Tome V. 3o
celle d'un peuple nomade ; et y par le résultat de cette persuasion y les Russes , redevenus libres , déployèrent plutôt le caractère européen que celui des peuples asiatiques. Cependant nous étions méconnaissables aux yeux de l'Europe^ parce que^ pendant deux cent cinquante ans^ nous étions restés au même point , au milieu des grands changemens qu'elle avait subis* Les voyageurs du treizième siècle ne trouvèrent même aucune différence entre notre habillement et celui des Occidentaux (i4) ; fit ils auraient pu ^ sans doute, dire la même chose au sujet de beaucoup d'autres coutumes. Ainsi qu'en Italie , en France , en Angleterre , depuis la chute de Rome , tout , dans notre pays, depuis l'arrivée des princes varègues, prit , sous les principaux rapports , le caractère allemand; il se confondit avec quelques uns des anciens usages slaves , et, dans la suite, avec quelques autres que nous empruntâmes des Grecs. Le caractère des anciens Slaves avait une teinte asiatique qu'il conserve encore de nos jours; car de tous les peuples européens, ils sont les derniers qui se soient éloignés de l'Orient , ancienne patrie des nations. Ce ne sont pas lesTatars qui apprirent à nos ancêtres à opprimer les femmes, à avilir des hommes par l'esclavage , à les vendre comme marchandises, à faire payer la justice;
trsage que plusieurs écrivains regardent comme • venu de TAsie. Nous avions vu tout cela longtemps avant cette époque chez les Slaves et les Russes. Notre langue a beaucoup de mots orientaux; mais nous en trouvons également dans plusieurs autres dialectes slates ; nous pouvons en avoir emprunté des Khozars, des Pétchénègues, des Yasses , des Polovtsi et même des Scythes et des Sarmates : c'est à tort qu'on les fait dériver du tatar , dont on trouve à peine quarante à cinquante mots dans tout le dictionnaire russe. De nouvelles idées , de nouveaux objets exigent de Nouvelles expressions; mais que pouvait enseigner un peuple nomade à une nation déjà réunie par des rapports sociaux ?
Les Tatars ne se mêlaient point de nos affaires ju^gp,,. judiciaire^/ Dans tous les Etats moscovites^ le *^®"^' prince donnait des lois ^ et faisait rendre la jus«^ tice par ses lieutenans ou ses gentilshommes. On pouvait se plaindre d'eux s'ils donnaient lieu à quelque mécontentement; mais ni dans les annales , ni dans les actes de ce temps ^ il n'est fait mention de cour de justice. Le lieutenant avait sous sa dépendance des intendans qui jugeaient les valets , et des centeniers qui décidaient les différens survenus entre les villageois. Le même mode de juridiction était établi dansles apanages.
468 MISTWRIf
Survenait^il un proc^ entre des sujets de deux principautés diflerenles ? des boyards , ^choisb par les 'deux parties ^ décidaient la ({ucrelle ; et, en cas de non satisfisiction ^ on nonuliait un ar« bitre , ou médiateur ^ dont la décision était en dernière instance. Isa jurisprudence de ce temps n'avait ^ à ce qu'il parait , aucune base solide , et dépendait ^ le plus souvent , de la volonté des juges; Le Droit russe ^ ou Code d^ Yatoalc^^ n'était plus regardé comme celui du pays ^ et les juges n'avaient ^us pour se guider Cpe lels instructions des princes , la ^part très^va^ites et trësJaconîques . Indépendamment des institatio»< judiciaires données au pays de la Dvina par Vs^sili Dmitriévitch , nous avons encore coUès de Pskof et de Novgorod ^ qui datent du quinzième siècle : toutes deux font mention des duels ju-- 'diciaireSf enea&de dépoûtion douteuse. Cette étrange loi domina ep Europe pendant plusiews siècles > et y succéda aux épreuves du feu et de Vecm* Le Droit russe ne paiie point de ees duels ; mais^ mi 122& , c'était déjà le moyen dont onse servait , en Russie , pour prouver son innocence devant lesjuges ; et ce moyen portait le nom de champé L'adresse ou k force du combattant était r^ardée ccmime l'effet delà volonté lËriiie; et il auijisait de teirasser son adver^iire po«r
DB HUSSlti. 4^
se justifier aux yeux dès hommes. Les efibrfe du clergé furent inutiles pour abolir un usage si contraire à Tesp^it du christianisme. En 1410^ le métropolitain Photîus envoya , à l'archevêque de Novgorod, une lettre dans laquelle il était dit que les spadassins ne pouvaient être admis à la sainte Table ; ^ue téut homme qui en tuait un autre en duel , était exconfimunié de fait pendant dix -huit ans^ et que les prêtres devaient refuser la sépulture à ceux qui périssaient dans ces sortes de combats. Mais toutes les exhortations des ecclésiastiques y la voix de la raison et les anathèmes furent contraints de cé^ der à la force de l'habitude. Dans les institutions judiciaires de Pslof, on trouve les amendes fixées pour certains délits : il fallait , par exemple ^ payer deux roubles pour une barbe arrachée; six dienngui pour un mouton enlevé y et dix pour une brebis, indépendamment de trois pour le juge. Sont déclarés nuls les achats, ventes et échanges faits dans l'état d'ivresse : il y est défendu aux gens du prince de tenir des auberges et de vendre de l'hydromel, ainsi qu'aux femmes d<e louer des hommes pour se battre en leur place. Cet acte n'est qu'un fragment , qu'une addition Il d'autres règlemens. Les institutions novgorodiemies citent même plusieurs de ces règlemens
qui nous sont inconnus. Ils contiennent des ordonnances particulières, d'après lesquelles Tarchevêque y dans la décision des affaires eccl&ias^ tiques, devait avoir pour guide le droit canon; et le possadnik , ainsi que les lieùtenans du grand prince , étaient tenus de se régler sur les anciens statuts de Novgorod. Selon ces mêmes ordonnances , le gouvernement percevait une certaine taxe pour chaque affaire; le tissiatchsky, ou second dignitaire de la république , avait son b*ibunal particulier; lesjuges , chargés de viste les différentes villes , étaient obligés , sous peine d'amende , de décider les affaires dans un espace de temps prescrit. Ces juges et les rapporteurs avaient un conseil de jurés, composé des boyards et des citoyens les {Jus distingués; l'affaire, pr^ sentée par des avocats , était enregistrée par on secrétaire qui y apposait le sceau. Les maris repondaient pour leurs femmes , les fils pour leurs mères si elles étaient veuves. Les épouses des boyards et des citoyens illustres prêtaient serment chez elles ; les valets ne pouvaient servir de temoins que pour leurs semblables^ et le témoignage des .P^itoi^iV/25 était regardé comme nul- Personne ne pouvait être privé de la libère que par sentence des tribunaux ^ et on accordait à tout accusé un sursis quelconque pour se
Justifier : les deux parties contestantes étaient soumises aux peines les plus sévères ^ si eUes s'étaient accusées Tune l'aut^^e j ou si elles avaient inculpé les juges sans raison valide. Tout invidu convaincu d'avoir employé la force pour s'emparer d'un objet quelconque ^payait une amende pécuniaire au grand prince et à Novgorod. Si c'était un boyard, il était imposé à cinquante roubles ; à vingt , si c'était un citoyen de distinction ; à dix , si ce n'était qu'un simple citoyen ; ce qui prouve que la punition était en raison du tzng et de la fortune du coupaUe. Outre les crimes commis contre l'église , tous les procès entre prêtres, moines et autres religieux, ressortaient du tribunal ecclésiastique ; et , danat le cas où des débats se seraient élevés entre ces individus et deslaïcs > c'était aux intendans et aux juges nommés par l'évéque, à prononcer, de concert avec les magistrats du prince ou de la ville. Les amendes pécuniaii^es imposées par le tribunal ecclésiastique, étaient bien plus fortes à Novgorod que celles fixées par les autres tribunaux : par exemple , l'arcbevéque , et à sa place , son grand vicaire ou intendant, percevait une grivna(«)sur chaque rouble que devait payer l'accusé : le possadnik et autres juges n'avaient droit qu'à
(a) La dixième partie d'un rouble.
47a HISTOIRE
sept diçoogui (a)* Nous ijçpior&ns s'il en ëtait ainsi dans les autres pirinctpautâ ; mais il est Caiciki de s'apercevoir que notre clergé tâchait partout d'augmenter ses revenais judiciaires^ dont il prétendait prouver l'ancienneté par des réglemens apocryphes de S. Vladimir et d'Yaroslaf-le-Grand. Le métropolitain jugeait en dernier ressoii: toutes les affaires ecclésiastiques ; mais ^ en i585, il fut privé de ce droit par les Novgorodiens : ils décidèrent que l'archevêque et leurs magistrats jugeraient désormais les affaires en dernier ressort.
Les progrès de notre législation furent , en général , nuls depuis le onzième siècle. Les désordres^ l'instabilité du gouvernement nous firent^ au contraire ^^ rétrograder dans cette partie si importante du bien public. Les princes , chan-* eelans sur leur trône ^ j^g^s de leurs sujets ^ tâchaient d'alléger y le plus possible ^ ce devoir prescrit par la nécessité autant que par leur in-^ térét personnel. La conscience , le serment , les lumières naturelles de la raison semblaient les moyens les plus faciles de décider les procès , et les anciens usages tenaient lieu de lois écrites ; de sorte que tout l'art des législateurs se bornait
(a) Il faut cent kopecks ou deux cents diennguî , pour {aire unirouble.
DE HUSSIC. 475
à dctermioer le mode de châtm^nt^ le taux défi amendes à infliger pour chaque délit , comme au vol » au meurtre , etc. La juridiction ecch?clésiastique , fondée sur le droit canon , n'était pas meilleure que celle des laïcs ; car une grande partie de ces lois^ empruntées des Grecs ^ ne convenaient point aux Russes , et cédaient souvent à la décision arbitraire des juges. Tel était aussi , au dixième siècle , l'état de la jurispru^ • dence dans les autres pays de l'Europe ; mais au quinzième ^ grâce à l'établissement des écoles de droit et à l'introduction des lois romaines , VEurope nous devança de beaucoup sous ce rapport. '
IXous ne restâmes pas moins en arrière sous Art micelui de l'art militaire. Les croisades , Tesprit chevaleresque , des guerres de longue durée , enfin la formation de troupes réglées 9 firent faire des progrès rapides à la tactique en France et dans les autres parties de l'Europe ; et ^ si l'on en ex* cepte la poudre à «canon , les Busses n'apprirent rien de nouveau pendant ce laps de temps. La manière de former nos armées resta toujours à peu près la même : les premiers fonctionnaires de l'Etat , les boyards , les oiolnilchis > ou grands officiers du prince , la noblesse en général formaient le noyau de l'armée ; ils en composaient
la plus belle partie, et portaient le nom de maison du prince. La seconde classe d'hommes de guerre y plus nombreuse que la première; était celle que l'on appelait enfans-boyarà- Ils nous rappellent les gardes attachées anciennement à chacun de nos boyards; les jeunes guerriers qui composaient la garde du prince , furent appelés nobles ou gentilshommes : chaque ancienne yille , ou chef-lieu de province ; avait ses boyards et ses enfans-boyards , composant la suite militaire des premiers. Les marchands, les citoyens ne prenaient les armes que dans les cas urgens, et les laboureurs jamais. Le héros du Don s'avança contre l'ennemi, à la tête de cent cinquante mille hommes; mais cette levée nécessita des mesures violentes et extraordinaires. 11 arrivait très-souvent queTarmée n'avait pas encore eu le temps de se rassembler, et déjà l'ennemi se trouvait aux portes de Moscou. C'est toujours avec lenteur que les anciens usages peuvent faire pkice à de meilleures institutions : pour avoir des armées toujours ; prêtes , et ne point les licencier , il aurait fall» leur fixer une solde , et c'est ce dont nos princes ne s'avisèrent jamais^ par esprit d'économie; pour ne pas accabler les peuples sous le poids des impôts.
Des écrivains étrangers disent , qu'à l'exemple des Mogols , les Busses de ce temps ne combattaient jamais à la même place; qu'ils lançaient leurs flèches et leurs javelots en courant ; que tantôt ils attaquaient l'ennemi , et tantôt s'en éloignaient : mais nos annales attestent le contraire. Quoique la principale et la meilleure partie de l'armée fut toujours composée de cavalerie , cependant nous avions aussi de l'infanterie. Les soldats se formaient en rangs serrés ; on détachait en avant une partie des troupes pour découvrir ou arrêter l'ennemi, et on en tenait une autre en embuscade. Parmi les difiFérens corps destinés à combattre, les uns commençaient l'attaque, les autres épiaient le moment et l'occasion favorables de fondre sur l'ennemi. Les grands drapeaux ou étendards du grand pririce se trouvaient ordinairement au milieu de l'armée, sous la garde de la noblesse. Nous savions aussi choisir nos positions , et protéger avantageusement nos camps par des ravins et des défilés. Nos généraux déployaient parfois cette audacieuse rapidité qui caractérise le génie militaire ; témoin le héros du Don , qui , par un mouvement impétueux , sut empêcher la jonction de Mamaï et d'Yagaïlo. La bataille de Roulikof n'est pas moins mémorable par rbabileté des manœuvres de nos capitaines ,
que par le courage de nos guerriers. Alexandre Nevsky fit preuve de la même habileté dans son •combat contre les Suédois et les chevaliers porteglaives livoniens. Les annalistes donnent les plus grands éloges aux talens militaires de Dmîtri de Volhynie , vainqueur des Bulgares , d'Oleg et de Mamaï ; à ceux du prince Obolensky et dtt chevalier Féodor Bassénok de Moscou , illustrés sous le règne de Vassili-rAveugïe. Cependant les Russes des quatorzième et quinzième siècles ne sauraient , sous le rapport de l'art militaire , être coinparés à leérs ancêtres ; car ceux-ci , dans un état perpétuel de guerre civile ou extérieure, n'avaient pas le temps de remettre leur épce dans le fourreau, et semblaient avoir fixé leurs demeures sur les champs de bataille. Le sang coulait bien , à la vérité , pendant notre esclavage , mais c'était rarement dans les combats; et cette funeste époque de notre histoire nous présente beaucoup plus d'assassinats que de faits militaires.
Origine H n'cst pas înutile d'observer que les chronî- «juti,. ques de l'année i444> c'est-à-dire du temps de Va^silî-l' Aveugle , font mention des Cosaques de Rézan, de ces troupes légères, si célèbres encore de notre temps. Les Cosaques n'habitaient donc pas uniquement l'Ukraine, où leur
nom commence à être connu dans l'histoire ters l'an i5i7. Tout porte à croire qu'on les connais-^ sait en Russie avant même l'invasion de Bâti ^ et que ce nom désignait les Torques et les Berendéens , habitant les bords du Dnieper y au-des-* sous de Kief. Cest là que nous trouvons aussi la première demeure des Cosaques de la petite Russie. Ainsi que les. Torques et les Bérendéens, les GMaques s'appelaient 'JOcherkasses : rappelons-nous lesKassogues^ qui , selon nos annales^ demeuraient entre la mer Caspienne et la mer Noire; et la Kasachie , à laquelle l'empereur Constantin Porphyrogënète assigne la même position géographique; ajoutons que les Ossetios donnent encore aujourd'hui le nom de Kaséaqi^s aux Tcherkesses. Toutes ces circonstances réunies semblent indiquer que les Torques et les Bérendéens^ appelés alors Tcherkasses, portaient aussi le nom de Cosaques ; que pour se soustraire au joug des Mogols éludes Lithuaniens , plusieurs d'entre eux vivaient libres et indépendans dans les lies du Dnieper , entourées de rochers et de marais impraticables; qu'ils attirèrent auprès d'eux un grand nombre de Russes fuyant l'es-clavage, et bientôt confondus avec eux pour ne plus former , sous le nom de Cosaques , qu'un seul peuple qui devint tout-à^faît Russe ,
avec d'aotant plus de facilité que^ depuis le dixième siècle , les ancêtres de ces Cosaques ^ ayant habité la province de Kief , étaient euxmêmes à peu près Russes. Leur no.mbre croissait de jour en jour ; et , animés de l'esprit d'indépendance et de fraternité , ils fondèrent une république chrétienne et militaire dans les pays méridionaux du Dnieper ; ils <*ommencèrent à bâtir des villages et des forteresses dans ces contrées désolées par les Tatars. Us se déclarèrent défenseurs des provinces lithuaniennes contre les habitans de la Crimée, contre les Turcs , et surent captiver la bienveillance particulière de Sigismoûd r% qui. leur acorda plusieurs privilèges , ainsi que des terres au-dessus des cataractes du Dnieper , où ils donnèrent leur nom à la ville de Tcheriass. Ils furent partagés en centuries et régimens : leur chef ou hettman reçut , pour marque d'estime ^ de la part d'Etienne Batori , roi de Pologne , lin drapeau royal, une queue de cheval, une massue et un sceau. C'était à. ce peuple, né pour la guerre ,^ et passionné pour la liberté, qu'il était réservé d'affranchir la petite Russie du pouvoir des étrangers, vers le milieu du dix -septième siècle , et de rendre , de la sorte, à notre patrie , des provinces qui lui avaient appartenu jadis.
Les Cosaques ai^^lés Zaparojstïé (i) , c'est-àdire d'au-delà des cataractes du Dnieper, étaient, pour la plupart , petits Russiens« Une forteresse de terre qui leur avait d'abord servi de point de réunion, devint par la suite la demeure des Cosaques célibataires, dont les seuls moyens d'existence étaient la guerre et le pillage. 11 est vraisemblable que l'exemple des Cosaques de l'Ukraine , toujours armés, toujours prêts à repousser les ennemis , inspira à nos villes septentrionales l'idée de former des milices semblables aux leurs. La province de Rézan, la plus exposée de toutes aux incursions des brigands de la horde , avait , plus que toute autre , besoin de pareils défenseurs. Séduits par des avantages particuliers, comme l'exemption de toute contribution , ou bien encore par 1^ puissant attrait du butin , des jeunes gens , des hommes sans aveu, allaient se faire inscrire parmi les Cosaques. Dans l'époque que nous allons décrircf, nous parlerons des Cosaques de la horde ,' de ceux d'Azof, des Cosaques Nogaïs et d'autres. Ce nom désignait des partisans, des volontaires, des braves , et non des brigands , comme l'affirment plusieurs savans , citant à ce sujet le dictionnaire
(a) Delà préposition za, outre; etda iuqX parojskU , cataractes. ^
48o HlStOlKB
turc. Certes ce nom n'était pas une in|ure^ puisque de valeureux paladins qui mouraient pour la liberté, pour la patrie et la religion^ $é ûûsaieat gloire de le porter. Commer- Malgré tous les malkeurs où les Mogob fa-t vaient précipitée ^ la Russie du quatorzième et du quinzième siècles faisait un commerce très^ considérable. L'antique et câèbre voie grecque (le Dnieper) s'était , il est vrai, fermée pour BOUS ; mais nos marchands parvinrent k s'ouvrir de nouvelles communications avec l'Orient , par la horde, et avec Constantinople* et l'Occident, en descendant le Don jusqu'à Azof. Ceux qui faisaient le commerce des tissus de soie, portaient à Moscou le nom de Sourojéens , pris de la mer de Souroge ou d'Azof. Ces négocians tenaient le premier rang parmi leurs confrères , avec ceux qui vendaient les draps d'Allemagne qu'ils recevaient de Novgorod , on florissait alors le c<Mïimetce des villes anséatiques. Les Busses échangeaient leurs fourrures contre ces mar* chandises étrangères.
La Russie, abondant en bétes fauves et en oir- . seaux, était le paradis des chasseurs. La terre était encore couverte de forêts épaisses , impénétrables, et la tranquillité qui régnait dans tes profondes solitudes favorisait la propagation
des animaux de toute espèce : de même que
dans le onzième siècle^ les chevaux sauvages , les
buffles ^ les sangliers et les cerfs erraient 4anis
les forêts de la Russie méridionale ^^ ai,n$i vers
le quinzième , les castors , les chèvres et les élans
jouissaient de toute leur^ liberté dans nos pro«
vinces du Nord ; les cygnes nages^ient par
troupes nombreuses dans no^ fleuves et dans
pos lacs. NouveUemeoiit peuplée, en proie à des
guerres sanglantes , IVéquejpiiment exposée aux
horreurs de la fia^mioe et de la pe^te , la Russie ,
pauvre en hommes , était par cela même riche
de ces trésors bruts de la nature , dont une trop
grande population tari^t bientôt la source. Les
msgrchands de la horde , domiqiliés à Moscou ,
à Tver et à Rostof , nous amenaient les produits
de l'industrie asiatique , a^insi que des chevaux ,
et indépendamment de n(>s fourrures précieuses,
ou de celles de la Pernai^ , ils prenaient eu
échange une grande quantité de faucons et d'au*
tours apportés des pays de la Dvina daps la
grande principauté. Les Russes f<»unii$saie^t aux
Mpgols les draps de l'Allemagne , et procuraient
aux Allemands les marchandises de l'Asie. Ka*
zan, qui î^vait remplacé le royaume de Bulgarie,
serrait d'entrepôt aux marchands moscovites
ainsi qu'à ceux de l'Orient. 11 était de l'intérêt Tome V. 3i
des khaiïs de protéger un commerce qui, en nous enrichissant, nous mettait à même de payer plus -exactement le tribut à la horde. Marc-Paul , célèbl'e voyageur ve'nitieti , qui , en 1270, fit un voyage dans la grande Tatarie, en Perse et sur les bords de la mer Caspienne, parle de la glaciale Russie. Il rapporte i\ue ses habitans sont blancs; qu'ils ont une belle figure, et que leur pays est riche en mines d^ argent. Nous n'en avions point j mais^ effectivement, nous possédions u^ne grande quantité de ce métal que l'on recevait de l'Allemagne et de la Sibérie , par les Yougres. Les Novgorodiens promirent à Michel de T ver six mille livres d'argent, et en payèrent, en effet, à Vitovte près de soixante pouds, ce qui était énorme avant la découverte de l'Amérique. Nous ne savons point au juste la valeur du tribut annuel que nous payions aux khans; mais il est de fait qu'en 1 584 > chaque village était imposé à douze zolotniks d'argent, et un village était alors composé de deux ou trois maisons. Les villes donnaierit quelquefois de For, les laboureurs versaient au trésor du grand prince une grivna par soc de charrue , de même que les forgerons, les pêcheurs et les détaillans. Cette grivna équivalait à plus de deux zolotniks d'argent. Mais le commerce établi avec la horde
nous ramenait, en effectif, tout le tribut envoyé aux Mogols. Enfin , nous avions tant d'argent , qu'il nous fut possible de renoncer aux koimes, c'est--à-dîre à nos anciens assignats en circulation depuis plus de cinq cents ans , et dont , au défaut de métaux , l'introduction nWait pas peu contribué aux progrès du commerce et de l'industrie. Le trésor public , en empêchant la trop grande émission de cette monnaie de peau , sut en conserver la valeur jusqu'au temps de l'invasîon de Bâti ; époque à laquelle les kounes tombèrent tout-à-fait , les Mogols ayant refusé de les prendre pour de l'argent. Cependant elles eurent cours pendant quelque temps encore à Novgorod et à Pskof > dont les relations avec la horde étaient très-bornées. Mais bientôt on y renonça , même dans ces deux villes , en raison des difficultés survenues dans les affaire^ commerciales avec les autres Russes , qui n'is||tachaient plus de prix aux kounes. 'Ce nom fut bientôt remplacé par celui de dienngui ^ et l'ancienne grivna de peau fut, d'après le taux de l'argent, évaluée à la dixième partie d'un rouble. Il n'y ^ aucun doute que ce changement aurait pu avoir dtîs suites fâcheuses pour le commerce intérieur de la Russie, où la quantité du numéraire se trouva tout à coup diminnée. Les villes mar-
chandes avaient de l'argent ; maïs celles qui , n^exerçaîent qu'un petit commerce se virent obligées de recourir à différens signes pour représenter la valeur des objets/C'est ainsi que dans la province de la Dvina , les morceaux de peau ou kounes ayant été abolis^ on y substitua de nouveau^ comme monnaie^ les peaux de martres et d'écureuils tout entières y ainsi que cela s'était pratiqué dans la plus haute antiquité ; c'est-à-dire qu'on renouvela l'échange immédiat des marchandises^ en usage parmi les cations à demi barbares.
Nous remarquerons, relativement à notre com* merce intérieur , que la liberté et les avantages dont il devait j ouir étaient toujours un des articles des traités politiques. En fixant la taxe légale imposée sur chaque ccHivoi ou vaisseau marchand , lespri^essouverains ajoutaient dansleurs traités : « et les marchands feront le commerce libre- » ment et sans aucunes entraves. » Dans plusieurs provinces les habitans ne se contentaient pas de transporter d'une ville à une autre les productions qu'ils recevaient dé l'étranger : ils avaient aussi leurs objets particuliers de commerce. C'était le houblon et le chanvre* chez les Novgorodiens, les cuirs chez les habitans de Torjek , le sel chez ceux de Galitch et de la Dvina. £a 1 364 f ^
Pskoyiens établirent aussi des salines qu'ils abandonnèrent bientôt après. La principale branche du commerce de Tintérîeur était le blé et le poisson : aussi les négocians avaient l'art de profiter , pour s'enrichir^ des années stériles dont le peuple avait à souffrir.
Quoique les Mogols nous eussent y pour ainsi dire y séparés du reste de l'Europe ; que les souverains de l'Occident ne contractassent plus aucune alliance avec les nôtres^ et qu'à l'exception de l'ambassade d'Innocent à Alexandre-Newsky et du voyage d'Isidore en Italie^ il n'existât aucunes relations entre nous et l'Europe; bien qu'en général les annales étrangères ne fassent aucune mention de la Russie; cependant^ au moyen des rapports commerciaux établis entre Novgorod et l'Allemagne y les Moscovites connurent bientôt les importantes découvertes européennes, telles que l'invention du papier et de la poudre à canon, tions^rte" Dès le quinzième siècle, nousstibstituâmes au par- ceî!' Huéchemin , le papier acheté aux Allemands : ils '*^"'^* nous procuraient aussi des munitions et de l'artillerie. Moscou et Galitch avaient des canons pour se défendre : mais comme, dans la description des combats de ce temps , livrés en rase campagne , on ne nous parle que de flèches , de sabres et de piques , il faut pr^umer que les ca-
nons et les pierrîers n'étaient destinés qu'à défendre les places fortes. Il faut encore ajouter aux arts connus alors en Russie , celui de battre monnaie, oublié depuis Yaroslaf-le-Grand, Quelques églises que l'on volt encore à Moscou et dans quelques autres provinces , sont les seuls monumens qui nous soient restés de l'architecture de cette époque: on lit dans les annales quesainteOlga demeurait déjà dans un palais de pierre^ tandis qu'à Moscou il n'y eut, jusqu*au quinzième siècle, d'autres édifices en pierres > que les églises et les murs de la ville : les princes et les seigneurs préféraient les maisons de bois comme plus favorables à la santé. Les fréquentes révolutions , le désordre qui régnait dans l'État, étaient une autre raison pour empêcher les riches de bâtir des habitations solides; car on voit rarement d^ édifices stables dans les lieux où la tranquillité de l'ordre social n'est point assurée. En i433 , Euphème , archevêque de Novgorod , se fit construire , par des architectes allemands , un palais en pierre qui avait trente portes , et qui fut embelli de peintures et d'une horloge. En 1449 y ï^ métropolitain Jonas s'en ^construisit un semblable avec une chapelle. Il y avait encore dans l'enceinte de la ville actuelle de Moscou , des prairies et des bois; les princes, les boyards.
possédaient; des moulins, des jardins et des maisons de campagne hors de& murs, de la vlllcç. Le luxe consistait à avoir un grand nombre de domestiques, des habits magnifiques, une- maison élevée , des caves remplies de vins et d'hydromel^ mais plus encpre à fonder des églises ^ à enrichir de pierres précieuses les châsses des saints. Ayant fait mention des domestiques, nous observerons, qu'à l'exemple des princes, les seigneurs, au moment de mourir ^ atfranchissaient toujours, leui^ e^sclaves.
11 est certain que l'ancienne Kief , embellie par les chefs-d'œuvre des artistes byzantins , animée par l'affluence des marchands grecs , allemands et italiens , l'emportait de beaucoup sur la ville de Moscou du quinzième siècle : cependant nos mœurs n'étaient pas devenues assez grossières pour faire perdre à notre esprit toute espèce de force créatrice , pour Tempécher de faire aucun progrès. La Grèce ,. jusqu'au moment de sa chute, ne cessa d'influer sur l'état de la Russie. INous lui fournissions de l'argent ,, et si , en échange , elle nous envoyait des reliques , elle nous procurait aussi des, livres. La bibliothèque des patriarches à Moscou, connue dans le.monde savant , fut fondée , par nos métropolitains ^ à répoque même où nous gémissions le plus sous
le joug des Tatars ; et riche en manuscrits théologiques^, elle ne Tétait pas moins en productions anciennes de la littérature grecque. La connaissance de cette langue était presque indispensable aux membres du haut dergé , continuellement en relation avec Constantinople j et la dépendance de notre Église , si nuisible sous le rapport de la politique y favorisait en Russie la propagation des lumières, ou, du moins, en entretenait toujours quelques étincelles parmi les ecclésiastiques. Les laïcs, curieux de s'instruire, allaient puiser la science dans les monastères : ils interrogeaint les religieux sur les principes du christianisme , sur les bases de la morale , et même sur les évériemens politiques des tetnps passés; car c'était là, comme jadis, que vivait l'histoire de Russie ; c'était là que l'éloquence patriotique des moines déplorait le sort de la patrie, et mêlait d'utiles leçons au récit touchant de ses malheurs. L'annaliste de Volhynie cite quelques passages d'Homère ; celui de Moscou parle de Pythagore et de Platon. Indépendamment des livres d'église et de piété , nous avîonls reçu des Grecs l'Histoire Universelle , et différéns récits historiques, moraux et fal)uleux ; par exemple : Lies exploits d^Jàlexandre-le-Grand/tnàuciion d'ArrïQn y Sinagripe ^ roi des A dors ^ les héros
de V antiquité; les richesses de Vlnde^ etc. La seconde de ces nouvelles est un conte arabe y publie en langue française dans la continuation des Mille et une Nuits y vraisemblablement traduit du grec en russe au treizième ou quatorzième siècle. Les plus remarquables productions de notre littérature , à cette époque , sont la description poétique de la bataille de Koulikof , et réloge de Dmitri Donskoï. Le premier de ces poèmes , composé par un prêtre rézanais^ nommé Sophronime^ nous rappelle dans plusieurs passages le fameux chant d'Igor^ quoiqu'il soit moins poétique. Nous en citerons les passages suivans. Voici comme le prince Vladimir parle à Dmitri : w Nos voïévodes sont intrépides , les chevaliers » russes indomptables; ils ont des coursiers agiles^ » d'impénétrables armures , des boucliers cou- » leur de pourpre , des lances dorées , de lourds » cimeterres. La Pologne leur a fourni despoi- » gnards; l'Italie des carquois, et l'Allemagne » des javelots. Les bords de l'Oka et tous ses n détours sont ccitinus à nos guerriers. Us ont » juré de mourir pour la religion chrétienne et » pour venger l'injure faîte au grand prince » Dmitri. Lia grande princesse Eudoxie , triste - » ment renfermée dans son palais doré avec les >) épouses des voïévodes , est assise à la fenêtre
» qui regarde vers le midi ; elle suit des yeux » son époux chéri ; des ruisseaux de larmes » s'échappent de ses beaux yeux , et , les mains » jointes 9 elle adresse au Tout-Puissant celte » invocation : Grand Dieu ! écoute favorable- » ment la prière de ton humble servante^' ramèrie- » moi le prince Dmitri , mon bien-aijné^ ra-^ )) mène^le moi ^ rayonnant de gloire , au milieu }) de ses voïépodes ! Prête-lui ton bras puissant » pour terrasser ses ennemis ! Puissent leschré- M tiens ne pas tomber aujourd'hui sous le fer » de V infidèle Mumàiy comme jadis sous celui » du cruel JBâti ! Daigne sauver le reste de ces » braves guerriers , et que ton nom soit à jamais i) sanctifié y c'est en toi seul y œil à qui rien >) n'échappe y que la triste Russie a placé sa yi confiance. J' ai , deux fils qui n'ont d'autre » arme que leur innocence ; qui les protégera » contre le souffle impétueux des vents y contre » la brûlante ardeur de la canicule ? O mon . » Dieu y fais qu'ils revoient leur père y et qu'eux- » mêmes régnent un jour pendant longues an-
» nées »
' « La veille de la bataille , an plus fort de la » nuit , l'illustre prince de Volhynie , capitaine )) rempli d'expérience y appelle I0 grand prince ïk dans la campagne pour lui apprendre quel sera
» le sort de la patrie. Ils ont devant eux le camp >), de Mamaï; derrière , est celui des Russes... » Ecoute! dit le héros volhynieti. AussitôtDmitri » se tournant du côté du camp de Mamaï , en- » tend de grands cris et un bruit semblable à Ji) celui qui règne dans un vaste marché, dans » une ville dont on élève les édifices , ou bien » encore aux sons qui s'échapperaient d'un grand » nombre de trompettes ; plus loin se font en-^ >) tendre les cris des bêtes féroces , les croasse- » mens des corbeaux ; des troupes d'oies et de >) cygnes font retentir les bords de la Niépriadva » du bruit de leurs ailes ^ et semblent annoncer >) une horrible tempête. Maintenant tourne-toi » vers le camp des Russes y dit le Volhynien , » qu* ^ntends-tu ? — Tout est calmey répond Dmi- ^) tri ; y aperçois seulement les feux dû ciel qui >\ confondent leur éclat avec la brillante aurore» » Le prince de Voihynie descend de cheval ; il » se couche par terre , et prête attentivement » l'oreille. Il écoute long-temps , enfin il se lève » et garde un profond silence. Eh bien , lai de-^ » mande le grand prince? j4h! lui répond le pruj> dent héros : Nous éprouverons tour à tour la i) benne et la mauvaise fortune ; les deux partis n gémissent y Vun comme une veuve qui déplore M la perte de son époux > Vautre comme une
» jeune pierge dont 4a poix plaintipe ressemble
» aux sons du chalumeau. Nous triompherons ,
}) 6 Dmitri; mais y hélas! la victoire nous coû-
» terà bien cher. A ces mots les yeux du grand
» prince se remplissent de larmes.
» Cependant , enveloppées d'un épais broliîl-
)) lard y les deux armées se joignent. Les éten-
» dards des chrétiens sont déployés. Les cour-
)> siers restent immobiles sous leurs cayaliers ;
» le son de nos trompettes est aigu ^ celui des
» clairons tatars «st plus sourd. La terre gémit,
» à l'Orient jusqu'à la mer , et à TOccident
)) jusqu'au Danube. Le champ de bataille cède
» sous le poids des guerriers qui le foulent ; les
» eaux des fleuves ont inondé les campagnes
» l'heure fatale a sonné. Chaque soldat pique son
» coursier et s'élance en criant : Grand Dieu y
CM sois favorable aux chrétiens! On combat
» corps à corps ; les guerriers sont foul^ sous
» les pieds des chevaux , sont étouffés dans la
» mêlée. De sanglantes étinceiUes jaillissent des
I) glaives éclatans : des forêts de piques se croisent
» et se brisent dans lecfr cfhoc. Semblables à des
» arbres majestueux , nos valeureux guerriers se
» courbent vers là terre. O prodige ! le ciel
» s'entre-ouvre au-*dessus des légions de Dmitri,
» et l'on aperçoit, au milieu d'un brillant nuage,
DE KUSSI^ 495
» des milliers de mains qui tiennent des cou*^ » ronnes resplendissantes préparées aux vain- » queurs. . . Cependant les troupes du prince Vla- >} dimir s'élancent de leur embuscade, et fondent » sur Mamaï, comme des faucons sur une troype » d'oies, ou tels que des convives qui se pressent » vers un festin de noces. Rien ne résiste à leur » impétuosité , et l'ennemi pread la fuite eu » criant : Malheur à toi ^ Marnai l tu étais dpns » les deux y et te voilà maintenant précipité dans » les enfers, etc.... »
Il y a de l'énergie et du sentiment dans l'éloge de Dmitri : en énumérant les vertus de ce grand prince , l'auteur s'exprime ainsi : i< Il est des » hommes qui itiéritent des éloges pendant » leur jeunesse ; d'autres qui ne s'en rendent » dignes que dans leurs vieux jours; mais Dmitri » consacra sa vie entière à faire le bien. Revêtu » par le Très-Haut du pouvoir suprême , ce fût » aussi avec l'aide de Dieu qu'il illustra la Russij^^ » dont la gloire fut portée à son comble sous le » règne de ce grand prince. Il fut le rempart , » le bouclier de la patrk , un foudre de guerre M pour les ennemis. DeTionnaire envers les » princes , doux et affisible avec les boyards , il » avait un esprit élevé et im cœur rempli d'huit milité : son regard noble, et majestueux annon^r
» çait toute la pureté de son âme : il parlait peu -, » mais il pensait beaucoup^ et toutes les fois » qu'il ouvrait la bouche , les philosophes se tai^ » saient pour l'écouter. Bienfaiteur de ses sujets, I) on pouvait le nommer à juste titre l^œil des » aveugles y le pied des boiteux ^ et au milieu da )) danger f la trompette de Ceux qui se livraient » au sommeil*.. . Lorsque le grand roi de toutfe » la Russie , lorsque Dmitri s'endormit du sam- » meil éternel , l'air se troubla ,4a terre s'ébranla, » la patrie fut saisie de terreur» O jour de deuil » et d'affliction ! jour de ténèbres et de malheur, » de pleurs et de sanglots ! C^en est fait de nous, » amis y s'écriait le peuple, c^en est fait^ le » prince Dmitri n"* est plus ! V astre , le flambeau » du monde s'est enseveli pour Jamais dans » les ombres épaisses du couchant! »
Voici comme l'auteur dépeint l'amour mutuel de Dmitri et de la grande princesse Eudoxie, son épouse : « C'était en deux corps une seule âne , » guidée par la vertu. Tous deux vivaient enw semble comme des pigeons d la gorge d'or > » comme des colombes au doux ramage. Tous » deux se regardaient avec attendrissement dans » le miroir pur et sans tache de leur conscience. •• » A l'aspect de son époux étendu sur un lit de M mort, des larmes amères et brûlantes inondent
DE RUSSIE. 4c)5
» le beau visage de la grande princesse. Sa voix f> ressemble au roucoulement matinal de la tour» » terelle^ au son mélodieux d'un orgue. Elle » s^est éteinte pour jamais y la lumière de mes » yeux y s'écrie- t-elle dans sa douleur! je Vai » perdu f le trésor de m,a vie! Ou es-tu ^ m^on » héros ? Pourquoi faut-il que tu sois sourd à JD la voix de ton épouse ? Fleur majestueuse ! » pourquoi f être fié trie de si bonne heure? Vigne » fertile y c^en est fait y tu ne porteras plus la
» douceur de tes fruits dans mon sein Re^
>) garde ^ oh ! regarde-moi ! De ton lit de mort , i) tourne tes yeux vers moi ; encore un mot ^ un » seul mot de toi: eh quoi! m^ aurais-tu déjà » oubliée ? Regarde y voilà ta femme y voilà » tes enfans..*. A qui confies- tu ton épouse? » qui prendra soin de tes orphelins ? O mon » bien-aimé ! qu^est devenue ta gloire? — Na^ » guère souverain de toute la Russie y tout y jus* » qu^à la vie y t^ abandonne aujourd'hui ! Vain* » • queur du peuple y te voilà vaincu par la mort. » Hélas ! ton sort brilldnt a changé en même » temps que tes traits majestueux ^ 6 vie de )) jtion âme! par quelles caresses te prouver » mon amour ! De misérables vêtemens ont rem- » placé la riche pourpre qui te couvrait. Qu'ils ïi sont différensde ceux dont j'aimais à te parer!
» ^u lieu de diadème y ta noble iéte n*e^t plus » enveloppée que d^un linge grossier! Tu quittes » ton palais somptueux pour descendre dans » un cercueil! Ah ! si le Seigneur daignait » exaucer ma prière / . . . Mais toi, prie aussi pour » ta bien-aimée ; obtiens du Ciel qu^elle te suive » dans la tombe , elle qui jamais ne te quitta » pendant ta vie!.*.. Nous sommes jeunes n encore ; la triste vieillesse ne nous a pas en- » core frappés. Ah ! pourquoi ai-je si peu j oui » de mon bien ^ aimé. La joie a fait place aux » larmes , le bonheur a cédé à la plus cruelle » affliction : pourquoi suis-je venue au inonde j M ou plutôt pourquoi ne t^ai-je pas précédé }) dans V éternelle nuit ? je n^ aurais pas vu ton » trépas et ma misère ! Mais tes oreilles slont » fermées à mes tristes discours y tu n^es pas » attendri de mes larmes amères ! O princç » chéri y ton sommeil est trop profond ! f" essaie- » rais vainement de f éveiller! Quelle guerre » pleine de fatigue viens- tu de terminer y 6 mon » bien-aimé y pour être plongé dans cet état de » léthargie ? Les bêtes fauves retournent dans » leurs antres : les oiseaux du ciel revolent vers » leur nid y et toi y cher époux y tu fuis d jamais }) ta demeure ! A qui me comparer ? quel nom » me donnerai'je ? celui de veuve ? Je ne le
^> connus jamais : celui d^épouse? eh! comment
^ le prendre puisque tu m^ abandonnes/.... O
» vous qui depuis long^temps avez perdu potre
» époux y tâchez de jne consoler^ et vous^ jeunes
^> veui^es j confondez pos pleurs apec les miens*
» Quelle douleur pourrait , hélas I égaler celle
» d^une i^uve?.** Toi seulj à mon Dieu y toi
^» seul y 6 Roi des rois , sois mon véritable
» consolateur. » Les monceaux que pous venons
c[e citer sont, \e crois , les beaux monumens de
l'éloquence à cette époque. Jamais les traits éner-
^ques n'ont manqué aux hommes pour peindre
les horreurs de la guerre et les chagrins de l'a-^
mour^ car 9 lors même que l'esprit sommeille,
le sentiment et l'imagiflation conservent leur
activité. ,
Outre les ouvrages de piét^ et les sages maximes de l'Ecriture-Sainte ^ qui se gravaient profondément dans la mémoire de nos ancêtres, ia Russie avait encore un code particulier de morale dans les proverbes, dont l'origine remonte , evL partie , à 4:ette époque , comme celui-ci : Où Piorerbes est le roi , là est cmssi la horde y c^est en disant toujours oui y que les Novgorodiens ont perdu leur liberté^ aujourd'hui les gens d'écrit écri- Teat, autrefois ils se contentaient de parler. Les leçons de l'expérience, les observations, lesiidees
marquantes ne se communiquaient en€<Hre q^e de vive voix dans un siècle d'ignorance. Maintenant les morts vivent dans leurs ouvrages. Alors on les retrouvait dans leurs proverbes. Toutes les l)elle^ jpensees , toutes les expressions énergiques 9 passaient d'une génération à l'autre. Aujourd'hui nous effleurons ce ic[ue nous lisons , certains que nous le retrouverons au besoin dans le livre; nos ancêtres^ au contraire^ s'appliquaient à retenir ce qu'ils entendaient; car c'étadt une perte irréparable que l'oubli d'une idée heureuse ou d'un fait curieux. Le baarchsoid ou le boyard ^ cpn rarement savsit écrire y aimait à répéter à ses petits enfans un bon mot appris de son aïeul y et qui passait ensuite en proverbe dans sa famille. C'est ainsi qu'au sein même de la plus grande oppression, l'esprit humain trouve le moyen d'agir ; semblable à un fleuve qui , resseiré entre des rochers , se frade une route souterraine, ou s'échappe en petits ruisseaux à travers ces masses qui s'opposaient a son cours.
Chanfons. H cst vraisemblable que plusieurs romances historiques russes , celles surtout qui ont rapport aux temps fortune de St.-VladRtiir , furent composées lors de l'asservissement de n§tre empire, pendant ces jours désastreux, où rimagination, courbée sous le joug des mfidèles, n^avait
d'autre aiguillon que le souvenir de la gloire éclipsée de la patrie. Le russe chante dans la joie, et au sein même de la tristesse. Dejpuis le Langage. treizième jusqu'au quatorzième siècle , notre langue devint généralement plus pure et plus correct(e« Nos scrupuleux écrivains renonçaient à l'usage du dialecte russe , encore trop informe ^ pour s'en tenir plus fortement à celui qui ' avait servi à composer nos livres d'église ^ c'està-dire, ài'ancien servien^ dans lequel notre Bible est écrit. Ils en suivaient les règles, non-seulement dans les déclinaisons et conjugaisons, msus jusque dans la prononciation et l'orthographe. Cepend^t , comme on le voit dans Nestor , la force de l'habitude les faisait souvent revenir à leur idiome natiurel : ce qui a introduit dans notre littérature un mélange cons^acré par ^antiquité, et tellement enraciné parmi nous, que,, souvent dans le même livre , dans la même page > nous écrivons zldto et zoîoto (l'or), gladet golod (la £aim), mla^ âùst et molodost (la jeunesse). Le temps i^'étaîl pasencore venu de donner a la langue russe cette énergie, cette flexibilité, cette grâce et cette déli^^ catesse qui, dans les jours de paix et de prospérité, s'allient aux rapides progrès des facultés intellectuelles, à la richesse des idées, à la multitude des connaissances, à la formation du goût et au senti-
5oo histoire:
ment dir beau ; nous voyons , du nfoins , qne rim ancêtfes tâchaient déjà d'exprimer leurs pensées avec plus de netteté ; qu'ils s'appliquaient à adoucir le son encore trop grossier des mots , et a donner moins de roîdeur à leur style. Enfin, tout orgueil national à part, diisons que, comparés aux autres Européens , les Russes pouvaient paraître bien ignorans, mais cependant qu'ils étaient loin d'avoir perdu tous les fruits de la civilisa-tîon : ils prouvaient combien elle a de force pour résister aux atteintes les plus rudes de la barbarie.
Au sortir d'une longue maladie, l'homme, convaincu de l'activité de ses forces vitales , se promet une carrière d'autant plus longue qu'il a couro plus de dangers de perdre la vie : ainsi oj^HÎmée^ écrasée sous le poids des calamités, la Russie ne périt point et se releva avec une nouvelle grandeur : de sorte que l'histoire nous fournirait à peine à citer un second exemple d'un pareil pbé-nomène. Plein de foi en la Providence, nous poflh vonsnous abandonner à la consolante idée qu'elle destine une longue existence à notre patrie.
DT: RUSSIE, 5o
^^t^m^mmmi^^mimm