». En effet , cesser de souffrir est une des plus douces jouissances que l'homme puisse éprouver. Mais un règne cruel prépare souvent un règne faible. Le nouveau souverain , pour ne pas ressembler à son odieux prédécesseur , et pour se concilier Famour du peuple , tombe facilement , par excès contraire , dans un relâchement fu-

Qii.iiiirs <ie iit'ste à l'état. C'est ce que pouvait faire appréhender aux vrais amis de la patrie , le caractère connu de l'héritier d'Ivan. Ce prince joignait à une extrême douceur , un esprit craintif , une piété excessive, et la plus profonde indifférence pour les grandeurs. Sur ce trône , d'où un tyran avait lancé la foudre, la Russie voyait monter un prince entièrement voue aux austérités des cloîtres, formé plutôt pour la vie monastique que pour le

icJc

pouvoir souverain. C'est ainsi que le jugeait son père , lorsque , dans des momens d'épanclieuient , il donnait des larmes à la mort de son iils aîné, objet particulier de son affection (i). Fédor n'avait hérité ni du génie politique de son père, ni de son extérieur imposant. Il n'avait aucun trait de la beauté mâle de son grand père ni de son ayeul. Il était pâle, sa taille était petite et son corps était grêle. Le sourire était toujours sur ses lèvres; mais son visage n'avait pas la moindre expression. Il était lent dans tous ses mouvemens ; une grande faiblesse de jambes le faisait marcher d'un pas inégal; en un mot, tout indiquait en lui un épuisement prématuré de forces physiques et morales. En voyant un souverain de vingt-sept ans , condamné par la nature à une éternelle enfance et destiné à vivre dans la dépendance entière des grands ou des moines, on n'osait se réjouir de la fin de la tyrannie. On craignait que les troubles et les intrigues des Boyards ne lissent bientôt regretter cet élat, plus funeste sans doute pour les particuliers, mais moins dangereux peutêtre pour un grand empire, fondé sur un

Membre Ju Consoil suprême.

pouvoir monarchique, indivisible et puissant. Heureusement pour la Russie, Fédor, redoutant ce même pouvoir comme une tentation qui compromellait le salut de son âme, confia les rênes du gouvernement à une main habile ; et ce règne , sans être exempt d'iniquités , et quoique terni par le crime le plus horrible , parut aux contemporains comme un bienfait de Dieu; ils se crurent ramenés à Fàge d'or, Ivan avait cessé de régner.

La nouvelle Penlarchie , ou Conseil suprême, établie par Ivan au moment de sa mort , et composée de cinq grands de l'État , était généralement un objet d'attention , d'espérance et de crainte. Le prince Mstisiafsky n'était distingué que par l'illustration de sa naissance et de son rang; il était le plus ancien dos Boyards et des Voïévodes. ISikita Romanovilche lourieff était respecté , comme frère d'Anastasie et oncle du souverain ; on l'aimait à cause de sa probité que la calomnie même n'avail osé attaquer dans ces tems homicides. On révérait dans le prince Schouisky l'éclat de ses grands talens militaires et la fermeté de &on caractère. Mais Belsky, soupb^ et rusé,

t'iail délesté , comme premier favori d'Ivan. On connaissait déjà les qualités éminentes de Boris Godoiinoir ; et on ne Ten redoutait que plus, parce qu'il avait su se concilier aussi la faveur particulière du tyran , qu'il était le gendre de l'odieux Malouta Skouratoff, et enfin l'allié et l'ami apparent de Belsky. Dès la première nuit ( i8 mars), le Conseil suprême ayant pris les rênes du gouvernement, bannit de la capitale plusieurs des créatures d'Ivan , ministres connus de ses cruautés ; d'autres furent mis en prison ( 2 ). Les Nagoï , parens de la douairière, furent gardés à vue. On leur supposa des projets criminels , probablement celui de vouloir fairedéclarer le jeune Dmitri , successeur d'Ivan.

Moscou était dans une jurande asritation , Emcmepopumais les Boyards y rétablirent la tranquillité ; ils prêtèrent solennellement serment à Fédor , ainsi que tous les autres dignitaires de l'Etat, £t publièrent le lendemain, par un manifeste, son avènement au trône. Des détachemens de troupes parcouraient les rues , et les canons «ftaient braqués sur toutes les places (3 ).

l4 ttlSTOIRK

Convocation 1-^^ iiouvcau gouvemcmcnt ayant îmmédîagénevàuÀT lement envoyé des courriers dans les provinces , avec Tordre de faire des prières pour le repos de Tàme d'Ivan et pour Thenreux règne de Fédor , convoqua les Etats généraux , composés du haut clergé , de la noblesse et des notables, pour convenir de certaines mesures générales , et pourvoir au bien-être de Tempire. On lixa le jour du couronnement et on en détermina le cérémonial par une ordonnance (4). On discuta sur les intérêts de l'Etat et sur les moyens de diminuer les im- De'rait ,ic pots. On lit , en même temps , partir pour s^"ni!re%ur Ouglitclic la vcuvc d'Ivan, avec son jeune fils, ug lie le. ^^^ père , ses frères et tous les Nagoï , en lui accordant Une cour , des enfans Boyards et des Streletz pour sa garde (5). Fédor , toujours bon , répandit des larmes sincères , en faisant de tendres adieux à son frère Dmitri. On voyait facilement qu'il remplissait, contre son gré , un devoir qui affligeait son cœur. Cet éloignemcnt du Tsarevitclie , seul héritier de la couronne , pouvait être regardé comme un éclatant exil ; et Belsky , menin de Dmitri , ne voulant point le partager , resta à Moscou.

DE RUSSIE. l5

Il espt'rait dominer dans le Conseil ; mais il vit bientôt un orage se former sur sa tète.

Tandis que la Piussie applaudissait à la sagesse des mesures prises par le nouveau j^ouvernement , iNIoseou élail le théâtre des rivalités les plus contraires et des ambitions les plus effrénées. Il courut d'abord des bruits sourds sur un grand danger qui menaçait le jeune monarque , et bientôt on nomma l'homme à qui des crimes à commettre , et le projet de troubler la Russie devaient le moins coûter. On prétendit que Belsky , après avoir empoisonné Ivan , songeait à faire périr Fédor et tous les Boyards , et à faire monter sur le trône Godounoff (6), son ami et son conseiller. Les auteurs secrets de ces calomnies étaient, d'après l'opinion générale, les princes Schouiski, qui se servirent, pour les propager, des Liapounoff et des Kikin, gentilshommes de llézan. Ils parvinrent à soulever un peuple crédule qui , ajoutant foi à leurs suggestions , voulut, dans son aveugle dévoiiment , sauver \e souverain et l'Etat, des entreprises d'un monstre.

Le cri de l'émeute se fit entendre d'un bout E>>i''"te

a Moscou.

l6 HISTOIRE

à l'autre de Moscou. Le peuple, les enlans Boyards , et vingt mille hommes en armes se précipitèrent vers le Kremlin. On eut à peine le temps d'en fermer les portes , d'y rassembler quelques Strelelz pour sa défense , et le Conseil, pour prendre des mesures contre un danger imminent. Les insurgés s'étaient emparé , dans Kitaïgorod , de l'artillerie qui s'y trouvait; ils avaient braqué le canon appelé caiton du l^sar contre la porte de Floroff et voulaient l'enfoncer pour pénétrer dans la forteresse. Alors le souverain envoya vers eux le prince Ivan Mstislafsky , le boyard Nikita Romanovitche et les diaks André et Yassill Stchelkaloff , pour leur demander la cause de ce soulèvement et ce qu'ils voulaient. « Belsky , répondit le peuple ; livrez-nous ce » scélérat ; il veut détruire la tige de nos sou- » verains et toutes les familles des Boyards ». Mille voix répétèrent le nom de Belsky. Ce malheureux seigneur, accablé de cette accusation , effrayé de la haine furieuse qu'il inspirait, tout tremblant, et ne songeant qu'à sauver ses jours, vint chercher un refuge jusque dans la chambre à coucher du souve-

DK RUSSIE. 17

raîii (7). Fédor connaissait son innocence ; elle nVlail pas moins connue des Boyards ; mais ceux-ci redoni an l, ou feignant de redouter relfusion du sang, entrèrent en pourparler avec les insurges, les amenèrent à se content(!r de Texil du prétendu coupable , et Belsky fut immédiatement renvoyé de Moscou. Le peuple se retira paisiblement, en criant ; Vive le souverain ! vivent ses fidèles Boyards ! Belsky , à dater de cette époque , prit le gouvernement de ISijni Novgorod (8).

Que devail-on attendre d'un pareil acte de faiblesse et d'un tel abaissement du pouvoir souverain? Des dissentions dans le Conseil, la licence dans le peuple , et le désordre dans le gouvernement. On avait éloigné Belsky : Godounoff resta pour la vengeance. Les séditieux n'avaient pas demandé sa tète , ni même prononcé son nom , respectant en lui le frère de leur souveraine ; mais il savait où l'on voulait en venir ; il voyait que les auteurs audacieux de celte émeute préparaient sa perte, et il pensa à son salut. Jusqu'alors l'oncle du Tsar, en vertu de la considération et du respect qu'on portait aux anciens des familles ,

Page 1