‹ Histoire de l'empire de Russie sous Pierre le GrandChapitre 11 sur 19 · VI. — Étal de l'Europe nu retour de Charles XH · texte numérisé non relu

VI. — Étal de l'Europe nu retour de Charles XH

Siège de Stralsund, etc.

Lorsque Charles XH revint enfin dans ses Etats, à la fin de 1714, il trouva l'Europe chrétienne dans un état bien différent de celui où il l'avait laissée. La reine Anne d'Angleterre était morte, après avoir fait la paix avec la France; Louis XIV assurait l'Espagne à son petit-fils, et forçait l'empereur d'Allemagne, Charles VI, et Im Hollandais, à souscrire à une paix nécessaire : ainsi, toutes les affaires du midi de l'Europe prenaient une face nouvelle.

Celles du nord étaient encore plus changées ; Pierre en était devenu l'arbitre. L'électeur de Hanovre, appelé au royaume d'Angleterre, voulait agrandir ses terres d'Allemagne aux dépens de la Suède, qui n'avait acquis des domaines allemands que par les conquêtes du grand Gustave. Le roi de Danemark prétendait reprendre la Scanie, la meilleure province de la Suède, qui avait appartenu autrefois aux Danois. Le roi de Prusse, héritier des ducs de Poméranie, prétendait rentrer au moins dans une partie de cette province. D'un

autre côté, la maison de Holstein, opprimé© par le roi de Danemark, et le duc de Meklenbourg en guerre presque ouverte avec ses sujets, imploraient la protection de Pierre Ier. Le roi de Pologne, électeur de Saxe, désirait qu'on annexât la Courlande à la Pologne ; ainsi de l'Elbe jusqu'à la mer Baltique, Pierre était l'appui de tous les princes, comme Charles en avait été la terreur.

On négocia beaucoup depuis le retour de Charles, et on n'avança rien. Il crut qu'il pourrait avoir assez de vaisseaux de guerre et d'armateurs pour ne point craindre la nouyelle puissance maritime du czar. A l'égard de la guerre de terre, il comptait sur son courâge ; et Gortz, devenu tout d'un coup son premier ministre, lui persuada qu'il pourrait subvenir aux frais avec une monnaie de cuivre, qu'on fit valoir quatre-vingt-seize fois

I autant que sa valeur naturelle, ce qui est un

j prodige dans l'histoire des gouvernements. Mais dès le mois d'avril 1715, les vaisseaux de Pierre prirent les premiers armateurs suédois

I qui se mirent en mer, et une armée russe

|| marcha en Poméranie.

Les Prussiens, les Danois et les Saxons s© joignirent devant Stralsund. Charles XII vit qu'il n'était revenu de sa prison de Demirtash et de Demirtoca, vers la mer Noire, que pour I être assiégé sur le rivage de la mer Baltique, î On a déjà vu dans son histoire avec quelle valeur fière et tranquille il brava dans Stralsund tous ses ennemis réunis. On n'y ajoutera ici qu'une petite particularité qui marque biea

son caractère. Presque tous ses principaux officiers ayant été tués ou blessés dans le siège, le colonel "baron de Reichel, après un long combat, accablé de veilles et de fatigues, s'étant jeté sur un banc pour prendre une heure de repos, " fut appelé pour monter la garde sur le rempart; il s'y traîna en maudissant l'opiniâtreté du roi, et tant de fatigues si intolérables et si inutiles. Le roi qui l'entendit courut à lui, et se dépouillant de son manteau qu'il étendit devant lui : « Vous n'en pouvez plus, lui dit-il, mon cher Reichel, j'ai dormi une heure, je suis frais, je vais monter la garde pour vous : dormez, je vous éveillerai quand il en sera temps. » Après ces mots, il l'enveloppa malgré lui, le laissa dormir, et alla monter la garde.

Ce fut pendant ce siège de Stralsund que le nouveau roi d'Angleterre, électeur de Hanovre, acheta du roi de Danemark la province de Brème et de Verden, avec la ville de Stade, que les Danois avaient prises sur Charles XIL Il en coûta au roi George huit cent mille écus d'Allemagne. On trafiquait ainsi des Etats de Charles, tandis qu'il défendait Stralsund pied à pied. Enfin, cette ville n'étant plus qu'un monceau de ruines, ses officiers le forcèrent d'en sortir. Quand il fut en sûreté, son général Duker rendit ces ruines au roi de Prusse.

Quelque temps après, Duker s'étant présenté devant Charles XII, ce prince lui fit des reproches d'avoir capitulé avec ses ennemis, « J'aimais trop votre gloiref lui répondit Du-

ker, pour vous faire l'affront de tenir dans une ville dont votre majesté était sortie. » Au reste, cette place ne demeura que jusqu'en 1721 aux Prussiens, qui la rendirent à la paix du nord.

Pendant ce siège de Stralsund, Charles reçut encore une mortification qui eût été plus douloureuse si son cœur avait été sensible à l'amitié autant qu'il Tétait à la gloire. Son premier ministre, le comte Piper, homme célèbre dans l'Europe, toujours fidèle à son prince (quoi qu'en aient dit tant d'auteurs indiscrets, sur la foi d'un seul mal informé), Piper, dis-je, était sa victime depuis la bataille de Pultava. Comme il n'y avait point de cartel entre les Russes et les Suédois, il était resté prisonnier à Moscou, et quoiqu'il n'eût point été envoyé en Sibérie comme tant d'autres, son état était à plaindre. Les finances du czar n'étaient point alors administrées aussi fidèlement qu'elles devaient l'être, et tous ses nouveaux établissements exigeaient des dépenses auxquelles il avait peine à suffire ; il devait une somme d'argent assez considérable aux Hollandais, au sujet de deux de leurs vaisseaux marchands brûiés sur les côtes de la Finlande. Le czar prétendit que c'était aux Suédois à payer cette somme, et voulut engager le comte Piper à se charger de cette dette : on le fit venir de Moscou à Pétersbourg; on lui offrit sa liberté en cas qu'il pût tirer sur la Suède environ soixante mille écus en lettres de change. On dit qu'il tira en effet cette somme sur sa femme à

Stockholm, qu'elle ne fut en état ni peut-être

en volonté de donner, et que le roi de Suède ne fit aucun mouvement pour la payer, Quoi qu'il en soit, le comte Piper fut enfermé dans la forteresse de Shlusselbourg, où il mourut l'année d'après, à l'âge de soixante-dix ans. On rendit son corps au roi de Suède, qui lui fît faire des obsèques magnifiques : tristes et vains dédommagements de tant de malheurs et d'une fin si déplorable.

Pierre était satisfait d'avoir la Livonie, l'Estlionie, la Carélie, l'ïngrie, qu'il regardait comme des provinces de ses Etats, et d'y avoir ajouté encore presque toute la Finlande, qui servait de gage en cas qu'on pût parvenir à la paix. Il avait marié une fille de son frère avec le duc de Mecklembourg, Charles- Léopold, au mois d'avril de la même année ; de sorte que tous les princes du nord étaient ses alliés ou ses créatures. Il contenait en Pologne les ennemis du roi Auguste : une de ses armées, d'environ dix-huit mille hommes, y dissipait sans effort toutes ces confédérations si souvent renaissantes dans cette patrie de la liberté et de l'anarchie. Les Turcs, fidèles enfin aux traités, laissaient à sa puissance et à ses desseins toute leur étendue.

Dans cet état florissant presque tous les Jours étaient marqués par de nouveaux étafolisssements pour la marine, pour les troupes, le commerce, les lois ; il composa lui-même un code militaire pour l'infanterie.

Il fondait une académie de marine à Pétersbourg. Lange, chargé des intérêts du coin-

merce, partait pour la Chine par la Sibérie ; des ingénieurs levaient des cartes dans tout l'empire ; on bâtissait la maison de plaisance de Pétershoff; et dans le même temps on élevait des forts sur rirtiche ; on arrêtait les brigandages des peuples de la Boukarie , et d'un autre côté les Tartares de Kouban étaient ré* primés.

Il semblait que ce fût le comble de la prospérité que dans la même année il lui naquît un fils de sa femme Catherine, et un héritier de ses États dans un fils du prince Alexis ; mais l'enfant que lui donna la czarine fut bientôt enlevé par la mort ; et nous verrons que le sort d'Alexis fut trop funeste pour que la naissance d'un fils de ce prince pût être regardée comme un bonheur.

Les couches de la czarine interrompirent les voyages qu'elle faisait continuellement avec son époux sur terre et sur mer ; et dès qu'elle fut relevée elle l'accompagna dans des courses nouvelles.

^îï. — Prise de VisiHar.— Nouveaux voyages du czar.

Vismar était alors assiégé par tous les alliés du czar. Cette ville, qui devait naturellement appartenir au duc de Mecklembourg, est située sur la mer Baltique, à s pt lieues de Lubec, et pourrait lui disputer son grand commerce; elle était autrefois une des plus considérable villes hanséatiques, et les ducs de Mecklembourg y exerçaient le droit de protection beau-

coup plus que celui de la souveraineté. C'était encore un de ces domaines d'Allemagne qui étaient demeurés aux Suédois par la paix de Westphalie. Il fallut enfin se rendre comme Stralsund; les alliés du czar se hâtèrent de s'en rendre maîtres avant que ses troupes fussent arrivées; mais Pierre, étant venu lui-même devant la place après la capitulation qui avait été faite sans lui, fit la garnison prisonnière de guerre II fut indigné que ses alliés laissassent au roi de Danemark une ville qui devait appartenir au prince auquel il avait donné sa nièce, et ce refroidissement, dont le ministre Gortz profita bientôt, fut la première source de la paix qu'il projeta de faire entre le czar et Charles XII.

Gortz, dès ce moment, fit entendre au czar que la Suède était assez abaissée, qu'il ne fallait pas trop élever le Danemark et la Prusse. Le czar entrait dans ses vues : il n'avait jamais fait la guerre qu'en politique, au lieu que Charles XII ne l'avait faite qu'en guerrier. Dès lors il n'agit plus que mollement contre la Suède ; et Charles XII, malheureux partout en Allemagne, résolut, par un de ces coups désespérés que le succès seul peut justifier, d'aller porter la guerre en Norwége.

Le czar cependant voulut faire en Europe un second voyage. Il avait fait le premier en homme qui s'était voulu instruire des arts ; il fit le second en prince qui cherchait à pénétrer le secret de toutes les cours. Il mena sa femme à Copenhague, à Lubec, à Schwerin à

Neustadt; 11 vit le roi de Prusse dans la petite ville d'Àversberg ; de là, ils passèrent à Hambourg, à cette ville d'Altena que les Suédois avaient brûlée, et qu'on rebâtissait. Descendant l'Elbe jusqu'à Stade, ils passèrent par Brème, où le magistrat donna un feu d'artifice et une illumination dont le dessin formait en cent endroits ces mots : Notre libérateur vient nous voir. Enfin, il revit Amsterdam et cette petite chaumière de Sardam, où il avait appris l'art de la construction des vaisseaux il y avait environ dix-huit années : il trouva cette chaumière changée en une maison agréable et commode, qui subsiste encore et qu'on nomme la maison du prince.

On peut juger avec quelle idolâtrie il fut reçu par un peuple de commerçants et de gens de mer dont il avait été le compagnon : ils croyaient voir dans le vainqueur de Pultava leur élève qui avait fondé chez lui le commerce et la marine, et qui avait appris chez eux à gagner des batailles navales; ils le regardaient comme un de leurs concitoyens devenu empereur.

Il paraît dans la vie, dans les voyages, dans les actions de Pierre le Grand, comme dans celles de Charles XII, que tout est éloigné de nos mœurs, peut-être un peu trop efféminées; et c'est par cela même que l'histoire de ces deux hommes célèbres excite tant notre curiosité.

L'épouse du czar était demeurée à Schwerin, malade, fort avancée dans sa nouvelle grossesse ; cependant; dès qu'elle put se met-

tre en route,elle voulut aller trouver le czar en Hollande; les douleurs la surprirent à Vesei, où elle accoucha d'un prince qui ne vécut qu'un jour. Il n'est pas dans nos usages qu'une femme malade voyage immédiatement après ses couches : la czarine, au bout de dix jours, arriva dans Amsterdam : elle voulut voir cette chaumière de Sardam, dans laquelle le czar avait travaillé de ses mains; tous deux allèrent sans appareil, sans suite, avec deux domestiques, dîner chez un riche charpentier de vaisseaux de Sardam, nommé Kalf, qui avait le premier commercé à Pétersbourg. Le fils revenait de France, où Pierre voulait aller : la czarine et lui écoutèrent avec plaisir l'aventure de ce jeune homme, que je ne rapporterais pas, si elle ne faisait connaître des mœurs entièrement opposées aux nôtres.

Ce fils du charpentier Kalf avait été envoyé à Paris par son père pour y apprendre le français, et son père avait voulu qu'il y vécût honorablement. 11 ordonna que le jeune homme quittât l'habit plus que simple que tous les citoyens de Sardam portent, et qu'il fît à Paris une dépense plus convenable à sa fortune qu'à son éducation, connaissant assez son fils pour croire que ce changement ne corromprait pas sa frugalité et la bonté de son caractère.

Kalf signifie veau dans toutes les langues du nord : le voyageur prit à Paris le nom de du Veau; il vécut avec quelque magnificence; il fit des liaisons. Rien n'est plus commun à Paris que de prodiguer les titres de

marquis et de comte à ceux qui n'ont pas même une terre seigneuriale, et qui sont à peine gentilshommes; ce ridicule a toujours été toléré par le gouvernement, afin que les rangs étant plus confondus, et la noblesse plus abaissée, on fût désormais à l'abri des guerres civiles, autrefois si fréquentes. Le titre de haut et puissant seigneur a été pris par des ennoblis, par des roturiers, qui avaient acheté chèrement des offices. Enfin, les noms de marquis, de comte, sans marquisat et sani comté, comme de chevalier sans ordre, et d'abbé sans abbaye, sont sans aucune conséquence dans la nation.

Les amis et les domestiques de Kalf l'appelèrent toujours le comte du Veau ; il soupa chez les princesses, et joua chez la duchesse de Berry ; peu d'étrangers furent plus fêtés. En jeune marquis, qui avait été de tous ses plaisirs, lui promit de l'aller voir à Sardam, et tint parole. Arrivé dans ce village, il fit demander la maison du comte de Kalf ; il trouva un atelier de constructeurs d-j vaisseaux, et le jeune Kalf habillé en matelot hollandais, la hache à la main, conduisant les ouvrages de son père. Kalf reçut son hôte avec toute sa simplicité antique, qu'il avait reprise, et dont il ne s'écarta jamais. Un lecteur sage peut pardonner cette petite digression, qui n'est que la condamnation des vanités et l'éloga des mœurs.

Le czar resta trois mois en Hollande. Il sa passa pendant son séjour des choses plus séipéeuses que l'aventure de Kalf. La Haye, de*

puis la paix de Nimègue, de Ryswyk et d'Utrecht, avait conservé la réputation d'être le centre des négociations de l'Europe : cette petite ville, ou plutôt ce village, le plus agréable du nord, était principalement habité par des ministres de toutes les cours, et par des voyageurs qui venaient s'instruire à cette école. On jetait alors les fondements d'une grande révolution dans l'Europe. Le czar, informé des commencements de ces orages, prolongea son séjour dans les Pays- Bas, pour être plus à portée de voir ce qui se tramait à la fois au midi et au nord, et |K)ur se préparer au parti qu'il devait prendre.

TOI. — Suite des voyages de Pierre le Grand.— ■ Conspiration de Gortz. —Réception de Pierre enFranca.

Il voyait combien ses alliés étaient jaloux de sa puissance, et qu'on a souvent plus de peine avec ses amis qu'avec ses ennemis.

Le Mecklembourg était un des principaux sujets de ces divisions presque toujours inévitables entre des princes voisins qui partagent des conquêtes. Pierre n'avait point voulu que les Danois prissent Vismar pour eux , encore moins qu'ils démolissent les fortifications ; cependant ils avaient fait l'un et Fautre.

Le duc de Mecklembourg, mari de sa nièce, et qu'il traitait comme son gendre, était ouvertement protégé par lui contre la noblesse du pays, et le roi d'Angleterre protégeait la noblesse. Enfin , il commençait à être très îaé-

content du roi de Pologne, ou plutôt de son premier ministre, le comte Flemming, qui voulait secouer le joug de la dépendance,, imposé par les bienfaits et par la force.

Les cours d'Angleterre, de Pologne, de Danemark, de Holstein, de Mecklembourg, de Brandebourg, étaient agitées d'intrigues et de cabales.

A la fin de i716 et au commencement de 1717, Gortz, qui, comme le disent les mémoires de Bassevitz, était las de n'avoir que le titre de conseiller de Holstein et de n'être qu'un plénipotentiaire secret de Charles XII, avait fait naître la plupart de ces intrigues, et il résolut d'en profiter pour ébranler l'Europe. Son dessein était de rapprocher Charles XII du czar, non-seulement de finir leur guerre , mais de les unir, de remettre Stanislas sur le trône de Pologne et d'ôter au roi d'Angleterre, George Iw, Brème et Verden, et même le trône d'Angleterre, afin de le mettre hors d'état de s'approprier les dépouilles de Charles.

Il se trouvait dans le même temps un ministre de son caractère, dont le projet était de bouleverser l'Angleterre et la France : c'était le cardinal Aiberoni, plus maître alors en Espagne que Gortz ne l'était en Suède, homme aussi audacieux et aussi entreprenant que lui, mais beaucoup plus puissant, parce qu'il était à la tête d'un royaume plus riche et qu'il ne payait pas ses créatures en monnaie de cuivre,

Gortz, des bords de la mer Baltique, se lia

bientôt avec la cour de Madrid. Aîberoni et lui

furent également d'intelligence avec tous les Anglais errants qui tenaient pour la maison Stuart. Gortz courut dans tous les Etats où il pouvait trouver des ennemis du roi George : en Allemagne, en Hollande, en Flandre, en Lorraine et enfin à Paris, sur la fin de Fannée 4716. Le cardinal Alberoni commença par lui envoyer dan s Paris même un million de livres de France, pour commencer à mettre le feu aux poudres : c'était l'expression é'Âlberoni.

Gortz voulait que Charles cédât beaucoup à Pierre pour repiwaàre tout le reste sur ses ennemis, et qu'il pût en liberté faire une descente en Ecosse, tandis que les partisans des Stuarts se déclareraient efficacement en Angleterre , après s'être tant de fois montrés Inutilement. Pour remplir ces vues, il était nécessaire d'ôter au roi régnant d'Angleterre son plus grand appui , et cet appui était le régent de France. 11 était extraordinaire qu'on vît la France unie avec un roi d'Anglerre contre le petit-fils de Louis XIV, que cette même France avait mis sur le trône d'Espagne au prix de ses trésors et de son sang, malgré tant d'ennemis conjurés. Mais tout était sorti alors de sa route naturelle, et les intérêts du régent n'étaient pas les intérêts du royaume. Alberoni ménagea dès lors une conspiration en France contre ce même régent Les fondements de toute cette vaste entreprise furent jetés presque aussitôt que le plan en eut été formé. Gortz fut le premier

dans ce secret, et devait alors aller, déguisé, \ en Italie, pour s'aboucher avec le prétendant \ auprès de Rome, et de là revoler à la Haye, y voir le czar et terminer tout auprès du roi de Suède.

Celui qui écrit cette histoire est très instruit de ce qu'il avance, puisque Gortz lui proposa de l'accompagner dsns ses voyages, et que, tout jeune qu'il était alors, il fut un des premiers témoins d'une grande partie de ces intrigues.

Gortz était revenu en Hollande à la fin de 1716, muni des lettres de change d' Aiberoniet du plein pouvoir de Charles. Il est très certain que le parti du prétendant devait éclater, tandis que Charles descendrait de la Norwége dans le nord de l'Ecosse. Ce prince , qui n'avait pu conserver ses États dans le continent, allait envahir et bouleverser ceux d'un autre; et de la prison de Demirtash en Turquie, et des cendres de Stralsund, on eût pu le voir couronner le fils de Jacques II, à Londres, comme il avait couronné Stanislas à Varsovie.

Le czar, qui savait une partie des entreprises de Gortz, en attendait le développement* sans entrer dans aucun de ses plans et sans les connaître tous; il aimait le grand et l'extraordinaire autant que Charles XII, Gortz, et Aiberoni ; mais il l'aimait en fondateur d'un Etat, en législateur, en vrai politique; et peut-être Aiberoni, Gortz, et Charles mêmef étaient-ils plutôt des hommes inquiets qui tentaient de grandes aventures, que des hom«

mes profonds qui prissent des mesures justes* peut-être, après tout, leurs mauvais succès les ont-ils fait accuser de témérité.

Quand Gortz fut à la Haye, le czar ne le vit point; il aurait donné trop d'ombrage aux Etats généraux, ses amis, attachés au roi d'Angleterre; ses ministres ne virent Gortz qu'en secret, avec les plus grandes précautions, avec ordre d'écouter tout et de donner des espérances, sans prendre aucun engagement et sans le compromettre. Cependant les clairvoyants s'apercevaient bien à son inaction, pendant qu'il eût pu descendre en Scanie avec sa flotte et celle de Danemark, à son refroidissement envers ses alliés, aux plaintes qui échappaient à leurs cours, et enfin à son voyage même, qu'il y avait dans les affaires un grand changement qui ne tarderait pas à éclater.

Au mois de janvier 1717, un paquebot suédois, qui portait des lettres en Hollande, ayant été forcé par la tempête de relâcher en Norwége, les lettres furent prises. On trouva dans celles de Gortz et de quelques ministres de quoi ouvrir les yeux sur la révolution qui se tramait. La cour de Danemark communiqua les lettres à celle d'Angleterre. Aussitôt on fait arrêter à Londres le ministre suédois Gyllembourg ; on saisit ses papiers, et on y trouve une partie de sa correspondance avec les jacobites.

Le roi Georges écrit incontinent en Hollande; il requiert que, suivant les traités qui lient l'Angleterre et les Etats généraux à leur sûre-

té commune, le baron de Gortz soit arrêté. Ce ministre, qui se faisait partout des créatures, fut averti de l'ordre, il part incontinent ; il était déjà dans Arnheirn, sur les frontières, lorsque les officiers et les gardes qui couraient après lui, ayant fait une diligence £eu commune en ce pays-là , il fut pris, ses papiers saisis, sa personne traitée durement ; le secrétaire Stamke, celui-là même qui avait contrefait le seing du duc de Holstein dans l'affaire de Tonninge, plus maltraité encore. Enfin le comte de Gyllembourg, envoyé de Suède en Angleterre, et le baron de Gortz, avec des lettres de ministre plénipotentiaire de Charles XII, furent interrogés, l'un à Londres, l'autre à Arnheirn, comme des criminels* Tous les ministres des souverains crièrent à la violation du droit des gens.

Ce droit, qui est plus souvent réclamé que bien connu, et dont jamais l'étendue et les limites n'ont été fixées, a reçu dans tous les temps des atteintes. On a chassé plusieurs ministres des cours où ils résidaient ; on a plus d'une fois arrêté leurs personnes ; mais jamais encore on n'avait interrogé des ministres étrangers comme des sujets du pays. La cour de Londres et les Etats passèrent pardessus toutes les règles, à la vue du péril qui menaçait la maison de Hanovre: mais enfin ce danger étant découvert cessait d'être danger, du moins dans la conjoncture présente.

Il faut que l'historien Norberg ait été bien mal informé, qu'il ait bien mal connu les hommes et les affaires, ou qu'il ait été

bien aveuglé par la partialité, ou du moins bien gêné par sa cour, pour essayer de faire entendre que ie roi de Suède n'était pas entré très avant dans ie complot.

L'affront fait à ses ministres affermit en lui ia résolution de tout tenter pour détrôner le roi d'Angleterre. Cependant, il fallut qu'une fois en sa vie il usât de dissimulation, qu'il désavouât ses ministres auprès du régent de France, qui lui donnait un subside, et auprès des Etats généraux, qu'il voulait ménager ; il fît moins de satisfaction au roi George. Gorts et Gyllembourg, ses ministres, furent retenus près de six mois, et ce long outrage confirma en lui tous ses desseins de vengeance.

Pierre, au milieu de tant d'alarmes et de tant de jalousies, ne se commettant en rien, attendant tout du temps, et ayant mis un assez bon ordre dans ses vastes Etats, pour n'avoir rien à craindre du dedans ni du dehors, résolut enfin d'aller en FranGe ; il n'entendait pas la langue du pays, et par là perdait le plus grand fruit de son voyage; mais il pensait qu'il y avait beaucoup à voir, et il voulut apprendre de près en quels termes était le régent de France avec l'Angleterre, et si ce prince était affermi.

Pierre le Grand fut reçu en France comme Il devait l'être. On envoya d'abord le maréchal de Tessé avec un grand nombre de seigneurs, un escadron des gardes, et les carrosses du roi, à sa rencontre. Il avait fait, selon sa coutume, une si grande diligence, qu'il était déjà à Gournay lorsque les équipages arrivé-

rent à Elbeuf. On lui donna sur la route toutes les fêtes qu'il voulut bien recevoir. On le reçut d'abord au Louvre, où le grand appartement était préparé pour lui, et d'autres pour toute sa suite, pour les princes Kourakin et Dolgorouki, pour le vice-chancelier baron Schaffirof, pour l'ambassadeur Tolstoy, le même qui avait essuyé tant de violations du droit des gens en Turquie. Toute cette cour devait être magnifiquement logée et servie; mais Pierre étant venu pour voir ce qui pou-' vait lui être utile, et non pour essuyer de vaines cérémonies qui gênaient sa simplicité et qui consumaient un temps précieux, alla se loger le soir même à l'autre bout de la ville, au palais ou hôtel de Lesdiguières, appartenant au maréchal de Villeroi, où il fut traité et défrayé comme au Louvre. Le lendemain le régent de France vint le saluer à cet hôtel; le surlendemain, on lui amena le roi encore enfant, conduit par le maréchal de Villeroi, son gouverneur, de qui le père avait été gouverneur de Louis XIV. On épargna adroitement au czar la gêne de rendre la visite immédiatement après Tavoir reçue; il y eut deux jours d'intervalle ; il reçut les respects du corps de ville, et alla, le soir, voir le roi ; la maison du roi était sous les armes. On mena ce jeune prince jusqu'au carrosse du czar; Pierre, étonné et inquiété de la foule qui se pressait autour de ce monarque enfant, le prit et le porta quelque temps dans ses bras.

Des ministres plus raffinés que judicieux ont écrit que le maréchal de Villeroi, voulant

faire prendre au roi de France la main et le pas, l'empereur de Russie se servit de ce stratagème pour déranger ce cérémonial par un air d'affection et de sensibilité; c'est une idée absolument fausse ; la politesse française et ce qu'on devait à Pierre le Grand ne permettaient pas qu'on changeât en dégoût les honneurs qu'on lui rendait. La cérémonie consistait à faire pour un grand monarque et pour un grand homme tout ce qu'il eût désiré lui-même s'il avait fait attention à ces détails. Il s'en faut beaucoup que les voyages des empereurs Charles IV, Sigismond et Charles V, en France, aient eu une célébrité comparable à celle du séjour qu'y fit Pierre le Grand. Ces empereurs n'y vinrent que par des intérêts de politique, et n'y parurent pas dans un temps où les arts perfectionnés pussent faire de leur voyage une époque mémorable ; mais quand Pierre le Grand alla dîner chez le duc d'Antin, dans le palais de Petitbourg, à trois lieues de Paris, et qu'à la fin du repas il vit son portrait, qu'on venait de peindre, placé tout d'un coup dans la salle, il sentit que les Français savaient mieux qu'aucun peuple du monde recevoir un hôte si digne.

il fut encore plus surpris lorsqu'allant voir frapper des médailles dans cette longue galerie du Louvre, où tous les artistes du roi sont honorablement logés, une médaille qu'on frappait étant tombée, et le czar s'empressant de la ramasser, il se vit gravé sur cette médaille, avec une Renommée sur le revers, posant un

pied sur le globe, et ces mots de Virgile, si convenables à Pierre le Grand : Vires acquirit eundo ; allusion également fine et nobia, et également convenable à ses voyages et à sa gloire : on présenta de ces médailles d'or à lui et à tous ceux qui l'accompagnaient Allait-il chez les artistes? on mettait à ses pieds tous les chefs-d'œuvre, et on le suppliait de daigner les recevoir. Allait-il voir les hautes-lices des Gobelins, les tapis de la Savonnerie, les ateliers des sculpteurs, des peintres, des orfèvres du roi, des fabricateurs d'instruments de mathématiques? tout ce qui semblait mériter son approbation lui était offert de la part du roi.

Pierre était mécanicien, artiste, géomètre. M alla à l'Académie des sciences, qui se para pour lui de tout ce qu'elle avait de plus rare; mais il n'y eut rien d'aussi rare que luimême : il corrigea de sa main plusieurs fautes de géographie dans les cartes qu'on avait de ses Etats, et surtout dans celles de la mer Caspienne. Enfin, il daigna être un des membres de cette Académie, et entretint depuis une correspondance suivie d'expériences et de découvertes avec ceux dont il voulait bien être le simple confrère. 11 faut remonter aux Pithagore et aux Anacharsis pour trouver de tels voyageurs ; et ils n'avaient pas quitté un empire pour s'instruire.

On ne peut s'empêcher de remettre ici sous les yeux du lecteur ce transport dont il tût saisi en voyant le tombeau du cardinal de Richelieu, Peu frappé de la beauté de ce

chef-d'œuvre de sculpture, il ne le fut qu© de l'Image d'un ministre qui s'était rendu célèbre dans l'Europe en l'agitant, et qui avait rendu à la France sa gloire perdue après la mort de Henri IV. On sait qu'il embrassa cette statue, et qu'il s'écria : « Grand homme 1 je t'aurais donné la moitié de mes Etats pour apprendre de toi à gouverner l'autre. »

Enfin, avant de partir, il voulut voir cette célèbre madame de Maintenon, qu'il savait être veuve en effet de Louis XIV, et qui touchait à sa Un. Cette espèce de conformité entre le mariage de Louis XIV et le sien excitait vivement sa curiosité ; mais il y avait entre le roi de France et lui cette différence, qu'il avait épousé publiquement une héroïne, et que Louis XIV n'avait eu en secret qu'un© femme r/mable. La czarine n'était pas de ce voyage ; Pierre avait trop craint les embarras du cérémonial et la curiosité d'une cour peu faite pour sentir le mérite d'une femme qui, des bords du Pruth à ceux de Finlande, avait affronté la mort à côté de son époux sur mer et sur terre,

IX. — Retour du csar dans ses États. Sa politique, ses occupations.

La démarche que la Sorbonne fit auprès de lui, quand il alla voir le mausolée du cardinal de Richelieu, mérite d'être traitée à part

Quelques docteurs de Sorbonne voulurent avoir la gloire de réunir l'Eglise grecque

avec l'Eglise latine. Ceux qui connaissent l'antiquité savent assez que le christianisme est venu en Occident par les Grecs d'Asie, et que c'est en Orient qu'il est né; que les premiers Pères, les premiers conciles, les premières liturgies, les premiers rites, tout est de l'O rient; qu'il n'y a pas même un seul terme de dignité et d'office qui ne soit grec, qui n'atteste encore aujourd'hui la source dont tout nous est venu. L'empire romain ayant été divisé, il était impossible qu'il n'y eût tôt ou tard deux religions comme deux empires, et qu'on ne vît entre les chrétiens d'Orient et d'Occident le même schisme qu'entre les Osmanlis et les Persans.

C'est ce schisme que quelques docteurs de l'université de Paris crurent éteindre tout d'un coup en donnant un mémoire à Pierre le Grand. Le pape Léon IX et ses successeurs n'avaient pu en venir à bout avec des légats, . des conciles, et même de l'argent. Ces docteurs auraient dû savoir que Pierre le Grand, qui gouvernait son Eglise, n'était pas homme à reconnaître le pape. En vain ils parlèrent dans leur mémoire des libertés de l'Eglise gallicane, dont le czar ne se souciait guère; en vain ils dirent que les papes doivent être soumis aux conciles, et que le jugement d'un pape n'est point une règle de foi : ils ne réussirent qu'à déplaire beaucoup à la cour de Rome par leur écrit, sans plaire à l'empereur de B*issie ai à l'Eglise russe.

Il y avait dans ce plan de réunion des objets de politique qu'ils n'entendaient pas, et

des points de controverse qu'ils disaient entendre, et que chaque parti explique comme il lui plaît. Il s'agissait du Saint-Esprit qui procède du Père et du Fils selon les Latins, et qui procède aujourd'hui du Père par le Fils selon les Grecs, après n'avoir longtemps procédé que du Père : ils citaient saint Épiphane, qui dit que « le Saint-Esprit n'est pas frère du Fils, ni petit-fils du Père. »

Mais le czar, en partant de Paris, avait d'autres affaires qu'à vérifier des passages de saint Epiphane. Il reçut avec bonté le mémoire des docteurs. Ils écrivirent à quelques évêques russes, qui firent une réponse polie ; mais le plus grand nombre fut indigné de la proposition.

Ce fut pour dissiper les craintes de cette réunion qu'il institua, quelque temps après, la fête comique du conclave, lorsqu'il eut chassé les jésuites de ses États, en 1718.

Il y avait à sa cour un vieux fou, nommé Sotof, qui lui avait appris à écrire, et qui s'imaginait avoir mérité par ce service les plus importantes dignités. Pierre, qui adoucissait quelquefois les chagrins du gouvernement par des plaisanteries convenables à un peuple non encore entièrement réformé par lui, promit à son maître à écrire de lui donner une des premières dignités du monde; il le créa knès papa, avec deux mille roubles d'appointement, et lui assigna une maison à Pétersbourg dans le quartier des Tartares ; des bouffons l'installèrent en cérémonie ; il fut harangué par quatre bègues; il créa des car-

dinaux, et marcha en procession à leur tête* Tout ce sacré collège était ivre d'eau-de-vie. Après la mort de ce Sotof, un officier, nommé Buturlin, fut créé pape. Moscou et Pétersbourg ont vu trois fois renouveler cette cérémonie, dont le ridicule semblait être sans conséquence; mais qui, en effet, confirmait les peuples dans leur aversion pour une Église qui prétendait à un pouvoir suprême, et dont le chef avait anathémathisé tant de rois. Le czar vengeait en riant vingt empereurs d'Allemagne, dix rois de France, et une foule de souverains. C'est là tout le fruit que la Sorbonne recueillit de l'idée peu politique de réunir les Églises grecque et latine.

Le voyage du czar en France fut plus utile par son union avec ce royaume commerçant et peuplé d'hommes industrieux, que par la prétendue réunion de deux Eglises rivales , dont Tune maintiendra toujours son antique indépendance, et l'autre sa nouvelle supériorité.

Pierre ramena à sa suite plusieurs artisans français, ainsi qu'il en avait amené d'Angleterre ; car toutes les nations chez lesquelles il voyagea se firent un honneur de le seconder dans son dessein de porter tous les arts dans une patrie nouvelle , et de concourir à " cette espèce de création.

Il minuta dès lors un traité de commerce avec la France, et le remit entre les mains de ses ministres en Hollande, dès qu'il y fut de retour. Il ne put être signé par l'ambassadeur de France, Châteauneuf, que le 15 auguste

4717, à la Haye* Ce traité ne concernait pas seulement le commerce; il regardait la paix du nord. Le roi de France, 1 électeur de Brandebourg, acceptèrent le titre de médiateurs qu'il leur donna : c'est assez faire sentir au roi d'Angleterre qu'il n'était pas content de lui, et c'était combler les espérances de Gortz, qui mit dès lors tout en œuvre pour réunir Pierre et Charles, pour susciter à George de nouveaux ennemis, et pour prêter la main au cardinal Alberoni d'un Dout de l'Europe à l'autre. Le baron de Gortz vit alors publiquement à la Haye les ministres du czar ; il leur déclara qu'il avait un plein pouvoir de conclure la paix de la Suède*

Le czar laissait Gortz préparer toutes leurs batteries sans y toucher, prêt à faire la paix avec le roi de Suède, mais aussi à continuer la guerre, toujours lié avec le Danemark, la Pologne, la Prusse, et même en apparence avec l'électeur de Hanovre.

il paraît évidemment qu'il n'avait d'autre dessein arrêté que celui de profiter des conjonctures. Son principal objet était de perfectionner tous ses nouveaux établissements. Il savait que les négociations, les intérêts des princes, leurs ligues, leurs amitiés, leurs défiances, leurs inimitiés, éprouvent presque tous les ans des vicissitudes, et que souvent il ne reste aucune trace de tant d'efforts de politique. Une seule manufacture bien établie fait quelquefois plus de bien à un État que Vingt traités,

Pierre, ayant rejoint sa femme qui l'atten-

daît en HolLaD.de, continua ses voyages avec elle : ils traversèrent ensemble la Westphalie, et arrivèrent à Berlin sans aucun appareil. Le nouveau roi de Prusse n'était pas moins ennemi des vanités du cérémonial et de la magnificence que le monarque de Russie.

C'était un spectacle Instructif pour l'étiquette de Vienne et d'Espagne, pour le punctilio d'Italie, et pour le goût du îuxe qui règne en France, qu'un roi qui ne se servait jamais que d'un fauteuil de bois, qui n'était vêtu qu'en simple soldat, et qui s'était interdit toutes les délicatesses de la table et toutes les commodités de la vie.

Le czar et la czarine menaient une vie aussi simple et aussi dure ; et si Charles XII s'était trouvé avec eux, on eût vu ensemble quatre têtes couronnées accompagnées de moins de faste qu'un évêque allemand ou qu'un cardinal de Rome. Jamais le luxe et la mollesse n'ont été combattus par de si nobles exemples.

Il faut avouer qu'un de nos citoyens s'attirerait parmi nous de la considération, et serait regardé comme un homme extraordinaire, s'il avait fait une fois en sa vie, par curiosité, la cinquième partie des voyages que fit Pierre pour le bien de ses États. De Berlin il va à Dantzick avec sa femme ; il protège à Mittau la duchesse de Courlande, sa nièce, devenue veuve ; il visite toutes ses conquêtes, donne de nouveaux règlements dans Pétersbourg, va dans Moscou, y fait rebâtir des maisons de particuliers tombées en ruines ; do là il se transporte à Czarism* sur

le Volga, pour arrêter les incursions des T&r» tares de Kouban : il construit des lignes du Volga au Tanaïs, et fait élever des forts de distance en distance, d'un fleuve à Pautre. Pendant ce temps-là même, il fait imprimer le code militaire qu'il a composé. Une chambre de justice est établie pour examiner la conduite de ses ministres, et pour remettre de l'ordre dans les finances : il pardonne à quelques coupables, il en punit d'autres ; le prince Menzikoff fut même un de ceux qui eurent besoin de sa clémence ; mais un jugement plus sévère, qu'il se crut obligé de rendre contre son propre fils, remplit d'amertume une vie si glorieuse,

Page 1