Tome V* t
|>itale à Mosc<ïu. — - Campagne en Bulgarie. —Origine? de la ville de Kazan. — Invasion dés Mogols.' — Proverbe. — Victoire sur les Mogols. — Succès dans la guerre contre les Lithuaniens. — - Affaires ecclésiastiques. — Invasion de Mamaî. — Trahison d'Oleg. — Célèbre bataille de Koulikovo. — Tamerlan. — Invasion de Tokhtamouich. — Valeur du prince Osteï. — Siège de la capitale. —Perfidie de Tokhtamouich. — Prise et destruction de Moscou. — Exil d'Oleg. — Restauration de Moscou. — Exil du métropolitain. —Haine du prince de Tver contre Dmitri. — Le fils de Dmitri à la horde.
— Imp6t onéreux. — Paix avec CMeg. — Querelle et paix avec Novgorod. —Baptême des Lithuaniens. — Cruautés du prince de Smolensk. — Lç fils de Dmitri sVnfuitde la horde*— Mort du prince de Nijni-Novgorod.
— Inimitié entre le grand prince et Vladimir. — Leur rêconcili^ion. — Nouvel ordre de succession. — Mort du grand prince.— Caractère de Dmitri. — Fondation de villes et de monastères. — Affaires ecclésiastiques. -— Hérésie de Strigolnik. -*• Baptême des Permiens. — B.elàttons avec la Grèce. — Voyage de Pimen. — Italiens ati service dés B.ussé9. — Introduction de l'argent monliojé en remplacement des peaux de martre. — Introduction de la poudre à canon en Russie. -^^ Comètes. *— Bivar jusqu'au 20 d'avril.
t363. Le temps était venu dé tirer le glaive de la vengeance , de recouvrer une liberté dont Kalita et Siméon avaient préparé la conquête , plutôt par leur adressa que par la force de leurs armes* Des
tofe ktjssife. î
guêtres sanglantes vont faire gémir l^huifilanité ^ imais elles seront bénies par le génie tutélaire de la Russie. C^est le iMruit de ces combats terriblesf qui réveilla Famour de la gloire dans le cœut des fîk de Rurik ; qui rendit de nobles sentimens à un peuple dégradé par resclavage. Un trîom* pbe aussi éclatant ne pouvait ni se réaliser tout h coup , ni résulter d'un enchaitlement de succès non interroifnpus. Ainsi que les hommes, les empires sont soumis par le sort à de rigoureuses épreuves avant d'arriver à un but glorieux , et nous ne niéritpns de parvenir au bonheur que par la fermeté courageuse avec laquelle nous savons sun:ponier les revers de la fortune. Afin d'éloigner de son trône toute espèce de dan** gers, Dmîtri Yvanovitch, revêtu, par Mourouth, de la dignité de grand prince, tacha de se concilier les bonnes grâces d'un autre Tzar p nommé Audoul , dont la puissance était soute-i^ nue parla horde de Mamaï. Le prince russe fut obligé de se rendre une seconde fois à Vladimir^ pour recevoir, avec les cérémonies d'usage^ l'an^bassadeur chargé de lui remettre les lettres patentes de son nouveau protecteur. Ruse inutile ! £n voulant gagner la bienveillance des deux khans , le grand prince offensait l'un et l'autre J il encourut du moins la disgrâce de celui de
4 ilISTOiRfi
iSaraï , et , de retour à Moscou > il apprit que Dmitri Constantinovitch venait de reprendre •Vladimir j que Mourouth avait envoyé à ce prince une lettre qui l'autorisait à s'emparer de la gran-
ti^'^khC* de principauté ; mais déjà la colère du roi de Kaptcbak ne ressemblait plus au courroux céleste : malgré son extrême jeunesse^ le petit-fils de Kalita osa en braver les effets : il s'avança avec ses légions , et huit jours lui suffirent pour chasser son compétiteur p de Vladimir , et pour l'assiéger dans Souzdal ; le vainqueur eut la générosité de lui permettre d'y régner en qualité de vassal.
Mesures On Vit alors éclatcr le projet fermé par le
«es contre grand princc ct ses sages boyards , d'anéantir peu
les princes ? i . ^ j i • i
apanages, a pcu le systeme des apanages : les princes de Starodoub et de Galitch. furent renvoyés de ces villes , qui leur appartenaient par droit héréditaire , et Constantin de Rostof fut contraint de reconnaître l'autorité du chef suprême de la Russie. Etonnés de voir ^ dans un souverain si jeune encore , la volonté, ferme , décidée , d'établir une monarchie absolue^ au mépris des anciens usages^ i36i. d^s lois instituées par leurs aïeux ^ ils se plaigni* rent d'abord; mais ils furent obligés de se soumettre les premiers, lisse rendirent chez le prince André de rïijni.Constantinse retira àOustiougue.
C'est à cette époque que Dmitrî- Yvanovitch Xraiw. ayant perdu sa mère et son frère , fit, avec son cousin , Vladknir Andréiévîteh, un traité qui leur procura des avantages réciproques. Le métropolitain Alexis, fïit témoin de cette convention; il tenait en main la sainte croix , que tes jeunes princes, entourés de leurs boyards, baisèrent avec respect et sur laquelle tous les deux firent le serment d'exécuter religieusement les conditions dont voici la teneur :
w Nous jurons de conformer en tout notre » manière de vivre à celle de 'nos pères : moi, » Vladimir^ je promets d'honorer en vous le » titre de grand prince; d'avoir pour vous les » sentimens d'un fils et d'obéir à votre pouvoir » suprême. Moi, Dmitri, je m'engage à ne vous » offenser en aucune manière , à vous témoigner^ » tout l'amour d'un frère aîné. Chacun de nous » ' régnera paisiblement dans son patrimoine ^ » moi , Dmitri , sur la portion qui m'a été laissée » par mon père et par Siméon ; vous , dans Ta- » panage dont, vous avez hérité de votre père. n Nos amis et nos ennemis seront communs. Si n nous découvrons quelque complot ^ nous nous » empresserons de nous en informer mutueUe- D ment. Mes boyards auront la liberté de passe» 1} à votre service , aussi-bien que les vôtres ai*
» mien y à charge de restituer la solde qu^îh
» auraient pu recevoir. Nous renonçons récipro*-
» quement à toute acquisition de terres et de
4) serfs dans nos provinces respectives ; nous noua
^) engageons de plus à n'y point juger, à n'y
» lever aucune contribution. Mais moi ^ Vladi-
>; mir , je m'oblige à vous faire parvenir , en
» votre qualité de grand prince , le tribut de
JD mon apanage , connu sous le nom de tribut
» du khan. Les revenus des possessions de la
I) princesse Julienne nous appartiennetit en cona-^
>) mun. Il ne nous est pas permis de prendre à
^ notre service les gens du peuple inscrits dans
n une centurie, non plus que les laboureurs
>) libres qui se trouvent sous notre commune
j^ dépendance. Les émigrés de la horde (on
M désignait par ce nom les Tatars auxquels nos
p princes permettaient de s'établir dans les villes
» de Russie ) seront tenus de faire leur service
>) comme par le passé. S'il arrive que j'aie des
y> reproches à faire à quelqu'un de vos seigneurs ^
» conune vous à l'un des miens , l'accusé devra
jp être jugé par denx magistrats , dont l'un sera
» nommé par moi , l'autre par vous j dans le
j> cas où les deux juges ne pourraient s'accor-»
V der, la sentence devra être prononcée pai un
« tribunal médiateur» Attendu que je suis votre
» aîné , vous , Vladimir, prendrez part k toutes^ » mes expéditions , et vous aurez soin d'amener » sous mes drapeaux tous vos îîoyards et servi- » teurs, qui seront, comme de raison, à ma n solde pendant le temps de leur service auprès^ » de moi. » — Ce traité prouve que le prince qui privait les alliés éloignés de leurs apanages y se faisait un scrupule d'en agir de même avec un parent si proche ; de sorte que la principauté de Moscou demeurait encore partagée.
Cependant les khans se succédaient rapidement dans la horde deSaraï. Ainsi que Mourouth son prédécesseur , Azis , qui songeait aussi a détrôner le petit-fils de Kalita , envoya à Dmitri Constantinovitch une nouvelle autorisation pour se £sâre déclarer chef de la Russie ; mais ce prince se sentant trop faible pour faire valoir de semblables prétentions, fit savoir à Dmitri qu'il préférait son amitié à la faveur d' Azis , et qu'il renonçait pour toujours au titre de grand prince. Bien que cet acte de modération eut peu de mé- . rite , puisqu'il était commandé par les circonstances , il n'en excita pas moins le sentiment de la reconnaissance dans le cœur généreux de Dmitri Ivanovitch . André Constantinovitch étant i3G5. mort àNijni, le prince de-Souzdal se disposait ^ à hériter de sa principauté , lorsqu'il fut prévenu
par Boris , leur frère cadet , qui s'empara de cet lipanage. Dmitri eut alors. recours au grand prince , et , comme on n'avait pas encore renoncé à l'ancien usage d'employer les ecclésiastiques dans les négociations politiques de haute importance , S. Serge , abbé du monastère de Troïtsly , fut appelé du fond des forêts et envoyé pour sommer le prince de Nijni-^Novgorod de venir se présenter, avec son frère , devant le tribunal du prince de Moscou. Boris, fort de la pro-« tection du khan , répondit qu'à Dieu seul appartenait le droit de juger Jes princes ,. et qu'il ne consentirait jamais à ce qu'on exigeait de lui. Alors , conformément aux ordres qu'il aVait reçus du métropolitain, S. Serge ferma toutes les églises de Ni] ni ; mais cette punition spirituelle n'ayant aucun succès , il fallut mettre en mouvement l'armée de Moscou ^ à la tête de laquelle parut Dmitri de Souzdal. Cette démarche vigoureuse, Soumis- fit reconnaître à Boris la nécessité d'obéir ; il alla 1 rince de au-dcVant de son frère , lui céda Nijni et con-
Kijni-Noy . ^ , , . /^ i . t
gorod. sentit a ne reserver pour lui que liorodetz. Lie grand prince ayant, par ce bienfait, gagné le cœur
^36^ "" ^le Dmitri Constantinovitch , il épousa peu après Eudoxie , fille de celui-ci ; les noces furent cé-^ lébrées a Kolomna^ avec toute la pompe et les; C^rémomes eu usage k cette époque.
Cet événement arriva dans une année désastreuse pour Moscou : la Russie fut de nouveau ravagée par la peste , dont nous avons parlé sous Pcsie, le règne de Siméon ; elle avait reparu au bout de huit ans à Pskof , où elle avait enlevé Eustache^ prince d'Isborsk , ainsi que ses deux fils. Ce terrible fléau fut apporté, en i364^ P^'^ ^^s marchands et des voyageurs, à Nijni-Novgorod , à Kolomna , à Péréiaslave , où il mourut de vingt à cent personnes par jour. Voîci comme les annalistes parlent du caractère et des symptômes de cette maladie. « On se sent tout d'un coup frappé » comme d'un coutea u dans le cœur, à l'omoplate ;> ou entre les deux épaules : un feu ardent vous » dévore les entrailles ; le sang coule par la gor- » ge ; une forte sueur s'çmpare de vous , ensuite » un frisson vous glace ; quelquefois il survient » des glandes au cou, à la hanche, sous les bras , » ou derrière l'omoplate. La suite est toujours » la même : une mort inévitable, prompte, » mais terrible. » On ne pouvait venir à bout d'enterrer tous les cadavres. Sur cent personnes, à peine pouvait-on en compter dix en santé , et les malheureux pestiférés, dépourvus de tout secours , expiraient en si grand nombre , , qu'on mettait dans la même fosse jusqu'à sept ou huit cadavres, quelquefois davantage encore. Plu-
lO HISTOIRE
sieurs maisons se trouvèrent n'avoir d'autres ha* bitans qu'un seul enfant ; il y en eut même quel* qnes-uoes d'entièrement désertes. En i365, l'épidmiie se manifesta à Tver ^ à Torjek et à Rostof. Cette dernière ville fut le tombeau d*un grand nombre de princes et de princesses. En 1 366 y Moscou fut également en proie à toutes les barreurs de cette épidémie y qui parut et di&« parut à plusieurs reprises. Trois fois elle exerça de tels ravages à Smolensk , qu'en 1 587 , il n'y ^ restait plus que cinq personnes y qui , selon l'expression d'un annaliste y fermèrent les portes de la ville , parce qu'elle était encombrée de cadavres.
Gi and in- Quelque temps avasit celte peste , Moscou avait essuyé un autre désa^re qui priva un grand nom-^ bre de boyards de toute leur fortune. En moins de deux heures y un incendie comme on n'en avait pas encore vu y animé par un vent impétueux y, dévora tous les quartiers de cette ville qui se divisait alors en Kremlin y Possad ^ Zâgorodie et Zarétchié. Convaincu par cette funeste expérience du peu de garantie qù'oflraient des fortifications de bois^ le grand prince tint^ avec son frère Vladimir , avec ses boyards , un conseil à la suite duquel il résolut de construire un Kremlin en pierre ; il en posa les premiers fondemens
bu printemps de rannëe 1567. W fallait se hâter ^ ^'^^j^^l!* de prendre toutes les mesures nécessaires pour la sûreté de la patrie et de la capitale^ au moment où la Russie commençait à braver la puissance de ses oppresseurs; car il était vraisemblable qu'ils ne pourraient renoncer paisiblement à leurs droits sur elle , et lui pardonner sa généreuse audace. Tagaï , mourza de la horde et possesseur de la terre des Mordviens, près de Narovtchat, avait livré aux flammes l'antique ville de Rézan ; Oleg se réunit aussitôt aux princes de Proust , de Koselsk , et défit Tagaï dans un combat san- Vîciom^
^ parlu'iirs
glant. Dmitri de Nijnî-Novgorod , aidé de son sur i<s frère Boris , parvint , avec le même bonheur , à punir un autre brigand tatar , nommé Boulat- Témir , qui , m^tre du cours du Volga , ravageait les possessions de Boris aux environs de cç fleuve ; à l'approche des princes Russes, il s'enfuit au delà de la Piana. Un grand nombre de Tatars ^267. s'y noyèrent ou furent exterminés par le fer. Boulat-Témir atteignit la horde , mais ce fut pour y mourir par ordre du khan - Azis. Ces hostilités n'étaient que le prélude d'évéaemens bien plus importans.
Au moment d'une lutte décisive avec la horde^ le grand prince s'appliqua surtout à établir l'ordre d^ns l'intérieur de son empire j il crut devoir
Briganda- punîr Ics NovgorodieBs dont l'esprit inquiet et Iveniu- turbulent avait excité son mécontentement. Un
Il ers nov-
gorodieu». grand nombre d'entre eux , sous le nom de volontaires y formaient alors des légions qui y sans aucune autorisation du gouvernement^ allaient piller les contrées étrangères. En 1 567 , commandés par un jeune homme ^ nonmné Alexandre ^ ils suivirent le cours ^^ l'Oby jusqu'à la mer et y firent la guerre, nour seulement aux Sibériens, mais apx habitans des rives de la Dvina : d'autres aventuriers descendent le Volga sur cent cinquante barques, massacrent, à Nijni, un grand nombre de Tatars , d'Arméniens , de Chiviens , de Boukhares, s'emparent de leurs biens, de leurs femmes , de leurs enfans \ pénètrent dans la Kama , pillent plusieurs villages de la Bulgarie,, et retournent dans leurs foyers, fiers de leurs succès et chargés de butin. Le grand prince, instruit de ces éyénemens , témoigna aux Novgorodiens le déplaisir qu'il en éprouvait : il donna l'ordre d'arrêter leur fonctionnaire à Vologda^ et leur fit dire que loin d'être des héros ils se conduisaient comme des brigands, qui oubliaient que les marchands étrangers se trouvaient , en Russie, sous la protection immédiate du souverain. Le gouvernement de Novgorod prétendit ignoreif tous ces griefs et trouva moyen de fléchir la co-* Itre de Dmitri.
DÉ HUàSIË. l5
La pe^te même ne put arrêter le cours des ini- . Gaenr tnities des princes de Tver. Boris de Kochin , les prince» depuis long-temps ennemi de Vsévolod de K holm, eut aussi des débats avec le prince Michel , au sujet de la principauté de feu Siméon. L'oncle voulait être chef de la principauté , tandis que , de son coté , le neveu prétendait qu'en sa qualité de fils du frère aine , il devenait héritier de ses droits et conséquemment souverain de tous les apanages particuliers. La querelle ayant été pot^ tée devant le tribunal ecclésiastique , l'évêque de Tver, à qui le métropolitain avait accordé plein pouvoir à ce sujet, donna tort à l'oncle; ce prélat fut obligé d'aller lui-même à Moscou pour légitimer son arrêt aux yeux de S. Alexis , car Basile et.Jérémie Constantinovitch , frère de Siméon, lui avaient porté plainte de l'injustice de cette décision. L'affaire qui, d'abord, ne paraissait pas d'une grande importance ^ eut cependant des suites funestes pour Tver ainsi que pour Moscou. Michel, jeune prince ambitieux et rempli de mérite , s'aperçut que le grand prince et le métropolitain prenaient le parti de Basile ; convaincu , en outre , que l'intention du premier était de devenir autocrate de toute la Russie , il se rendit chez Olgerd^ son beau-frère, prince de Lithuanie , qui était son allié et son protecteur.
l4 HISTOIRE
Basile et Jérémîe profitèrent de son absence pouf persécuter ses fidèles boj^ards, A la tête des troupes moscovites qui avaient été mises à leur disppsi-? tîon par Dmitri , ils ravagèrent la principauté de 1367. Michel, piersuadés que ce prince n'oserait plus revenir dans son apanage. Mais Michel ne tarda pa^ à se venger d'eux ; avec le secours d^une armée lithuanienne , il s'empara de Tver et fit sa tante prisonnière. 11 résolut ensuite d'assiéger Kocbin où Basile s'était enfermé ; l'évêque les réconcilia à condition que l'oncle , cédant à son neveu le droit d'ancienneté, se contenterait delà province de Kochin.
Le prince de Moscou prit part à cette paix, ratifiée par lui; mais les boyards de Dmitri étaient trop pénétrans pour ne pas redouter l'ambition de Michel , qui prenait le titre de Grand Prince de Ti>er$ ils connaissaient son intention de se rendre indépendant , et ils eurent l'adresse de persuader à Jérémie d'aller trouver Dmitri, pour lui porter de nouvelles plaintes , pour le supplier de fixer d'une manière définitive l'ordre des apa^ nages de Tver. On employa tour à tour les caresses les plus engageantes , les protestations les plus amicales, pour attirer Michel à Moscou. S. Alexis même lui donna Tassurance qu'il n'avait rien à craindre pour sa sûreté personnelle; que
DE RUSSIE. ' l5
k décidion du grand prince rétablirait ^ pour toujours , la tranquillité dans le pays de Tver. D'up côté^ la parole du métropolitain , les droits sacr& de l'hospitalité lui défendaient de soupçonner aucun piège ; de Fautre le désir qu'il éprouvait de Toir la ca{Htale de Dmitri^ déjà célèbre en Russie ; Tespoir d'en connaître personnellement le prince^ de s'entretenir avec les seigneurs de Moscou , dont on vantait la sagesse, tout conspira à le faire cé^ der à cette artificieuse invitation , qui lui coûta la liberté. On nonmia une comniission chargée de *^^ prescrire des lois à Michel , et l'on éloigna de lui les boyards tvériens, qui furent répartis dans différentes maisons delà ville. Cependant cette ruse, indigne d'un gouvernement sage, ne tourna point au profit de ses perfides auteurs. L'arrivée de Karatcha, graiid seigneur du khan , obligea Dmi* tri de rendre la liberté au prince opprimé. Ce mourza prit ouvertement son parti , et S. Alexis, entrahié involontairement, sans doute, dans une affidre contraire à sa conscience , employa son crédit pour arrêter les violences auxquelles le conseil aurait encore pu se porter. Michel se hâta de s'éloigner. Il oublia le serment qu'il avait prêté, de renoncer à toute prétention, à tout sujet de plaintes, et il accusa hautement Dmitri ainsi que le métropolitain d'avoir manqué à leur parole.
l6 HISTOIRE
Toutefois il céda Gorodetz, ou la province de Si-» méon , au prince Jérémie , qui s'y rendit avec un magistrat moscovite. *
C'était à la force qu'il appartenait de terminer l'œuvre de la ruse. La mort de Vassili de Kochin donna au grand prince l'idée d'etivoyer son armée à Tver , sous prétexte de défendre son fils Michel contre ses persécuteurs ; alors Michel Alexandrovitch se retira chez Olgerd , prince de Lithuanie^ engagé^ depuis plus de vingt ans , dans une guerre continuelle , avec l'ordre Teutonicpie, les Polonais et les Busses. Ce héros qui avait cimenté sa gloire par des flots de sang ^ qui se plaisait à réduire en cendres les villes et les villages , regardait avec indifférence l'épuisement de» ses sujets; et conservant encore tout le feu du courage sous les glaces de la vieillesse , il cherchait sans cesse de nouveaux pays à conquérir. En 1 365 il conduisit son armée en Podolie et à l'embou*chure du Dnieper, où erraient trois hordes de Mogols; il les défît, les poursuivit jusqu'en Tau- Dcvasta^- ride , ravagea Cherson dont il égorgea une partie ciierson. dcs habitaus , et enleva tous les trésors des églises. C'est, à dater de cette époque que cette antique cité devint déserte , et que les Tatars , qui habitaient au-delà du Dnieper, se trouvèrent, en quelque sorte , sous la dépendance des Lithuanicois.
Cette expédition aux bords de la àier Noire n'empêcha pas Olgerd d'inquiéter la Russie. Ses généraux prirent Rjef, tandis que son fils, André de Polotsk , tachait de s'emparer de nos autres places limitrophes. Les Russes se mirent sur l'offensive^ et le jeune prince Vladimir Andréiévitch eut le bonheur de signaler son courage en chassant de R jefles troupes de Lithuanie. Cette circonstance obligea Olgerd à embrasser avec ardeur le parti de son beau-frère , qui lui proposa de marcher droit sur Moscou, afin de soumettre le jeune audacieux, déjà si ferme dans ses projets despotiques. Entouré de invasion nombreuses légions, il s'avança vers les frontières thuanienr de la Russie accompagné de son frère Kestouti , guerrier blanchi comme lui d^s les combats, et de Vitovte, son jeune fils, qui bientôt devait devenir l'efiroi de tous les peuples voisins. Au rapport des annalistes, ce prince dut le jour à l'événement suivant. A son retour d'une expédition contre la Prusse, Kestouti vit à Polang une fille d'une rare beauté , nommée Bérita f il en devint amoureux, et demanda sa main ; mais comme elle avait juré devant ses idoles de conserver toujours s^, virginité, serment qui la faisait passer aux yeux du peuple pour une déesse , elle refusa d'unir son sort à celui de ce valeureux prince : Kestouti la Tome V. a
t8 HISTOIRE
força de l'épouser, et ce fut cette Bérita qui donna le jour au célèbre Vitovte.
Le prince de Smolensk se vit obligé de réunir sa garde aux troupes lithuaniennes qui marchaient sans savoir où se dirigeraient leurs pas ; car , dans toutes lès entreprises importantes , Olgerd avait le grand talent de garder le secret sur ses desseins; de cette manière il réussissait à tomber à Fimproviste sur l'ennemi , qu'il aimait à vaincre par la ruse plus encore que par la force . Quoiqu'il fiit entouré de beaucoup de Russes et de négocians étrangerSylebut de son expédition ne fut conpnà Moscoa que lorsque ce conquérant eut dépassé nos frontières. Le grand prince envoya aussitôt des courriers dans toutes les provinces afin de rassembler une armée capable d'arrêter l'impétuosité des ennemis; en même temps il ordonna au boyard Dmitri Minine de s'avancer avec les troupes de Moscou , de Kolomna et de Dmitrof. Un autre corps fut confié à un voiévode du prince Vladimir , nommé Hyacinthe Chouba. Cependant Olgerd répandait la terreur dans les provinces de la Russie ; non moins cruel que lés Mogols , il incendiait les villes dont il chargeait de fers les citoyens sans défense. Déjà il avait immolé Kropiva , prince de Starodoub , et le prince Constantin , descendant de S. Michel de Tcher-
u'igof , lorsqu'auprès du lac de Trosten, il tomba , avec toutes ses forces , sur le voiévode Mi- ** noT^mnine. Un grand nomhre de nos princes ^ de nos boyards perdirent la vie dans cette fatale journée, et les troupes moscovites furent complètement détruites. Olgerd interrogea les prisonniers pour savoir où se trouvait le grand prince, et pour s'assurer s'il avait une armée ; tous lui ayant répondu que Dmitri était dans sa capitale , qu'il n'avait pas eu le temps de faire les dispositions né^ cessaires pour se défendre , le vainqueur se hâta de marcher sur Moscou. Le grand prince , son frère Vladimir et ses boyards s'étaient renfermés dans le Kremlin, après avoir livré aux flammes tous les édifices environnans. Pendant trois jours entiers qu'Olgerd resta sous les murs de Moscou , il pilla les églises et les monastères ^ sans donner l'assaut à la ville , dont les tours de briques l'épouvantaient. Enfin la rigueur de l'hiver ne lui permettant pas d'entreprendre un pénible siège , satisfait d'avoir assouvi sa cupidité , il s'éloigna , suivi d'une multitude de prisonniers ^ chassant devant lui les bestiaux et les chevaux enlevés aux habitans des villes ou des campagnes. C'est ainsi qu'il sortit de la Russie , glorieux d'y avoir laissé des monumens de sa férocité , et fier de l'idée que le souvenir de ses ravage^
avec
dans notre patrie , resterait long-temps gravé dans la mémoire de ses malheureux habitans. Ea effet , pendant l'espace de quarante ans , c*est-àdire , depuis le règne de Kalita^ la grande principauté n'avait pas essuyé de semblables désastres ; elle venait encore de faire la triste expérience que les Tatars n'étaient pas seuls en état de détruire les empires.
Aussitôt que ce terrible orage fut dissipé , le
grand prince envoya son frère Vladimir pour
protéger les Pskoviens contre les Allemands.
Gnerre Irrités dc ce que plusieurs Russes avaient été mâs-
. ec rOr-
<i*«- sacrés, en pleine paix, sur les frontières de la Livonie , les Pskoviens avaient ôté la liberté aux marchands allemands; de leur côté, les habitans de Dorpat avaient arrêté ceux de Novgorod. Il y eut à cet effet des congrès et des négociations : Novgorod envoya ses boyards à Dôrpat , et de part et d'autre on rendit la liberté aux marchands retenus prisonniers j cependant les Pskoviens ne laissèrent pas d'exiger une somme considérable des Allemands , avec lesquels ils ne s'accordèrent pas pour long-temps. Les débats s'étant renouvelés au sujet des limites des deux États , l'ambassadeur envoyé à Dorpat par le grand prince , ne put réussir à les terminer. A peine eut - il iquitté la ville qu'on vit paraître le grand maître^
DE RUSSIE. 2t
Guillaume Freimersen, archeyêque deFromhold; plusieurs autrescornmandeurs de Tordre se mon- • trèrent à la tète d'une armée qui vint brûler les environs de Pskof , et qui opéra sa retraite pen-^ dapt la nuit , après être restée vingt-quatre heures sous les murs de cette ville . Ces audacieux ennemis^ dît un annaliste du temps^ auraient reçu une punition méritée , si , par malheur , notre prince Alexandre et nos principaux magistrats n'eusseat été alors en tournée dans leurs terres } d'ailleurs nous étions en dispute avec Novgorod. L'arrivée du prince Vladimir Andréiévitch rétablit la l>onne intelligence parmi les habitans de ces deux cités , et, depuis cette époque, les Novgorodien^ agirent toujours de concert avec les Pskoviens. Us forcèrent les Allemands à lever le siège d'Is- i36a. boxsk ; mais eux-mêmes attaquèrent vainement Neuhausen, et conclurent enfin la paix avec l'Ordre, l'an iSyi.
Moscou, ébranlée par l'invasion des Lithuaniens , avait besoin de respirer ; mais le grand prince qui d'abord avait rendu à Michel les Etats de Siméon , cause de la discorde , ne tarda point • à entreprendre une nouvelle guerre contre ce prince. U l'obligea à se retirer une seconde fois i37<> — en Lithuanie ; et , pour affaiblir la puissance de ce dangereux adversaire ^ il prit Zoubtsçf ,^^ Mir
22 HISTOIRE t
couline , et entraîna dans sa principauté un grand • nombre de prisonniers, chargés de fers. Irrité contre l'auteur des maux qui accablaient so» peuple , Michel forma le projet de recourir aux Tatars pour détrôner Dmitri , par force ou par
Puissance âdrcssc. Mamaï avait déjà réuni sa horde du Volga à celle de Saraï ou horde d^or^ gouvernée alors par Azis. Mamant-Sultan , revêtu par lui du titre de khan , ne régnait que de nom et lui abandonnait réellement Tautorîté suprême . Soit qu'il fut lui-même mécontent de Dmitri , ou soit peut-être qu'allié d'Olgerd , il voulût faire quelque chose d'agréable à ce prince , il prêta une
, oreille favorable aux réclamations de Michel,,
l'autorisa à prendre le titre de grand prince , et le fit partir pour Vladimir avec un ambassadeur. Mais l'époque d'une servile soumission était passée ; des détachemens de cavalerie moscovite reçurent aussitôt l'ordre d'occuper tous les chemins , afin de s'emparer du prince de Tver , qui , poursuivi de ville en ville , réussit avec peine à se sauver à Vilna.
Vainqueur des croisés allemands , le vieux Ol-^ gerd jouissait ou, plutôt, s'ennuyait des douceurs, de la paix , lorsque sa femme , sœur de Michel y le conjura de prendre la défense de son frère ; ses touchantes prières, autant que les démarches.
DE RUSSIEa 2S
hostiles de Dmitri ^ qui avait fait partir les voié* vodes de Moscou , avec ordre d'assiéger Briansk et d'inquiéter les possessions du prince de Smoîensk , allié de Michel , décidèrent Olgerd à ven- Secon<re. ger cette nouvelle injure faite aux Lithuaniens. dX)ig€id^ Il résolut de marcher une seconde fois contre Moscou^ dès que les premiers froids auraient raffermi les marais et glacé les rivières. Plusieurs milliers de laboureurs furent envoyés en avant pour pratiquer des chemins en ligne directe , et l'armée lithuanienne s'avança , jour et nuit , a travers le pays ennemi , sans se permettre aucun des excès qui auraient pu lui faire perdre un seul instant. A la fin de novembre , elle assiégea Volok-Lamsky , où commandait le brave et prudent Basile Bérésouisky f l'un des princes de Smolensk et des plus fidèles serviteurs de Dmitri. Pendant trois jourson se battit sans relâche , mais les efforts de la nombreuse armée lithuanienne échouèrent contre l'opiniâtre valeur des assiégés , qui forcèrent l'impatient Olgerd à s'éloigner d'une mauvaise forteresse en bois^ sous les murs de laquelle il perdait de précieux momens. Les Russes eurent à pleurer leur illustre chef : un soldat ennemi ,, caché dans un fossé , ayant vu le prince Bérésouisky devant la porte de la ville ^ le frappa de
. sa lance, à travers le pont. Ce généreux patriote , satisfait d'avoir sauvé Volok , consacra à Dieu les derniers niomens de sa vie , et mourut revêtu de l'habit monastique. • Le 6 novembre , Olgerd et le valeureux Kestouti , compagnon dévoué à ses volontés, vinrent,.* accompagnés de Sviatoslaf ^ prince de Smolensk, camper près de Mosieou ; pendant huit jours ik portèrent le ravage et la désolation dans tous les: environs de la capitale ; le quartier de Zagorodié ainsi qu'une partie de celui de Possade , devinrent la proie des flammes ; mais , une au^e fois encore, Olgerd fut intimidé à l'aspect du Kremlin , où Dmitri commandait en personne. Le peuple était dans l'abattement , tandis que le grand prince et les boyards attendaient l'ennemi de pied ferme , espérant im heureus: succès des mesures qu'ils avaient prises. Vladimir Andréiévitch , à la tête d'un corps considérable , était à Pérémysle , prêt à tomber sur les derrières des Lithuaniens, et le prince de Pronsk amenait à Moscou les troupes de Rézan. Olgerd, effrayé de ces n>anoe<ivres , s'empressa de demander la paix , protestant que rien ne lui était plus odieux que l'eflusion du sang. Pour cimenter à jamais Palliance qu'il désirait contracter^ avec nous, il s'engageait à accorder la maia de sa
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fille Hélène, au prince Vladimir. Le grand prince conclut avec joie une suspension d'armes jusqu'au mois de juillet j mais l'artificieux Olgerd n'opéra sa retraite qu'avec les plus grandes précautions ; il craignait qu'on ne se mit secrètement à sa poursuite ; car , observateur peu scrupuleux des traités , il ajoutait peu de foi aux engagemens d'un peuple qui avait tant de raisons de le. hkïr et de le regarder comme le plus cruel ennemi de la Russie.
La crainte de se voir entouré par les troupes russes ne fut pas le seul motif qui excita dans l'âme d'OIgerd l'impatient désir de conclure la paix : il y fut encore forcé par des circonstances non moins impérieuses ; d'abord par des bruits qui lui parvinrent, que l'ordre Teutonique se préparait à l'attaquer , en second lieu par l'hiver le plus extraordinaire dont parlent nos annales. La neige tomba au commencement du mois de septembre et empêcha les laboureurs d'achever la moisson. Les mois de décembre et de janvier furent extrêmement chauds , et, au commencement de février, les champ^s'étant entièrement dégagés^ les paysans recueillirent le froment, qui, pendant l'automne, était resté couvert de neige. Le dégel avait gâté» les chenlins; lé dé^ bordement des rivières , la difficulté de se pro-
curer des vivres , tout pouvait exposer à un sort funeste une armée aventurée en pays ennemi. Olgerd poussa Tégoïsme jusqu'à oublier son beaufrère y dont il ne fut fait aucune mention dan& Je traité.
^371. Michel , ainsi abandonné , se jeta encore une
fois entre les bras de Mamaï , et il revint de la horde avec un nouveau titre à la grande prind*'^M^4i^1 cîpauté de Vladimir. Le khan lui proposa même de ïver. une armée , mais ce généreux prince la refusa \ dans la crainte d'encourir la juste l^aine du peuple , en exposant la Russie aux horreurs du pillage ; il ne prît avec lui que Sarikhoja , ambas-^ sadeur du khan. A cette nouvelle , Dmitri obligea tous les boyards, ainsi que le peuple, à lui prêter serment de fidélité , et il entra avec son armée dans Péréiaslavle Zalesky. Son ennemi fit d'inutiles eflbrts pour séduire les citoyens de Vladimir ; tous lui répondirent : « Nous avons un » souverain légitime, nous n'en connaissons pas » d'autres, m Ce fiit également en vain que Sarikhoja somma Dmitri de se rendre à Vladimir pour prendre connaissance des ordres du khan. w Je ri irai point y lui répondit le grand prince j » je défends à Michel Ventrée de la capitale : » quant à çousj ambassadeur , Je vous accorde n la permission de vous retirer librement. »
Enfin ce seigneur tatar remit à Michel Pautorisation au titre de grand prince ^ après quoi il se rendit à Moscou ^ où, comblé de présens et d'honneurs, traité magnifiquement par les princes et les boyards , il n'eut qu'à se louer des bontés de Dmitri. Michel, trompé dans toutes ses espérances, retourna à Tver et ravagea une partie des provinces voisines de la grande principauté. Cependant l'édit du khan restait entre les mains du prince de Tver , et le puissant Mamaï ne pouvait pardonner à Dmitri de lui avoir désobéi deux fois; son armée, avide de carnage et de butin , ^ n'attendait que l'ordre de fondre sur la Russie. Alors le grand prince tint un conseil composé de ses boyards et du métropolitain, car il fallait, sans délai, se déclarer ouvertement contre les Tatars, ou bien recourir aux présens et aux caresses, ressources de la servitude. Mais comme les succès d'une généreuse audace semblaient encore incertains, on adopta le second parti. Instruit, sans doute , des dispositions de Mamaï , Dmitri réso- ^^ ^cTH lut de se rendre à la horde : il fut encouragé dans ^^^ ^^"i" ce projet par le mogol Sarikhoja qui lui promit d'intéresser le khan en sa faveur. A cette nouvelle le peuple frémit d'horreur. Il voyait déjà dans ce jeune prince une victime qui allait subir à la horde, le même sort que Michel de Tver^, et dans
Sarilhoja, un traître, qui, comme un antre Kay** gadi , lui préparait une mort ineVitable. L'amour que les Moscovites avaient pour leur souverain fut augmenté, dans tous les cœurs, par le sentiment de la reconnaissance , lorsqu'on vit le généreux; Dmitri prouver, d'une manière si touchante, de combien la sûreté du peuple lui était plu^s chère que la sienne propre. Le métropolitain Alexiç l'accompagna jusqu'aux rives de l'Oka : après avoir adressé ses prières an Tout-Puissant, ce respectable prélat clonna sa bénédiction à Dmitri, aux bojards, à tous les guerriers et compagnons du prince ; il leur recommanda solennellement les précieux jours de ce monarque bien aimé. Lui-même aurait voulu partager avec son maître tous les dangers du voyage, mais sa présence était nécessaire au conseil des boyards restés à Moscou pour gouverner l'Etat. Après le départ de Dmitri , ils conclurent la paix avec les ambassadeurs lithuaniens, à la suite des fiançailles d'Hélène, fille d'Olgerd, avec le^ prince Vladimir: ce mariage fut célébré quelques mois après. Ph^no- Au moment où Ton attendait avec la plus vive impatience des nouvelles de la horde , des phénomènes vinrent présenter à l'esprit d'un peuple superstitieux , tous Ifes périls dont il croyait le prince menacé. On aperçut sur le disque du soleil
nicuci».
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des taches noires semblables à des clous , et il régna long-temps une sécheresse si affreuse , que l'atmosphère était obscurcie par d'épaisses vapeui*s qui empêchaient de distinguer, à deux pas, une figure humaine : les oiseaux craignant de s'élever dans les airs, marchaient par troupes nombreuses sur la terre. Ces ténèbres extraordinaires durèrent près de deux mois; les champs et les praii'ies se desséchèrent; les bestiaux mouraient de faim , et la cherté du blé était telle que les pauvres ne pouvaient s'en procurer. *
Michel de Tver crut pouvoir profiter de la consternation qui régnait dans tous les pays de la grande principauté pour conquérir Roftroma ; mais ses exploits se bornèrent à prendre M ologa, et à incendier les villes d'Ouglitch , et de Bejetsk.
A la fin de l'automne, les fidèles Moscovites Le grand
j>iince reeurent le bonheur de revoir leur souverain : le v»<^"^ ^^.^^
1 • 1 t 1 horde.
khan , ses femmes , les seigneurs de la horde , et surtout Mamaï, qui était loin de prévoir en lui ua adversaire aussi formidable, avaient recuDmitri avec toutes les marques possibles d'amitié ; ils l'avaient confirmé dans la possession de la grande principauté; ils consentaient même à diminuer les impôts qui pesaient sur Moscou. Ils allèrent jusqu'à faire dire à Michel ; « Nous t'avons offert » des troupes pour te fûre monter sur le trône
So "• HISTOIRE
» de Vladimir; mais puisque tu as rejeté nos » offres^ puisque tu as compté sur tes propres » forces , va chercher d'autres protecteurs que » nous. » Tant de générosité est faite ^ sans doute, pour exciter notre étonnement, mais on peut l'expliquer en songeant que nos tyrans, qui redoutaient déjà la puissance des princes de Moscou , attachaient d'autant plus de prix à la soumission de Diiiitri. Jean, fils de Michel, retenu à la horde pour la somme de dix mille roubles que son père devait au khan, fut racheté par Dniitri , amené à Moscou , et logé dans le palais du métropolitain. Cependant malgré la joie que le grand prince ressentait d'avoir en sa puissance un pareil otage , il satisfit aux lois de l'honneur et permit à Jean de se retirer , aussitôt que son père eut acquitté la somnxe dont il était redevable. Cet acte de loyauté ne put fléchir l'inexorable Michel. A la suite de nouvelles hostilités de sa part , les voiévodes moscovites marchèrent sur Bejetsk et ravagèrent ensuite le pays de ïver.
On vit alors paraître un autre ennemi , qui ne songeait point, il est vrai, à ravir à Dmitri le trône de Vladimir , mais dont le but était surtout de le faire renoncer au système de monarchie, également odieux à tous les princes apanages. Cet adversaire était l'audacieux Oleg y prince de
DE nvssiË. Si
Kézan, qui, sops le règne de Jean Ivanovitch, s'é- ^ .^frS"^ tait déclare contre les souverains de Moscou. Occupé d'afi&ires plus importantes, Dmitrî avait, jusqu'alors, caché le projet long-teraps médité de rabaisser l'orgueil de ce prince ; il vivait même en paix avec lui, et Favait appelé à son secours lors du siège de Moscou par Olgerd. Mais une fois à l'abri des attaques des Lithuaniens et des Tatars , le grand prince trouva un prétexte pour déclarer la guerre à Oleg, comme à un voisin turbulent, toujours prêt à élever des contestations entre eux, au sujet des limites de leurs apanages. Le voiévode Dmitri Volinsky , entré avec une puissante armée dans la province d'Oleg , y rencontra les troupes de ce prince, aussi nombreuses que les siennes, et si certaines de la victoire qu'elles regardaient Içurs ennemis avec le plus souverain mépris : « Amis^! disaient ceux de » Rézan, à quoi bon nous charger de boucliers » et de lances f Nous n* avons besoin que de » cordes pour lier nos prisonniers ^ ces faibles » et lâches Moscovites. » Un annaliste fait observer que les Rézanais s^ étaient distingués de tout temps par leur farouche orgueil. Cependant les humbles et pieux Moscovites , commandés par un chef habile, en firent un horrible carnage : Oleg lui-même eut beaucoup de peine à eu échap*
Sa taiSTOÏKÈ
per. Le grand prince donna la souveraipeté de Rëzan à Vladimir Dmitrievitch, prince dePronsk, qui consentit à se reconnaître dépendant de son autorité suprême. Mais Oleg avait pour lui l'affection du peuple > et il parvint bientôt à chasser Vladimir ; il s'empara de nouveau de toutes ses provinces; Dmitri obligé de faire face à des ennemis plus redoutables, se réconcilia pour quelque temps avec lui, ,3^j Michel, toujours étroitement lié avec les Li-
thuaniens ^ employait tous les moyens possibles pour persuader à Olgerd de lui prêter main forte contre le grand prince ; il lui représentait que le courage et l'ambition de Dmitri augmentant avec l'âge, ce prince, si jeune encore, se vengerait tôt ou tard du siège dont Olgerd avait deux fois épouvanté sa capitale ; qu'il tâcherait de rendre à sa patrie les beaux pays que les Lithuaniens avaient enlevés à la Russie. Il fallait, ajoutait-il, anéantir cet ennemi redoutable ou du moins affaiblir sa puissance par de fréquentes:^ attaques. Le serment prêté parles ambassadeurs lithuaniens, lors du traité de Moscou, l'alliance nouvellement contractée avec le grand prince , semblèrent à Olgerd des engagemens trop sacrés pour prendre lui-même le commandement de Farniée , mais il confia à Kestouti et à Vitovte ,
fîls de ce dernier , le soin de ravager notre patrie, Kestouti, aussi actif que son frère et noû Nouvelle moins discret dans ses projets, assiégea Péréias-* «ie» Lilayle au printemps , et tellement a 1 improviste , 6 «Trii. qu'il fit prisonniers quantité de laboureurs dispersés dans les campagnes, et plusieurs boyards qui se rendaient dans leurs terres pour affaires domestiques. Personne en Russie n'attendait alors l'ennemi : car la neige avait à peine disparu et toutes les rivières étaient débordées- Au reste, cette attaque des Lithuaniens ne fut autre chose qu'une incursion passagère. Restouti se contenta de brûler un faubourg de Péréiaslavle , et il leva bientôt le siège de cette ville pour se réunir à Michel, qui imposa une forte contribution sur la ville de Dmitrof dont il avait ravagé les en-* vii'ons. Les deux armées se portèrent sur K^chin^ et forcèrent le prince de cette ville, allié de Dmitri , à se déclarer celui de Michel : à leur retour , les Lithuaniens exercèrent leurs fureurs dans les provinces mêmes de leur allié, et Michel , fier du nom de vainqueur , laissa ses lieu-^ tenans à Torjek. Mais un triomphe plus éclatant Cnen^ l'attendait encore. Sans savoir à qui de Michel ^^'^^^' ou de Dmitri, la Providence réservait le droit de régner sur la Russie , les Novgorodiens avaient, dès Tannée 137O; choisi le premier pour
^T mai.
leur prince, s'engageant à lui obéir comme à leur chef légitime , si le khan le confirmait dans la dignité de grand prince ; mais lorsque Dmitri fut revenu de la horde y ils conclurent avec lui un traité par lequel ils j uraient de s'opposer de toutes leurs forces aux entreprises de Michel, à celles des Lithuaniens et des Allemands de Riga; de son côté , le grand prince leur promit solennel* lement d'aller commander leur armée en personne ou de leur envoyer son cousin Vladimir Andréiévitch . A la nouvelle que Michel s'était emparé de Torjek, les Novgorodiens n'eurent rien de plus pressé que de chasser les lieutenans de ce prince , de piller les marchands de Tver ^t d'obliger , par serment , les habitans de la ville, à se soumettre à leur ancien gouvernement. Michel fit sur-le-champ le siège de Torjek, exigeant des citoyens qu'ils lui livrassent les auteurs de la rébellion et du pillage ; qu'ensuite ils acceptassent de nouveau son lieutenant. Les boyards de Novgorod , trop fiers pour se rendre à cette orgueilleuse sommatipn, s'élancent sur leurs chevaux et marchent au combat à la tête des citoyens; mais le courage et lé nombre des Tvériens décidèrent de la victoire. Alexandre, ce brave voiévode de Novgorod , vainqueur des Sibériens , fut tue dès le premier choc, ainsi que ses plus illustres com-
pagnons : les autres prirent la fuite et ne purent échapper au fer de Tennemi. lia cavalerie de Michel les écrasa , et le prince, irrité contre les habitans, ordonna de*mettre le feu à la ville, dans la direction du vent. Dans quelques heures les monastères, les églises, tous les édifices furent réduits en cendres : la plus grande partie de la population devint la proie des flanunes, ou se noya dans la Tvertza. Les vainqueurs ne mirent point de bornes à leur rage : ils dépouillèrent de leurs vêtemens les femmes, les filles, les religieuses ; enlevèrent For et l'argent qui ornaient les saintes images, et ne s'éloignèrent de cette malheureuse cité, dévorée par l'incendie, qu'après avoir rempli cinq hangards de corps morts. Pour compléter enfin cet affî*eux tableau , nous dirons que les horreurs commises par Bâti , laissèrent dans Torjek des souvenirs moins douloureux que les fureurs de Michel.
Cependant le prince de Tver se préparait à un e^^ploit plus important. L'incursion de Kes^ touti , qui avait rompu la paix entre les Russes et les Lithuaniens , ne pouvait manquer d'avoir des suites, et le vieux Olgerd se promit bien de prévenir Dmitri. On le vit aussitôt rassembler de ^ . .,
* Troisième
nombreuses troupes , et, selon sa coutume, s'avan- ^jj^ya^oa cer rapidement sur le chemin de la capitale, qu'il lajùiUeu
ne connaissait qvte trop bien. Il rejoignit Michel à Kalouga , et il croyait que les Moscovites ne le verraient que lorsqu'il serait sous leurs murs; mais déjà les étendards du grand prince flottaient près de Borovsk. Son avant-garde se précipita sur celle d'Olgerd , la défit et poursuivit les fuyards jusqu'au principal corps des Lithuaniens vis-à-vis desquels les Russes se rangèrent en ordre de bataille. Egalement formidables^ les deux armées étaient disposées de manière que leurs camps étaientséparés par un ravin profond, qu'aucun des deux partis ne voulait franchir le premier pour commencer l'attaque , et plusieurs jours s'étant passés saris livrer la bataille , Olgerd profita de cette inaction pour proposer la paix qui fut acceptée, avec joie, des deux côtés; car, dans le cas où les Russes auraient eu l'avantage , les Lithuaniens , éloignés de leurs frontières , étaient perdus sans ressource, et, en supposant qu'Olgerd fut resté vainqueur , Dmitri se serait vu forcé de lui abandonner la Russie sans défense. Le premier avait , il est vrai , l'avantage de Fexpérience ; mais cette expérience même ne lui permettait pas de se fier aveuglement au hasard , qui souvent dispense à son gré les succès ou les désastres de la guerre. Ne voyant d'ailleurs que des lieux communs dans une promesse de paix éter*
nelley il conclut simplement, à partir du i*' avril jusqu'au 2& octobre, un armistice qui fut signe par les seigneurs lithuaniens , au nom d'Olgerd , de Restouti , de Sviatoslaf de Smolensk , leur allie , et par les boyards de Russie , au nom du grand prince et de son cousin Vladimir. On comprit dans le traité, d'un côté le prince de Tver et celui de Briansk , de l'autre les princes de Rézan. En voici les principales conditions : u Les » hostilités cesseront entre nous. Nos ambassa* » deurs et nos marchands ne seront point inh quiétés dans leurs voyages. Le prince Michel » s'engage à restituer tout ce qu'il a enlevé dans » les provinces de la grande principauté, pendant )) le cours des trois armistices précédens ; il rapr- » pellera les lieutenans qui gouvernent en son >) nom dan#(ces provinces, et, dans le cas où ceux- » ci refuseraient d'exécuter ses ordres , Dmitri 3) aura le droit de les retenir prisonniers, et de )) se faire justice lui-même des nouvelles vio- » lences que Michel pourrait exercer : s'il en » était ainsi , Olgerd ne prendrait point le parti » de son beau-frère ; et si les ambassadeurs mos- » covites, députés à la horde pour porter des » plaintes contre le prince de Tver> réussLssaîeQt >) dans leur message, Dmitri agirait selon la vo- » lonté de Dieu et celle du khan, sans qu'Olgecd
» eùl le droit de s'en offenser. Michel promet
» solennellement de ne s'ingérer en aucune ma-
» nière dans les affaires de la grande princi-< » pauté; Dmitri prend le même engagement
» pour celles de Tver. Le prince de Lithuanie » s'oblige à renvoyer ce traité à Dmitri, dans i) le cas où il voudrait recommencer la guerre , yy après l'expiration de l'armistice. »
Telle fut la dernière des invasions du vieux Olgerd en Russie , invasions qui auraient eu pour notre patrie des suites bien funestes > si ce prince eut trouvé dans Dmitri moins de vigilance et d'intrépidité. Au lieu de trois campagnes , l'historien de Lithuanie n'en décrit qu'une seule, dont il raconte les circonstances d'une manière qui ne s'accorde pas avec les relations des annalistes contemporains. «Dmitri, du-il, fier du « succès de ses armes , résolu d'enlever aux Li- » thuaniens Vitebsk, Polotsk et Kief, envoya M à Olgerd un caillou , im briquet et un sabre , » lui faisant déclarer que les Russes seraient » à Vilna pour la semaine de Pâques , et qu'il » lui donnerait le baiser d'usage, au milieu des j> flammes et du carnage. Dès la mi-carême , » Olgerd se mit à la tête de ses troupes , et j) se fit suivre des ambassadeurs de Dmitri „ M qui l'accompagnèrent jusqu'à Mojaïsk : il les
DE RUSSIE. 5g
» renvoya alors et leur donna une mèche aln lumée , en leur disant : Portez cela à votre » prince: dites-lui qu^il peut s'éviter la peine » de venir me trouver à Filna, et gu^ avant que » cette mèche soit consumée , J'irai a Moscou » Importer un œuf rouge. Les ambassadeurs *se » hâtèrent d'informer Dmîtri du danger pressant » qui le menaçait. Ils arrivèrent à Moscou le » jour de Pâques , au moment où il- se rendait à » matines^ et le soleil levant éclairait dëjâ^ de ses )) premiers rayons, le camp des Lithuaniens, étan bli sur la montagne des Saints , aux portes de » la capitale. Le grand prince, frappé d^'éton- » nement , s'empressa de demander une paix , >) que la modération d'Olgçrd lui fît accepter. » Il exigea des Russes de grandes sommes d'ar- » gent et retint tout le pays jusqu'à FOugra. Il » entra dans le Kremlin avec les bbyards li- » thuaniens , fît avec sa lance une marque sur » la muraille , pour laisser un souvenir à la ville » de Moscou , et , selon sa promesse y il donna )) un œuf rouge à Dmitri. » Sans parler des anachronismes de ce récit, nous observerons seulement que rOugra ne pouvait servir de limites^ entre les états d'Olgerd et la Russie ^ tant que Smoleiisk demeurait principauté indépendante et n'était pas encore réunie à la Lithuanien
4o HISTOIRE
Olgerd ne jugea pas à propos de violer l'armistice , et , pendant deux ans , il se fît un scrupule d'inquîe'ter la Russie ; mais d'autres* dangers la menaçaient déjà. Un orage terrible , quoique long à éclater , se formait contre elle sur les rives du Volga. Dmitri consentait encore à payer ïe tribut aux Mogols , mais il avait juré de ne supporter aucune violence de leur part ; malgré la parole donnée par le khan ^ les ambassadeurs de Mamaï arrivèrent à Nijni, avec une suite nombreuse de gens armés ; ils eurent l'insolence d*outrager Dmitri Constantinovitch , prince de cette ville, et de piller les habitans. Ce prince docile aux ordres qu'il avait reçus de celui de Moscou , ordonna, ou permit au peuple de 13^4. massacrer les ambassadeurs et les soldats de Ma-
a^ Ta*^s ™^^ 9 ^^ nombre de plus de mille hommes.
^jNijni. Mourza Saraïia , leur chef, fut pendant un an renfermé dans une forteresse avec sa'garde ; au '3?^- bout de ce temps on lui signifia de prendre congé de ses coitipagnons , qu'on allait répartir dans différentes maisons. Effrayé de cette nouvelle , le mourza parvient à échapper à ses gardes : il entre dans le palais de l'archevêque , y met le feu , et se défend avec courage , à l'aide de quelques serviteurs. Ceux-ci lancèrent plusieurs flèches , dont l'une faillit à blesser le prélat lui-
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même ; mais bientôt ils furent tous victinies de la rage du peuple.
On ignore si Dmitri Constantinovitch , ou le grand prince , tâchèrent d'excuser ces cruelles représailles devant le tribunal du khan : quoi qu'il en soit , le fier Marnai , outré d'une pareille témérité, envoya son armée pour ravager les frontières de Nijni-Novgorod , les rives de la Kicha et de la Piana , défendues alors par le boyard Parphéni. En peu de jours il ne resta '
plus, dans ces tristes contrées, que des monceaux de cendres et des cadavres.
Le courroux de Mamaï exigeait une vengeance plus éclatante : il jura la mort de Dmitri et trouva, parmi les Russes mêmes, de coupables séditieux qui s'engagèrent à servir son ressentiment. Nous avons déjà parlé des célèbres seigneurs moscovites connus sous le nom de Tissiatchsky y ainsi que les princes , ils avaient une garde noble ; selon les anciennes coutumes , ils étaient choisis par les citoyens pour les commander à la guerre. Dmitri abolit cette charge éminente, trop contraire aux progrès de l'autocratie et désagréable aux boyards, qui se voyaient obligés de céder lé pas aux dignitaires du peuple. Le dernier tissiatchsky de Moscou tissial^h" fiit Vassili Veliarainof , qui mourut moine et ne coir ^^^*
laissa qu'un fils, nommé Jean. Celui-ci aurait peut-êtKe voulu succéder à son père . Mécontent du grand prince , il se rendit, avec un riche mai:chand, nommé Nékomat, chez Michel de Tver, et lui présenta le ressentiment de Mamaï contre Dmitri , comme une occiasion favorable pour enlever Vladimir au prince de Moscou. Michel dépêcha au khan , Nékomat avec l'artificieux Veliaminof , et lui-même il partit pour la Lithuanîe. De retour à Tver il reçut de la horde une autorisation au titre de grand prince ; Mamaï et Olgerd s'engagèrent en outre à lui fournir des troupes. Mais le prince de Tver ne leur donna pas le temps d'exécuter une promesse si importante ; il s'empressa de déclarer la guerre à Dmitri; il envoya ses lieutenans à Torjek et un fort . détachement à Ouglitch.
Guerre Le grand prince prévoyant qu'il né pourrait, piince de J^ \^ fois, tenir tête aux Tvériens, aux Lithuaniens
1 ver. . '. . ,
et aux Mogols, déploya la plus grande activité. Des courriers , dépêchés dans toutes les provinces de sa dépendance, furent bientôt suivis de puissantes légions. Une nombreuse armée se rassembla dans la ville de Volok , et tous les princes apanages , soumis à delui de Moscou , vinrent réunir leurs drapeaux à ceux de Dmitri. A la tête de ces redoutables masses , Dmitri s'empara
de Mîcoiilîne , et le 5 du mois d'août il mît le siège devant Tver. Après avoir fait jeter deux ponts sur le Volga et entourer la ville de palissades , les troupes reçurent l'ordre de commencer l'attaque : de nombreux et continuels assauts coûtaient beaucoup de sang aux deux partis. Les Tve'riens , connus par leur inviolable fidélité pour leurs princes, jeûnaient et chantaient des cantiques , dans l'espérance de fixer la victoire , et leur piété était soutenue par un brillant courage. Occupés à éteindre le feu lancé parles ennemis pour embraser leurs murailles, ils se battirent avec acharnement pendant des jours entiers, et réussirent même à détruire plusieurs tours qui servaient de remparts aux assiégeans. En même temps , toutes les provinces de Michel furent ravagées par les voiévodes moscovites; les villes furent prises , les habitans chargés de fers , les bestiaux exterminés , les moissons foulées aux pieds des chevaux, les églises et lés monastères même spoliés par l'ennemi ; pendant trois semaines que dura le siège , les Tvériens , pleins d'espoir en la Providence , aimèrent mieux périr en héros sur leurs murailles que de trahir leur prince. Dmitri attendait'avec impatience les Novgorodiens, qui parurent enfin dans son camp, résolus de se venger des horreurs commises dans
Torjek par le prince de Tver. Celui-ci gémissait de voir ses soldats , épuisés de fatigues ^ mourir de faim et de blessures ; mais il conservait toujours l'espérance qu'Olgerd et Kestouti viendraient Tarracher au danger imminent où il se trouvait. Les Lithuaniens se mirent effectivement en marche pour accourir à son secours; mais^ instruits du grand nombre des troupes de Dmitri , ils rebroussèrent bien vite chemin , abandonnant ainsi Michel à la cruelle alternative de mourir ou de se soumettre ; il choisit le dernier partie et l'évêque Euphème, accompagné des boyards les plus illustres , se rendit au camp de Dmitri, pour implorer sa clémence et le supplier de lever le siège.
Le grand prince montra , dans cette circonstance, une modération digne des plus grands éloges , n'ayant prescrit à Michel que des conditions peu onéreuses pour lui et d'accord avec une sage politique. Voici les principaux articles du traité qui fut conclu entre ces deux princes. a Après avoir reçu la bénédiction de notre père » Alexis , métropolitain de toute la Russie , vous, » prince de Tver , prêtez serment , pour vous et » /VOS successeurs , de nous regarder désormais » comme votre frère aine ; 4^ renoncer pour w toujours à la principauté de Vladimir, notre
}) patrimoine , et de ne la point recevoir des » khans , non plus que Novgorod la grande ; de » notre côté nous vous promettons de ne point » chercher à vous ravir la province de Tver , » votre héritage. Vous renoncerez a tous vos » prétendus droits sur Kachin , patrimoine du » prince Vassili Michaïlovitch; vous mettrez en » liberté les boyards et leurs domestiques faits » prisonniers, de même que tous les nôtres, avec » leurs biens. Vous restituerez les cloches, livres , » châsses et vases d'églises enlevés à Torjek , ainsi « que les biens des citoyens, libres, dès à présent, » du serment qu'ils ont prêté entre vos mains : » seront également rendus à la liberté ceux d'entre ïi eux que vous auriez embauchés malgré eux. » Nous oublions a jamais tout ce qui s'est passé » pendant le siège actuel ; ni vous ni nous n'aurons » à réclamer pour les pertes que nous avons » éprouvées dans le cours du présent mois. Les )) princes de Rostof et d'Yaroslaf sont étroitement )) liés avec nous, et si vous les offensez , nousre- » garderons Tin jure que vous leur ferez comme » faite à nçtre personne. Renoncez à votre al- » liance avec Olgerd : si les Lithuaniens déclarent » la guerre au prince de Smolensk (alors allié dé * » Dmitri ) , ou à quelque autre des princes nos » frères , nous nous engageons à prendre leur
» défense. Quant aux Tatars , vous imiterez en i) tout notre conduite envers eux : si nous leur » déclarons la guerre , vous devenez leur enne- » mi de droit : si nous consentons à leur payer » le tribut, vous vous obligez à leur en payer » une partie. Toutes les Ibis que nous ou notre )) frère Vladimir Andréiévitch , partirons pour » quelque expédition, vous serez notre frère » d'armes , et si nous envoyons nos voiévodes , » vous donnerez aux vôtres l'ordre de se réunir » à eux. »
Dans les autres articles de ce traité , il est dit qu'en vertu des conditions précédemment établies , Michel rendrait la liberté à tous les gens du grand prince retenus à Tver , par ses boyards, pour dette , procès ou cautionnement ; que les boyards seraient entièrement les maîtres de passer du service du prince de Moscou à celui du prince de Tver , et réciproquement ; mais qu'en ce cas ils seraient privés des domaines qui leur auraient été accordés en gratification ; que les possessions des traîtres Jean Veliaminof et Nekomat, seraient confisquées au profit de Dmitri ; que les propriétés foncières des Nbvgorodiens entrés librement au service de Michel, resteraient soumises au pouvoir judiciaire de Novgorod; que les marchands de cette ville pour-
raient passer par le pays de Tver ; que tout citoyen libre paierait tribut au prince de la proyince où il était domicilié^ et qu'il dépendrait toujours de ce prince , bien qu'il se trouvât au service d'un autre. I>ans les aâàires litigieuses entre les boyards de ]\(foscou et de Tver, les deux parties convenaient de se rendre sur les frontières, pour être jugées , et au cas où elles ne pourraient pas s'accorder, elles devaient choisir pour arbitre , Oleg, prince de Rézan : il était de plus stipulé que les déserteurs , les voleurs et assassins seraient livrés en personne à la justice ; qu'en vertu des anciens statuts , les négocians moscovites trafiquant à Tver , ne devraient rien payer de plus que l'impôt prescrit. 11 était expressément défendu de faire passer, par force , les babitans d'une province dans une autre , etc. Satisfait d'avoir soumis de la sorte son orgueilleux compétiteur , Dmitiû lui laissa tous les droits d'un prince indépendant ; il lui accorda même le titre de grand prince , que prenaient aussi ceux de Smolensk et de Rézan. De leur côté les Novgorodiens conclurent un traité particulier avec Michel , qui s'engagea à mettre en liberté tous leurs prisonniers , tant nobles que roturiers ; à rendre les marchandises enlevées aux marchands de Novgorod , k renouveler les frontières entre
les deux provinces , à observer scrupuleusement toutes les lois et procédés d'un bon voisinage ^ à ne pas prendre le parti des esclaves fugitif et des déserteurs, etc. Cette guerre civile, si favorable aux intérêts du grand prince , laissa longtemps de douloureux souvenirs dans les provinces de Tver , livrées à toutes les horreurs de la dévastation ; car Fart de la guerre ne consistait alors qu'à porter partout le fer et le feu. C'est pourquoi , en se conformant à cet usage , qui avait force de loi y Dmitri ne mérita aucun re^ proche de la part de ses contemporains; les annalistes font au contraire le plus pompeux éloge de ce prince magnanime , dont l'intention n'était pas de détruire Tver et de priver Michel de sa couronne héréditaire. Us rejettent tout l'odieux de ces désastres sur Jean Veliaminof et sur Nekomat.
Quelque temps après ces misérables osèrent p*;i°*^ «a B^- rctoumcr dans la grande principauté : mais ils aou. y furent publiquement condamnés à mort , et
leur supplice épouvanta les scélérats qui auraient été tentés de les imiter. Les Moscovites avaient estimé le père de Jean , seigneur illustre , dont ils chérissaient encore la mémoire ; ils ne purent assister , sans un sentiment de pitié , au supplice de son malheureux fils j il fut exécuté
dans l'ancien champ de Routchkof , où se trouvemaintenant le monastère de Sretinsky.
Le grand prince licencia une partie de ses iS-g. troupes , et envoya l'autre en Bulgarie , sous le commandement du voîévode, prince Dmitri Mikhaïlovitch de Volhynie , son beau-frère* Ce prince , descendant de Sviatopolk II ou de Roman , prince de Galitch , était sorti de la Volhynie pour offrir ses services au prince de Moscou : il avait tâché de se signaler par son courage. La Bulgarie de Kazan^ soumise, avant la Russie , par le trop célèbre Bâti , se trouvait, depuis cette époque , sous la puissance des khans , et les habitans de cette province s'étaient confondus avec les Mogols. Mourza Boulak-Temir s'en empara en i56i ; après lui, elle échut en partage à Ossan, ennemi de Dmitri Constantinovitch de Souzdal, par qui il fut détrôné en iSyo- Vassîli, fils de Dmitri, et son frère , prince de Gorodetz , accompagné d'un ambassadeur du khan, étaient partis, sans doute du consentement de Mamaï, pour la Bulgarie , à la Expëdîtête d'une nombreuse armée , et les présens qu'ils VrTia ^uireçurent d'Ossan ne les empêchèrent pas de jJa- ^**'^* cer sa couronne sur la tête d'un autre jH^ince. La nouvelle expédition que les Busses entreprenaient alors contre ce pays , avait un but plus Tome V. 4
5o HISTOIRE
important, car le grand prince, ennemi déclaré desMogols, voulait soumettre la Bulgarie. Les fils de Dlmitri de Souzdal se réunirent aux troupes moscovites et s'approchèrent de Ka- ) G mars. 2an. Nous allons faire part à nos lecteurs de ce que rapporte la tradition sur l'origine de cette Orîgine viUc si célèbrc dans ilôtre histoire* Au rapport de Kazai^. d'un annaliste du seizième siècle , uti fils dé Bâti^ npmmé Saïn , sortit de son pays pour marcher contre la Russie ; mais, désarmé par la soumission et par les présens de nos princes, il suspendit sa marche , et il lui vint tout d^un coup dans l'idée de fonder , sur les lieux où il s'était arrêté , une colonie qui pût servir de pied à terre aux seigneurs tatars, chargés d'aller recueillir les tributs imposés à la Russie. « Ce pays était riche en abeilles , en pàtulrages , mais il était infesté d'une énorme quantité d'affreux serpens : un sorcier ayant trouvé môyeû de brûler tous ces reptiles , le khs^n y fonda la ville de Kazan (a). Cette nouvelle cité fut bientôt peuplée de Bulgares, de Tchérémisses , de Votyaks et de Mordviens , émigrés des provinces de Rostof , lors du baptême de la Russie. Saïn aimait cet endroit , voisin des frontières de la Bulgarie , de la Viatka et de la Permie , et le visitait sou- (a) Ce mot signifie en tatar : Chaudron on fond d*or.
lyE RUSSIE. 5i
)) vent, ett sprte que cette ville porta long- » temps le nom de camp de Sain. » Ce khaa Saïn était oli Sar tak ^ fils unique de Bàtt , célè^ bre dans les annales , ou Bâti lui-^méme > auquel AboulgasBÎ f historien tatar^ donne ordinairement le nond de Sàhin.
Les habitant de Kazan s'ayancèreilt daâs la campagne au-4etant des Russes. Les uns^ mob^ tés sur dés ckameatix, s'imaginaient effrayeï* notre cavalerie parla vue de ces animàui; d'autres croyaient produire lé même efiêt par un grand Induit et dés cris féroces; mais l'intrépi** dite des Busses les fît songer à la retraite. Notre armée livra wxxi flammes les villages^ lesqoai^ tiers d'biver i les bateaux des Tatars , et força leurs deux, souverains y Ossan et Makhitiat-^Sul*' tan y à se soumétti'e au grand prince | ils lui payèrent deux mille it>ubles> dont use partie pour Diùitri de SouKdal. Ik donnèrent^ ^outre^ trois mâle roubfes pour être distribtiÀ aux trou-» pes de ces priàcés , et^ aa signe de leur consens temenf k se reconnaître tributaires de la Russie p ils reçurent dans leur ville un magistrat ou douanier moscovite. Encouragée par ce auccès , fat Russie se prépara à d'autres exp^la«
La pesfte qui régnait alors à la horde obligea Mamal de dif^er encore Vattacme fféaérale Qu'il
defiTatars.
méditait canttel le grand prince:;^ cependant il* saisissait avec ardeur tx>ute9 les^occsosions de nuire
,3^. aux Russes* Les Mordviens , peuple voisin, de^ la province de Ni jnigorod^ promirent aux Mogols de leur indiquer le chemin le plus^^ sûr pour franchir les frontières des pays russes. Le tfea-
Invasion wvitch Arapcha , accouru' des rives de la mer Bleue ^ ou d'Aral, pour offrir ses services à' Mamaï , s'avança avec les légions du khan. Aus^ sitôt Dmitri de Souzdal en instruisit le grand |ïrince , qui rassembla sur-le-champ des troupes pour voler au secours de son beau^père j mais ,. après avoir vainement attendu les Mogols pendaiït fort long-^tcmps , persuadé enfin qu'ils avaient renoncé à leur projet de marcher sur.Nijni , il «nvoya le$ voiévodes à leur poursuite.et retourna dans sa -capitale .Ce corps ile troupes, composé de celles de Péréiaslavle., de.Yourîef , de Moif- ,rom et- de Yaroslavle,.fiit ràmi, parle prince DjEnitri Constantinovitch, à l'armée souzdalienne^: il le confia au commandement de son fils Jean et d'un autre prince! nommé Sûnéon. Malheureusement l'habileté des ' chefs ne>r^>ondit pas aa nombre des:guerriers. Ces trop crédules gé« néraux , persuadés qu' Arapcha était encore bien âoîgrté , . entamèrent des parties de chasse avec la méme/sécurité: que s'ils eussent été. chez eux..
D^ RUSSIJE. 53
da»s au temps de paix. Cette funeste insouciance gagna bientôt les soldats : abattus par la cha* leur 9 les uns ^ pour se rafraîchir , étaient leurs habits et dépouillaient leurs cuirasses ^ qu'ils allaient déposer dans des chariots ; d'autres s^ dispersaient dans les villages voisins. pour aller boire de l'hydromel ou de la bière. Ici on voyait des drapeaux abandonnés ; .plus loin des lances ^ des boucliers jetés sur l'herbe ; tout offirait le riant tableau de chasses ^ de lestin$s , de promenades ; mais bientôt la scène changea. Les plrinces i^ <^oût. mordviens guidèrent Arapcha dans ces funestes champs. Très-petit de corps ^ mais doue d'un ^j^rit gigantesque j au rapport des annalistes ^ ^droit dans les combats et d'un caractère féroce ^ Arapcha tomba sur les Russes de cinq c6\é& différens, et son attaque fut si subite ^^ impé-* tueuse^ qu'ils n'eurent le temps ni de se prépa-^ rer au combat « ni de réunir leurs forces, Dans lie désordre général , ils s'enfuirent tous vers la rivière de Pidna , couvrant le chemin de leui% cadavres et portant^ pour ainsi dire, les enliemis sur leurs épaules. Un grand nombre de boyards, de guerriers de tous rangs périrent dans cette funeste journée. Le prince Sûnéoi;i fut tué dans le combat , et Jean Dmitriévitch se noya dans la rivière , illustrée depuis par ce dé-
gastreet par un proverbe dont les anciens Russes se servaient pour faire iJlusîon à l'imprudence de Dmitri (a). Les Tatars triomphans , laissant en arrière leurs prisonniers et leur butin , firent tant de diligence que le troisième jour ils étaient déjà sous les murs de Nîjni-Novgorod, où ïa terreur ftit telle qu'on ne songea pas même à se défendre. Le prince Dmitri Constantmovitch s'enfhit à Souedal , et les faabitaus remontèrent le Volga sur des barques , pour se soustraire au ier de Fennemi , qui égorgeait impitoyablement tous ceux qu'il rencontrait ; la ville fut livrée aux flammes, et les Mogols^ après s'être ainsi vengés du meurtre des ambassadeurs de Mamaï ^ s'éloignèrent chargés de butin; Le fils de Dmitri Codstantînovitch arriva quelques jours après dans ce lieu , où il ne trouva que des maisons brûlées par les ennemis. Son premier soin fut de rebâtir J'église du Sauveur, pour y enteirer le corps de son malheureux frère Jean, qui avait péri dans la rivière*
A cette même époque les Mogols s*empa-» rèrent de la ville de Rézan d*aujourd'hui , et le prince Oleg , couvert de blessures , eut à peine le temps d'échapper à ces furieux ennemis , qui
(12) Le nom âe Piana signifie la rivière des ivrognes. Le& Husses di^ieàt * On est /Vre sur tes bords de la Piana.
ne voulant d'ailleurs que détruire ^ paraissaient subitement ^ et s'éloignaient de mêpie. Les pritvcipautés de Ré:^an et de Nijmgorod ne présentèrent plus que des champs couverts de cendres; les rives de la Soura furent surtout le théâtre des fureurs d' Arapcha ^ qui n'y épargna aucun village . Parmi un grand nombre deboy ards et de marchand privés de leurs biens par cette invasion ^ le plus célèbre , selon les annalistes , était un nommé Tarasse Petrof ; voyant les Mogols ravager six villages florissans qu'il possédait de l'autre c6té de la Koudema^ et qu'il avait achetés du grand prince , il partit pour Moscou^ afin de s'éloigner à Jamais d'une province où les propriétés éta^nt si peu en sûreté. Pour combler les malheurs de Nijni-Novgorod , dçs troupes de brigands mordviens vinrent immédiatement après les Tatars^ se disperser dans toi^s^ ces Ëtats^ pour y enlever tout ce qui avait échappé aux avides Mogols ; mais le prince Boris. C!onstantiqiovitch les atteignît au moment où ils^ retournaient d^ns leurs foyers ^vec leur butin } il les précipita dans la Piana ^ où ils allèrent, rejoindre les cadavres des Russes qui surnageaient encore sur les eaux de cette rivière .^ L'hiver suivant , le prince Boris , avec son nevçtt Siméon Dmitriévitch et Féodor Sviblo ^ voié-^
vode du grand prince , ravagèrent tout le pays des'Mordviens, sans trouver aucune résistance. Toutes lesmaîsonsdevînrent la proie des flammes, les habitans furent passés au fil de Tépée; les femmes et les enfans jetés dans les fers ^ ainsi que plusieurs de leurs chefs , qui ensuite furent condamnés à mort à Nîjni , où le peuple furieux les traîna sur la glace du Volga et les laissa déchirer par des chiens*
Cette vengeance barbare excita de nouveau la colère de Mamaï contre les Russes, car le pays des Mordviens était sous la dépendance du khan. Nijni-Novgorod, a peine relevée de ses cendres, fut de nouveau prise par les Tatars , 13^8. et ses habitans désolés se réfugièrent au-delà du Volga. Le prince Dmitri Constantinovîtch , alors à Gorodetz , envoya sommer les voîévodes de Mamaï de se contenter de la contribution qu'il leur paierait , et de ne causer aucun dégât dans sa principauté. Mais comme leurs ordres étaient précis , comme il leur fallait du sang et des ruines , ils réduisirent la ville en cendres , portèrent leurs ravages dans tous les environs , et ne quittèrent nos frontières que pour se réunir à une îumaée puissante ;, envoyée par Mamaï contre le grand prince.
Dmitri , instruit d'avance des desseins de ses
a4 juin
^ennemis , eut le temps de rassembler ses légions et de marcher avec elles contre les Tatars , commandes par le mourza Béguîtch , cp'il rencontra sur les rives de la Voja, dans la province de Rézan ; les Mogols se précipitèrent sur les Russes en4)0ussant de grands cris ; mais l'intrépidité de ces derniers arrêta l'impétuosité de la cavalerie ennemie ; ils nous lancèrent des nuées de flèches et s'avancèrent lentement. Le grand prince se mit au centre de son armée ; une des ailes fut confiée au prince Daniel de Pronsk , l'autre à Timothée, premier officier du grand prince. A ^v'cto?r' peine le signal est-il dohné^ que nos troupes ge »"«■ >«» précipitent sur leurs ennemis et décident la victoire , par une attaque aussi rapide que bien com*' binée. Les Mogols rebroussent chemin et s'enfuient en désordre au-delà de la rivière , en jetant leurs piques. Les Busses les tuaient par milliers ou les forçaient à se noyer dans la Voja. Plusieurs célèbres mourzas subirent ce sort , et les débris de l'armée de Mamaï ne durent leur salut qu'aux ténèbres épaisses de la nuit. Le lea^demain le grand prince chercha vainement mu ennemi , qui avait eu le temps de lui échaj^er ; il ne trouva que des tentes dispersées dans les champs^ et des chariots chargés de différentes marchandises. Transporté d'un succès si éclatant,
et fier de pouvoir prononcer ces paroles de la Bible : Zjeur temps est passé et Dieu est apec nousj le jeune Dmitri se hâta de retourner à Mos?cou ,~ pour célébrer son triomphe avec ses fidèles sujets. Cette victoire est remarquable en ce quelle fut la première que les Russes remportèrent sur les Tatars depuis Tan 1234 ; ^t le P^^ de résistance qui leur fut opposée^ prouve à quel point était dégénérée la postérité de Genghi$khan.
Mamaï , le yéritable chef de la horde , et qui jouissait de tous les droits d'un khan, frémit de colère à la nouvelle de la défaite de son armée ; il en rassembla aussitôt une autre , à la tête de laquelle il s'avança en personne contre Rézan. Oleg , prince de ce pays, n'avait eu ni le temps de recevoir des secours du grand piince ^ ni celui de se préparer au combat; il sortit de sa çajâtale et s'enfuit au-delà de l'Oka^ livrant sa patrie à toute la fureur des barbares. Ces scènes de sang et de carnage satisfirent, pour le moment, le ressentiment de Mamaï ; car, au lieu de porter plus loin ses armes meurtrières , il retourna sur les bor^s du Volga , et remit à un autre temps le coup décisif qu'il méditait contre notre patrie.
Cependant Dmitri eut de brillans succès contre les Lithuaniens. Le célèbre Olgerd était mort
D£ KUSSIE. 59
en 1^77 y avec tous les sentimens d'un chrétien; baptisé d^abord sous le nom d'Alexandre, il ayait, à IHnstigation de son épouse Julienne y et de Da^ vid y archimandrite du couvent de Petchersky , pris Thabit monastique qu'il porta, sous le nom d'Alexis, afin d'efiacer jusqi;i'aux traces de son apostasie. Quelques annalistes raj^rtent qu'il persécuta les chrétiens et fit mourir , à Yilna , trois serviteurs de Jésus-Christ , que notre église mit an nombre des saints; mais un historien lithuanien fait au contraire l'éloge de sa tolérance, rapportant qu'il fit livrer au supplice cinq cents ha« bitansde Vilna coupables du massacre de sept moi^ nés franciscains , et qu'il proclama , solennellement, la liberté de conscience • La mcHt de ce redou^table conquérant^ suivie d'une guerre civile en lA" thuanie, promettait la tranquillité à nos frontières sud-ouest* A peine établi sur le trône , Jagellon , fils chéri et successeur dtHgerd , fit périr le vieux Kestouti , et obligea son fils, le jeune Vitovte , à chercher un asile en Prusse» André Olgerçlovitch prince de Polotsk , dévoué à son onde , se rendit amsitôt à P^kof, où il prêta serment d'être à ja^ mais l'ami fidèle des Russes : de là il partit pour Moscou afin d -offrir ses services au grand princep L'armistice conclu avec la Lithuanie , en 1 575 , était rompu depuis long-temps, car, du vivant
Succès dans la guerre aTcc Irtt Lithuaniens.
6ù ^ISTOIRC
poème d'Olgerd, les Moscovites avaient ëtë mettre Le 9 de- le sîége devant Rjef. Dmîtri, attentif à profiter 1379. de la desunion des fils de ce pnnce , envoya , des le commencement de l'hiver , à Starodoub et Troubtchevsky , son cousin Vladimir, les princes de Volhynie, dePolotsk, et André Olgerdovitch, à la tête d'une puissante armée , avec ordre d'enlever aux ennemis ces anciens domaines de notre patrie^ pour les réunir de nouveau à la Russie. Les deux villes se rendirent ; mais les généraux de Dmîtri ne voulurent point en reconnaître les habitans pour leurs frères : ils permirent à leurs soldats de piller, et dé faire des prisonniers. Le prince de TroubtchevAy , Dmîtri Olgerdévitch frère d'André, haïssant Jagellon, vint avec safem^ me , ses enfans et ses boyards à la rencontre des Russes , et offrit ses services au grand prince , qui^ pour témoignage de sa reconnaissance , lui donng la. ville de Peréiaslavlé Zalesky en apanage^
C'est ainsi que Dmitri pouvait espérer, en mêmç temps , de secouer le joug des Tatars et de ren4re à sa patrie les beaux pays que lui avaient enlevés les Lithuaniens. Cette grande idée occupait son âme , lorsqu'il reçut l'avis que la horde faisait les préparatifs les plus menaçans. H fut donc obligé de renoncer à la guerre de Lithuanie , commentcée sous de si heureux auspices, pour aller l)ra ver
DE RUSSIE. 6r
la puissance de Mamaï. Mais , avant d'en venir k. la description du fait d'armes le plus glorieux pour la Russie ancienne , nous nous croyons obli** gés d^entretenir le lecteur des affaires ecclésiastiques qui eurent lieu à cette époque; affaires dont- Dnfittei^ s'occupait avec le plus grand zèle y malgré les périls qui menaçaient son empire.
En* 1 5^6, le patriarche Philothée, sans en avoir affaire» prévenu le grand prince, avait nomme métro- "q««politain de toute la Russie, Gyprien, homme fort savant, Servien de naissance; le grand prince , ofiensé de cette nomination arbitraire, déclara cfue tant que S. Alexis vivrait, notre église n'a^rait pas d'autre pasteur. Gyprien, de son càtéf tâcha de gagner les Noy gorodiens , et leur fit part de récrit par lequel Philodiée l'avait élu métropolitain ; l'archévéque et le peuple lui répondïreirt qu'en cette occasion , la volonté du prince de Moscou était pour eux une loi sacrée. Ainsi rejeté pa:r les Russes, Gyprien se retira à Kief, où il s'arrogea exclusivement le pouvoir spirituel sur tous les ecclésiastiques, dans l'espérance de remplacer Uentôt Alexis. Mais le grand prince pré-»* parsut 9 depuis long-temps , un autre successeur à ce généreux vieillard, prêt à descendre dans la lomb^.
Le |du$ célèbre des ecclésiastiques moscovite
Ql HtSTOlRÊ
était alors Mityaï^ prêtre du village de Rolomriâ; Esprit, instruction, éloquence , mémoire surprenante , yoix sonore ^ physionomie agréable, exté-* rieur majestueux, noblesse dans tout s<m main-* tien, en un mot, la réunion dès plus rares aran^ tages du corps et de Tesprit le dîstin^aient de tous ses confrères à un degré si éminent, que Dmitri en avait fait son confesseur , et son garde-^ des^scêaux, dignité alors très^importante* Cet homme, comblé tous les jours de nouvelfes fa-» veurs de la pa^t du prince , devînt bientôt Fins^ tituteur et le guide spirituel de tous les boyards ; également habile à diriger les affaires tem^iorelles et celles de Véglispe ; non moins fastueux que les princes et toujours vêtu des {dus riches habits ^ il menait , dit un annaliste , une vie ti^rânent royale , et sa cour était composée d*ua grand nombre de serviteurs et d'officiers. Au bout de quelques années ^ Dn^itri voulut Télever à une dignité plus éminen^e , et lui proposa la place dé Jean , archimandrite dû monastère de Saint->^u-i* Teur, qui consacrait le r^te de ses jours mi silence de la retraite, L*adroit Mîtyaï feignit de reftiser cette grâce ,et il se laissa conduire commepar force au couvent, où on lui mit le bonnet dû morne et le manteau d'archimandrite. Cette nouveauté causa une grande surprise au peuple f surtout un
grand déplaisir aux ecclésiastiques , car ils ne concevaient pas comment un homme qui, le matin , n'était que prêtre séculier, se trouvait le soir cbef d'un grand monastère. Cette haute dignité était un échelon pour parvenir à un poste plus brillant encore. Le grand prince, prévoyant la mort prochaine de S. Alexis, tâcha d'obtenir de ce prélat qu'il bénit Mityaï comme métropolitain : mai^ Alexis , dont le cœur penchait toujours en faveur de la vertu , avait depuis longtemps destiné ce haut rang à l'abbé Serge , fondateur du monastère de la Trinité. Serge , tout entier plongé dans les saints exercices de la prière et du jeune , avait toujours répondu avec fermeté, qu'il ne consentirait jamais à quitter sa paitB)le retraite. Quoi qu'il en soit , le saint vieillard , dans l'espoir de vaincre la répugnance de ce respectable abbé , ou peut-^étre par mépris pour le fier Mityaï , appelé autrement Michel , refusa d'accomplir le vœu de Dmitrî, en lui disant que cet archimandrite était encore trop novice. Le grand prince réitéra ses instances auprès du métropolitain : il lui envoya ses boyards , le prince Vladittiîr Andréiéyitch , et pt-ît tant d'intérêt à la chose qu'Alelis donna sa bélié-^ diction à MityaS, comme à Son successeur, eu ajoutant cependant que c'était sous la condition
expresse « que Dieu, le patriarche et le' concile général le jugeraient digne de gouverner l'église de Russie. »
A peine, S, Alexis eut-il fermé les yeux, que Mityaï , au grand étonnement du clergé, revêtit les habits pontificaux , s'emp^a du rocbet, du sceau et du tr&or des métropolitains , se logea dans leur palais et se mit à juger les affaires ec* clésiastiques j. il était servi par des boyards et des officiers, car les métropolitains jouissaient alors du privilège d'avoir leurs fonctionnaires laïcs particuliers. Cependant il différait toujours les préparatifs de son voyage à Constantinople , car son vœu le plus ardent était que Dmitxi don** nât l'ordre aux prélats de Russie de le sacrer évéque , conformément aux statuts des apôtres ou à ceux du droit canon. A cet effet, le grand prince convoqua donc à Moscou une réunion de tous les évêques , et personne n'eut l'audace àe braver la volonté du grand prince. Denis seul, évéque de Souzdal , déclara formellement qu'en Russie f le métropolitain seul' avait droit de sacrer les évéques , et il soutînt son opinion avec tant de chaleur que Mityaï eut le chagrin de yoii?^ le prince obligé de céder au prâat.
Une rupture manifeste éclata bientôt eaire Pénis etle futur métropolitain ; leurs partisansne
ttianquèrent pas réciproquement d'alimenter le feu de la discorde. « Pourquoi, disait Mityaï à » révêque de Souzdal, pourquoi, jusqu'à présent ^ » n'étes-vous pas venu recevoir ma bénédic- » tion?» i< Comment, lui répondait Denis, je » suis évêque, et vous voulez que je reçoive la » bénédiction de vous , qui n'êtes qu'un simple » prêtre ?» A ces mots , Mityaï , frémissant de colère, menaça Denis de lui ôter jusqu'à la di^ gnité de prêtre , à son retour de Constantinople p et de lui arracher, de ses propres mains, les croix: qui décoraient son manteau. L'évéque de Souzdal voulut prévenir son ennemi et se rendre avant lui auprès du patriarche ; mais le grand prince le fît garder à vue. Alors ce prélat se décida à un parjure. U prêta serment de ne pas même penser au voyage de Constantinople , et à peine eut-il été rendu à la liberté, qu'il partit secrètement pour cette ville , sans réfléchir à la honte qui rejaillirait sur Serge , abbé du couvent de la Trinité , étranger à son évasion , mais qu'il avait cité pour garant de la sincérité de son serment« Cet événement hâta le départ de Mityaï , qui, depuis dix-huit mois, gouvernait notre église, comme si eflectivement il en eût été le chef. Pour preuve de sa confiance, le grand prince lui donna quelques bUacs -seings ^ afin qu'il pût en profiter . ÏOHfiV. 5
à Constantinople , selon qu'il croirait nécessaire d'écrire au nom de Dmitri , ou d'emprunter de l'argent, dans le cas où il en aurait besoin. Le prince , les boyards et les évêquies conduisirent Mityaï jusqu'aux rives de l'Oka ; il fut accompagné en Grèce par trois archimandrites , quelques abbés, six de ses propres boyards, deux interprètes; il était, en outre, escorté par une garde composée de gens de tout rang, et commandée par Olechinsky , boyard du grand prince et son ambassadeur à Constantinople ; le trésor et les habits pontificaux étaient portés sur des chariots. Au-delà des frontières de Rézan , dans les déserts des Polovtsi , Mityaï fut arrêté par les Tatars ; il n'en fut point effrayé , car il connaissait le respect que ces peuples avaient pom' les prêtres. Amené devant Mamaï, il sut, à force d'adresse et de ruse , gagner sa bienveillance ; il reçut même un passeport du khan Talubek , neveu de Mamaï , qui régnait alors à la horde ; il parvint jusqu'en Tauride et s'embarqua à Caffa, ville des Génois. Déjà Constantinople se présentait aux yeux des navigateurs russes , lorsque , par un caprice bien surprenant du sort , Mityaï se vit réduit, dit l'annaliste, comme un autre Moïse, à contempler de loin le but de son voyage et de ses désirs : il tomba malade et mourut subite-
ment , peut-être d'un^ mort très-naturelle ; mais , comme dans de semblables occasions on a toujours des doutes , on soupçonna qu'il avait e'té victime de quelques prêtres et officiers, ennemis secrets dont il était entouré , et qu'il avait sans doute offensés par son orgueil, trop certain de l'affection que lui* portait le grand prince : son corps fut transporté sur le rivage et enterré à Galata.
Bien loin de donner avis de ce funeste accident au grand prince, en lui demandant de nouveaux ordres, les compagnons de Mityaï osèrent donner le titre de métropolitain à l'un des prêtres qui étaient avec eux , nommé Jean p archimandrite de Pétrovsky. D^autres élevèrent à la même dignité, Pimen, archimandrite de Péréiaslavle. Après de longs débats, les boyards se déclarèrent enfin pour Pimen j et , indignés de ce que Jean les menaçait de dévoiler leur injustice au gi*and prince, ils eurent Faudace de mettre ce vieillard dans les fers. L'ambitieux: Pimen , au comble de ses vœux, trouva , pour surcroît de bonheur, les blancs-seings de Dmitri , parmi les habits pontificaux de Mityaï. H se hâta d'écrire , de la part du prince de Mos-^ cou , à l'empereur et au patriarche , une lettre dont voici le contenu : «e Je Vous envoie l'archi-
» mandrite Pimeh , et vous prie de vouloir » bien le juger digne d'occuper le siège du nié- » tropolitaîn de toutes les Russies ; car je n'en }) connais pas de plus capable de remplir avec » éclat cette haute dignité, w Cette lettre parut suspecte à l'empereur et au patriarche Nile ; ils répondirent à Pimen : « Pourquoi votre prince }) demande-t-îl un nouveau métropolitain , tan- » dis qu'il a Cyprien , depuis long-temps nommé » par Philothée ? » Mais tous les scrupules furent bientôt levés par les présens de Pimen et des boyards. Au moyen des autres blancs-seings de Dmîtri , ces faussaires empruntèrent aux marchands italiens et à ceux d'Orient une si grande quantité d'argent que , de long-temps , Dmitri ne put payer les dettes quç l'on avait contractées" en son nom. « Je ne sais^ disait le patriarche^ » guidé par la cupidité , si Je dois ajouter foi » aux tmibassadeurs russes / en tout cas notre » conscience est pure. » Et sans plus de formalités , il le sacra métropolitain j dans l'église de Ste. -Sophie.
Le grand prince , atterré de la mort de Mityaï , pouvait à peine concevoir l'audace de ses ambassadeurs ; Pimen fut déclaré usurpateur de la métropole , et Cyprien appelé à Moscou pour remplacer S. Alexis; Dmitri alla lui-même à
sa rencontre , et lui fit rendre les plus grands honneurs. II fut reçu dans la cs^îtale au son de^ toutes ies cloches et aux acclamations delà joie la plu$ sincère t àes ordres furent djonnes en même temps pour arrêter Kmen , à son retour à Kolomna;^ il fut conduit^ sous boone escorte , à Tchouklom ^ où on lui ôta publiquement le bonnet blanc. Cet événement pourra donner une idée de ce qu'était alors, lie pouvoir des princes dafts les' affaires ecclésiastiques. Le principal b<Sy ard Olechinsky et tous les partisans de Pimen furent nïis en prison. Ceci arriva en i58i^ c'est-a-dire , après la célèbre bataille du Don que nous allons décrire.
Mamaï frémissait èfe rage et d'impatience de invasiour se venger sur Dmâtri de la défaite de ses troupes ^' ^^'^*' près des rives de la Voja. Cependant comme les Russes ne tremblaient plus au nom des Mogols, qu'ils étaient bien résolus d'opposer la force à la force , il sut contenir son ressentiment. Il consacra ce silence de la colère à rassembler ses forces : Tatars , Polovtsis , Tcherlesses , Yasses , Bourtaniens ou Juifs du Caucase , Arméniens et même les Génois de Crimée , vinrent grossir son armée. Fier de l'innombrable quantité de ces guerriers , dont les uns le servaient epmme sujets, les autres comme auxi-^
no HISTOIRE
i383. lîaires , Mamaï convoqua tous les princes de la horde , et leur déclara solennellement , dans un conseil , qu'il était décide à suivrb les traces de Bâti , et que son intention était d'anéantir la Russie. « Punissons fies esclaves rebelles ^ dit-il ;) dans sa jcolère ^ réduisons en cendres leurs » villes y leurs villages et toutes les églises chré- V tiennes ! Enrichissons nos États de tout Vor » du peuple russe % » Afin d'assurer mieux encore le succès de son entreprise , Mamaï fit une étroite alliance avec Jagellon ^ prince de Lithuanie , ^î Rengagea d'agir de concert avec lui. La ligue de ces deux terribles ennemis de notre patrie fut cimentée par la trahison d'Oleg , prince de Ré- «isan , bien moins redoutable par sa puissance que par sa perfidie. Nourri dans la haine contre les princes de Moscou, la ruse avait, dans un âge plus mûr , succédé aux emportemens de la jeu-* nesse : après avoir d'abord éprouvé , dans les combats, la supériorité de force du grand prince, il chercha depuis à captiver sa bienveillance ; il parvint par son adresse , son esprit et son insidieuse éloquence, à devenir l'ami de Dmitri, son conseiller dans les affaires générales de la Russie, et y comme nous l'avons déjà vu , arbitre dans les différens civils de la grande principauté et de celle de Tver. Pçrsuadé que la puissante
armée de Mamaï , renforcée par celle de Jagel* Ion , mettrait, pour toujours , un ternie à l'existence politique de la Russie : redoutant une invasion dont il pouvait être la première victime , ce prince espérait qu'une trakison adroite pourrait lui servir , non-seulement à sauver sa principauté , mais encore à étendre ses possessions , au cas où Moscou succomberait dans la lutte qui se préparait j Oleg entra donc en négociations ^*:^^y*^'^ avec les Mogols et les Lithuaniens , et Epiphane , boyard de Rézan , conclut avec eux un traité par lequel ce prince s'engageait secrètement à les attendre sur les rives de l'Oka , au commencement de septembre ; Mamaï , de son côté , promît a Jagellon et a Oleg de leur céder tous les pays de la grande principauté dont il s'emparerait , à charge par eux de se reconnaître tributaires du khan.
Dmitri fut instruit vers la fin de Tété que Mamaï s'était mis en dampagne j le perfide Oleg luimême, pour ne pas découvrir sa trahison, lui fit savoir qu'il fallait se préparer au combat. « Ma- » jnaï, écrivit-il au grand prince, va fondra avec » toutes ses forces sur la principauté de Rézan : » il s^ avance contre vous et contre moi. Il est D secondé par le farouche Jagellon f mais nous ^ leur ferons sentir la puissance de nos bras :;
n soyez homme ^ et montrez du courage ! » La première idée de Dmitri , dans un péril aussi pressant , fut d'aller à l'église de Notre-Dame pour implorer la protection du Très-Haut contre ses ennemis. Son cœur une fois soulagé par l'expansion de ses sentimens religieux ^ il expédia ses courriers dans toutes les provinces de la grande principauté ^ avec ordre de rassembler des troupe^ et de les amener sans délai à Moscou. /Il fut obéi avec enthousiasme : quelques jours suffirent pour armer des villes entières, et de toutes parts des niasses de soldats se précipitaient vers La capitale. Les princes dç Rostof , de Biélosersk , de Yaros** lavle avec leurs gardes ; les boyards de Vladimir^ de Souzdal , de Périaslavle , de Rostroma , Mou- •rom, Dmitrof, Mojaïsk, Zvénigorod, Ouglitch,^ Sei'poukhof avec leurs troupes, s'empressèrent de former de nombreux bataillons qui firent successivement leur entrée dans le Kremlin. Le bruit des armes retentissait de tous côtés dans la ville, et le peuple ne pouvait regarder sans attendris-» sèment, tant de braves guerriers prêts à mourir pourla patrie, pour la religion. Il semblait qu'une force surnaturelle eût réveillé les Russes d'un profond sommeil , et qu'elle eût tout à coup arraché de leurs cœurs la crainte que depuis si long-temps leur inspirait le nom tatar. Surpris de la hon-»
teuse soutnîssîon de leurs ancêtres, ils rappelaient a leur souvenir les rives de la Voja, témoins de la fuite de leurs ennemis; ils faisaient l'énumëration de tous les maux dont les avaient accablés les barbares pendant un siècle et demi. Princes, boyards, citoyens, laboureurs, tous brûlaient du même zèle; car, depuis le trône jusqu'à la cabane du pauvre , tout avait été exposé à la férocité des khans. Jamais prince n'eut le bonheur de tirer son épée pour une cause plus juste , ni de se voir servi par des efforts plus unanimes. Jusqu'au temps de Kalita et de Siméon , le peuple , terrassé parla violence desMogols, gémissait dans la misère et le désespoir, sans oser même songer h la liberté ; mais ,' après avoir respiré sous le sage gouvernement des princes de Moscou , il se rappela l'antique indépendance des Russes, et le joug^étranger, devenu plus insupportable, lui inspira l'idée de le secouer entièrement. Loin de nous faire aimer l'esclavage en diminuant le poids de nos fers , la tyrannie augmente au contraire en nous le désir de les briser.
Ceux qui ne pouvaient offrir leurs bras à la patrie tâchèrent du moins de lui être utiles par des prières et des œuvres de charité chrétienne ; pendant que les armes des guerriers brillaient dans les rues de Moscou, les femmes et les vieil-
lards se prosternaient dans les temples ; les riches^ touchés par Fexemple de la tendre et sensible épouse de Dmitri , distribuaient d'abondantes aumônes aux pauvres. Après avoir fait tous ses prëparatife, le grand prince, avant d'entrer en campagne , se rendit avec son cousin Vladimir , tous les pi'inces et voiévodes, au monastère de la Trinité pour y recevoir la bénédiction de Serge , abbé de ce couvent, si célèbre déjà par les vertus de son fondateur. Au milieu de la retraite, ce vénérable vieillard , oubliant le monde ^ aimait encore la Russie; il voulait sa gloire et sa prospérité. « P^ous triompherez y dit - il à Dmitri , » mais après un carnage terrible y vous échap^ » perez au fer des ennemis , mais vos lauriers » seront teints du sang d^un grand nombre de » héros chrétiens. » Il engagea le prince à dîner au monastère ^ bénit tous les chefs qui éfSiient avec lui et leur donna, pour compagnons de leur expédition, deux moines, nommés Alexandre Peresvet , et Oslîaba , dont le premier , j adis boyard de Briansk , s'était distingué par sa valeur. Serge fit le signe de la croix sur leurs bonnets , et leur dit : « J^oilà une arme qui ne périt jamais ; » qu^elle vous tienne lieu de casques. » Dmitri sortit du monastère plus que jamais rempli d'espoir et de confiance dans la protection du ciel.
Au moment où les troupes , accompagnées des prêtres, qui portaient les croix et les images , passèrent, avec leurs enseignes déployées, les portes du Kremlin , le grand prince alla prier dans l'église de Saint-Michel Archange , sur le tombeau de ses ancêtres , les princes de Moscou , afin de se retracer plus vivement leurs exploits et leurs vertus ; il embrassa tendrement son épouse en disant : « Dieu est notre défenseur! » et monta à cheval au milieu d'une foule de peuple. Les femmes seules versaient des larmes. Le peuple se précipita sur les pas de l'armée , et les airs retentirent long-temps des vœux ardens que l'on adressait au ciel pour qu'il daignât couronner de succès une entreprise aussi glorieuse. Le jour était calme , serein, et semblait l'heureux présage de la victoire ; le voiévode Féodor resta dans Moscou pour garder la capitale et la famille du prince.
Dmitri fut joint à Kolomna par André et Dmitri , fils d'Olgerd , princes dévoués à son service , qui lui amenaient les troupes de Polotsk et de Briansk. Le grand prince voulut faire la revue de son armée : jamais la Russie n'en avait eu de semblable , même dans les temps fortunés où son territoire était encore libre et intact : plus de cent cinquante mille hommes , tant de cavalerie
que d'infanterie , s'étaient ranges ^ connue par enchantemeht, sous les drapeaux du prince de Moscou . Dmitri se rendit au champ de Diévitchiéj^ et ne put voir, sans la joie la plus vive, des légions si nombreuses , qu'un seul mot du souverain avait suffi pour rassembler dans les villes de la principauté de Souzdal , jadis l'objet du mépris des princes et des peuples de la Russie méridionale. On apprit bientôt que Mamaï avait réuni toute la horde , et que depuis trois semaines il était stationné au-delà du Don, pour attendre Jagellon prince de Lithuanie. Sur ces entrefaites, un ambassadeur du khan se rendit à Rolomna , et somma Dmitri de payer aux Mogols l'impôt tel que le prince Tclanibek l'avait perçu de ses ancêtresC Dmitri encore trop peu confiant dans. ses forces, craignant d'ailleurs de causer par une fierté hors dé propos la ruine totale de sa patrie , répondit qu'il désirait la paix ; qu'il ne refusait point de payer un tribut modéré, selon les conditions arrêtées entre Mamaï et lui ; mais qu'il ne consentirait jamais à ruiner son empire par des impôts onéreux , pour satisfaire la cupidité des tyrans de sa patrie. Cette réponse parut à Mamaï aussi téméraire qu'artificieuse, et l'on sentit bien , de part et d'autre , l'indispensable nécessité de terminer la querelle l'épée à la main.
C'est alors que parvinrent à 1^ connaissance de Dmitri, la trahison d'Oleg de flézan et les secrètes intelligences qu'il entretenait avec les Mogols et les Lithuaniens j il n'en fut point effrayé , mais il dit avec une profonde tristesse : « 0/eg » peut être un autre Sviatopolk ! » Il reçut la bénédiction de Gerassim , évêque de Kolomna , et^ le 20 août y il s'avança vers l'embouchure de la Lopasna , où il fut joint par le prince Vladimir Andréiévitch , petit-fils de Kalita , et le grand voiévode Timothée , à la tête de toutes les légions qui étaient restées à Moscou. Le 26 aoùt^ les troupes traversèrent TOka et. entrèrent dans la province de Rézan j le lendemain Dmitri , avec sa garde, passa la même rivière- Tant de célérité surprit Oleg , car il avait donné , à ses alliés, l'assurance que le grand prince, trop faible pour leur résister, chercherait à se sauver à Novgorod ou dans les déserts de la Dvina.
L'approche de l'armée formidable de Dmitri remplit le prince de Rézan d'un eflroi égal à celui que lui inspirait Mamaï, et le jeta dans la plus grande perplexité. Courant sans cesse d'un lieu à un autre , tantôt il envoyait ses courriers auxTatars, tantôt à Jagellon, qui était déjà tout près d'Odoef. Il tremblait devant l'avenir et déplorait sa trahison. Eprouvant toutes les hor-»
78 ilïSTOIRE
reurs des remords produits par le crime , il por* tait envie aux périls qui planaient sur Dmitri , encouragé par une conscience sans réproche , par la religion et par l'amour de tous les bons Russes.
Le 6 septembre, Farmée s'approcha du Don , et les princes , les boyards , délibérèrent s'ils attendraient les Mogols , ou s'ils poursuivraient leur marche. Les avis furent partagés; les fils d'Olgerd, princes lithuaniens , prétendirent qu'il fallait laisser le fleuve derrière soi , afin de cou-^ per toute j:"etraite aux lâches ; ils alléguèrent l'exemple- d'Yaroslaf-le-Grand , qui avait, par ce moyen , remporté la victoire sur Sviatopolk ; celui d'Alexandre Nevsky , qui avait , de la sorte , battu les Suédois : mais ce qu'ils avançaient surtout à l'appui de cet avis , était d'empêcher la jonction de Mamaï et de Jagellon. Le grand prince prit ce dernier parti; son courage fut soutenu par une lettre qu'il reçut de S. Serge, et dans laquelle ce saint abbé lui donnait sa bénédiction pour le combat , et lui recommandait surtout de ne pas perdre un instant. Il apprit en même temps que Mamaï s'avançait vers le Don, et qu'il attendait toujours Jagellon. Déjà de légers détachemens de notre armée avaient rencontré quelques partisans tatars ; et les avaient
culbutés. Dmitri rassembla ses voïjévades et leur dit : « Li^ heure du jugement de Dieu a sonné» » Il ordonna ensuite de chercher un gué pour la cavalerie, et de jeter des ponts pour faire passer l'infanterie. Le lendemain il s'éleva un ^^ ^ fP'
*■ .... tembre-
brouillard très-épais , qui se dissipa bientôt. L'armée traversa le Don et s'arrêta sur les bords de la Népriadva , où Dmitri rangea ses troupes Famense en bataill^. Au centre se trouvaient les princes KouUkoi. de Lithuanie , Théodore Belozersky et le boyard Nicolas. Dans la garde du grand prince, les boyards Jean Rvaschnin , Michel Brianock , et Jean, prince de Smolensk. L'aile droite était commandée par le prince André de Rostof , par André de Starodoub et le boyard Théodorç Grounka ; l'aile gauche était sous les ordres du prince Vassili de Yaroslavle, de Féodor de Mologa, et du boyard Léon Morosof ; dans l'arrière—garde , le boyard Michel , le prince Siméon Obolcnsky, son frère, le prince Jean de Toroussa et André Serkise : au corps de réserve , le prince Vladimir Andréiévitch ^ petit-fils de Kalita, Dmitri Mihaïlovitch de Volhynie , vainqueur d'Oleg et des Bulgares , homme aussi célèbre par sa valeur que par son génie ; Roman de Briansk , et Basile de Kachin. Dmitri monta sur un tertre élevé pour contempler cette mul-
8o HISTOIRE
titude d'hommes rassemblés pour la défense delà patrie. L'aspect de ces innombrables bataillons rangés dans le plus bel ordre ; ces milliers de drapeaux légèrement agités par le vent ; ces armes étincelantes des rayons du soleil d'automne ; les cris mille fois répétés : Grand Dieu ! donne la victoire à notre souverain , pouvaient remplir le cœur de Dmitri de quelques sentîmens de fierté; mais^ à l'idée que , dans quelquâ| heures , la plupart de ces héros allaient périr victimes de leur zèle pour la patrie , Dmitri ne put retenir ses larmes ; il mit un genou en terre , tendit les bras vers l'image de notre Sauveur , qui brillait au loin sur le drapeau noir du grand prince , et , pour la dernière fois, il pria pour les chrétiens et pour la Russie. Il monte achevai, parcourt tous les rangs , adresse la parole à chacun en particulier, et leur dit enfin à tous, pour animer leur courage : « Mes frères bien aimés , » mes fidèles compagnons d'armes , c'est par vos » exploits de ce jour que vous vivrez à jamais » dans la mémoire des hommes , et qu'au-delà » du tombeau vous trouverez la couronne des i> martyrs. »
L'armée s'ébranla , et à cinq heures on aperçut l'ennemi au milieu du vaste champ de Koulikof. Les chefs des deux armées s'observaient l'un
DE RUSSIE. > 8l'
l'autre , et s' avançaient lentement afin de mieux calculer la force de leur adversaire. Le nombre des Tatars surpassait celui de nos troupes. Le bouillant Dmitri , jaloux de donner Texemple à tous ses guerriers , voulut combattre à Favaiitgarde ; mais ses fidèles boyards le conjurèrent de rester au milieu des rangs épais du principal corps d'armée et dans l'endroit le plus sûr. « Le devoir d*un prince , disaient-ils , est de M voir le combat , d'être témoin des exploits >) des poïévodes et de récompenser chacun selon » son mérite. Nous sommes tous prêts à mou^ >) rir; toi j monarque chéri ^ vis et fais passer » notre mémoire aux siècles à venir ^ sans toi » // n^est point de victoire. Non , répondit Dmi- » tri , vous me verrez partout où vous irez. Est- )) ce en me cachant que je pourrai vous crier : » Mes frères ^ mourons pour la patrie I Que mes » actions répondent à mes paroles ! Je suis votre » chef, je serai votre guide , j'irai en avant ^ et )) si je tombe , c'est à vous de me venger ! » n tint parole , et sa grande âme ne se démentit pas : après avoir lu à haute voix le psaume , Dieu est notre refuge et notre force , il se précipite le premier sur les ennemis , combat avec autant de bravoure qu'un simple soldat, et ne se retire au Tome V. 6
centre de son armée , que lorsque la bataille devient générale.
Sur un espace de dix verstes , la terre est rougie du sang des chrétiens et des infidèles. Les rangs se mêlent : ici les Russes font plier les Mogols ; là , les Mogols triomphent des Russes : de part et d'autre les braves mordent la poussière , et les lâches tournent le dos; plu^urs' jeunes moscovites sans expérience prennent la fuite, dans l'idée que tout est perdu. Déjà l'ennemi s'ouvre un chemin aux grands (irapeaux ou drapeaux du prince j déjà il va s'en emparer , lorsqu'il est repoussé par la valeureuse troupe préposée à la garde de ces étendards 'sacrés. Cependant le prince Vladimir Andréiévitch , qui était posté en embuscade , d'après le conseil de Dmitri de Volhynie , capitaine expérimenté , s'ennuyait d'une inaction qui le forçait à être simple témoin de la bataille. Il était huit heures lorsque le prince de Volhynie , qui observait avec attention tous les mouvemens des deux armées , tire son épée et crie à Vladimir : « Ami , noire » tour est venu. » Aussitôt le corps de réserve sort de la forêt qui le cachait aux yeux des ennemis et fond , avec impétuosité , sur les Mogols. Cette attaque imprévue décide la victoire. Les ennemis étonnés , dispersés , ne peuvent ré-
sister au nouveau choc de ces dernières troupes fraîches et valeureuses , et Mamaï , qui regardait le combat du haut d'un tertre élevé , a la douleur de voir la défaite complète de ses troupes , qui prennent honteusement la fuite. Au comble de la rage et du désespoir , il s'écrie : « Lfe Dieu des Chrétiens est puissant! » Et aussi^ tôt il se met à fuir avec les sieqs. Les Russes poursuivirent les Mpgols jusqu'à la Métcha, qui fut le tombeau d'un grand nombre de ces derniers. On s'empara du camp de l'ennemi , où l'on trouva un immense butin avec quantité de chariots , de chevaux et de chameaux chargés des objets les plus précieux.
Le valeureux prince Vladimir , le héros de ce jour à jamais mémorable dans les fastes dç la Russie , ayant complété la victoire , revint sur le champ de bataille , se plaça sous le drapeau noir du prince et fît sonner de la trompette : a ce signal , les princes et les voiévodes accourent de tous les côtâ auprès de lui : Dmitri seul ne pa-* rait point, a Où est mon frère ^ s'écrie le brave >j Vladimir étonné ? Où est le principal auteur » de notre gloire ? » Personne n'ayant pu lui en donner des nouvelles , les voïévode's effrayés se dispersent aussitôt pour le découvrir, mort ou vif. Enfin, après de très-longues recherches^
deux soldats trouvent le grand prince, couché sous un arbre abattu. Étourdi par un coup terrible , reçu dans la chaleur du combat , il était tombé de cheval et il se trouvait dans un état d'évanouissement tel que tout le monde le crut mort; bientôt cependant il ouvre les yeux. Vladimir y les princes , les boyards se jettent à ses genoux , en s'écriant tous à la fois : « Prince y vous êtes » vainqueur l » Dmitri se lève, et à la vue de Vladimir, à la joie qui brillait sur le visage de tous ceux qui Fentouraient , à l'aspect des drapeaux chrétiens qui flottaient au-dessus des cadavres des Mogols , il adresse , dans son premier transport , les plus vives actions de grâces au dieu des armées j puis il embrasse Vladimir / les voïévodes et jusqu'aux simples soldats. Enfin, parfaitement rétabli par la joie de la victoire, oubliant l'épuisement de ses forces , il remonte à cheval. Son casque et sa cuirasse étaient percés de toutes parts ; mais ils n'étaient teints que du sang des infidèles. Dieu seul avait pu arracher ce prince aux innombrables périls auxquels sa bouillante ardeur l'avait exposé ; car on le vit , pendant le combat , se séparer de sa garde et lutter seul avec ses écuyers contre des groupes entiers d'ennemis. Dmitri , accompagné des princes et des boyards, parcourut le
champ de Koulikof , où il était resté tant de braves Russes ; mais on y compta quatre fois plus de cadavres ennemis j selon quelques historiens , ils s'élevaient jusqu'à cent mille. Théodore et Jean son fils, princes de Bielozersk , Théodore et Mstîslaf de Toroussa , Dmîtri de Dorogobouge , les boyards du premier rang , Siméon Nicolas , fils du premier officier de Moscou , Michel , André Serkise , Valouï , Brenkc^ , Léon Morosof , et plusieurs autres perdirent la vie pour la patrie ; Alexandre Péresvet ^ moine de S. Serge, fut aussi du nombre de ces derniers. Avant la bataille il engagea un combat singulier avec un Petchenégue, héros de l'armée de Mamaï; il le renversa de son cheval • et les deux champions luttèrent avec tant d'acharnement , qu'ils rendirent , tous deux ensemble , le dernier sou^ pir. Les os de ce moine , ainsi que ceux d'Ostiabe , cet autre religieux du couvent de S. Serge, fiwent enterrés dans le monastère de S. Simon* Le grand prince s'arrêta devant les corps des. seigneurs les plus illustres qui avaient péri dans la bataille , et paya, à chacun d'eux ^ son tribut de louanges et de larmes ; enfin ^ entouré de ses voïévodes , il les remercia tous du courage qu'ils avaient déployé, Içur promit de les récompenser, chacun selon leur mente, et donna désordres.
pour qu'Oii enterrât les Russes. Afin de témoigner ensuite sa reconnaissance aux fidèles guerriers qui avaient succombé dans cette journée glorieuse , il institua , en leur mémoire , une fête solennelle , appelée le samedi de Dmitri, J)Our qu'elle fôt célébrée tant que la Russie existerait.
Le jour de cette brillante affaire, Jagellon n'était éloigné de Mamaï que de trente Ou quarante verstes ; mais , saisi de terreur à la nouvelle de la fiineste issue de la bataille , il se retira si précipitamment , que notre cavalerie légère ne put même le joindre. L'heureux Dmitri, qui, d'un seul coup, venait de délivrer la Russie de ses deux plus dangereux ennemis , envoya des courriers à Moscou , à Péréiaslavle , à Kostroma , à Vladimir , à Rostof et autres villes où le peuple priait nuit et jour dans les églises , depuis qu'il avait appris que Parmée avait passé l'CMta. La nouvelle d'une victoire aussi décisive excita un enthousiasme qu'il serait difficile d'exprimer. On eût dit que ce triomphe assurait pour jamais l'indépendance , la gloire et la prospérité de notre patrie ; que la horde, anéantie, ne songerait plus à se relever ; que le sang des chrétiens , répandu sur les bords du Don , devait être le dernier sacrifice de la Russie ; celui qui devait apaiser le cour-
I roux du ciel. Les habitons se félicitaieat les uns
I les autres ; ils se réjouissaient d'avoir vécu jus-
f qu'à une époque aussi fortunée. Dmitri leur pa-
I raissait un second Yaroslaf-le-Grand^ un autre
Alexandre-Nevsky. Us lui donnèrent unanimement la surnom de Donskoïy et accordèrent celui de Braire à Vladimir Andréiévitch , élevant la victoire remportée sur M amaï au-dessus de celles de l'Alta et de la Neva. Malheureusement elle n'eut pas les suites importantes qu'en attendaient Dmitri et son peuple y quoique les fastes de notre patrie n'en présentent pas de plus celèbre jusqu'au temps de Pierre-le-Grand , c'està-dire, jusqu'à la bataille de Pultava. Nous verrons qu'elle ne mit pas un terme aux malheurs de la Russie ^ mais au moins elle lui fit connaître le sentiment de ses forces , et ce fut elle enfin qui , par l'étroite liaison des effets avec les causes les plus éloignées, servit de base aux succès de Jean III , prince destiné par le sort à couronner l'œuvre commencée par ses ancêtres , moins heureux, mais non moins grands que lui.
On demandera pourquoi Dmitri ne profita pas de cette victoire pour repousser Mamaï jusqu'aux rives de l'Akthouba et y détruire le foyer de la tyrannie ? Gardons-nous d'accuser le gi'and prince de timidité. Les Tatars fuyaient à la vé-
rite, cependant ils étaient toujours en grand nombre , et pouvaient rassembler de nouvelles troupes dans leurs camps du Volga; il fallait donc avoir une puissante armée pour les poursuivre ! mais comment la nourrir au milieu de vastes déserts? Un peuple nomade n'a besoin que de pâturages pour ses bestiaux , tandis que les Russes devaient nécessairement porter des provisions à leur suite. L'hiver approchait, et Jeurs chevaux n'étaient pas accoutumés à ne se nourrir que d'herbe desséchée. Les blessés de-^ piandaient du secours , et les vainqueurs avaient besoin de repos. Persuadé que Mamaï n'oserait plus tirer le glaive contre la Russie , ne voulant point d'ailleurs, sans une absolue nécessité, exposer plus long-temps sa patrie aux dangers de la guerre , Dmitri s'empressa de retourner dans, sa capitale, où il espérait mériter le bonheur par sa modération. Sa marche , depuis les champs de Koulikof jusqu'aux portes du Kremlin, fut une pompe vraiment triomphale. Partout le peuple volait à la rencontre du vainqu.eur , en. poussant des cris de joie ^ d'amour et de reconnaissance ; partout les airs retentissaient d'actions, de grâces en l'honneur de Dieu et du souverain ; en un mot le peuple regardait Dmitri comme ^n ange tutélaire , marqué du sceau de la Provi-^
dence , pour en répandre les bénédictions sur son empire ; mais ils furent bien courts ces temps de gloire et de bonheur , qui paraissaient l'effet de quelque enchantement aux yeux des bons Russes ! Dmitri connaissait toute la noirceur d'âme d'Oleg; il savait que ce traître avait tâché de nuire aux troupes moscovites , lors de leur retour par les provinces de Rézan j qu'il avait pous-* se la perfidie jusqu'à rompre les ponts et faire arrêter les serviteurs du grand prince. 11 fallait en tirer une vengeance exemplaire ; maïs les plus illustres boyards de Rézan arrivèrent alors à Moscou, pour annoncer que leur prince avait fui en Lithuanie avec sa famille et toute sa cour, et que Rézan , prêt à se soumettre au héros du Don, implorait sa clémence. Dmitri fit partir pour cette ville des magistrats moscovites j cependant l'ejcil d'Oleg ne dura que quelques mois; ce prince artificieux sut, par des marques de repentir , toucher l'âme sensible du monarque de Moscou , qui lui permit de remonter sur le trône , à condition qu'il renoncerait pour jamais a l'amitié de Jagellon ; qu'il promettrait de regarder le grand prince comme son frère aîné , et de faire ensemble cause commune en cas de guêtre ou de paix avec les Lithuaniens et les Tatars. D'après le traite conclu entre ces deux
go HISTOIRE
princes , TOka et la Zna devaient servir de limites entre les principautés de Rézan et de Moscou ; il était convenu que les places conquises sur les Tatars , appartiendraient à celui qui les leur avait enlevées ; que la ville de Toula ( ainsi nommée de la reine Tdidoula ^ épouse de Tchanîb^l ) , jadis gouvernée par les lieutenans de cette princesse , deviendrait pour toujours la propriété de Dmitri , de même que Metchéra , province des Mordviens, achetée par lui à Alexandre Oukovitch ^ prince de ce pays , converti à la religion chrétienne : mais la générosité ne touche que les cœurs généreux. Le farouche Oleg était bien plus sensible aux offenses qu'aux bienfaits, et malgré toute la bonté de Dmitri , il profita de la première occasion pour nuire à ses intérêts.
Mamaï , couvert de honte et d'humiliation , avait regagné sa horde comme un fugitif; de fureur il grinça les dents, et résolut de tenter encore une fois le sort des armes contre l'heureux Dmitri ; mais le sort lui suscita un autre puissant ennemi. ïokhtamouisch , l'un des descendans de Genghiskhan , exilé de la horde de Kaptchak , par le khan Ourous , avait su mériter Tamerian. les bonucs grâccs de Tamerlan , qui sous le modeste titre d'émir ou de prince des Mogols
de Tcbagataï , était déjà maître des ikux Bukharîes. Secouru par ce nouveau Genghis , Tokhf amouîsch se fit proclamer héritier du trône de Bâti, et s'avança vers la mer d*Azof. Les deux ennemis se rencontrèrent près de Marioupol d'aujourdhui, à l'endroit même où^ en 122/^, l'armée de nos princes avait été anéantie par les Mogols. Mamaï fut complètement défait et abandonné de ses tâches mourras ; il se réfugia à Caffa , où il périt victime de la perfidie des Génois. Ceux-ci , malgré la promesse de respecter sa vie , le firent mourir pour complaire au vainqueur ou pour s'emparer des trésors du vaincu. Tokfatamouisch , couronné roi de la horde , fit savoir à tous les princes de la Russie qu'il venait de triompher de leur ennemi commun. Dmitri reçut les ambassadeurs du khan avec toutes les démonstrations de la bienveillance; il les congédia comblés d'honneurs et chargés de dons précieux pour le khan. Son exemple fut suivi par les autres princes ; mais Tokhtamouisch était trop fier , trop ambitieux pour se contenter de caresses et de simples présens : il voulait un tribut et des témoignages de servitude ; il voulait enfin régner sur la Russie conmie Bâti ou comme Usbeck. L'été suivant le khan envoya à Dmitri le '-Sr.
tzarevitch Âkhosa , avec une escorte de sept cent* soldats , pour sommer nos princes , comme d'an- / ciens tributaires des Mogols , de se rendra sans délai a la horde. « Quoi ! s'écrièrent les Russes , » frémissant d'indignatioii , il n'y a qu'un ins- » tant que la victoire nous a couronnés sur » les bord$ du Don! Est-ce donc en vairi » que le sang des chrétiens a rougi les champs » de Koulikof ? » Dmitri fut du même avis que son peuple , et on annonça au tzarevitch ^ qui se trouvait à Nijni-Novgorod , que le grand prince ne. répondait point de sa vie, s'il osait paraître dans la capitale, suivi de sa garde. A cette nouvelle, Akhosa retourna vers son maître , après avoir fait partir pour Moscou, quelques-uns de ses compagnons. Mais ces hommes , effrayés de la haine que les Russes témoignaient contre les Mogols , n'osèrent pas remplir leur mission , et Dmitri , trop persuadé de l'impuissance de la horde, s'adonna tout entier à radministration intérieure de ses EtatSi
Un an s'écoula sans qu'on entendit parler de Tokhtamouisch ; cette année de silence fut coni382. sacrée par lui à d'immenses préparatifs de guerre . Tout à coup on apprend à Moscou que , dans la Bulgarie , les Tatars ont arrêté nos marchands, dont toutes les barques ont été enlevées pour
transporter l^armée du khan de Tautre côté du Volga; que Tokhtamouîsch marche contre l^i ^/Yoki'.ta" Russie , et que le perfide Oleg a e'të à sa ren- mouisch. contre près des frontières, pour lui servir de guide , et pour lui indiquer les passages les plus sûrs à travers TOka. A cette nouvelle , apportée de la horde par quelques voyageurs amis des Russes , tout le peuple fut saisi d'étonnement. Le caractère ferme et généreux des chefs du gouvernement aurait pu encore enflammer le zèle des fils de la patrie , car le héros du Don, accompagné de son valeureux frère Vladimir , se hâta d'entrer en campagne ; mais les autres princes trahirent à la fois et Thonneur et la gloire. Dmitri , prince de Nijnigorod , beaupère du grand prince , instruit de l'impétueuse invasion des ennemis , poussa la lâcheté jusqu'à envoyer au khan ses deux filsj avec des présens. Les uns exagéraient les forces deTokhtamouisch ; les autres disaient que la bataille du Don , bien qu'heureuse pour les Russes, leur avait coûté tant de sacrifices que les villes étaient presque restées sans défenseurs : enfin le conseil de Dmitri perdit tant de temps à délibérer sur les meilleures mesures à prendre pour sauver la patrie , que le grand prince perdit courage et pensa qu'il valait ^ mieux se retirer dans les forteresses que de cher-
cher la mort en rase campagne. Il partit pour Kostroma avec sa femme et ses enfans , afin d'y rassembler une armée plus nombreuse , et dans l'espérance que les boyards , qu'il avait laissés dans la capitale , pourraient résister long-4emps à l'ennemi.
Tokhtamouisch s'empara de Serpoukhof et marcha droit à Moscou , alors en proie aux troubles et à l'anarchie. Le peuple, sourd aux exhortations des boyards et du métropolitain , se réunit , au son de toutes les cloches , dans un conseil public ; il citait les anciennes institutions , qui donnaient aux citoyens russes le droit de décider leur sort à la pluralité des voix. Les braves voulaient défendre la capitale ; les lâches présentaient la fuite comme le seul moyen de salut. Quelques-uns des premiers montèrent sur les murs , sur les tours , d'où ils faisaient pleuvoir une grêle de pierres sur ceux qui voulaient abndonner^ la ville ; d'autres, armés d'épées et de •lances, se postaient aux portes de Moscou pour empêcher d'en sortir. Persuadés enfin par les avis des gens sages et prudens , qu'il resterait encore dans la capitale assez de braves guerriers , et que dans un long siège la famine est le plus redoutable de tous les maux , ils permirent à plusieurs habitans de se retirer; mais pour les punir ils
DE RUSSIE. gS
leur enlevèrent tous leurs biens. Le métropolitain Cyprien lui-même se réfugia à Tver , préférant ainsi sa sûreté personnelle au devoir de pasteur de Téglise. H n'était point Russe! Cependant le désordre continuait : le peuple , abandonné du prince et du métropolitain , refusait sa confiance aux boyards et perdait un temps précieux en bruyantes discussions.
Sur ces entrefaites on vit paraître , dans la ville, Osteï , jeune prince lithuanien , petit-fils Levaiend'Olgerd et illustre voïévode , envoyé par Dmi- *cc Oi^icï, tri. Ce prince , aussi généreux qu'intrépide dans, le danger , rétablit l'ordre , tranquillise le peuple et rend le courage aux citoyens consternés. Les marchands , les laboureurs des villages voisins j accourus à Moscou avec leurs enfans et leurs effets les plus précieux , les moines même et les prêtres demandent des armes. De nombreux bataillons s'organisent j et chacun se rend à son poste en silence et sans murmures. Des torrens de flammes et de fiimée s'élevaient dans le lointain , des villages brûlés par les Mogols annonçaient . l'arrivée de ces barbares , qui paraissent devant la ville le 23 du mois d'août. Quelques-uns de leurs chefs savaient la langue russe. Ils s'approchent des murailles et demandent où est le grand prince? On leur répond que Dmitri n'est
pas à Moscou. A ces mots les Tatars, sans , lancer une seule flèche , font le tour du Kremlin ; ils examinent la profondeur des fosses , la hauteur des tours et les fortifications ; ils choisissent les endroits les plus favorables pour donner les assauts. En attendant le combat , les Moscovites allaient dans les églises pour implorer l'assistance du Très-Haut : d'autres, moins pieux , se réjouissaient dans les rues ; ils sortaient de leurs maisons avec des vases remplis d'hydromel très-fort , et disaient , en buvant avec leurs amis : « Avec une ville aussi bien fortifiée , » avec des murailles de pierre et des portes de » fer , comment craindrions-nous l'invasion de » ces vils infidèles ? Les barbares se retire- » ront quand ils auront éprouvé notre valeur,' » et dès qu'ils apprendront que le grand prince » va les attaquer par derrière avec de nom- » breuses troupes. » Ces fanfarons montaient sur les murailles , et , à la vue du petit nombre des Tatars ♦ ik se moquaient de leur faiblesse ; . les Mogols les menacèrent de loin de leurs épées nues , et le soir , les Moscovites eurent la joie passagère de les voir s'éloigner de la ville.*
Ces Tatars n'étaient qu'un léger détachement de leur grande armée : elle parut le lendemain , i commandée par Toklitamouisch en personne ,
let si nombreuse que les assiégés furent saisis de terreur. L'assaut commença sur-le-champ : les Moscovites décochent quelques flèches aux Tatars , qui en lancent à leur tour une si grande quantité aux assiégés , que ceux-ci tombent par rangs entiers sur leurs murailles. A pied ou à cheval , immobiles ou au galop , en avant ou en arrière, lès Tatars visaient avec une adresse admirable. Bientôt ils appliquent des échelles aux murs pour les escalader, mais, brûlés par les torrens d'eau bouillante dont les Russes les inondent, accablés sous le poids des pierres et des poutres, les ennemis se retirèrent vers le soir, dans un grand désordre. La bataille dura trois jours, pendant lesquels les assiégés perdirent pourtant moins de monde que Tennemî , car, au défaut de catapultes et dç béliers , il s'obstinait à prendre la , ville de force; les soldats et les citoyens moscovites, animés par l'exemple du prince Osteï, donnèrent des preuves du plus brillant courage. Parmi ces héros ^ les annalistes nous ont conservé le nom d'Adam , marchand de draps , qui , du haut de la porte de S. Flor , perça dune flèche le mourza favori du khan. Tokhtamouisch , furieux de ne pouvoir réussir, employa une ruse digne d'un barbare tel que lui.
TcuE V. 7
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, Tp^^^^^^ Le quatrième jour du siège , rehnemî témoimouisch. gna le désir d'entamer des négociations. Quelques-uns des plus distingués d'entre les seigneurs ' de Tokhtamouisch s'approchent des murs de la ville et disent aux Moscovites que le khan les aimait comme ses fidèles sujets ; ils ajoutent que ce n'était point à eux qu'il faisait la guerre, mais bien au grand prince , son ennemi personnel, et qu'il était prêt à se retirer sans délai de Moscou , si les hahitans voulaient lui apporter des présens , et lui permettre d'entrer dans la capitale, dont il désirait voir lés curiosités. De telles propositions ne pouvaient séduire des hommes prudens ; mais les ambassadeurs s'étaient fait accompagner de Vassîli et de Siméon, fils de Dmitri de Nijni-Novgorod, et ceux-ci, trompés par les protestations de Tokhtamouisch , ou forcés peut-être d'exécuter ses ordres , prêtè^rent, comme Russes et comme chrétrens , le serment que le khan tiendrait religieusement sa parole et ne ferait aucun mal aux Moscovites. Le brave Osteï tint conseil avec ses boyards, les prêtres et le peuple. Tout le monde fut d'avis que la parole des princes de Nijni-Novgorod devait être sacrée ; que , dans cette circonstance , trop de méfiance pouvait être dangereuse et exposer la capitale aux horreurs d'un siège opiniâtre dont
on pouvait la sauver. On ouvrît donc les portes de Moséou. Le prince lithuanien sortit le premier avec de riches prësens ; il fut bientôt suivi des prêtres avec les croix , des boyards et des citoyens. On emmena Osteï dans la tente du khan ^ oii il fut égorgé ; cette barbarie n'était que le prélude des malheurs qui devaient signaler une aussi fatale journée. A un signal donnée des milliers de Tatars tirent leurs épées , et , en un clin*d'œil elles sont teintes du sang des Russes désarma. Ces infortunés veulent en vain se ré- ^''**^ ***
(Jestruc-
fugier dans le Kremlin , les barbares s'emparent «p ^« de toutes les issues et se précipitent dans la ville. D'autres y pénètrent en escaladant les murs. Il y avait encore assez de soldats dans la capitale ; mais f sans chefs , dans le plus grand désordre , ils couraient par Jes rues , poussaient des cris lamentables comme des femmes ^ et s'arrachaient , les cheveux , plutôt que de songer à se défendre. Les citoyens y les moines , les femmes et les prêtres, les jeunes filles et les vieillards ^ tous devinrent victimes de la rage de l'ennemi , qui ne «uspendait ses coups et i^e reprenait quelque repos que pour recommencer le carnage avec plus de fureur. Sachant qu'un grand nombre de Busses s'étaient réfugiés dans les églises de pierre, les Tatars en brisèrent les portes et trouvèrent
lOO HISTOIRE
partout des trésors , apportés des autres villes moins bien fortifiées. Sans compter les images, les vases précieux ^ ils enlevèrent , au rappoi't des annalistes , dans la caisse du grand prince , chez les boyards et les plus riches marchands, une énorme quantité d'or et d'argent, héritage de leurs pères et de letirs aïeux , fruit de leurs travaux et de leurs épargnes. Peu contens de spolier les églises et de piller les maisons , ces brigands y à l'éternel regret de la postérité , livrèrent aux flammes une multitude de livres anciens et de manuscrits , ravissant ainsi à notre histoire des monumens dignes , sans doute , de notre curiosité.
Nous ne décrirons point toutes leâ horreurs de cette journée si fatale à la Russie. 11 est facile de se les représenter ; de notre temps même , lorsqu'un ennemi pénètre de force dans une ville dont les défenseurs l'ont iriité par une opiniâtre résistance, qui peut surpasser le malheur des habitans ? Les Tatars étaient les mêmes que du temps de Bâti , et si le luxe d'Azof leur avait fait perdre de leur courage , ils avaient encore toute la férocité d'un peuple nomade. Chargés de butin , rassasiés de sang et de carnage , ils mirent le feu à la ville , dont ils sortirent enfin pour aller se reposer dans les campagnes envi-
DE RUSSIE. lOI
ronnantet^ chassant devant eux des bandes de jeunes Busses choisis pour leurs esdaves. a Quels » termes y disent les annalistes contemporains y » pourraient peindre Vétat déplorable où Mos*^ » cou se trouvait alors ! Cette populeuse capi- » taie y tout^ rayonnante de richesses et de gloire, » hélas! un seul Jour a suffi pour anéantir sa: » splendeur I II n^y reste plus que des ruines » fumantes y qu^ une terre couverte de cendres ek » abreuvée de sang y on n^y voit plus que des » cadavres et des églises dépouillées ou d moitié » dévorées par les flammes* Le morne silence » de la mort n^est interrompu que par les dou- » loureux gémissemens de quelques malheureux » couverts de blessures ^ en, proie à ttmtes les » tortures d^une cruelle agonie. ».
L'armée de Tokhtamouisch se dispersa par toute la grande principauté . Vladimir , Zyénigorod , Yourief, Mojaïsk^ Dmitrof , subirent le même sort <|ue Moscou. Les habitans. de Përéiaslavle prirent le parti de se j«tep dans des barques pour se soustraire au fer de l'qnnemî , qui mit le feu à leur ville.. Le brave et audacieux prince Vla^ dimir se trouvait alors , avec sa garde , près de Volok : il fit partir sa mère et sa femme poun Torjek , et se précipita lui-même sur un fort détachement mogbl qu'il défît complètement^
Affliction de Umitii.
102 HISTOIKE
A cette nouvelle , apportée par des fuyards , le khan songea à opérer sa retraite ; il prit cependant Kolomna et repassa l'Oka» C'est alors que le perfide Oleg sentit combien était précaire Tamitié des Tatars , achetée par la plus vile des trahisons. Ces prétendus alliés en agirent dans sa province comme en pays ennemi : ses sujets infortunés forent passés au fil de l'épée ou emmenés en esclavage : leurs champs , leurs maisons furent livrés aux flammes^ et Oleg lui-même ne trouva de salut que dans la fuite. Tokhtamouisch quitta enfin la Russie après avoir fait partir ChiLhomat , son beau-frère , en qualité d'ambassadeur auprès du prince de Souzdal.
Quelle fiit la douleur de Dmitri et de Vladimir, lorsqu'avrivés à Moscou iivec leurs boyards, ils en virent les déplorables ruines ! Lorsqu'on leur eut fait le récit des maux affreux qui avaient désolé la patrie , maux auxquels ils auraient du si peu s'attendre, après la célèbre bataille du Don ! « Nos pères ^ disaient-ils , gui ne triom^ » phèrent point j^es Tatars y nos pères furent » moins malheureux que nous! » En effet, ils l'avaient été beaucoup moins depuis le règne de Kalita, mémorable par la renaissance de Fordre et de la sûreté personnelle en Russie , et les hommes faibles pouvaient accuser Dmitri de
n'avoir point suivi l'exemple de Jean I**. , ou de Siméon , qui avaient regardé la faveur des khans comme la base du salut de la patrie ; mais le grand prince ^ ddnt la conscience était pure devant Dieu et devan); son peuple , n'avait à redouter ni les plaintes de ses contemporains , ni le blâme de la postérité. Malgré sa profonde affliction ^ il rappela toute sa fermeté dans l'espérance de fléchir le ciel par sa grandeur d'âme à supporter ses revers.
11 donna des ordres pour enterrer les mor^ : chaque fossoyeur reçut un rouble pour quatrevingts cadavres , ce qui constitua une somme de trois cents roubles. Il était donc mort dans cette circonstaace vingt-quatre mille habitans , sans compter ceux qui avaient été brûléç ou qui^ pour se sauver , s'étaient jetés dans la rivière. On n'avait pas encore eu le temps d'achever ces tristes cérémonies , lorsque Dmitri envoya les voïévodes pour punir Oleg , auquel il attribuait Exil d'àles succès de Tokhtamouisch et tous les malheurs de la grande principauté. Les infortunés Rézanais devinrent responsables du crime de leur prince. Celui-ci s'enfuit , abandonnant ses Etats à l'armée de Dmitri , altérée de vengeance ; ' Rézan , regardée comme un repaire de perfides , fut détruite de fond en comble^ et les citoyens.
de cette ville furent , ainsi , punis du zèle qu'ils avaient montré pour Oleg. Le second objet des Restaura- soins de Dmitri fut de restaurer Moscou. Le khan MoscoiK n'avait pas eu le temps d'en détruire les murs , non plus que les tours du Kremlin. Bientôt les monceaux de cendres disparurent et firent {dace à de nouveaux édifices : mais il fallut bien du temps encore pour voir la capitale et les autres^ villes prises par les Tatars , peuplées comme par le passé.
Pendant que les églises demandaient de nouveaux prêtres pour remplacer ceux qui avaient r péri sous le fer des Mogols; alors qu'il fallait consacrer de nouveau les temples profanés par les crimes de ces barbares ; consoler et epcourager le peuple par des instructions pastorales , le métropolitain Cyprien résidait paisiblement à Tver. Le grand prince l'envoya chercher par ses boyards j mais il lui fit déclarer qu'il ne voyait en lui qu'un lâche fugitif^ indigne de gouverner l'église ; il rappela en même temps Pjunen de son exil ; il lui confia la métropole de Russie ^ Ficii riri et Cyprien, couvert de honte, le cœur accablé de
jWftropoii- ,
uï(\. tristesse, se retira à Kief, où régnait alors Vladimir, fils d'Olgerd, chrétien de la religion grecque. Telle était la rigueur que Dmitri déployait dans les affaires ecclésiastiques , comme
DE RUSSIE. ro5
un véritable souverain; embrasé d'amour pour la patrie , il voulait que les prêtres fussent les premiers à donner aux citoyens l'exemple de ce noble sentiment. 11 pouvait d'ailleurs avoir à reprocher à Cyprien ses liaisons avec Michel , prince de Tver , qui , malgré ses semiens so lennels; malgré le traité conclu en iSyS, avait montré toute son indifférence pour la Russie , en ^ refusant de s'intéresser à la gloire et aux désastres de la grande principauté de Moscou. Il donna bientôt un libre cours à sa haine invétérée ^'*^"* ^"
prince d«
contre Dmitri : comme s'il eût été heureux des Tw con-
treDmitru
malheurs de Moscou, et dans l'espérance de profiter de la colère de ToLhtamouisch contre le grand prince , il partit pour la horde avec son fils Alexandre , à l'effet d'obtenir les bonnes grâces du khan et d'implorer le secours des Mogols pour détrôner le héros du Don.
11 n'était plus temps de braver le courroux de Tokhtamouisch , et de penser à lui livrer bataille , à une époque où la grande principauté dévastée et le peuple au désespoir , soupiraient également après le repos. Le généreux Dmitri , le cœur brisé de chagrin, combla d'honneurs Karatcha , mourza du khan , envoyé pour lui déclarer que Tokhtamouisch , si terrible dans sa colère, savait pardonner à des coupables repentans-
lo6 HISTOIRE
Le 23 VassiK , fils de Dmîtri , accompagaé de plusieurs Le tiis de boyards , descendit le Volga sur des barques et
horde. arriva a la horde ou il donna au khan tant de témoignages de soumission , que Michel de Tver eut le déplaisir de retourner en Russie sans avoir pu réussir dans aucun de ses projets. Mais la faveur de Tolhtamouisch coûta bien cher à la grande principauté ! Elle vit les tigres de la ^horde parcourir ses provinces sous le nom d'am* bassadeurs , et imposer un tribut onéreux à ses i384. habitans , surtout aux laboureurs. Chaque village^
rcux. compose de deux ou trois maisons , tut impose à un demi-rouble en argent blanc , et les villes à une certaine quantité d'or. Mais ce qui mit le comble à la douleur du grand prince et du peuple , fut d'apprendre que le khan , pour gage de la fidélité des Russes , autant que pour s'assurer le paiement exact du tribut de huit mille roubles, retenait en otages le prince Vassilî, avec les fils du jirince de Kijni-Novgorod et Alexandre de Tver. H semblait, en un mot, que les Russes devaient renoncer à l'idée de l'indépendance , comme à une. chimère. Cependant Dmitri espérait, aussi-bien que ses sujets , que cet esclavage ne serait pas de longue durée , et que les fréquentes secousses qui ébranlaient la horde ^ rendant sa perte inévitable, il profiterait de
la première occasion pour s'affranchir de son odieuse tyrannie.
Ce fut dans cette intention que le grand prince , voulant reconquérir la paix et rétablir Tordre dans ses États , renonça à toute vengeance contre le prince de Tver , et qu'il offrit même son amitié au perfide Oleg. Ce dernier ravageait alors Ko- '^^• lomna , qu'il était venu attaquer à Timproviste , et dont il avait fait mettre aux fers le lieutenant Alexandre Osteï , ainsi que plusieurs autres boyards. Dmitri envoya, contre lui , une armée sous le commandement du prince Vladimir , bien moins pour écraser le prince de Rézan que pour le Caire rentrer en lui-même , sachant qu'il était aimé de ses sujets et que son génie pouvait être utile à la patrie. L'abbé Serge, célèbre par sa piété , s'offrit comme médiateur dans cet te affaire j il alla trouver Oleg , lui parla au nom de la religion et de la Russie , et sut , à tel point, toucher le cœur de ce prince , qu'il conclut avec Dmitri une paix sincère , dont la durée fut garantie par Paix arec le mariage qui se fit en 1387 , de Féodor, fils ^^'
d'Oleg, avec Sophie, fille de Dmitri.
De leur côté, les Novgorodiens fixèrent l'at- Débat» tention du grand prince : en i384 f ces républi- gorod, cains avaient donné à Patrice , prince lithuanien, Orekhof, Kexholm et la moitié de Koporié,
jadis apanage de Narimanthe , son père. Mais cet arrangement ayant indisposé les habitajns de ces provinces , ils excitèrent une sédition dans Novgorod. Tout le quartier slavon^ séduit pac les largesses de Patrice , prit le parti de ce prince dans le palais d'Yaroslaf ; les autres quartiers de la ville se rangèrent du parti opposé au conseil qui fut tenu devant l'église de Ste. -Sophie. On s'arma , et après beaucoup de bruit , de vociférations , on rédigea dififérens articles ou conditions , et Ton convint enfin de donner à Patrice^ au lieu des villes ci-dessus mentionnées , Ladoga ^ Roussa et les rives de la Narva > sans demander l'assentiment du grand prince. Cet événement était de nature à blesser Dmitri , mais il avait encore de plus graves sujets de mécontentement contre Novgorod. Les habitans de cette ville ^ dont le repos avait, pendant dix ans, été respecté par leurs voisins, s'ennuyèrent^ à ce qu'il parait,, de leur inaction et d'une paix si favorable à leurs intérêts commerciaux. Ils s'adonnèrent tout à coup au brigandage , et ^ sous le nom de JS râpes. Gens y ils allaient, par troupes nombreuses , piller les marchands , ravager 4es villes et les villages situés sur les bords du Volga , de la Kama et de la Viatka. Ils s'emparèrent , en i Sy i ^i d'Yaroslavle et de Rostroma j en 1 576 , ils reparu—
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rent une seconde fois^ au nombre de deux mille , sous les murs de cette ville , où commandait alor» le voïévode Plechtcheï. Il y avait dans Kostro* ma cinq mille citoyens bien armés ^ mais le faible Plechtcheï est bientôt tourné par l'ennemi de deux côtés diflerens ; il prend lâchement la fuite et abandonne la place aux brigands , qui ^ pendant huit jours, y do^uint un libre champ à leurs fureurs : ils chargent de fers une grande partie de la population , pillent les maisons , les magasins , et jettent dans le Volga tout ce qu'ils ne peuvent emporter avec eux. De là ils se rendent à Nijni-Novgorod , où ils font prisonniers un grand nombre de Russes , et les vendent ensuite , comme esclaves , à des marchands d'Orient, qui se trouvaient dans la ville de Bulgar. Peu satisfaits encore d'un aussi riche butin, ces aventuriers, commandés par un nommé Procope et par uii attaman de Smolensk, s'avancent le long du Volga , s'approchent de Saraï et ravagent , sans que personne ose leur résister , tout le pays jusqu'à Khazitorokhan ou Astrakhan^ ancienne ville des Khozars. Séduits enfin par les fausses caresses de Saltcheï^ prince tnogol de cette contrée , ils périrent tous victimes de leui«insa-» tiable cupidité.
En 1 579; ^^^ habitansde Viatka exterminèrent.
IIO HISTOIRE
près de Kazan, une autre horde de ces brigands. Les dangers de la patrie , et des ferres continuelles , avaient empêché Dmitri de mettre un frein à cette audace des Novgorodiens : elle s'accrut au point que leur gouvernement alla jusqu'à séquestrer les biens ou les revenus du grand prince lui-même , et qu'en 1 585 , il refusa de reconnaître l'autc^ité judiciaire du métropolitain de Moscou . Le gouverneur , les boyards , les propriétaires et la populace des cinq quartiers de la ville , jurèrent solennellement, en conseil public , que , dans aucun procès du ressort de l'église , ils n'auraient recours au métropolitain , et que ces sortes d'affaires seraient décidées par l'archevêque de Novgorod, selon le droit canon ou code ecclésiastique , par le ppssadcik , le lieutenant et quatre médiateurs , choisis par les deux parties parmi les boyards et les propriétaires. Après avoir, tour à tour, mais en vain , employé les voies de douceur et les menaces , le grand prince , irrité de l'humeur séditieuse des Novgorodiens et de leur désir de se rendre ind^endans de la grande principauté, crut, devoir prendre les armes pour assurer son auto- - rite sur cette célèbre république , et en faire concourir la puissance au bien général de la Russie. i3S6. Vingt -six provinces . envoyèrent leurs guer-
riers se ranger sous les étendards du grand prince. Les habitans même de Vologda , de Bejetsk , sujets de Novgorod , et ceux de Torjek , à l'exception des boyards , prirent le parti de Dmitri. Quelque temps avant les fêtes de Noèl , le grand prince , avec son cousin Vladimir et les autres chefs, sortit de Moscou, sans vouloir donner audience aux ambassadeurs novgorodiens, et, le jour des Rois , il campa à trente verstes du Volkhof , après avoir livré aux flammes plusieurs villages des alentours. L'archevêque de Novgorod , le vieil Alexis , se rendit alors auprès de lui pour le supplier d'publier la faute des Novgorodiens, qui s'offraient de lui payer une somme de huit mille roubles. Instruits du refus du grand prince , les séditieux , ayant à leur tête Patrice et d'autres princes , dont les noms nous sont inconnus , se préparent à la plus vigoureuse résistance ; ils entourent les remparts d'une palissade , mettent le feu aux faubourgs , à vingtquatre monastères des environs et à toutes les maisons situées au-delà du fossé , dans trois quartiers de la ville. Deux fois ils sortent en rase campagne , pour y livrer bataille aux ennemis , mais ils reviennent toujours sans l'y avoir trouvé. Avec une armée assez nombreuse , après le généreux sacrifice de leurs maisons et de leurs
ÏI2 HISTOIRE
églises incendiées par eux , pour mieux défendre la ville, ils essaient encore d'éviter Tefllision du sang , et envoient deux archimandrites , sept prêtres et cinq citoyens , pour demander la paix à Dmitri y au nom des cinq quartiers de la ville. D'un côté, les témoignages d'un repentir sincère et d'une entière soumission ; de l'autre , la fermeté jointe a la modération , leur firent atteindre le but de leurs désirs. Le grand prince consentit à leur accorder la paix , à condition que Novgorod reconnaîtrait sa suzeraineté ; qu'elle lui paierait , tous les ans, le tribut connu sous le nom d'impôt territorial , et qu'elle verserait au trésor du grand prince , huit mille roubles en dédommagement des brigandages si long-temps exercés par ses aventuriers. Les Novgorodiens lui envoyèrent alors trois mille roubles tirés du trésor de Ste. -Sophie j ils expédièrent leurs magistrats dans le pays de la Dvina , pour y rassembler les cinq autres mille : car il était juste que les habitaûs.de cette contrée, qui avaient pris part aux brigandages commis sur les bords du Volga , partageassent également leur punition . Dmitri retourna à Moscou avec gloire et sans avoir perdu aucun de ses soldats , mais il laissa dans les provinces de Novgorod des traces profondes 'oç. lioxreiirs de la ^^nerre. Un grand nombre de
DE RUSSIE. 1 i5
ïnarchands , de laboureurs et de moines furent privés de leurs biens , plusieurs de la liberté ; car , malgré la conclusion de la paix , les Moscovites ne délivrèrent pas tous les prisonniers ; quelques-uns, dépouillés de leurs vêtemens par d'avides soldats, mouraient de iroid dans les forêts et les déserts. Ce malheur ne procura pas même aux Novgorodiens la paix intérieure, puisque le grand prince, satisfait de leur sou-^ mission , ne voulut point leur ôter le droit de choisir leurs magistrats et de décider les affaires d'état, par arrêts du conseil national En i588, les trois quartiers du côté de Ste.- Sophie se révoltèrent contre le possadnik Joseph , par haine pour le quartier du marché , où ce magistrat avait des amis et des défenseurs ; ils restèrent plus de quinze jours sans aucune relation avec ses habilans. Conformément sans doute aux ordres de Dmitri , les Novgorodiens enlevèrent à Patrice, Roussa et Ladoga , et deux ans après ils donnèrent ces deux villes à .un autre prince lithuanien, nommé Lougveni , fils d'Olgerd, afin de s'assurer la protection de ses frères, et pour avoir , en lui , un chef, en cas de* guerre avec les Suédois ou les Allemands.
La Lithuanie se trouvait déjà à cette époque au nombre des pays chrétiens. En 1 386 , Ya-
ÏOME V. 8
Îl4 HISTOIRE
gaïlo (a) , du consentement des seigneurs polo- -naîs, épousa Hedwige , fille unique et héritière de leur dernier roi Louis ; il embrassa la religion catholique , à Cracovie , où il reçut également le titre de roi. Ce fut a cette occasion qu'il Baptême ordonna un baptême universel pour tout son
ocs Li- * ^ ^ *,
iLuaniens. peuple. Afin d'abréger la cérémonie , on rangea les Lithuaniens par groupes , et ils furent ainsi aspergés d'eau bénite par les prêtres, qui les appelaient de quelque nom chrétien. On donnait à une troupe entière le nom de Pierre , à une autre celui de Paul , de Jean , etc. Yagaïlo parcourait les rangs pour expliquer , dans la langue du pays, le symbole des apôtres. Le feu , allumé depuis si long-temps sur l'autel de Perkdun , s'éteignit à jamais dans les murs de Vilna j les bois sacrés furent coupés ou réduits en cendres, et les néophytes célébrèrent la générosité de leur prince , qui leur fit une distribution d'habits de drap blanc , au lieu des peaux d'animaux et des sarraux de toile qu'ils avaient portés jusqu'alors, selon Strikofsky. Cet événement si favorable aux intérêts de la cour de Rome , eut les suites lcs»plus funestes pour la Russie. Yagaïlo, qui jusqu'alors avait protégé la religion grecque , en devint le persécuteur : il défendit tout ma- (a) Ladislas IV , appelé, en français, Jagellon.
rlage etitre les Russes et les catholiques , et fît mourir du dernier supplice deux de ses boyards qui n'avaient point voulu trahir la religion orthodoxe. Heureusement plusieurs princes lithuaniens^ comme Vladimir Olgerdovitch de Kief, ses frères Skirigaïlo et Dmitri, Féodor de Volhynie et d'autres encore , restèrent fidèles à notre église, et devinrent les défenseurs de^urs frères en religion.
Cependant , malgré |a différence des opinions religieuses des parens de Yagaïlo , ils le servirent tous avec zèle , à l'exception d'André Olgerdovitch de Polotsk, fidèle ami du grand prince et des ]\Ioscovites. Pendant qu'il partageait avec Dmitri les dangers et la gloire dans les champs jde Roulikof, Skirigaïlo était resté paisible 50u- ^ verain de Polotsk ; bientôt après , il en fut ignominieusement chassé par les habitans, qui le firent monter sur une jument et le contraignirent à sortir de la ville, en l'accablant d'invectives. Il eut alors recours à Conrad Rodeustein , grand maître de Livonie , avec lequel il .assiégea Polotsk pendant trois mois entiers. Les citoyens firent de vains efforts pour obtenir du secours des Novgorodiens , qu'ils regardaient comme leurs frères; vainement ils^roposèrentau grand roatître de se rendre tributaire^ de l'Ordre ,
Il6 HISTOIRE
s'il voulait tes défendre contre Skirîgaïlo. Les Novgorodiens se contentèrent d'envoyer des ambassadeurs à Yagaïlo , pour l'assurer de leurs dispositions pacifiques , et Conrad Rodenstein répondit : « Je ne trahirai jamais celui pour » qui j'ai sellé mon cheval^ pour qui j'ai tiré » mon épéè. » A la fin ^ le courage des assiégés ( força l'ennemi à lever le sié^e , et André , l'objet 4^3 affections du peuple , reparut bientôt parn>i eux : mais, en i586 , Skirigaïlo , à la tête d'une armée lithuanienne , s'empara de cette ville , y condamna à mott un grand nombre de personnes de distinction et fit prisonnier André lui-même , ^ "*^* ^^'i^ envoya en Pologne , où ce malheureux- fils Cruauté d'Olgcrd éprouva , pendant trois ans, les hopjie Smo- reurs de la plus dure captivité. André avait un fidèle allié dans Sviatoslaf, prince de Stnolensk. Pour venger son ami , celui-ci entra dans le gouvernement actuel de Mohilef, où, comme un autre Bâti , il exerça les plus affreux ravages^dans un pays habité par des Russes. Egorger les hommes lui paraissait une mort trop douce : il imaginait pour eux des tortures vraiment infernales : il poussa la cruauté jusqu'à faire brûler,' étouffer, empaler les femmes et les enfans; et les cris douloureux dç ces innocentes victimes , portaient la joie dans son cœur féroce. Quelque
barbares que fussent alors les lois de la guerre , les annalistes parlent avec horreur de Tinhuma* nité de Svialoslaf ; mais ses cruautc's ne restèrent pas impunies. Son armée , qui assiégeait Mstislavle , jadis propriété de Smolensk , aperçut dans le lointain des drapeaux ennemis. C'était Skirigaïlo et Vitovte , ce jeune héros, fils de Kestouti j s'étanl réconciliés avec Yagaïlo , ils venaient au secours des assiégés. Sviatoslaf se défendit avec le plus grand courage sur les bords de la Vekhre, et , du haut de leurs murailles , les habitans de Mstlslavle furent témoins d'une sanglante bataille qui se termina cependant par le triomphe des Lithuaniens. Sviatoslaf, percé de part en part d'un coup de lance , tomba de cheval et expira quelques momens après. Le prince Jean , soa neveu, perdit également la vie , et seis fils, Gleb et Youri , ainsi qu'un grand nombre de boyards , furent faits prisonniers. Les vainqueurs poursuivirent les Russes jusqu'à Smolensk , dont les habitans furent obligés de se racheter eux et les cadavres des princes qui avaient péri dans le combat. Enfin , après avoir placé la couronne sur la tête de Youri, qui se reconnut tributaire des Lithuaniens , les ennemis quittèrent la, province de ^lolensk et gardèrent en otage l'autre fils de Sviatoslaf.
Îl8 HIStÔIÎîE
Ces évenehiens affligèrent profandémenf le grand prince ; car , en renonçant à Talltance des Lithuaniens, Sviatôslaf avait montré combien il attachait de prix à l'amitié de Dniitri ; il était d'ailleurs , avec André Olgerdovitch , le bouclier de la Moscovie du côté de ses frontières occidentales. Mais Dmitri, qui craignait la Lithuaîiie , redoutait plus encore les Mogols , et il sentit qu^au moment d'une nouvelle rupture avec la horde , il avait trop besoin de ménager Yagailo. D'un autre côté, Vassili, fils du grand prince, après trois ans de captivité à la cour du l^^. fils khan , s'était secrètement enfui en Moldavie , fcVntnkdê auprès du voïévode Pierre , grec de religion , et iahorde. ^^ pouvait rentrer en Russie que par la Pologne et la Lithuanie. Dmitri envoya à sa rencontre plusieurs boyards, en leur recommandant de tout employer auprès de Yagaïlo pour assurer le retour de Vassili. Ces boyards réussirent au gré de leurs désirs , et Vassili arriva heureusement à Moscou , accompagné d'un grand nombre de seigneurs polonais.
Sa fuite de \a horde était probablement l'efTet du dessein qu'avait Dmitri de secouer le joug de Tokhtariiouisch , et d'autres circonstances prouvent de même que telle était son intention. Dmitri Constantinovitch , beau-père du grand
DE RUSSIE. Iig
prîjice ; mourut moine , en i385. Ce prince, ^^''^'^" célèbre pour avoir entouré Niini-Novgorod de NijuiNovmuraiUes de pierres , l'est encore davantage par , son amour pour l'histoire nationale ; car c'est à lui que nous devons la plus ancienne copie des annales de Nestor. Ses fils et leur oncle , Boris de GorodetK , se trouvaient alors à la horde , où ils se disputaient au sujet de leurs apa* nageSé Le khan donna la province de Nijni à l'oncle, et celle de Sojizdal à ses neveux, Siméon et Vassili , à condition , pourtant , que ce dernier resterait en otage à Sarai. Ennuyé de cette captivité , et , après avoir vainement essayé de fuir comme l'avait fait le Cls de Dmitri , Vassili trouva moyen de fléchir Tokhtamouisch , qui le laissa partir pour Gorodetz. Mais cette faveur du khan lui ayant paru insuffisante, au mépris de la volonté de Tokhtamouisch , lui et son frère, Siméon de Souzdal , implorèrent la secours du grand prince. Ils enlevèrent Nijni- Novgorod à leur oncle , et s'engagèrent à servir fidèlement Dmitri dès qu'il le demanderait. Boris resta prince de Gorodetz , sous la dépendance de celui de Moscou , qui, bravant ainsi le khan , semblait provoquer sa vengeance.
Pendant que les Russes de la grande principauté se livraient à l'espérance ou à la crainte
130 itlSTOIRE
Buphne ^'ujie seconde bataille du Don* quel fut leur
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pj and pin- JoulouFCUx étônnemeiit de voir la discorde dé-
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diniir. suiiîr leuFS principaux défenseurs ! Dmitri et Vladimir, ces deux frères , ces deux amis^ brûlant du même amour poiu* la patrie et pour la gloire , amour éprouvé par les mêmes dangers , les mêmes succès et les mêmes revers , avaient paru jusqu'alors inspira par les mêmes sentiniens.
,339. Tout d*un coup Dmitri , mécontent des boyards de Vladimir et de l'attachement que ce dernier leur portait , les fit arrêter et les exila dans différentes villes- Cette action, qui attestait l'autorité du grand prince , pouvait être conforme aux lois de la justice , maàs elle afiligea d'autant plus profondément le peuple , que les Tatârs armaient déjà contre la Russie , où ils venaient de s'enipa-* rer à l'improviste de Péreslavle de Rézan , et que l'union de ses deux premiers défenseurs était le garant le plus sûr du salut de l'empire* Après cet acte de sévérité , l3mitrî s'empressa de satisfaire le désir du peuple et celui de son propre cœur. Le jour de l'Annonciation, un mois après leur rupture , il donna à son coiisia
hevT Tc- le baiser de paix et conclut avec lui un nouveau
conciliîi- . , * - 11- -Il
ûon. traite , pour assurer leur bonne intelligence, li est dit dans ce traité que Vladimir regarderait Dmitri comme son père. V.*^ssili Dmitriévitch
comme son frère aine , Georges Dmîtrîévitch comme son égal y et les plus jeimes fils de Dmitri comme ses frères cadets ; que leur ateitié serait inviolable comme celle de leur père pour Siméon-le-Superbe , et qu'ils devaient se donner mutuellement avis des complots que des gens mal intentionnés poiip:aient former pour les désunir. Les deux ptrties contractantes s'engagent à ne faire de traités avec les autres princes , qu'après un consentement commun. Dmitri né pourra se mêler des affaires de son cousin ^ non plus que Vladimir de celles de la grande principauté ; mais ils s'obligent à juger les procès des Moscfovites , tous les deux de concert > par leurs magistrats , et , en cas de controverse, à avoir recours au tribunal du métropolitain , arbitre dont la décision doit avoir force dé loi aux yeux des princes eux-mêmes. Le grand prince et ses boyards renoncent à toute acquisition de terres dans les apanages de Vladimir, et vice versa. Dans le cas où Dmitri , pour satisfaire aux besoins de l'Etat, mettrait un impôt sur ses boyards feudataires , ceux de Vladimir verseront pareille somme au trésor du grand prince. Les marchands seront exempts du service militaire, etc. Il est dit plus loin que s'il ne plaît point à la Providence de délivrer la
Russie du jong des Mogols , Vladimir s'engage à partager toutes les charges et à payer toujours la douzième partie du tribut qui serait imposé à Dmitri par le kfaan^ Nouvel Ce traité est d'autant plus mémorable qu'il
succès- établit un nouvel ordre de succession à la dignité de grand prince, et qu'il rejette l'ancien, par lequel les neveux devaient la céder à leurs oncles. Au cas où Dmitri viendrait à mourir , Vladimir reconnaît nommément Vassili et ses frères pour les héritiers légitimes de la grande principauté.
Mort dû La réconi^iliation de ces deux princes sem-
pHnce. blait un vrai triomphe pour l'Etat , et le peuple se livrait déjà aux transports de la plus vive allégresse , lorsqu'il se vit inopinément frappé d'un malheur d'autant plus sensible qu'il était plus éloigné de le prévoir. Dmitri avait à peine quarante ans; Sa taîUe colossale, son embonpoint , ses cheveux et sa barbe noirs , ses yeux vifs et brillans, tout, en lui, semblait garantir la force intérieure de son tempérament , et lui promettre une longue carrière , quand la nouvelle se répandit subitement qu'il était dangereusement malade. Afin de tranquilliser le peuple , on lui dit que la maladie venait d'avoir une crise favorable j' mais Dmitri, qui ne se flat-
tait point/ sur sa situation , fit venir les abbés Serge et Sébastien, avec neuf des principaux boyards , et leulp ordonna d'écrire son testament. 11 y déclara son fils aîné, Vassili , héritier de la grande principauté , et désigna a chacun de ses cinq enfans un apanage particulier : à Vassili , Kolomna avec ses dépendances ; à Youri , Zvenigorod et Boussa ; à André, Mojaisk, Vereïa et Kalouga ; à Pierre , Dmitrof ; à Jean , plusieurs bourgs , et à la grande princesse Eudoxic , quelques fiefs avec une partie considérable des revenus de Moscou. Outre les possessions héréditaires, il donna à son second fils, Galitch ; au troisième, Belozersk ; au quatrième, Ouglitch ; villes achetées par Kalita aux anciens princes souverains de ces Etats, etqui jusques-là n'avaient pas encore été entièrement réunies à la principauté de Moscou .
Pendant que les boyards, et le peuple se consolaient par l'espérance du prochain rétablissement de leur prince bien-aimé, l'épouse de Ûmitri mit au monde un sixième fils, qui fut nommé Constantin et . tenu sur les fonts de baptême par Vassili , son frère aîné , et par Marie , douairière du dernier tissiatsky de Moscou. Cependant la maladie devenait tous les jours plus grave, et le prince, sentant sa fin
approcher , témoigna le désir de voir sa femnoTe , qui relevait de couches. Il montra une admirable fermeté durant un long entretien qu'il eut avee elle et avec ses enfans , auxquels il recommanda d'obéir en tout à leur mère , de rester toujours unis , d'aimer la patrie et ses fidèles serviteurs. Les boyards , dans un morne chagrin , se tenaient à l'écart ; il leur ordonna de s'approcher ^ et leur dit : « Illustres témoins de ma naissance » et de ma jeunesse , vous connaissez tous le M fond de mon cœur. C'est avec vous que j^ai » partagé ma couronne , que j'ai triomphé des » ennemis du nom russe. Avec vous j'ai joui » de mon bonheur 'et pleuré dans l'adversité. w Animé du plus sincère attachement pour vous ^ >ï je vous ai, récompensés , chacun selon votre » mérite. Je ne vous ai rien ravi de votre gloire » ni de vos propriétés. J'ai craint de prononcer » la moindre parole qui aurait pu vous offenser. w En un mot , vous ne fûtes point des boyards > » mais des princes de la Russie. Souvenez-vous » donc maintenant de ce que vous m'avez mt » tant de fois : Nous sornihes prêts à mourir » pour toi et pour tes enfans. Servez aujonrïi d'hui avec zèle mon épouse et mes jeunes » fiké » Il leur présenta ensuite Vassili, qui ^'avait encore que dix- sept ans, désigné par lui
pour son successeur : il le be'nit, lut choisit neuf conseillers parmi les seigneurs les plus respectés , et après avoir embrassé son épouse Eudoxie, chacun de ses fils et de ses boyards; aprèsleur avoir dit : Le Dieu de paix soi^ ai^ec vouSfîX mit ses mains en croix sur sa poitrine , et rendit le dernier soupir. Le lendemain il fut enterré '9 mai. dans l'église de St.-Michei archange , et Théognoste, métropolitain de Trébisonde, qui se trouvait alors à Moscou , en qualité de voyageur , célébra les funérailles , avec quelques évoques et le vénérable abbé Serge.
11 est impossible , disent les annalistes , de c^i^ière peindre la profonde tristesse des Russes dans <^*^^"*'"cette circonstance. Les sanglots et les gémissemens retentirent long-temps dans le palais et dans les rues ; car , si Ton en excepte Monomaque et Alexandre Nevsky, aucun des dèscendans d'Yaroslaf-le- Grand ne fut chéri du peuple et des boyards comme Dmitri. 11 s'était fait adorer par sa grandeur d'âme , sa bonté , soai amour pour la justice et pour la gloire de sa patrie. Elevé au milieu des périls et du bruit des (Combats, il n'avait étudié aucune des sciences qu'on puise dans les livres ^ mais il connaissait là Russie en profond politique. La seule force de son génie et de son caractère lui mérita le surnom
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à'aigle au uol audacieux dans les affaires de l'Etat. Ù savait par ses discours , et plus encore par son exemple , embraser du feu du courage le cœur de ses guerriers; et bien qu'ayant nar turellement la douceur d'un enfant, il savait punir le crime avec sévérité. Ses contemporains admii'aîent surtout sa modestie dans la bonne fortune. Où trouver dans les temps anciens on modernes une victoire plus glorieuse que celle du Don , où chaque Russe défendait la cause de sa patrie et des siens ? Cependant Dmitri , comblé d'éloges par son peuple reconnaissant, bais-saît modestement les yeux, élevant son cœur vers le Dieu des armées. Chaste dans les plaisirs légitimes de l'amour conjugal, il conserva jusqu'à la fin de ses jours la pudeur d'une vierge; et miimé des mêmes sentimens de piété que Mpnomaque, iPallait tous les jours à l'église, communiait toutesles semaines du grand carême, et portait un cilice sur sa chair. Une voulut pourtant pas jcnourir moine , à l'exemple de ses prédécesseurs, car il pensait que quelques jours ou quelques heures, passés dans la vie monastique, ne sauvent point une âme , et qu'il est plus convenable à un prince de mourir sur le trôpe que dans une cellule.
C'est ainsi que les chroniques nous tracent le
noble caractère de ce prince , et lui donnent le titre glorieux de premier vainqueur des Tatars ; ^lles ne lui reprochent pas niencie d'avoir laissé Tolihtamouisch ravager la grande principauté, par sa lenteur à rassembler une puissante armée , et d'avoir ainsi prolongé l'esclavage de la Russie jusqu'au règne de son arrière petit - fils. Dmitri commit, à ce qu'il paraît, une autre faute , en lïe profitant point de l'occasion qui s'offrait à lui de réunir Rézan et Tver à la principauté de Moscou. En cela il faisait preuve de désintéressement ; mais les vertus d'un prince ne sont telles que lorsqu'elles s'accordent avec le bien , le repos et la sûreté de ses Etats. S'il ne bannit pas le prince de Tver, beau-frère d'OIgerd , ce fut peut-être pour ne point irriter les Lithuaniens , et il pardonna au perfide Oleg , parce qu'il croyait ce prince , actif et chéri de ses sujets , plus en état que les lièutenans moscovites, de faire respecter les frontières sudouest delà Russie, dans le cas ou ils se réconcilieraient sincèrement pour le bien de la patrie. Dmitri n'ajouta à la Moscovie que la Mechtchéra , qu'il avait achetée ; et , satisfait d'avoir soumis les princes d'Yaroslavle , il ne voulut point leur ôter leurs apanages, se réservant le droit d'y prescrire dès lois.
t28 ttïSTOtRÊ
Fonda- Le rèfifne de Dmitrl fut encore signale par la
imns de , . , 'm ^ -ir • i i
villes et de fondation des villes de Kourmouich et de Ser- »<•«. poukhof ; la première , en i Sy.a , par Boris Cons*
tantinovitch ; la seconde , en iS^S , par le prince Vladimir Andrëïévîtch , qui , pour y attirer des habitans , accorda aUx colons de grands avantages et privilèges. Il l'entoura de murs de bois de chêne , et y laissa pour lieutenant son boyard Jacques Novossilts. Les Novgorodiens posèrent aussi sur la Louga les fondemens d'une forteresse en pierres, nommée Yam (aujourd'hui Yàmbôurg ) , qi^'ils achevèrent en trente-trois jours. En iSSy , ils remplacèrent par des murs en briques, les enceintes de bois qui avaient jusques-là entouré Porkhof. Les célèbres monastères de Tchoudof,d'Andronief et de Siméon, à Moscou ; celui de Vouissotsk , près de Serpoukhof , et d'autres encore sont aussi des monumens du règne de Dmitri. Les deux derniers furent fondés par S. Serge de Radonège , et les premiers par' le métropolitain Alexis , qui enrichit le couvent de Tchoudof de vases d'or , et le dota des revenus de plusieurs villages , pêches ,' etc. Il ordonna , dans son testament , d'enterrer son corps dans ce cloître. Théodore, abbé du monastère de St.-Siméon , et neveu de Serge, homme distingué par son esprit et ses
connaissances, fît plusieurs fois le v.oyage de Constantinopjie. Il y fut créé archimandrite j et reçut , du patriarche Nile ^ la permission de donner à son couTent le nom de patriarchal, ^de le regarder comme indépendant de la oiétropple de Russie. Conformément au désir du prince Vladimir Andréjiévitch , sojn ami , S. Serge choisit «n superbe emplacement a deux verstes de Serpoukhof , et y po^a , de ses propres mains ^ les fondemens du mobastère de Vouissotsk , où il laissa 9 en qualité d'abbé, un de ses disciples , nommé Athanase ; n^ais celui-ci , mécontent -de l'ex^il du métropolitain Cyprien , s'expatria pour toujours et se retira à Constantiuople*
Les affaires de Téelise , alors très-importantes , ^F^'^^"^ n'ocGupaient pas moins le grand prince, que le;s ^"*^*affaires politiques. Il n'avait pardonpé à Pimen que pour mortifier Cyprien ; mais compfie ij ne pouvait avoir pour le premier, ni estime, ni. amitié, son projet était de donner à l'église xm plus respectable pasteur. Nous avons parlé, plus hai^t de révêque Denis, ennemi de Mitai. Ce pp3at, parti secrètement pour Constantinofde , y^gna l'affection du patriarche et revint en Rus^ç^ayec le titre d'archevêque de Spuzdal, idtj. ,Nijnv- Novgorod et de Gorodetz. A force d'aff^ilité et d'actes de bienfaisance , Denis parvint à se