‹ Histoire de l'empire de Russie sous Pierre le GrandChapitre 10 sur 19 · HISTOIRE DE RUSSIE, II · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE RUSSIE, II

que ce prince aurait eu en effet à la Porte Ottomane un pouvoir qui devait faire trembler les autres ministres; ils devaient en ce cas implorer sa faveur et prévenir ses volontés; mais, au contraire, Jussuf-Bacha, aga des janissaires, qui succéda à Méhémet-Baltagi dans le viziriat, pensa hautement, comme son prédécesseur, sur la conduite de ce prince. Loin de le servir, il ne songea qu'à se défaire d'un hôte dangereux ; et quand Poniatowski, le confident et le compagnon de Charles Xlï , vint complimenter ce vizir sur sa nouvelle dignité, il lui dit : « Païen , je t'avertis qu'à la première intrigue que tu voudras tramer, je te ferai jeter dans la mer, une pierre au cou* »

Ce compliment, que le comte Poniatowski rapporte lui-même dans des mémoires qu'il fit à ma réquisition, ne laisse aucun doute sur le peu d'influence que Charles III avait à la Porte. Tout ce que Norberg. a rapporté des affaires de Turquie paraît d'un homme passionné et mal informé. 11 faut ranger parmi les erreurs de l'esprit de parti, et parmi les mensonges politiques, tout ce qu'il avance sans preuve touchant la prétendue corruption d'un grand vizir, c'est-à-dire d'un homme qui disposait de plus de soixante millions par an, sans rendre compte. J'ai encore entre les mains la lettre que îe comte Poniatowski écrivit au roi Stanislas immédiatement après la paix du Pruth : il reproche à Baltagi- Méhémet son éloignement pour le roi de Suède, son peu de goût pour la guerre, sa îm

milité; mais il se garde bien de l'accuser de corruption ? il savait trop ce que c'est que la place d'un grand vizir, pour penser que le czar pût mettre un prix à la trahison du viceroi de l'empire ottoman.

Schaffirof et Sheremeto, demeurés en otage à Constantinople, ne lurent point traités comme ils l'auraient été s'ils avaient été convaincus d'avoir acheté la paix, et d'avoir trompé le sultan de concert avec le vizir : ils demeurèrent en liberté dans la ville, escortés de deux compagnies de janissaires.

L'ambassadeur Tolsioy, étant sorti des Sept-Tours immédiatement après la paix du Pruth, les ministres d'Angleterre et de Hollande s'entremirent auprès du nouveau vizir pour l'exécution des articles.

Azof venait enfin d'être rendu aux Turcs \ m démolissait les forteresses stipulées dans le traité. Quoique la Porte Ottomane n'entre guère dans les différends des princes chrétiens, cependant elle était flattée alors de se voir arbitre entre la Russie, la Pologne et le roi de Suède : elle voulait que le czar retirât ses troupes de la Pologne et délivrât la Turquie d'un voisinage si dangereux ; elle souhaitait que Charles retournât dans ses Etats, afin que les princes chrétiens fussent continuellement divisés : mais jamais ell@ n'eut l'intention de lui fournir une armée. Les Tartares désiraient toujours la guerre, comme les artisans veulent exercer leurs professions lucratives ; les janissaires la souhaitaient, mais plus par haine eontre les

chrétiens, par fierté, par amour pour la licence, que par d'autres motifs. Cependant les négociations des ministres anglais et hollandais prévalurent contre le parti opposé. La paix du Pruth fut confirmée ; mais on ajouta clans le nouveau traité que le czar retirerait dans trois mois toutes ses troupes de la Pologne, et que F empereur turc renverrait incessamment Charles XII.

On peut juger par ce nouveau traité si le roi de Suède avait à la Porte autant de pouvoir qu'on Fa dit. Il était évidemment sacrifié par le nouveau vizir, Jussuf-Bacha, ainsi que par Baltagi-Méhémet. Ses historiens n'ont eu d'autre ressource, pour couvrir ce nouvel affront, que d'accuser Jussuf d'avoir été corrompu, ainsi queson prédécesseur. Dépareilles imputations, tant de fois renouvelées sans preuve, sont bien plutôt les cris d'une cabale impuissante que les témoignages de l'histoire. L'esprit de parti, obligé d'avouer les faits, en altère les circonstances et les motifs; et, malheureusement, c'est ainsi que toutes les histoires contemporaines parviennent falsifiées à la postérité, qui ne peut plus guère démêler la vérité du mensonge.

III.— Mariage du czarowitz, et déclaration solennelle ûn mariage de Pierre avec Catherine, qui reconnaît son frère.

Cette malheureuse campagne du Pruth fut plus funeste au czar que ne l'avait été la bataille de Narra; car, après Narva, il avait su

tirer parti de sa défaite même, réparer toutes ses pertes, et enlever l'Ingrie à Charles XII ; mais après avoir perdu, par le traité de Falksen avec le sultan, ses ports et ses forteresses sur les Palus-Méotides, il fallut renoncer à l'empire sur la mer Noire. Il lui restait un champ assez vaste pour ses entreprises ; il avait à perfectionner tous ses établissements en Russie, ses conquêtes sur la Suède à poursuivre, le roi Auguste à raffermir en Pologne, et ses alliés à ménager. Les fatigues avaient altéré sa santé : il fallut qu'il allât aux eaux de Carlsbad en Bohême ; mais pendant qu'il prenait les eaux il faisait attaquer la Poméranie ; Stralsund était bloqué, et cinq petites villes étaient prises.

La Poméranie est la province d'Allemagne la plus septentrionale, bornée à l'orient par la Prusse et la Pologne, à l'occident par le Brandebourg, au midi par le Mecklembourg, et au nord par la mer Baltique : elle eut presque de siècle en siècle différents maîtres. Gustave- Adolphe s'en empara dans la fameuse guerre de trente ans, et enfin elle fut cédée solennellement aux Suédois par le traité de Westphalie, à la réserve de l'évêché de Camin et de quelques petites places situées dans la Poméranie ultérieure. Toute cette province devait naturellement appartenir à l'électeur de Brandebourg, en vertu des pactes de famille faits avec les ducs de Poméramie. La race de ces ducs s'était éteinte en 1637; par conséquent, suivant les lois de l'empire, la maison de Brandebourg avait un droit évident

suri cette province ; mais la nécessité, ia première des lois, remporta dans le traité d'Os» nabruck sur les pactes de famille, et depuis ce temps la Poméramie presque tout entière avait été le prix de la valeur suédoise.

Le projet du czar était de dépouiller la couronne de SuMe de toutes les provinces qu'elle possédait en Allemagne : il fallait, pour remplir ce dessein, s'unir avec les électeurs de Brandebourg et d'Hanovre, et avec le Danemark. Pierre écrivit tous les articles du traité qu'il projetait avec ces puissances, et tout le détail des opérations nécessaires pour se rendre maître de la Poméranie.

Pendant ce temps-là même, il maria, dans Torgau, son fils Alexis avec la princesse de Volfenbuttel, sœur de l'impératrice d'Allemagne, épouse de Gharies VI; mariage qui fut depuis si funeste, et qui coûta la vie aux deux époux.

Le cz&rowitz était né du premier mariage de Pierre avec Eudoxie Lapoukin, mariée, comme on l'a dit, en 1689. Elle était alors confinée dans un couvent à Susdal. Son fils Alexis Petrovitz, né le 1er mars 1690, était dans sa vingt-deuxième année : ce prince n'était pas encore connu en Europe. Un ministre, dont on a imprimé des mémoires sur la cour de Russie, dit, dans une lettre écrite à son maître, datée du 25 auguste 1714; «que ce prince était grand et bien fait ; qu'il ressemblait beaucoup à son père ; qu'il avait le cœur bon ; qu'il était plein de piété ; qu'il avait lu cinq fois l'Ecriture sainte; qu'il se

plaisait fort à la lecture des anciennes histoires grecques : il lui trouve l'esprit étendu et facile ; il dit que ce prince sait les mathématiques ; qu'il entend bien la guerre, la navigation, la science de l'hydraulique ; qu'il sait l'allemand, qu'il apprend le français; mais que son père n'a jamais voulu qu'il fît ce qu'on appelle ses exercices. »

Voilà un portrait bien différent de celui que le czar lui-même fit, quelque temps après, de ce fils infortuné : nous verrons avec quelle douleur son père lui reprocha tous les défauts contraires aux bonnes qualités que ce ministre admire en lui.

C'est à la postérité à décider entre un étranger qui peut juger légèrement ou flatter le caractère d'Alexis., et un père qui a cru devoir sacrifier les sentiments de la nature au bien de son empire. Si le ministre n'a pas mieux connu l'esprit d'Alexis que sa figure, son témoignage a peu de poids : il dit que ce prince était grand et bien fait ; les mémoires que j'ai reçus de Pétersbourg disent qu'il n'était ni l'un ni l'autre.

Catherine, sa belle-mère, n'assista point à ce mariage : car, quoiqu'elle fût regardée comme czarine, elle n'était point reconnue solennellement en cette qualité; et le titre d'altesse, qu'on lui donnait à la cour du czar, lui laissait encore un rang trop équivoque pour qu'elle signât au contrat, et pour que le cérémonial allemand lui accordât une place convenable à sa dignité d'épouse clu czar Pierre. Elle était alors à Thorn, dans la Prusse

polonaise. Le czar envoya d'abord îes deux nouveaux époux à Volfenbuttel, et reconduisit bientôt la czarine à Pétersbourg avec cette rapidité et cette simplicité d'appareil qu'il mettait dans tous ses voyages.

Ayant fait le mariage de son fils, il déclara plus solennellement le sien, et le célébra à Pétersbourg. La cérémonie fut aussi auguste qu'on peut la rendre dans un pays nouvellement créé, dans un temps où les finances étaient dérangées par la guerre soutenue contre les Turcs, et par celle qu'on faisait encore au roi de Suède. Le czar ordonna seul la fête, et y travailla lui-même, selon sa coutume. Ainsi Catherine fut reconnue publiquement czarine, pour prix d'avoir sauvé son époux et son armée.

Les acclamations avec lesquelles ce mariage fut reçu dans Pétersbourg étaient sincères ; mais les applaudissements des sujets aux actions d'un prince absolu sont toujours suspects : ils furent confirmés par tous les esprits sages de l'Europe, qui virent avec plaisir, presque dans le même temps, d'un côté l'héritier de cette vaste monarchie, n'ayant de gloire que celle de sa naissance, marié à une princesse; et de l'autre, un conquérant, un législateur, partageant publiquement son lit et son trône avec une inconnue, captive à Marienbourg, et qui n'avait que du mérite. L'approbation même est devenue plus générale à mesure que les esprits se sont plus éclairés par cette saine philosophie qui a fait tant de progrès depuis quarante ans; philosophie su-

bîime et circonspecte, qui apprend à ne donner que des respects extérieurs à toute espèce de grandeur et de puissance, et à réserver les respects véritables pour les talents et pour les services.

Je dois fidèlement rapporter ce que je trouve concernant ce mariage dans les dépêches du comte de Bassevitz, conseiller aulique à Vienne, et longtemps ministre de Holstein à la cour de Russie. C'était un homme de mérite, plein de droiture et de candeur, et qui a laissé en Allemagne une mémoire précieuse. Voici ce qu'il dit dans ses lettres : « La czarine avait été non-seulement nécessaire à la gloire de Pierre, mais elle Tétait à la conservation do sa vie. Ce prince était malheureusement sujet à des convulsions douloureuses, qu'on croyait être l'effet d'un poison qu'on lui avait donné dans sa jeunesse. Catherine seule avait trouvé le secret d'apaiser ses douleurs par des soins pénibles et des attentions recherchées, dont elle seule élait capable, et se donnait tout entière à la conservation d'une santé aussi précieuse à l'État qu'à elle-même. Ainsi le czar, ne pouvant vivre sans elle, la fit compagne de son lit et de son trône. » le me borne à rapporter ses propres paroles,

La fortune, qui, dans cette partie du monde, avait produit tant de scènes extraordinaires à nos yeux, et qui avait élevé l'impératrice Catherine de l'abaissement et de la calamnité au plus haut degré d'élévation, la servit encore singulièrement quelques années après la solennité de son mariage.

Voici ce que je trouve dans le manuscrit

€urieux d'un homme qui était alors au service du czar, et qui parle comme témoin :

« Un envoyé du roi Auguste à la cour du czar, retournant à Dresde par la Courlande, entendit dans un cabaret un homme qui paraissait dans la misère, et à qui on faisait l'accueil insultant que cet état n'inspire que trop aux hommes. Get inconnu, piqué, dit qu'on ne le traiterait pas ainsi s'il pouvait parvenir à être présenté au czar, et que peutêtre il aurait dans sa cour de plus puissantes protections qu'on ne pensait.

» L'envoyé du roi Auguste, qui entendit ce discours, eut la curiosité d'interroger cet homme* et, sur quelques réponses vagues qu'il en reçut, l'ayant considéré attentivement, il crut démêler dans ses traits quelque ressemblance avec l'impératrice. Il ne put s'empêcher, quand il fut à Dresde, d'en écrire à un de ses amis, à Pétersbourg. La lettre tomba dans les mains du czar, qui envoya ordre au prince Bepnin, gouverneur de Riga, de tâcher de découvrir l'homme dont il était parlé dans la lettre. Le prince Repnin fît partir un' homme de confiance pour Mittau, en Courlande; on découvrit l'homme; il s'appelait Charles Scavronski ; il était fils d'un gentilhomme de Lithuanie, mort dans les guerres de Pologne, et qui avait laissé deux enfants au berceau, un garçon et une fille. L'un et l'autre n'eurent d'éducation que celle qu'on peut recevoir de la nature dans L'abandon général de toutes choses. Scavronski, séparé de

sa sœur dès la plus tendre enfance, savait seulement qu'elle avait été prise dans Mariénbourg, en 1704, et la croyait encore auprès du prince Menzikoff, où il pensait qu'elle avait lait quelque fortune.

» Le prince Repnin, suivant les ordres exprès de son maître, fit conduire à Riga Scavronski, sous prétexte de quelque délit dont on l'accusait , on fit contre lui une espèce d'information ; et on l'envoya sous bonne garde à Pétersbourg, avec ordre de le bien traiter sur la route.

» Quand il fut arrivé à Pétersbourg, on le mena chez un maître d'hôtel du czar, nommé Shepîeff. Ce maître d'hôtel, instruit du rôle qu'il devait jouer, tira de cet homme beaucoup de lumières sur son état, et lui dit enfin que l'accusation qu'on avait intentée contre lui à Riga était très grave, mais qu'il obtiendrait justice ; qu'il devait présenter une requête à sa Majesté ; qu'on dresserait cette requête en son nom, et qu'on ferait en sorte qu'il pût la lui donner lui-môme.

» Le lendemain , le czar alla dîner chez Shepleff;on lui présenta Seavronski : ce prince lui fit beaucoup de questions, et demeura convaincu, par la naïveté de ses réponses, qu'il était le propre frère de la cza~ rine. Tous deux avaient été dans leur enfance en Livonie. Toutes les réponses que fit Seavronski aux questions du czar se trouvaient conformes à ce que sa femme lui avait dit de sa naissance et des premiers malheurs de sa vie.

» Le czar, ne doutant plus de la vérité, proposa le lendemain à sa femme d'aller dîner avec lui chez ce même Shepleff : i\ fit venir, au sortir de table, ce même homme qu'il avait interrogé la veille. Il vint vêtu des mêmes habits qu'il avait portés dans le voyage! le czar ne voulut point qu'il parût dans un autre état que celui auquel sa mauvaise fortune l'avait accoutumé. »

11 l'interrogea encore devant sa femme. Le manuscrit porte qu'à la fin il lui dit ces propres mots : « Cet homme est ton frère : allons , Charles , baise la m^iu de l'impératrice, fit embrasse ta sœur. »

L'auteur de la relation ajoute que l'Impératrice tomba en défaillance, et que, lorsqu'elle eut repris ses sens, le czar lui dit : « Il n'y a là rien que de simple : ce gentilhomme #st mon beau- frère ; s'il a du mérite, nous en ferons quelque chose; s'il n'en a point, nous n'en ferons rien. »

Il me semble qu'un tel discours montre autant de grandeur que de simplicité, et que cette grandeur est très peu commune. L'auteur dit que Scavronski resta longtemps chez Shepleff, qu'on lui assigna une pension considérable, et qu'il vécut très retiré. Il ne pousse pas plus loin le récit de cette aventure, qui servit seulement à découvrir la naissance de Catherine : mais on sait d'ailleurs que ce gentilhomme fut créé comte , qu'il épousa une fille de qualité, et qu'il eut deux filles mariées à des premiers seigneursde Russie. Je laisse au peu depersonnes qui peu-

vent être instruites de ces détails à démêler ce qui est vrai dans cette aventure, et ce qui peut y avoir été ajouté. L'auteur du manuscrit ni paraît pas avoir raconté ces faits dans la vu© de débiter du merveilleux à ses lecteurs, puisque son mémoire n'était point destiné à voir le jour. Il écrit à un ami avec naïveté ce qu'il dit avoir vu. Il se peut qu'il se trompe sur quelques circonstances, mais le fond paraît très vrai : car si ce gentilhomme avait su qu'il était frère d'une personne si puissante, il n'aurait pas attendu tant d'années pour se faire reconnaître. Cette reconnaissance, toute singulière qu'elle paraît, n'est pas si extraordinaire que l'élévation de Ca- Nthérine : l'une et l'autre sont une prewe frappante de la destinée, et peuvent servir à nous faire suspendre notre jugement quand bous traitons de fables tant d'événements de l'antiquité, moins opposés peut-être à l'ordre commun des choses que toute l'histoire de cette impératrice.

Les fêtes que Pierre donna pour le mariage de son fils et le sien ne furent pas des divertissements passagers qui épuisent le trésor, et dont le souvenir reste à peine. Il acheva la fonderie des canons et les bâtiments de l'amirauté; les grands chemins furent perfectionnés, de nouveaux vaisseaux furent construits ; il creusa des canaux; la bourse et les magasins furent achevés, et le commerce maritime de Pétersbourg commença à être dans sa vigueur. Il ordonna que le sénat de Moscou fût transporté à Pétersbourg, ce qui

s'exécuta au mois d'avril 1712. Par là, cette nouvelle ville devint comme la capitale de Fempire. Plusieurs prisonniers suédois furent employés aux embellissements de cette ville, dont la fondation était le fruit de leur défaite»

IV. — Prise de Stettin. Descente en Finlande. Evénements de 1712.

Pierre se voyant heureux dans sa maison» dans son gouvernement, dans ses guerres contre Charles XII, dans ses négociations avec tous les princes qui voulaient çhasser les Suédois du continent, et les renfermer pour jamais dans la presqu'île de la Scandinavie, portait toutes ses vues sur les côtes occidentales du nord de l'Europe, et oubliait les Pa~ lus-Méotides et la mer Noire. Les clefs d'Azof, longtemps refusées au bâcha qui devait entrer dans cette place au nom du grand-seigneur, avaient été enfin rendues ; et malgré tous les soins de Charles XII, malgré toutes les intrigues de ses partisans à la cour ottomane, malgré même plusieurs démonstrations d'une nouvelle guerre, la Russie et la Turquie étaient en paix.

Charles XII restait toujours obstinément à Bender, et faisait dépendre sa fortune et ses espérances du caprice d'un grand vizir, tandis que le czar menaçait toutes ses provinces, armait contre lui le Danemark et le Hanovre, était prêt à faire déclarer la Prusse, et réveillait la Pologne et la Saxe.

La même fierté inflexible que Charles met-;

tait dans sa conduite avec la Porte, dont il dépendait, il la déployait contre ses ennemis éloignés, réunis pour l'accabler. Il bravait du fond de sa retraite, dans les déserts de la Bessarabie, et le czar, et les rois de Pologne, de Danemark et de Prusse, et l'électeur d'Hanovre, devenu bientôt après roi d'Angleterre, et l'empereur d'Allemagne qu'il avait tant offensé quand il traversa la Silésie en vainqueur. L'empereur s'en vengeait en l'abandonnant à sa mauvaise fortune, et en ne donnant aucune protection aux Etats que la Suède possédait encore en Allemagne.

Il eût été aisé de dissiper la ligue qu'on formait contre lui. 11 n'avait qu'à céder Stettin au premier roi de Prusse Frédéric, électeur de Brandebourg, qui avait des droits très légitimes sur cette partie de la Poméranie ; mais il ne regardait pas alors la Prusse comme une puissance prépondérante : ni Charles ni personne ne pouvait prévoir que le petit royaume de Prusse presque désert, et l'électorat de Brandebourg, deviendraient formidables. Il ne voulut consentir à aucun accommodement; et, résolu de rompre plutôt que de plier, il ordonna qu'on résistât de tous côtés, sur mer et sur terre. Ses Etats étaient presque épuisés d'hommes et d'argent ; cependant on obéit : le sénat de Stockholm équipa une flotte de treize vaisseaux de ligne ; on arma des milices ; chaque habitant devint soldat. Le courage et la fierté de Charles XII «semblèrent animer tous ses sujets, presque aussi malheureux que leur maître.

Il est difficile de croire que Charles eut un pian réglé de conduite. Il avait encore un parti en Pologne, qui, aidé des Tartares de Crimée, pouvait ravager ce malheureux pays, mais non pas remettre le roi Stanislas sur le trône i son espérance d'engager la Porte Ottomane à soutenir ce parti, et de prouver au divan qu'il devait envoyer deux cent mille hommes à son secours, sous prétexte que le czar défendait en Pologne son allié Auguste, était une espérance chimérique.

Il attendait à Bender l'effet de tant de vaines intrigues ; et les Russes, les Danois, les Saxons, étaient en Poméranie. Pierre mena son épouse à cette expédition. Déjà le roi de Danemark s'était emparé de Stade, ville maritime du duché de Brème ; les armées russe, saxone et danoise, étaient devant Stralsund.

Ce fut alors que le roi Stanislas, voyant l'état déplorable de tant de provinces, l'impossibilité de remonter sur le trône de Pologne, et tout en confusion par l'absence obstinée de Charles XII, assembla les généraux suédois qui défendaient la Poméranie avec une armée d'environ dix à onze mille hommes, seule et dernière ressource de la Suède dans ces provinces.

Il leur proposa un accommodement avec le roi Auguste, et offrit d'en être la victime. II leur parla en français : voici les propres paroles dont il se servit, et qu'il leur laissa par un écrit que signèrent neuf officiers généraux, entre lesquels il se trouvait un Patkul, cousin germain de cet infortuné Patkul que

l Charles XII avait fait expirer sur la rouei i « J'ai servi jusqu'ici d'instrument à la gloire 1 des armes de la Suède; je ne prétends pas être le sujet funeste de leur perte» Je me déclare de sacrifier ma couronne 1 et mes propres intérêts à la conservation de la personne sacrée du roi, ne voyant pas humainement d'autre moyen pour le retirer de l'endroit où il se trouve. »

Ayant fait cette déclaration, il se disposa à partir pour la Turquie, dans l'espérance de fléchir l'opiniâtreté de son bienfaiteur, et de le toucher par ce sacrifice. Sa mauvaise fortune le fit arriver en Bessarabie, précisément dans le temps même que Charles, après avoir promis au sultan de quitter son asile, et ayant v reçu l'argent et l'escorte nécessaires pour son retour, mais s'écant obstiné à rester, et à braver les Turcs et les Tartares, soutint contre une armée entière, aidé de ses seuls domestiques, ce combat malheureux de Bender, où les Turcs, pouvant aisément le tuer, se contentèrent de le prendre prisonnier. Stanislas, arrivant dans cette étrange conjecture, fut arrêté lui-même; ainsi deux rois chrétiens furent à la fois captifs en Turquie.

Dans ce temps où toute l'Europe était troublée, et où la France achevait contre une par-

i On a cru devoir laisser la déclaration du roi Stanislas telle qu'il la donna mot pour mot : il y a des fautes de langue : je me déclare de sacrifier n'est pas français ; mais la pièce en est plus authentique, et n'en est pas moins respectables. '

tiède l'Europe une guerre non moins funeste, pour mettre sur le trône d'Espagne le petitfils de Louis XIV, l'Angleterre donna la paix à la France, et la victoire que le maréchal de Yillars remporta à Denain, en Flandre, sauva cet Etat de ses autres ennemis. La France était depuis un siècle Palliée de la Suède ; il importait que son alliée ne fût pas privée de > ses possessions en Allemagne. Charles, trop éloigné, ne savait pas même encore à Bender ce qui se passait en France.

La régence de Stockholm hasarda de demander de l'argent, à la France épuisée, dans un temps où' Louis XIV n'avait pas même de quoi payer ses domestiques. Elle lit partir un comte de Sparre, chargé de cette négociation, qui ne devait pas réussir. Sparre vint à Versailles, et représenta au marquis de Torcy l'impuissance où l'on était de payer la petite armée suédoise qui restait à Charles XII en Poméranie ; qu'elle était prête à se dissiper faute de paye ; que le seul allié de la France allait perdre des provinces dont la conservation était nécessaire à la balance générale; qu'à la vérité Charles XII dans ses victoires avait trop négligé le roi de France, mais que la générosité de Louis XIV était aussi grande que les malheurs de Charles. Le ministre français fit voir au Suédois l'impuissance où l'on était de secourir son maître, et Sparre désespérait du succès.

Un particulier de Paris fit ce que Sparre désespérait d'obtenir. Il y avait à Paris un banquier nommé Samuel Bernard, qui avait

fait une fortune prodigieuse, tant par les remises de la cour dans les pays étrangers que par d'autres entreprises; c'était un homme enivré d'une espèce de gloire, rarement attachée à sa profession, qui aimait passionnément toutes les choses d'éclat, et qui savait que tôt ou tard le ministère de France rendait avec avantage ce qu'on hasardait pour lui» Sparre alla dîner chez lui : il le flatta, et au sortir de table le banquier fit délivrer au comte de Sparre six cent mille livres; après quoi il alla chez le ministre marquis de Torcy, et lui dit: «J'ai donné en votre nom deux cent mille écus à la Suède ; vous me les ferez rendre quand vous pourrez. »

Le comte de Steinbock, générai de l'armée de Charles, n'attendait pas un tel secours : iî voyait ses troupes sur le point de se mutiner \ et n'ayant à leur donner que des promesses, voyant grossir l'orage autour de lui, craignant enfin d'être enveloppé par trois armées de Russes, de Danois, de Saxons, il demanda un armistice, jugeant que Stanislas allait abdiquer, qu'il fléchirait la hauteur de Charles XII, qu'il fallait au moins gagner du temps et sauver ses troupes par les négociations. Il envoya donc un courrier à Bender pour représenter au roi l'état déplorable de ses finances, de ses affaires et de ses troupes, et pour l'instruire qu'il se voyait forcé à cet armistice qu'il serait trop heureux d'obtenir. Il n'y avait pas trois jours que ce courrier était parti, et Stanislas ne l'était pas encore quand Steinbock reçut ces deux cent mille écus du banquier

de Paris; c'était alors un trésor prodigieux dans un pays ruiné. Fort de ce secours, avec lequel on remédie à tout, il encouragea son armée ; il eut des munitions, des recrues ; il se vit à la tête de douze mille hommes ; et renonçant à toute suspension d'armes, il ne chercha plus qu'à combattre.

C'était ce même Steinbeck qui, en 1710, après la défaite de Pultava, avait vengé la Suède sur les Danois, dans une irruption qu'ils avaient faite en Scanie ; il avait marché contre eux avec de simples milices qui n'avaient que des cordes pour bandoulières, et avait remporté une victoire complète. Il était, comme tous les autres généraux de Charles XII, actif et intrépide ; mais sa valeur était souillée par la férocité. C'est lui qui, après un combat contre les Russes, ayant ordonné qu'on tuât tous les prisonniers, aperçut un officier polonais du parti du czar, qui se jetait à rétrier de Stanislas, et que ce prince tenait embrassé pour lui sauver la vie ; Steinbock le tua d'un coup de pistolet entre les bras du prince, comme il est rapporté dans la vie de Charles XII : et le roi Stanislas a dit à l'auteur qu'il aurait cassé la tête à Steinbock, s'il n'avait été retenu par son respect et par sa reconnaissance pour le roi de Suède.

Le général Steinbock marcha donc, dans le chemin de Vismar, aux Russes , aux Saxons et aux Danois réunis. Il se trouva vis-à-vis l'armée danoise et saxonne qui précédait les Russes, éloignés de trois lieues. Le czar en-

?oie trois courriers coup sur coup au roi de Danemark pour le prier de l'attendre, et pour l'avertir du danger qu'il court s'il combat les Suédois sans être supérieur en forces. Le roi de Danemark ne voulut point partager Thonheur d'une victoire qu'il croyait sûre : il s'avança contre les Suédois, et les attaqua près d'un endroit nommé Gadebesck. On vit encore à cette journée quelle était l'inimitié naturelle entre les Suédois et les Danois. Les officiers de ces deux nations s'acharnaient les uns contre les autres, et tombaient morts percés de coups.

Steinbock remporta la victoire avant que les Russes pussent arriver à portée du champ de bataille : il reçut quelques jours après la réponse du roi son maître, qui condamnait toute idée d'armistice; il disait qu'il ne pardonnerait cette démarche honteuse qu'en cas qu'elle fût réparée, et que, fort ou faible, il fallait vaincre ou périr. Steinbock avait déjà prévenu cet ordre par la victoire.

Mais cette victoire fut semblable à celle qui avait consolé un moment le roi Auguste, quand, dans le cours de ses infortunes, il gagna la bataille de Galish contre les Suédois, vainqueurs de tous côtés. La victoire de Galish ne fit qu'aggraver les malheurs d'Auguste, et celle de Gadebesck recula seulement la perte de Steinbock et de son armée.

Le roi de Suède, en apprenant la victoire de Steinbock, crut ses affaires rétablies : il se flatta même de faire déclarer l'empire ottoman, qui menaçait encore le czar d'une nou-

Yeîle guerre; et, dans cette espérance, il ordonna à son général Steinbeck de se porter en Pologne, croyant toujours, au moindre succès, que le temps de Narva et ceux où il faisait des lois, allaient renaître. Ces idées furent bientôt après confondues par l'affaire de Bender et par sa captivité chez les Turcs.

Tout le fruit de la victoire de Gadebesck fut d'aller réduire en cendres, pendant la nuit, la petite ville d'Àltena, peuplée de commerçants et de manufacturiers; ville sans défense, qui, n'ayant point pris les armes, ne devait point être sacriH-ée : elle fut entièrement détruite; plusieurs habitants expirèrent dans les flammes: d'autres, échappés nus à l'incendie, vieillards, femmes, enfants, expirèrent de froid et de fatigue aux portes de Hambourg, Tel a été souvent le sort de plusieurs milliers d'hommes pour les querelles de deux hommes. Steinbeck ne recueillit que cet affreux avantage. Les Russes, les Danois, les Saxons, le poursuivirent si vivement après sa victoire, qu'il fut obligé de demander un asile dans Tonninge, forteresse du Holstein, pour lui et pour son armée.

Le pays de Holstein était alors un des plus dévastés du nord, et son souverain un des plus malheureux princes. C'était le propre neveu de Charles XÏI; c'était, pour son père, beau-frère de ce monarque, que Charles avait porté ses armes jusque dans Copenhague avant la bataille de Narva; c'était pour lui qu'il avait fait le traité de Travendal, par Im

quel les ducs de Holstein étaient rentrés dans leurs droits.

Ce pays est en partie le berceau des Ombres et de ces anciens Normands qui conquirent la Neustrie en France, l'Angleterre entière, Naples et Sicile. On ne peut être aujourd'hui moins en état de faire des conquêtes que l'est cette partie de l'ancienne Ghersonèse Gimbrique ; deux petits duchés la composent; Siesvick,|appartenant au roi de Danemark et au duc en commun ; Gottorp, au duc de Holstein seul. Slesvick est une principauté souveraine; Holstein est membre de l'empire d'Allemagne, qu'on appelle empire romain.

Le roi de Danemark et le duc de Hoistein- Gottorp étaient de la même maison; mais le duc, neveu de Charles XII et son héritier présomptif, était né l'ennemi du roi de Danemark, qui accablait son enfance. Un frère de son père, évêque de Lubec, administrateur des États de cet infortuné pupille, se voyait entre l'armée suédoise qu'il n'osait secourir, et les armées russe, danoise et saxonne, qui menaçaient. Il fallait pourtant tâcher de sauver les troupes de Charles Xïï sans choquer le roi de Danemark devenu maître du pays, dont il épuisait toute la substance.

L'évêque administrateur du Holstein était entièrement gouverné par ce fameux baron de Gortz S le plus délié et le plus entreprenant des hommes, d'un esprit vaste et fécond en ressources, ne trouvant jamais rien de trop

» Nous prononçons Gueurtg.

hardi ni de trop difficile, aussi insinuant dans les négociations qu'audacieux dans les projets; sachant plaire, sachant persuader et entraînant les esprits par la chaleur de son génie* après les avoir gagnés par la douceur de ses paroles. Il eut depuis, sur Charles XII, le même ascendant qui lui soumettait l'évêque adrnistrateur du Holstein, et l'on sait qu'il paya de sa tête l'honneur qu'il eut de gouverner le plus inflexible et ie plus opiniâtre souverain qui jamais ait été sur le trône.

Gortz 1 s'aboucha secrètement à Usum avec Steinbock, et lui promit qu'il lui livrerait la forteresse de Tonninge, sans compromettre l'évêque administrateur son maître; et dans le même temps il fit assurer le roi de Danemark qu'on ne la livrerait pas. C'est ainsi que presque toutes les négociations se conduisent , les affaires d'État étant d'un autre ordre que celles des particuliers, l'honneur des ministres consistant uniquement dans le succès, et l'honneur des particuliers dans l'observation de leurs paroles.

Steinbock se présenta devant Tonninge; le commandant de la ville refuse de lui ouvrir les portes ; ainsi, on met le roi de Danemark hord d'état de se plaindre de l'évêque administrateur ; mais Gortz fait donner un ordre au nom du duc mineur, de laisser entrer l'armée suédoise dans Tonninge. Le secrétaire du cabinet, nommé Stamke, signe le nom du duc de Holstein : par là Gortz ne compromet

l Mémoires secrets de Bassevitfc

qu'un enfant qui n'avait pas encore le droit de donner ses ordres ; il sert à la fois le roi de Suède, auprès duquel il voulait se faire valoir, et Févêque administrateur, son maître, qui paraît ne pas consentir à l'admission de Farinée suédoise. Le commandant de Tonninge, aisément gagné, livra la ville aux Suédois, et Gortz se justifia nomme il put auprès du roi de Danemark, en protestant que tout avait été fait malgré lui.

L'armée suédoise *, retirée en partie dans la ville et en partie sous son canon, ne fut pas pour cela sauvée; le général Steinbock fut obligé de se rendre prisonnier de guerre avec onze mille hommes, de môme qu'environ seize mille s'étaient rendus après Pultava.

Il fut stipulé que Steinbock, ses officiers et soldats, pourraient être rançonnés ou échangés; on fixa la rançon de Steinbock à huit mille écus d'empire : c'est une bien petite somme ; cependant on ne put la trouver, et Steinbock resta captif à Copenhague jusqu'à sa mort.

Les États de Holstein demeurèrent à la discrétion d'un vainqueur justement irrité ; le jeune duc fut l'objet de la vengeance du roi de Danemark , pour prix de l'abus que Gortz avait fait de son nom : les maiheurs de Charles XII retombaient sur toute sa famille.

Gortz voyant ses projets évanouis, toujours occupé déjouer un grand rôle dans cette confusion, revint à l'idée qu'il avait eue d'établir

? Mémoires de Steinbock»

une neutralité dans les Etats de Suède en Allemagne.,

Le roi de Danemark était près d'entrer dans Tonninge ; George, électeur de Hanovre, voulait avoir les duchés de Brème et de Verden avec la ville de Stade; le nouveau roi de Prusse, Frédéric-Guillaume, jetait la vue sur Stettin ; Pierre Ier se disposait â se rendre mai-? tre de la Finlande ; tous les Etats de Charles XII, hors la Suède, étaient des dépouilles qu'on cherchait à partager : comment accor*der tant d'intérêts avec une neutralité? Gort£ négocia en même temps avec tous les princes qui avaient intérêt à ce partage : il courait jour et mjit d'une province à une autre ; il engagea le gouverneur de Brème et de Verden à remettre ces deux duchés à l'électeur de Hanovre en séquestre, afin que les Danois ne les prissent pas pour eux : il fit tant qu'il obtînt du roi de Prusse qu'il se chargerait, conjointement avec le Hoistein, du séquestre de Stettin et de Yismar ; moyennant quoi le roi dô Danemark laisserait le Hoistein en paix, et n'entrerait pas dans Tonninge, C'était assurément un étrange service à rendre à Charles XII que de mettre ses places entre les mains de ceux qui pourraient les garder à jamais ; mais Gortz, en leur remettant ces villes comme en otage, les forçait à la neutralité, du moins pour quelque temps; il espérait qu'ensuite il pourrait faire déclarer le Hanovre et le Brandebourg en faveur de la Suède : il faisait entrer dans ses vues le roi de Pologne* dont les Etats ruinés avaient besoin de la

paix ; enfin, il voulait se rendre nécessaire à tous les princes. Il disposait du bien de Charles XII comme un tuteur qui sacrifie une partie du bien d'un pupille ruiné pour sauver l'autre, et d'un pupille qui ne peut faire ses affaires par lui-même; tout cela sans mission, sans autre garantie de sa conduite qu'un plein pouvoir d'un évêque de Lubec, qui n'était nullement autorisé lui-même par Charles XII.

Tel a été ce Gortz, que jusqu'ici on n'a pas assez connu. On a vu des premiers ministres de grands Etats, comme un Oxenstiern, un Richelieu, unAlberoni, donner le mouvement à une partie de l'Europe; mais que le conseiller privé d'un évêque de Lubec en ait fait autant qu'eux, sans être avoué de personne, c'était une chose inouïe.

11 réussit d'abord ; il fit un traité avec le roi de Prusse, par lequel ce monarque s'engageait, en gardant Stettin en séquestre, à conserver à Charles XI 1 le reste de la Poméramie. En vertu de ce traité, Gortz fit proposer au gouverneur de la Poméranie (Mayerfeld) de rendre la place de Stettin au roi de Prusse pour le bien de la paix, croyant que le Suédois, gouverneur de Stettin, pourrait être aussi facile que l'avait été le Holsténois, gouverneur deTonninge : Mais les officiers de Charles XII notaient pas accoutumés à obéir à de pareilles ordres. Mayerfeld répondit qu'on n'entrerait dans Stettin que sur son corps et sur des ruines. Il informa son maître de cette étrange proposition. Le courrier trouva 'Chartes XII captif à Demirtash, ap rès sonavçÉlfure

de Bender. On ne savait alors si Charles ne resterait pas prisonnier des Turcs toute sa vie, si on ne le reléguerait pas dans quelque de de l'Archipel ou de l'Asie. Charles, de sa prison, manda à Mayerfeld ce qu'il avait mandé à Steinbock, qu'il fallait mourir plutôt que de plier sous ses ennemis, et lui ordonna d'être aussi inflexible qu'il Tétait luimême.

Gortz voyant que le gouverneur de Stettin dérangeait ses mesures, et ne voulait entendre parler ni de neutralité ni de séquestre,, se mit dans la tête non-seulement de faire séquestrer cette ville de Stettin, mais encore Stralsund ; et il trouva le secret de faire avec le roi de Pologne, électeur de Saxe, le même traité pour Stralsund qu'il avait fait avec rélecteur de Brandebourg pour Stettin. Il voyait clairement l'impuissance des Suédois de garder ces places sans argent et sans armée, pendant que le roi était captif en Turquie ; et il comptait écarter le fléau de la guerre de tout le nord au moyen de ces séquestres. Le Danemark lui-même se prêtait enfin aux négociations de Gortz ; il gagna absolument l'esprit du prince Menzikoft, général et favori du czar;il lui persuada qu'on pourrait céder le Holstein à son maître ; il flatta le czar de l'idée de percer un canal du Holstein dans la mer Baltique, entreprise si conforme au goût de ce fondateur, et surtout d'obtenir une puissance nouvelle, en voulant bien être un des princes de l'empire d'Allemagne, et en acquérant aux diètes de Rajtis-

bonne un droit de suffrage qui serait toujours soutenu par le droit des armes.

On ne peut ni se plier en plus de manières, nt prendre plus de formes différentes, ni jouer olus de rôles, que fit ce négociateur volontaire; il alla jusqu'à engager le prince Menzikoff à ruiner cette même ville de Stettin qu'il voulait sauver, à la bombarder, afin de forcer le commandât Mayerfeld à la remettre en séquestre ; et il osait ainsi outrager le roi de Suède, auquel il voulait plaire, et à qui en effet il ne plut que trop dans la suite, pour son malheur.

Quand le roi de Prusse vit qu'une armée russe bombardait Stettin, il craignit que cette ville ne fût perdue pour lui, et ne restât à la Russie. C'était où Gortz l'attendait. Le prince Menzikoff manquait d'argent; il lui fît prêter quatre cent mille écus par le roi de Prusse ; il fit parler ensuite au gouverneur de la place: « Lequel aimez-vous mieux, lui diton, ou de voir Stettin en cendres sous la domU nation de la Russie, ou de la confier au roi de Prusse, qui la rendra au roi votre maître?» Le commandant se laissa enfin persuader; il se rendit : Menzikoff entra dans la place ; et, > moyennant les quatre c«nt mille écus, il la remit avec tout le territoire entre les mains du roi de Prusse, qui, pour la forme, y laissa entrer deux bataillons de Holstein, et qui n'a jamais rendu depuis cette partie de la Poméranie.

Dès lors, le second roi de Prusse, successeur d'un roi faible et prodigue, jeta les fon-

déments de la grandeur où son pays parvint dans la suite par la discipline militaire et par l'économie.

Le baron de Gortz, qui fit mouvoir tant de ressorts, ne put venir à bout d'obtenir que les Danois pardonnassent à la province de Molstein, ni qu'ils renonçassent à s'emparer deTonninge; il manqua ce qui paraissait être son premier but; mais il réussit à tout le reste, et surtout à devenir un personnage important dans le nord, ce qui était, en effet, sa vue principale.

Déjà l'électeur de Hanovre s'était assuré de Brème et de Verden, dont Charles XII était dépouillé; les Saxons étaient devant sa ville de Vismar; Stettin était entre les mains du roi de Prusse ; les Russes allaient assiéger Stralsund avec les Saxons, et ceux-ci étaient déjà dans l'île de Rugen ; le czar, au milieu de tant de négociations, était descendu en Finlande, pendant qu'on disputait ailleurs sur la neutralité et sur les partages. Après avoir lui-même pointé l'artillerie devant Stralsund, abandonnant le reste à ses alliés et au prince Menzikoff, il s'était embarqué dans le mois de mai sur la mer Baltique ; et, montant un vaisseau de cinquante canons, qu'U avait fait construire lui-même à Pétersbourg, il vogua vers la Finlande, suivi de quatre-vingt-douze galères et de cent dix demi-galères, qui portaient seize mille combattants.

La descente se fit à Elsingford, qui est dans te partie la plus méridionale de cette froide et stérile contrée, par le soixante et unième degré.

Cette descente réussit malgré toutes les difficultés. On feignit ,d' attaquer par un endroit, on descendit par un autre ; on mit les troupes à terre, et Ton prit la ville. Le czar s'empara de Borgo, d'Abo, et fut maître de toute la côte. 11 ne paraissait pas que les Suédois eussent désormais aucune ressource; car c'était dans ce temps-là même que l'armée suédoise,commandée par Steinbock, se rendait prisonnière de guerre.

Tous ces désastres de Charles XIÏ furent suivis, comme nous l'avons vu, de la perte de Brème, de Verden, de Stettin, d'une partie de la Poméranie; et enfin le roi Stanislas, et Charles lui-même, étaient prisonniers en- Turquie; cependant il n'était pas encore détrompé de Fidée de retourner en Pologne à la tête d'une armée ottomane, de remettre Stanislas sur le trône et de faire trembler tous ses ennemis.

V. — Succès de Pierre le Grand. Retour de Charles XII dans ses Etats.

Pierre, suivant le cours de ses conquêtes, perfectionnait l'établissement de sa marine, faisait venir douze mille familles à Pétersbourg, tenait tous ses alliés attachés à sa fortune et à sa personne, quoiqu'ils eussent tous des intérêts divers et des vues opposées. Sa flotte menaçait à la fois toutes les côtes de la Suède sur les golfes de Finlande et de Bothnie.

L'un de ses généraux de terre, le prince Galiitzin, formé par lui-même, comme ils lé*

talent tous, avançait d'Elsingford, où le czar avait débarqué, jusqu'au milieu des terres, vers le bourg de Tavastus. C'était un poste qui couvrait la Bothnie ; quelques régiments suédois, avec huit mille hommes de milice, le défendaient. Il fallut livrer une bataille; les Russes la gagnèrent entièrement : ils dissipèrent toute l'armée suédoise, et pénétrèrent jusqu'à Vasa : de sorte qu'ils furent les maîtres de quatre-vingts lieues de pays.

Il restait aux Suédois une armée navale avec laquelle ils tenaient la mer. Pierre ambitionnait depuis longtemps de signaler la marine qu'il avait créée. 11 était parti de Pétersbourg, et avait rassemblé une flotte de seize vaisseaux de ligne, cent quatre-vingts galères propres à manœuvrer à travers les rochers qui entourent l'île d'Aland et les autres îles de la mer Baltique, non loin du rivage de la Suède, vers laquelle il rencontra la flotte suédoise. Cette flotte était plus forte en grands vaisseaux que la sienne, mais inférieure en galères; plus propre à combattre en pleine mer qu'au travers des rochers. C'était une supériorité que le czar ne devait qu'à son génie. 11 servait dans sa flotte en qualité de contre-amiral, et recevait les ordres de l'amiral Apraxin. Pierre voulait s'emparer de l'île d'Aland, qui n'est éloignée de la Suède que de douze lieues ; il fallait passer à la vue de la flotte des Suédois. Ce dessein hardi fut exécuté : les galères s'ouvrirent le passage sous le canon ennemi, qui ne plongeait pas assez ; on entra dans Aland, et

eomme cette côte est hérissée d'écueiis presque tout entière, le czar fit transporter à bras quatre-vingts petites galères par une langue de terre, et on les remit à flot dans la mer qu'on nomme de Hango, où étaient ses gros vaisseaux. Erenschild, contre-amiral des Suédois, crut qu'il allait prendre aisément ou couler à fond ces quatre-vingts galères. Il avança de ce côté pour les reconnaître ; mais il fut reçu avec un feu si vif qu'il vit tomber presque tous ses soldats et tous ses matelots. On lui prit les galères et les prames qu'il | avait amenées, et le vaisseau qu'il montait ; il se sauvait dans une chaloupe, mais il y fut blessé. Enfin, obligé de se rendre, on l'amena sur la galère où le czar manœuvrait luii même. Le reste de la flotte suédoise regagna ia Suède. On fut consterné dans Stockholm, et on ne s'y croyait pas en sûreté.

Pendant ce temps-là même, le colonel I Schouvalow Neu hlof attaquait la seule forte- | resse qui restait à prendre sur les côtes occii dentales de la Finlande et îa soumettait au czar, malgré la plus opiniâtre résistance.

Cette journée d'Aland fut, après celle de Pultava, la plus glorieuse de la vie de Pierre. I Maître dé la Finlande, dont il laissa le gouvernement au prince Gallitzin, vainqueur de j toutes les forces navales de la Suède et plus I respecté que jamais de ses alliés, il retourna dans Pétersbourg quand îa saison, devenue très orageuse, ne lui permit plus de rester sur les mers de Finlande et de Bothnie. Son bonheur voulut encore qu'en arrivant dans sa

HISIOIKE DE RBSSII, II. I

nouvelle capitale, la czarine accouchât d'un© princesse, mais qui mourut un an après. Il institua Tordre de Sainte-Catherine en Fhônneur de son épouse, et célébra la naissance d© sa fille par une entrée triomphale. C'était,, de toutes les fêtes auxquelles il avait accoutumé ses peuples, celle qui leur était devenue la plus chère. Le commencement de cette fête fut d'amener dans le port de Cronsiot neuf galères suédoises, sept prames remplies de prisonniers, et le vaisseau du contreamiral Erenschild.

Le vaisseau amiral de Russie était chargé de tous les canons, des drapeaux et des étentards pris dans la conquête de la Finlande* On apporta toutes ces dépouilles à Pétersbourg, où Ton arriva en ordre de bataille. Un arc de triomphe, que le czar avait dessiné selon sa coutume, fut décoré des emblèmes de toutes ses victoires; les vainqueurs passèrent sous cet arc triomphal ; l'amiral Apraxin marchait à leur tête, ensuite le czar en qualité de contre-amiral, et tous les autres officiers selon leur rang : on les présenta tous au viceroi Romadonoski, qui, dans ces cérémonies, représentait le maître de l'empire. Ce vice-czar distribua à tous les officiers des médailles d'or; tous les soldats et les matelots en eurent d'argent Les Suédois prisonniers passèrent sous Parc de triomphe, et l'amiral Erenschild suivait immédiatement le czar son vainqueur. Quand on fut arrivé au trône où le vice-czar était, l'amiral Apraxin lui présenta le contreamiral Pierre, qui demanda à être créé vice-

amiral pour prix de ses services : on alla aux voix, et l'on croit bien que toutes les voix lui furent favorables.

Après cette cérémonie, qui comblait da joie tous les assistants, et qui inspirait à tout le monde l'émulation, l'amour de la patrie et celui de la gloire, le czar prononça ce discours, qui mérite de passer à la dernière postérité:

« Mes frères, est-il quelqu'un de vous qui dût pensé, il y a vingt ans, qu'il combat-» trait avec moi sur la mer Baltique, dans des vaisseaux construits par vous-mêmes, et que nous serions établis dans ces contrées acquises par nos fatigues et par notre courage?... On place Fan ci en siège des sciences dans la Grèce ; elles s'établirent ensuite dans l'Italie, d'où elles se répandirent dans toutes les parties de l'Europe : c'est à présent notre tour, si vous voulez seconder mes desseins, en joignant l'étude à l'obéissance. Les arts circulent dans le monde, comme le sang dans ie corps humain ; et peut-être ils établiront leur empire parmi nous, pour retourner dans la Grèce leur ancienne patrie. J'ose espérer que nous ferons un jour rougir les nations les plus civilisées, par nos travaux et par notre solide gloire. »

C'est là le précis véritable de ce discours digne d'un fondateur. Il a été énervé dans toutes les traductions; mais le plus grand mérite de cette harangue éloquente est d'avoir été prononcée par un monarque victorieux, fondaleur et législateur de son empire.

Les vieux boyards écoutèrent cette harangue avec plus de regret pour leurs anciens usages que d'admiration pour la gloire de leur maître ; mais les jeunes en furent touchés jusqu'aux larmes.

Ces temps furent encore signalés par l'arrivée des ambassadeurs russes, qui revinrent de Constantinople avec la confirmation de la paix avec les Turcs. Un ambassadeur de Perse était arrivé quelque temps auparavant de la part de Cha-Ussin ; il avait amené au czar un éléphant et cinq lions. 11 reçut en même temps une ambassade du kan des Usbecks, Méhémet-Bahadir, qui lui demandait sa protection contre d'autres Tartares. Du fond de l'Asie et de l'Europe tout rendait hommage à sa gloire.

La régence de Stockholm, désespérée de l'état déplorable de ses affaires et de l'absence de son roi qui abandonnait le soin de ses Etats, avait pris enfin la résolution de ne le plus consulter ; et immédiatement après la victoire navale du czar, elle avait demandé un passe- port au vainqueur pour un officier chargé de propositions de paix. Le passeport fut envoyé ; mais dans ce temps-là même la princesse Ulrique-Eléonore, sœur de Charles Xli, reçut la nouvelle que le roi êon frère se disposait enfin à quitter la Turquie, et à revenir se défendre. On n'osa pas alors envoyer au czar le négociateur qu'on avait nommé en secret : on supporta la mauvaise fortune, et l'on attendit que Charles XII se présentât pour la réparer.

En effet, Charles, après cinq années et quelques mois de séjour en Turquie, en partit sur la fin d'octobre 1714. On sait qu'il mit dans son voyage la même singularité qui caractérisait toutes ses actions. Il arriva à Stralsund le 22 novembre 1714. Dès qu'il y fut, le baron de Gortz se rendit auprès de lui : il avait été l'instrument d'une partie de ses malheurs ; mais il se justifia avec tant d'adresse, et lui fit concevoir de si hautes espérances , qu'il gagna sa confiance comme il avait gagné celle de tous les ministres et de tous les princes avec lesquels il avait négocié : il lui fit espérer qu'il détacherait les alliés du czar, et qu'alors on pourrait faire une paix honorable , ou du moins une guerre égale. Dès ce moment, Gortz eut sur l'esprit de Charles beaucoup plus d'empire que n'en avait jamais eu le comte Piper.

La première chose que fit Charles en arrivant à Stralsund fut de demander de l'argent aux bourgeois de Stockholm. Le peu qu'ils avaient fut livré; on ne savait rien refuser à un prince qui ne demandait que pour donner, qui vivait aussi durement que les simples soi* dats, et qui exposait comme eux sa vie. Ses malheurs, sa captivité, son retour touchaient ses sujets et les étrangers; on ne pouvait s'empêcher de le blâmer, ni de l'admirer, ni de le plaindre, ni de le secourir. Sa gloire était d'un genre tout opposé à celle de Pierre; elle ne consistait ni dan& l'établissement des arts, ni dans la législation, ni clans la politique, ni dans le commerce *f elle ne s'étendait

pas au delà de sa personne; son mérite était

une valeur au-dessus du courage ordinaire ; il défendait ses Etats avec une grandeur d'âme égaie à cette valeur intrépide, et c'en était assez pour que les nations fussent frappées de respect pour lui. li avait plus de partisans que d'alliés.

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