HISTOIRE DE RUSSIE. TT
Le mariage de Pierre avec Catherine en 1707, et les enfants qu'il eut d'elle, achevèrent d'dgrir l'esprit du jeune prince. Pierre tenta tous les moyens de le ramener : il le mit même à la tête de la régence pendant une année ; il le fit voyager ; il le maria, en 1711, à la fin de la campagne du Pruth, avec la princesse de Volfenbuttel, ainsi que nous Pavons rapporté* Ce mariage fut très malheureux. Alexis, âgé de vingt-deux ans, se livra à toutes les débauches de la jeunesse, et à toute la grossièreté des anciennes mœurs, qm lui étaient si chères : ces dérèglements l'abrutirent Sa femme, méprisée, maltraitée, manquant du nécessaire, privée de toûte consolation, languit dans le chagrin, et mourut enfin de douleur en 1715, le 1er de novembre.
Elle laissait au prince Alexis un fils dont elle venait d'accoucher, et ce fils devait être eh jour l'héritier de l'empire, suivant l'ordre naturel. Pierre sentait avec doûleui qu'après lui tous ses travaux seraient détruits par son propre sang. îl écrivit à son fils, après la mort de la princesse, une lettre également pathétique et menaçante; elle finissait par ces mots : « J'attendrai encore un peu de temps, pour voir si vous voulez vous corriger ; sinon, sachez que je vous priverai de la succession, comme on retranche un membre inutile. N'imaginez pas que je ne veuille que vous intimider ; ne vous reposez pas sur le titre ae mon fils unique; car si je n'épargne pas ma propre vie pour ma patrie et pour le salut de mes peuples, comment
pourrai-je vous épargner? Je préférerais les transmettre plutôt à un étranger qui le mérite qu'à mon propre fils qui s'en rend indigne. »
Cette lettre est d'un père, mais encore plus d'un législateur; elle fait voir d'ailleurs que l'ordre de la succession n'était point invariablement établi en Russie, comme dans d'autres royaumes, par ces lois fondamentales qui ôtent aux pères le droit de déshériter leurs fils; et le czar croyait surtout avoir la prérogative de disposer d'un empire qu'il avait fondé.
Dans ce temps-là même, l'impératrice Catherine accoucha d'un prince qui mourut depuis, en 1719. Soit que cette nouvelle abattît le courage d'Alexis, soit imprudence, soit mauvais conseil, il écrivit h son père qu'il renonçait à la couronne et à toute espérance de régner : « Je prends Dieu à témoin, dit-il, et je jure sur mon âme, que je ne prétendrai jamais à la succession. Je mets mes enfants entre vos mains, et je ne demande que mon entretien pendant ma vie. »
Son père lui écrivit une seconde fois : « Je remarque, dit-il, que vous ne pariez dans votre lettre que de la succession, comme si j'avais besoin de votre consentement. Je vous ai remontré quelle douleur votre conduite m'a causée pendant tant d'années, et vous ne m'en parlez pas. Les exhortations paternelles ne vous touchent point. Je me suis déterminé à vous écrire encore pour la dernière fois. S! vous méprisez mes avis de mon vivant, quel.
sas en ferez-vous après ma mort? Quand vous auriez présentement la volonté d'être fidèle à vo? promesses, ces grandes barbes pourront vous tourner à leur fantaisie, et vous forceront à les violer... Ces gens-là ne s'appuient que sur vous. Vous n'avez aucune reconnaissance pour celui qui vous a donné la vie. L'assistez-vous dans ses travaux depuis que vous êtes parvenu à un âge mûr? ne blâmezvous pas, ne détestez-vous pas tout ce que je puis faire pour le bien de mes peuples? J'ai sujet de croire que si vous me survivez, vous détruirez mon ouvrage. Corrigez-vous, rendez-vous digne de la succession, ou faites-vous moine. Répondez, soit par écrit, soit de vivé voix ; sinon, j'agirai avec vous comme avec un malfaiteur. »
Cette lettre était dure: il était aisé au prince de répondre qu'il changerait de conduite ; mais il se contenta de répondre en quatre lignes à son père qu'il voulait se faire moine.
Cette résolution ne paraissait pas naturelle , et il paraît étrange que le czar voulût voyager en laissant dans ses Etats un fils si mécontent et si obstiné; mais aussi ce voyage même prouve que le czar ne voyait pas de conspiration à craindre de la part de son fils.
Il alla îe voir avant de partir pour l'Alle magne et pour la France : le prince, malade, ou feignant de l'être, Je reçut au lit, et lui confirma, par les plus grands serments, qu'il voulait se retirer dans un cloître. Le czar lui
donna six mois pour se consulter, et partit avec son épouse.
A peine fut il à Copenhague qu'il apprit (ce qu'il pouvait présumer) qu'Alexis ne voyait que des mécontents qui flattaient ses chagrins. Il lui écrivit qu'il eût à choisir du couvent ou du trône, et que, s'il voulait un jour lui succéder, il fallait qu'il vînt le trouver à Copenhague.
Les confidents du prince lui persuadaient qu'il serait dangereux pour lui de se trouver loin de tout conseil, entre un père irrité et une marâtre. 11 feignit donc d'aller trouver son père à Copenhague ; mais il prit le chemin de Vienne, et alla se mettre entre les mains de l'empereur Charles VI, son beaufrère, comptant y demeurer jusqu'à la mort du czar.
C'est à peu près la même aventure que celle de Louis XI, lorsque, étant encore dauphin, il quitta la cour du roi Charles VII„ son père, et se retira chez le duc de Bourgogne. Le dauphin était bien plus coupable que le ezarowitz, puisqu'il s'était marié malgré son père, qu'il avait levé des troupes, qu'il se retirait chez un priace naturellement ennemi de Charles VII, et qu'il ne revint jamais à la cour, quelques instances que son père pût lui faire.
Alexis, au contraire, ne s'était marié qu@ par ordre du czar, ne s'était point révolté, n'avait point levé de troupes, ne se retirait point chez un prince ennemi, et retourna aux pieds de son père sur la première lettre qu'il
reçut de lui : car dès que Pierre sut que sob fils avait été à Tienne, qu'il s'était retiré dans le Tirolv et ensuite à Naples, qui appartenait alors à l'empereur Charles VI, il dépêcha le capitaine aux gardes Roraanzoff et le conseiller privé Tolstoy, chargés d'une lettre écrite de sa main, datée de Spa, du 21 juillet, n. st., 1717. Ils trouvèrent le prince à Naples dans le château Saint- Eime, et lui remirent k lettre. Elle était conçue en ces termes :
« ....... Je vous écris pour la dernière fois.,
pour vous dire que vous ayiez à exécuter ma volonté, que Tolstoy et Romanzoff vous annonceront de ma part. Si vous m'obéissez, je vous assure, et je promets à Dieu, que je ne vous punirai pas ; et que si vous revenez, je vous 'aimerai plus que jamais ; mais que si vous ne le faites pas, je vous donne comme père, en vertu du pouvoir que j'ai reçu de Dieu, ma malédiction éternelle; et comme votre souverain, je vous assure que je trouverai bien les moyens de vous punir : en quoi j'espère que Dieu m'assistera, et qu'il prendra ma juste cause en main.
» Au reste, souvenez-vous que je ne vous ai violenté en rien. Avais-je besoin de vous laisser le libre choix du parti que vous voudriez prendre? Si j'avais voulu vous forcer* n'avais-je pas en main la puissance ? je n'avais qu'a commander, et j'aurais été obéi. » - Le vice-roi de Naples persuada aisément à Alexis de retourner auprès de son père. C'était une preuve incontestable que l'empereur d'Allemagne ne voulait prendre avec ce jeune
prince aucun engagement dont le czar eût à se plaindre. Alexis avait voyagé avec sa maîtresse Afrosine, il revint avec elle.
On pouvait le considérer comme un jeune homme mal conseillé, qui était allé à Vienne et à Naples, au lieu d'aller à Copenhague. S'il n'avait fait que cette seule faute, commune à tant de jeunes gens, elle était bien pardonnable : son père prenait Dieu à témoin que, non-seulement il lui pardonnerait, mais qu'il l'aimerait plus que jamais. Alexis partit sur cette assurance; mais, par l'instruction des deux envoyés qui le ramenèrent, et par la lettre même" du czar, il paraît que le père exigea que le fils déclarât ceux qui l'avaient conseillé, et qu'il exécutât son serment de renoncer à la succession.
11 semblait difficile de concilier cette exhérédation avec l'autre serment que le czar avait fait dans sa lettre, d'aimer son fils plus que jamais. Peut-être que le père , combattu entre l'amour paternel et la raison du souverain, se bornait à aimer son fils retiré dans un cloître ; peut-être espérait-il encore le ramener à son devoir, et le rendre digne de cette succession même, en lui faisant sentir la perte d'une couronne. Dans des conjonctures si rares, si difficiles, si douloureuses, il est aisé de croire que, ni le cœur du père, i ni celui du fils , également agités, n'étaient d'abord bien d'accord avec eux-mêmes.
Le prince arrive le 13 février 1718, n. sL, à Moscou, où le czar était alors. Il se jette le four même aux genoux de son père ; il a un
très long entretien avec lui ; le bruit se répand aussitôt dans la ville que le père et le fils sont réconciliés, que tout est oublié; mais le lendemain on fait prendre les armes aux régiments des gardes à la pointe du jour; on fait sonner la grosse cloche de Moscou. Les boyards, les conseillers privés, sont mandés dans le château ; les évêques, les archimandrites, et deux religieux de Saint-Basile, professeurs en théologie , s'assemblent dans l'église cathédrale. Alexis est conduit sans épée, et comme prisonnier dans le château, devant son père : il se prosterne en sa pré* sence, et lui remet en pleurant un écrit par lequel il avoue ses fautes, se déclare indigne de lui succéder, et pour toute grâce lui demande la vie.
Le czar, après l'avoir relevé, le conduisit dans un cabinet, où il lui fit plusieurs questions» Il lui déclara que s'il célait quelque chose touchant son évasion , il y allait de sa tête. Ensuite on ramena le prince dans la salle où le conseil était assemblé; là on lut publiquement la déclaration du czar déjà dressée.
Le père, dans cette pièce, reproche à son fils tout ce que nous avons détaillé, son peu d'application à s'instruire, ses liaisons avec les partisans des anciennes mœurs, sa mauvaise conduite avec sa femme. « îl a violé, dit-il, la foi conjugale, en s'attachait à une mie de la plus basse extraction, du vivant de son épouse. » Il est vrai que Pierre avait répudié sa femme en faveur d'une captive;
mais cette captive était d'un mgrrte supérieur, et il était justement mécontent de sa femme, qui était sa sujette. Alexis, au contraire, avait négligé sa femme pour une jeune inconnue qui n'avait de mérite que sa beauté. Jusque-là on ne voit que des fautes de jeune homme, qu'un père doit reprendre et qu'il peut pardonner.
Il lui reproche ensuite d'être allé à Vienne se mettre sous la protection de l'empereur. Il dit qu'Alexis a calomnié son père, en faisant entendre à l'empereur Charles VI qu'il était persécuté, qu'on le forçait à renoncer à son héritage; qu'enfin il a prié l'empereur de le protéger à main armée.
On ne voit pas d'abord comment l'empereur aurait pu faire la guerre au czar pour un tel sujet, et comment il eût pu interposer autre chose que de bons offices entre le père irrité et le fils désobéissant. Aussi Charles VI i s'était contenté de donner une retraite au ! prince, et on l'avait renvoyé quand le czar, | instruit de sa retraite, l'avait redemandé.
Pierre ajoute, dans cette pièce terrible, I qu'Alexis avait persuadé à l'empereur qu'il ! n'était pas en sûreté de sa vie s'il revenait I en Russie. C'était en quelque façon justifier | les plaintes d'Alexis, que de le faire condam- I ner à mort après son retour, et surtout après avoir promis de lui pardonner : mais nous verrons pour quelle cause le czar fit ensuite I porter ce jugement mémorable. Enfin, on | voyait dans cette grande assemblée un souverain absolu plaider contre son fils,
« Yoilà, dit-il, de quelle manière notre fils est revenu; et quoiqu'il ait mérité la mort par son évasion et par ses calomnies, cependant potre tendresse paternelle lui pardonne ses crimes : mais considérant son indignité et sa conduite déréglée, nous ne pouvons en conscience lui laisser la succession au trône* prévoyant trop qu'après nous sa conduite dépravée détruirait la gloire de la nation, et ferait perdre tant d'États reconquis par nos armes. Nous plaindrions surtout nos sujets, si nous les rejetions, par un tel successeur,, dans un état beaucoup plus mauvais qu'ils n'ont été.
» Ainsi, par le pouvoir paternel, en vertu duquel, selon les droits de notre empire, chacun même de nos sujets peut déshériter un fils comme il lui plaît, et en vertu de la qualité de prince souverain, et en considération du salut de nos Etats, nous privons notredit fils Alexis de la succession après nous à notre trône de Russie, à cause de ses crimes et de son indignité, quand même il ne subsisterait pas une seule personne de notre famille après nous.
» Et nous constituons et déclarons successeur audit trône, après nous, notre second fils Pierre S quoique encore jeune, n'ayant pas de successeur plus âgé.
« Donnons à notre susdit fils Alexis notre malédiction paternelle si jamais, en quelque
i C'est ce même fils de l'impératrice Catherine qm mourut en nid* le 15 avril.
temps que ce soit, il prétend à ladite succession ou la recherche.
» Désirons aussi de nos fidèles sujets de Fétat ecclésiastique et séculier, et de tout autre état, et de la nation entière, que, selon cette constitution et suivant notre volonté, ils reconnnaissent et considèrent notredit ils Pierre, désigné par nous à la succession, pour légitime successeur, et qu'en conformité de cette présente constitution , ils confirment le tout par serment devant le saint autel, sur les saints Evangiles, en baisant la croix.
» Et tous ceux qui s'opposeront jamais, en quelque temps que ce soit, à notre volonté, et qui dès aujourd'hui oseront considérer notre fils Alexis comme successeur, ou l'assister à cet effet, nous les déclarons traîtres envers nous et à la patrie; et avons ordonné que la présente soit partout publiée, afin que personne n'en prétende cause d'ignorance. Fait à Moscou le 14 février 1718, n. st. Signé de notre main et scellé de notre sceau. »
Il paraît que ces actes étaient préparés, ou qu'ils furent dressés avec une extrême célérité, puisque le prince Alexis était revenu le 13, et que son exhérédation en faveur du fils de Catherine est du 14.
Le prince, de son côté, signa qu'il renonçait à la succession. « Je reconnais, dit-il, cette exclusion pour juste ; je l'ai méritée par mon indignité, et je jure, au Dieu tout-puissant en trinité de me soumettre en tout à la volonté paternelle, etc. »
Ces actes étant signés, le czar paarcha à la
cathédrale ; on les y lut une seconde fois, et tous les ecclésiastiques mirent leurs approbations et leurs signatures au bas d'une autre copie. Jamais prince ne fut déshérité d'une manière si authentique. Il y a beaucoup d'Etats où un tel acte ne serait d'aucune valeur, mais en Russie, comme chez les anciens Romains, tout père avait le droit de priver son fils de sa succession, et ce droit était plus fort dans un souverain que dans un sujet, surtout dans un souverain tel que Pierre.
Cependant il était à craindre qu'un jour ceux mêmes qui avaient animé le prince contre son père, et conseillé son évasion, ne tâchassent d'anéantir une renonciation imposée par la force, et de rendre au fils aîné la couronne transférée au cadet d'un second lit On prévoyait en ce cas une guerre civile et la destruction inévitable de tout ce que Pierre avait fait de grand et d'utile. Il fallait décider entre les intérêts de près de dix-huit millions d'hommes que contenait alors la Russie, et un seul homme qui n'était pas capable de les gouverner. Il était donc important de connaître les malintentionnés; et le czar menaça encore une fois son fils de mort, s'il lui cachait quelque chose. En conséquence, le prince fut donc interrogé juridiquement par son père, et ensuite par des commissaires.
Une des charges qui servirent à sa condamnation fut une lettre d'un résident de Tempereur nommé Beyer, écrite de Pétersbourg après l'évasion du prince : cette lettre portait qu'il
y avait de la mutinerie dans l'armée russe assemblée dans le Mecklembourg, que plusieurs officiers pariaient d'envoyer la nouvelle czarine Catherine et son fils dans la prison où était la czarine répudiée, et de mettre Alexis sur le trône quand on l'aurait retrouvé. Il y avait en effet alors une sédition dans cette ar* mée du czar, mais elle fut bientôt réprimée. Ces propos vagues n'eurent aucune suite. Alexis ne pouvait les avoir encouragés ; un étranger en parlait comme d'une nouvelle: la lettre n'était point adressée au prince Alexis, et il n'en avait qu'une copie qu'on lui avait envoyée de Vienne.
Une accusation plus grave fut une minute de sa propre main d'une lettre écrite de Vienne aux sénateurs et aux archevêques de Russie; les termes en étaient forts: « Les mauvais traitements continuels que j'ai essuyés sans les avoir mérités m'ont obligé de fuir : peu s'en est fallu qu'on ne m'ait mis dans un couvent. Ceux qui ont enfermé ma mère ont voulu me traiter de même. Je suis sous la protection d'un grand prince ; je vous prie de ne me point abandonner à présent. Ce mot d'à présent, qui pouvait être regardé comme séditieux, était rayé, et ensuite remis de sa main, et puis rayé encore; ce qui marquait un jeune homme troublé, se livrant à son ressentiment, et s'en repentant au moment même. On ne trouva que la minute de ces lettres, elles n'étaient jamais parvenues à leur destination, et la cour de Vienne les retint; preuve assez forte que cette cour ne voulait pas se brouil-
no —
1er avec celle de Russie, et soutenir à main a^* mée le fils contre le père.
On confronta plusieurs témoins au prince ; Fuel d'eux, nommé Afanassief, soutint qu'il lui avait entendu dire autrefois ; « Je dirai quelque chose aux évêques qui le rediront aux curés, les curés aux paroissiens; et on me fera régner, fût-ce malgré moi. »
Sa propre maîtresse Afrosine déposa contre lui. Toutes les accusations n'étaient pas bien précises; nui projet digéré, nulle intrigue suivie, nulle conspiration, aucune association, encore moins de préparatifs. C'était un fils de famille mécontent et dépravé, qui se plaignait de son père, qui le fuyait, et qui espérait sa mort ; mais ce fils de famille était l'héritier de la plus vaste monarchie de notre hémisphère ; et dans sa situation et dans sa place il n'y avait point de petite faute.
Accusé par sa maîtresse, il le fut encore au sujet de l'ancienne czarine sa mère et de Marie sa sœur. On le chargea d'avoir consulté sa mère sur son évasion, et d'en avoir parlé à la princesse Marie. Un évêque de Rostow, confident de tous trois, fut arrêté, et déposa que ces deux princesses, prisonnières dans un couvent, avaient espéré un changement qui les mettrait en liberté, et avaient par leurs conseils engagé le prince à la fuite. Plus leurs ressentiments étaient naturels, plus ils étaient dangereux. On verra, à la fin de ce chapitre, quel était cet évêque, et quelle avait été sa conduite.
Alexis nia d'abord plusieurs faits de cette
nature, et par cela même il s'exposait à la mort, dont son père Pavait menacé, en cas qu'il ne fît pas un aveu général et sincère.
Enfin, il avoua quelques discours peu respectueux qu'on lui imputait contre son père, et il s'excusa sur îa colère et sur l'ivresse.
Le czar dressa lui-même de nouveaux articles d'interrogatoire. Le quatrième était ainsi conçu :
« Quand vous avez vu, par la lettre de Beyer, qu'il y avait une révolte à l'armée de Mecklembourg, vous en avez eu de la joie; je crois que vous aviez quelque vue, et que vous vous seriez déclaré pour les rebelles, même de mon vivant. »
C'était interroger le prince sur le fond de ses sentiments secrets. On peut les avouer à un père dont les conseils les corrigent, et les cacher à, un juge qui ne prononce que sur les? faits avérés. Les sentiments caphés du cœur ne sont pas l'objet d'un procès criminel. Alexis pouvait les nier, les déguiser aisément il n'était pas obligé d'ouvrir son âme ; cependant il répondit par écrit : « Si les rebelles m'avaient appelé de votre vivant, j'y serais apparemment allé, supposé qu'ils eussent été assez forts. »
Il est concevable qu'il ait fait cette réponse de lui-même, et il serait aussi extraordinaire, du moins suivant les mœurs de l'Europe, qu'on l'eût condamné sur l'aveu d'une idée qu'il aurait pu avoir un jour, dans un cas qui n'est point arrivé.
A cet étrange aveu de ses plus secrètes pensées, Qui ne s'étaient point échappées au delà
du fond de son âme, on joignit des preuves qui, en plus d'un pays, ne sont pas admises au tribunal de la justice humaine.
Le prince, accablé, hors de ses sens, recherchant dans lui-même, avec l'ingénuité de la crainte, tout ce qui pouvait servir à le perdre, avoua enfin que dans la confession il s'était accusé devant Dieu, à l'archiprêtre Jacques, d'avoir souhaité la mort de son père, et que le confesseur Jacques lui avait répondu : Dieu vous le pardonnera, nous lui en souhaitons autant.
Toutes les preuves qui peuvent se tirer de la confession sont inadmissibles parles canons de notre Eglise; ce sont des secrets entre Dieu et le pénitent. L'Eglise grecque ne croit pas non plus que la latine, que cette correspondance intime et sacrée entre un pécheur et la Divinité soit du ressort de la justice humaine : mais il s'agissait de l'Etat et d'un souverain. Le prêtre Jacques fut appliqué à la question, et avoua ce que le prince avait révélé. C'était une chose rare dans ce procès, de voir le confesseur accusé par son pénitent, et le pénitent par sa maîtresse. On peut encore ajouter à la singularité de cette aventure, que l'archevêque de Rézan ayant été impliqué dans les accusations, ayant autrefois, dans les pre-j miers éclats des ressentiments du czar contre son fils, prononcé un sermon trop favorable au jeune czarowitz, ce prince avoua dans ses interrogatoires qu'il comptait sur ce prélat ; et ce même archevêque de Rézan fut à la tête des juges ecclésiastiques consultés par le czar
sur ce procès criminel, comme nous Talions
voir bientôt.
Il y a une remarque essentielle à faire dans cet étrange procès, très mal digéré dans la grossière histoire de Pierre Ier, par le prétendu boyard Nestesuranoy ; et cette remarque la voici.
Dans les réponses que fît Alexis au premier interrogatoire de son père, il avoue que quand il fut à Vienne, où il ne vit point l'empereur, il s'adressa au comte de Schonborn, chambellan ; que ce chambellan lui dit : « L'empereur ne vous abandonnera pas ; et quand iî en sera temps, après la mort de votre père, ïi vous aidera à monter sur le trône à main armée. » Je lu** répondis, ajoute l'accusé : « Je ne demande pas cela ; que l'empereur m'accorde sa protection, je n'en veux pas davantage. » Cette déposition est simple, naturelle, porte un grand caractère de vérité : car c'eût été le comble de la folie de demander des troupes à l'empereur pour aller tenter de détrôner son père ; et personne n'eût osé faire, ni au prince Eugène, ni au conseil, ni à l'empereur, une proposition si absurde. Cette déposition est du mois de février ; et quatre mois après, au premier juillet, dans le cours et sur la fi® de ces procédures, on fait dire au czarowitz , dans ses dernières réponses par écrit :
« Ne voulant imiter mon père en rien, je cherchais à parvenir à la succession de quelque autre manière que ce fût, excepté de la bonne façon. Je la voulais avoir par une assistance étrangère ; et si j'y étais parvenu, et
que l'empereur eût mis en exécution ce qu'il m'avait promis, de me procurer la couronne de Russie même à main armée, je l'aurais rien épargné pour me mettre en possession de la succession. Par exemple, si l'empereur avait demandé en échange des troupes de mon pays pour son service contre qui que ce fût de ses ennemis, ou de grosses sommes d'argent, j'aurais fait tout ce qu'il aurait voulu, et j'aurais donné de grands présents à ses ministres et à ses généraux. J'aurais entretenu à mes dépens les troupes auxilliaires qu'il m'aurait donnée? pour me mettre en possession de la couronne de Russie ; et, en un mot, rien ne m'aurait coûté pour accomplir en cela ma volonté. »
Cette dernière déposition du prince paraît bien forcée; il semble qu'il fasse des efforts pour se faire croire coupable: ce qu'il dit est même contraire à la vérité dans un point capital. Il dit que l'empereur lui avait promis de lui procurer la couronne à main armée : cela était faux. Le comte de Sehonborn lui avait fait espérer qu'un jour, après la mort du czar, l'empereur l'aiderait â soutenir le droit de sa naissance, mais l'empereur ne lui avait rien promis. Enfin, il ne s'agissait pas de se révolter contre son père, mais de lui succéder après sa mort.
Il dit dans ce dernier interrogatoire ce qu'il crut qu'il eût fait s'il avait eu à disputer son héritage , héritage auquel il n'avait point juridiquement renoncé avant son voyage à Vienne et à Naples. Le voilà donc qui dépose une
seconde fois, non pas ce qu'il a fait et ce qui peut-être soumis à la rigueur des lois, mais ce qu'il imagine qu'il eût pu faire un jour, et qui par conséquent ne semble soumis à aucun tribunal ; le voilà qui s'accuse deux fois des pensées secrètes qu'il a pu concevoir pour l'avenir. On n'avait jamais vu auparavant, dans le monde entier, un seul homme jugé et condamné sur les idées inutiles qui lui sont venues dans l'esprit, et qu'il n'a communiquées à personne. Il n'est aucun tribunal en Europe où l'on écoute un homme qui s'accuse d'une pensée criminelle, et l'on prétend même que Dieu ne les punit que quand elles sont accompagnées d'une volonté déterminée.
On peut répondre à ces considérations si naturelles, qu'Alexis avait mis son père en droit de le punir, par sa réticence sur plusieurs complices de son évasion : sa grâce était attachée à un aveu général, et il ne le fit que quand il n'était plus temps. Enfin, après un tel éclat, il ne paraissait pas dans la nature humaine qu'il fût possible qu'Alexis pardonnât un jour au frère en faveur duquel il était déshérité ; et il valait mieux, disait-on, punir un coupable que d'exposer tout l'empire. La rigueur de la justice s'accordait avec la raison d'Etat.
Il ne faut pas juger des mœurs et des lois d'une nation par celles des autres. Le czar avait le droit fatal, mais réel, de punir de mort son fils pour sa seule évasion ; il s'en explique ainsi dans sa déclaration aux juges et aux éYêques :
« Quoique, selon toutes les lois divines et humaines, et surtout suivant celles de Russie, qui excluent toute juridiction entre un père et un enfant parmi les particuliers, nous ayons un pouvoir assez abondant et absolu de juger notre fils suivant ses crimes, selon notre volonté, sans en demander avis à personne s cependant, comme on n'est point aussi clairvoyant dans ses propres affaires que dans celles des autres, et comme les médecins, même les plus experts, ne risquent point de se traiter eux-mêmes, et qu'ils en appellent d'autres dans leurs maladies; craignant de charger ma conscience de quelque péché, je vous expose mon état, et je vous demande du remède ; car j'appréhende la mort éternelle, si, ne connaissant peut-être point la qualité de mon mal, je voulais m'en guérir seul, vu principalement que j'ai juré sur les jugements de Dieu, et que j'ai promis par écrit le pardon de mon fils, et je l'ai ensuite confirmé de bouche, au cas qu'il me dît la vérité.
» Quoique mon fils ait violé sa promesse, toutefois, pour ne m'écarter en rien de mes obligations, je vous prie de penser à cette affaire et de l'examiner avec la plus grande attention, pour voir ce qu'il a mérité. Ne me flattez point; n'appréhendez pas que, s'il ne mérite qu'une légère punition, et que vous le jugiez ainsi, cela me soit désagréable; car je vous jure, par le grand Dieu et par ses jugements, que vous n'avez absolument rien à en craindre.
» N'ayez point d'inquiétude sur ce que vous
devez juger le fils de votre souverain; mais, sans avoir égard à la personne, rendez justice, et ne perdez pas votre âme et la mienne. Enfin, que notre conscience ne nous reproche rien au jour terrible du jugement, et que notre patrie ne soit point lésée. »
Le czar fit au clergé une déclaration à peu près semblable; ainsi, tout se passa avec la plus grande authenticité, et Pierre mit dans toutes ses démaaches une publicité qui montrait la persuasion intime de sa justice.
Ce procès criminel de l'héritier d'un si grand empire dura depuis la fin de février jusqu'au 5 juillet, n. st. Le prince fut interrogé plusieurs fois; il fit les aveux qu'on exigeait : nous avons rapporté ceux qui sont essentiels.
Le premier juillet, le clergé donna son sentiment pas écrit. Le czar, en effet, ne lui demandait que son sentiment et non pas une sentence. Le début mérite l'attention de l'Europe :
« Cette affaire, disent les évêques et les archimandrites, n'est point du tout du ressort de la juridiction ecclésiastique, et le pouvoir absolu établi dans l'empire de Russie n'est point soumis au jugement des sujets ; mais le souverain y a l'autorité d'agir suivant son bon plaisir, sans qu'aucun inférieur y intervienne. »
Après ce préambule, on cite le Lévitique, où il est dit que celui qui aura maudit son père ou sa mère sera punit de mort, et l'évangile de saint Mathieu, qui rapporte cette loi sévère du Lévitique. On finit, après plusieurs
autres citations, par ces paroles très remarquables :
u Si sa majesté veut punir celui qui est tombé selon ses actions et suivant la mesure de ses crimes, il a devant lui des exemples de l'Ancien Testament ; s'il veut faire miséricorde, il a l'exemple de Jésus-Christ même, qui reçoit le fils égaré revenant à la repen» lance, qui laisse libre la femme surprise en adultère, laquelle a mérité la lapidation selon la loi, qui préfère la miséricorde au sacrifice ; il a l'exemple de David qui veut épargner Absaion, son fils et son persécuteur; car il dit à ses capitaines qui voulaient Faller combattre : Epargnez mon fils Absalon; le père le voulut épargner lui-même; mais la justice divine ne l'épargna point.
» Le cœur du czar est entre les mains de Dieu; qu'il choisisse le parti auquel la main de Dieu le tournera. »
Ce sentiment fut signé par huit évêques, quatre archimandrites et deux professeurs; et, comme nous l'avons déjà dit, le métropolite de Rézan, avec qui le prince avait été d'intelligence, signa le premier.
Cet avis du clergé fut incontinent présenté au czar. On voit aisément que le clergé voulait le porter à la clémence, et rien n'est plus beau peut-être que cette opposition delà douceur de Jésus-Christ à la rigueur de la loi judaïque, mise sous les yeux d'un père qui faisait le procès à son fils.
Le jour même, on interrogea encore Alexis pour la dernière fois et il mit par écrit soc
dernier aveu : c'est dans cette confession qu'il s'accuse « d'avoir été bigot dans sa jeunesses d'avoir fréquenté les prêtres et les moines ; d'avoir bu avec eux; d'avoir reçu d'eux les Ànpressions qui lui donnèrent de l'horreur pour les devoirs de son état, et même pour la personne de son père. »
S'il fit cet aveux de son propre mouvement, cela prouve qu'il ignorait le conseil de clémence que venait de donner ce même clergé qu'il accusait ; et cela prouve encore davantage combien le czar avait changé les mœurs des prêtres de son pays, qui, de la grossièreté et de l'ignorance, étaient parvenus en si peu de temps à pouvoir rédiger un écrit dont les plus illustres Pères de l'Eglise n'auraient désavoué ni la sagesse ni l'éloquence.
C'est dans ces derniers aveux qu'Alexis déclare ce qu'on a déjà rapporté, qu'il voulait arriver à la succession de quelque manière que ce fût, excepté de la bonne.
Il semblait, par cette dernière confession, qu'il craignît de ne s'être pas assez chargé, assez rendu criminel dans les premières, et qu'en se donnant à lui-même les noms de mauvais caractère, de méchant esprit, en imaginant ce qu'il aurait fait s'il avait été le maître, il cherchait avec un soin pénible à justifier l'arrêt de mort qu'on aiîait prononcer contre lui. En effet, cet arrêt fut porté ie 5 juillet 11 se trouvera dans toute son étendue à la fin de cette histoire. On se contentera d'observer ici qu'il commence, comme l'avis du «lergé, par déclarer qu'un tel jugement n'a
jamais appartenu à des sujets, mais au seul souverain dont le pouvoir ne dépend que de Dieu seul Ensuite, après avoir exposé toutes les charges contre le prince, les juges s'expriment ainsi : « Que penser de son dessein de rébellion, tel qu'il n'y en eut jamais de semblable dans le monde, jointà celui d'un horrible double parricide contre son souverain, comme père de le patrie, et père selon la nature? »
Peut-être ces mots furent mal traduits d'après le procès criminel imprimé par ordre du ezar, car assurément il y a de plus grandes rébellions dans le monde, et on ne voit point, par les actes, que jamais le ezarowitz eût conçu le dessein de tuer Bon père. Peut-être entendait-on par ce mot de parricide, l'aveu que ce prince venait de faire de s'être confessé un jour d'avoir souhaité la mort à son père et son souverain; mais l'aveu secret, dans la confession , d'une pensée secrète, n'est pas un double parricide.
Quoi qu'il en soit, il fut jugé à mort unanimement, sans que l'arrêt prononçât le genre de supplice. De cent quarante-quatre juges, il n'y en eut pas un seul qui imaginât seulement une peine moindre que la mort Un écrit anglais, qui fit beaucoup de bruit dans ce temps-là, porte que, si un tel procès avait été jugé au Parlement d'Angleterre, il ne s'en serait pas trouvé, parmi cent quarante-quatre juges, un seul qui eût prononcé la plus légère peine.
Rien ne fait mieux connaître la différence
des temps et des lieux. Manlius aurait pu être condamné lui-même à mort par les lois d'Angleterre pour avoir fait périr son fils, et il fut respecté par les Romains sévères. Les *ois ne punissent point, en Angleterre, l'évasion d'un prince de Galles, qui, comme pair du royaume, est maître d'aller où il veut. Les lois de la Russie ne permettent pas au fils du souverain de sortir du royaume malgré son père. Une pensée criminelle, sans aucun effet, ne pe?it être punie ni en Angleterre, ni en France; elle peut l'être en Russie. Une désobéissance longue, formelle et réitérée, n'est parmi nous qu'une mauvaise conduite qu'il faut réprimer ; mais c'était un crime capital dans l'héritier d'un vaste empire, dont cette désobéissance même eût produit la ruine. Enfin, le czarowitz était coupable, envers toute la nation, de vouloir la replonger dans les ténèbres dont son père l'avait tirée.
Tel était le pouvoir reconnu du czar, qu'il pouvait faire mourir son fils coupable de désobéissance, sans consulter personne ; cependant il s'en remit au jugement de tous ceux qui représentaient la nation : ainsi, ce fut la nation elle-même qui condamna ce prince ; et Pierre eut tant de confiance dans l'équité de sa conduite, qu'en faisant imprimer et traduire le procès, il se soumit lui-même au jugement de tous les peuples de la terre.
La loi de l'histoire ne nous a permis ni de rien déguiser ni de rien affaiblir dans le récit de cette tragique aventure. On ne savait, dans l'Europe, qui qjx devait plaindre davan-
tage, ou un jeune prince accusé par son père et condamné à la mort par ceux qui devaient être un jour ses sujets, ou un père qui se croyait obligé de sacrifier son propre fils au salut de son empire,
On publia, dans plusieurs livres, que le czar avait fait venir d'Espagne le procès de don Carlos, condamné à mort par Philippe il; mais il est faux qu'on eûtjamais fait le procès à don Carlos ; la conduite de Pierre ïer fut entièrement différente de celle de Philippe. L'Espagnol ne fit jamais connaître ni pour quelle raison il avait fait arrêter son fils, ni comment ce prince était mort. ïl écrivit à ce sujet, au pape et à l'impératrice, des lettres absolument contradictoires. Le prince d'Orange Guillaume accusa publiquement Philippe d'avoir sacrifié son fils et sa femme à sa jalousie, et d'avoir moins été un juge sévère qu'un mari jaloux et cruel, un père dénaturé et parricide. Philippe se laissa accuser et garda le silence. Pierre, au contraire, ne fit rien qu'au grand jour, publia hautement qu'il préférait sa nation à son propre fils, s'en remit au jugement du clergé et des grands, et rendit le monde entier juge des uns et des autres et de lui-même.
Ce qu'il y eut encore d'extraordinaire dans cette fatalité, c'est que la czarine Catherine, haïe du czarowitz et menacée ouvertement du sort le plus triste, si jamais ce prince régnait, m contribua pourtant en rien à son malheur, et ne fut ni accusée ni même soupçonnée par aucun ministre étranger, résidant
à cette cour, d'avoir fait la pins légère démarclie contre un beau-fils dont elle avait tout â craindre. Il est vrai qu'on ne dit point qu'elle ait demandé grâce pour lui : mais tous les mémoires de ce temps-là, surtout ceux du comte de Bassevitz, assurent unanimement qu'elle plaignit son infortune.
J'ai en main les mémoires d'un ministre public, où je trouve ces propres mots: « Pétais présent quand le czar dit au duc de Holstein que Catherine l'avait prié d'empêcher qu'on ne prononçât au czarowitz sa condamnation. Contentez-vous, me dit-elle, de lui faire prendre le froc, parce que cet opprobre d'un arrêt de mort, signifié, rejaillira sur votre pelit-fils. »
Le czar ne se rendit point aux prières de sa femme ; il crut qu'il était important que la sentence fût prononcée publiquement au prince, afin qu'après cet acte solennel il ne pût jamais revenir contre un arrêt auquel il avait acquiescé lui-même, et qui, le rendant mort civilement, le mettrait pour jamais hors d'état de réclamer la couronne.
Cependant, après la mort de Pierre, si un parti puissant se fût élevé en faveur d'Alexis, cette mort civile l'aurait-elle empêché de régner?
L'arrêt fut prononcé au prince. Les mêmes mémoires m'apprennent qu'il tomba en convulsion à ces mots : « Les lois divines et ecciésiastiques, civiles et militaires, condamnent à mort sans miséricorde ceux dont les attentats contre leur père et leur souverain sont
manifestes. » Ses convulsions se tournèrent, dit-on, en apoplexie ; on eut peine à le faire revenir. Il reprit un peu ses sens, et, dans cet intervalle de vie et de mort, il fit prier son père de venir le voir. Le czar vint; les larmes coulèrent des yeux du père et du fils infortuné : le condamné demanda pardon ; le père pardonna publiquement. L'extrême-onction fut administrée solennellement au, malade agonisant. ïl mourut en présence de toute la cour le lendemain de cet arrêt funeste. Son corps fut porté d'abord à, la cathédrale et déposé dans un cercueil ouvert. Il y resta quatre jours exposé à tous les regards, et enfin il fut inhumé dans l'église de la citadelle, à côté de son épouse. Le czar et la czarine assistèrent à la cérémonie.
On est indispensablement obligé ici d'imiter, si on ose le dire, la conduite du czar, c'està-dire de soumettre au jugement du public tous les faits qu'on vient de raconter avec la fidélité la plus scrupuleuse, et non-seulement ces faits, mais les bruits qui coururent et ce qui fut imprimé sur ce triste sujet par les auteurs les plus accrédités. Lamberti, le plus impartial de tous, et le plus exact, qui s'est borné à rapporter les pièces originales et authentiques concernant les affaires de l'Europe, semble s'éloigner ici de cette impartialité et de ce discernement qui font son caractère ; il s'exprime en ces termes : « La €zarine, craignant toujours pour son fils, n'eut point de relâche qu'elle n'eût porté le czar à faire au fils aîné le procès, et à le
faire condamner à mort ; ce qui est étrange c'est que le czar, après lui avoir donné luimême le knout, qui est une question, lui coupa aussi lui-même la tête. Le corps du czarowitz fut exposé en public, et la tête tellement adaptée au corps, que l'on ne pouvait pas discerner qu'elle en avait été séparée. Il arriva, quelque temps après, que le fils de la czarine Vint à décéder, à son grand regret et à celui du czar. Ce dernier, qui avait décollé de sa propre main son fils aîné, réfléchissant qu'il n'avait point de successeur, devint de mauvaise humeur. Il fut informé, dans ce tempslà, que la czarine avait des intrigues secrètes et illégitimes avec le prince Menzikoff. Cela, joint aux réflexions que la czarine était la cause qu'il avait sacrifié lui-même son fils ainé, il médita de faire raser la czarine, et de l'enfermer dans un couvent, ainsi qu'il avait fait de sa première femme qui y était encore. Le czar était accoutumé de mettre ses pensées journalières sur des tablettes ; il y avait mis son dit dessein sur la czarine. Elle avait gagné des pages qui entraient dans la chambre du czar. Un de ceux-ci, qui était accoutumé à prendre les tablettes sous la toilette, pour les faire voir à la czarine, prit celles où il y avait le dessein du czar. Dès que cette princesse l'eut parcouru, elle enfit part à Menzikoff; et un jour ou deux après, le czar îut pris d'une maladie inconnue et violente qui le fit mourir. Cette maladie fut attribuée au poison, puisqu'on vit manifestement qu'elle était si violente et subite, qu'elle ne pouvait
venir que d'une telle source, qu'on dit être assez usitée en Moscovie. »
Ces accusations, consignées dans les Mémoires de Lamberti, se répandirent dans toute l'Europe. Il reste encore un grand nombre d'imprimés et de manuscrits qui pourraient faire passer ces opinions à la dernière postérité.
Je crois qu'il est de mon devoir de dire ici ce qui est parvenu à ma connaissance. Je certifie d'abord que celui qui dit à Lamberti l'étrange anecdote qu'il rapporte était à la vérité né en Russie, mais non d'une famille du pays ; qu'il ne résidait point dans cet empire au temps de la catastrophe du czarowitz ; il en était absent depuis plusieurs années. Je l'ai connu autrefois ; il avait vu Lamberti dans la petite ville de Nyon, où cet écrivain était retiré, et où j'ai été souvent. Ce même homme m'a avoué qu'il n'avait parlé à Lamberti que des bruits qui couraient alors.
Qu'on voie, par cet exemple, combien il était plus aisé autrefois à un seul homme d'en flétrir un autre dans la mémoire des nations, lorsque, avant l'imprimerie, les histoires manuscrites, conservées dans peu de mains, n'étaient ni exposées au grand jour, ni contredites par les contemporains, ni à la portée de la critique universelle, comme elles le sont aujourd'hui, fl suffisait d'une ligne dans Tacite ou dans Suétone, et même dans les ^ auteurs des légendes, pour rendre un prince odieux au monde, et pour perpétuer son opprobre de siècle en siècle.
Comment se serait-il pu faire que le czar eût tranché de sa main la tête de son fils, à qui on donna F extrême-onction en orésence de toute la cour? était-il sans tête quand on répandit l'huile sur sa tête même? en quel temps put-on recoudre cette tête à son corps? Le prince ne fut pas laissé seul un moment depuis la lecture de son arrêt jusqu'à sa mort.
Cette anecdote, que son père se servit du fer, détruit celle qu'il se servit du poison, ïl est vrai qu'il est très rare qu'un jeune homme expire l'une révolution subite, causée par la lecture d'un arrêt de mort, et surtout d'un arrêt auquel il s'attendait; mais enfin les médecins avouent que la chose est possible.
Si le czar avait empoisonné son fils, comme tant d'écrivains l'ont débité, il perdait par là le fruit de tout ce qu'il avait fait pendant le cours de ce procès fatal pour convaincre l'Europe du droit qu'il avait de le punir ; tous les motifs de la condamnation devenaient suspects, et le czar se condamnait lui-même. S'il eût voulu la mort d'Alexis, il eût fait exécuter l'arrêt : n'en était-il pas le maître absolu ? Un homme prudent, un monarque sur qui la terre a les yeux , se résout-il à faire empoisonner lâchement celui qu'il peut faire périr par le glaive de la justice? Yeut-on se noircir dans la postérité par le titre d'empoisonneur et de parricide, quand on peut si aisément ne se donner que celui d'un juge sévère.
Il paraît qu'il résulte de tout ce que j'ai rapporté, que Pierre fut plus roi que père,
qu'il sacrifia son propre fils aux intérêts d'un fondateur et d'un législateur, et à ceux de sa nation, qui retombait dans l'état dont il l'avait tirée, sans cette sévérité malheureuse. Il est évident qu'il n'immola point son fils à une marâtre et à l'enfant mâle qu'il avait d'elle, puisqu'il le menaça souvent de le déshériter avant que Catherine lui eût donné ce fils, dont l'enfance infirme était menacée d'une mort prochaine, et qui mourut en effet bientôt après. Si Pierre avait fait un si grand éclat, uniquement pour complaire à sa femme, il eût été faible, insensé et lâche; et certes il ne l'était pas. îl prévoyait ce qui arriverait à ses fondations et à sa nation, si l'on suivait après lui ses vues. Toutes ses entreprises ont été perfectionnées selon ses prédictions; sa nation est devenue séièbre et respectée dans l'Europe, dont elle était auparavant séparée ; et si Alexis eût régné, tout aurait été détruit. Enfin , quand on considère cette catastrophe, les cœurs sensibles frémissent, et les sévères approuvent.
Ce grand et terrible événement est encore si frais dans la mémoire des hommes, on en parle si souvent avec étonnement, qu'il est absolument nécessaire d'examiner ce qu'en ont dit les auteurs contemporains. Un de ces écrivains faméliques qui prennent hardiment le titre d'historiens, parle ainsi dans son livre dédié au comte de Bruhl, premier ministre du roi de Pologne, dont le nom peut donner du poids à ce qu'il avance : « Toute la Russie est persuadée que le czarowitz ne mourut que
du poison préparé par la main d'une marâtre. » Cette accusation est détruite par l'aveu que fit le czar au duc de Holstein, que la czarine Catherine lui avait conseillé d'enfermer dans un cloître son fils condamné.
A l'égard du poison donné depuis par cette impératrice même à Pierre, son époux, ce conte se détruit lui-même par le seul récit de l'aventure du page et des tablettes. Un homme s'avise-t-il d'écrire sur ses tablettes : « Il faut que je me ressouvienne de faire enfermer ma femme ? » Sont-ce là de ces détails qu'on puisse oublier et dont on soit obligé de tenir registre ? Si Catherine avait empoisonné son beau-fils et son mari, elle eût fait d'autres crimes : non-ssulement on ne lui a jamais reproché^ aucune cruauté, mais elle ne fut connue que^par sa douceur et par son indulgence.
Il est nécessaire à présent de faire voir ee qui fut la première cause de la conduite d'Alexis, de son évasion, de sa mort et de celle des complices qui périrent par la main du bourreau. Ce fut l'abus de la religion, ce fu- I rent des prêtres et des moines ; et cette I source de tant de malheurs est assez indiquée i dans quelques aveux d'Alexis, que nous avons rapportés, et surtout dans cette expression du czar Pierre, dans une lettre à son fils : « Ces longues barbes pourront vous tourner à leur fantaisie. » ( '
Voici presque mot à mot comment les mé«* i moires d'un ambassadeur à Pétersbourg expliquent ces paroles : « Plusieurs ecclésiastiques, dit-il, attachés à leur ancienne bar-»