Tome IX. i
a HISTOIRE
du livre dei Degrés. — - Introduction de l'imprimerie. — Édition de la Bible à Ostrog. — ArcheYéché de Polotsk. — Mitre blanche des métropolitains. — Athanase est sacfé métropolitain.
1660 — IM ou s touchons à une révolution terrible dans
Chan- Vàme du tzar et dans le sort tle FEmpire. caractère^ Lcs Russcs et les étrangers qui se trouvaient alors à Moscou s'accordent à représenter ce jeune monarque , âgé de trente îmis , comme le modèle des souverains; religieux, sage, zélé pour la gloire, pour le bonheur de ses États. Les premiers s'expriment ainsi à son sujet : « Toute la » sollicitude de Jean se porte à se conserver par » devant le Seigneur. Dans le temple ou dans » une pieuse retraite , au conseil des boyards, » comme au milieu du peuple, il n'exprime » qu'un sentiment : Puissé^je régner ainsi que » le Très - Haut Va prescrit à ses oints i^éri- » tables! Une justice impartiale, la sûreté pu- , )) blique et particulière, l'intégrité des États » confiés à sa puissance , le triomphe de la re- » ligion, la liberté des chrétiens, tels sont les » objets qui occupent sans cesse sa pensée. Sur- » chargé d'occupations, il ne connaît d'autres » délassemens que le caln^ de la conscience , » que la satisfaction de remplir ses devpirs J il » dédaigne les amustmens ordinaires des prin-
» ces. Affable envers les grands et le peuple^ il i56o — » est animé d'un amour égal pour tous ses su- » jets, qu'il sait récompenser selon leur mérite; » bannissant la misère par sa générosité^ dé- » truisant le vice par le bon exemple ; ce prince, » enfant de Dieu, veut , au j our du j ugement der- » nier, entendre ces paroles délicieuses : Tu es le y) roi de vérité. Il veut pouvoir répondre , pénétré » de joie et d'attendrissement : Me voici avéo le » peuple que tu m^ as donné I » Les observateurs étrangers, les Anglais qui, à cette époque, exerçaient le commerce en Russie , lui accordent de semblables éloges. « Jean, écrivent-ils, a éclipsé » ses ancêtres et par sa puissance et par ses ver- » tus. Il a beaucoup d'ennemis, mais il sait les » dompter. La Lithuanie , la Pologne , la Suède , » le Danemark, la Livonie, la Crimée, les No- » gaïs, tremblent au nom de Russes. 11 est d'une » affabilité , d'une prévenance admirable envers » ses sujets, avec lesquels il aime à s'entretenir. » Souvent il leur donne des festins dans son pa- » lais. Cependant, il sait commander en maître. » Il dit à un boyard allez ^ et le boyard court. » Lui arrive-t-il de témoigner du mécontenfe- )) ment à un courtisan ; celui-ci , désespéré , se » cache , se désole en secret , laisse croître ses >y cheveux, en signe de chagrin, jusqu'à ce que
ï56o— » le tzaw ait dai^o^ lui accorder son pardon. » En un mot, il n'existe- point en Europe de su- » jets plus dévoués à l^ur souverain que les » Russes. Us le craignent et le chérissent à la » fois. Toujours prêt à écouter leurs plaintes, » à en détruire les causes, Jean voit tout, dé- » cide tout par lui-même j il ne redoute point » l'ennui inséparable des affaires; peu sensible » au divertissement de la chasse^ aux charmes » de la musique, deux pensées Fabsorbent unii) quement : servir Dieu , et terrasser les enne- » mis de la Russie (i)- »
Peut-ou comprendre par quelle fatalité, un n»marque cMri, adoré, a pu, d'un si haut degré de vertu, de splendeur et de gloire, se précipiter dans les horreurs de la tyrannie? Cest malheu* reusement une cruelle vérité ! Les preuves du bien et du mal sont également authentiques et également irrécusables; il ne nous restequ'à pi'ésenter, dans toutes ses phasesycetiaiexplicablephénomène.
Ce n'est point à l'histoire à décider la question relative au libre arbitre des humains ; mais, dans le jugement qu'elle porte sur les actions et les caractères, en supposant l'existence de cette faculté, elle explique les unes et les autres , d'abord par les dispositions naturelles des hommes, ensuite par les circonstances ou par là puissance
des objets qui agissent sur leur âme, Jean était i56o ne' avec des passions ardentes*^ avec une imagination forte , un esprit plus brillant encore que solide. Une éducation vicieuse ayant altéré ses inclinations naturelles^ la religion seule lui avait oflfert un moyen de se corriger j car les plus audacieux corrupteurs des princes n'osaient point alors attaquer ce sentiment sacré : de vertueuj amis de là patHe avaient réussi , dans des circonstances extraordinaires^ à toucher^ à subjuguer son âme , en profitant de ses propres et salutaires terreurs; ils avaient arraché ses pre^ miers ans aux pièges de la volupté^ et, à l'aide^ de la pieuse, de la douce Ânastasie^ ils l'avaient mis sur le chemin de la vertu. Les funestes suites de la maladie de Jean avaient rompu cette belle union , affaibli le pouvoir de l'amitié , en un mot, préparé un changement de caractère. Le tzar venait d'atteindre l'âge viril : l'esprit, en se déployant, donne un' plus grand essor aux passions, et l'amour^propre agit, dès lors, avec plus d'empire , avec plus de force encore que dans la première jeunesse. Si la confiance du prince dans la sagesse de ses instituteurs n'était point diminuée , celle qu'il mettait dans ses propres moyens s'était accrue : reconnaissant de leurs conseils éclairés, le monarque cessa d'éprouver le besoin
i56i^"" d'être guide plus long-temps, et le fardeau de la contrainte lui devint d'autant plus lourd, que, suivant leur ancienne coutume , ils lui parlaient sur toutes choses avec hardiesse et résolution , incapables qu'ils étaient de flatter ses faiblesses. Cette franchise lui paraissait inconvenante y injurieuse pour un souverain. Par exemple, AdasçhefF et Sylvestre n'avaient point approuvé la guerre de Liyonie , pensant qu'il fallait , avant de l'entreprendre, détruire les infidèles, les barbares ennemis du Christ et de la Russie; ils ajoutaient que les L^vonien*, malgré la différence de confession , étaient cependant chrétiens , et ne menaçaient l'État d'aucun danger : Dieu^ disaient-ils, ne bénit que les guerres justes y indispensables pour la défense et la liberté des Empires. La cour était remplie de gens dévoués à ces deux favoris; mais ils étaient détestés des frères de la tzarine , ainsi que d'une foule de ces envieux, ennemis déclarés de toute supériorité , dont la dangereuse activité sait profiter du temps et des circonstances. Ceux-ci pénétrèrent les dispositions de Jean , et lui insinuèrent qu' Adascheff et Sylvestre étaient de rusés hypocrites , qui , tout en prêchant les vertus célestes, n'aspiraient qu'aux biens de ce monde ; qu'élevés devant le trône , ils cachaient le tzar aux yeux du peuple ,
I>E BUSSIE,
afin de s'approprier la ^oire et le succès de son t65o.-règne^ auxquels ils mettaient en même temps des obstacles^ en conseillant à leur maître la modération dans la bonne fortune y comme s'ils craignaient que trop de gloire ne lui donnât le sentiment de sa grandeur^ et ne ytnt contrarier leur ambition. « Quels sont ^ disaient -ils ^ ces » hommes assez téméraires pour dicter des lois >j à un prince grand et sage j qui, non-seulement ju s'ingèrent dans l'administration de l'État, » mais jusque dans ses affaires domestiques, » jusque dans sa manière de vivre, et osent lui » prescrire des règles de conduite envers son D épouse ; qui lui mesurent le boire et le man- » ger? » En effet. Sylvestre, directeur de la conscience de Jean , avait toujours exigé de lui la sobriété , la modération dans les plaisirs des sens; et le jeune monarque, trop enclin à s'y abandonner, était loin d'imposer silence à la calomnie, car, déjà fatigué des sévères leçons de ses amis , il voulait devenir son maître : il ne songeait point encore à abandonner la vertu ; il désirait seulement secouer le joug de ses coh-^ seillers , et prouver qu'il pouvait se passer de leurs avis. Quelquefois son impétuosité naturelle se manifestait par des paroles indiscrètes ou des menaces. On écrit que, peu après la prise de
i56)^— Kazan. irrité coat*^ un voïévode, il dit aux
ïi56i.. ;
grands dç la cour, avee l'accent de la colère : ' « Maintenant /e ne pous crains plus ! » Cepen^ dant ^ la générosité cUmt il avait fiiit prciuve après sa maladie ^ avait dissipé toutes les in<juiétudes. Treize années , 1^ plus belles de sa vie^ passées daçs l'accomplissen^ent fidèle des devoirs sacrés d'un souverain > semblaient étte le gage d'un invariable amour du bie^ : malgré le refroidissement des sentimens du tzar pour ses j&^^voris ^ il n'avait pourtant pas chaixgé ouvertement de tprincipes. La décence régnait encore dans le palais du Kremlin; W zèle et une noble firan^ chise étaient encore l'âme du conseil. Seulement, dans les affaires oii la vérité, le bon droit n'étaitnt pas évidens, et laissc^ent quelques doutes, Jean se plaisait h contredire ses ministres. Les choses se passèrent de la sorte jusfqu'aitprin-temps de l'année 1 56a.
A cette époque, la froideur du taar envers Adascbeff et Sylvestre se manifesta d'une manière si positive , que tous les deujs reconnurent la nécessité de s'éloigner de la cour. Le premier , qui avait occupé jusqu'alors la place la plus in^portante au conseil;, qu'on avait toujours employé daps les négociations avec les puissances de l'Europe , voulut encore rendre à son souve*
rain des services d'une autre nature ; il accepta ^i56o le rang de voïévode, et partit pour la Livonie : quant à Sylvestre , ajprès avoir donné sa baiëdiction au jeune monarque^ il se retira dans la solitude d'un monast^e. Cette retraite / source de chagrin pour leurs amis^ laissait triompher leurs ennemis^ qui exaltaient la sagesse du tzar et lui disaient : « C^est maintenant que poua éêe/t » véritableînent âom^rmn , véntablefnent Voint » du S^gneur. Seul vous gouvernez votr^pays * V voua avez ouveri les yeux^ et votre regard w plane en liberté sur tout votre Empire. » Cependant^ lès Êivoris renversés leur parurent dangereux encore 9 même dans l'exil. Malgré sa dis* grâce, ÂdaschefF était généralement honforé dans l'armée; les habitansdè la Livonie avaient p<fur lui la plus grande considération : tout rendait hommage à ses qualités et à ses talens. Sylvestre, dans son humble retraite, bnllait également de l'éclat des vertus chrétiennes ; les moines l'admiraient comme un modèle de piété, de douceur et de charité. Le tzar pouvait apprendre ces détails, céder au repentir et rappeler les exilés : on résolut donc de combler la mesure d'iniquité , et de rendre le monarque si injuste , si coupable entvers ces deux hommes , qu'une réconciliation sincère devint désormais impossible entre eux.
lO HISTOIRE
i56o^ Là mort^de la tzariue favorisa ces odieux pro-
jets. Calomnie Jean ëtaîtabsorbé dans sa douleur : soit regrets ASheff ve'ritablfes,.soit seulement pour plaire au motrc. ^ ^^' narque désolé , tout ce qui « l'entourait versait des larmes; au milieu de ces pleurs., sous le masque du zèle , sous l'apparence d'une affection que semblait effrayer la découverte d'un forfait inoui f on vit éclater la plus noire des calomnies. « Prince , ditron à Jean , vous êtes désespéré ; » la Russie entière partage votre douleur et deux » moqstres triomphent I Oui , la vertueuse Anas- » tasie vous^ a été ravie par Sylvestre et Adas- » che|f , ses ennemis secrets, tous deux magi- » ciens; car, sans le secours de la magie, corn- » ment auraient -ils pu maîtriser * votre âmé » pendant si longtemps ? » On fournit des preuves insuffisantes aux yeux mêmes des plus crédules; mais le tzar savait que, depuis sa maladie, Anastasie avait manifesté de Féloignement pour Sylvestre et Adascheff : il était persuadé que ceux-ci n'avaient pas aimé cette princesse, et il prêta l'oreille à la calomnie , songeant peut-être à justifier leur disgrâce, sinon par d'irrévocables témoignages d'un prétendu crime , du moins par la manifestation de ses soupçons : instruits de cette accusation, les exilés écrivirent au tzar
pour lui demander à être juges et confrontés a\ec '^g"" leurs accusateurs ; ce n'était pas là le projet de ceux-<HL ; ils représentèrent à Jean que ifenimeux comme des basilics ils pourraient^ d'un regard^ Tensorceler de nouveau ; que chéris du peuple , de l'armée , de tous les citoyens, ils exciteraient des troubles, et que la crainte fermerait la bouche aux délateurs : en conséquence , le mo* narque ordonna de juget» les accusés par contumace. Le métropolitain, les évêques, les boyards, un grand nombre de fonctionnaires ecclésiastiques et civils se rassemblèrent à cet effet au palais. Au nombre des juges, se trouvaient VassianBessky et Missaïl Soukin, moines artificieux, principaux ennemis de Sylvestre ; on fit lecture d'une série d'accusations , dont le tzar lui-même rend compte dans une lettre au prince André Kourbsky. « Pour le salut de mon âme, lui dit- » il, j'avais attaché à ma personne le prêtre » Sylvestre, dans l'espoir que , par son caractère » et son mérite , il pourrait me guider au bien; » mais cet homme rusé et hypocrite, dont la » douce éloquence est parvenue à me séduire, » n'a pensé qu'aux grandeurs de ce monde; il » s'est associé à Adascheff pour gouverner l'Etat » au nom d'un souverain qu'ils méprisaient. » Ils ont réveillé l'esprit d'insubordination pann i
12 HISTaiRE
i56o— )) les boyards^ distribué les yilles et les domaî- » nés à leurs partisans^ introduit des gens de » leur choix dans le conseil^ donné tous les em- » plois à leurs créatures. Je fus esclaye sur le )t trône. Pourrais-je jamais décrire tout ce que » j'ai souffert dans ces jours de honte et d'hu- » miliati<m? Avec une poignée de soldats ^ on » les a TUS traîner leur monarque comme un » captif, à travers un pays ennemi ( celui de » Kazan)/ sans égard .pour sa santé 5 sans s'oc- » cuper des périls dont ses jours étaient mena- » ces; ik inventaient de puérils sujets d'époui- » vante ponr jeter la terreur dans mon âme ; ils » voulaient me rendre supérieur à la nature » humaine , s'opposaient à ma volonté de visiter » les saints ^monastères et de châtier les Aile- » mands. A ces crimes , ils ont joint la perfidie; » lorsque j'étais au lit de la mort, n'ont-ils pas » voulu, traîtres à leur conscience et à leurs » sermens, choisir un autre tzai*, à l'exlusion de » mon fils? Loin d'être attendris, ou corrigés » par notre grandeur d'âme , comment l'ont-ils >\ reconnue, ces cœurs durs et cruels ? Par de » nouveaux outrages ! Us ont détesté , calomnié » la tzarine Anastàsie, et se sont toujours mon- » très les amis du prince Wladimir. D'après ces » motifs , est-il donc étonnant qu'à la £>rce de
DI lUSSlK. l5
» l'âge, je me sois décide à me montrer en ^^ » homme, à secouer le joug imposé à mes États )) par un prêtre artificieux et par Alexis , mon » ingrat serviteur? etc., etc. » Il est digne de remarque que Jean ne leur reproche point la mort d'Anastasio^ et que son silence à cet égard atteste la fausseté de cette absurde accusation.
Tons les autres gri^s sont ou douteux ou déraisonnables dans la bouche d^un moparque de trente ans, qui, par Faveude son esclavage prétendu, dévoilerait le secret de sa déplorable fàibksse. Sans doute Adascheff et Sylvestre, partageant les erreurs de l'humanité > avaient pu se laisser aveugler par l'ambition ; mais Jean leur a cédé , par cette accusation indiscrète, la gloire d'un des plus beaux règnes de notre histoire. Nous verrons bientôt comment il gouverna sans leur secojirs; d'ailleurs^ s'il est vrai que depuis i547 jusqu'en i56o^ la Russie fut administrée par les faiporis de Jean y au lieu de Vé^^te par luimême , il eût été à smihaiter pour le bonheur du tzar et^de ses sujets , que ces hommes vertueux n'abandonnassent point le timon de PËtat; car mieux vuui encore être ibrcé à faire le bien que d'errer le mal de franc arbitre. Il est beaucoup plus'vraisembèable cpie, pour leurdom^er des \ar\Syit&n secakimnie lui-même; tout annonce
l4 HISTOIRE
i56o-- qu'il aimait sincèrement la vertu, dont il avait goûte les' charme$5 mais qu^enfin, emporte par ses passions^ comprimées jusqu'alors et non pas déracinées, il oublia les principes de cette générosité que lui avaient inspirée ses sages instituteurs. En effet, n'est-il pas plus facile de chan- ' ger que de se contraindre si long-temps , surtout pour un monarque absolu , qui , d'un seul mot , pouvait à chaque instant briser celte chaîne supposée? Adascheff, au milieu du conseil, n'avait point , il est vrai , approuvé la guerre de Livonie; néanmoins, comme sujet, comme ministre, comme guerrier, il était l'âme de cette expédition et servait à Jean d'instrument actif pour y obtenir des succès. Ainsi, le monarque jouissait donc de toute soii autorité : il commandait , et , en dépit de ses plaintes , il n'était point l'esclave de ces favoris. ^
Après la lecture du procès-verbal qui contenait les crimes d'Adascheff et de Sylvestre, plusieurs des juges déclarèrent que ces scélérats étaient convaincus et devaient être condamnés ; d'autres, les yeux baissés, gardèrent le silence. Alors, le vénérable métropolitain Macaire, à qui son grand âge et la dignité de chef de l'Église imposaient l'obligation de déclarer la vérité , fit sentir au tzar qu'il était nécessaire d'appeler et
DE RUSSIE» l5
d'écouter les accusés : tQus les membres du con- iSS» —
seil qui restaient encore fidèles à leur conscience furent de cet aYis> mais la troupe inique ^ pour ' nous servir de l'expression de Kourbsky, s'y opposa formellement 5 soutenant que des hommes condamnés dans l'opinion d^un prince^ souverainement bon et juste ^ ne pouvaient alléguer aucune justification valable; que leur présenee et leurs intrigues étaient également à craindre ; « le repos du tzar , disait-on^ celui de la patrie )i exigent que l'on prononce sans délai sur cette » importante affaire : » en conséquence, les accusés furent déclarés coupables. Il ne s'agissait Exîi de
11/ . 1 . 1 Sjlvcilre,
plus que de déterminer la peine, et le monarque, voulant encore faire preuve de clémence, consentit à la mitiger : il exila Sylvestre au monastère isolé de Solovetsky , dans unç île sauvage de la mer Blanche : Adascheff reçut la défense de sortir de Fellin , nouvelle conquête à laquelle il avait contribué par ses talens et ses dispositions militaires ; la fermeté , le calme de ce grand homme désespérant ses odieux persécuteurs, il fut renfermé à Dorpat, où la -fièvre l'emporta au bout de deux mois. A la nouvelle MortcTA-
1 , , . 1 . . dascheff.
de sa mort, ses ennemis, ivres de joie , annoncèrent au tzar ^que ce traitrey succombant à ses T;emords ^ a^ était empoisonné..., A jamais
l6 HISTOIRE
i56o^ immortel dans nos animles , l'honneur de son
temps et de rhumanité , cet illustre âiTori parut avec les vertus du tzar et disparut avec elles!... Phénomène étonnant dans ce siècle^ il ne sau^ rait être expliqué que par cette puissance d'une vc^cmté forte pour le bîen^ dcmt l'inspiration divine sait éclairer l'esprit au milieu des ténèbres de l'ignorance et qui ^ bien plus sûrement que les lumières de la science^ conduit les hommes à la véritable grandeur. Adascheff de-* vait quelque aisance à la Êiveur de Jean ; mais il ne connaissait d'autre luxe que celui de la bienfaisance : il nourrissait les pauvres et soignait dans sa maison un grand n^nbre d'incu*^ râbles ^ accomplissant avec zèle les devoirs d'un vrai chrétien et se souvenant toujours des mi-^ sères humaines.
Commen- Tel fut le comimeucement d'un mal dont lc& la tyran- suitcs ne tardèrent pas à se développer. Les deux grands mobiles du règne iPortuné de Jean étaient détruits; toutefois^ les amis et les principes d'A^ dascheff existaient encore. Après avoir cou-* sommé sa perte ^ il fallait détruire cet esprit dangereux aux calomniateurs de la vertu ^ coi^traire au souverain lui-même dans ces nouvelles circonstances. On exigea des boyards^ ainsi que de tou$ les seigneurs , le serment d'abandonner
le prli des exiles, et de rester fidèles au tzar, i56o — Les uns le prêtèrent, avec joie,, lés autres a regret, prévoyant quelles en seraient les conséquences. Tout ce qui, auparavant ,* avait passé pour mérite et pour moyen de plaire au souverain, devint dès lors condamnable , comme souvenir d'Adascheff et de Sylvestre, a Eh quoi I M pleure rez-pous éternellement votre épouse? di- » sait-on à Jean; i^ousten trouverez une autre { » aussi belle : songez que V excès du chagrin \ » peut nuite à votre précieuse santé* Dieu et ^ » votre peuple exigent que^ dans un malheur » terrestre , vous cherchiez aussi des consola^ » tions terrestres. » Jean avait sincèrement aimé la tzarine , mais il avait dans le caractère une légèreté incompatible avec les profondes impressions de la douleur. Il écouta sans colère la voix de ses consolateurs , et huit jours après la mort d' Anastasie , le métropolitain , les évêques et les boyards lui proposèrent solennellement de chercher une nouvelle épouse. On voit que, dstbs ce siècle, les convenances n'étaient point rigoureusement observées. Après avoir distribué aux églises et aux pauvres. quelques milliers de roubles en mémoire d'Anastasie , le tzar envoya de riches aumônes à Jérusalem et en Grèce ; ensuite il déclara , le 1 8 août ^ qu'il Tome IX. Oi
l8 HISTOIRE • *
i56o— était dans l'intention de demander en mariase i56i. , , . T ,
la speurdu roi de Pologne.
Aussitôt le deuil cessa au palais. Â de joyeu^ ses conversations succédèrent de brillaus fes-* tins, qui servirent à distraire le monarque. On se disait que le vin réjouit le cœur ; l'antique sobriété devint un sujet de raillerie, et Fon traita le jeûne d^hypocrisie. Bientôt le palais sembla trop resserré pour ces bruyantes assemblées : le jeune tzarévitsch Youri , frère de Jean , et Alexandre, prince de Kazan, furedt transférés dans des maisons particulières. Tous les jours on inventait de nouveaux divertissemens , de nouveaux jeux, ou la gravité, la tempérance , la décence même paraissaient ridicules et déplacées. Il âe trouvait encore un grand nombre de boyards et de seigneurs qui n'avaient pu soudainement changer d'usage ; ils assistaient avec un front sévère à ces banquets somptueux, et repoussaient la coupe eu soupirant. On les accablait aussitôt de railleries et d'humiliations ; on Nouveaux leur vcrsàit le vin sur la tête. Parmi fes nouveaux favoris du tzar on remarquait surtout le boyard Alexis BasmanofF ; son fils , Féodor , grand échanson ; les princes Viazemsky et Griaznoy ; Maluta SkouratoffBelsky, prêts à 4out faire pour assouvir leur anpibitionr Cachés, jusque-là.
DE RUSSIE. IQ
SOUS le masque de rhonnêteté dans la foule des isso— courtisans ordinaires , ils s'avancèrent alors sur ^ '* la scène^ et^ par la sympathie du mal^ ils s'insinuèrent dans Famé de Jean^ qui aimait en eux « une certaine le'gèreté d'esprit , une gaîté feinte^ un zèle empresse' à exciter , à prévenir ses désirs ; ils oubliaient qu'il est des praicipes propres à retenir et les princes et leurs courtisans , à modifier les volontés des premiers, à diriger les autres dans l'exécution de ces volontés • Les anciens amis de Jean aimaient le souverain et la vertu : les nouveaux ne songeaient qu'à l'homme et n'en paraissaient que plus aimables. Ils s'entendirent avec deux ou trois moines^ maîtres de la confiance de Jean , hommes fins et rusés , auxquels il fut enjoint de rassurer, par une doctrine complaisante , la conscience alarmée du monarque, et de justifier, pour ainsi dire, par leur présence le désordre de ces bruyans festins. Kourbsky désigne entre autres Levky , archimandrite de TschoudofF, comme le principal complaisant du tzar. Le sentier du vice est glissant ! Passionné pour les femmes , échauffé par le vin, Jean oublia la continence; et, en atten^ dant la nouvelle épouse qui devait être l'objet d'un amour constant et unique , il se livra au . Ubertinarge. Le voile du mystère est transparaît
i56o^ pour les i^iblesses d'uB prince : chacun i^ frappe de stupeur, se demandait par quelle funeste influence, un monarque, cite' jusqu'alors^commeun modèle de tempérance et de chasteté, s'abaissait j usqu'à la dissolution .
Ce malheur bien grand, sans doute, en pro^ duisit un pms terrible encore. Les corrupteurs du prince lui faisaient remarquer la tristesse peinte sur la physionomie des respectables boyards : « poilày disaient-ils, vos ennemis: au » mépris du serment qu^ils vous ont prêtée ils » vivent à la manière d^Adascheff^ ils sèment » des bruits funestes pour agiter les esprits y ils >) regrettent V ancienne insubordination^ » Le venin de ces calomnies empoisonûa le cœur du tzar, déjà bourrelé par le sentiment de ses erreurs ; son regard devint sombre , des parole^ menaçantes s'échappaient de sa bouche : prêtant aux boyards de coupables intentions , les accusant de perfidie, d'un attachem^it opiniâtre à Todieuse mémoire de prétendus traîtres , il résolut de se venger d'eux, et devint un tyran, si épouvantable qu'à peine on en trouverait un semblable dans les Annales de Tacite ! • . . i Sans doute son âme , naguère sensible à la vertu , ne devint pas instantanément féroce : ainsi que le bien , le mal a ses nuanoes et ses degrés ; mais
les annalistes n'ont point sondé son cœur^ ils 1660 — n'ont pu assister à la luttQ de la conscience contre de coupables passions ; ils n'ont vu que des ac-r ' tions horribles^ et ils nomment la tyrannie de J^n une inexplicable tempête, vomie par les enfers pour troubler et déchirer lu Russie. ...
Cette tyrannie commença par une persécu-r tion contre tous les paren;s. d' Adascheff ; ils fu-^ rent privés de leurs biens et relégués dans des régions lointaines. Le peuple déplorait le sort de ces innocens : il maudissait les flatteurs ^ les nou^ veaux conseillers du prince, et le tzar irrité voulut étouffer le mécontentement général par la terreur. Il y avait alors à Moscou une femme de condition, nommée Marie, célèbre par la pratique des vertus chrétiennes, autant que par son amitié pour Adascheff. On l'accusa de haïr le tzar et de vouloir le faire périr par ses enchantemens : elle fut punie de mort , avec ses Premiers | cinq fils et un grand nombre d'autres personnes ^^^"^ *^**' ^ accusées du même crime; de ce nombre étaient le grand officier Daniel Adascheff, frère d'Alexis, célèbre par ses exploits guerriers , et son fils , âgé de douze ans; les trois Satin, dont la sœur avait épousé Alexis, et son parent Schischkin, avec sa femme et ses enfans. Le prince Dmitri Obolepsky Ovtschinin , fils du voïévode de même
nom , mort prisonnier en Lithuanie^ périt pour une parole indiscrète. Offensé de Torgueil du jeune Basmanoff, favori de Jean, il osa lui dire : w c^est par des actions utiles que nous prouvons » nofre dévouement au tzâr^ et non pas comme » toij par les dissolutions de Sodonie! » Basmanoff porta ses plaintes au monarque , et celuici , transporté de fureur , plongea un poignard dans le cœur de l'infortuné prince. D^autres rapportent quMl le fit étouffer (2). Le boyard prince Repnin fut également victime de sa généreuse fermeté. Assistant au palais à une scène scandaleuse, où le tzar, ivre d'hydromel, dansait avec ses jfavoris masqués , ce seigneur ne put retenir des larmes de douleur. Jean ayant voulu lui mettre un masque , Repnin Farrache, le foule aux pieds , et s'écrie : « Convient^il d w un monarque de faire *y histrion ? Quant d » moi) boyard et membre du conseil^ Je rougi- » rais d^agir comme un insensé I » Le tzar le chassa aussitôt de sa présence , et quelques jours après , le sang de cet homme vertueux , poignardé pendant qu'il priait le Seigneur , arrosa le parvis de Téglise. Bientôt on vit accourir de toutes parts des nuées de délateurs, empressés à flatter la malheureuse disposition de Tàme de Jean. Les entretiens secrets dans les familles.
les épanchemens de l'amitié^ devinrent l'objet tSA» — de soupçonneuses investigations : on étudiait le ' '' mouvement de la physionomie ; on cherchait à |
deviner le fond de la pensée ; et comme on connaissait le goût du tzar pour la délation^ d'in- &mes calomniateurs ne rougissaient point de forger des crimes, pour lesquels le juge n'exigeait aucune preuve authentique. C'est ainsi que, sans aucun motif valable , sans aucune forme de procès , on fit périr le prince Kaschin , membre du conseil , et son frère. Le prince KôurliatefF, ami des Adascheff, contraint d'abord à prendre l'habit monastique, fut, bientôt après , condamné à mort avec toute sa famille. Le prince Vorotynshi , premier seigneur de la cour, illustre serviteur du monarque, vainqueur des Kazanais , fut exilé à Bielo-Ozéro avec sa femme, son fils et sa fille. La terreur des barbares de Crimée , le voïévode et boyard Schérémétieff , \ fut jeté dans un affreux cachot, mis à la question , chargé de chaînes. Le tzar vint le visiter et lui demanda froidement : « Ou sont tes tré^ » sors ? tu passais pour riche. — Mes trésors , » seigneur , lui répond le malheureux boyard à » demi-mort , je les ai envoyés à Jésus-Christ , )» mon sauveur f par la main des pauvres. » U fut élargi , et occupa pendant quelques années.
i56i ~ eact>re sa place dans le conseil : enfin il seS^tira ' du inonde dans le couvent de Bielo-Ozéro ; mais cette retraite ne put le mettre à Fabri de la persécution. Jean écrivit aux moines pour leur reprocher ^ comme une insulte à la puissance de leur souverain^ les égards dont ils honoraient ' ce boyard. Nikita Schérémétieff , son frère, membre du conseil d'Etat et voïévode , couvert de glorieuses blessures, fut étranglé par ordre du inonarque.
La terreur régnait dans la capitale arrosée de sang; les prisons, les monastères regorgeaient de victimes, dont les progrès croissans de la tyrannie devaient bientôt augmenter le nombre. Le présent annonçait un effrayant avenir ! Un tyran ne se corrige jamais : il devient tous les jours plus soupçonneux, plus barbare; car le sang irrite au lieu d'étancher la soif du sang. Cette passion, la plus terrible de toutes, qui conduit à la férocité , confond l'esprit humain et peut être considérée comme une démence, fléau des peuples et des tyrans eux-^mêmes. Il est curieux de voir comment ce prince, jusqu'à la fin de sa vie observateur zsélé de la religion chrétienne , tachait d'en concilier les divins préeeptes avec sa cruauté inouie : tantôt il la justifiait sous une apparence d'équité, prétextant
DE RUSSIE. oS
que tous ceux qui en ayaient ëte les victimes ^ i50&— étaient des traîtres^ des enchanteurs , des ennemis du Christ et de la Russie; quelquefois il s'accusait humblement devant Dieu et devant les hommes : il s'avouait infâme meurtrier des innocens ; puis il ordonnait de prier pour eux dans les temples : mais bientôt il se consolait par Fespoir qu'un repentir sincère parviendrait à le sauver ^ et qu'en déposant le diadème , il deviendrait un jour le modèle des religieux dans le paisible monastèrede S, Cyrille à Bielo-Ozéro ! Voilà ce que Jean écrivait au prince Kourbsky et aux supérieurs des monastères qu'il affectionnait , irrévocable témoignage que la voix inflexible de la conscience troublait la sombre léthargie de son âme ^ et la préparait au réveil effrayant des tombeaux !
Suspendons le récit des horreurs de la tyrann^, pour suivre le cours des événemens politi^ ques; ici Ton voyait encore briller le génie de Jean IV, tel qu'un rayon de lumière à travers d'épais nuages.
Nos succès dans la guerre de Livonie furent Guerre de couronnes par un coup vigoureux et 4ecisii. En i56o, le tzar fit partir pour Dorpat une nouvelle armée £>rte de soixante mille hommes d'infanterie et de cavalerie, quarante canons de
i56ô— siège et cinquante de campagne^ commandée par les voïévodes priùces Mstislavsky et Schouïsky ; ils avaient ordre positif de s'emparer de Fellin , principale forteresse de la Livonie, où s'était renfermé Fex-grand-maître Fùrstemberg. Les troupes moscovites côtoyèrent lentement TEmbach ; la grosse artillerie fut expédiée par eau ; et le voïévode prince Barbaschin^ à la télé de douze mille hommes de cavalerie légère, se bâta d'occuper le chemin qui menait à la mer, le bruit ayant couru que, pour plus grande sûreté, Fùrstemberg expédiait son riche trésor sur Habsal. Barbaschin faisait reposer sa (Cavalerie harassée, à cinq verstes d'Ermis, lorsque, par la plus grande chaleur du jour, au moment où les soldats dormaient à l'ombre, on sonne Palarme. Cinq cents cavaliers allemands, commandés par le land-maréchal Bell , débusquent d'une forêt voisine et se précipitent , en poussant de gra^s cris, sur notre paisible camp, qui n'était gardé que par un petit nombre de sentinelles. Les Russes n'ignoraient pas la proximité de l'ennemi; mais ils ne croyaient pas qu'il hasarderait une bataille contre des forces si supérieures. Cette attaque imprévue ne lui donna qu'un avantage momentané : après quelques instans de désordre, inséparable d'une surprise, les Russes
arrêtent les Allemands^ ils les attaquant à leur i56b —
tour, les pressent et les passant au fil de Fépee, à l'exception du commandant en chef^ de on^ commandeurs et cent vingt chevaliers, faifs pri- ^onnieris. La perte de tant d'officiers, et surtout celle du maréchal, qu'on appelait le dernier défenseur zélé, le dernier espoir de la Livonie, fut le plus grand malheur pour l'Ordre, Présenté Grandeur aux voievodes moscovites , ce grand homme ne Beii. trahit pas la fermeté de son âme; il ne chercha point à cacher sa douleur, mais regardant les généraux russes avec une imposante fierté > il répondit à tout avec franchise, calme et hardiesse. Roursbsky , qui fait l'éloge de son caractère , de ses talens et de son éloquence , nous raconte le trait suivant :
« Tâchant d'adoucir par nos égards le sort » cruel de cet homme extraordinaire, nous cau- )Y sions à table avec lui sur l'histoire de l'Ordre » de Livonie. Lorsque, âissiit-il^ le zèle pour » la vraie religion j la vertu y la piété habitaient » dans nos cœurs y le Très^Haut nous proté^ » geait ouvertement; alors j nous ne craignions » ni les Russes y ni les princes Lithuaniens ; » vous avez entendu parler de cette' célèbre et » mémorable bataille coiUre le terrible f^itovte^ » dans laquelle périrent six maîtres de l^ Ordre j
i56o— » successivement choisis pour commander no^ » troupes : tels étaient nos anciens cheuàlierst w tels furent y à un^ époque plus rapprochée ^ » cefix qui soutinrent la guerre contre Jecmrle-' « Çrrandy aïeul du tzar actuel de Moscovie^ et » qui combattirent si vaillamment contre votre » illustre voïivcde Daniel. Mais depuis que » nous avons abandonné Dieu y rejeté les dogmes » de la vraie religion pour en adopter une nou-- » vellcy ouvrage de y esprit humain ^ et faite » pour flatter les passions j d^^puis que nous » avons méprisé la pureté des moeurs^ que nous » nous sommes plongés dans une. odieuse vo-- » lupté y depuis que nous marchons sans frein » dans la voie de la corruption y le Seigneur a li-^ » vré V Ordre entre vos mmns. Les villes floris" )> santés y les hautes forteresses y les palais et » les châteaux magnifiques y ojivrages de nos >) ancêtres y les jardins et les vignobles plan- » tés par eux y sont tombés sans résistance en j» votre pouvoir. Mais pourquoi parler des » Russes ? Au moins avez^vous employé le ïi glaire l D* autres (les Polonais) n^ ont pas » tiré Vépée ': ils se sont emparés de tout par » ruse y en nous promettant leur amitié y leur » secours y leur protefition. Grand Dieu y quelle
» dmitié! Nous sommes dans vosfers^ et notre
» chère patrie va périr t NoUj ne croyez point iSiSo —
» que vous nous ayez vaincus par vos armes: M c^est Dieu qui se sert de vous pour punir dés >r coupables. A ces mots^ il essuya les larmes » qui coulaient de ses yeux^ et ajx)uta avec calme : » Maisje remercie le Tout-Puissant Jusque dans *) ma captivité; il est doux de souffrir pour sa ♦y patrie et je ne crains point la mortl Les voïé- » vodes moscovites Fécoutèrent avec autant d'in- » térêt que d'émotion, et Payant fait partir pour ♦) Moscou avec les autres prisonniers , ils ëcri- » virent au tzar dans les termes les plus pres- ♦) sans , pour l'engager à user de clémence en- » vers ce héros vertueux, honoré de l'estime des M Livoniens, capable, par son influence, de » rendre d'importans services à la Russie, et de » porter le grand-maître à la soumission. Mais » Jean , devenu cruel , le fit amener dans son » palais et lui parla avec l'accent de la colère. » Le généreux captif répondit que la Livonie » ayant F esclavage en horreur^ combattait pour » l^ honneur et pour la liberté y que les Russes >y faisaient la guerre comme des barbares alté- » rés de sang. » Jean lui fit trancher la tête ! • . . • pour un mot injurieux j rapporte l'annaliste , et pour la perfide violation de la trêve. Cependant, n0« pouvant refuser une admiration invo-
3o HISTOIBE
i56o— Icmtaire à la noble hardiesse de Bell^ le tzâr envoya quelqu'un pour faire suspendre l'exe'cwtipn^ mais déjà ce grand homme était supplicié ! Aussitôt que les généraux russes eurent formé le siège de Fellin , on commença à battre les murailles en brèche, et, dans une seule nuit^ la ville fut en feu sur plusieurs points. Les troupes allemandes annoncèrent alors à Fùrstemberg qu'elles voulaient capituler. Ce fut en vain que cet illustre vieillard les conjura de ne point trahir Thonneur et le devoir; en vain il leur offrit toutes ses richesses, ^on or, son argent, pour récompenser leur courage : ces lâches, n'espérant aucun secours, ne voulant pas s'exposer à une mort qu'ils regardaient comme certaine, rejetèrent ses propositions. Fùrstemberg cédant alors ^ une fu-^ neste nécessité , demanda aux Russes la liberté
Prise de dc sortîr a vcc son trésor ; mais le conseil des boyards refusa cette condition et répondit qiie le monarque russe tenait à voir le grand-maître entre ses mains, et que, par clémence, il promettait de le traiter favorablement. On ne laissa sortir que les troupes allemandes (le 21 août). Instruit que les soldats avaient brisé les coffres de FûrstjBmberg et pillé un grand nombre d'objets précieux , apportas à Fellin par la noblesse livonienne , le prince Mstislavsky leur fit re-
DE RUSSIE. 3l
preudre tout ce qu^ils avaient enlevé^ et jus- 'i56o— qffk leurs propres effets , de sorte que ces misérables arrivèrent dans un entier dënùment à Riga 9 où Ketler les fit pendre comme traîtres. Les Russes^ à leur entrée dans la ville, furent surpris jde la lâcheté de l'ennemi ^ qui aurait pu résister long-temps encore aux efforts des assiégeans , au moyen de trois forteresses en pierre , entourées de fossés profonds, où se trouvaient quatre cent cidcpiante pièces de canons, avec quantité de vivres et munitions de toute espèce. « Celle pu$illanimité des Allemands ^ disaient- » ils , est une faveur du ciel pour le monarque » orthodoxe. » Lorsque les prisonniers furent arrivés à |^oscou , Jean donna Ordre de les pro^ mener dans les rues pour les montrer au peuple. On rapporte que le tzar de Kazan, qui se trou^ vait dans la foule des curieux, spectateur de ce triomphe, cracha sur un seigneur allemand, en lui adressant ces mots : « Misérables! vous mé^ Paroles
du prince
>i ritez votre sort ; c^est vous qui avez appris aux de Ka»an . » Russes à manier les drmes; vous êtes cause » de notre perte et de la vôtre! » Jean accueillit Fùrstemberg avec beaucoup de bienveillance ; il remplit à son égard les promesses des voïé*vodes, et lui donna, en toute propriété, Lubim , bourg dans le gouvernement de Kostrcmia , où il
i56o— termina ses jours, déplorant la rigueur de ^a destinée 9 mais pénétré de reconnaissance pour ' les bontés du tzar*
La perte de Fellin présageait Fanéantissement total de FOrdre. Les villes de Tarvast, Roùïa , Verpol , et un grand nombre de châteaux forts , tombèrent au pouvoir des Russes. Le prince André Kôurbsky battit le nouveau land-maréchal de FOrdre près de Volmâr , et de légers détachemens lithuaniens s'étant if()prôcbés de Venden, il marcha sur eux, les mit en fuite et les chassa des frontières de la Livonie. Le voïévode Yakovleff ravagea toute la côte d'Estbonie , où il trouva quantité de bétail et de richesses, les principaux habitans de la Harrie s'y étant réfugiés avec tous leurs biens. Comme il passait devant Rével , les citoyens de cette ville , à peine au nombre de mille, firent une sortie, et furent victimes de la supériorité de nos forces; ils périrent ou se rendirent prisonniers. Vraisemblablement les Moscovites auraient pu alors s'emparer de Rével, si le prince Mstislavsky , voïévode en chef, n'avait voulu, sur la route qui conduit à cette ville, et sans aucun ordre du tzar , enlever la forteresse de Veissenstein , entourée de marais fangeux. Il en fit le siège penr dant six semaines, sans ordonner l'assaut, épuisa
ses munitions et fut forcé de rentrer en Russie iSOd — au commencement de Fautomne.
•• A cette époque la Liyonie ne songeait plus à maintenir son indépendance. Épuisée par d'inutiles efforts, elle balançait dans le choix d'un maître, et le désirait assez puissant pour soustraire sesmalheureux débris au glaive des Russes ou à Tesclavage. Frédéric, roi de Danemarck, convoitait FEsthonie et avait acheté pour son frère MagnusFévêché d'OEsel. Ce jeune prince, condamné à devenir^un étonnant jouet de la fortune, arriva au printemps de ranriée i56o à Habsal, avec les pix)messes les plus flatteuses pour les chevaliers. Le roi de Suède ne laissait percer aucuns projets ambitieux sur les domaines de rOrdre; mais^ redoutait les projets . de la Russie, il fit savoir au grand-maître qu'il était prêt à pourvoir Rével de munitions de guerre. « En cas de siège , ajoutait-il , les habi- » tans de cette ville pourront envoyer leurs • » femmes et leurs enfans en Finlande. La Suède , » oubliant la perfidie de l'Ordre , conserve pour » lui une bienveillance particulière et ne con- » sentira jamais à sa destruction. » Ainsi pensait le vieux Gustave Vasa, qui mourut à là fin de i56o. Erik, son successeur au trône, agit d'une manière plus décisive : il montra aux États es- TOMB IX. 5
i56o— thonieDs> d'un cèté, la perte inévitable de cette proTince^ de 1 autre un protecteur^ un lipera-* teur^ et les décida^ sans beaucoup d'efforts ^ A reconnaître l'autorité de la Suède ^ arrangement qui contrariait les» desseins du maître de l'Ordre y car il avait entamé de secrètes négociations avec Sigismond. Cet événement d'une grande importance hâta le dénoûment du drame. Convaincus que l'antique édifice de l'Ordre s'écroulait tous lés jours , Ketler, l'archevêque de Riga , et les députés de la Livonie se rendirent à Yilna^ ou ^ le 29 novembre i56i , en présence du roi de Pologne et des grands de Lithuanie^ fut anéantie ^
Fin de pour toujours, nilustre association des Cheua-- Livonie. ^ H^^^ porte^'glaipes. On rédigea à cet effet un traite solennel y appuyé d'un serment> par lequel Sigismond-Âuguste fut reconnu souverain de la Livonie^ à condition qu'il ne ferait aucun changement dans la religion, les lois^ les moeurs
. du pays j Ketler fut nommé duc héréditaire de Courlande, vassal et tributaire du roi. Voici un des articles de cet acte mémorable : « La Lipome y » déchirée par le plus cruel des ennemis , ne » pouvait trouver de salut que dans une étroite >i union apec le royaume de Pologne y Sigismond » s engage a prendre la défense des . Chrétiens » opprimés par des barbares; il chassera les
» Russes et portera la guerre dans leurpctysy i566 » parce qu^U vaut mieux boire le sang de son y^ ennemi que de lui laisser boire le sien propre. » De retour à Riga ^ Ketler se démit publiquement de la dignité de grand-^maîti'e ^ il déposa sa croix et son manteau : les, cheyaliers en larmes imitèrent son exemple. Après avoir juré fidélité au Toiy il remit au prince Radziyill^ son lieutenant^ le sceau de TOrdre, les lettres des empereurs et les cleÊ de la yille ; Radzivill , de son coté, lui conféra au nom du roi le titre de gouverneur de la Livonie. Les domaines de l'Ordre se trouvèrent de la sorte divisç's en cinq parties : Narva , Dorpat, Âllentaken , plusieurs cantons dans les provinces d'Erven et de la Virlandie, toutes les places voisines de la Russie , avaient été conquises par Jean; la Suède s'empara de la Harrie, de Rével et de la moitié de la Virlandiej M^gnus gouvernait Œsel ; Gothard Ketler eut pour sa part la G)uplande et la Sémigalie; Sigismond prit la Livonie méridicmale. Chacun de ces souverains lâchait de se concilier l'amour de ses nouveaux sujets ; Jean lui-même, ce prince si terrible cotnme ennemi, se montrait rempli de bienveillance pour le peuple et la noblesse des provinces conquises. Cependant la destruction de l'Ordre ne pouvait être encore le terme des calamités