HISTOIRE DE RUSSIE. — I
Tété. On fat surpris de trouver dans les parties méridionales des hommes avec de longues barbes, tandis que dans les parties septentrionales, depuis le pays "des Samoyèdes jusqu'à l'embouchure du fleuve Amour ou Amur, les hommes n'ont pas plus de barbe que les Américains. C'est ainsi que, dans l'empire de Russie, il y a plus de différentes espèces, plus de singularités, plus de mœurs différentes que dans aucun pays de l'univers.
Des mémoires récents m'apprennent que ce peuple sauvage a aussi ses théologiens, qui font descendre les habitants de cette presqu'île d'une espèce d'être supérieur qu'ils appellent Kouthon. Ces mémoires disent qu'ils ne lui rendent aucun culte, qu'ils ne l'aiment ni ne le craignent.
Ainsi, ils auraient une mythologie, et ils n'ont point de religion; cela pourrait être vrai, et n'est guère vraisemblable : la crainte est Fat tribut naturel des hommes. On prétend que* dans leurs absurdités, ils distinguent des choses permises et des choses défendues : ce qui est permis, c'est de satisfaire toutes ses passions ; ce qui est défendu, c'est d'aiguiser un couteau ou une hache quand on est eu voyage et de sauver un homme qui se noie. Si, en effet, c'est un péché parmi *ux de sauver la vie à son prochain, ils sont en cela différents de tous les hommes, qui courent par iesti net au secours de leurs semblables, quand i'inlérêt ou la passion ne corrompt pas en eux ce penchant naturel, Il semble qu'on ne pourrait parvenir à faire un crime d'une action si
commune et si nécessaire qu'elle n'est pas même une vertu, que par une philosophie également fausse et superstitieuse, qui persuaderait qu'il ne faut pas s'opposer à la Providence, et qu'un homme destiné par le ciel à être noyé ne doit pas être secouru par un homme ; mais ces barbares sont bien Mn d'avoir même une fausse philosophie.
Cependant ils célèbrent, dit-on, une grande fête, qu'ils appellent dans leur langage d'un mot qui signifie purification ; mais de quoi se purifient-ils, si tout leur est permis ? Et pourquoi se purifient-ils, s'ils ne craignent ni n'aiment leur dieu Kouthou?
Il y a sans doute des contradictions dans leurs" idées, comme dans celles de presque tous les peuples : les leurs sont un défaut d'esprit, et les nôtres en sont un abus; nous avons beaucoup plus de contradictions qu'eux, parce que nous avons plus raisonné.
Comme ils ont une espèce de dieu, ils ont aussi les démons ; enfin, il y a parmi eux des sorciers, ainsi qu'il y en a toujours eu chez toutes les nations lès plus policées. Ce sont les vieilles qui sont sorcières dans le Kamtchatka, comme elles l'étaient parmi nous avant que la saine physique nous éclairât. C'est donc partout l'apanage de l'esprit; humain d'avoir des idées absurdes, fondées sur notre curiosité et sur notre faiblesse î Les Eamtchatfcales ont aussi des prophètes qui expliquent les songes, et il n y a pas longtemps que nous n'en avons plus. [
Depuis que la cour de Russie a a^ujetli eet r
peuples en bâtissant cinq forteresses dans leur pays, on leur a annoncé la religion grecque» Un gentilhomme russe très-instruM m'a dit qu'une de leurs grandes objections était que ce culte ne pouvait être fait pour eux, puisque le pain et le vin sont nécessaires à nos mystères, et qu'ils ne peuvent avoir ni pain ai vin dans leur pays.
Ce peuple, d'ailleurs, mérite peu d'obser- Tations ; je n'en ferai qu'une : c'est que si on. jette les yeux sur les trois quarts de l'Amérique, sur toute la partie méridionale de l'Afrique, sur le nord, depuis la Laponie jusqu'aux mers du Japon, on trouve que la moitié du genre humain n'est pas au-dessus des peuples du Kamtchatka.
D'abord un officier cosaque alla par terre de la Sibérie au Kamtchatka en 1701, par ordre de Pierre, qui, après la malheureuse journée de Narva, étendait encore ses soins d'un bord du continent à l'autre. Ensuite, en 1725, quelque temps avant que la mort le surprît au milieu de ses grands projets, il envoya le capitaine Bériug, Danois, avec ordre exprès d'aller par la mer Kamtchatka sur les terres de l'Amérique, si cette entreprise était praticable. Béring ne put réussir dans sa première navigation L'impératrice Anne Fy envoya encore en 1733 Spengenberg, capipitaine de vaisseau, associé à ce voyage, partit le premier du Kamtchatka ; mais il ne put se mettre en mer qu'en 1739, tant il avait fallu de temps pour arriver au port où l'on s'embarqua et pour y construire des vaisseaux,
pour les agréer et les fournir des choses nécessaires. Spengenberg pénétra jusqu'au nord du Japon par un détroit que forme une longue suites d'îles, et revint sans avoir découvert ce passage.
En 1741, Béring courut cette mer, accompagné de l'astronome de Lisle de la Croyère^ de cette /amille de Lisle qui a produit de si savants géographes ;un autre capitaine allait de son côté à la découverte. Béring et lui atteignirent les côtes de l'Amérique au nord de la Californie. Ce passage, si longtemps cherché par les mers du nord, fut donc enfin découvert; mais on ne trouva nul secours sur ces côtes désertes. L'eau douce manqua ; le scorbut fit périr une partie de l'équipage ; on vit l'espace de cent milles les rivages septentrionaux de la Californie; on aperçut des canots de cuir qui portaient des hommes semblables aux Canadiens. Tout fut infructueux. Béring mourut dans une île à laquelle il donna son nom. L'autre capitaine, se trouvant plus près de la Californie, fit descendre à terre dix hommes de son équipage; ils ne reparurent plus. Le capitaine fut forcé de regagner le Kamtchatka, après les avoir attendus inutilement, et de Lisle expira en descendant à terre. Ces désastres sont la destinée de presque teutes les premières tentatives sur les mers septentrionales. On ne sait pas encore quel fruit on tirera de ces découvertes si pénibles et si dangereuses.
Nous avons marqué tout ce qui compose en général la domination de la Russie, depuis la
Finlande jusqu'à la mer du Japon. Toutes les grandes parties de cet empire ont été unies en divers temps, comme dans tous les autres royaumes du monde. Des Scythes, des Huns, des Massagôtes, des Slavons, des Cimbres, des Gètes, des Sarmates, sont aujourd'hui les sujets des czars ; les Russes proprement dits «ont les anciens Roxelans ou Slavons.
Si Ton y fait réflexion, la plupart des au» Les Etats sont ainsi composés. La France est un assemblage de Goths, d-e Danois appelés Normands, de Germains septentrionaux appelés Bourguignons, de Francs, d'Allemands, de quelques Romains mêlés aux anciens Celtes. Il y a dans Rome et dans l'Italie beaucoup de familles descendues des peuples du nord, et Ton n'en connaît aucune des anciens Romains, Le souverain pontife est souvent le rejeton d'un Lombard, d'un Goth, d'un Teuton ou d'un Cimbre. Les Espagnols sont une race d'Arabes^ de Carthaginois, de Juifs, de Tyriens, de Visigoths, de Vandales, incorporés avec les habitants du pays. Quand les nations se sont ainsi mêlées, elles sont longtemps à se civiliser, et même à former leur langage : les unes se policent plus tôt, les autres plus tard. La police et les arts s'établissent si difficilement, les révolutions ruinent si souvent l'édifice commencé, que si l'on doit s'étonner, c'est que la plupart des nations ne vivent pas en Tartares,
II. — Suite de la description de Ja Hussie. — Population, -finances, armées usages, religion. — 'Etat de la Ru*sî« avant Pierre le Grand.
Plus un pays est civilisé, plus il est peuplé. Ainsi la Chine et l'Inde sont les plus peuplés de tous les empires, parce que, après la multitude des révolutions qui ont changé la face de la terre, les Chinois et les Indiens ont formé le corps de peuple le plus anciennement policé que nous connaissions. Leur gouvernement a plus de quatre mille ans d'antiquité, ce qui suppose, comme on Ta dit, des essais et des efforts tentés dans des siècles précédents. Les Russes sont venus tard, et ayant introduit chez eux les arts tout perfectionnés, il est arrivé qu'ils ont fait plus de progrès en cinquante ans qu'aucune nation n'en avait fai t p a? elle-même en cinq cents années. Lepays n'est paspeuplé à proportion de son étendue, il s'en faut de beaucoup ; mais, tel qu'il est, il possède autant de sujets qu'aucun Etat chrétien.
Je puis, d'après les rôles de la capitation et du dénombrement des marchands, des artisans, des paysans mâles, assurer qu'aujourd'hui la Russie contient au moins vingt-quatre millions d'habitants. De ces nngt-quatre millions d'hommes, la plupart sont des serfs, comme dans la Pologne, dans plusieurs provinces de l'Allemagne, et autrefois dans presque toute l'Europe. On compte en Russie et en Pologne les richesses d'un gentilhomme et d'un ecclésiastique, non par leur revenu en argent, mais par le nombre de leurs esclaves.
Voici ce qui résulte d'un dénombrement fait en 1747 des mâles qui payaient la capitation.
Marchands 198.000
Ouvriers 16.500
Paysans incorporés avec les marchands et îes
ouvriers 1.950
Paysans appelés odonoskis, qui contribuent à
l'entretien de la milice 430.220
Autres qui n'y contribuant pas 26.080
Ouvriers de différents métiers dont les parents
sont inconnus , 1.600
Autres qui ne sont point incorporés dans les
classes des métiers 4.700
Paysans dépendant immédiatement de la couronne, environ 555.000
Employés aux mines de la couronne, tant
chrétiens que mahorr.étans et païens 64.000
Autres pay-ans de la couronne, travaillant aux mines et aux fabriques des particuliers 24.200
Nouveaux convertis à l'Eglise grecque 57.OÎ.0
Tartares et Ostiaks paï-ns 241.000
Mourses, Tartares, Mnrdoates, et autres, soit païens, soit grecs, employés aux travaux de
l'amirauté... 7.800
Tartares contribuables, appelés tepteris et bo-
bilitz, etc 28.900
Serfs de plusieurs marchands et autres privilégiés, lesquels, sans posséder de terres, peuvent avoic des esclaves 9.100
Paysans des terres destinées à l'entretien de
la cour 418.000
Paysans des terres appartenant en propre à Sa Majesté, indépendamment du droit de la
couronne 60.500
Paysans des terres confisquées à la couronne.. 13.600
Serfs des gentilshommes. 3.550.000
Serfs appartenant à l'assemblée du clergé et qui
défrayent ses dépenses 37.500
Serfs des évèques . , 116.400
Serfs des couvents, que Pierre avait beaucov.~ diminués, £21.500
Serfs des églises cathédrales et paroissiales.. . . 23.700 Paysans trava liant aux ouvrages de l'amirauté
ou autres ouvrages publics, environ 4.000
Travailleurs aux mines et fabriques des particuliers . 16.000
Paysans des terres données aux principaux
manufacturiers 14.500
Travailleurs aux mines de la couronne 3.000
Bâtards élevés par des prêtres 40
ectaires appelés raskolniky 2.200
Voilà en nombre rond six millions six cent quarante mille mâles payant la eapitation. Dans ce dénombrement, les en Pauls et les vieillards sontcomptés; maislesfillesetles femmes ne le sont point, non plus que les garçons qui naissent depuis l'établissement d'un cadastre 'usqu'à la confection d'un autre cadastre, triplez seulement le nombre des têtes taillables, en y comptant les femmes et les filles, vous trouverez près de vingt millions d'âmes.
11 faut ajoutera ce nombre l'état militaire, qui monte à trois cent cinquante mille hommes. Ni la noblesse de tout l'empire, ni les ecclésiastique^, qui sont au nombre de deux cent mille, ne sont soumis à cette eapitation; les étrangers dans l'empire sont tous exempts, de quelque profession et de quelque pays qu'ils soient. Les habitants des provinces conquises, savoir : laLivonie, l'Esthonie, lMngrie, la Carélie, et une partie de la Finlande, l'Ukraine, et les Cosaques du Tanaïs, les Katmouks et d'autres Tartares, les Samoyèdes, les Lapons, les Ostiaks et tousles peuples ide lâtres de la Sibérie, pay? dIus grand que la
Chine, ne sont pas compris dans le - dénombrement.
Par ce calcul, il est impossible que le total des habitants de la Russie ne montât au moins à vingt-quatre millions d'habitants- en i759, lorsqu'on m'envoya de Pétershourg ces mémoires tirés des. archives de l'empire. A ce compte, il y a huit personnes par mille carré. L'ambassadeur anglais, dont j'ai parlé, n'en donne que cinq ; mais il n'avait pas, sans doute, des mémoires aussi fidèles que ceux dont on a bien voulu me faire part.
Le terrain de la Russie est donc, proportion gardée, précisément cinq fois moins peur plé que l'Espagne ; mais il a près de quatre fois plus d'habitants ; il est à peu près aussi peuplé que la France et que l'Allemagne ; mais, en considérant sa vaste étendue, le nombre des peuples y est trente- trois fois plus petit,
IL y a une remarque importante à faire sur ce dénombrement : c'est que, de six millions six cent quarante mille contribuables, on en trouve environ neuf cent mille appartenant au clergé de la Russie, en n'y comprenant ni le clergé des pays conquis ni celui de l'Ukraine et de la Sibérie.
Ainsi, sur sept personnes contribuables, le clergé en avait une ; mais il s'en faut bien qu'en possédant ce septième, ils jouissent delà septième partie des revenus de l'Etat, comme en tant d'autres royaumes, où ils ont au moins la septième partie de toutes les richesses ; car leurs paysans payaient une capitation au sou- ?erain5 et il faut. compter pour beaucoup les
autres revenus de la couronne de Russie, dont le clergé ne touche rien.
Cette évaluation est très-différente de celle de tous les écrivains qui ont fait mention de la Russie i les ministres étrangers, qui ont envoyé des mémoires à leurs souverains, s'y sont tous trompés. Il faut fouiller dans les archives de l'empire.
11 est très-vraisemblable que la Russie a été beaucoup plus peuplée qu'aujourd'hui, dans les temps où la petite vérole, venue du fond de l'Arabie, et l'autre venue d'Amérique, n'avaient point encore fait de ravage dans ces climats, où elles se sont enracinées. Ces deux fléaux, par qui le monde est, plus dépeuplé que par la guerre, sont dus, l'un à Mahomet, l'autre à Christophe Colomb. La peste, originaire d'Afrique, approchait rarement des contrées du Septentrion. Enfin les peuples du nord, depuis les S armâtes jusqu'aux ïartares qui sont au-delà de la grande muraille, ayant inondé le monde de leurs irruptions, cette ancienne pépinière d'hommes doit avoir étrangement diminué.
Dans cette vaste étendue de pays, on compte environ septmille quatre cents moines et cinq mille six cents religieuses, malgré le soin que prit Pierre le Grand de les réduire à un plus petit nombre, soin digne d'un législateur dans un empire où ce qui manque principalement est l'espèce humaine. Ces treize mille personnes cloîtrées et perdues pour l'Etat avaient, comme le lecteur a pu le remarquer, sept cent vingt mille serfs pour cultiver leurs
Serres, et c'est évidemment beaucoup trop. Cet abus, si commun et si funeste à tant d'Etats, n'a ete corrigé que par l'impératrice Catherine h Elle a osé venger la nature et la religion en ôtant au clergé et aux moines des richesses odieuses; elTî les a payés du trésor public, et a voulu les forcer d'être utiles en les empêchant d'être dangereux.
Je trouve par un état des finances de l'empire, en 1725, en comptant le tribut desTartares, tous les impôts et tous les droits en argent, que le total allait à treize millions de roubles ; ce qui fait soixante-cinq millions de nos livres de France, indépendamment des tributs en nature. Cette somme modique suffisait alors pour entretenir trois cent trenteneuf mille cinq cents hommes, tant sur terre que sur mer. Les revenus et les troupes ont augmenté depuis.
Les usages, les vêtements, les mœurs, en Russie, avaient toujours plus tenu de l'Asie que de l'Europe chrétienne; telle était l'ancienne coutume de recevoir les tributs des peuples en denrées, de défrayer les ambassadeurs dans leurs routes et dans leur séjour, et celle de ne se présenter ni dans l'église ni devant le trône avec une épée, coutume orientale opposée à notre usage ridicule et barbare d'aller parler à Dieu, aux rois, à ses amis et aux femmes avec une longue arme offensive qui descend au bas des jambes. £'habit long, dans les jours de cérémonie, semblait plus noble que le vêtement court des nations occidentales de l'Europe. Une tunique doublée
de pelisse avec une longue simarre enrichie de pierreries dans les jours solennels, eî ces espèces de hauts turbans qui élevaient la taille, étaient plus imposants aux yeux que les perruques et les justaucorps, et plus convenables aux climats froids; mais cet ancien vêtement de tous les peuples parait moins fait pour la guerre et moins commode pour les travaux. Presque tous les autres usages étaient grossiers ; mais il ne faut pas se figurer que les mœurs fussent aussi barbares que le disent tant d'écrivains. Albert Krantz parle d'un ambassadeur italien à qui un czar fit clouer son chapeau sur la tête parce qu'il ne se découvrait pas en le haranguant. D'autres attribuent cette aventure à un Tartare ; enfin, on a fait ce conte d'un ambassadeur français.
Oléarius prétend que le czar Miehaél Fédérowitch relégua en Sibérie un marquis d'Exideuil, ambassadeur du roi de France Henri IV; mais jamais, assurément, ce monarque n'envoya d'ambassadeur à Moscou. C'est ainsi que les voyageurs parlent du pays de Borandie, qui n'existe pas; ils ont trafiqué avec les peuples de la nouvelle Zemble, qui à peine est habitée; ils ont eu de longues conversations avec des Samoyôdes, comme s'ils avaient pu les entendre. Si on retranchait des énormes compilations de voyages ce qui n'est ni vrai ni utile, ces ouvrages et le public y gagneraient.
Le gouvernement ressemblait à celui des Turcs par la milice des strélitz, qui, comme celle des janissaires, disposa quelquefois de
trône et troubla l'État presque toujours autant qu'elle le soutint. Ces strélitz étaient au nombre de quarante mille hommes. Ceux qui étaient dispersés dans les provinces subsistaient de brigandages; ceux de Moscou vivaient en bourgeois, trafiquaient, ne servaient point, et poussaient à l'excès l'insolence. Pour établir Tordre en Russie, il fallait les casser : rien n'était ni plus nécessaire ni plus dangereux.
L'Etat ne possédait pas, au dix septième siècle, cinq millions de roubles (environ vingtcinq millions de France) de revenu. C'était assez, quand Pierre parvint à la couronne, pour demeurer dans l'ancienne médiocrité ; ce n'était pas le tiers de ce qu'il fallait pour en sortir et pour se rendre considérable en Europe ; maisaussi beaucoup d'impôts étaient payés en denrées, selon l'usage des Turcs, usage qui foule bien moins les peuples que celui de payer leurs tributs en argent.
Titre de czar. — Quant au titre de czar, il se peut qu'il vienne des tzars ou tchars du royaume de Kazan. Quand le souverain de Russie Jean ou Ivan Basilidès eut, au seizième siècle, conquis ce royaume subjugué par son aïeul, mais perdu ensuite, il en prit le titre, qui est demeuré à ses successeurs. Avant Ivan Basilidès, les maîtres delaRussie portaient le nom de velïki tinês, grand prince, grand seigneur, grand chef, que les nations chrétiennes traduisent par celui de grand-duc . Le czar Michaël Fédérowitch prit avec Tambassadeholsteinoise les titres de grand seigneur et grand
knês, conservateur de tous les Russes, prinm de Voladimer, Moscou,,, Novog^md, etc. ; ; tzar de Kazan, tzar d'Astrakan, tzar de Sihêtie. Ce nom, de tzar était donc le; titre de ces princes ..orientaux ; il était donc vraisemblable qu'il dérivait plutôt des tskas de> Perse que des césars de Rome*,, .dont probablement les tzars sibériens n'avaient jamais entendu parler sur les bords du fleuve Oby.
Un titre, quel qu'il soit, n'est rien si ceux, qui le portent ne sont grands par eux-mêmes. Le nom d'empereur, qui ne signifiait que gé*nêral d'armée , devint le nom des maîtres de la république romaine ; on le donne aujourd'hui aux souverains des Russes à plus juste titre qu'à aucun autre potentat, si l'on considère l'étendue et la puissance de leur domination.
Religion. — La religion de l'État fut ton? jours, depuis le onzième siècle, celle qu'on nomme grecque par opposition à la latine; mais il y avait plus de pays mahométans et de païens que de chrétiens. La Sibérie jusqu'à la Chine était idolâtre ; et dans plus d?une province toute espèce de religion était inconnue.
L'ingéni eur Perri et le baron de Stralembergj qui ont été si longtemps en Russie^ disent qu'ils ont trouvé plus de bonne foi et de probité dans les païens que dans les* autres ; ce n'est pas le paganisme qui les rendait plus vertueux, mais menant une j vie pastorale, éloi gnés du commerce des hommes, et vivant comme dans ces temps qu'on appelle le pce-
mier âge du monde» exempts de grandes passions, ils étaient nécessairement plus gens de bien.
Le christianisme ne fut reçu que très-tard dans la Russie, ainsi quedanstous les autres pays du nord. On prétend qu'une princesse nommée Olha l'y introduisit, à la fin du dixième siècle, comme Clotilde, nièce d'un prince arien, le fit recevoir chez les Francs; la femme d'un Micislas, duc de Pologne, chez les Polonais, et la sœur de l'empereur Henri U chez les Hongrois. C'est le sort des femmes d'être sensibles aux persuasions des ministres de la religion et de persuader les autres hommes.
Cette princesse Olha, ajoute-t-on, se fît baptiser à Constantinople : on l'appela Hélène; et dès qu'elle fut chrétienne, l'empereur Jean Zimiscès ne manqua pas d'en être amoureux. Apparemment qu'elle était veuve. Elle ne voulut point de l'empereur. L'exemple de la princesse Olha ou Olga ne lit pas d'abord un grand nombre de prosélytes ; son fils, qui régna longtemps (1), ne pensa point du tout comme sa mère ; mais son petit-fils Vladimir, né d'une concubine, avait assassiné son frère pour régner, et ayant recherché l'alliance de l'empereur deConstantinopl.î, Basile, ne l'obtint qu'à la condition qu'il se ferait baptiser. C'est à cette époque de l'année 0*7 que la religion grecque commença en effet à s'établir en Russie. Un patriarche de Lonstantinopl©?
(4) On l'appelait Sowastoslaw.
nommée Chrysoberge, envoya un évôque baptiser Vladimir, pour ajouter à son patriarcat cette partie du monde (1).
Vladimir acheva donc l'ouvrage commencé par son aïeule, Un Grec fu' premier métropolitain de Russie pu patria/.che. C'est de là que les Russes ont adopté dans leur langue un alphabet tiré en grande partie du grec ; ils y auraient gagné, si le fond de leur langue, qui est la slavone, n'était toujours demeuré le môme, à quelques mots près qui concernent leur liturgie et leur hiérarchie» Un des patriarches grecs, nommé Jérémie, ayant un procès au divan, et élant venu à Moscou demander des secours, renonça enfin à sa prétention sur les églises russes, et sacra patriarche l'archevêque de No vogorod, nommé Job, en 1588.
Depuis ce temps, l'Eglise russe fut aussi indépendante que son empire. Il était en effet dangereux, honteux el ridicule que l'Eglise russe dépendît d'une Eglise grecque, esclave des Turcs. Le patriarche de Russie fut dès lors sacré par les évôques russes, non par le patriarche de Constantinople. Il eut rang dans l'Eglise grecque après celui de Jérusalem, mais il fut en effet le seul patriarche libre et puissant, et par conséquent le seul réel. Ceux de Jérusalem, de Constantinople, d'Antioche, d'Alexandrie, ne sont que les chefs mercenaires et avilis d'une Eglise es-
(i) Tiré d'un manifCarit particulier, intitulé : Du gouver™ ornent ecclésiastique en Russie.
clave des Turcs. Ceux mêmes d'Antioche et de Jérusalem ne sont plus regardés comme patriarches, et n'ont pas plus de crédit que les rabbins des synagogues établies en Turquie.
C'est d'un homme devenu patriarche de toutes les Russies que descendait Pierre le Grand en droite ligne. Bientôt ces premiers prélats voulurent partager l'autorité des czarsa C'était peu que le souverain marchât nu-tête une fois l'an devant le patriarche, en conduisant son cheval par la bride . Ces respects extérieurs ne servent qu'à irriter la soif de la domination. Cette fureur de dominer causa de grands troubles, comme ailleurs.
Le patriarche Nicon, que les moines regardent comme un saint, et qui siégeait du temps d'Alexis, père de Pierre le Grand, voulut élever sa chaire au-dessus du trône ; non-seulement il usurpait le droit de s'asseoir dans le sénat à côté du czar, mais il prétendait qu'on ne pouvait faire ni la guerre ni la paix sans son consentement. Son autorité, soutenue par ses richesses et par ses intrigues, par le clergé et par le peuple, tenait son maître dans une espèce de sujétion. Il osa excommunier quelques sénateurs qui s'opposèrent à ses excès ; et enfin Alexis, qui ne se sentait pas assez puissant pour le déposer par sa seule autorité, fut obligé de convoquer un synode de tous les évêques. On l'accusa d'avoir reçu de l'argent des Polonais ; on le déposa, on le confina pour le reste de ses jours dans un cloître, et les prélats élurent un autre patriarche.
11 y eut touiours. deDuis la naissance dtt
christianisme en Russie, quelques sectes ainsi que dans les autres Etats, car les sectes sont souvent le fruit de l'ignorance, aussi bien que de la science prétendue. Mais la Russie est le seul grand Etat chrétien où la religion n'ait pas excité des guerres civiles, quoiqu'elle ait produit quelques tumultes.
La secte de ces raskolnihy, composée aujourd'hui d'environ deux mille mâles, et de laquelle il est fait mention dans le dénombrement, est la plus ancienne ; elle s'établit dès le douzième siècle par des zélés qui avaient quelque connaissance du Nouveau Testament; ils eurent et ont encore la prétention de tous les sectaires, celle de le suivre à la lettre, accusant tous les autres chrétiens de relâchement, ne voulant point souffrir qu'un prêtre qui a bu de l'eau -de-vie confère le baptême; assurant, avec Jésus-Christ, qu'il n'y a ni premier ni dernier parmi les fidèles, et surtout qu'un fidèle peut se tuer pour l'amour de son Sauveur. C'est, selon eux, un très-grand péché de dire alléluia trois fois; il ne faut le dire que deux, et ne donner jamais la bénédiction qu'avec trois doigts. Nulle sociétéd'ailleurs n'est ni plus réglée ni plus sévère dans ses mœurs ; ils vivent comme les quakers ; mais ils n'admettent point comme eux les autres chrétiens dans leurs assemblées ; c'est ce qui fait que les autres leur ont imputé toutes les abominations dont les païens accusèrent les premiers Galiléens, dont ceux-ci chargèrent les gnostiques, dont les catholiques ont chargé les protestants. On leur a souvent imputé d'é-
gorgerun enfant, déboire son sang, et de se mêler ensemble, dans leurs cérémonies secrètes, sans distinction de parenté, d'âge ni même de sexe. Quelquefois on les a persécutés; ils se sont alors enfermés dans leurs bourgades, ont mis le feu à leurs maisons, et se sont jetés dans les flammes. Pierre a pris avec eux le seul parti qui puisse les ramener, celui de les laisser vivre en paix.
Au reste, il n'y a dans un si vaste empire que vingt-huit sièges épiscopaux, et du temps de Pierre on n'en comptait que vingt-deux; ce petit nombre était peut-être une des raisons qui avaient tenu l'Eglise russe en paix. Cette Eglise d'ailleurs était si peu instruite, que le czar Fédor, frère de Pierre le Grand, fut le premier qui introduisit le plain-chant chez elle.
Fédor, et surtout Pierre, admirent indifféremment dans leurs armées et dans leurs conseils ceux de rite grec, latin, luthérien, calviniste ; ils laissèrent à chacun la liberté de servir Dieu suivant sa conscience, pourvu que FEtat fût bien servi, il n'y avait dans cet empire de deux mille lieues de longueur aucune église latine. Seulement, lorsque Pierre eut établi de nouvelles manufactures dans Astrakan, il y eut environ soixante familles catholiques dirigées par des capucin*,; mais quand les jésuites voulurent s'introduire dans ses Etats, il les en chassa par un édit au mois d'avril 1718. Il souffrait les capucins comme des moines sans conséquence, et. regardait les jésuites comme des politiques dangereux.
Ces jésuites s'étaient établis en Russie en d68o: ils furent expulsés quatre ans après : ils revinrent encore, et furent encore chassés.
L'Lglise grecque est flattée de se voir étendue dans un empire de deux mille lieues, tandis que la romaine n'a pas la moitié de ce terrain en Europe. Ceux du rite grec ontvoulu surtout conserver dans tous les temps leur égalité avec ceux du rite latin, et ont toujours craint le zèle de l'Eglise de Rome, qu'ils ont pris pour de l'ambition, parce qu'en effet l'Eglise romaine, très-resserrée dans notre hémisphère, et se disant universelle, a voulu remplir ce grand titre.
il n'y a jamais eu en Russie d'établissement pour les Juifs, comme ils en ont dans tant d'Etatsdel'Europe, depuis Constantinople jusqu'à Rome. Les Russes ont toujours fait leur commerce par eux-mêmes et par les nations établies chez eux. De toutes les Eglises grecques, la leur est la seule qui ne voie pas des synagogues à côté de ses temples.
Suite de l'état où était la Russie avant Pierre le Grand. — La Russie, qui doit uniquement à Pierre le Grand sa grande influence dans les affaires de l'Europe, n'en avait aucune depuis qu'elle éiait chrétienne. On la voit auparavant faire sur la mer Noire ce que les Normands faisaient sur nos cô'es maritimes de l'Océan, armer du temps d'Héracîius quarante mille petites barques, se présenter pour assiéger Constantinople, imposer un tribut aux Césars grecs Mais le grand knès Vladimir, occupé du soin d'introduire chez lui le
christianisme, et fatigué : des troubles intestins de sa maison, affaiblit encore ses Etats en les partageant entre ses enfants, Ils furent presque tous la proie des Tartares, qui asservirent la Russie pendant deux cents années. Ivan Basilidès la délivra et l'agrandit ; mais après lui les guerres civiles la ruinèrent.
Il s'en fallait beaucoup, avant Pierre le Grand, que la Russie fût aussi puissante, qu'elle eût autant de terres cultivées, autant de sujets, autant de revenus que de nos jours. Elle ne possédait rien dans la Finlande, rien dans la Livonie, et la Livonie seule vaut mieux que n'a valu longtemps toute la Sibérie. Les Cosaques n'étaient point soumis; les peuples d'Astràhm obéissaient mal, le peu de commerce que Ton faisait était désavantageux. La mer Bknclie, la Baltique, celle du Pont-Euxin, zof et la mer Caspienne, étaient entièrement inutiles à une nation qui n'avait pas un vaisseau, et qui môme dans sa langue manquait de terme pour exprimer une flotte. S'il n'eût fallu qu'être au-dessus des Tartares et des peuples du nord jusqu'à la Chine, la Russie jouissait de cet avantage; mais il fallait s'égaler aux nations policées, et se mettre en état d'en surpasser un jour plusieurs. Une telle entreprise paraissait impraticable, puisqu'on n'avait pas un seul vaisseau sur les mers, qu'on ignorait absolument sur terre la discipline militaire, que les manufactures les plus simples étaient à peine encouragées, et que l'agriculture même, qui est le premier mobile de tout, était négligée. Elle exige du
gouvernement de l'attention et des encours gements, et c'est ce qui a fait trouver au> Anglais dans leurs blés un trésor supérieur à celui de leurs lain es .
Ce peu de culture des arts, nécessaires montre assez qu'on n'avait pas d'idée des beaux-arts, qui deviennent nécessaires à leur tour quand on a tout le reste. On aurait pu envoyer quelques naturels du pays s'instruire chez les étrangers ; mais la différence des langues, des mœurs et de la religion s'y opposait ; une loi même d'Etat et de religion, également sacrée et pernicieuse, défendait aux Russes de sortir de leur patrie, et semblait les condamner à une éternelle ignorance. Ils possédaient les plus vastes Etats de l'univers, et tout y était à faire, Enfin Pierre naquit, et la Russie fut formée.
Heureusement, de tous les grands législateurs du monde, Pierre est le seul dont l'histoire soit bienconnue. Celles des Thésée, des Romulus, qui firent beaucoup moins que lui ; celles des fondateurs de tous les autres Etats policés, sont mêlées de fables absurdes; et nous avons ici l'avantage d'écrire des vérités, qui passeraient pour des fables si elles n'étaient attestées.