DëB ancêtres de? P ierre le Grand
La famille de Pierre était sur le trône depuis l'an 1613. La Russie, avant ce temps, avait essuyé des révolutions qui éloignaient encore la réforme et les arts. C'est le sort de
toutes les sociétés d'hommes. Jamais il n'y eut de troubles plus cruels dans aucun royaume. Le tyran Boris Godunow fit assassiner, en 1597, l'héritier légitime Démétri, que nous nommons Démét ius, et usurpa l'empire. Un jeune moine prit le nom de Démétrius, prétendit être le prince échappé aux assassins; et, secouru des Polonais et d'un grand parti que les tyrans ont toujours contre eux, il chassa l'usurpateur et usurpa lui-même la couronne. On reconnut son imposture dès qu'il fut maître, parce qu'on fut mécontent de lui : il fut assassiné. Trois autres faux Démétrius s'élevèrent l'un après l'autre. Cette suite d'impostures supposait un pays tout en désordre. Moins les hommes sont civilisés, plus il est aisé de leur en imposer. On peut juger à quel point ces fraudes augmentaient la confusion et le malheur public. Les Polonais, qui avaient commencé les révolutions en établissant le premier faux Démétri, furent sur le point de régner en Russie. Les Suédois partagèrent les dépouilles du côté de la Finlande, et prétendirent aussi au trône; l'Etat était menacé d'une ruine entière.
Au milieu de ces malheurs, une assemblée, composée des principaux boyards, élut pour souverain, en 1(31 ;i, un jeune homme de quinze ans, ce qui ne paraissait pas un moyen sûr de finir les troubles. Ce jeune homme était Michel Romanov (1 J, grand-père
(i) Les Russes écrivent Romanow ; les Français ne m servent point du w. Ou prononce aussi RomanofF.
du czar Pierre, fils de l'archevêque de Rostow, surnommé Philarète, et d'une religieuse, allié par les femmes aux anciens czars.
11 faut savoir que cet archevêque était un seigneuï puissant que le tyran Boris avait forcé de se faire prêtre. Sa femme Sheremeto fut aussi contrainte de prendre le voile; c'était un ancien usage des tyrans occidentaux chrétiens latins; celui des chrétiens grecs était de crever les yeux. Le tyran Démétri donna à Philarète l'archevêché 'de Rostow, et l'envoya ambassadeur en Pologne. Cet ambassadeur était prisonnier chez les Polonais, alors en guerre avec les Rus? es, tant le droit des gens était ignoré chez tous ces peuples 1 Ce fut pendant sa détention que le jeune Romanov, fils de cet archevêque, fut élu czar. On échangea son père contre des prisonniers polonais, et le jeune czar créa son père patriarche; ce vieillard fut souverain en effet sous le nom de son fils.
Si un tel gouvernement paraît singulier aux étrangers, le mariage du czar Michel Romanov le semble davantage. Les monarques des Russies ne prenaient plus des épouses dans les autres LUits depuis l'an 1490. 11 paraît que, depuis qu'ils eurent Kazan et Astrakan, ils suivirent presque en tout les coutumes asiatiques, et principalement celle de ne se marier qu a leurs sujettes.
Ce qui ressemble encore plus aux usages de l'ancienne Asie, c'est que, pour marier un czar, on faisait venir à la cour les plus belles filles des provinces ; la grande maîtresse de
la cour les recevait chez elle, les logeait sé-
Earément, et les faisait manger toutes ensem le. Le czar les voyait ou sous un nom emprunté, ou sans déguisement, le jour du mariage était fixé, sans que le choix fût encore connu; et le jour marqué, on présentait un habit de noce à celle sur qui le choix secret était tombé ; on distribuait d'autres habits aux prétendantes, qui s'en retournaient chez elles. Il y eut quatre exemples de pareils mariages.
C'est de cette manière que Michel Romanov épousa Eudoxe, fille d'un pauvre gentilhomme nommé Streshneu. Il cultivait ses champs luimême avec ses domestiques, lorsque des chambellans, envoyés par le czar avec des présents, lui Apprirent que sa fille était sur le trône. Le nom de cette princesse est encore cher à la Russie. Tout cela est éloigné de nos mœurs, et n'en est pas moins respectable.
Il est nécessaire de dire que, avant l'élection de Romanov, un grand parti avait élu le prince Ladislas, fils du roi de Pologne Sigismond III. Les provinces voisines de la Suède avaient offert la couronne à un frère de Gustave-Adolphe; ainsi la Russie était dans la môme situation où l'on a vu si souvent la Pologne, chez qui le droit d'élire un monarque a été une source de guerres civiles. Mais les Russes n'imitèrent point les Polonais, qui font un contrat avec le roi qu'ils élisent. Quoiqu'ils eussent éprouvé la tyrannie, ils se soumirent à un jeune homme sans rien exiger de lui.
La Russie n'avait jamais été un royaume
électif; mais la race masculine des anciens souverains ayant manqué, six czars ou prétendants ayant péri malheureusement dans les derniers troubles, il fallut, comme on l'a vu, élire un monarque, et cette élection causa de nouvelles guerres avec la Pologne et la Suède, qui combattirent pour leurs prétendus droits au trône de Russie. Ces droits* de gouverner une nation malgré elle ne se soutiennent jamais longtemps. Les Polonais, d'un côté, après s'être avancés jusqu'à Moscou, et après des pillages qui étaient les expéditions militaires de ces temps-ià, conclurent une trêve de quatorze ans. La Pologne, par cette trêve, demeura en possession du duché de Smolensk, dans lequel le Borysthène prend sa source. Les Suédois firent aussi la paix; ils restèrent en possession de l'Ingrie, et privèrent les Russes de toute communication avec la mer Baltique; de sorte que cet empire resta plus que jamais séparé du reste de l'Europe.
Michel Romanov, depuis cette paix, régna tranquille, et il ne se fit dans ses Etats aucun changement qui corrompît ni qui perfectionnât l'administration. Après sa mort, arrivée en 1645, son fils Alexis Michaelowitz, ou fils de Michel, âgé de seize ans, régna par le droit héréditaire. On peut remarquer que les czars étaient sacrés par le patriarche suivant quelques rites de Constantinople,à cela près que le patriarche de Russie était assis wr la même estrade avec le souverain, et affectait toujours une égalité qui choquait le pouvoir suprême.
Alexis Michaelowitz, fils 4e Michel. - Alexis
se maria comme son père, et choisit parmi les filles qu'on lui amena celle qui lui parut la plus aimable, il épousa une des deux filles du boyard Miioslawski, en 1647, et ensuite une Nariskin, en 1671. Son favori Morosov épousa 1 auf re. On ne peut donnera ce Morosov un titre plus convenable que celui de visir, puisqu'il était despotique dans l'empire, et que sa puissance exci ta des révoltes parmi les strélitz et le peuple, comme il est arrivé souvent à Constanthiople.
Le règne d'Alexis fut troublé par des sédi» tions sanglantes, par des guerres intestines et étrangères. Un chef des Cosaques du Tanaïs, nommé Stenko-Rasin, voulut se faire roi d'Astrakan ; il inspira longtemps la terreur ; mais enfin vaincu et pris, il finit par le dernier supplice, comme tous ses semblables, pour lesquels il n'y a jamais que le trône ou l'échafaud. Environ douze mille de ses partisans furent pendus, dit-on, sur le grand chemin d'Astrakan. Celte partie du monde était celle où les hommes, étant le moins gouvernés par les mœurs, ne l'étaient que par les supplices, et de ces supplices affreux naissaient la servitude et la fureur secrète de la vengeance.
Alexis eut une guerre contre la Pologne; elle fut heureuse, et terminée par une paix qui lui assura la possession de Smolensk, de Kievie et de l'Ukraine; mais il fut malheureux avec les Suédois, et les bornes de l'empire étaient toujours très -resserrées du côté de la Suède.
Les Turcs étaient alors plus à craindre; il»
tombaient sur la Pologne et menaçaient les pays du czar voisin de la Tartarie Crimée^ l'ancienne Chersonèse taurique. Ils prirent^ en 1671,1a ville importante de Kaminieck, et tout ce qui dépendait de la Pologne en Ukraine. Les Cosaques de l'Ukraine, qui n'avaient jamais» voulu de maîtres, ne savaient alors s'ils appartenaient à la Turquie, à la Pologneou à la Russie. Le sultan MahometIV, vainqueur des Polonais, et qui venait de leur imposer un tribut, demanda, avec tout l'orgueil d'un Ottoman et d'un vainqueur, que le czar évacuât tout ce qu'il possédait en Ukraine, et fut refusé avec la môme fierté» On ne savait point alors déguiser l'orgueil par les dehors de la bienséance. Le sultan^ dans sa lettre, ne traitait le souverain des Russes que de hospodar chrétien, et s'intitulait très-glorieuse majtsté, roi de tout £ univers. Le czar répondit q»'il n'était pas fait pour se soumettre à un chien de mahométan , et que son cimeterre valait bien le sabre du grand seigneur.
Alexis alors forma un dessein qui semblait annoncer l'influence que la Russie devait avoir un jour dans l'Europe chrétienne. Il envoya des ambassadeurs au pape et à presque tous les grands souverains de l'Europe, excepté à la France, alliée des Turcs, pour tâcher de former une ligue contre la Porte ottomane. Ses ambassadeurs ne réussirent dans Rome qu'à ne point baiser les pieds du pape, et n'obtinrent ailleurs que des vœux impuissants, les querelles des princes chré-
tiens et les intérêts qui naissent de ces querelles mêmes les mettant toujours hors d'état de se réunir contre l'ennemi de la chrétienté, Les Ottomans cependant menaçaient de subjuguer la Pologne, qui refusait de payer le tribut. Le czar Alexis la secourut du côté de la Crimée, et le général de la couronne, Jean Sobieski, lava la honte de son pays dans lè sang des Turcs à la célèbre bataille de Choczim, qui lui fraya le chemin au trône. Alexis disputa ce trône, et proposa d'unir ses vastes Etats à la Pologne, "comme les Jagelïons y avaient joint la Lithuanic ; mais plus son offre était grande, moins elle fut acceptée. Il était très digne, dit-on, de ce nouveau royaume, par la manière dont il gouvernait les siens : c'est lui qui le premier fît rédiger un code de lois, quoique impafrait ; il introduisit des manufactures de toile et de soie, qui, à la vérité, ne se soutinrent pas, mais qu'il eut le mérite d'établir. Il peupla des déserts, vers le Volga et la Kama, de familles lithuaniennes, polonaises et tartares, prises dans ses guerres. Tous les prisonniers auparavant étaient esclaves de ceux auxquels ils tombaient en partage ; Alexis en fit des cultivateurs; il mit, autant qu'il put, la discipline dans ses armées; enfin, il était digne d'être le père de Pierre le Grand ; mais il n'eut le temps de perfectionner rien de ce qu'il entreprit :une mort prématurée l'enleva à l'âge de quarante-six ans, au commencement de 1679, selon notre calendrier, qui avance toujours de onze jours sur celui des Russes*
Fédor Alexiowitz. — Après Alexis, 'fils de Michel, tout retomba dans la confusion. ïl laissait, de son p-'emier mariage, deux princes et six princesses. L'aîné, Fédor, monta sur le trône, âgé de quinze ans, prince d'un tempérament faible et valétudinaire et d'un mérite qui ne tenait pas de la faiblesse de son corps. Alexis, son père, l'avait fait reconnaître pour son successeur un an auparavant. C'est ainsi qu'en usèrent les rois de France depuis Hugues Capet jusqu'à Louis le Jeune, et tant d'autres souverains.
Le second des fils d'Alexis était Ivan, ou Jean, encore plus maltraité par la nature que son frère Fédor, presque privé de la vue et de la parole, ainsi que de la santé, et attaqué souvent de convulsions. Des six filles nées de ce premier mariage, la seule célèbre en Europe fut la princesse Sophie, distinguée par les talents de son esprit, mais malheureusement plus connue encore par le mal qu'elle voulut faire à Pierre le Grand .
Alexis, de son second mariage avec une autre de ses sujettes, fille du boyard Nariskin, laissa Pierre et la princesse Nathalie. Pierre, né le 30 mai 1672, et, suivant le nouveau style, 10 juin, avait à peine quatre ans et demi quand il perdit son père. On n'aimait point les enfants d'un second lit, et on ne s'attendait pas qu'il dût un jour i'égner.
L'esprit de la famille de Romanov fût toujours de policer l'Etat : tel fut encore le caractère de Fédor. Nous avons déjà remarqué, en parlant de Moscou , qu'il encouragea les
citoyens à bâtir plusieurs maisons de pierre, ïl agrandit cette capitale; on lui doit quelques règlements de police générale; mais en voulant réformer les boyards, il les indisposa tous. D'ailleurs, il n'était ni assez instruit, ni assez actif, ni assez délerminé pour oser concevoir un changement général. La guerre avec les Turcs, ou plutôt avec les Tartares de la Crimée, qui continuait toujours avec des succès balancés, ne permettait pas à un prince d'une santé faible de tenter ce grand ouvrage. Fédor épousa, comme ses autres prédécesseurs, une de ses sujettes, originaire des frontières de Pologne; et l'ayant perdue au bout d'une année, il prit une seconde femme, en 1592, Marthe Mateona, fille du secrétaire Apraxin. 11 tomba malade quelques mois après de la maladie dont il mourut, et ne laissa point à' en fa ts. Comme les czars se mariaient sans égard à la naissance, ils pouvaient aussi choisir, du moins alors, un successeur sans égard à la primogéniture. Il semblait que le rang de femme et d'héritier du souverain dût être uniquement le prix du mérite; et en cela l'usage de cet empire était bien supérieur aux coutumes des Etats les plus civilisés.
Fédor, avant d'expirer, voyant que son frère Ivan, trop disgracié de la nature, était incapable de régner, nomma pour héritier des Russie** àon second frère Pierre, qui n'était âgé que de dix ans, et qui faisait déjà concevoir de grandes espérances.
Si la coutume d'élever des sujettes au rang de czarine était favorable aux femmes, il yen
avait une autre bien dure : les filles des czaro se mariaient alors rarement; la plupart passaient leur vie dans un monastère.
La princesse Sophie, la troisième des filles du premier lit du czar Alexis, princesse d'un esprit aussi supérieur que dangereux, ayant vu qu'il restait à son frère Fédor peu de temps à vivre, ne prit point le parti du couvent, et, se trouvant e.itre ses deux autres frères qui ne pouvaient gouverner, l'un par son incapacité, l'autre par son enfance, elle conçut le dessein de se mettre à la tête de l'empire; elle voulu*, dans les derniers temps de la vie du czar Fédor, renouveler le rôle que joua autrefois Puîehérie avec l'empereur Théodose, son frère,
;?/. — ivan et Pierre. —Horrible sédition de la miJke des stréiitz.
A peine Fédor fut-il expiré que la nomination d'un prince de dix ans au trône, l'exclusion de l'aîné et les intrigues de la princesse Sophie, leur sœur, excitèrent dans le corps des stréiitz une des plus sanglantes révoltes. Les janissaires ni les gardes prétoriennes ne furent jamais si barbares. D'abord, deux jours après les obsèques du czar Fédor, ils courent en armes au Kremlin; c'est, comme on sait, le palais des czars à Moscou : ils commencent par se plaindre de neuf de leurs colonels, qui ne les avaient pas assez exactement
' Tiré tout entier des mémoires envoyés de Moscou et $® Péîersbourg.
aîSÏÏOlRE DE RUS8IB, I. U
payés. Le ministère est obligé de casser les colonels et de donner aux strélitz Fargent qu'ils demandent. Ces soldats ne sont pas contents : ils veulent qu'on leur remette les neuf officiers, et les condamnent, à la pluralité des voix, au supplice qu'on appelle des balogues : voici comme on inflige ce supplice.
On dépouille nu le patient ; on le couche sur le ventre, et des bourreaux le frappent sur le dos avec des baguettes, jusqu'à ce que le juge dise : C'est assez. Les colonels, ainsi traités par leurs soldats, furent encore obligés de les remercier, selon l'usage oriental des criminels, qui, après avoir été punis, baisent la main de leurs juges; ils ajoutèrent à leurs remercîments une somme d'argent, ce qui n'était pas d'usage.
Tandis que les strélitz commençaient ainsi à se faire craindre, la princesse Sophie, qui les animait sous main pour les conduire de crime en crime, convoquait chez elle une assemblée des princesses du sang, des généraux d'armée, des boyards, du patriarche, des évêques, et même des principaux marchands ; elle leur représentait que le prince ïvan, par son droit d'aînesse et par son mérite, devait avoir l'empire, dont elle espérait en secret tenir les rênes. Au sortir de l'assemblée, elle fait promettre aux strélitz une augmentation de paye et des présents; ses émissaires excitent surtout la soldatesque contre la famille des Nariskin, et principalement contre les deux Nariskin, frères de la jeune czarine douairière, mère de Pierre Ier. On persuade
aux strélitz qu'un de ces frères, nommé Jean9 a pris la robe du czar, qu'il s'est mis sur le trône, et qu'il a voulu étouffer le prince Ivan; on ajoute qu'un malheureux médecin hollandais, nommé Daniel Vangad, a empoisonné le czar Fédor. Enfin, Sophie fait remettre entre leurs mains une liste de quarante seigneurs, qu'elle appelle leurs ennemis et ceux de l'Etat, et qu'ils doivent massacrer. Rien ne ressemble plus aux proscriptions de Sylla et des triumvirs de Rome. Christiern Ii les avait renouvelées en Danemark et en Suède. On voit par là que ces horreurs sont de tout pays dans les temps de troub le et d'anarchie.
On jette d'abord par les fenêtres les knès Dolgorouki et MafFeu 1 ; les strélitz les reçoivent sur la pointe de leurs piques, les dépouillent et les traînent sur la grande place. Aussitôt, ils entrent dans le palais ; ils y trouvent un des oncles du czar Pierre, Athanase Nariskin, frère de la jeune czarine; ils le massacrent de la même manière ; ils forcent les portes d'une église voisine, où trois proscrits s'étaient réfugiés ; ils les arrachent de l'autel, les dépouillent et les assassinent à coups de couteau.
Leur fureur était si aveugle que, voyant passer un jeune seigneur de la maison de Soltikof, qu'ils aimaient, et qui n'était point sur la liste des proscrits, quelques-uns d'eux, ayant pris ce jeune homme pour Jean Naris-
Ou Matheofï : c'est Matthieu dans notre langue.
kin, qu'ils cherchaient, ils le tuèrent sur-lechamp. Ce qui découvre bien les mœurs de ce temps-là, c'est qu'ayant reconnu leur erreur, ils portèrent le corps du jeune Soltikof à son père pour l'enterrer, et le père malheureux, loin d'oser se plaindre leur donna des récompenses pour lui avoir rapporté le corps sanglant de son fils. Sa femme, ses filles, et l'épouse du mort, lui reprochèrent sa faiblesse. « Attendons le temps de la vengeance, » leur dit le vieillard. Quelques strélitz entendirent ces paroles ; ils rentrent furieux dans la chambre, traînent le père par les cheveux et l'égorgent à la porte de sa maison.
D'autres strélitz vont chercher partout le médecin hollandais Yangad : ils rencontrent son fils; ils lui demandent où est son père; le jeune homme, en tremblant, répond qu'il l'ignore ; et, sur cette réponse, il est égorgé. Ils trouvent un autre médecin allemand : « Tu es médecin, lui disent-ils ; si tu n'as pas empoisonné notre maître Fœdor, tu en as empoisonné d'autres; tu mérites bien la mort. » Et ils le tuent.
Enfin ils trouvent le Hollandais qu'ils cherchaient; il s'était déguisé en mendiant; ils le traînent devant le palais ; les princesses, qui aimaient ce bon homme et qui avaient confiance en lui, demandent sa grâce aux strélitz, en les assurant qu'il est un fort bon médecin, et qu'il a très bien traité leur frère Fédor. Les strélitz répondent que non-seulement il mérite la mort comme médecin, mais
aussi comme sorcier, et qu'ils ont trouvé chez lui un grand crapaud séché et une peau de serpent. Ils ajoutent qu'il leur faut absolument livrer le jeune Ivan Nariskin, qu'ils cherchent en vain depuis deux j^urs ; qu'il est sûrement caché dans le palais ; qu'ils y mettront le feu si on ne leur donne leur victime. La sœur d'Ivan Nariskin, les autres princesses, épouvantées, vont dans la retraite où Jean Nariskin esc caché : le patriarche le confesse, lui donne le viatique et l'extrêmeonction, après quoi il prend une image de la Vierge, qui passait pour miraculeuse ; il mène par la main le jeune homme, et s'avance aux strélitz, en leur montrant l'image de la Vierge» Les princesses en larmes entourent Nariskin, se mettent à genoux devant les soldats, les conjurent, au nom de la Vierge, d'accorder la vie à leur parent; mais les soldats l'arrachent des mains des princesses; ils le traînent au bas des escaliers avec Vangad ; alors ils forment entre eux une espèce de tribunal; ils appliquent à la question Nariskin et le médecin. Un d'entre eux, qui savait écrire, dresse un procès-verbal ; ils condamnent les deux infortunés à être hachés en pièces : c'est un supplice usité à la Chine, en Tartarie, pour les parricides : on l'appelle le supplice des dix mille morceaux. Après avoir ainsi traité Nariskin et Vangad, ils exposent leurs têtes, leurs pieds et leurs mains sur les pointes de fer d'une balustrade.
Pendant qu'ils assouvissaient leur fureur aux yeux des princesses* d'autres massacraient
tous ceux qui leur étaient odieux, ou suspecte à. Sophie.
Cette exécution horrible finit par proclamer souverains les deux princes Ivan et Pierre, en leur associant leur sœur Sophie en qualité de corégente. Alors elle approuva tous leurs crimes et les récompensa , confisqua les biens des proscrits et les donna aux assassins; elle leur permit même d'élever un monument, sur lequel ils firent graver les joms de ceux qu'ils avaient massacrés comme traîtres à la patrie ; elle leur donna enfin des lettres patentes par lesquelles elle les remerciait de leur zèle et de leur fidélité.
V. — Gouvernement de la princesse Sophie. — Querelle singulière de religion. — Conspiration.
Voilà par quels degrés la princesse Sophie 1 monta en effet sur le trône de Russie sans être déclarée czarine, et voilà les premiers exemples qu'eut Pierre Ier devant les yeux. Sophie eut tous les honneurs d'une souveraine : son buste sur les monnaies, la signature pour toutes les expéditions, la première place au conseil, et surtout la puissance suprême. Elle avait beaucoup d'esprit, faisait même des vers dans sa langue, écrivait et parlait bien ; une figure agréable relevait encore tant de talents ; son ambition seule les ternit.
i Tiré tout entier des Mémoires envoyés de Péters» bourg.
Elle maria son frère Ivan suivant la coutume dont nous avons vu tant d'exemples. Une jeune Soltikof, de la maison de ce même Soltikof que les strélitz avaient assassiné, fut choisie au milieu de la Sibérie, où son père commandait dans une forteresse, pour être présentée au czar Ivan à Moscou. Sa beauté l'emporta sur les brigues de toutes ses rivales; Ivan l'épousa en 1684. Il semble, à chaque mariage d'un czar, qu'on lise F histoire d'Assuérus, ou celle du second Théodose.
Au milieu des fêtes de ce mariage, les strélitz excitèrent un nouveau soulèvement ; et, qui le croirait ? c'était pour la religion, c'était pour le dogme. S'ils n'avaient été que soldats, ils ne seraient pas devenus controversistes ; mais ils étaient bourgeois de Moscou. Du fond des Indes jusqu'aux extrémités de l'Europe, quiconque se trouve ou se met en droit de parler avec autorité à la populace peut fonder une secte ; et c'est ce qu'on a vu dans tous les temps, surtout depuis que la fureur du dogme est devenue l'arme des audacieux et le joug des imbéciles.
On avait déjà essuyé quelques séditions en Russie, dans les temps où l'on disputait si la bénédiction devait se donner avec trois doigts ou avec deux. Un certain Abakum, arehiprêtre, avait dogmatisé sur le Saint-Esprit, qui, selon l'Evangile, doit illuminer tout fidèle, sur l'égalité des premiers chrétiens, sur ces paroles de Jésus : IL ri y aura ni premier ni dernier. Plusieurs citoyens, plusieurs strélitz, embrassèrent les opinions: d* Abakum ; le
parti se fortifia ; un certain Raspop en fut le chef. Les sectaires enfin entrèrent dans la cathédrale où le patriarche et son clergé officiaient ; ils \e chassèrent, lui et les siens, à coups de pierres, et se mirent dévotement à leur place pour recevoir le Saint-Esprit. Ils appelaient le patriarche loup ravisseur dans le bercail, titre que toutes les communions se sont libéralement donné les unes aux autres. On courut avertir la princesse Sophie et les deux czars de ces désordres ; on fit dire aux autres strélitz, qui soutenaient la bonne cause, que les czars et l'Eglise étaient en danger. Le parti des strélitz et bourgeois patriarcaux en vint aux mains contre la faction des abakumistes ; maisle carnage fut suspendu dès qu'on parla de convoquer un concile. Aussitôt un concile s'assemble dans une salle du palais : cette convocation n'était pas difficile ; on fit venir tous les prêtres qu'on trouva.
Le patriarche et un évêque disputèrent contre Raspop, et au second syllogisme on se jeta des pierres au visage. Le concile finit par couper le cou à Raspop et à quelques-uns de ses fidèles disciples, qui furent exécutés sur les seuls ordres des trois souverains, Sophie, Ivan et Pierre.
Dans ce temps de trouble, il y avait un knès Chovanskoi, qui, ayant contribué à l'élévation de la princesse Sophie, voulait, pour prix de ses services, partager le gouvernement On croit bien qu'il trouva Sophie ingrate. Alors il prit le parti de la dévotion et des raspopites persécutés; il souleva encore une partie
des strélitz et du peuple au nom de Dieu : la conspiration fut plus sérieuse que l'enthousiasme de Raspop. Un ambitieux hypocrite va toujours plus loin qu'un simple fanatique. Chevanskoi ne prétendait pas moins que l'empire; et, pour îi'avoir jamais rien à craindre, il résolut de massacrer les deux czars et Sophie, et les autres princesses, et tout ce qui était attaché à la famille czarienne. Les czars et les princesses furent obligés de se retirer au monastère de la Trinité, à douze lieues de Moscou. C'était à la fois un couvent, un palais et une forteresse, comme Mont-Cassim, Corbie, Fulde, Kempten, et tant d'autres chez les chrétiens du rite latin. Ce monastère de la Trinité appartient aux moines basiliens ; il est entouré de larges fossés et de remparts de briques garnis d'une artillerie nombreuse. Les moines possédaient quatre lieues de pays à la ronde. La famille czarienne y était en sûreté, plus encore par la force que par la sainteté du lieu. De là, Sophie négocia avec le rebelle, le trompa, l'attira à moitié chemin et lui fit trancher la tête, ainsi qu'à un de ses fils et à trente-sept strélitz qui l'accompagnaient.
Le corps des strélitz, à cette nouvelle, s'apprête à marcher en armes au couvent de la Trinité : il menace de tout exterminer ; la famille czarienne se fortifie ; les boyards arment leurs vassaux ; tous les gentilshommes accourent; une guerre civile sanglante commençait. Le patriarche apaisa un peu les strélitz ; les troupes qui venaient contre eux
de tous côtés les intimidèrent; ils passèrent enfin de la fureur à la crainte, et de la crainte à la plus aveugle soumission; changement ordinaire à la multitude. Trois mille sept cents des leurs, suivis de leurs femmes et de leurs enfants, se mirent une corde au cou, et marchèrent en cet état au couvent de la Trinité, que trois jours auparavant ils voulaient réduire en cendres. Ces malheureux se rendirent devant le monastère , portant deux à deux un billot et une hache; ils se prosternèrent à terre et attendirent leur supplice : on leur pardonna. Ils s'en retournèrent à Moscou en bénissant leurs maîtres, et prêts, sans le savoir, à renouveler tous leurs attentats à la première occasion.
Après ces convulsions, l'Etat reprit un extérieur tranquiMe. Sophie eut toujours la principale autorité, abandonnant Ivan à son incapacité et tenant Pierre en tutelle. Pour augmenter sa puissance, elle la partagea avec le prince Basile Gallitzin, qu'elle fit généralissime administrateur de l'Etat et garde des sceaux; homme supérieur en tout genre à tout ce qui était alors dans cette cour orageuse, poli, magnifique, n'ayant que de grands desseins, plus instruit qu'aucun Russe, parce qu'il avait reçu une éducation meilleure, possédant même la langue latine, presque totalement ignorée en Russie; homme d'un esprit actif, laborieux, d'un génie au-dessus de son siècle, et capable de changer la Russie, s'il en avait eu le temps et le pouvoir, comme il en avait la volonté. C'est l'éloge
que fait de lui la Neuville, envoyé pour lors de la Pologne en Russie, et les éloges des étrangers sont les moins suspects.
Ce ministre contint la milice des strélitz en distribuant les plus mutins dans des régiments en Ukraine, à Kazan, en Sibérie. C'est sous son administration que la Pologne, longtemps rivale de la Russie, céda, en 1686, toutes ses prétentions sur les grandes provinces de Smolensk et de l'Ukraine. C'est lui qui, le premier, fit envoyer, en 1687, une ambassade en France, pays qui était, depuis vingt ans, dans toute sa gloire, par les conquêtes et les nouveaux établissements de Louis XIV, par sa magnificence, et surtout par la perfection des arts, sans lesquels on n'a que de la grandeur et point de gloire véritable. La France n'avait eu encore aucune correspondance avec la Russie, on ne la connaissait pas, et l'Académie des inscriptions célébra par une médaille cette ambassade, comme si elle fût venue des Indes; mais, malgré la médaille, l'ambassadeur Dolgorouki échoua: il essuya même de violents dégoûts par la conduite de ses domestiques; on eût mieux fait de tolérer leurs fautes; mais la cour de Louis XIV ne pouvait prévoir alors que la Russie et la France compteraient un jour parmi leurs avantages celui d'être étroitement alliées.
L'Etat était alors tranquille au dedans, toujours resserré du côté de la Suède, mais étendu du côté de la Pologne, sa nouvelle alliée; continuellement en alarmes vers la Tar-
tarie Crimée et en mésintelligence avec la Chine pour les frontières.
Ce qui était le plus intolérable pour cet empira, et ce qui marquait bien qu'il n'était point parvenu encore à une administration vigoureuse et régulière, c'est que le kan des Tartares de Crimée exigeait un tribut annuel de soixante mille roubles, comme la Turquie en avait imposé un à la Pologne.
La Tartarie Crimée est cette même Chersonèse taurique, célèbre autrefois par le commerce des Grecs, et plus encore par leurs fables; contrée fertile et toujours barbare, nommée Crimée, du titre des premiers kans, qui s'appelaient crim avant les conquêtes des enfants de Gengis. C'est pour s'affranchir et se venger de la honte d'un tel tribut, que le premier ministre, Gallitzin, alla lui-même en Crimée à la tête d'une armée nombreuse. Ces armées ne ressemblaient en rien à celles que le gouvernement entretient aujourd'hui ; point de discipline, pas même de régiment bien armé; point d'habits uniformes, rien de régulier; une milice, à la vérité, endurcie au travail et à la disette, mais une profusion de bagages qu'on ne voit pas même dans nos camps, où règne le luxe. Ce nombre prodigieux de chars qui portaient des munitions et des vivres dans des pays dévastés et dans des déserts, iiuisit aux entreprises sur la Crimée. On se trouva dans de vastes solitudes, 3ur la rivière de Samare, sans magasins. Gallitzin fit dans ces déserts ce qu'on n'a point, je pense, Mt ailleurs 2 il employa trente mille hommes
à bâtir sur la Samare une ville qui pût servi? d'entrepôt pour la campagne prochaine ; elle fût commencée dès cette année, et achevée en trois mois l'année suivante, toute de bois à la vérité, avec deux maisons de briques et des remparts de gazon, mais munie d'artillerie et en état de défense.
C'est tout ce qui se fit de singulier dans cette expédition ruineuse. Cependant Sophie régnait; Ivan n'avait que le nom de czar, et Pierre, âgé de dix-sept ans, avait déjà le courage de l'être. L'envoyé de Pologne, la Neuville, résidant alors à Moscou, et témoin ocu laire de ce qui se passa, prétend que Sophie et Gallitzin engagèrent le nouveau chef des stréiitz à leur sacrifier le jeune czar; il paraît au moins que six cents de ces stréiitz devaient s'emparer de sa personne. Les mémoires secrets que la cour de Russie m'a confiés assurent que le parti était pris de tuer Pierre Ier, le coup allait être porté, et la Russie était privée à jamais de la nouvelle existence qu'elle a reçue depuis. Le czar fut encore obligé de se sauver au couvent de la Trinité, refuge ordinaire de la cour menacée de la soldatesque. Là il convoque les boyards de son parti, assemble une milice, lait parler au capitaine des stréiitz, appelle à lui quelques Allemands établis dans Moscou iepuis longtemps, tous attachés à sa personne, parce qu'il favorisait déjà les étrangers. Sophie et Ivan, restés dans Moscou, conjurent le corps des stréiitz de leur demeurer fidèles ; mais la cause de Pierre, qui se plaint d'un attentat
médité contre sa personne et contre sa mère, l'emporte sur celle d'une princesse et d'un czar dont le seul aspect éloignait les cœurs. Tous les complices furent punis avec une sévérité à laquelle le pays était alors aussi accoutumé qu'aux attentats; quelques-uns furent décapités, après avoir éprouvé le supplice du knout ou des batogues. Le chef des strélitz périt de cette manière ; on coupa la langue à d'autres qu'on soupçonnait Le prince Gallitzin, qui avait un de ses parents auprès du czar Pierre, obtint la vie; mais, dépouillé de tous ses biens, qui étaient immenses, il fut relégué sur le chemin d' Archange!. La Neuville, présent à toute cette catastrophe, dit qu'on prononça la sentence à Gallitzin en ces termes: « Il t'est ordonné, par le très clément czar, de te rendre à Karga, ville sous le pôle, et d'y rester le reste de tes jours. La bonté extrême de Sa Majesté t'accorde trois sous par jour. »
11 n'y a point de ville sous le pôle. Karga est au soixante et deuxième degré de latitude, six degrés et demi seulement plus au nord que Moscou. Celui qui aurait prononcé cette sentence eût été mauvais géographe ; on prétend que la Neuville a été trompé par un rapport infidèle.
Enfin la princesse Sophie fut reconduite dans son monastère de Moscou, après avoir régné longtemps; ce changement était un assez grand supplice.
De ce moment, Pierre régna. Son frère Ivan n'eut d'autre part au gouvernement que celle
de voir son nom dans les actes publics; Il mena une vie privée, et mourut en 1696.
VI. — Règne de Pierre Itr. — Commencement de la grande réforme.
Pierre le Grand avait une taille haute, dégagée, bien formée, le visage noble, des yeux animés, un tempérament robuste, propre à tous les exercices et à tous les travaux ; son esprit était juste, ce qui est le fond de tous les vrais talents ; et cette justesse était mêlée d'une inquiétude qui le portait à tout entreprendre et à tout faire. Il s'en fallait beaucoup que son éducation eût été digne de son génie : l'intérêt de la princesse Sophie avait été surtout de le laisser dans l'ignorance, et de l'abandonner aux excès que la jeunesse, l'oisiveté, la coutume et son rang ne rendaient que trop permis. Cependant il était récemment marié, et il avait épousé, comme tous les autres czars, une de ses sujettes, fille du colonel Lapuchin; mais étant jeune, # n'ayant eu pendant quelque temps d'autre prérogative du trône que celle de se livrer à ses plaisirs, les liens sérieux du mariage ne le retinrent pas assez. Les plaisirs de la table avec quelques étrangers, attirés à Moscou par le ministre Gallitzin, ne firent pas augurer qu'il serait un réformateur ; cependant, malgré les mauvais exemples, et même malgré les plaisirs, il s'appliquait à l'art militaire et au gouvernement : on devait déjà reconnaître en lui le germe d'un grand homme.
On s'attendait encore moins au'un prince
qui était saisi d'un effroi machinal qui allait jusqu'à la sueur froide et à des convulsions quand il fallait passer un ruisseau, deviendrait un jour le meilleur homme de mer dans le Septentrion. Il commença par dompter la nature en se jetant dans l'eau, malgré son horreur pour cet élément; l'aversion se changea même en un goût dominant.
L'ignorance dans laquelle on l'éleva le faisait rougir. Il apprit de lui-même, et presque sans maître, assez d'allemand et de hollandais pour s'expliquer et pour écrire intelligiblement dans ces deux langues. Les Allemands et les Hollandais étaient pour lui les peuples jes plus polis, puisque les uns exerçaient déjà clans Moscou une partie des arts qu'il voulait faire naître dans son empire, et les autres excellaient dans la marine, qu'il regardait comme l'art le plus nécessaire.
Telles étaient ses dispositions, malgré les penchants de sa jeunesse. Cependant il avait toujours des factions à craindre, l'humeur turbulente des strélitz à réprimer, et une guerre presque continuelle contre les Tartar js de la Crimée à soutenir. Cette guerre avait fini, en 1689, par une trêve, qui ne dura que peu de temps.
Dans cet intervalle Pierre, se fortifia dans le dessein d'appeler les arts dans sa patrie.
Son père Alexis avait eu déjà les mêmes vues; mais ni la fortune ni le temps ne le secondèrent : il transmit son génie à son fils, •mais plus développé, plus vigoureux, plus opiniâtre clans les difficultés.
Alexis avait fait venir de Hollande à grands frais le constructeur Bothler *, patron de vaisseau, avec des charpentiers et des matelots, qui bâtirent sur le Volga une grande frégate et un yacht; ils descendirent le fleuve jusqu'à Astracan ; on devait les employer avec des navires qu'on allait construire pour trafiquer avantageusement avec la Perse par la mer Caspienne. Ce fut alors qu'éclata la révolte de Stenko-Rasin. Çe rebelle fit détruire les deux bâtiments, qu'il eût dû conserver pour son intérêt; il massacra le capitaine ; le reste de l'équipage se sauva en Perse, et de là gagna les terres de la compagnie hollandaise des Indes. Un maître charpentier, bon constructeur resta dans la Russie, et y fut longtemps ignoré.
Un jour, Pierre se promenant à Ismael-of, une des maisons de plaisance de son aïeul, aperçut, parmi quelques raretés, une petite chaloupe anglaise qu'on avait absolument abandonnée; il demanda à l'Allemand Timmerman, son maître de mathématiques, pourquoi ce petit bateau était autrement construit que ceux qu'il avait vus sur la Mosca. Timmerman lui répondit qu'il était fait pour aller à voiles et à rames. Le jeune prince voulut incontinent en faire l'épreuve; mais il fallait le radouber, le ragréer; on retrouva ce même constructeur Brant ; il était retiré à Moscou il mit en état la chaloupe, et la fit voguer sur la rivière d'Yauza, qui baigne les faubourgs de la ville.
1 Mémoir de Pétersbourg et de Moscou.
Pierre fit transporter sa chaloupe sur un grand lac, dans le voisinage du monastère de ia Trinité; il fit bâtir par Brant deux frégates et trofs yachts, et en fut lui-même le pilote. Eilfin, longtemps après, en 1694, il alla à Archangel, et, ayant fait construire un petit vaisseau dans ce port par ce même Brant, il s'embarqua sur la mer Glaciale, qu'aucun souverain ne vit jamais avant lui ; il était escorté d'un vaisseau de guerre hollandais, commandé par "e capitaine Jolson, et suivi de tous les navires marchands abordés à Arkhangeh Déjà il apprenait la manœuvre, et, malgré l'empressement des courtisans à imiter leur maître, il était le seul qui l'apprît.
il n'était pas moins difficile de former des troupes de terre affectionnées et disciplinées que d'avoir une flotte. Ses premiers essais de marine sur un lac avant son voyage d'Archange! semblèrent seulement des amusements de l'enfance de l'homme de génie, et ses premières tentatives pour former des troupes ne parurent aussi qu'un jeu. C'était pendant la régence de Sophie, et si l'on eût soupçonné ce jeu d'être sérieux , il eût pu lui être funeste.
ïl donna sa confiance à un étranger ; c'est ce célèbre le Fort, d'une noble et ancienne famille du Piémont, transplantée depuis près de deux siècles à Genève, où elle a occupé les premiers emplois. On voulut l'élever dans le négoce, qui seul a rendu considérable cette ville, . autrefois connue uniquement par la controverse.
Son génie, qui le portait à de plus grandes choses, lui fit quitter la maison paternelle dès l'âge de quatorze ans; il servit quatre mois en qualité de cadet dans la citadelle de Marseille; de là, il passa en Hollande, servit quelque temps volontaire, et fut blessé au siég£ de Grave sur la Meuse, ville assez forte, que le prince d'Orange, depuis roi d'Angleterre, reprit sur Louis XIV en 1674. Cherchant ensuite son avancement partout où l'espérance le guidait, il s'embarqua, en 1675, avec un colonel allemand, nommé Verstin, qui s'était fait donner par le czar Alexis, père de Pierre, une commission de lever quelques soldats dans les Pays-Bas et de les amener au port d'Arkhangel. Mais quand on y arrivai, après avoir essuyé tous les périls de la mer, le czar Alexis n'était plus ; le gouvernement avait changé; la Russie était troublée : le gouverneur d'Arkhangel laissa longtemps Verstin, Le Fort et toute sa troupe dans la plus grande misère, et les menaça de les envoyer au fond de la Sibérie ; chacun se sauva comme il put. Le Fort, manquant de tout, alla à Moscou et se présenta au résident du Danemark, nommé de Horn, qui le fit son secrétaire ; il apprit la langue russe ; quelque temps après, il trouva le moyen d'être présenté au czar Pierre. L'aîné, Ivan, n'était pas ce qu'il lui fallait; Pierre ie goûta, et lui donna d'abord une compagnie d'infanterie. A peine Le Fort avaitil servi; il n'était point savant; il n'avait étudié à fond aucun art, mais il avait beaucoup vu avec le talent de bien voir; sa
conformité avec le czar était de devoir tout à son génie ; il savait d'ailleurs le hollandais et l'allemand, que Pierre apprenait, comme les langues de deux nations qui pouvaient être utiles à ses desseins. Tout le rendit agréable à Pierre ; il s'attacha à lui ; les plaisirs com mencèrent sa faveur, et les talents la confirmèrent ; il fut confident du plus dangereux dessein que pût former un czar, celui de se mettre en état de casser un jour sans péril la milice séditieuse et barbare des strélitz. Il en avait coûté la vie au grand sultan ou padisha Osman, pour avoir voulu réformer les janissaires. Pierre, tout jeune qu'il était , s'y prit avec plus d'adresse qu'Osman. Il forma d'abord dans sa maison de campagne Préobazinsky une compagnie de cinquante de ses plus jeunes domestiques ; quelques enfants de boyards furent choisis pour en être officiers ; mais, pour apprendre à ces boyards une subordination qu'ils ne connaissaient pas, il les fit passer par tous les grades, et lui-même en donna l'exemple, servant d'abord comme tambour, ensuite soldat, sergent, et lieutenant, dans la compagnie. Rien n'était plus extraordinaire ni plus utile. Les Russes avaient toujours fait la guerre comme nous la faisions du temps du gouvernement féodal, lorsque des seigneurs sans expérience menaient au combat des vassaux sans discipline et mal armés ; méthode barbare, suffisante contre des armées pareilles, impuissante contre des troupes régulières.
Cette compagnie, formée par le seul Pierre,
fut bientôt nombreuse, et devint depuis le régiment des gardes Préobazinski. Une autre compagnie, formée sur ce modèle, devint l'autre régiment des gardes Semenouski.
Il y avait déjà un régiment de cinq mille hommes sur lequel on pouvait compter, formé par le général Gordon, Ecossais , et composé presque tout entier d'étrangers. Le Fort, qui avait porté les armes peu de temps , mais qui était capable de tout, se chargea de lever un régiment de douze mille hommes, et il en vint à bout ; cinq colonels furent établis sous lui ; il se vit tout d'un coup général de cette petite armée, levée en effet contre les strélitz autant que contre les ennemis de l'Etat.
2e qu'on doit remarquer1, et ce qui confond bien l'erreur téméraire de ceux qui prétendent que la révocation de l'édit de Nantes et ses suites avaient coûté peu d'hommes à la France, c'est que le tiers de cette armée, appelée régiment , fut composé de Français réfugiés. Le Fort exerça sa nouvelle troupe comme s'il n'eût jamais eu d'autre profession.
Pierre voulut voir une de ces images de la guerre, un de ces camps dont l'usage commençait à .«'introduire en temps de paix. On construisit un fort qu'une partie de ses nouvelles troupes devait défendre, 3t que l'autre devait attaquer. La différence entre ce camp et les autres fut qu'au lieu de l'image d'un combat 2, on donna un combat réel, dans le-
1 Manuscrits du général Le Fort.
» ma.
quel il y eut des soldats de tués et beaucoup de blessés. Le Fort, qui commandait l'attaque, reçut une blessure considérable. Ces jeux «sanglants devaient aguerrir les troupes ; cependant il fallut de longs travaux, et même de longs malheurs, pour en venir à bout. Le czar mêla ces fêtes guerrières aux soins qu'il se donnait pour la marine; et, comme il avait fait Le Fort général de terre sans qu'il eût encore commandé, il le fit amiral sans qu'il eût jamais conduit un vaisseau ; mais il le voyait digne de l'un et de l'autre. Il est vrai que cet amiral était sans flotte, et que ce général n'avait d'armée que son régiment.
On réformait peu à peu le grand abus du militaire, cette indépendance des boyards, qui amenaient à l'armée les milices de leurs paysans ; c'était le véritable gouvernement des Francs, des Huns, des Gotbs et des Vandales, peuples vainqueurs de l'empire romain dans sa décadence, et qui eussent été exterminés s'ils avaient eu à combattre les anciennes légions romaines disciplinées, ou des armées telles que celles de nos jours.
Bientôt l'amiral Le Fort n'eut pas tout à fait un vain titre ; il fit construire par des Hollandais «t des Vénitiens des barques longues, et même deux vaisseaux d'environ trente pièces de canon, à l'embouchure de la Véronise, qui se jette dans le Tanaïs ; ces vaisseaux pouvaient descendre le fleuve, et tenir en respect les Tar tares de la Crimée. Les hostilités avec ces peuples se renouvelaient tous les jours. Le czar avait à choisir, en 1689,
entre la Turquie, la Suède et la Chine, à qui il ferait la guerre. Il faut commencer par faire voir en quels termes il était avec la Chine, et quel fut le premier traité de pato que firent les Chinois.